Chapitre 11 : Où le parasite change de peau et renaît

Elle progressait lentement tant la jungle était épaisse. Sans magie, rien n'aurait repoussé si vite. Bien sûr, la forêt n'avait pas retrouvé sa splendeur d'antan, mais elle n'avait pas péri pour toujours ; elle renaissait et cela rassurait le serpent, qui espérait retrouver l'esprit qu'elle avait affrontée. Elle avait des questions et la Dame des Ronces, des réponses. Peut-être pourrait-elle lui indiquer un moyen d'abolir cette foutue malédiction qui l'avait frappée et changée en monstre... En échange, elle était prête à faire en sorte que pas un noxien ne trouble sa tranquillité. Swain venait de lui attribuer la gérance de la Ionia conquise, Darius ayant refusé quelques semaines auparavant. Elle pouvait donc négocier. Elle s'imaginait déjà se réappropriant son corps humain.

Une fine bruine commença à tomber. L'odeur de l'humus, des végétaux en décomposition, monta progressivement et envahit l'air. Peu à peu, la douce ondée se changea en furieuse pluie battante. Le ciel s'obscurcissait et des éclairs le déchiraient. Le sol boueux se fit particulièrement meuble et glissant. Soudain, un éclair frappa une énorme branche au-dessus de Cassiopeia. Elle entendit trop tard le craquement, couvert par le vacarme de la violente averse, et, pour éviter de finir écrasée en dessous, dut se jeter de côté. Elle dérapa dans la boue sur plusieurs mètres, le terrain étant nivelé, pour finalement s'arrêter dans une sorte de cuve végétale pleine d'énormes fleurs dont les coeurs rappelaient des bouches béantes. Cassiopeia se débattit pour s'arracher aux lassos de lianes dans lesquels elle s'était emmêlée durant sa chute. Elle s'évertuait à gravir la pente, quand la tête commença à lui tourner, au point qu'elle dût s'immobiliser une seconde pour ne pas s'effondrer.

Les lianes qui s'entremêlaient autour d'elle lui parurent soudain former des visages menaçants. Les fleurs dans les frondaisons se racornirent avant d'éclore. L'atmosphère pesante l'oppressait de plus en plus et il lui semblait que la pluie l'agressait presque. Elle s'efforça de conserver son sang-froid, de se répéter qu'elle délirait, que les rafflésies alentour devaient exhaler un parfum empoisonné et que ce n'était qu'une question de temps avant que tout ne redevienne normal, mais les hallucinations s'amplifièrent et se multiplièrent. Alors qu'elle tentait une nouvelle fois de regagner le sentier, elle sombra dans l'inconscience. Lorsqu'elle se réveilla, la forêt, tout autour d'elle brûlait dans un chaos de flammes immenses. Son regard tomba sur le bas de son corps. Ses jambes étaient revenues. Elle avait retrouvé ses jambes. Elle exulta, mais sa joie disparut rapidement. Des milliers d'yeux jaunes étaient apparus partout et tous la regardaient.

Pourquoi revenir ? Il n'y a pas d'échappatoire à ma colère.

Malgré tout, elle se mit à courir. Elle peinait à se souvenir comment. Elle chuta, à maintes reprises. Les flammes lui léchaient les bras, le visage. Néanmoins, sa peau n'en portait pas la marque indélébile.

A quel monde appartiens-tu ?

Cassiopeia continua de fuir, sans hurler de réponse. Elle ne voulait pas perdre ce qu'elle avait de plus cher. Son précieux corps. Tout irait mieux désormais. Tout s'arrangerait. Il n'était peut-être pas trop tard, même avec ces traîtresses de Riven et Katarina. Elle se prit les pieds dans une ronce, dont les épines lui déchirèrent le derme et les muscles. Elle se mit à ramper, avec toute l'énergie du désespoir, laissant une traînée sanguinolente derrière elle. Elle voulait s'en sortir. Elle prit appui sur un tronc pour se relever, en vain. Ses précieuses jambes ne la portaient plus. Leurs chairs exposées et lacérées étaient comme mortes. Elle hurla.

Tu ne peux rester entre les deux... Tu dois choisir...

Choisir. Le mot le plus terrifiant qui fût. Cassiopeia, le visage trempé de larmes, cria de toutes ses forces.

- Ils ont choisi pour moi !

Elle gesticula avec virulence. Les arceaux de ronce se resserraient autour d'elle. Deux longues tiges enlaçaient ses poignets, mais, curieusement, elles ne la piquaient pas. Au contraire, leur contact était si doux. Peu à peu, les ronces se muèrent en minces bras blêmes constellés de bizarres taches noirâtres. Cassiopeia toussota et entrouvrit les yeux. Deux yeux jaune orangé la scrutaient attentivement.

- Tes fonctions vitales sont stables, statua l'esprit sans une once d'émotion dans la voix.

Cassiopeia, même si sa langue n'avait point été comme collée à son palais, n'aurait su que dire. Son esprit demeurait trop embrumé. Elle trouva cependant la force de redresser le buste, allant jusqu'à rejeter Zyra, pour regarder ses jambes et s'apercevoir qu'elles n'existaient pas plus qu'hier. Son coeur se serra violemment. Elle réprima un sanglot.

- Mon... Mes... jambes... sanglota-t-elle, complètement bouleversée.

- Tu es en vie. Tu devrais t'en contenter, rétorqua froidement la Dame des Ronces, en se redressant.

D'un de ses longs ongles effilés, elle se piqua l'intérieur du poignet et en tira quelques gouttes de son sang dont la teinte paraissait tout sauf naturelle.

- Ouvre ta bouche, commanda-t-elle tranquillement.

Cassiopeia lui jeta un regard méfiant qu'elle feignit d'ignorer. Avec lenteur, le serpent finit par renverser la tête en arrière, tandis que l'esprit faisait tomber sur sa langue une goutte de son fluide vital. Cassiopeia ressentit un bien-être instantané. Les yeux écarquillés, elle se tourna vers Zyra, dont la blessure se refermait.

- Je ne fais qu'un avec la nature, expliqua-t-elle d'une voix sereine. Je guéris ses maux et ceux qu'elle inflige à ceux qui ne la respectent pas.

- Tu... Tu as tenté de me faire passer un message... bredouilla le serpent, toujours confus.

L'esprit fronça ses sourcils de rocaille noire. Les fleurs et plantes qui l'habillaient ne repoussaient pas. Son apparence à elle aussi avait été altérée sans son consentement. Elle n'en souffrait point autant que Cassiopeia ; en tout cas, elle ne le montrait pas.

- Je n'ai rien fait, affirma-t-elle avec désintérêt, mais peut-être que la forêt t'a parlé.

- La forêt ? répéta Cassiopeia, d'un air incrédule.

- Oui. Les arbres... les bêtes... Si tu tends l'oreille, tu devrais pouvoir les entendre. Après tout... n'es-tu pas toi-même un animal ?

Cassiopeia réalisa bien que, venant de l'esprit, il ne s'agissait point d'une insulte. Au contraire, que la nature se soit adressée à elle passait pour un privilège dont elle ne l'estimait pas digne.

- Pourrais-je... demeurer ici quelque temps ?

Zyra renifla avec mépris. Elle demeura silencieuse un certain temps, comme si elle écoutait les avis de milliers d'êtres invisibles à l'étrangère. Sans un mot, elle opina finalement du chef. Comme Cassiopeia s'apprêtait à l'assaillir de questions, elle la coupa net.

- Pas maintenant. Repose-toi. Nous discuterons plus tard.


- Ferme-la ou je vais t'y aider ! lança Vi en brandissant le poing.

