Blabla inutile: on continue sur un élan teinté de lumière, tout en mettant en perspective la nouvelle guerre meurtrière qui se prépare... soyez sur vos gardes, je suis un affreux personnage et je frappe quand on ne s'y attend pas. En attendant, j'arrive même à faire de l'humour...

Les défis des jours 14 et 15 étaient : (14) : "Un de vos personnages doit faire du air-guitare" ; (15) : "Un de vos personnages rencontre une souris verte sur son chemin." J'ai aussi inséré une histoire de chatons pour satisfaire une amie !

Merci pour votre soutien, vos mots formidables qui apaisent mes yeux fatigués ; j'en suis vraiment très touchée !

Bonne lecture.


Remus le voit bien : Sirius a des moments de vide complets, presque envahissants. Ce type de néant-là, il le connaît bien, très bien même, et il peut se targuer de l'avoir apprivoisé pendant longtemps, au plus près, durant toutes ces années de sacrifices, de haine et de lutte contre la seule personne qu'il redoute vraiment : lui-même.

Il sait parfaitement que Sirius n'est plus le même ; il n'y a plus cette sorte de joie naïve et pure qui anime ses traits, pas plus que cette sorte de joyeuse mélancolie qui le prenait parfois en repensant à Poudlard lors des missions assignées par l'Ordre, à la fin des années soixante-dix.

Dorénavant, c'est une autre histoire où les pansements rouges et ocres peuplent un chemin brisé, inconnu de Remus. Ce dernier consent à lui laisser de l'espace pour respirer ; de loin, il l'observe, perdu dans ses pensées, dans des accès de nostalgie et parfois, la nuit, il serre Sirius un peu plus fort dans ses bras alors que l'angoisse monte et glisse dans toutes les veines de son corps telle une longue injection de glace.

Il comprend implicitement ce que l'autre homme peut ressentir, mais il sait, tout au fond de lui, qu'il est bien incapable de l'aider car il n'est pas sûr d'avoir les mots ou paroles nécessaires pour assister les blessures dans leur guérison, et il s'en sent dévasté et impuissant. Voir Sirius dans cet état parfois végétatif où le néant l'agrippe intensément le rend malade, et soudain il comprend la réaction des personnes qui l'avaient entouré après la perte de Lily, James, Peter et Sirius : elles essayaient simplement de lui réinjecter un peu de vie et d'éternité mais ne savaient pas comment s'aventurer sur ces sentiers sinueux, inconnus ; aussi ont-elles fini par abandonner la chasse parce que les murs étaient trop hauts, trop solides, trop compliqués à franchir.

Mais Remus ne veut pas s'arrêter là ; il est hors de question de laisser la terre pâlir et de voir Sirius s'autodétruire avec une fulgurance impossible à saisir ; le concept-même de l'abandonner en plein océan au sel ravageur n'effleure même pas son esprit tant cela lui semble absurde.

Chaque soir, chaque nuit, il ressert davantage les verrous de son esprit et se presse contre Sirius, dans le noir, le cœur battant et chavirant parfois dans la profondeur des mers.


Un soir où il rentre d'une réunion avec quelques membres de l'Ordre du Phénix nouvellement reformé, Remus aperçoit une masse de cheveux noirs dépassant du haut du canapé, et les boucles sombres attrapent la lumière du soleil couchant via des reflets rouges imperceptibles.

– Vous avez encore bien discuté, sans moi ? monte la voix de Sirius dans l'air mais sans agressivité aucune.

Remus ferme les yeux un instant, une petite grimace lui échappe, puis il se dirige vers le salon pour s'asseoir à même le sol. Il observe Sirius un long moment, sans rien dire, et l'autre homme lui renvoie un regard vide, obscur. Encore une journée cousue de doutes et de fils vermeil.

D'une main délicate, Remus entortille quelques mèches foncées autour de ses doigts, sa peau touchant presque celle de Sirius ; ce dernier se mord la lèvre inférieure et baisse les yeux.

– J'ai essayé de les convaincre de te laisser sortir pour venir avec moi, mais Maugrey est catégorique. Je suis désolé, dit Remus dans un souffle, comme si les mots lui pesaient tels un poids sur sa cage thoracique. Il continue à caresser les nœuds qui roulent sous ses doigts, et Sirius soupire.

