Bonne rentrée à tous, voici mon cadeau pour mieux la vivre. Merci à Alyzea et à Mélicertes pour leurs aides et leurs soutiens sans failles. Merci à MF79 mon adorable correctrice mais aussi une fervente lectrice qui se passionne pour cette histoire. Merci à ceux qui vont lire ce chapitre et me dire ce qu'ils en pensent, mon travail n'a pas de valeur sans votre jugement. Bonne lecture et à bien tôt pour le chapitre 13 car je n'abandonne jamais !
Chapitre 12 : Ça Dérape !
Elle est parvenue à se hisser sur le rebord. Les touristes n'ont pas tout de suite compris ce qu'elle faisait. Puis ils ont hurlé, l'ont suppliée de revenir, de ne pas faire ça. Elle ne les a pas écoutés. En fait, elle ne les a même pas entendus. Quelqu'un a dû appeler la police maintenant et les urgences par la même occasion. Qu'importe ! Elle ne pense plus à rien ni à personne, juste à poser un pied devant l'autre pour marcher telle une funambule sur l'espèce de poutre menant du passage réservé aux piétons vers le bord du pont. Le pont de Brooklyn. La poutre, ou plutôt la large barre en fer, passe au-dessus de la route et mène vers le vide, mais il est vrai que seuls ceux voulant en finir l'empruntent soit pour se fracasser sur l'eau soit, s'ils n'atteignent pas le bout de la poutre pour se fracasser sur la route en contrebas. Sur cette dernière, les voitures, les bus et les camions roulent à toute allure sans se préoccuper d'elle.
Une fois au bout de sa poutre, elle agrippe un large câble de fer et observe les eaux désormais, debout face au vide. Ça lui rappelle une certaine raffinerie de pétrole. L'océan ou l'East River, ça ne change rien. Cette fois, elle ne se loupera pas. Elle se tuera pour de bon. Elle observe les flots sombres et mouvants loin, si loin et pourtant si proche en dessous d'elle. Trop c'est trop, cette nouvelle est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. De toute façon, cette décision n'appartient qu'à elle cette fois-ci. Elle ne doit pas la partager avec une certaine autre femme tout simplement parce que ça n'a rien à voir avec elle. Ça ne concerne qu'elle-même et aussi ce parasite, mais tout dépend d'elle et il n'aurait pas son mot à dire. Et elle a fait son choix. Elle s'avance vers le vide. Elle ferme les yeux. Elle pense à son père. Pourquoi ? Pourquoi à lui ? Il l'a élevée pour être quelqu'un de bien et de courageuse. Il l'a élevée pour faire face. Quelle déception elle doit être à l'heure actuelle pour lui comme pour tous ceux qui l'ont aimée ! Elle savait pourtant qu'il ne fallait surtout pas s'attacher à qui que ce soit, mais ça lui avait fait un tel bien. Et aujourd'hui, ça lui faisait tant de mal. Son père l'a aimée bien plus que sa mère. Des souvenirs de son enfance avec lui, lui reviennent distinctement en rafale. Elle, toute fière sur son premier vélo de grande et lui, courant à côté d'elle pour veiller à son équilibre tout en lui souriant avec fierté. Elle, assise sur un tatami lors d'un cours de karaté où elle en avait pris plein la tête mais où la leçon était bien rentrée. Son père et elle, plongés la tête dans un moteur et leurs mains couvertes de cambouis. Des instants tendres où il la tenait dans ses bras, brièvement parce qu'elle n'aimait pas trop ça, mais avec lui, elle se laissait faire, elle y éprouvait un sentiment de sécurité et de bien-être, de valorisation. Elle avait perdu ça quand elle l'avait perdu, lui. Puis elle l'avait retrouvé avec quelqu'un d'autre, une femme formidable.
Elle respire à fond et ouvre les yeux en fronçant les sourcils. Un étrange silence se fait entendre. Depuis combien de temps est-elle là ? Longtemps. Le pont a été fermé aussi bien aux piétons qu'aux voitures, et évacué. Des sirènes d'ambulance et de police se font entendre et bloquent chaque issue du pont.
Une femme s'avance seule, droit vers elle et les mains tendus en signe d'apaisement. Elle a un sourire abruti accroché aux lèvres qui l'agace avant même qu'elle n'ouvre la bouche.
- Bonjour, murmure-t-elle doucement. Vous savez, c'est dangereux de rester là.
Elle serre les dents pour retenir le flot de jurons qui allait sortir de sa bouche. Elle reste focalisée sur le vide. L'autre pince des lèvres, ça s'annonce mal.
- On va discuter un peu toutes les deux.
- Non, lâche-t-elle enfin.
- Qu'est-ce qui vous a amenée ici ?
- Vous voulez dire à part la vue ? Crache-t-elle hargneusement.
- Vous avez perdu quelqu'un ? Votre travail ? Je peux vous aider, vous savez. Il faut juste que vous vous calmiez, que vous m'écoutiez, que l'on se parle toutes les deux, d'accord ?
Cette idiote lui parle comme si elle était une demeurée et une tarée finie. Ses paroles sont creuses et vides de sens. Mais le pire, c'est qu'elle continue malgré le silence que lui oppose la brune face au vide. L'autre lui dit qu'elle comprend, qu'elles vont parler ensemble. Mais elle ment, elle ne sait rien, elle ne comprend rien. La brune ne veut pas parler, ou en tout cas, pas à elle.
- Dégagez, finit-elle par lui sortir, furieuse, sans la regarder et sans quitter des yeux l'eau du fleuve.
- Allez, venez, murmure la négociatrice en tendant une main vers elle. Vous n'avez pas envie de faire ça.
Elle ne la saisit pas et l'ignore superbement. L'autre reste plantée comme une idiote, la main tendue. Elle la retire, vexée, et décide d'opter pour une autre stratégie
- Ça suffit maintenant, s'agace-t-elle sèchement. Venez avec …
La petite brune se tourne plus fermement vers le vide et fait un pas de plus. Se retrouvant au bord du précipice. L'autre s'interrompt vivement et recule de trois pas.
- Ok, murmure-t-elle de nouveau toute gentille et toute douce. Ecoutez, vous allez vous calmer et …
- Foutez le camp ! Crache-t-elle en sortant un flingue.
