CHAPITRE 11
Calsci, bureau de Charlie
Charlie arriva à son bureau dans un état d'agitation extrême: il était quatre heures moins dix. Il n'y avait aucune trace de Travers. Il jeta un coup d'œil circulaire pour s'assurer que le matériel de vidéo surveillance n'était pas détectable: rien n'apparaissait et, si lui-même n'avait pas vu le schéma de leur disposition, il aurait été absolument incapable de déceler les deux caméras et lestrois micros dissimulés à des endroits stratégiques de manière à avoir une écoute et une vue parfaites sous tous les angles. Au cas où Travers l'entraînerait à l'extérieur, on lui avait aussi fourni un micro qu'il portait dans la poche poitrine de son veston.
Il rajusta l'oreillette que David l'avait convaincu de porter pour pouvoir, le cas échéant, lui souffler des commentaires, orienter ses réponses ou simplement l'aider à faire face au chantage que le ravisseur de manquerait pas d'utiliser contre lui. L'agent s'était installé avec deux techniciens et Colby dans un van garé sur le parking de l'université.
Alan, après une lutte serrée, avait obtenu de prendre place à bord: il voulait être le plus près possible de son fils, avoir l'impression de faire quelque chose pour Don. Il n'aurait pu supporter de rester chez lui à attendre. Ainsi, si les déductions des agents se révélaient exactes, il pourrait entendre la voix de son garçon, s'assurer qu'il allait bien et que tout espoir n'était pas perdu.
Charlie avait peur: peur de ce qui avait pu arriver à son frère, peur de ce qui pourrait lui arriver s'il commettait une imprudence. Avait-il eu raison d'accepter de coopérer avec le FBI ? Et s'il avait refusé, les choses auraient-elles eu plus de chances de s'améliorer? Il aurait pu formuler tout cela en équations mais il lui apparaissait brusquement que les mathématiques n'avaient pas le pouvoir de prendre le pas sur l'anxiété et le bouleversement causé par la disparition d'un proche. Ses plus belles équations ne seraient jamais aussi précieuses que le bien-être et la vie de son frère.
*****
Il était seize heures douze lorsque Travers arriva: une tactique destinée à porter à son paroxysme la fébrilité et l'inquiétude de Charlie. Toute l'équipe présente dans le véhicule de contrôle se raidit: le temps de l'attente faisait enfin place au temps de l'action. Le visage de l'homme était goguenard lorsqu'il aborda son interlocuteur.
«Re-bonjour professeur. J'espère que vous avez quelque chose pour moi. Dans le cas contraire, il pourrait arriver des choses regrettables à l'agent Eppes.
- Je veux d'abord lui parler!
- Il me semble que vous n'êtes pas en mesure de dicter vos conditions, professeur.
- Peut-être mais, comme vous le signaliez ce matin, il s'agit d'un marché: dans un marché, c'est donnant-donnant. Vous voulez quelque chose, moi aussi. J'ai peut-être en effet des résultats à vous proposer mais, en échange, je veux parler à mon frère: m'assurer qu'il va bien et qu'il est bien traité.
- Sinon quoi? Que feriez-vous professeur? Vous refuseriez de me donner vos résultats, si résultats il ya? Et alors? Que pensez-vous qu'il arriverait alors à votre cher frère? Que pensez-vous que votre attitude puisse lui valoir? Avez-vous bien réfléchi?
- Je dois parler à mon frère! »
Mais la voix de Charlie était déjà moins assurée. Les mots et surtout le ton de Travers faisaient couler une sueur froide dans son dos. La détermination du malfrat, les menaces qu'il proférait le paralysaient. S'il l'avait menacé, lui, cela n'aurait pas eu d'importance, mais il menaçait Don, Don retenu prisonnier il ne savait où: il était en mesure de lui faire subir n'importe quoi s'il ne suivait pas ses instructions et il ne pouvait supporter cette idée. David sentit le danger:
«Tiens bon Charlie, il essaie de t'intimider mais si tu t'entêtes, il sera bien obligé de céder! »
Les mots murmurés à son oreille lui rendirent un peu de sang froid. Ce fut d'une voix plus ferme qu'il continua.
«Soit vous laissez-moi lui parler, soit vous quittez immédiatement ce bureau.
- Vous vous rendez compte du risque que vous prenez en me demandant ça?