– Je crois que je vais devenir fou si je dois me contenter d'attendre, encore et toujours, murmure ce dernier d'une voix lasse et pesante. Il lève les yeux vers Remus et sa main trouve la sienne dans ses cheveux emmêlés.

Le soleil traîne sur leurs silhouettes étriquées et trace de façon aiguë le contour assombri de leurs corps. Remus se penche, laisse ses lèvres toucher celles de Sirius un long moment avant de lui chuchoter :

– Je suis là.

Trois mots jetés au vent et Sirius sent ses mains trembler.


A la réunion suivante, Dumbledore fait parti du petit comité et trône en bout de table, là où il peut apercevoir tout le monde en jetant un rapide coup d'œil aux alentours.

Tant qu'ils n'ont pas pris leur décision concernant un nouveau quartier général, les rassemblements se font en groupe réduit dans un lieu qui change à chaque fois afin de ne pas compromettre l'Ordre à peine remis à neuf.

Lorsque Remus ferme la porte derrière lui et que Sirius reprend forme humaine à ses côtés, Molly et Maugrey ouvrent de grands yeux et, sans plus attendre, leurs voix jointes montent massivement dans le petit espace :

– Mais enfin, Sirius !

Ce dernier fronce les sourcils, s'assoit à côté de Mondingus qui lui donne une tape généreuse dans le dos, et rassemble ses cheveux dans son cou.

– Bonjour à vous également, répond-il sarcastiquement alors que des mèches bouclées lui échappent. Je vois que vous n'êtes toujours pas au point en ce qui concerne l'accueil de vos hôtes.

Molly lui lance un regard scandalisé ; les autres membres restent silencieux, mais bien vite, Dumbledore se tourne vers Remus qui est toujours debout, en arrière-plan :

– Vous savez les risques que cela représente, Remus ?

Sa voix est douce et ne porte aucune trace d'agressivité ou d'énervement, mais Remus ne sait pas s'il doit se sentir soulagé ou non ; le vieil homme est parfois imprévisible.

– Vous savez aussi bien que moi que Sirius nous est bien plus utile ici qu'enfermé dans mon appartement, à tourner en rond toute la journée, rétorque-t-il sur le même ton ; autant ne pas lancer un débat aux arguments haut-perchés dans la voix.

Arthur se racle la gorge avant de se lever pour une raison qui échappe à Remus, mais il ne dit rien et observe le spectacle se dérouler sous ses yeux fatigués.

– Je comprends que Sirius en ait assez d'être toujours à l'écart…

– Ah, merci Arthur !

– … mais cela est certain que c'est dangereux, autant pour lui que pour l'Ordre, finit-il en lançant un regard désolé à Sirius qui lui fait signe de la main pour lui faire comprendre que ce n'est pas grave.

Des murmures montent dans la pièce et chacun tente de faire entendre sa voix dans le flot de pensées continu ; d'un geste calme, Dumbledore fait taire l'assemblée et déclare :

– Puisque Sirius est là, nous discuterons de la mise en place du nouveau quartier général afin de résoudre le problème ; ainsi, pour la prochaine réunion, il n'y aura plus d'exclus – il se tourne vers Sirius – et plus de problème de localisation. Des questions ?

Lorsque personne ne se manifeste, il enjoint Remus à s'asseoir – il trouve une place près de Molly qui lui assène un regard noir et un « mais qu'est-ce que tu crois faire en amenant Sirius ici ! » auquel Remus lui répond en haussant les épaules – puis Dumbledore reprend le fil de la conversation en explorant ce que le Square Grimmaurd aurait de plus à apporter à l'Ordre du Phénix.


– Prêt ?

Remus lui lance un regard affectueux et serre sa main un peu plus fort dans la sienne.

– Prêt, répond Sirius en respirant aussi calmement que possible sous la pluie battante qui dégouline le long de son visage émacié.

Derrière eux, Buck s'agite, de grosses gouttes faisant briller son pelage d'argent.

