CHAPITRE 12 :
Kévin : YANN ! ARRETE !
Cette voix, ce son si doux à ses oreilles qu'il n'aurait jamais espéré entendre de nouveaux. Mais que faisait-il ici. Par Dieu qu'est-ce qu'il foutait là ? Ce n'était pas prévu comme ça, il ne devait pas être là, en aucun cas assister à cela. C'est pour lui qu'il le faisait, pour venger tout le mal qu'il avait été obligé de lui faire. Une illusion peut-être ?
Kévin : Yann, je t'en prie, regarde-moi. Pose ton arme, ne fait pas ça, ils n'en valent pas la peine.
Cette voix faible, tremblante, essoufflée. Ne devait-il pas être à l'hôpital ? Malgré son absence à ses côtés, il s'était renseigné. Il ne pouvait imaginer son mari le quitter à la préférence d'une éternité inconnue, et son état préoccupant l'avait laissé pantelant. Alors il avait appelé, tous les jours, à chaque fois sous une fausse identité, dans le maigre espoir que le savoir toujours vivant lui assurerait une tranquillité d'esprit. Mais ça n'avait pas été le cas. A chaque nouvelle, le poignard qui s'enfonçait un peu plus dans son cœur. Sa condition ne s'améliorait pas, rechutait même, leur destiné brisée, son âme sœur perdue et esseulée. Il savait que sa présence l'aurait surement réconforté, voir même aidé, mais rongé par ses propres peurs, il n'avait pu se résoudre à aller le voir.
Car il le croyait perdu à jamais, comme lui se sentait perdu. Et perdu pour perdu, sa rage avait repris le dessus, et il se trouvait là, braquant avec lucidité et préméditation l'être qu'il détestait. Mais Kévin, ici, il ne pouvait pas. Alors, sans relever la tête de peur de croiser son regard et de s'y noyer, de se faire déstabiliser, il relâcha la pression sur la détente mais enserra l'arme avec certitude.
Yan : Va-t'en, t'as rien à faire là. C'est pas ta place, sort d'ici !
Son ton, se voulant froid et distant ; mais son intonation, frêle et hésitante. Il entendit du bruit, un froissement. Et au gémissement déchirant qui retenti comme un écho dans ce vaste entrepôt, il sentit son cœur se serrer, non pas par la culpabilité, la rage, la colère qui l'habitaient, mais par l'inquiétude grandissante de savoir, de nouveau et encore par sa faute, son mari en danger. Il releva la tête et son choc n'en fut encore que plus grand, et lui, atterré.
Kévin se tenait debout, une main sur la poitrine, affalé contre le mur, tentant désespérément de rester debout, le teint cadavérique, le front en sueur, son corps tremblant, sa respiration laborieuse, ses yeux rougis et cernés, prêt à s'effondrer.
Et malgré son état pitoyable, Yann sentit cette douce chaleur qui l'avait quitté quelques jours plutôt l'envelopper de la tête aux pieds, tous ses sentiments refoulés revenir le pourchasser, son cœur se délier face à cette apparition irréelle et insensée.
Et comme libéré d'une transe, un vrai sourire étira enfin ses lèvres. Il lui avait manqué. Mais son sourire disparu une fois de plus devant les doutes qui revinrent l'assaillir et ses yeux se baissèrent pour ne pas voir l'accusation dans ceux de son mari, il ne pouvait pas la soutenir.
Il se retourna de nouveau vers Georgio, sa main tremblante, son arme vacillante.
Georgio : Tout s'explique.
Devant son regard sournois, son petit air si vindicatif, son assurance d'un coup reprise, sa poigne se raffermit, ainsi que son envie.
Et Georgio se mit à rire, franchement, fortement, d'une tonalité venimeuse qui parcourue Yann jusqu'à la moelle.
Georgio : Non seulement t'es flic, en plus t'es pédé ! Putain tu m'aurais tout fait. Et lui, là ? Il était pas censé y être resté ? Je comprends mieux ! C'est ta nana en fait, c'est ça ?
Son rire à gorge déployée qui le fit bouillonner.
Georgio : Alors dis-moi le flic ? Ca fait quoi de tirer sur sa petite femme ?
Ces paroles qui le firent frémir et sa colère le transporta de nouveau dans sa culpabilité esseulée.
Georgio : Il a pas l'air bien, là. Tu veux pas que je le finisse ? Que j'abrège ses souffrances ? Non parce que ça me brise le cœur de voir quelqu'un souffrir comme ça.
Son arrêt de mort était signé. Cette vague qu'il sentit monter de nouveau le rattrapa avec une puissance si insoupçonnée qu'il faillit tomber.
Kévin : Yann, je t'en prie, écoute-moi, regarde-moi. Il te provoque. Il ne chercher que ça. Ne marche pas dans son sens, s'il te plaît. Pense à toi, pense à nous.
Yann : Mais tu comprends pas Kévin ? Je pourrais pas continuer sachant ce que cette ordure a… a…
Les mots se serrant dans sa gorge à l'étouffer. Il avait peur, il avait honte. Honte de lui, de son geste, de ce qu'il s'apprêtait à faire. Honte qu'il n'avait encore jamais ressentie. Honte que Kévin assiste à cela.
