CHAPITRE 12 :
PARTAGE ET VIE
« Naruto... »
Le nom s'échappa spontanément de sa bouche, comme animée par une volonté propre. Il glissa divinement sur son palais, sur sa langue et ses lèvres où s'accrochaient les derniers fragments de fumée de la cigarette. Sa voix tremblait à peine ; de froid, d'excitation, de crainte. Ses yeux, tels des miroirs obscurs, s'emplirent de volutes embuées, de ce trouble né de l'attente, de l'espoir qui se mourrait silencieusement. Pourtant, en cet instant, le temps n'avait plus de sens, la durée n'existait plus, l'éternité et la finitude étaient des notions abstraites. Les courants d'air glacés eux-mêmes étaient figés hors de l'espace et du temps, entre leurs deux êtres que rien n'avait jamais séparé. Ils s'appelaient l'un l'autre, sans cesse, résonnant de leurs caresses passées, de leurs sentiments toujours vifs, des désirs qui renaissaient de leurs cendres rougeoyantes.
A force d'intimer au retour du blond le qualificatif d'utopique, il s'était convaincu qu'il ne reviendrait pas. Il avait préféré se persuader qu'il n'avait d'autre choix que de reprendre son existence passée, comme si les brûlures de sa virilité n'avaient jamais été, comme si le corps solaire avait été un mythe, comme si son propre cœur était irrémédiablement le même marbre fragile.
Il n'avait pas eu honte, pas tant que Naruto avait été présent. Il lui semblait que les mouvements de son âme étaient inspirés par des désirs humains, instinctifs ; illogiques, certes, et terriblement imparfaits, parfois même violents, mais si naturels. Mais dans le vide que l'autre avait laissé s'était insinuée une colère malsaine, une culpabilité sans face et sans forme, qui anéantissait la beauté de sa passion, la rendant folle, distordue.
Le voici devant lui, l'homme qui a sculpté son intériorité qu'il croyait figée. En vérité, ce n'était pas tant Naruto qui l'avait changé, c'était lui-même qui avait laissé des mains mouler et déformer cette âme fermement cloîtrée. Car il avait découvert une force plus grande que sa volonté propre, des désirs inconscients insoupçonnés, des pulsions puissantes et savoureuses. Le départ du blond n'avait pas pu les faire taire complètement, elles demeuraient, sous-jacentes, se nourrissant de souvenirs toujours plus lointains. Plus les jours avaient passé, plus la mémoire changeait les souvenirs en fantasme inaccessible. L'utopie reprenait vie dans le bleu du regard, dans l'or de la chevelure, envahissant ses membres un à un, jusqu'à son esprit parcouru d'une vague électrique embrasant tout son être.
Il s'avança de quelques pas, lentement. Le brun se tenait à la paroi murale derrière lui, tel une superbe statue vacillante. Ses pas se firent plus pressant ; il ressentait un besoin démesuré d'être près de lui, de s'en approcher, encore et encore, sans jamais l'atteindre, de le laisser être en lui, sans jamais lui-même pouvoir le goûter, de s'épancher, de laisser son âme à nue, sans que l'autre ne lui expose ses propres faiblesses. Il avait envie, il avait besoin d'être là, lui-même, avec sincérité, les masques exposés devant l'autre, de le désirer et d'assouvir son désir. Comment avait-il pu se passer de cette chair blanche pendant trois ans ? Avait-il réellement vécu, loin du regard sombre, de la bouche rose et de la courbe noire du sourcil ?
Il avait vécu, matériellement, mieux que jamais, abandonnant en partie son rêve, laissant les études au soin des plus riches. Mais affectivement, il s'était tué en quittant le brun. Il ne le comprenait que maintenant, maintenant qu'il revivait enfin. La poésie humaine et naturelle ressurgissait du néant. Rien n'était plus beau en cet instant que le mur de pierre, le ciel gris traversé de faisceaux orangés, la foule quittant le concert, et ce jeune homme si extraordinairement parfait qu'il était impossible qu'il soit réel. Il était la musique, il était le son du violon et du violoncelle, il était les nuages et l'ambre, il était la lune qui tardait à pointer, il était l'horizon perdu et l'éternité fugace. Pourtant, sa présence, il le savait, n'avait rien du mythe, il n'avait qu'à tendre la main pour s'en saisir, qu'à refermer le poing pour que le tissu se forme dans sa paume, qu'à embrasser les lèvres pour se souvenir de leur parfum.
Il laissa sa main filer vers le col lissé du manteau, qu'il empoigna fermement et attira l'autre plus près de lui. Les yeux noirs fixaient le rassemblement dans son dos, ces spectateurs quittant le concert qui devenaient des voyeurs gênant. Leur présence ne troublait pas le brun, mais pour Naruto, elle était intolérable. Il les avait simplement oublié, ils s'étaient envolés, engloutis par cet aveuglant désir. Il fallait les faire disparaître ou quitter leur champ, sinon l'autre disparaîtrait. Il ne pouvait plus nier, ni tenter d'égarer dans les années et dans la distance la réalité de son sentiment. Le brun, devant lui, impassible, paralysé, était une superbe sculpture qu'il avait laissé brisée. Pour que son retour ne soit pas égoïste, il devait les enfermer tous les deux dans cette même chaleur abandonnée, il devait lui rendre les caresses et les baisers. Alors, il saisit la main gantée et entraîna le brun jusqu'au dos du bâtiment, loin des yeux qui, pourtant, s'étaient contenté de les regarder sans les voir.