Elle ne l'utilise pas contre l'autre ni contre elle-même, il faut dire qu'elle s'est déjà suffisamment éclaté la cervelle comme ça. Mais elle veut juste la paix ! La négociatrice cède immédiatement. Son patron vient d'avoir des ordres et elle doit évacuer de toute façon. La suicidaire est armée et dangereuse. Elle a déjà agressé quelqu'un. Elle recule aussi vite que possible et repasse le cordon de sécurité.
- Elle ne veut rien entendre, soupire-t-elle au chef Brodan.
- Bon, murmure-t-il, j'ai reçu l'ordre de l'interpeler vivante si possible. On va lancer l'intervention d'ici … Mais c'est qui celle-là ?
Ils se tournent vers le pont. Une femme s'y avance très calmement et s'arrête au niveau de la jeune femme qui veut sauter. Puis elle enjambe à son tour la balustrade, marche sur la poutre et s'assoit à côté de la jeune femme debout. Elles semblent discuter et l'autre s'assied à ton tour quelques instants plus tard.
- Qui est cette femme ? S'agace Brodan. Elle bosse pour nous ?
- Négatif, intervient un agent à côté de lui. Je crois que … c'est une civile.
- Quoi ? Merde !
- Elle doit la connaitre, propose son collègue. Peut-être qu'elle va calmer le jeu. La faire descendre.
- On annule l'intervention, murmure Brodan dans son oreillette à tous ses hommes. Une civile est sur le pont.
- Qu'est-ce qu'on fait ? murmure l'agent.
Brodan déglutit.
- On attend, décide-t-il. Si la situation s'aggrave, on avisera.
Il ose espérer que cette femme sait ce qu'elle fait. Il ose espérer qu'elles ne vont pas sauter dans le vide ensemble. La nouvelle venue peut peut-être ramener la première à de meilleurs sentiments. De longues dizaines de minutes passent et Brodan ne sait pas quoi faire. Rien ne bouge ! Ils n'allaient quand même pas y passer la journée. Doit-il agir ? Ou encore attendre au risque de voir le drame se dérouler sous ses yeux ? Il n'en est pas question. On lui a promis beaucoup d'argent s'il la sauve ! Qui ? Il ne sait pas, mais peu importe. Que faire ? Mais il n'a pas le temps de penser davantage. Des agents du FBI s'approchent par vingtaine de lui et de ses hommes.
- Agent Pettwerl, murmure un des agents. Nous prenons le contrôle des opérations.
Brodan ouvre grand la bouche de surprise. Le FBI ? Mais qui était cette femme ? Qu'avait-elle fait ? Il est furieux qu'on lui prenne ainsi son intervention. Mais que peut-il contre le FBI ? Lui et ses hommes reculent mais ne partent pas. L'agent Pettwerl s'avance et une femme l'accompagne. Elle a l'air ravie d'une telle situation.
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Quelques jours plus tôt …
Root baille en s'étirant puis elle repose ses bras sur le dos nu de Shaw qui repose sur elle, endormie. Elle soupire de bien-être en commençant à y tracer des dessins complexes comprenant tracés et gestes circulaires. Shaw gémit sous la caresse en s'éveillant. Elle frotte son nez sur la peau douce sur laquelle elle repose et qui lui emplit les narines d'une odeur agréable. Elle redresse la tête pour voir Root lui sourire.
- Salut, lui murmure l'interface.
- Salut.
Root frissonne sous la brise du vent qui monte doucement et Shaw remonte la veste de Reese pour la protéger. Elle repose la tête sur sa poitrine et commence à l'embrasser doucement alors que Root n'arrête pas ses tendres caresses dans son dos. Tout n'est que douceur et calme en cette aurore qui pointe. Il doit être 6 heures du matin à peine.
- C'était génial, chuchote l'interface toute souriante.
Shaw redresse la tête et la regarde en fronçant les sourcils.
- C'était trop bien, l'éclaire Root.
Elle repose sa tête sur le sol alors que Shaw lui embrasse de nouveau la poitrine.
- J'ai adoré ça, soupire l'interface en fermant les yeux.
Elle frissonne de nouveau.
- Tu veux que je te réchauffe, sourit Sameen en accentuant caresses et baisers de plus en plus insistants.
Root se tend d'anticipation et commence à crisper ses doigts dans le dos de Sameen. Elle bascule vite vers le plaisir et Shaw l'y accompagne tout aussi vite quand l'interface inverse leur position. Mais comparé à hier soir, elles ne s'éternisent pas. Les caresses continuent pourtant, douces et délicates, tendres mêmes. Shaw ne les arrête pas et Root en profite allégrement. Elle commence même à se rendormir un peu quand …
- J'espère qu'Ariane t'a passé un savon pour ton imprudence d'hier soir, lui murmure soudain Shaw.
Root ouvre les yeux et l'observe, Sameen est en colère mais pas furieuse, elle se contient de mieux en mieux. L'interface secoue la tête et Sam est surprise.
- Même pas ?
- Non, lui répète Root. Mais ne sois pas fâchée, je …
- Bien sûr que je suis fâchée, siffle Shaw sans cesser pour autant de lui caresser tendrement le dos. Tu as failli y passer. Mais sérieusement, pourquoi tu as fait ça ?
- Je voulais savoir, lui avoue Root. Je voulais être sûre. Quand j'ai vu Greer … je voulais être certaine. Harold disait que je délirais, et je me suis dit qu'il avait peut-être raison, alors … J'ai voulu provoquer Greer pour qu'il pense m'avoir à sa merci, je savais qu'alors, il se vanterait. Il fait toujours ça.
- Qu'est-ce que cet abruti de Finch a encore dit comme conneries qui t'ont poussée à faire un truc aussi suicidaire et inconscient ? Soupire Shaw en se promettant d'étrangler Harold à leur prochaine entrevue.
- Il m'a dit que je surestimais l'intérêt que Samaritain me portait. Mais maintenant j'en suis sûre, on avait raison, ce n'est plus moi qu'il veut, c'est Louisa. Mais pas pour m'atteindre moi, enfin pas uniquement.
Elle marque une pause et Sam l'écoute calmement.
- Greer m'a parlé de l'inclure dans le prochain stade de l'évolution humaine, d'une vie au service de Samaritain. Il veut la récupérer, il ne lâchera rien.