- Parfaitement et je l'assume. De toute façon, si vous ne voulez pas me laisser parler à mon frère, ça ne peut que signifier que vous n'êtes pas en mesure de le faire, et si Don est ...
Il fut incapable de prononcer le mot redouté, il reprit:
- Si vous ne pouvez pas me prouver que vous détenez le, je n'ai aucune raison de continuer à travailler pour vous.
- Très bien professeur. Vous avez gagné! »
Charlie sentit un poids énorme libérer sa poitrine tandis que, dans le van de contrôle, se levaient des pouces et des mains s'entrechoquaient. Leur triomphe fut de courte durée.
«A vrai dire, j'avais prévu que vous me demanderiez cela. Le F.B.I. a dû vous convaincre de le faire, quoi qu'il puisse vous en coûter, ou plutôt en coûter à votre frère. Je présume qu'ils vous ont dit que c'était un risque à courir.
- Le F.B.I. ?
La voix de Charlie était blanche, la chape de plomb qui pesait sur ses épaules venait d'un coup de s'alourdir encore. Je n'ai pas mis le F.B.I. au courant, ils ne savent rien.
- Si ce n'est vous, c'est donc votre père, persifla l'homme en paraphrasant La Fontaine.
- Mais de quoi parlez-vous?
- Allons professeur: vous avez cherché à me rouler dans la farine. Je peux l'accepter, c'est de bonne guerre! Mais faites-moi la grâce de ne pas me prendre pour un débile profond! Croyez-vous vraiment que nous n'exerçons aucune surveillance sur vous? Sans compter que j'ai été prévenu qu'une descente avait eu lieu à l'entrepôt où nous avions tout d'abord emmèné votre frère. A votre avis, comment le F.B.I. serait-il arrivé là si vous ou votre père ne l'aviez pas prévenu?
- Nous n'y sommes pour rien! J'ignorais que le F.B.I. était au courant, je vous l'assure!
- Evidemment! Et ils ont deviné tout seuls, comme des grands, qu'on avait kidnappé votre frère.
- Je vous avais prévenu qu'on s'inquièterait de son absence. Votre certificat médical leur a paru suspect et ils ont remonté la filière: d'abord à la voiture de mon frère, puis à son biper!
- Son biper?
- Oui, il l'avait sur lui quand il a été enlevé.
- Les imbéciles! Je leur avais bien précisé de laisser le portable dans la voiture, mais comme je n'ai pas parlé du biper ... Il faudrait tout faire soi-même!
- Vous voyez, j'ai respecté vos instructions: ce n'est pas moi qui ai averti le F.B.I.
- Mais vous leur avez parlé. Ils sont venus chez vous n'est-ce pas? Ils vous ont demandé d'exiger la preuve que votre frère est encore en vie? Sans doute y at-il un système d'écoute dans votre bureau? Alors professeur, vous ne répondez pas? »
Charlie, l'esprit à la dérive, était incapable d'articuler un mot. Les terribles conséquences de la situation le paralysaient. Il se reprochait d'avoir si gravement sous-estimé ses adversaires et il en voulait aux agents d'expérience qu'étaient David Colby et de n'avoir pas plus envisagé ce cas de figure. Il n'entendait même plus les suggestions que David lui faisaient parvenir par l'intermédiaire de l'oreillette, toutes ses pensées n'étaient focalisées que sur une seule question: qu'allait-il advenir de Don maintenant? Il avait joué avec la vie de son frère et il se liquéfiait littéralement à l'idée d'avoir perdu.
«Reprends-toi Charlie, nie tout en bloc. Tu dois parvenir à le convaincre que la découverte de l'entrepôt était un coup de chance et que nous n'en savons pas plus. Secoue-toi, la vie de Don dépend de toi mon vieux! »
Les mots parvinrent à son esprit et le frappèrent comme un coup de fouet. Il réussit à faire face à Travers.
«Vous vous trompez. Oui le F.B.I. a bien découvert l'entrepôt. Oui, deux des collègues de mon frère sont venus chez moi à deux reprises aujourd'hui pour m'aviser de leurs recherches et tenter de me convaincre de collaborer. Mais j'ai refusé, vous m'entendez, j'ai refusé! Jamais je ne ferai rien qui mettrait la vie de mon frère en danger! »
L'homme scruta longuement Charlie et s'efforça de croiser son regard pour tenter de se convaincre de sa sincérité. Sur la dernière phrase, ce ne fut pas difficile et le moins psychologue des hommes n'aurait pu qu'y déceler la vérité.