Il n'aurait jamais pensé pousser la porte du Square Grimmaurd une nouvelle fois.


Cela fait à peine deux heures qu'ils sont arrivés que Sirius se sent déjà particulièrement oppressé par l'environnement.

La maison est si poussiéreuse qu'il a l'impression d'avoir des nuages compacts dans les poumons et que la crasse l'envahit peu à peu, par chaque pore de sa peau. A ses côtés, Remus arpente chaque coin et recoin afin de s'assurer qu'aucun sortilège ne les attaque sans prévenir. Dans sa concentration, il ne fait plus vraiment attention à Sirius, et ce dernier ne peut pas lui en vouloir, cela est certain ; malgré tout, un grand froid monte en lui et l'idée-même de devoir passer ses jours enfermés ici-bas le rend nauséeux.

A peine eurent-ils posé un pied sur le parquet grinçant que les voix des portraits mangeant des pans entiers des murs de la maison leur avaient hurlé des abominations – traîtres, monstre, bande de vermine !, et tout un éventail de dénominations charmantes – mettant ainsi en place une ambiance des plus agréables. Quelques rideaux accrochés au-dessus de leur cadre plus tard, les portraits étaient redevenus silencieux, mais Sirius ne put en aucun cas recouvrer sa tranquillité d'esprit.

Sur le pas de la porte menant à la chambre de ses parents, un frisson lui agite la colonne vertébrale.

Mais qu'avons-nous donc fait pour avoir un tel fils, Orion ? se lamente la voix délicate de Walburga, des larmes pesantes dans la voix, chose que Sirius ne peut s'imaginer venant sa mère qui est toujours si froide devant lui. Comment est-il devenu cet être impur et détestable ?

Sirius ravale le nœud au creux de sa gorge et continue d'écouter la conversation qu'il perçoit depuis le couloir ; la porte de la chambre de ses parents est légèrement entrouverte et leurs voix claires filtrent à travers le bois épais dont il détaille les nervures de ses grands yeux sombres.

Il est encore jeune, peut-être va-t-il revenir sur le droit chemin… rien n'est irrémédiable, ma chère amie, répond Orion d'une voix douce et rassurante, bien que légèrement frustrée aux angles.

Des sanglots montent depuis la pièce et Sirius entend des bruissements provenant probablement de vêtements qui se touchent et s'accrochent.

Je ne comprends pas ce que nous avons raté dans son éducation… il était si parfait, si adorable quand il était enfant ! Et le voilà maintenant à Gryffondor, avec tous ces traîtres à leur sang, ces horribles saletés impures ! Orion, qu'avons-nous donc fait pour mériter cela ?

Les pleurs continuent ainsi que les lamentations qui brisent encore davantage le cœur de Sirius. Il sait que ses parents ne l'ont jamais aimé et qu'il n'y a aucune chance qu'il revienne « dans le droit chemin » ; il n'est pas le digne descendant de la famille Black et il n'a aucun remords à ne pas perpétuer la tradition familiale consistant à protéger son sang pur et apparemment si parfait aux yeux de sa mère. Il a bien conscience que Regulus est l'enfant favori, l'enfant promis, l'enfant pur que tous espéraient ; Sirius n'a pas pu tenir ce rôle et il ne ressent aucun chagrin à être différent, même s'il lui est douloureux d'entendre les paroles blessantes de ses parents ou de sa famille.

Il a douze ans et il sait que cette famille ne sera jamais vraiment la sienne ; il sait que son frère ne sera jamais cet être auquel il est lié par le sang, au contraire de James qu'il a l'impression de connaître mieux que Regulus qui est pourtant dans sa vie depuis toujours. Il n'y a pas de place pour les Black dans son cœur.

Sirius revient au présent lorsqu'il sent la main de Remus sur son épaule, serrant furtivement les muscles sous ses doigts.

– Sirius ?

Encore une fois ailleurs. Cela devient bien trop redondant à son goût.

– Pardon, je repensais à certaines choses, murmure-t-il alors que Remus se penche pour lui sourire, repoussant le rideau de mèches noires barrant son visage du bout de ses doigts à la peau sèche et parcheminée. Tu as avancé dans ta chasse ?