Sa voix se brise un peu et elle baisse les yeux. Shaw la serre plus fortement contre elle.
- Il ne lâchera rien, répète Root.
Elle serre les dents de colère. C'est fou, elle ressent des sentiments la poussant à deux pôles antagonistes. D'un côté, Shaw la caresse tendrement et de l'autre, elle est animée d'une colère froide.
- Personne ne lâchera rien dans toute cette histoire, murmure Sameen.
Elle remonte ses mains de son dos jusque ses cheveux. L'interface lève les yeux vers elle. Un regard empli d'inquiétude.
- S'il la retrouve, je… je ne…
Elle ne finit pas. Pas la peine, elle sait ne pas pouvoir supporter perdre Louisa comme elle n'a pas supporté d'avoir perdu Sameen.
- Il faudrait déjà qu'Il nous attrape, lui rétorque cette dernière. Et maintenant avec Ariane et sa puissance, il peut toujours courir.
Root ferme les yeux et acquiesce doucement. Sameen avait raison, tout irait bien. A défaut d'y croire, elle essaye de s'en convaincre. Et l'interface respire à fond en se détendant. Sam l'enlace et l'embrasse dans le cou et Root gémit. Elle sent deux doigts se balader taquinement comme s'ils marchaient pour descendre doucement le long de son dos, puis passer autour de son nombril délicatement en y traçant des cercles. Et elle retient son souffle avant de le relâcher dans un soupir de bien-être. Elle ouvre les yeux pour lui sourire, jamais elle ne s'en lassera.
Root se redresse quelques minutes plus tard alors que Sameen s'assoit à terre et l'observe en souriant, le côté gauche de sa tête posée sur ses genoux relevés et enlacés de ses deux bras. Elle est encore enveloppée dans sa chemise d'hier soir quand elle s'était endormie toute habillée sur le canapé. Elle s'amuse de Root, réenfilant sa robe déchirée, une si belle robe en plus … Elle met la veste de Reese par-dessus. Sameen est bien là, ainsi, et surtout avec elle.
Root se tourne vers elle et lui sourit à son tour. Elle est tout simplement radieuse. Elle se penche vers elle et l'embrasse légèrement sur ses lèvres. Shaw sourit dans le baiser, l'enlace immédiatement et tente de l'approfondir tout en la tirant vers elle pour l'allonger sur elle. Après tout, la grande brune n'est qu'à moitié habillée … Mais Root refuse et stoppe l'étreinte.
- Louisa m'attend, murmure-t-elle en guise d'excuse. Je lui ai promis.
Sameen acquiesce sans perdre son sourire.
- Et puis sans rire, Sameen, rit Root, j'ai un peu froid maintenant.
Sam acquiesce une seconde fois en se rallongeant dans l'herbe humide.
- Je te rejoins, murmure-t-elle inutilement à l'interface qui s'éloigne lentement.
Elle veut faire le point sur cette nuit, seule. Elle sourit, Root avait raison, ça avait été génial ! Mais elle a eu tort, son sourire glisse. Elle se mord fortement la lèvre, elle est vraiment tarée d'avoir couché avec Root, d'avoir cédé. Elle a probablement une MST et elle, elle couche en toute connaissance de cause avec Root. Elle est médecin, elle sait les dégâts qui s'ensuivent avec de telles maladies. Alors pourquoi avoir fait ça ? Elle réfléchit un instant, sincèrement sur son attitude stupide. Elle avait cédé parce qu'elle avait aimé ça. Bon d'accord, elle avait toujours aimé ça, et avec Root … N'en parlons pas ! Mais pourquoi là maintenant alors qu'elle n'est même pas certaine de la saloperie qu'elle peut avoir attrapé ? Elle avait cédé parce qu'avec Root, elle oublie toujours tout dans ces moments-là. Le vide et le plaisir. Une erreur cette-fois ci, bien qu'elle n'arrive pas à en vouloir à Root. Non, c'est à elle qu'elle en veut. Que faire alors ? Elle allait d'abord devoir faire attention pour résister à la grande brune et son insatiable libido, et ensuite, elle allait devoir passer des examens. Il était temps de s'occuper de ce problème. Elle se relève et se rhabille lentement.
Root ne s'est pas retournée et n'a pas répondu à Shaw, tout en ne perdant rien de son sourire. Elle a laissé Lou un peu plus longtemps que prévu mais elle ne regrette rien. La maison est en vue, tout est calme et Root reste plongée dans d'agréables pensées. Enfin ! Elle revit chaque instant de cette nuit, celle dont elle a pensé en s'éveillant qu'elle avait dû la rêver. Mais non. Shaw était bien là contre elle à son réveil et rien ne les séparerait plus, si tant est qu'elles aient un jour été séparées.
De toute façon, ce n'est pas comme si sa petite avait été seule. Ariane veillait toujours. Et elle aimait Louisa. Elle avait dû la consoler.
Root fredonne une chanson en remontant dans le jardin. Elle s'arrête nette. Quelque chose cloche. C'est calme, un peu trop calme mais ce n'est pas ça qui la dérange. Le calme n'a rien d'anormal ici. Non, l'étrange vient du fait que ce soit calme dans la tête de Root. Où est Ariane ? L'interface est à quatre pas de la porte vitrée qui a été refermée. Mais ça ne veut rien dire ça non plus. Lou a dû la refermer avant de remonter se coucher quand Root a quitté la maison pour courir après Shaw. Un seul moyen de vérifier ce mauvais pressentiment.
- Ariane ? Appelle-t-elle.
Pas de réponse. Cette fois, Root sort son arme. Juste au cas où. Elle ouvre la porte vitrée et la franchit doucement.
- Lou, appelle-t-elle.
Pas de réponse. Elle tourne la tête et un coup sur la tempe l'envoie au sol. Elle est rudement sonnée et en perd son arme qui glisse au sol. Le temps d'émerger pour comprendre ce qui lui est arrivée, on l'a déjà relevée et plaquée à un mur sans ménagement.
- Bonjour Samantha.