Darius leva les yeux au ciel, totalement blasé par l'horrible soirée qu'ils étaient en train de passer. Ils étaient éreintés ; ils avaient forcé le pas des heures durant et le seul moment de tranquillité qu'ils auraient pu savourer avant de remettre ça le lendemain, ils le passaient à s'engueuler. Vladimir regarda Vi d'un sale oeil, puis se dressa du banc et se pencha pour lui hurler en pleine face.

- Tu n'oserais pas !

Elle l'imita et, en un instant, les deux étaient debout, prêts à en venir aux mains.

- Tu veux parier ?!

- Personne ne tuera personne, maugréa Darius et il tira sur la manche de Vladimir pour le forcer à se rasseoir.

Caitlyn adressa un sourire affectueux à Vi, avant de la pousser du coude.

- Je t'ai rarement vue si remontée...

Son adjointe poussa un lourd soupir. Elle finit d'une traite sa bouteille de bière et lâcha comme pour se justifier de son comportement qu'elle savait un brin puéril :

- Ce gars est le plus insupportable que j'ai jamais rencontré !

Vladimir, que Darius avait réussi à détourner de la dispute, ne manqua pas de l'entendre. Il réagit au quart-de-tour.

- Je suis là ! s'écria-t-il, furieux. Tu peux me le dire en face !

Darius se passa la main sur le visage, tout en marmonnant :

- Et c'est reparti... Putain...

- De toute façon, tu ne me connais pas ! continuait l'albinos, cramponné au bord de la table comme s'il s'apprêtait à bondir sur Vi et prenait son élan.

- Justement si ! Je commence à avoir une bonne idée de qui tu es !

- Ok, s'exclama une voix ulcérée.

Tous les regards convergèrent vers Darius, qui s'était levé. Vladimir essaya de le retenir par le bras.

- Où tu vas ?

- Dormir, répondit-il sur un ton sec. Vos conneries me collent la migraine.

- La quarantaine. On supporte plus grand chose à cet âge-là, ricana Vi, d'une voix narquoise qui lui valut un regard noir.

- C'est un sujet sensible, renchérit Vladimir ; qu'il fût un peu aviné ne changeait rien au fait qu'il n'était pas contre se liguer avec Vi pour taquiner Darius.

Même Caitlyn ne put s'empêcher de rire et elle n'avait pas touché à sa bière.

- Ravi de voir que, même si vous vous détestez cordialement, pour m'emmerder vous savez faire front.

- Désolé... s'excusa Vladimir, tout en riant cependant, et il quitta son siège non sans mal, avant de chanceler jusqu'à lui. Je t'accompagne.

Il prit le bras de Darius, qui se souvint de cette fameuse soirée dans leur jeunesse qui avait marqué un tournant dans leurs vies. Il songea à repousser Vladimir, par crainte d'être surpris. Heureusement, à cette heure, exception faite de quelques bougres saouls, l'auberge était vide. Vi suivit les deux hommes des yeux pendant qu'ils montaient à leur chambre. Evidemment, à leur arrivée, ils avaient payé pour quatre chambres, mais nul doute ne faisait que seules deux d'entre elles serviraient. Vi piqua sous le nez de sa shérif son verre et le but d'une traite. La brunette la rabroua gentiment.

- Tu ne l'aurais jamais fini, rétorqua Vi, sur un ton goguenard.

Elle n'avait pas tort. Caitlyn balbutia à mi-voix :

- Je ne bois pas souvent...

- "Pas souvent" ? Tu veux dire jamais ! A chaque fois que nous sortons pour prendre un verre, avec Jayce et Ezreal, tu restes dans ton office à plancher sur un dossier ! Tu ne sais pas te détendre !

Avec un regard à la fois féroce et langoureux, elle ricana en l'observant. Heureusement, je suis là pour t'apprendre comment. Elle se resservit, deux verres d'un coup, et les engloutit devant une Caitlyn assez impressionnée. Son expression la fit exploser de rire.

- Ce n'est que de la bière, cupcake ! On ne peut pas vraiment appeler ça de l'alcool.

- ça suffit. Je ne tiens pas à te traîner hors du lit demain matin.

Sur ce, elle l'empoigna par le bras et la tira doucement en direction de l'étage. D'abord réticente, Vi finit par lui emboîter le pas, non sans emporter une bouteille qui traînait sur le comptoir. Elles passèrent devant la chambre dans laquelle Darius et Vladimir s'étaient retranchés. Les deux hommes conversaient à voix basse, Darius en tout cas, tandis que Vladimir éclatait de rire de temps à autre, surtout quand son compagnon lui rappelait qu'ils devaient faire attention. Darius s'assit sur une chaise près du lit et ricana, les yeux rivés sur Vladimir :

- Toujours aussi facilement saoul...

- Désolé de ne pas peser près de cent kilos comme toi.

- N'exagère pas... grommela le colosse.

Mais il se sentit obligé de préciser qu'il ne s'agissait que de masse musculaire. Vladimir pouffa gentiment :

- ça fait toujours de toi quelqu'un de "massif".

Il se laissa tomber sur le lit et tapota le matelas.

- Viens.

Darius se renfonça dans son siège.

- Pour que tu alertes tout le monde ? ricana-t-il ; il prenait un peu sa revanche. Non, Vlad, pas cette nuit. Toi, tu dors et, moi, je veille.

- Jhin ne se cache pas dans les parages... Nous ne courons aucun danger...

Darius lui imposa le silence d'un geste.

- Vlad. Stop.

Vladimir n'insista pas, ce qui dénotait avec ses habitudes. D'ordinaire, il fallait compter une bonne demi-heure avant de lui faire entendre raison, à n'importe quel sujet. Darius le croyait même endormi, quand il déclara soudain :

- Darius... J'ai peur que ça finisse mal.

L'alcool le poussait à évoquer ces pensées qu'il aurait tues normalement. Le commandant se rapprocha de lui et caressa ses cheveux.

- C'est un peu tard pour se poser ce genre de questions, non ?

- Je... ne pensais pas...

Un léger rire agita Darius, alors qu'il laissait reposer sa main sur sa chevelure.

- Je sais, Vlad. Tu ne réfléchis jamais.

- Je voudrais... faire marche arrière... Retourner au moment où tu es venu me voir... J'aurais dû te repousser...

- C'est exactement ce que tu as fait, sourit Darius, un peu nostalgique. Je crois même qu'on peut dire que tu m'as foutu une grande claque au sens figuré.

- Non, parce que je suis revenu vers toi ensuite et...

Il s'embrouillait. Il peinait à garder les idées claires et à les formuler. Ses paupières se faisaient très lourdes. Il fit un effort pour relever les yeux sur son amant.

- Quoi qu'il en soit... j'aurais dû mourir de la main de Jhin et ne jamais rentrer à Noxus... Tout aurait été moins douloureux pour toi, pour lui... J'ai l'impression que, que j'essaye de faire le Bien ou le Mal, quelles que soient mes intentions... je finis toujours par prendre la mauvaise décision.

Sa main pâle recouvrit celle de Darius.

- Et c'est toi qui en pâtis.

Le brun pressa sa main, le regarda droit dans les yeux.

- Je suis solide, Vlad.

Je peux encaisser quand tu ne peux pas. Darius recueillit son visage dans ses mains sèches.

- Je suis là pour terminer tout ce que tu ne peux accomplir tout seul.

Pour faire face quand tu ploies. Il le proclamait comme un serment solennel.

- Je suis là pour te débarrasser de ceux qui te gênent.

Je suis là pour exterminer les parasites. Comme Jhin. Pendant une seconde, tant d'amour et de loyauté effrayèrent presque Vladimir. Darius le devina. Mieux valait sûrement qu'il conserve ses sentiments pour lui seul, qu'il ne dévoile pas aussi ouvertement leur intensité. Vladimir était habitué à ce qu'ils se traduisent en actes, pas en paroles aussi franches.