– J'ai exploré quasiment toute la maison et j'ai trouvé plusieurs choses… notamment ça, et ça, dit-il, et il pointe du doigt deux formes qui sont posées derrière lui.

A gauche, Sirius reconnaît Kreattur et il fait une grimace de dégoût en l'apercevant ; cette saleté d'elfe de maison est toujours aussi détestable, même s'il n'a pas ouvert la bouche. A droite, par contre…

Deux petits chatons se tiennent dans un coin, affalés l'un sur l'autre, et leurs corps semblent fusionner tant le blanc de leur fourrure est similaire.

– Des chats ? Depuis quand ma famille a des chats ? s'exclame Sirius, les yeux ronds.

Remus laisse échapper un petit rire avant de lancer un regard désolé à son partenaire qui l'observe un peu trop sérieusement.

– Ils ont dû trouver refuge ici, ou quelque chose du genre. Tu en sais plus, Kreattur ? demande Remus d'une voix neutre mais pas agressive.

L'elfe de maison le scrute de la tête aux pieds pendant de longues minutes avant de cracher :

– Sale vermine, ma maîtresse vous tuerait si elle était encore en vie !

D'un geste brusque, Sirius sort sa baguette et la pointe sur Kreattur, s'approchant dangereusement près de lui avec un air particulièrement menaçant peint sur son visage.

– Tais-toi donc et va nettoyer l'étage du dessous au lieu de nous dispenser tes paroles dégoûtantes !

En grognant, l'elfe s'exécute, gratifiant au passage son nouveau maître de diverses insultes et autres expressions délicates lorsqu'il descend les vieux escaliers de bois.

– Loin de moi l'idée de te faire la leçon, mais, tu sais... ce n'est pas comme ça que tes relations avec Kreattur deviendront meilleures, déclare Remus qui, tournant le dos à Sirius, caresse lentement le haut du crâne des chatons qui lui font face, accroupi face à eux. Tu te souviens de ce que Dumbledore t'a dit ?

– A quoi bon, de toute façon? Ce n'est qu'un vulgaire elfe de maison, je ne vois pas pourquoi tout le monde en fait une montagne !

Sirius, et la voix de Remus est un peu plus sérieuse, un peu plus autoritaire (« une vraie âme de professeur, » pense Sirius), arrête de n'en faire qu'à ta tête et écoute un peu les autres, de temps en temps. Tu sais aussi bien que moi que si Kreattur en venait à nous trahir...

Sirius inspire et expire lourdement, passablement énervé, et hausse les épaules.

– Chose étant, il ne le fera pas, donc je ne m'inquièterais pas davantage si j'étais toi, marmonne-t-il en guise de réponse. Je vais jeter un œil en haut pour voir comment va Buck, ajoute-t-il d'une voix morne et Remus ne le retient pas alors qu'il entend des pas lourds, derrière lui, monter à l'étage ; les chatons face à lui glapissent légèrement à cause du bruit causé par les marches qui craquent et il les attrape dans ses bras ; il soupire et hoche la tête, incapable d'ajouter quoi que ce soit qui pourrait raisonner Sirius.


Ils ne sont que tous les deux les trois premiers jours (trois en comptant Kreattur, mais Sirius le déteste tellement qu'il préfère le considérer comme un mur parlant), et Remus en profite pour arranger un minimum l'état de la maison, mais force est de constater qu'entretenir quatre étages et une cave aménagée à deux seulement est ardu. Il a au moins pu s'assurer qu'aucun sort particulier n'ait été laissé en souvenir et bientôt, l'air lugubre est remplacé par une brise un peu plus légère, un peu plus brillante. Le bois vert et sombre qui orne souvent les lieux scintille parfois d'un éclat inquiétant, mais Remus laisse ce sentiment passer au profit de joies plus simples, de bonheurs plus concrets. Autant qu'il peut, il tente de soutenir Sirius dans l'épreuve que représente le Square Grimmaurd : revenir ici est une torture et il le sait.

Il le surprend souvent à observer les pleins et les creux des murs, les traces stagnant parfois dans le bois et l'odeur de renfermé monte souvent dans l'air ; quoi de plus normal après dix ans sans ménage aucun ?