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Martine ressort déçue de la villa. Elle essuie son couteau couvert de sang des habitants qu'elle vient d'y égorger dans leur sommeil. Il est presque deux heures du matin et elle est aussi agacée que fatiguée. Elle a fouillé chacune des deux maisons de cette zone. RAS. Il lui en reste trois. Elle entre dans sa voiture en soupirant puis…
- Ça donne quoi ? murmure calmement Lambert derrière elle.
Elle se retourne vivement et son sourire la rend encore plus furieuse. Blackwell est assis à côté de lui et l'observe en fronçant les sourcils.
- Qu'est-ce qu'il fout là, lui ? Crache-t-elle.
- Il sait tout, rétorque Jeremy, Samaritain l'a mis au courant.
Elle en est franchement agacée mais passe outre.
- Comment vous êtes arrivés si vite ?
- Jet privé et hélicoptère jusqu'ici, répond distraitement Lambert en passant devant pour s'asseoir à côté d'elle. Par contre, on repartira en voiture, Samaritain a un plan.
Il observe sa vue satellite de la zone sur laquelle des cibles sont entourées en rouge et l'une d'elle comporte une croix rouge. Martine y barre une deuxième maison, celle qu'elle vient d'inspecter. Et elle démarre. A trois, ils vont plus vite. La troisième maison est encore un échec, et une vraie boucherie. Mais pas la quatrième.
Ils savent tout de suite que c'est la bonne, la Porsche est garée devant la maison ainsi qu'une autre voiture. Lambert part installer le brouilleur multifréquence pour empêcher leur précieuse Machine de les contacter. Il le place sur un arbre dans la forêt afin de lui donner un maximum de rayon d'action sur la maison et sur la couverture végétale à l'entour.
Quand il entre, un calme complet l'accueille alors que Blackwell et Martine fouillent déjà les lieux. Mais il semble n'y avoir personne. La baie vitrée est ouverte et Martine la referme d'un claquement sec tout en rengainant son arme alors que l'orage se déchaine violemment désormais.
- Personne.
Elle ne parvient pas à cacher sa frustration en prononçant ce mot.
- On devrait fouiller la forêt, propose-t-elle d'un air déterminé en s'avançant vers la baie vitrée.
- Négatif, intervient Samaritain en l'arrêtant. C'est trop immense, ce serait long et inutile. Toutes leurs affaires sont là, ainsi que leur véhicule. Elles vont revenir.
- Ça fait tard pour une balade au clair de lune, sourit-elle.
- Surtout pour y inclure une enfant de six ans, murmure Samaritain. Louisa est encore sur les lieux, elle doit se cacher quelque part dans la maison. Fouillez tout.
Ce qu'ils ont fait durant des heures tout en l'appelant doucement. Ils ont trouvé sa chambre, quelques-unes de ses affaires. Mais pas de Louisa. Pourtant Samaritain a calculé à 78,79% la probabilité qu'elle soit là. Ses agents finissent par attendre, en embuscade, Martine est postée dans le salon, Lambert près de la porte d'entrée, et Blackwell dans l'escalier. Les heures se sont étirées, interminablement. Puis la récompense.
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Root reprend pied et l'observe. Lambert n'a pas l'air ravi. Martine a frappé durement et l'interface sent le sang lui couler sur le visage. Jeremy sort un mouchoir et le lui essuie avec un sourire condescendant. Root déglutit en clignant des yeux pour effacer les étoiles qui y dansent encore et observe le troisième agent de Samaritain. Blackwell a ramassé son arme et la tient dans sa main. La blonde s'approche d'elle et Root refuse de se laisser prendre comme un mignon petit lapin apeuré. Elle agrippe les doigts de Lambert dès qu'il range son mouchoir dans sa poche avec inattention et les lui tord violemment. Il hurle de douleur et la lâche. Root se rue sur Martine. Elles roulent à terre mais se relèvent vite.
- Laissez-la-moi, ordonne la blonde aux deux hommes.
Jeff qui s'était avancé en renfort pour la maitriser recule alors que Lambert se relève en serrant les dents. Blackwell sait tout maintenant, mais ça ne change rien, bien au contraire. Samaritain lui a expliqué en détail ce que cette folle fait faire à sa fille. Cette pauvre gamine sera mieux sans une dérangée pour l'élever. Et de toute façon, son patron a raison, Jeff s'en fiche, ça ne le regarde pas. Du moment qu'on le paye et qu'on le protège, cette folle pouvait bien le mépriser, ça n'avait pas d'importance. Et puis vu ce qu'il savait d'elle et de sa collègue que Martine aime tant, ni l'une ni l'autre n'avait de leçons à lui donner. Samaritain a cru entendre un bruit à l'étage et lui ordonne de remonter fouiller. Et il quitte la pièce en obéissant.
La blonde et Root s'observent d'un œil furieux et mauvais. Et elles foncent au même moment l'une sur l'autre. Que Root soit très douée au combat grâce aux bons conseils de Sameen ne change rien au fait que son adversaire est très douée elle aussi. Et la colère est très mauvaise conseillère dans ce genre de situation. La fureur encore plus, surtout quand on vient de se faire sonner par un coup brutal à la tempe. Martine encaisse chaque coup de Root avec ses avant-bras. Elle la laisse se fatiguer puis soudain, elle lui agrippe vivement le bras l'arrêtant en plein mouvement. Le reste dure moins de quatre millisecondes, Root se retrouve à genoux à terre, tenue par une douloureuse clé de bras. Martine ne savoure que très peu de temps de l'avoir à sa merci. Ce qu'elle veut, c'est la faire souffrir. Et elle tire sèchement. Un craquement assourdissant et un cri de douleur terrible retentissent. Et elle la lâche alors que Root s'effondre au sol. Elle serre les dents face à la souffrance et Martine lui envoie un coup dans le ventre qui la finit. Au sol sur le dos, Root peine à retrouver son souffle. Des étoiles dansent à nouveau devant ses yeux, mais elle la perçoit quand même encore assez pour la voir sortir une arme et la viser. Bien qu'elle n'ait pas le droit de la tuer, Martine est prête à tirer aussi bien pour la maitriser que pour se défouler. Root serre les dents, prête à encaisser une nouvelle douleur, quand soudain elle tourne la tête vers la baie vitrée tout comme Martine. Sameen entre en hurlant de rage et en courant dans la pièce. Elle percute Martine de plein fouet, tel un taureau qui charge, et les deux femmes se retrouvent au sol.
