Chapitre 48
Les jours qui suivirent leur invitation à Tartey, le colonel Fitzwilliam se montra quelque peu morose. Malgré le plaisir de vivre à Pemberley auprès de son cousin, il semblait déprimé. Sa convalescence terminée, il devait retourner dans son régiment du nord de l'Angleterre. M. Darcy tenta de le retenir jusqu'après les fêtes de fin d'année. Mais le colonel refusa de céder. Son départ fut arrêté à la semaine suivante.
Elizabeth et M. Darcy s'interrogèrent sur cette soudaine envie de partir. Avait-il reçu une fin de non recevoir de la part de Blanche Ingham ? La jeune femme en doutait, se rappelant les questions qui lui avait été faites. Même l'attitude de Lord Ingham semblait encourager l'inclination naissante entre les jeunes gens. M. Darcy se montrait moins catégorique, l'absence de fortune et la situation du colonel pouvant être un véritable frein. Bien décidée à en avoir le coeur net et à faire le bonheur du colonel, Elizabeth décida de prendre les choses en main. Avec l'appui de Jane et de Georgiana, elle invita Miss Ingham à prendre le thé le surlendemain. L'invitation fut acceptée sans délai et avec une joie manifeste. Blanche se présenta à l'heure dite. Elle salua affectueusement Georgiana et montra beaucoup de sympathie pour Jane, à qui elle n'avait pas eu l'occasion d'être présentée.
" Aurais-je le plaisir de saluer M. Darcy ?"
Elizabeth lui fit un sourire navré.
" M. Darcy est parti visiter une ferme éloignée avec M. Bingley et le colonel Fitzwilliam. Je doute qu'ils ne soient rentrés avant le nuit."
Miss Ingham cacha le mieux qu'elle put sa déception. Les deux soeurs se régardèrent d'un air entendu.
L'après midi se déroula agréablement. L'image de ces quatre femmes discutant gaiement autour d'un petit guéridon près du feu, aurait constitué un charmant modèle de tableau. La discussion dériva naturellement sur les fêtes de Noël qui approchaient à grands pas.
" Il est bien dommage que le colonel doive partir lundi. Je regrette qu'il ne soit pas présent pour Noël."
Miss Ingham sursauta. Manifestement elle n'était pas au courant du prochain départ du colonel.
" Quel dommage en effet. Sans doute, une affaire urgente qu'il ne peut différer."
Miss Ingham affecta de prendre un air détaché en prononçant ces quelques mots.
" A vrai dire, il n'a invoqué aucune raison particulière."
Elizabeth s'en voulait de jouer ainsi avec les sentiments de la jeune femme, mais sans le vouloir, Miss Ingham venait de lui donner la confirmation de ce qu'elle espérait.
Le jour tombait rapidement. Miss Ingham jetait de fréquents regards vers la fenêtre. Elle espérait rester suffisemment longtemps pour apercevoir une dernière fois le colonel. Lorsque la pendule sonna six heures, elle se crut obligée de devoir prendre congé. Elizabeth la pria de rester encore un peu. Fort heureusement, M. Darcy revint peu de temps après, accompagné de M. Bingley et du colonel Fitzwilliam. Ce dernier marqua un vif étonnement en voyant Miss Ingham, et jeta un regard suspicieux sur son cousin. Elizabeth se sentait mal de jouer ainsi les entremetteuses, rôle qui seyait davantage à sa mère.
" Mrs Darcy m'a informé de votre départ prochain. Tout le monde semble être peiné votre absence en cette période de fêtes."
" Tout le monde dites-vous ?"
Miss Ingham rougit mais ne démentit pas.
" Je ne souhaite faire de peine à personne. Il m'est possible de repousser mon départ à la nouvelle année."
Le sourire radieux que lui adressa la jeune femme fit bondir son coeur, et c'est à regret qu'il la vit s'en aller.
M. Darcy était déjà installé dans le lit. Il observait amoureusement son épouse, assise devant sa coiffeuse, en train de peigner ses beaux cheveux bruns. Elizabeth, toute à ses réflexions, n'avait pas capté le regard de son époux. Ce n'est que lorsqu'il s'approcha d'elle pour dégager sa nuque et l'embrasser délicatement, qu'elle sursauta. Elle se dégagea en riant de son étreinte.
" Il faut que nous discutions Fitzwilliam."
M. Darcy gromella quelques mots incompréhensible et se lança à sa poursuite dans la chambre. Moitiée rieuse, moitiée fâchée, Elizabeth insista.
" Ne pouvez donc être sérieux plus d'une minute M. Darcy."