«Peut-être que oui, peut-être que non. Allez savoir. De toute façon, quand bien même il y aurait un système d'écoute, ils ne peuvent qu'écouter n'est-ce pas? Parce qu'intervenir signifierait la mort certaine pour votre frère. S'il m'arrivait quoi que ce soit, mes complices s'occuperaient de lui, et je peux vous préciser que ce serait fort long et douloureux avant qu'ils n'en aient fini.
- Je vous assure qu'on ne tentera rien contre vous. S'il vous plaît, laissez-moi parler à mon frère.
- A vrai dire, j'avais prévu votre demande, voyez-vous. Qu'elle vienne de vous ou du F.B.I. est finalement peu important. A la limite, il serait tout aussi bien qu'ils soient à l'écoute, ainsi ils comprendront que nous ne plaisantons pas et ce à quoi ils exposent leur collègue avec leurs demandes déraisonnables. »
Le sang de Charlie se glaça dans ses veines tandis que les occupants du van échangeaient un regard angoissé.
«Que voulez-vous dire?
- Vous allez voir le professeur. Comme je vous l'ai dit, j'avais prévu que vous demanderiez à parler à votre frère. Cela étant, vous n'avez pas joué le jeu et je vous avais prévenu d'entrée que cela aurait des conséquences.
- Que comptez-vous faire?
- Tout d'abord, j'ai apporté mon propre ordinateur portable. Je ne veux pas, qu'à partir du vôtre, vous puissiez ensuite nous tracer: comme vous le voyez, moi, je ne vous sous-estime pas!
- De quoi parlez-vous?
- Non seulement vous allez pouvoir parler à votre frère, mais je vais aussi vous permettre de le voir, professeur. Ainsi, vous saurez qu'il est en vie et vous pourrez vous concentrer sur votre travail. Au fait, inutile de tenter une localisation: je ne suis pas un amateur dans ce domaine! »
Charlie aurait dû se sentir soulagé: il allait pouvoir voir et entendre Don, s'assurer qu'il allait le mieux possible étant donné les circonstances. Pourtant, les menaces proférées par Travers le hantaient : il avait l'intuition que quelque chose d'horrible se préparait, quelque chose qui concernait son frère, quelque chose qu'il aurait provoqué par son refus de suivre les règles édictées dès le départ. Dans le van, on était partagé entre le soulagement de voir le ravisseur accéder à l'exigence de Charlie et qui prouvait que Don était effectivement en vie, et l'appréhension provoquée par les paroles du maître chanteur.
*****
Travers avait procédé à la connexion de son ordinateur et installé un micro sur le bureau de Charlie puis il avait demandé à celui-ci de s'installer à sa place. L'une des caméra du FBI, idéalement placée derrière le bureau, leur permettait de suivre en direct l'image qui s'affichait sur l'écran.
D'abord floue, celle-ci se précisa: une petite pièce de quelques mètres carrés sans aucun ameublement où des tringles supportaient des crochets. Ils reconnurent une chambre froide et leur cœur se serra en pensant à leur fils, frère ou ami enfermé depuis plusieurs heures dans ce réduit glacial. Puis la caméra se focalisa sur une silhouette adossée à l'une des parois: un homme ligoté et bâillonné dans lequel, pleins d'émotion, ils reconnurent Don.
Charlie étouffa un gémissement: son frère paraissait si fatigué! Son visage était extrêmement pâle et une barbe naissance recouvrait déjà ses joues. Le côté droit de son visage était maculé du sang ayant coulé de la blessure qu'il portait à la tempe. Il paraissait souffrir.
«Oh Mon Dieu! Don! Mais que lui avez-vous fait? »
Dans le van, les agents du FBI bouillaient de colère de voir dans quel état on avait réduit leur ami et la manière dont on le traitait tandis qu'Alan, au bord des larmes, se sentait le cœur déchiré à la vue de son fils dans cette situation.
«Comme je vous l'ai dit, votre frère n'a pas été très coopératif lors de son... invitation.
- Mais pourquoi l'enfermer dans une chambre froide? C'est inhumain.
- Vous avez demandé à lui parler non? dit Travers, négligeant de répondre à la question de Charlie. C'est le moment: vous avez une minute, pas plus. »
Charlie s'aperçut qu'on avait ôté le bâillon qui couvrait la bouche de son frère. Celui-ci essayait de se redresser face à la caméra, pressentant sans doute que ceux qui le regardaient avaient besoin de s'assurer qu'il tenait le coup.