Elles luttent férocement et roulent à terre. Sameen se retrouve sur le dos, Martine au-dessus d'elle, toujours armée. La sale garce lui tient une main par le poignet plaqué au sol tandis que Sam lui agrippe de sa seule main libre, le bras armé et tire dessus pour le dévier de sa cible, à savoir Root toujours au sol. Le mouvement de Sameen est lent alors que Martine résiste en lui souriant, mais Shaw ne lâche rien pour dévier l'arme, serrant les dents et tirant toujours plus avec son seul bras, celui fraichement remis de l'épisode du pic à glace. Elle ne devrait pas encore forcer dessus et ça la fait souffrir mais elle ne peut pas utiliser l'autre que Martine tient fermement au sol de sa main non armée. L'autre lui sourit alors que Shaw grogne sous le coup de l'effort et sous l'effet de la douleur.
- Tu es très courageuse, lui chuchote-t-elle. Bravo. J'adore ça, tu sais ? Mais ça ne sert à rien. Tu n'as donc toujours pas compris toutes les bonnes leçons que je t'ai données ?
- Je suis un peu lente, rétorque Shaw en changeant brutalement de stratégie.
Elle profite de l'inattention de cette malade mentale qui lui parle, pour non plus dévier son bras armé, mais pour en agripper le poignet. Martine perd son sourire quand elle comprend mais c'est trop tard et Sameen le lui a déjà brisé dans un craquement sinistre. La blonde crie en lâchant l'arme. Et elles reprennent le combat au sol. Sameen prend vite le dessus sur Martine qu'elle plaque à terre. Elle lui claque brutalement la tête sur le carrelage, ce qui la sonne. Sameen en sourit et s'apprête à lui enfoncer les doigts dans les orbites oculaires jusqu'au cerveau pour la tuer.
- Ça suffit, Shaw. Arrête, ordonne calmement Lambert.
Elle tourne la tête. Furieuse, enragée. Son poing toujours en l'air, prête à frapper la pétasse sonnée en dessous d'elle. Shaw ne l'abaisse pourtant pas et reste figée comme une statue. La surprise, la colère et la peur s'insinuent dans ses yeux. Lambert est fier de lui-même alors qu'il la regarde. Il a relevé Root et l'a plaquée contre le mur. Les mains liées dans le dos avec un serre-câble, une arme posée sur la tempe, l'interface encore sonnée ne peut pas se défendre. Et il appuie sur son épaule démise, ce qui la force à serrer les dents pour ne pas hurler.
- Je peux lui faire bien plus mal, continue Lambert. Ne m'y oblige pas.
Sameen observe Root et semble paralysée en plein mouvement. Son indécision lui est fatale. Martine reprend pied sans que Shaw ne le voie et elle la frappe rudement sur son bras fraichement réparé et Sam crie de douleur tout en atterrissant sur le sol alors que son adversaire se relève. Jeff descend de nouveau les escaliers.
- La gamine n'est pas là, annonce-t-il.
Lambert claque sa langue pour signifier son impatience et son mécontentement à cette nouvelle. Quel que soit l'endroit où se cachait Louisa dans cette maison, c'était rudement malin de sa part, car ils ne l'avaient pas trouvée de la nuit. Et même maintenant qu'ils détenaient sa mère et Shaw, la gamine n'était pas sortie de sa cachette. Root percute aussi la nouvelle quand Jeff prononce sa phrase. La joie de cette annonce n'efface pas l'angoisse de l'instant présent.
Blackwell finit de descendre l'escalier au pas de charge et vient en renfort aider Martine qui a difficilement plaqué Sameen face contre terre, pour lui attacher les mains dans le dos alors qu'elle se débat telle une forcenée. Trente secondes plus tard, Shaw est à son tour plaquée au mur à côté de Root. Martine souffle un bon coup et essuie le sang de son arcade sourcilière qui s'est ouverte quand Shaw l'a cognée sur le sol. Puis elle lui sourit largement alors que Sam reste bien droite en face d'elle. Elle la regarde avec haine, mais elle ne peut plus bouger alors que Blackwell la maintient en place. La blonde, qui n'a plus rien d'une blonde désormais, s'approche doucement d'elle en souriant de plus en plus largement. Root la voit faire, telle une panthère. La suite ne va pas lui plaire et elle le sent. Elle gesticule sèchement pour se dégager mais Lambert la décolle du mur et la jette au sol au pied du canapé. L'interface y atterrit durement face et ventre contre terre dans un bruit sourd. Martine ne s'occupe pas d'elle et reste focalisée sur sa victime. Quand elle n'est plus qu'à deux centimètres de son visage, elle claque des doigts et Jeff lâche Shaw avant de s'éloigner. Il décide de regarder ailleurs, ça ne le concerne pas.
Sameen tente de lui lancer un coup de tête mais Martine lui enserre le cou d'une main de fer et la re-plaque violemment contre le mur. Elle ne serre pas assez pour que Shaw suffoque mais elle ne peut plus bouger. Mais elle ne bouge pas de toute façon et ne dit rien, luttant déjà contre les serre-câbles bien trop serrés autour de ses poignets. Martine ne prononce pas un mot et attend en l'observant. La satisfaction que Sam lit sur son visage l'écœure par avance. Au premier gémissement de douleur étouffé qu'elle entend, Shaw se tourne vers Lambert qui appuie avec son pied sur l'épaule fraichement démise de Root.
- Où est-elle ? demande-t-il simplement.
Mais Root ne répond pas, se contentant de jeter un regard noir de colère dans le vide face à elle. Il appuie plus fort sur son épaule mais ni un mot ni un cri ne lui échappe. Jeremy se tourne vers Sameen. Il repose sa question mais elle non plus ne répond pas. Lambert s'apprête à prendre son élan pour lancer un coup de pied dans l'épaule de Root quand…
- Attends, sourit Martine en l'arrêtant dans son geste. J'ai une bien meilleure idée pour les faire parler et elle est…
Elle se tourne vers Shaw qu'elle tient toujours, et se passe la langue sur les dents avant.
- … bien plus appétissante, finit-elle.
Sameen ne bronche pas. Elle a compris. Root aussi, elle blêmit à une vitesse folle.