- Ne... parle pas comme ça... marmonna Vladimir d'une voix pâteuse ; il sombrait doucement dans le sommeil. S'il te plaît...

- Je voudrais que tu réalises que certaines personnes ne méritent pas que tu endures quoi que ce soit pour elles.

Même enivré, Vladimir reçut très bien le message. Il essaya de défendre l'absent qu'on accusait.

- Jhin...

- Jhin n'a fait que te causer des ennuis. C'est un indésirable.

Et il sera traité comme tel. A Noxus, quand un maillon de la chaîne était défaillant, déviant, il était éradiqué. Jhin connaîtrait le même sort. Darius se pencha subrepticement sur l'endormi.

- Il n'y a rien que je ne ferais pas pour toi...

Un rire étrange passa les lèvres de Vladimir.

- Vraiment ? Ce n'est pas ce que tu dis d'habitude...

- Je suis trop malin pour te le dire quand tu pourras t'en rappeler et surtout pour faire ce que tu voudrais, mais qui te desservirait.

Le mage frotta ses yeux et chuchota sur un ton malicieux :

- Alors qu'es-tu ?... Mon ange gardien ?

- Je n'ai pas cette prétention... Disons un vieux soldat plutôt chanceux.

Vladimir le repoussa mollement tout en ricanant.

- T'as plus l'âge de flirter comme ça...

Sa main s'affaissa, s'échouant sur les couvertures, et sa tête roula sur l'oreiller. Il sommeillait à présent, à deux doigts de tomber dans les bras de Morphée. Darius, avec un sourire en coin, l'embrassa sur la tempe.

- Dors bien...


- Quoi d'autre ?...

Il s'étira. Il était allongé en travers du matelas, la tête appuyée sur le poing. Il tapota sa lèvre, réfléchissant aux milliards de choses qu'il désirait faire avec lui. Souvent, il s'agissait de toutes petites choses ridiculement basiques et anodines. Elles n'avaient pour but que d'être ensemble. Jhin, appuyé contre le mur face à lui, ne le quittait pas des yeux. Il le laissa chercher, jusqu'à ce qu'il ne dise :

- Je veux vraiment te montrer mon pays.

Vladimir sourit, un peu bêtement, amoureux comme il l'était.

- Et je veux vraiment le voir.

Le souvenir éclata délicatement, comme une bulle de savon. Jhin serra les dents. Swain passa devant son viseur sans qu'il le note. Le démon laissa échapper un râle agacé et recula pour consulter l'horloge. Il était bien trop tôt de toute manière. Il fit le tour de la minuscule pièce, revint à sa place, pour finalement s'en éloigner de nouveau et s'asseoir à la table pour contempler la rose écarlate qui y était déposée. Elle se mourait déjà. Un peu de suc s'écoulait encore de la tige coupée, mais les pétales perdaient peu à peu de leur vermeil. Aux yeux du démon, dans l'instant, c'était la chose la plus triste qu'il ait jamais vue. Elle le renvoyait à lui-même. Un être coupé de ses racines, abandonné et, comme elle, qui dépérissait lentement, mais sûrement. Il ne lui arrivait jamais de douter autrefois. Il irait jusqu'au bout ; il se vengerait, mais s'en sortirait-il mieux, plus apaisé, que maintenant ? Cela, il ne pouvait l'affirmer. Et, pour ce changement précis qui s'était opéré en lui, il éprouvait à la fois une reconnaissance éternelle et une haine colossale à l'encontre de Vladimir, parce que celui-ci lui avait montré autre chose que la solitude et que, maintenant qu'il y avait goûté, Jhin ne voulait plus s'en passer.

Je ne veux plus être seul.

La pensée le fit enrager ; elle avait des relents d'aveu de faiblesse. Il orienta sa lunette. Une femme aux cheveux violets qu'il avait déjà entraperçue à maintes reprises, rôdant autour du bureau de Swain, qu'il soit là ou pas d'ailleurs, s'entretenait avec ce dernier et, apparemment, l'échange était plutôt virulent. L'homme hurlait, les veines sur son cou toutes dilatées, alors qu'elle semblait se défendre et tenter de le persuader. Soudain, il leva la main sur elle et elle porta la main à sa mâchoire après s'être écartée. Jhin ne comprit pas quand il la vit se rebeller et essayer de riposter. Quand il frappait Vladimir, celui-ci ne répliquait jamais ; il se soumettait et acceptait pour ainsi dire les coups. Sauf les dernières semaines. Tout avait si mal tourné, si vite. Quel gâchis...

Vladimir... Vladimir... Ne plus être seul. Jamais.

Quelle joie de partager son art et ses créations avec quelqu'un qui, enfin, les comprenait et ne le traitait pas de monstre abject, de rebut de l'humanité ! Le doigt frémit, attiré par la gâchette, mais n'appuya pas. Jhin souffla, fier d'avoir résisté alors que sa cible lui offrait son meilleur profil. Il avait une date à respecter, ainsi qu'une heure. Il savait tout ce qu'il y avait à savoir de Vladimir.

Vladimir... Vladimir...

Le cri partit avant même qu'il n'en ait conscience et, avec une force incroyable mue par la colère, il balança un large coffre non loin de lui contre le mur. La boîte vola en éclats dans un grand fracas heureusement étouffé par le bruit ambiant des rues surpeuplées en contrebas. Puis le silence retomba, parfait et immuable. Jhin se calma aussi promptement qu'il s'était énervé. Il traça du bout de son index crochu des traits sur le bois de la table. Il se demanda si lui était heureux sans lui. Alors qu'il aurait été logique qu'il se sente libéré, une fois débarrassé de l'homme qui le rabrouait constamment, le méprisait, l'avilissait. Qu'importait. Jhin ne demanderait jamais pardon.


Les chevaux traversèrent le pont-levis au grand galop. Swain, alerté du retour de Darius, accourut dans la cour intérieure du château pour l'accueillir. Evidemment, il était surtout ravi de retrouver son garde du corps attitré. Nulle affection là-dedans. Darius le considéra d'un air ébahi. A en croire ses larges cernes, le gouvernant n'avait point fermé l'oeil depuis son départ. De plus en plus méfiant, il pointa du doigt sur-le-champ les deux inconnues qui accompagnaient Darius et Vladimir.

- Qui sont...

- Elles sont là pour arrêter le démon qui en a après vous, répondit sur un ton sec l'hémomancien.

Swain lui lança un regard alarmé ; il ne lui accordait pas une once de sa confiance. Son regard se porta alors sur Darius. Ce dernier adopta son ton le plus rassurant.

- Enfermez-vous dans vos appartements jusqu'à demain soir et n'en sortez sous aucun prétexte. Nous nous occupons de tout.

Se tournant vers les soldats les entourant, il commanda :

- Je veux une escorte de dix hommes affectée à sa protection en permanence.

- Darius, les Du Couteau vous aideront, déclara subitement Swain et, à ces mots, Vladimir vit rouge.

- Vous placez votre confiance en ces assassins qui revendiquent le pouvoir depuis des lustres ? Etes-vous aveugle ou tout bonnement stupide ?

- Vladimir ! s'écria Darius, qui n'en croyait pas ses oreilles.

- Il a peur de mourir, trancha Vi, non sans quelque dédain, désignant Swain, et il a le couteau sous la gorge, pourrait-on dire. ça excuse beaucoup d'erreurs.

Vladimir soupira en secouant la tête. Il ne se permit plus de hausser le ton. Il gravit l'escalier conduisant au tour de ronde, d'où il surplombait la majeure partie de la ville. En contrebas, Darius donnait ses directives aux hommes.

- Je veux des soldats dans tous les endroits surélevés de la ville. Vladimir, viens pour le signalement.