Abandonnant sa poursuite, il s'allongea sagement sur le lit. Le voyant calmé, Elizabeth s'assit à ses côtés.
" Comment voulez-vous que je résiste ? Vous êtes si près de moi que je peux sentir l'odeur de votre peau. Vous me rendez fou Elizabeth !"
Il recommença à l'embrasser de plus belle. La ténacité de son mari eut raison d'elle, Elizabeth capitula devant tant d'amour et d'ardeur. Cependant, elle n'avait pas remisé son idée et le jour à peine levé, elle lui rappela la conversation qu'ils devaient avoir. L'humeur de M. Darcy au réveil n'était pas aussi flamboyante qu'au coucher. Il bougeonna, replongea dans les oreillers et fit mine de se rendormir. Mais Elizabeth fit preuve d'autant de persévérance que lui la veille. Elle commença par ouvrir les rideaux et ranima le feu. Vaincu, M. Darcy s'assit sur le lit et écouta ce que son épouse avait à lui dire.
" Où m'emmenez-vous Fitzwilliam ? Cela ne vous ressemble pas de faire des cachotteries."
M. Darcy se contenta d'indiquer la direction d'un vague hochement de tête. Résigné le colonel monta de bonne grâce sur son cheval et suivi son cousin qui s'éloignait au petit trot. Jane et Elizabeth les regardèrent s'éloigner par la fenêtre du petit salon.
" Où vont-ils ?"
" Visiter le domaine de Westbourgh."
Jane s'assit face à sa soeur. Un petit sourire sur les lèvres, Elizabeth savourait cette victoire.
" Qu'avez-vous donc fait Lizzie ?"
" J'ai convaincu M. Darcy de donner ce domaine au colonel Fitzwilliam afin qu'il puisse épouser Miss Ingham."
La surprise se peignit sur les traits de Jane. Elizabeth lui rapporta la conversation qu'elle avait eu avec Lord Ingham au sujet de la situation du colonel. Le fait qu'il soit militaire et qu'il n'ait aucune attache territoriale était un frein sérieux à sa bénédiction.
" La solution était donc trouvée, il fallait doter le colonel d'un domaine bien à lui qui lui permettrait de s'établir et qui lui procurerait des rentes suffisantes pour pouvoir abandonner sa carrière militaire."
" Vous êtes un fin stratège Lizzie."
La jeune femme éclata de rire. Il ne lui avait pas été très difficile de convaincre son époux. L'amitié profonde de M. Darcy pour le colonel et sa gratitude pour avoir été le co-tuteur de Georgiana pendant de longues années, étaient des arguments suffisants pour lui faire entendre le bien-fondé de cette suggestion.
" Le colonel acceptera-t-il ?"
Elizabeth haussa les épaules. Elle espérait que oui mais la fierté du colonel lui ferait-il renoncer à un bonheur proche ?
La brume consentit enfin à se lever et les deux hommes se retrouvèrent éblouis par le soleil d'hier. Cela faisait maintenant deux heures qu'ils cheminaient dans la campagne du Derbyshire. Ils alternaient leur course, allant tantôt au grand galop, tantôt au pas pour profiter des paysages. Le colonel retrouvait le sourire, ces longues chevauchées lui rappelant les campagnes militaires qu'il avait mené. Ils n'avaient pas beaucoup discuté, M. Darcy ne se sentant obligé en compagnie de son cousin de faire la conversation, et le colonel connaissant bien son caractère taciturne, ne l'abreuvait pas de paroles.
Peu avant midi, ils arrivèrent enfin à Westbourgh. Mettant pied à terre, le colonel siffla longuement en découvrant le domaine. Une belle bâtisse de pierre blanche s'étendait au coeur d'un parc arboré qui devait être verdoyant au printemps. Suivant le petit chemin sinueux, les deux hommes s'approchèrent du châtelet. Un couple les attendait devant l'entrée. Ils s'inclinèrent bien bas devant M. Darcy et saluèrent très courtoisement le colonel Fitzwilliam. M. Darcy les remercia et recommanda les chevaux à l'homme. La femme les précéda dans l'entrée. Le colonel arrêta son cousin.
" Voulez-vous bien me dire l'honneur de notre présence ici ?"
" J'ai besoin de votre avis."
Sans attendre la réponse du colonel, il traversa l'entrée. Soupirant, le colonel lui emboîta le pas. La bonne leur fit faire le tour complet du propriétaire. L'intérieur avait besoin d'être rafraichit mais les volumes étaient suffisants pour accueillir une famille et loger les domestiques. Plusieurs fermes alentours assuraient une rente convenable. M. Darcy se déclara fort satisfait de l'état et de l'entretien du domaine. La bonne rougit et s'inclina encore plus bas devant M. Darcy. Elle hasarda quelques mots.