- Relève-la, ordonne Martine sans quitter Sam des yeux. Je veux qu'elle voie bien.
Root est redressée et Jeff la maintient fermement en place. L'interface déglutit mal alors que la blonde se tourne vers elle, armée d'un sourire méchant.
- Dis-moi où est ta sale gamine, siffle-t-elle joyeusement, ou tu vas avoir un bref aperçu de comment je m'occupe bien de Sameen.
Mais l'interface ne dit rien. Elle et Shaw s'observent et se transmettent par ce simple regard tout le courage nécessaire pour résister au pire de ce qui va leur arriver. Root se retient de pleurer et Sam se retient d'hurler. L'interface pourrait tout supporter mais pas ça. Elle pourrait supporter sans broncher qu'on la torture sous ses yeux, mais ça… Sam avait raison, c'était personnel, ça les atteignait toutes les deux et ça n'avait rien d'une simple torture pour les faire parler, mais bien pour les détruire, elles, pour détruire ce qu'elles sont ensemble. Mais aucune des deux ne cédera à ce petit jeu. Shaw secoue imperceptiblement la tête dans un non silencieux et Root acquiesce tout aussi discrètement.
Martine sort une arme et en glisse lentement le canon le long du visage de Shaw tout en observant la réaction de Root. L'interface se débat fermement contre Blackwell qui la tient mais il ne la laisse pas se dérober. Et Martine sourit à sa réaction tout en se focalisant de nouveau sur Shaw.
- Oh, elle te l'a dit ? S'amuse-t-elle en continuant de faire glisser son arme le long de sa bouche puis de son cou et enfin le long de son ventre jusqu'à ses hanches où elle s'arrête.
Son sourire s'élargit tout du long alors que sa respiration s'accélère, enflammée qu'elle est déjà par son désir pervers. Shaw la regarde pour une fois, bien en face et pleine d'une haine noire. Martine relève son arme.
- Ouais, tu lui as dit. Vos retrouvailles ont été mielleuses à souhait, je suppose.
Shaw a l'impression de vivre un de ses cauchemars mais elle refuse de la laisser faire. Elle lui balance un genou dans le plexus solaire et Martine devient rouge de fureur sous le coup de la douleur. Mais elle ne la lâche pas, elle se colle encore plus contre elle, lui empêchant tous nouveaux mouvements, et la regarde avec fureur.
- Tu as bien conscience de ne pas marquer des points là, ma jolie ? Encore un coup de ce genre et c'est son genou que j'explose, finit-elle tout en dirigeant son arme vers l'interface.
Shaw sait que ce ne sont pas des menaces en l'air. Si elle fait quoique ce soit, c'est Root qui prendra. Et un genou explosé handicaperait à vie l'interface. De toute façon, il est hors de question de faire souffrir Root par sa faute. Elle s'immobilise donc, mais la haine et le dégout restent inscrits sur chacun de ses traits.
- Voilà, c'est mieux, sourit Martine en lui caressant d'une main le visage puis elle la laisse dans ses cheveux.
Elle pose sa tête dans le cou de Shaw et inspire à fond. Puis elle se redresse et pose les lèvres sur son oreille.
- Je sens son odeur partout sur toi, murmure-t-elle dans un souffle parfaitement audible pour tous ceux présents dans la pièce.
Root sent qu'elle va être malade mais Sameen la regarde fermement. Et elles restent campées sur leur position de tout ignorer de la suite.
- Vous avez eu une sacrée nuit, continue Martine en se redressant.
Elle lui caresse la joue.
- Tu as les yeux cernés, ma jolie. Vous avez dû en faire des trucs cette nuit…
Et elle fond sur elle pour l'embrasser. Mais Shaw se détourne. Martine ne s'en focalise pas et s'attaque à son cou où elle laisse des marques de succion et de morsure dans des gémissements dégoutants qui donnent envie à Root comme à Shaw de vomir. Sameen ferme alors les yeux et tente de faire abstraction de tout ce qui l'entoure pour se replonger dans le doux souvenir de la nuit qu'elle vient d'avoir avec Root. Elle y parvient très vite mais…
- Ouvre les yeux ou je lui mets une balle là où je pense.
La menace est immédiatement arrivée au cerveau et Shaw obéit. Mais elle ne regarde toujours pas sa tortionnaire.
- Je pensais que ça t'aurait pris plus de temps pour retourner t'envoyer en l'air avec elle, crache Martine avec mépris tout en commençant à lui déboutonner son jean, mais c'est vrai que tu devais être en manque, ma belle. Tu as dû faire avec ce que tu avais sous la main…
Cette fois, c'est au tour de Root de fermer les yeux pour ne pas voir la suite, priant pour que Shaw la pardonne de sa lâcheté. Sameen reste forte et droite alors que Martine agrippe son jean pour s'apprêter à le faire descendre le long de ses jambes. Mais Lambert la retient soudain et secoue la tête. Root sent le suspend de l'action et ouvre les yeux en déglutissant. Sameen n'a pas bougé et reste droite et froide. Martine semble à deux doigts de tirer sur Jeremy. Mais ce dernier secoue à nouveau la tête puis se penche à son oreille.
- On doit faire sortir Louisa de sa cachette, chuchote-t-il dans un murmure inaudible pour tout autre que sa collègue.
Root fronce les sourcils, elle n'entend rien mais cette messe basse l'angoisse. Elle se met pourtant à espérer un bref instant que Lambert arrête cette folle dans ce qu'elle s'apprête à faire, avant de se souvenir avec dépit et dégout qu'il ne vaut pas mieux que sa collègue. Lui aussi a violé Sameen. Il ne l'aidera pas. Jeff la tient fermement et malgré le regard dégouté et empreint de colère, de tristesse et de supplication qu'elle lui lance, il reste insensible et froid. Personne ne l'aidera, et Ariane n'est pas là… Comment est-ce possible ? L'interface se débat plus férocement encore mais Blackwell la retient toujours, appuyant sur son épaule douloureuse.
- Elle ne commettra une erreur et ne sortira que si elle les entend crier, continue Jeremy. Or, si tu la baises là maintenant, tu sais bien que ni elle ni Samantha ne diront un mot ni n'émettront un bruit.