Le mage poussa un soupir. Il redescendit de son perchoir et rejoignit les troupes.

- Grand, plutôt mince. Il porte des habits de manufacture étrangère, ionienne exactement. Il a été amputé de plusieurs de ses membres et en possède des métalliques. Il est toujours masqué. Croyez-moi, vous ne pouvez pas le louper si vous le croisez.

Ce qui n'arriverait pas. Evidemment. Il n'était pas stupide. Vladimir sentait bien qu'il envoyait tous ces pauvres gars droit à la mort. Il n'y avait rien qu'il puisse y faire.

- Et s'il nous repère en premier ?

- Dans ce cas, vous n'aurez plus beaucoup de questions à vous poser, ricana méchamment Vladimir et Darius lui jeta un regard en biais.

Tandis que Caitlyn et Vi se virent attribuer le secteur sud pour patrouiller et questionner les citadins, Darius partit pour les quartiers ouest. Vladimir se chargerait de ceux du nord de la ville. Il s'apprêtait à y aller quand une voix l'appela discrètement, peu après le départ des autres et surtout de Swain. Il fit volte-face et entrevit entre deux persiennes Leblanc qui l'invitait à la rejoindre. Il inspecta les environs, s'assurant que personne ne le surveillait, et se hâta. Il constata qu'elle avait troquée sa robe très échancrée qui ne la couvrait que très partiellement contre une qui voilait totalement son ventre. Heureusement, elle semblait se remettre de son opération.

- Tu aurais pu me tenir informée ! s'écria-t-elle tout de go.

Vladimir eut l'air décontenancé. Il espérait vraiment qu'elle n'était pas au courant que son bébé avait finalement survécu.

- De... quoi ? s'enquit-il sur un ton qui manquait cruellement d'assurance.

Elle croisa les bras, les lèvres pincées dans une moue exaspérée.

- Ne joue pas les innocents avec moi, Vladimir. Ce mystérieux tueur aux yeux rouges... c'est toi qui l'a mandaté, n'est-ce pas ?

Elle ne lui accorda pas une seconde pour répondre et enchaîna :

- Si tu avais vu Swain ! Il n'a même pas pensé à coucher avec moi... Je pense que ce vieux croulant a peur de tout le monde désormais, termina-t-elle avec un rire léger.

Ses yeux d'ambre se détachèrent de son ami, pour tomber sur ses mains, qui tenaient avec une certaine angoisse son ventre désormais vide.

- Tu m'as libérée, murmura-t-elle, avec un infime tremblement. D'abord de l'enfant, ensuite du père...

- Leblanc, je...

- Ce vieux pervers ne posera plus jamais les mains sur moi. Quand j'ai planifié de le séduire, je ne pensais pas que ce serait si... difficile, que cela me... ternirait autant. Maintenant, je me sens... sale.

Vladimir l'enveloppa d'un regard navré et bienveillant.

- Je suis certain qu'Elise ne le pense pas.

La femme pressa ses bras, comme si elle s'imaginait que d'autres mains l'enlaçaient et la réconfortaient.

- Je ne l'ennuie pas avec mes états d'âme.

Elle prit une grande inspiration et se reprit.

- Tout cela pour te dire... merci. Tu m'as soulagé d'un énorme poids et, bientôt, d'un second. Par pure curiosité, où as-tu déniché cet assassin ? Il semble... très inhabituel.

Un curieux sourire, à la fois fier et tendre, s'imprima un bref instant sur la bouche de Vladimir.

- Oui, sourit-il doucement. Il est unique.

Il marqua une courte pause, le temps de réfléchir, puis ajouta, avec une lenteur mesurée, pesant chaque mot :

- C'est... un très vieil ami à moi.

Leblanc rit tout bas, cachant pudiquement son visage fardé derrière sa main.

- Une manière édulcorée de dire "un amant" ? demanda-t-elle d'une voix finaude.

La main de Vladimir se referma, hésitante, frissonnante. Leblanc s'adoucit. Un instant, elle sembla presque maternelle. Un comble pour une femme venant d'abandonner son bébé. L'albinos répondit à grand peine :

- Non... Plutôt... le genre d'ami... qu'on traîne derrière soi et qui refuse de s'en aller.

Leblanc lui offrit son plus affable sourire.

- Parfois, les gens qui nous aiment... ne le montrent pas comme on le souhaiterait. L'amour fait mal, pas seulement l'acte bien sûr, mais la simple pensée. Je connais des milliers de façons d'aimer et, souvent, elles conduisent à faire du mal à l'être aimé.

La confusion s'empara du jeune homme, dont le visage s'empourpra légèrement.

- Qu'insinues-tu...

- Rien du tout, Vladimir. Rien. Je radote peut-être déjà, plaisanta-t-elle. Transmets mes... amitiés à ton "ami" de ma part.

Sur ce, elle s'éloigna. Elle préféra garder pour elle ce qu'elle entendait lui demander par la suite. Swain ne serait que le premier d'une très longue liste. Darius aussi représentait une menace considérable pour son ascension vers le sommet. Elle devait à tout prix nouer contact avec ce tueur à gages. Si celui-ci pourchassait Vladimir, pour quelque raison que ce fût, leurs chemins finiraient bien par se croiser.


Les heures filèrent à une allure foudroyante. Occupés comme ils l'étaient, ils ne les virent pas passer. Midi arriva ; le soleil monta haut dans le ciel azuré, brûlant au zénith. Vladimir scrutait à travers des jumelles le moindre bâtiment environnant. Comme il l'avait présumé, toutes les patrouilles étaient rentrées bredouilles.

- C'est bientôt le moment...

Darius effleura une seconde l'épaule de Vladimir, puis déclara à l'adresse de Caitlyn :

- Nous essaierons de le ralentir, mais tu es la seule qui puisse le mettre hors d'état de nuire avant qu'il ne s'enfuie.

La brunette acquiesça avec détermination. Vladimir ouvrit la bouche pour s'exprimer, mais, finalement, abandonna et s'écarta sans un mot. Son regard s'orienta vers le cadran immense de la cathédrale de la place publique. C'est l'heure... A peine la pensée eut-elle traversé son esprit qu'une détonation retentit. Pile à l'heure. La balle dut manquer son but ; les protections autour de Swain avaient été grandement renforcées.

- Débusque-nous ce fils de pute ! s'exclama Darius.

Caitlyn, l'oeil collé à son viseur, désigna un vieux bâtiment désaffecté tout au nord.

- ça venait de là-bas, mais il aura changé de place entre temps ! Il va devoir trouver un nouvel angle de tir !

Darius cogita rapidement.

- Toi, tu restes là et tu le guettes ! Nous trois, on va essayer de le coincer !

Sur ces mots, lui et Vladimir quittèrent le promontoire. Vi désobéit délibérément. Agitée par un mauvais pressentiment, elle s'attarda quelque peu sur place, ignorant les remontrances de Caitlyn.

- Je peux me débrouiller toute seule ! Je suis en plein palais ! Que veux-tu qu'il m'arrive ic...

- ça, répondit abruptement sa compagne et elle se tourna pour se confronter au groupe à l'air peu sympathique qui se dirigeait résolument vers elles.

Vi les arrêta tout net. Tout de suite, elle ressemblait presque à un agent de l'ordre respectable.

- Personne n'est autorisé à venir dans ce secteur, décréta-t-elle, avec une assurance qui en fit broncher un ou deux, mais pas leur chef.

Elle se tut, attendant une réponse qui ne vint pas. Le leader ne prit même pas la peine de dévoiler son visage dissimulé. Elle le relança, de plus en plus sur le qui-vive.

- Vous êtes avec nous ?