De temps à autre, Remus perçoit des bruits de pas au quatrième étage et il se doute que Sirius ne fait pas les quatre-cent pas dans leur chambre : il s'imbibe sans doute des derniers souvenirs liés à Regulus, ce frère absent et incompréhensible. Il a déjà vu quelques photographies de lui mais Remus ne l'a jamais vraiment connu ; Sirius en parlait peu à Poudlard et lorsqu'ils se croisaient, il tournait son visage vers ses amis, jamais vers son petit frère.

Le quatrième jour, Tonks, ses cheveux d'un rouge flamboyant, arrive la première pour la réunion « d'inauguration » du nouveau quartier général et elle ne manque pas de se prendre à la fois les pieds dans le porte-parapluie de l'entrée, mais aussi dans les petits chatons qui courent partout au rez-de-chaussée. Elle éclate de rire en voyant Remus, l'air désolé, qui l'aide à se relever – la chute à plat-ventre est devenue sa spécialité, après tout.

– James, Lily, venez par ici, appelle-t-il en agitant la main devant les chatons.

Derrière lui, Sirius hausse un sourcil si haut que Tonks a l'impression qu'il va sortir de son crâne.

– James et Lily ? Tu sais que c'est très bizarre d'avoir appelé ces deux chatons comme nos meilleurs amis décédés ?

– « Nos meilleurs amis », c'est une plus jolie formulation, grogne Remus en se baissant pour caresser Lily qui se frotte contre sa jambe, laissant des poils blancs sur le bas de son pantalon. Ne perpétue pas ce stéréotype qui dicte que tous les chiens détestent les chats.

Sirius roule des yeux alors que Tonks éclate de rire, et l'écho retentit dans toute l'entrée, réverbéré par les longs couloirs vides.


Une douleur incisive éclate dans le dos de Remus au milieu de la nuit et il grogne involontairement, ses muscles se tordant encore et encore autour des strates de veines et de peau. De manière inconsciente, il tend sa main vers l'autre bout du lit mais ne trouve rien d'autre que la froideur des draps qui caresse sa paume. Le long de son bras droit, des pansements et autres bandages s'agitent légèrement sous l'impulsion des muscles qui se gonflent et se reposent dans un ballet continu.

Une vague de peur le saisit tout entier et le monde devient bleu d'inquiétude, semblable à la couleur du sang lorsque l'oxygène le déserte et l'abandonne à une mort proche ; il ouvre subitement les yeux et constate que Sirius n'est pas là et que seul le silence et l'absence l'accueillent.

Un peu de lumière filtre à travers la porte de leur chambre et Remus referme les yeux en respirant lourdement ; la chaleur s'étale sur sa peau en couches fines et l'asphyxierait presque tant elle est parfois insupportable. Le pic de chaleur est censé retomber durant la nuit mais rien n'y fait et le temps continue d'être particulièrement chaud ces temps-ci, alors qu'il y a un mois tout juste, la pluie s'abattait sans cesse des heures durant.

Sirius est probablement debout à cette heure impossible (il aperçoit six heures et quart briller dans le noir en lettres rougêatres) à cause de ses insomnies difficiles à calmer ; mais Remus sait très bien que leur origine est liée à Azkaban. A force de vouloir éviter les cauchemars et autres nuits sans fond, Sirius a fini par tenter d'échapper continuellement aux ténèbres, mais il ne peut décemment pas tenir comme ça encore longtemps, sans sommeil, sans repos aucun.

Sa main court le long de son estomac pour s'arrêter au niveau de sa poitrine, juste au-dessus de son cœur, et il sent le tambourinement terrible qui agite ses entrailles alors qu'il essaie de reprendre son souffle, petit à petit.

Lentement il se lève, laisse ses pieds toucher le plancher froid et rêche, puis s'avance dans les couloirs tordus et compliqués avant de descendre les nombreuses marches afin de trouver la source de lumière orangeâtre qui vient du salon, au premier étage. Remus fronce les sourcils : il est très rare que Sirius s'y promène tant il déteste les souvenirs ravivés par l'endroit-même ; la grande tapisserie n'est pas l'objet qu'il aime le plus au monde, cela va sans dire.