" Aurons-nous bientôt le plaisir de voir revivre Westbourgh ?"
M. Darcy hocha la tête.
" Qu'en pensez-vous colonel ?"
" Ma foi, je ne suis guère expert en ce genre de question, mais la maison est spacieuse et l'environnement fort agréable."
Les deux hommes poursuivirent leur route jusqu'aux fermes, dépendantes du domaine. En ce mois de décembre, les champs nus n'inspiraient aucune impression d'abondance, pourtant dès l'été venu, la blondeur des blés viendrait recouvrir la terre noire. Les fermes étaient propres et bien entretenues. Les paysans saluèrent avec déférence M. Darcy, qu'ils connaissaient par ses visites régulières. Il prit des nouvelles de chacun d'eux et s'assura de leur bien-être quotidien. Une vingtaine de familles vivaient sur les terres de Westbourgh, et leur travail assurait une rente de 5 000 livres par an. Ils revinrent au château pour un déjeuner tardif. Soucieuse de conserver sa place, la bonne avait préparé un copieux repas et dressé la table dans le petit salon. Ses efforts furent récompensés par les éloges des deux hommes.
" Etes-vous enfin décidé à me dire la raison de ma présence à vos côtés ?"
M. Darcy soupira. Il avait eu beau y réfléchir tout le long du chemin, il ne savait pas comment présenter les choses pour que le colonel accepte sa proposition.
" N'êtes-vous pas lasser de battre la campagne ?"
Ce fut au tour du colonel de soupirer.
" Parfois oui. Mais je n'ai pas de port d'attache, à part Pemberley bien entendu."
M. Darcy lui sourit en retour.
" Ne croyez-vous pas qu'il serait temps de vous fixer et de fonder une famille ?"
Cette fois-ci le colonel fronça les sourcils et invita son cousin à préciser sa pensée.
" Nous avons tous remarqué l'attention que vous portez à Miss Ingham et qu'elle semble vous porter en retour. Il me semble que son père ne serait pas contre cette union mais il s'inquiète du sort de sa fille."
Une vive rougeur colora les joues du colonel. Même s'il était très proche de M. Darcy, ils abordaient rarement les questions personnelles. M. Darcy se sentait tout aussi gêné que son cousin, aussi acheva-t'il son explication.
" Si vous étiez installé dans un domaine, avec une rente suffisante, Lord Ingham n'hésiterait pas à vous donner la main de sa fille."
Lentement, le colonel réfléchit aux évènements de ces derniers jours, l'invitation à Tertey, l'annonce de son départ prochain, la visite de Miss Ingham et pour finir l'inspection de Westbourgh. Il se leva brusquement, comme en colère.
" Je ne veux pas de votre charité, Darcy."
M. Darcy resta tranquillement assis.
" Il ne s'agit nullement de charité. A vrai dire, cela fait longtemps que j'y pense. Votre présence, votre gentillesse et les soins dont vous nous avez entouré, Georgiana et moi, à la mort de mon père, sont autant de raisons de vous prouver ma gratitude. Jusqu'à présent, vous sembliez heureux de votre vie et de votre carrière militaire. L'occasion ne s'était jamais présentée. Mais aujourd'hui, vous avez la possibilité d'épouser une femme de haute naissance, dotée de bien des qualités. Laissez-moi vous exprimer ma profonde gratitude en vous dotant de Westbourgh."
M. Darcy avait terminé sa tirade et regardait son cousin avec intensité. Ce dernier semblait s'être abîmé dans la contemplation du vaste jardin. M. Darcy respecta son silence et patienta. Le temps semblait suspendu et ce n'est que de longues minutes plus tard que le colonel s'exprima.
" Merci."
Le colonel s'avança jusqu'à la porte et sortit. M. Darcy le regarda s'éloigner sur son cheval. Il n'avait aucune certitude qu'il accepterait sa proposition.
Elizabeth et Jane attendaient anxieusement le retour des deux hommes. Elles espéraient sincèrement que le colonel Fitzwilliam accepterait la proposition de M. Darcy. Mrs Reynolds venait juste d'allumer les lumières lorsque M. Darcy fit son entrée dans le petit salon. Elizabeth s'avança à sa rencontre et s'étonna de le voir seul.
" N'avez-vous point vu le colonel Fitzwilliam ? Il est parti une heure avant moi de Westbourgh."
Elizabeth secoua la tête en signe de dénégation.