Un silence parfait s'ensuivit, puis, avec lenteur, l'homme au centre rabattit son capuchon, avec un léger sourire, comme s'il lui accordait une ultime faveur en lui révélant son identité. Il déclara d'une voix grave et plutôt sombre :

- Nous sommes là pour nous assurer qu'il achèvera son travail.

Contre nous alors... Au moins, il se montrait honnête, mais cette sincérité prouvait surtout qu'il la sous-estimait. Une grave erreur qui avait coûté la vie à plus d'un auparavant. Vi échangea un regard avec Caitlyn. D'accord. Allons-y. Ses poings géants brillaient déjà, prêts à frapper et les réduire en bouillie. L'inconnu claqua alors des doigts et une vingtaine d'hommes cagoulés, vêtus du même uniforme aux armoiries des Du Couteau, surgirent de tous les côtés. Vi songea à appeler des renforts, mais elle repéra le sang sur leurs bottes et le bas de leurs capes. Ils s'étaient déjà chargés de la garde. Etrangement, Katarina, qui appartenait à la même maison, n'était pas avec eux.

En un instant, l'assassin s'était envolé et il réapparut dans le dos de Caitlyn. Il allait l'égorger quand Vi se jeta sur lui. Les deux combattants roulèrent au sol et Vi le frappa assez fort pour qu'il manque de basculer par-dessus le garde-corps du balcon. Il tenta de remonter, mais Caitlyn le prit de vitesse et lui tira dans la main. Le tueur lâcha prise, dans un cri de douleur, et atterrit des mètres plus bas dans les jardins. Ses sbires ne leur poseraient pas autant de problèmes. C'était une chance, car le temps pressait.


Au même moment, Darius et Vladimir atteignaient le secteur nord. Ils mirent pied à terre.

- On se sépare. Sois prudent, ok ?

Vladimir opina du chef. Il hésita une seconde, avant de murmurer dans un souffle :

- Toi aussi...

Chacun partit de son côté. Darius marchait avec sa hache en mains, sur ses gardes. Avec ses nombreuses années passées à servir et se battre, il avait appris à deviner quand quelqu'un s'apprêtait à l'attaquer en traître et c'était exactement le cas actuellement. Au détour d'une ruelle, il se jeta instinctivement à couvert, la balle lui étant destinée perforant le mur devant lequel il se trouvait une seconde plus tôt.

- Putain d'enfoiré... grommela-t-il ; sa fureur ne croissait pas si vite d'ordinaire, mais, comme Vladimir l'avait dit, la situation était très personnelle maintenant.

Même si Darius et Jhin ne s'étaient jamais seulement croisés, nul doute ne faisait qu'ils se vouaient une haine féroce et que l'un n'aurait pas de paix tant que l'autre respirerait encore. Darius changea d'abri tout en évitant une salve de balles. Il perçut une exclamation étouffée d'agacement. Le démon n'était pas loin de lui. Il le chercha, parcourut les environs des yeux ; il n'avait pas beaucoup de temps, juste le temps que Jhin recharge son arme en réalité. Il le trouva. Ce fut son masque métallique qui le trahit, ou plutôt les reflets du soleil dessus. Jhin se sut immédiatement repéré, mais ne prit point peur. Au contraire, il le railla.

- Oh tu es un grand garçon, j'en suis sûr ! ricana-t-il derrière son viseur, prêt à faire feu de nouveau. Viens... Approche donc...

- J'vais te crever, sale bâtard...

La première balle forma un cratère parfait dans son épaulière. Le choc ralentit seulement Darius, mais il ne l'ébranla pas. La deuxième s'encastra dans son plastron, tout près du coeur. L'onde de choc fut plus violente et il en eut une seconde le souffle coupé. Mais il avait connu pire et ce n'était pas ce couard, caché hors d'atteinte derrière son fusil, qui le ferait reculer. Jhin plissa les yeux, détectant les failles de son armure. La troisième, en revanche, atteignit sa cible. Elle se logea dans un interstice de l'armure. Darius ploya. Il tomba un genou à terre, non pas à cause de la douleur, mais du fait d'avoir été coupé net en plein élan. Il compta rapidement. Seulement trois. Vladimir avait bien dit que ce taré ne jurait que par le nombre quatre. Il brandit sa hache devant sa tête et la dernière balle se ficha dedans, fissurant la lame. Un sourire féroce apparut sur la bouche du colosse, un filet de sang dégoulinant sur son menton, et il se remit à courir.

Jhin vit le moment où il allait l'atteindre, mais aussi un rayon se réfléchissant sur le canon du fusil de Caitlyn, postée à des centaines de mètres sur sa gauche. Il balança un fumigène et dispersa rapidement des pièges derrière lui, alors qu'il fuyait. Il courut jusqu'au premier bâtiment qu'il vit, jusqu'à la première opportunité de se cacher. Il se rua à l'intérieur de l'immense tour en pierre délabrée, dont les fondations branlantes, en reconstruction, n'inspiraient guère confiance. Mais il n'avait pas d'autre alternative et, tout compte fait, du haut de cette tourelle, il pourrait aisément les repérer et un par un les descendre. Il empoigna ce qu'il trouva d'utile et barricada comme il put la porte. Puis il se tourna et tomba nez-à-nez avec Vladimir. Qui souriait d'un air à la fois sardonique et ému.

- Je savais que tu te réfugierais ici.

Le Démon Doré le contempla avec une folie maniaque dans ses yeux. Ses pupilles se dilatèrent violemment avant de se rétracter.

- Vladimir... Quel plaisir de te revoir... J'en... tremble d'excitation.

Jhin avait toujours été doué avec les mots, aussi glauques ses choix fussent-ils ; Vladimir était rodé. Aussi amène son ton était-il, en un éclair, il brandit son pistolet et le braqua sur son ancien partenaire. Vladimir écarta les bras, avec un regard meurtri.

- Tire. Comme tu sais si bien le faire.

- Je vais simplement te sommer de t'écarter, répliqua-t-il sur le ton le plus détaché possible, sans baisser son arme un seul instant.

- Non. D'abord, tu vas me parler.

Le démon dut admettre que cette requête le surprenait. Piqué de curiosité, il rit finement.

- Tu as toujours aimé poser tellement de questions, Vladimir.

Surtout sur moi.

- Et toi, tu as toujours aimé y répondre.

L'homme masqué sourit, plaidant coupable. Tant d'intérêt l'avait extirpé de son isolement.

- Jhin. Est-ce que tu m'as menti ?

Il eut un rire cynique.

- A quel sujet ?

Vladimir hésita une seconde, craignant la réponse, le mensonge. Il scruta un moment le masque doré. Il devait en avoir le coeur net. Il craqua et demanda :

- Comment nous sommes-nous rencontrés ?

- Tu le sais.

- Non ! riposta-t-il vivement. Je sais comment je t'ai rencontré, mais pas comment tu m'as rencontré !

A ces mots, sans explication, le démon rengaina son arme. Il se détourna, tout en ricanant tout bas. Finalement, lui refaisant face, il déclara d'une voix étrangement enjouée :

- Quelle importance Vladimir ? Ce qui compte, c'est que je t'ai trouvé.

- Je veux juste... savoir...

Si ça aussi c'est un mensonge. Jhin regarda brièvement en direction de la porte. Il n'aurait pas beaucoup de temps.

- Très bien, Vladimir, mais je dois t'avertir : la vérité peut être parfois décevante.

Il entama son récit, de cette voix claire avec laquelle il lui racontait les contes et les histoires de son lointain pays autrefois. Sa clientèle n'avait toujours été constituée que de gens très particuliers, des riches bourgeois, des nobles pas encore désargentés, qui partageaient tous un point commun, outre leur fortune colossale : ils savaient apprécier son art, à sa juste valeur. Et ils le payaient pour ça, pour qu'il accomplisse ses oeuvres organiques, ses mises en scène sanglantes. Parmi ses mécènes, il comptait une femme.