«Donnie, tu m'entends, c'est Charlie. Comment vas-tu?
- Charlie! Ça va, ne t'inquiète pas, j'en ai vu d'autres.
- Don ... »
Les larmes coulaient sur les joues de Charlie, et l'émotion qui lui serrait la gorge l'empêchait de parler.
- Don, on va te sortir de là, tu vas voir.
- Je sais bien petit frère. J'ai confiance en toi, tu le sais.
- Est-ce qu'ils te traitent bien au moins? »
A peine avait-il fini de formuler sa phrase que Charlie s'aperçut de la bêtise profonde de celle-ci: bien sûr qu'ils ne le traitaient pas bien! Il n'y avait qu'à voir sa prison, il n'y avait qu'à observer la pâleur de son teint, ces rictus de douleur qu'il ne parvenait pas toujours à réprimer, il n'y avait qu'à écouter sa voix lasse, sans compter le fait qu'il était étroitement entravé. Don eut cette sorte de petit sourire qu'il avait lorsque lui était déjà adolescent et que son frère, encore enfant, lui posait une question qu'il jugeait parfaitement absurde.
«Et bien, je ne recommanderais pas l'hôtel, même à des routiers. Franchement, aucun guide ne lui décernerait de médaille. Mais j'y survivrai, ne t'en fais pas. Et surtout, dis à papa de ne pas s'inquiéter. Tout roule! Et Charlie ...
- Quoi?
- Tu n'es pas responsable de ce qui arrive, tu m'entends?
- La minute est terminée professeur, intervint Travers.
- Encore une seconde, je vous en prie!
- Désolé, il est temps de passer à la suite!
- Don, je ... »
Mais Travers venait de débrancher le micro. L'image continuait cependant à défiler: deux hommes cagoulés s'étaient approchés de Don. L'un d'eux tenait une corde à la main.
«Qu'est-ce qu'ils font? Travers, dites-moi ce qui se passe! s'affola Charlie. »
Dans le van, tous les occupants se raidirent.
«Je vous avais prévenu professeur: vous deviez simplement suivre mes instructions. Ce n'était pas plus compliqué que ça. Vous avez voulu jouer au plus malin, comme convenu, c'est votre frère qui va en assumer les conséquences. Vous saviez à quoi vous l'exposiez.
- Non, non! Je vous en supplie, il n'y est pour rien. Prenez-vous en à moi!
- Désolé professeur, vous êtes trop précieux pour qu'on vous malmène.
- Si vous lui faites du mal, vous ne tirerez rien de moi!
- Allons, vous voulez encore me provoquer? Cela pourrait aggraver la punition, mais si vous vous en moquez ...
- Je vous en supplie! Ne lui faites pas de mal! Je suivrai toutes vos instructions.
- Mais j'en suis sûr professeur. Seulement, pour m'en assurer encore plus, je vais vous montrer ce qui arrivera chaque fois que vous me défierez. Maintenant asseyez-vous et appréciez le spectacle!
«Il faut intervenir, il faut faire quelque chose! tempêta Colby.
- Et que veux-tu qu'on fasse? lui demanda David.
- On entre, sur l'arrête et on exige de ses complices qu'ils libèrent Don en échange de sa relaxe.
- Tu sais très bien qu'on ne pourra plus le relâcher et si ses complices savent qu'on l'a arrêté, il est plus que probable qu'il tueront leur otage.
- Et bien on le cravate et lui fit avouer où ils le retiennent. Et tant pis pour les conséquences.
- Arrête de dire n'importe quoi Colby.
- Je vous en prie, faites quelque chose! Vous ne pouvez pas les laisser lui faire du mal!
Alan était livide, les yeux rivés sur l'écran, se tordant les mains, impuissant, à regarder ces hommes qui s'approchaient de son garçon dans le but évident de lui faire subir des violences.
- M. Eppes, vous ne devriez pas rester ici. Jesse, raccompagne-le chez lui.
- Non! C'est mon fils! je dois rester, voir ce qui lui arrive. Ici au moins j'ai un peu l'impression d'être avec lui. »
Résignés, les occupants du van reportèrent leurs regards sur l'écran pour assister à la scène qu'aucun d'eux ne pourrait plus effacer de sa mémoire.
N'hésitez pas à me faire part de vos commentaires...