Il entendit de nouveau du bruit, mais ne releva pas la tête, son regard fixé à celui de Georgio. Dans sa vision périphérique, il vit les deux frères, toujours inertes, mais ce qu'il ne vit pas, ce qui le fit sursauter, fut cette présence et ces mains sur ses bras tendus à l'extrême. Il détourna la tête pour se retrouver envahit par l'immensité azure de ces deux prunelles qu'il chérissait tant, et dans lesquelles, à son grand étonnement, il ne perçut aucun reproche, aucune accusation, seulement l'amour que son mari lui portait. Il se détourna de nouveau de cette douce chaleur qu'il sentait le submerger. Mais une main sur son menton força son visage à revenir à hauteur de ce qu'il fuyait. Ce pardon qu'il n'osait s'octroyer, de peur de ne pas le mériter.
Yann : Pourquoi tu fais ça Kévin ? Dis-moi. Pourquoi ?
Kévin : Pourquoi je fais quoi ? Pourquoi je veux t'empêcher de bousiller ta vie pour ce genre de salaud ? Pourquoi je suis venu ici ? Pourquoi je t'aime ? Je ne peux pas vivre sans toi, Yann. Si tu fais ça, on ne sera plus jamais ensemble. Tu y as pensé au moins ? Hein ? Tu crois que je pourrais supporter l'idée que tu as tué, à cause de MOI ? Tu crois que je pourrais continuer à vivre avec l'idée que mon mari ne sera plus jamais à mes côtés parce qu'il est en prison ? Tu crois que je pourrais continuer sans toi à mes côtés ? DIS-MOI !
Yann : ARRETE ! Arrête ! Tu ne vois donc pas ? T'as pas à me pardonner quoique ce soit ! Si je le fais, c'est pour moi ! Je t'ai tiré dessus nom de Dieu ! Je t'ai TIRE dessus !
Kévin : T'as raison Yann.
Cette phrase, comme un couperet qui failli l'achever.
Kévin : Je n'ai pas à te pardonner. Parce que tu n'es pas coupable, en rien tu n'es responsable de ce qu'il t'a obligé à faire.
Ces mots, rassurant pour son inconscient, mais qui refusaient de s'imprimer à son être. Il secoua la tête
Yann : C'est pas… Je ne peux pas.
Kévin : Quoi ? Oublier ? Te pardonner ? Je crois que ce n'est pas ton rôle, tu n'as fait que me sauver la vie Yann. Si tu n'étais pas intervenu, il m'aurait tué. Et puis, je crois avoir assez d'amour pour pardonner pour deux. Je t'aime !
Ce ton, désespéré et suppliant. Ces paroles, qui enfin, finirent par percer et il se laissa alors guider par cet amour, cette dévotion de son mari qui le suppliait du regard, qui l'intimait de revenir sur sa décision. Son étreinte sur l'arme se relâcha, ses bras se détendirent et se baissèrent, et son corps se tourna tout entier vers Kévin, à la recherche du contact et de la chaleur qui lui avaient tant manqué.
Une de ses mains se posa sur la joue de son amant, et des sensations presque oubliées l'envahir avec une telle force qu'il se sentit envelopper dans une douce torpeur. Mais ce moment ne dura que quelques secondes avant qu'une force ne vienne les séparer. Comme dans un cauchemar, il vit Kévin tomber, et reçu un coup au ventre qui le fit s'agenouiller. Son arme tomba, et Georgio s'en saisit. Comment était-ce possible ? Il ne l'avait pas vu se relever, obnubilé par le contact retrouvé qu'il avait comme oublié. Se tenant le ventre, il avança avec du mal, comblant les quelques centimètres qui le séparaient de Kévin, avant de poser une main sur le front brûlant de celui-ci. Ses yeux mis clos, des gémissements intermittents, une souffrance dans les yeux dont il espérait ne jamais être témoin.
Yann : Mon amour ?
Les yeux de Kévin se fixèrent aux siens, avant que ses lèvres ne bougent, mais aucun son n'en parvint.
Georgio : Touchant ! Réellement ! Si je n'étais pas aussi pressé, je crois bien que j'irai vomir.
Yann : Salopard !
Georgio rigola une nouvelle fois.
Georgio : Ce mot si doux à mes oreilles. Si seulement c'était le seul qualificatif que l'on me donnait… Mais je crois pouvoir continuer à dormir.
L'arme, braquée sur Yann. Le regard, perfide. Le sourire, mauvais.
Georgio : Deux pour le prix d'un ! Absolument fantastique.
Yann tenta de se relever, mais Georgio dirigea l'arme vers Kévin.
Georgio : Je te le déconseille.
Devant ce geste, Yann abdiqua et s'accroupit de nouveau, entrecroisant ses doigts avec ceux de son époux. Il le regarda une fois de plus, des larmes perlant malgré lui. Il avait échoué. Sur toute la ligne. Il avait voulu leur mort, protéger Kévin, le venger, mais la situation dans laquelle il s'était trouvée 5 jours plutôt l'envahit avec ardeur. Une fois de plus, il n'avait pas réussi. Son mari, celui pour qui il était prêt à tout, même à tuer, allait cette fois succomber, et uniquement par sa faute.
Kévin : Yann, non.
Deux mots. Deux petits mots prononcés à bout de souffle par un corps en perdition, mais qui lui apportaient le salut demandé. Deux mots qui le comprenaient, qui lui disaient qu'il ne lui en voulait pas, que ce n'était en rien sa faute. Et que, si aujourd'hui était la fin, ils étaient ensemble, et partiraient ensemble. Et seraient réunis, pour et dans cette autre vie.
Leurs regards se figèrent, leurs larmes coulèrent, comme une délivrance. Les doutes, envolés. Les tumultes, apaisés. Car ils s'aimaient et continueraient à s'aimer, pour l'éternité.