Il pousse la porte de la main, lentement, et Sirius est assis sur un fauteuil aux accoudoirs ornés de serpents dans un coin de la pièce, plusieurs parchemins sur ses genoux. Lorsqu'il entend Remus, il relève la tête et lui sourit, malgré une sorte d'inquiétude étrange peinte le long de ses traits.

– Tu devrais être au lit, dit-il d'une voix douce en fixant Remus de ses yeux foncés. Tu as l'air exténué.

Son compagnon lui sourit mais il ne peut nier que la fatigue l'engourdit totalement. Il a l'impression que le moindre coup de vent pourrait lui briser les os.

– Tu sais que— hm. Tu sais que j'ai du mal à dormir quand la place à côté de moi est vacante, arrive-t-il à murmurer, une légère rougeur s'étalant dans son cou pâle et exposé.

Sirius continue à lui sourire affectueusement, son visage bien plus rempli et reposé que les premiers temps, après Azkaban. Un pincement étrange au cœur, Remus rit légèrement, pris par une sorte d'euphorie inconnue.

– Je ne voulais pas déranger le loup, et puis, tu dormais bien plus profondément que lors de la plupart des autres nuits.

La clarté du matin se dépose entre les cheveux de Sirius, à travers la fenêtre, et Remus se souvient : c'était effectivement une nuit de pleine lune et le jour se lève à peine ; cela veut dire qu'il a repris sa forme humaine depuis très peu de temps.

– Est-ce que j'ai été violent avec toi ? demande Remus, la voix tremblant plus qu'il ne le voudrait. Une montée d'angoisse le prend à l'idée-même d'avoir pu blesser Sirius.

– Pas avec moi, non, rétorque ce dernier, un peu d'amertume sur son visage qui conserve toutefois toute l'affection et la douceur qu'il porte à Remus.

La matière cotonneuse qui enroule ses bras se rappelle à lui et Remus ferme les yeux. Il se souvient de la douleur acérée dans son dos, due au nœud de muscles bloqués entre ses omoplates bouffies de cicatrices en tout genre, tout comme le reste de sa peau. Un bout de pansement point discrètement en-dessus de son t-shirt. Il soupire et enfouit son visage dans ses mains.

– Je suis désolé, commence-t-il, la voix faible et brisée sur les bords, mais Sirius se lève et l'entoure de ses bras.

– Pas besoin d'excuses après tout ce temps, Remus, lui assure Sirius, le ton bienveillant.

Ils restent ainsi un long moment avant que Remus ne finisse par se dégager de l'étreinte en déposant un baiser furtif sur la joue de Sirius.

– Pourquoi avoir pris refuge ici, si je peux me permettre ?

– Quand je n'ai pas à voir la tapisserie, la pièce est plutôt sympathique, honnêtement. Et puis, il n'y a pas que des mauvaises personnes dans cette famille, répond Sirius avec nostalgie, passant ses longs doigts tortueux sur son front plissé. Mon oncle Alphard, tu t'en souviens ?

Remus hoche la tête silencieusement.

– Il m'a laissé de l'argent quand je suis parti d'ici, reprend-il d'un ton sombre, puis un sourire amer s'invite sur son visage déjà contrarié. Et ma mère, comme toujours, a décidé de l'éradiquer de l'arbre généalogique parce qu'il avait aidé un traître. Elle a fait pareil avec Andromeda, ma cousine préférée, parce qu'elle s'est mariée avec Ted, un moldu. Tu vois ces petits trous, là-haut ?

Du doigt, il pointe les cercles noirs ressemblant à des brûlures et Remus les observe attentivement, le regard perdu entre les décorations délicates et minutieuses de cet arbre maudit.

– D'un coup de baguette, je n'étais plus rien, ajoute-t-il de façon acide. Mais j'ai largement préféré le temps passé chez James que les années accumulées dans cette maison de malheur.

Les reflets bleus qui s'attardent sur la peau de Sirius emmènent Remus dans une sorte de rêverie éveillée et il caresse sa joue, lentement.