Naruto se laissa pleinement envahir par son nouveau rôle, celui que lui imputait immanquablement l'immobilisme de Sasuke. Il enserra de ses mains les épaules solides, et les plaqua contre la surface grise et rugueuse, que tout le corps du brun vint bientôt embrasser. Dans ce cadre froid, les yeux sombres brillaient follement, illuminant le visage impassible. Son excitation était à son image, contenue, élégante, superbe. Celle de blond, au contraire, était bouillonnante, hésitante, terriblement vivante et douloureuse. Il y succomba évidement, précipitant contre les lèvres à peine rosées sa bouche assoiffée, sellant leurs retrouvailles, annonçant une naissance, celle qui se nourrissait de la mort de leur relation passée et qu'il voulait plus passionnée, plus pure et plus belle encore. Mais surtout, il voulait qu'elle soit aussi faite de mots, de son attachement nié et de son affection refoulée depuis trop longtemps...
A cet âge où les êtres sont si changeants, où eux-mêmes avaient tellement évolué, ils se reconnaissaient entièrement. Dans l'étroite chambre d'hôtel, assis face à face sur le lit, ils se détaillaient, jaugeant la maturité nouvelle de leurs regards. Sasuke, sans un mot, attendait. Il espérait entendre de nouveau la voix, il voulait croire que les trois années de vide qui lui avait été imposées n'avaient pas été vaines. Il fallait que Naruto parle, il fallait qu'il lui dise enfin toutes ces choses qu'il devinait dans son regard, il fallait qu'elles aient un sens. Sinon, son retour aurait été inutile, leur précédent échec aurait repris ici sa place, et la douleur aurait été victorieuse, encore. Mais l'iris azurée dans laquelle il était plongé n'allait pas dans ce sens. Elle vacillait, tel le témoignage involontaire des doutes et des passions qui rongeaient le blond. Fallait-il y répondre pour que tout commence enfin ? Devait-il demeurer immobile, attendant, comme cela lui avait été imposé ? Était-ce lui qui devait mettre l'autre devant ces évidences douloureuses ?
Sans avoir la moindre réponse à ses questions, en simple écho aux désirs mutuels qui envahissaient la pièce, le brun commença à se défaire de sa veste, puis de sa chemise, retirant un à un les petits boutons nacrés, sans lâcher Naruto du regard. Si ses yeux avaient pu parler, s'ils avaient pu hurler, le blond aurait alors entendu un cri puissant, une plainte ultime, l'agonie de son espoir. Se pouvait-il qu'il ne comprenne pas ? Était-il aveugle, pour ne pas percevoir cet enjeux gigantesque, qui se balançait lascivement au-dessus de ce lit ? S'il ne l'arrêtait pas, s'il laissait les pulsions premières et physiques du brun prendre le dessus, s'il se refusait à parler, Sasuke, à son tour, devrait simplement l'abandonner.
Son cœur se serrait si douloureusement à cette seule pensée...
La main hâlée se déposa sur la sienne, arrêtant son geste. Il baissa la tête pour la voir, pour s'assurer de sa présence, et ne put réfréner un sourire. Il voulait dire son nom, mais le silence était nécessaire. Il se contenta de pivoter légèrement sa main, pour que ses doigts puissent enlacer tendrement les phalanges du blond, dans une caresse encourageante et pourtant timide. Naruto se laissa glisser sur le lit, jusqu'à frôler le brun dont la respiration accélérait progressivement. Il déglutit bruyamment, puis vint déposer un baiser contre son oreille.
L'air, dans la chambre inconnue que s'appropriaient leurs souffles, sembla se suspendre. Tacheté d'or et d'argent, il dessina de grandes arabesques immobiles. Les bruits de la rue, au dehors, n'avaient plus de raison d'être ; ils n'étaient plus la vie. La vie était dans cette pièce, entre leurs deux corps qui se serraient, dans leurs regards redécouverts. Avaient-ils vécu, ces trois dernières années ? Avaient-ils jamais été ? Qui étaient-ils, enfin, en cet instant même ? Cela n'avait plus d'importance. Leurs douleurs, soudain, fusionnaient, se mélangeaient, devenaient un fardeau commun, tellement plus évident et si complexe à la fois. Mais lointain, du moins, pour quelques heures.
Le blond ne prit pas le temps de peser ou de réfléchir ses mots. Ils étaient l'évidence, pour lui comme pour l'autre. Leur choix n'était rien ; les dire était sa seule épreuve. Il fallait oublier le cadavre dans la chair lisse et blanche du cou. Il ne voulait plus nier, il ne voulait plus mentir, il voulait se sentir complet et vulnérable, comme lorsque, trois ans auparavant, Sasuke avait enveloppé son corps. C'était à lui, aujourd'hui, d'exprimer non pas son désir, mais son affection et son attachement. Il ne l'avait jamais fait. Pas comme ça. Il était un enfant en apprentissage. Mais le brun l'attendait, et il désirait tant l'atteindre, que les interdits, les freins, les répulsions mourraient peu à peu. A quoi bon la raison, les conséquences, la projection ; le futur pouvait attendre. Son existence, elle, ne le pouvait pas. Et elle était là, tremblante, devant lui. Alors il souffla cette simple phrase dans l'oreille du brun, tandis que des yeux sombres roulaient lentement de longs filaient scintillants...
« Je connais ton corps mieux que le mien. Il ne m'a pas quitté... »
Sasuke se tourna vers le visage empourpré du blond. Jamais il n'avait vu ses yeux ainsi. Il les avait oubliés, ses azurs qu'il croyait posséder. Naruto les lui offrait enfin.
« Je t'ai attendu si longtemps... »
Des larmes salées, des larmes humaines et imparfaites, une faiblesse mise à nue, des sentiments si réels et palpables ; si uniques. Il alla les goûter de la pointe de la langue.
« Je suis désolé... »
FIN