Il se redresse et Martine lui sourit alors qu'il recule. Elle arme son flingue d'un geste sec et bruyant qui fige d'horreur la petite dans sa cachette.
- Si elles ne veulent pas parler, crache Martine à voix haute et bien plus fort que nécessaire, alors elles ne nous servent à rien et n'ont qu'à crever.
Elle attend mais Lou ne bronche toujours pas. Martine se tourne vers Root.
- On dit que dans la mort, toutes les questions de la vie trouvent une réponse, sourit-elle, hilare à Root.
Elle la vise en éclatant de rire. Et l'interface comme Sameen se figent.
- Tu me tiendras au courant, Groves, finit-elle.
Et elle tire. A côté de Root. La grande brune n'a émis aucun bruit juste un sursaut. La balle se fige dans le mur derrière elle. Mais ça, comment Louisa aurait-elle pu le savoir de là d'où elle est ? Comment aurait-elle pu savoir qu'il ne s'agit que d'un bluff ?
Le silence est complet alors que tous ont entendu un gémissement sanglotant dans la pièce. Lambert sourit en s'approchant d'elle pour la débusquer comme un petit lapin, tandis que Shaw et Root tentent encore de se dégager par des gestes violents mais inutiles.
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Louisa était répartie dans sa chambre, mais elle était incapable de se rendormir. Sa mère allait revenir de toute façon. Le bruit de la porte d'entrée qui s'ouvre lui a fait redresser la tête de son oreiller. Elle s'est tout de suite méfiée, sa mère et Shaw étaient sorties par la baie vitrée qui est encore ouverte, alors pourquoi revenir par la porte d'entrée alors qu'elles revenaient du jardin ? Ça n'était pas logique. Elle ne s'en est pas inquiétée outre mesure jusqu'à ce qu'elles entendent des murmures dans le salon. Un homme et une femme.
- RAS dans la cuisine, a-t-elle cru percevoir.
Et Louisa s'est figée pour de bon. Elle a attrapé son téléphone et mis son oreillette tout en entendant une fouille au rez-de-chaussée.
- Ariane, a-t-elle appelé dans un chuchotement terrifié. Il y a quelqu'un dans la maison.
L'IA a pensé à un nouveau cauchemar de l'enfant, ou alors à une peur due au tonnerre qui grondait mais elle a perçu sa panique. Sachant Root et Sameen en pleine conversation très tendue sur le bord de la falaise, elle n'a pas tellement pu se tourner pleinement et immédiatement sur son problème. Puis soudain, elle a perçu une conversation étrange au rez-de-chaussée. La ligne a commencé à devenir mauvaise entre elles. Peut-être l'orage, de nombreuses coupures étaient prévues.
- Cache-toi dans la ventilation, lui a-t-elle ordonné.
On ne savait jamais. Lou a obéi le plus vite et le plus silencieusement possible alors qu'un individu montait l'escalier. Elle a refermé la grille de ventilation juste à temps. La lumière s'est brusquement allumée dans sa chambre et une paire de chaussures y est entrée. Lou est restée figée telle une statue, se plaquant une main sur la bouche pour que sa respiration saccadée ne s'entende pas.
- Tu y es ? lui a demandé Ariane.
Pas de réponse.
- Louisa ? S'inquiéta l'IA.
Puis devant son silence, elle devina.
- Il y a quelqu'un dans ta chambre ? Si c'est ça, appuie sur ton oreillette.
Lou a appuyé et Ariane a perçu sa terreur. La gamine voyait encore les chaussures bouger devant ses yeux, un genou se poser au sol et le sommet d'un crâne inspecter le dessous de son lit défait, puis se relever pour se diriger vers son armoire et là aussi fouiller. Elle a mal dégluti. Il fallait prévenir maman et Shaw. Ariane a eu l'idée avant elle. Elle n'en revient pas que Samaritain ait trouvé leur cachette.
- Tout va bien, Louisa, murmure gentiment Ariane tout en prévenant Root et Shaw, je suis là et tu…
Puis plus rien. Un horrible silence. Ariane n'était plus là. Louisa a ouvert la bouche d'effroi mais n'a pas émis un son. Les chaussures sont sorties de la pièce, mais elle n'a pas bougé. Les pas se sont dirigés vers l'escalier et sont redescendus.
Louisa a entendu une discussion entre trois personnes à l'étage, elle savait que ce serait l'occasion ou jamais. Alors elle a pris son courage à deux mains, puis elle est sortie en silence de sa cachette. Elle a tout de suite reconnu les voix de Lambert et de Martine. Ça ressemblait à un de ses cauchemars. Elle était tellement terrifiée que ses jambes tremblaient en s'entrechoquant, son cœur battait la chamade et elle ne cessait de jeter des regards terrifiés dans tous les coins. Il lui fallait une arme pour se défendre, c'était la seule chose claire et à peu près sensée dans son esprit. Elle n'en avait pas, sa mère avait dit non. Mais Lou savait où elle pouvait en trouver une. Shaw rangeait l'arsenal dans sa chambre. Avec un peu de chance, ils n'y auraient pas touché durant leur fouille sommaire. Elle s'y est rendue à pas de loup tout en scrutant l'escalier. La porte de la chambre de Shaw était ouverte et la lumière allumée, elle avait été fouillée. Mais pas vidée, Lou y trouva ce qu'elle cherchait. D'abord un couteau qu'elle mit dans sa botte puis, suivant le conseil de Sameen concernant les débutants, elle choisit et arma un Glock 28. Mais de toute façon, elle ne pourrait pas s'en servir, elle n'y arrive toujours pas. Elle referme le sac contenant leur arsenal puis elle se rend de nouveau dans sa chambre où elle saisit son sac à dos. Elle le remplit le plus vite possible de ses affaires, comme la dernière fois quand elle a fui Brooklyn, car c'était sûr et certain qu'il allait falloir courir vite. Il y engouffre sa boussole, sa petite boite à musique, le Glock, son ordinateur portable, son lapin, Luciole, ses crayons de couleur, son bloc de feuilles et… Des bruits de pas remontant l'escalier l'interrompent dans sa tâche alors qu'elle tient sa poupée dans la main et son sac ouvert dans l'autre. Elle pince les lèvres, referme le sac qu'elle balance sur ses épaules et se glisse dans le conduit de ventilation. Elle sert sa poupée contre elle alors qu'elle voit des bottes entrées dans son champ de vision. Une femme. Lou croit parier que c'est Martine qui est là. Puis deux autres paires de chaussures la rejoignent. Deux hommes.