Le colonel Fitzwilliam ne parut pas au moment du dîner. Georgiana s'attrista vivement de son absence. D'ailleurs, tous semblaient affectés par cet état de fait. La soirée se prolongea dans l'attente de son retour, et ce n'est qu'après dix heures que le colonel rentra à Pemberley. Entendant le bruit des sabots sur les cailloux, Georgiana se précipita à la fenêtre.
" C'est un cavalier !"
Les conversations se turent et tous espéraient que ce soit le colonel. Leur attente ne fut pas déçue et le colonel entra aussitôt dans le petit salon, attiré par la lumière. Il fut surpris de trouver tous les hôtes de Pemberley.
" Nous étions inquiets à cause de votre absence prolongée."
Elizabeth exprimait là l'avis commun et partagé.
" Je m'excuse de vous avoir causé de l'inquiétude. Cette journée m'a permis de réaliser l'attachement que la famille Darcy me portait et je souhaite vous remercier de contribuer ainsi à mon bonheur."
Un frémissement parcourut l'assemblée.
" Puisque nous sommes tous réunis, je profite de l'occasion pour vous annoncer mes fiançailles avec Miss Ingham."
Jamais soirée d'hiver ne fut plus heureuse. Le colonel Fitzwilliam reçut les félicitations et les compliments de la famille Darcy et Bingley. Sa décision d'accepter le don de M. Darcy ne s'était faite qu'au moment où il s'était rendu compte qu'il se trouvait devant Tertey. Tout à ses pensées, le colonel avait inconsciemment dépassé la route qui menait à Pemberley pour emprunter le chemin de Tartey. Devant l'évidence de son amour pour Blanche Ingham, il avait compris que pour faire son bonheur, il était prêt à accepter le cadeau de M. Darcy, en dépit de sa fierté. Surpris par son arrivée imprévue, Lord Ingham l'avait bien volontiers reçu.
" Je ne me perdrais pas en palabres inutiles, aussi je vous informe que j'ai l'intention de demander la main de votre fille, si vous ne vous y opposez pas."
Ainsi que le lui avait expliqué M. Darcy, Lord Ingham exposa les raisons qui pouvaient le conduire à refuser sa requête, la solitude de sa fille ainsi mariée à un militaire et son absence de stabilité et de fortune, malgré l'honorabilité de son nom.
" Et si j'acceptais de renoncer à ma profession et que je m'établissais confortablement dans le Derbyshire, m'accorderiez-vous la main de votre fille ?"
Lord Ingham le regarda avec curiosité.
" Mon cousin M. Darcy vient de me doter du domaine de Westbourgh, qui rapporte 5 000 livres de rente annuelle."
Lord Ingham se fendit d'un large sourire et tapa vigoureusement sur l'épaule du colonel en signe d'assentissement. Restait à obtenir le consentement de la principale intéressée. Jamais le colonel Fitzwilliam n'avait ressenti pareille émotion. Il se sentait à la fois inquiet et anxieux mais aussi pressé d'en finir, comme avant une bataille. Avertie de son arrivée par les domestiques, Blanche Ingham patientait tranquillement dans le petit salon où le colonel Fitzwilliam avait découvert ses talents de musicienne. Lorsque la voix claire et limpide de la jeune femme l'autorisa à entrer, le coeur du colonel fit un tel bond dans sa poitrine qu'il faillit défaillir. Un feu joyeux brûlait dans la cheminée, Blanche avait déposé sur ses genoux ses travaux de couture. D'un geste gracieux elle invita le colonel à s'installer dans le fauteuil qui faisait face au sien. Un silence gêné s'établit entre eux. Même s'il était presque sûr de la réponse de la jeune femme, le colonel ne pouvait s'empêcher d'imaginer un refus. Peut être avait-il cru voir des signes d'encouragement là où il n'y avait que de la politesse.
" Vous aviez quelque chose à me dire ?"
Le son de sa voix fit à nouveau sursauter le colonel. Prenant son courage à deux mains, il s'agenouilla devant elle.
" Miss Ingham, peut être vous doutez-vous de ce que j'ai à vous demander."
La jeune femme rougit et lui adressa un signe d'encouragement.
" Depuis notre rencontre, vous hantez mes jours et mes nuits. Je n'envisage plus mon avenir sans vous. Accepteriez-vous de faire de moi l'homme le plus heureux du monde en m'accordant votre main ?"
Le colonel Fitzwilliam retint son souffle, suspendu aux lèvres de la jeune femme. Timidement, Blanche Ingham glissa sa main fine et délicate dans la main buriné et puissante du colonel.
" J'accepte de devenir votre femme."
Très bonne année 2018 à vous tous, tous mes voeux de bonheur !