- Ta mère. Elle m'a financé pour que je vienne ici, à Noxus, et que je lui livre un de mes travaux. Elle était une de... mes plus ferventes admiratrices, d'après ce que j'ai compris.

Vladimir, qui avait cru un instant qu'ils avaient eu une aventure, reprit sa respiration, soulagé.

- Imagine la surprise que j'ai eue... quand j'ai découvert que ma cliente avait été assassinée.

Le jeune homme écarquilla les yeux, le scrutant avec stupeur.

- Je t'ai vu... Cette nuit-là... Ce n'était pas esthétique, non, non. Ce n'était pas organisé non plus. Mais c'était...

Il marqua une pause, à la recherche de l'adjectif parfait, le plus à même de qualifier ce qu'il avait ressenti cette nuit-là en assistant, en spectateur privilégié et anonyme, à ce spectacle familial.

- C'était si vivant ! murmura-t-il enfin, les yeux plus brillants que jamais. Dieu que c'était vibrant d'émotion !

Tout ce tourment, ce déluge de pulsions et de sentiments associés au meurtre lui avait fait chavirer le coeur. Et tout cela venant d'un adolescent de quinze ans à peine ! Il en avait été tout retourné. Il se rapprocha d'un pas et Vladimir recula, levant une main pour le garder à distance.

- Tu étais la personne, cette personne que j'appelais de tous mes voeux, celle qui élèverait encore plus haut mon art, celle qui saurait lui apporter la touche qui lui manquait ! ça devait être toi ! Juste toi !

Il se mouvait toujours dans sa direction, aussi Vladimir le repoussa brutalement.

- C'est trop dingue ! s'exclama-t-il, son assurance s'amenuisant. Même pour moi !

Il commençait à regretter sa question, à se demander s'il ne le préférait pas glacial et condescendant à l'extrême. Il en avait déjà trop entendu, mais Jhin n'en avait cure. Maintenant qu'il était parti sur sa lancée, il irait jusqu'au bout ; il ne tairait pas un traître mot. Il poursuivit son récit fou, sans cesser d'avancer vers l'autre qui lui cédait du terrain. Celui-ci aurait voulu pouvoir se boucher les oreilles.

- Un jeune homme qui tuait avec tant de passion... Je t'ai... trouvé magnifique ! Bluffant ! Tu m'as touché, si profondément en moi ! Dans mon coeur, dans mon âme ! Alors, oui. Je t'ai suivi à partir de ce jour-là. En permanence, absolument partout... J'ai vu ce Darius échouer à te contenir ! Quelle honte ! Il ne te méritait pas de toute façon !

- Tu... Tu nous as observés pendant des semaines et des semaines ! Jhin ! Tu...

Il tolérait qu'il surveille ses proies, lors de leurs excursions précédant leurs tueries, mais qu'il l'ait espionné lui, à son insu, le rendait malade, parce qu'à ce stade, il l'avait traité juste comme n'importe quel autre. Il éprouvait aussi toute la turpitude et le malaise de ceux dont l'intimité avait été violée durant des années. Il se croyait préparé à tout, car il avait subi pire, mais ce nouveau malaise le perturbait davantage.

- Et j'étais sur tes traces quand tu as fui Noxus, quand tu as traversé le désert, quand tu as pénétré le temple de Dmitri... Je t'ai accordé le temps de te réaliser. De t'épanouir avec la magie du sang et, dès tu as été prêt...

Il avait frappé.

- J'ai vu le moindre de tes gestes, entendu le moindre de tes mots... Jamais tu n'as été seul, Vladimir. Ce n'était qu'une illusion.

Le Démon Doré éclata d'un rire sinistre.

- Ironique n'est-il pas ? Toi qui a toujours cru me suivre, alors qu'en réalité c'était moi qui marchais dans ton ombre depuis le commencement. C'était la traque la plus jouissive de ma vie.

Il n'employait pas ce mot par hasard. C'était exactement ce qui inquiétait Vladimir. La traque. Jhin adorait la chasse et, depuis toujours en réalité, il était sa proie, d'une manière toute différente qu'il le présumait. Vladimir tâcha de reprendre le dessus, avant que Jhin n'ait anéanti ce qui lui restait de sanité.

- Arrête ! Tais-toi !

Jhin adopta son ton le plus caressant et, paradoxalement, le plus dangereux. Celui qu'il prenait quand il perforait de balles une victime.

- Vlad... Je ne veux plus être seul.

Il lui ouvrit les bras. Dans la lumière vespérale, il ressemblait à un immense crucifié.

- Viens. Viens à moi.

- Eloigne-toi de moi ! rugit Vladimir et il attrapa une planche qui traînait et frappa Jhin de toutes ses forces, avant de détaler.

Les autres le rejoindraient d'une minute à l'autre. D'ici là, il devait tenir. Le pantin avait chu, mais, comme des mois auparavant, ce coup ne suffit pas ; Vladimir l'entendit se redresser, dans un cliquètement métallique sinistre. Il serra les poings. Tout cela avait un sale goût de déjà-vu et il en appréhendait l'issue. Jhin tituba sur quelques pas, encore sonné, puis recouvrit son équilibre.

- Encore une fois ?! Encore une ! hurla-t-il à gorge déployée, accompagné d'un rire aliéné. Ma tête ! Aie pitié d'un pauvre homme !

Le démon releva les yeux sur l'escalier qu'il avait emprunté. Alors comme ça tu prends de la hauteur, Vladimir ? Parfait. Il s'élança à sa suite. Il boîtait peut-être un peu, mais il avait appris à surpasser ce handicap. Et son coeur qui battait la chamade comme rarement le portait. Il ne savait pas encore s'il le tuerait ou pas et c'était peut-être précisément cela qui l'excitait davantage, qui transformait cette fois-là en une expérience plus incroyable que les précédentes. Tout était neuf, imprévu. Il gravit rapidement les marches, toujours riant.

A peine eut-il atteint l'étage supérieur qu'une volée de pics acérés de sang solidifié se plantèrent dans le mur, le manquant de peu. Le sang se liquéfia quasi-instantanément et s'écoula par les rainures du plancher. Il se jeta à couvert.

- Tu n'as pas été fait pour te contenter de si peu... Tu es comme moi ! Il te faut tout, absolument tout ! hurla-t-il, adossé à la planche qui faisait office de paroi.

Il s'écarta une seconde pour jeter un coup d'oeil. Il cria encore, de toutes ses forces.

- Vlaad !

Pas de réponse. Alors il l'appela encore et encore, jusqu'à ce qu'il réponde.

- Quoi ? souffla-t-il à peine.

Sa voix trahissait une grande fatigue nerveuse ; elle sonnait fébrile. Jhin se le figura totalement pétrifié, partagé entre des envies contraires et luttant contre ce avec quoi il le tentait.

- Vladimir. Nous pouvons encore nous en sortir, ensemble, si nous nous en tenons à notre plan...

- Non ! l'interrompit-il. Darius sait tout. C'est trop tard ! Pour ton immunité, pour... "nous", si jamais ça a eu un sens un jour !

Un frisson rageur parcourut le démon. Sans y réfléchir à deux fois, il dégaina et tira à quatre reprises. Les balles amochèrent sérieusement la poutre derrière laquelle se tapissait Vladimir. Plusieurs centimètres de bois épais sautèrent. Vladimir réprima un tremblement. Un cri qui tenait davantage d'un grondement féroce retentit de l'autre côté du couloir.

- Quel merveilleux traître tu fais Vladimir !

- J'ai juste recouvert ma raison, mais toi, tu es toujours enfermé dans le même délire ! Les choses ne s'arrangeront jamais si tu restes dans ce cycle !