– Désolé que tu aies à revenir ici, après tout ce temps, déclare-t-il lentement.

– Je suis en bonne compagnie, réplique Sirius d'un air heureux, et sa main trouve celle de Remus. On devrait remonter, je pense. J'ai l'impression que tu vas tourner de l'œil d'un moment à l'autre.

Remus soupire puis laisse échapper un petit rire qui étire les cicatrices de son visage, puis ils se dirigent ensemble vers les escaliers, la lignée des Black bien vite oubliée.

Plus tard, Sirius a retrouvé sa place dans leur lit, Remus contre lui, et il passe une main légère entre les mèches brunes et grises, apercevant au passage les nombreuses cicatrices et blessures hantant sa peau ; il sait à quel point Remus les déteste, mais pour Sirius, elles sont le signe d'un combat permanent et de sa capacité à survivre chaque nouvelle lune, lui prouvant que le loup ne sera jamais rien d'autre qu'un fantôme aux relents glacés, mais pas une entité à part entière.


La maison se remplit au fur et à mesure et bientôt, la fin Juillet arrive et quasiment tous les étages sont peuplés ; les Weasley sont là, presque au complet, Hermione est arrivée quelques jours auparavant et Remus est un habitant à temps complet ; autant dire qu'avec les membres de l'Ordre qui vont et viennent comme bon leur semble, le 12, Square Grimmaurd est loin de désemplir en ces temps sombres.

Remus, ces derniers jours, est tombé nez à nez avec une sourire verte poursuivie par Pattenrond, Fred et George dans leur sillage, puis a aperçu Ron en plein air-guitare dans la chambre qu'il partage avec Hermione au premier étage, pour enfin tomber sur Bill en train de feuilleter un ouvrage sur les gobelins, l'air captivé.

De l'autre bout de la cuisine, Sirius lui lance un regard compatissant avant de lui sourire et de se tourner vers Arthur qui lui montre un parchemin dont Remus n'arrive pas à percevoir les formes.

Il entend des pas derrière lui et remarque qu'en un instant, Tonks est à ses côtés, tout sourire, ses cheveux d'un roux éclatant ce jour-là. Elle dégage une vitalité que Remus admire tant cela lui semble inconnu : il se trouve bien trop inepte et impuissant face au loup qui hurle en lui pour avoir le courage d'être lui-même à plein temps. La jeune femme apporte un peu de fraicheur aux membres permanents de l'Ordre par sa bonne humeur irréductible.

– Impossible de se poser dans cette maison, déclare-t-elle doucement en soupirant. Elle s'adosse légèrement contre le mur et observe les alentours : la maison est vivante de lumière et de voix mêlées ensemble.

– C'est encore pire de vivre ici à plein temps, répond Remus en riant, son regard se tournant une nouvelle fois vers Sirius qui lui fait dos, et il sent à nouveau cette euphorie au goût de rose lui grimper dans l'âme.

Un moment passe et ils continuent à discuter paisiblement, rient même, parfois, avant que Sirius ne les retrouve un peu après. Ce dernier laisse glisser sa main dans le dos de Remus, au creux de ses reins, et part dans une discussion enflammée avec sa cousine qu'il apprécie tant. Remus aime voir ces moments se dérouler sous ses yeux et aime voir la vie qui semble à nouveau s'accumuler dans les veines de Sirius avec une fureur et une envie qu'il n'avait pas vues depuis très longtemps.

30 Juillet 1995. Le soir venu, Remus discerne, dans un demi-sommeil, que Sirius l'a encerclé de ses bras de façon possessive et bien que cela ne fasse qu'ajouter à la chaleur ambiante, il ne se plaint pas d'un tel traitement.

30 Juillet 1995. En dessous de leur chambre, Fred et George passent leur temps à transplaner dans des craquements sourds et très peu discrets, au point que Remus entende Molly hurler : « je vais finir par vous ETRIPER ! » quelque part dans la maison.

30 Juillet 1995. La respiration de Sirius est calme, posée : il dort enfin, après trois nuits sans réel sommeil. Remus sourit furtivement avant de sombrer dans le vide le plus complet au son du chant lunaire.