- Tout se déroulait à merveille avant que tu ne fasses marche arrière... Ta vie est un sacrifice inutile... Je ne voulais pas te tuer.

Ou, peut-être, inconsciemment... Toutes ces fois où ils se disputaient, où ils se déchiraient.

- Va te faire foutre... siffla le mage entre ses dents serrées.

Le son des balles glissées dans le chargeur parvint à ses oreilles. Le Démon Doré rechargeait et la prochaine salve promettait d'être fatale. Alors il fila. Jhin perçut des pas précipités qui montaient les marches quatre à quatre. Le mage courait vers le sommet ; il se piégeait lui-même. Jhin savait ce qu'il faisait. Il pouvait encore s'arrêter et l'épargner. Il avait sa vie entre ses mains, de nouveau. Une sensation qui lui avait manquée.

Il se pressa dans l'escalier en colimaçon, qui tournait à présent telle cette spirale de mort dans laquelle Vladimir le croyait emprisonné. Il courut à perdre haleine, malgré sa jambe faible. Le coeur battant, il franchit la dernière marche qui le séparait du sommet de la tour. Vladimir se colla à la rambarde, attentif à la moindre de ses inflexions et de ses actions, alerte comme un animal acculé. Jhin continua de marcher vers lui, d'une démarche maîtrisée, parfaitement calculée, et Vladimir, forcé et contraint, le laissa s'approcher de lui. Jhin sourit doucement.

- Ne me crains pas. Tout ira bien...

Le canon de son pistolet fumait encore. Le démon éclata d'un rire désinvolte et, saisissant son arme qu'il venait de charger une minute plus tôt, il la vida complètement. Les douilles tombèrent les unes après les autres, s'éparpillant sur le sol.

- Chacune de ses balles représente une partie de moi... Un cadeau... Je t'en ai donnés tellement...

En lui tirant dessus, évidemment.

- Recule ! Ils vont t'avoir, tu sais ? C'est terminé !

- Alors tu vas vraiment les laisser ? Me tuer ? Vladimir, que t'ai-je fait pour mériter ça ?

- Tu m'as... Ne fais pas l'ignorant ! Tu connais la souffrance ! Tu sais très bien ce que tu infliges aux autres !

- Mais, Vladimir, ta beauté te condamnait à souffrir, ricana-t-il d'une voix cruelle, puis, passant soudainement du calme à la fureur, il ramassa une poignée de balles et la lui jeta au visage. Tout ce génie gâché par ton ingratitude !

Retrouvant la maîtrise de lui-même, il acheva dans un souffle :

- Nous étions si... parfaits.

Ensemble. La dynamique selon laquelle ils fonctionnaient lui convenait si bien ; il ne s'en était pas totalement rendu compte avant son départ.

- Tout à la fois si semblables et si complémentaires. Toi, l'agneau de compassion, qui panse mes plaies, et, moi, le loup, l'élément discordant qui défait tout et te dévore tout en veillant sur toi.

Il y avait à la fois du bon sens et de la folie dans ces mots. Vladimir baissa les yeux. Son bon côté ressortait d'antan avec Jhin ; c'était vrai ; il le choyait, l'aimait. Il s'était senti une meilleure personne durant ces années avec le démon. Ce dernier lui avait donné l'occasion de prouver qu'il pouvait faire passer le bien-être d'une personne avant le sien et aimer, être fidèle, au point d'accepter d'endurer maintes souffrances, psychiques et physiques.

- Vladimir ?

La poitrine du noble se levait à intervalles réguliers ; sa respiration s'était stabilisée. Peut-être était-il temps de se livrer davantage. Jhin commença doucement à siffloter. Il avança, ses pieds métalliques repoussant les balles disséminées.

- Voilà... Rappelle-toi ta promesse...

Vladimir se crispa, mais ne riposta pas. Le souffle glacial et un brin rauque, traversant le masque. Jhin n'avait pas changé d'un iota. Il pressa ses épaules et si, dans un premier temps, ce geste conforta Vladimir, il le trouva ensuite extrêmement bizarre de la part de Jhin. ça ne lui ressemblait pas, pas du tout. ça ressemblait davantage à Darius. Oui, c'était même du Darius tout craché. Vladimir comprit. Il poussa un cri de rage et le repoussa derechef. D'une voix attristée, mais dure, il décréta :

- Tu mens encore.

Il aurait juré voir à travers le masque le visage de Jhin se déformer de fureur. Pourtant, ce fut posément qu'il dit :

- J'essaye d'apprendre.

En copiant, lui-même étant incapable d'exprimer ce qu'il peinait déjà à ressentir. Vladimir le considéra avec stupeur et émerveillement, comme s'il était confronté à un miracle. C'en était pour ainsi dire un. C'était comme voir une machine s'animer inspirée par des sentiments. Il sourit, l'encourageant.

- C'est un début, murmura-t-il, la voix tremblante de joie.

Jhin s'était figé. Vladimir inspira, tâchant de diluer sa tension qui était remontée en flèche, et se décolla de la barrière pour étendre la main vers lui, en signe de paix. Il ne parla pas, mais Jhin n'avait pas besoin de l'entendre pour le comprendre. Le démon hésita, lutta mentalement. Il esquissait un geste quand, tout à coup, une gerbe de sang éclata en plein milieu de son torse et il bascula par-dessus la rambarde.

- Jhin !

Vladimir se précipita juste à temps. Il bondit sur le rempart et le rattrapa par le bras. Il essaya de le hisser, en vain ; Jhin pesait trop lourd pour lui. Ce dernier n'était pas mort ; pour preuve, il le fixait, alors qu'il était suspendu dans le vide. Vladimir s'escrimait toujours à le remonter. Il avait beau déployer tous les efforts du monde, il n'était pas assez fort. Au contraire, c'était lui qui glissait de plus en plus, vers le vide. Les pas de ses compagnons résonnaient dans l'escalier de la tour. Il tiendrait ; il tâcherait du moins. Soudain, le démon ouvrit la bouche. Un ricanement lugubre le secoua.

- Comme... des anges...

Nous tomberons. La seconde d'après, le mage dérapa. Ce fut brutal, comme si ses muscles, ses bras, avaient lâché d'un coup. La sensation de la chute libre, sur des centaines de mètres, aurait pu le griser, si seulement son sort seulement avait été en jeu. Mais Jhin filait sous ses yeux, devant lui, tombant inexorablement et, jusqu'en cet instant, il paraissait lui ouvrir les bras, à moins qu'il n'accueillât la Mort. Il ne semblait pas effrayé pourtant, à l'inverse de Vladimir qui voyait le sol se rapprocher à toute vitesse. De cette hauteur, il ne resterait rien d'eux que des amas éclatés de chairs et de sang. Subitement, la main métallique l'empoigna par le bras et le tira violemment. Tout à fait de justesse, ils évitèrent la terre ferme et plongèrent dans le canal.

La puissance de la collision avec l'eau étourdit un peu Vladimir, qui toucha presque le fond du bassin. Un bref moment, il fut saisi de panique, comme si son cerveau enregistrait enfin tout ce qui venait de se produire, y compris et surtout l'expérience de mort imminente, puis il regagna ses esprits et nagea vers la surface. Il inhala avec bonheur l'air pollué qu'il exécrait d'habitude et regarda tout autour de lui.

- Jhin ? Jhiiin !

Il cria une troisième fois, avant de prendre une grande bouffée d'oxygène et de replonger. Il ne l'avait toujours pas aperçu, lorsque les autres le rejoignirent. Darius lui tendit la main pour le sortir de l'eau.

- Putain de merde !

- Où est l'autre enfoiré ? s'exclama Vi.

- Je... Je ne sais pas ! bégaya Vladimir, complètement déboussolé. Il... Il est tombé et...

Il tremblait énormément, au point de ne plus articuler correctement. Il n'avait pas réalisé combien l'eau était glaciale tant que son corps déchargeait des quantités folles d'adrénaline. Maintenant, il risquait l'hypothermie.

- On devrait organiser des fouilles, des recherches sur le périmètre ?

- Tu l'as atteint en pleine poitrine, cupcake. Même s'il a survécu la chute et la balle, il doit être inconscient.

Il se noierait.

- Oui, il est sûrement en train de pourrir au fond du canal, raisonna Darius et il décrocha sa cape pour la poser sur les épaules de Vladimir.

Ce dernier jeta un regard éperdu en direction de l'immense étendue d'eau, à présent si paisible. Comme si rien ne s'était passé, comme s'ils n'avaient pas failli périr. Il déglutit difficilement. Je sais qu'ils ont tort. Je sais que tu es vivant, quelque part... Je le sais.

- J'aurais préféré le capturer et le ramener vivant à Piltover, déplora la shérif, bouclant ses affaires.

- Peu importe, maugréa Vi. Justice a été rendue. C'est tout ce qui compte.

La brunette lui offrit un magnifique sourire empli de reconnaissance.

- Tu as raison.

- Vous pouvez profiter de notre hospitalité pour cette nuit, déclara Darius, mais, demain, je vous conseille de reprendre la route et de ne plus jamais remettre les pieds ici.

- Nous n'y comptions pas, fit Caitlyn, en acquiesçant.

Vladimir les laissa prendre de l'avance. Il s'assura que nul ne l'épiait, puis il se tourna de nouveau vers le lac et chuchota, d'une voix quasi-inaudible :

- Si, par chance, tu m'entends... Pars et ne reviens jamais. Pour notre bien à tous les deux. Je t'en supplie... Fuis. Fuis très loin d'ici.


L'homme avait perdu conscience et le courant des tréfonds le porta jusqu'à l'endroit où le canal débouchait sur la mer. Son dos, son crâne, percutèrent en route des roches prisonnières des sables vaseux. Aussitôt qu'il revint à lui, il s'acharna à regagner la surface. Ses poumons lui semblaient enflammés, extrêmement douloureux, comme à cet instant, à la naissance, où le nouveau-né se vidait du liquide emplissant ses poumons pour les gorger d'oxygène. L'eau qui l'entourait était teintée de rouge, de ce sang s'écoulant de son torse transpercé.

Il essaya de nager vers le rivage, au prix de ses dernières forces. Il y voyait trouble et dériva avant d'atteindre son but, jusqu'à ce qu'enfin sa main de métal ne s'accroche à une racine trempant dans l'onde et ne la lâche plus. Il s'efforça de regagner la terre ferme, mais ses forces le trahissaient. Son corps défaillait plus que jamais auparavant. De sa main libre, il arracha son masque et sa cagoule et les jeta sur la rive. Le mal d'être comme dénudé, affaibli, de n'être plus dissimulé, le heurta brutalement. Il toussa violemment, cracha des giclées d'eau saumâtre. Le feu à l'intérieur de sa cage thoracique s'atténua insensiblement, mais la douleur de la balle logée dieu savait où dans sa poitrine demeurait. Pour l'heure, il était incapable de la localiser, avec son esprit assommé, ses sens émoussés par le manque prolongé d'oxygène et la souffrance. Il fixa toute son attention sur la berge. Sortir de l'eau. Survivre. Je veux survivre.

La main de métal doré libéra la racine et s'ancra fermement dans la terre meuble, rapidement suivie par l'autre de chair et de sang. Il s'immobilisa, resta là une seconde à respirer pour dompter la douleur que lui causait le moindre mouvement. Puis, dans un dernier effort, il se hissa à la force de ses bras. Il ne perdit pas un instant et se départit de ses armes qu'il démonta, puis déposa en plein soleil. Il pria pour qu'elles sèchent rapidement. Maintenant qu'il avait été séparé de Vladimir, elles étaient ses seules amies.

Il n'essaya pas de se mettre debout et se traîna jusqu'à un arbre, contre lequel il s'adossa avant de retirer son haut. Il repéra alors le large trou sanglant qui renfermait la balle. Les bords boursouflés de la plaie, infectée par l'eau sale, semblaient battre comme un coeur. Il ne disposait d'aucun ustensile chirurgical, alors il plongea un doigt dedans et, après d'interminables minutes, réussit à désincruster le projectile. Toute compression ôtée, des flots de sang sombre jaillirent du trou.

Il s'apprêtait à balancer la balle à l'eau, quand il se ravisa et la ramena à hauteur de ses yeux, la scrutant intensément. Une balle toute particulière, vraiment unique, dont seule cette shérif acharnée se servait à coup sûr sur tout le continent. Son regard dévia vers son fusil. Et si... Il sourit d'un air démoniaque. Oui, peut-être que ça marcherait, s'il parvenait à reconstituer le projectile ou à le reproduire. Peu importait le moyen ; il avait du temps devant lui, maintenant qu'ils le pensaient mort.


Voilà un très gros chapitre ! (Pas d'inquiétude pour ceux qui voulaient le passage Riven/Kata, il sera dans le prochain chapitre ^^)

Les répliques sur la solitude de Jhin, sur l'agneau, le loup etc sont des références à la nouvelle théorie comme quoi Kindred, dans le passé, aurait été Jhin, l'homme dans l'histoire de Kindred qui finalement se scinde en deux parce qu'il était très seul.

Personnellement, je ne suis pas super convaincu par cette théorie (vu que Jhin est dépeint comme un psychopathe dans le jeu et que ce type de personnalité est la solitude incarnée en général et qu'il n'attache absolument aucune importance à autrui, donc seul il serait très bien xD), mais je trouvais intéressant de placer ces éléments pour moduler dans la fic la personnalité de Jhin. Cela dit, la psychopathie n'est pas une maladie mentale, un trouble psychotique, mais un trouble de la personnalité. Une "amélioration" est donc possible chez le psychopathe sans traitement médicamenteux, mais elle est difficile à obtenir. Dans la fic, ce seraient les années passées avec Vladimir qui l'auraient fait légèrement évoluer. (Après, Jhin n'est pas "seulement" psychopathe ; il a pas mal d'autres troubles xD)

Merci aux lecteurs,

Beast Out

Questions etc :

Meh : Et ça me fait tellement plaisir tous ces "tellement"xD Un énorme merci pour ton soutien et je suis ravi que ça te plaise toujours autant ^^ Concernant Swain, je me dis qu'à un poste comme le sien, on doit faire des choix pas forcément nets et sympathiques si je puis dire. Personnellement, je trouve que c'est un homme assez austère et qui, dans ma conception, serait plutôt quelqu'un d'inflexible et d'égocentrique au final. D'un autre côté, comme toi, je peine à imaginer Darius en dirigeant. Son domaine d'expertise se limite aux armées et je trouve ça très bien comme ça xD Je verrai donc pour la suite comment je ferai tourner les choses.

Nanaki : Un gros merci à toi aussi pour ta review ! Je suis très très attaché à la psychologie des persos, donc si ça te plaît c'est parfait ^^ (Bravo d'avoir décroché de LoL au passage xD)

Musiques :

- Moment Zyra : "Tatari Gami" (Princess Mononoke Soundtrack)

- Moment Vi/Caitlyn : "Ashitaka and San - Piano version" (Princess Mononoke Soundtrack)

- Moment Jhin/Vladimir : "Always on my mind" (Silent Hill Shattered Memories OST) ; "Жить в твоей голове" (Земфира - Zemfira)

- Jhin survit (On ne tue pas le démon aussi facilement ;) : "Know your enemy" ; "Dear John" (Ghost In the Shell OST)