- Il y avait un lapin en peluche sur ce lit, murmure une voix inconnue.
Louisa se mord fortement la lèvre pour se retenir de se traiter à haute voix de sombre idiote. Mais jamais elle n'aurait pu l'abandonner ici. Ariane est toujours aussi absente que sa mère et Shaw. Et elle, elle est coincée dans un conduit de ventilation avec trois tueurs fous à lier à trois pas d'elle. Comment a-t-elle pu se retrouver dans une telle situation ?
- Louisa ? A appelé Martine. Allez, sors de là, ma mignonne.
Mais elle n'a pas bougé. Elle les a vus retourner toute la pièce dans un désordre incroyable. Elle s'est éloignée en rampant en silence dans le conduit pour atterrir devant la trappe se trouvant dans la cuisine.
- Ariane ? A-t-elle appelé dans un souffle de supplication.
Mais personne ne lui a répondu. Elle a sorti son téléphone de sa poche pour tenter d'appeler sa mère mais la communication n'est pas passée. Des pas sont soudain redescendus de l'escalier et comme dans une vision d'horreur, elle a entraperçu Lambert à travers le coin inférieur de la grille. Il tournait la tête dans tous les sens à la recherche de quelque chose.
- Le téléphone émet encore de cette pièce ? demanda-t-il.
Samaritain lui confirma dans son oreillette et Louisa s'empressa d'éteindre le téléphone tout en retirant la batterie et la carte SIM, fourrant le tout dans la poche avant de son sac. Lambert s'immobilisa. Un court silence s'ensuivit puis un sourire éclaira son visage alors qu'il soupira bruyamment.
- C'est très intelligent ça, Louisa. Comme ta cachette d'ailleurs…
Dire que la nuit a été longue et horriblement angoissante serait un euphémisme. Louisa les a entendus depuis sa cachette fouiller les lieux mais elle ne voit presque rien avec la grille. Elle n'ose pas respirer, encore moins bouger. Ils savent qu'elle est là. Lambert l'appelle, lui parle beaucoup et elle en tremble de terreur. Il lui assure qu'il ne lui en veut pas pour le coup de couteau, qu'il ne lui fera aucun mal, que Samaritain lui a demandé de l'amener dans un bel endroit où elle sera très heureuse. Du pipo tout ça ! Lou angoisse à en mourir alors que les heures s'étirent lentement sans qu'elle n'ait de repères.
Puis un silence s'installe, comme s'ils étaient partis, mais elle ne sort pas et n'émet toujours aucun bruit. Où sont-ils ? Que font-ils ? Elle ne voyait rien de là où elle était. Elle ne pouvait pas savoir que l'embuscade pour attendre le retour de sa mère et de Shaw se préparait. Et de toute façon, elle, elle ne pouvait rien faire pour les prévenir ni pour s'enfuir. Son seul espoir résidait en sa mère et en Shaw. Il fallait qu'elles reviennent parce qu'elle, elle ne peut rien faire du tout.
Elle a su que c'était le matin grâce au chant des oiseaux. Le silence était toujours complet. Puis un bruit de bagarre s'est soudain fait entendre et elle a entendu Lambert saluer sa mère. Un bruit sinistre, et un hurlement de douleur. Louisa s'est bouché les oreilles avant de se forcer à être forte. La vérité s'est imposée à elle. Sa mère était tombée, désarmée. Louisa est remontée via la ventilation à l'étage. Il faudrait plus qu'une arme à sa mère et à Shaw contre eux trois. Elle a atterrit en silence dans la chambre tout en commençant à armer deux autres Glocks. Des pas de course dans l'escalier lui font tourner la tête. Elle n'a plus le temps pour charger la deuxième arme et elle repart dans sa cachette. Elle a entendu un nouveau cri en bas. De rage cette fois. Un choc sourd. Une nouvelle bagarre. La voix de Shaw répondant à Martine. Puis l'ordre de Lambert d'arrêter où il ferait du mal à quelqu'un. Elle descend de nouveau dans la cuisine. La suite ne lui a pas été très claire, puis ensuite pas du tout audible. Soudain Martine parlant à sa mère et lui tirant dessus. Et cette fois, elle n'a pas pu rester de marbre, revivant la scène de son cauchemar quand elle était enfermée dans ce placard dans l'immeuble du Bronx. Elle a posé sa main sur sa bouche pour étouffer son sanglot. Mais trop tard.
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Lambert observe le plafond puis son regard tombe sur la grille dans le coin du mur de la cuisine. Et il éclate de rire. Elle est dans la ventilation. Cette gamine avait plus d'un tour dans son sac, il devait bien l'avouer. Il s'approche de la zone où il a entendu son gémissement et il tape deux fois avec le plat de sa main sur le conduit.
- Bonjour Louisa.
Et la gamine sait qu'elle est perdue. Elle détale à quatre pattes le plus vite possible vers le conduit menant vers l'extérieur. Cette fois, elle n'est pas discrète du tout et Lambert se guide au bruit qu'elle fait pour la suivre.
Louisa donne un coup de pied sec pour faire sauter la grille de la ventilation et elle saute, atterrissant dans l'herbe trempée. Elle glisse sur cette dernière alors qu'elle se met à courir le plus loin possible. Elle parcourt à peine trois mètres vers la forêt avant que Jeremy ne la rattrape. Elle tombe au sol alors qu'il la fait tomber et appuie de tout son poids pour l'empêcher de bouger.
- Non, supplie-t-elle en lâchant un sanglot.
Il la relève en un éclair sur ses pieds.
- Non, non, non, murmure-t-elle, apeurée en se débattant.
Il lui maintient fermement les bras dans le dos mais ne lui fait pas de mal. Pire, il l'enlace contre lui.
- Doucement, doucement, lui murmure-t-il à son oreille. Reste calme. Ne vas pas par-là ! Finit-il d'un geste de la tête indiquant la forêt où elle a voulu disparaitre.
Louisa sent son sourire dans sa voix bien qu'elle ne le voie pas, il la maintient de dos contre lui. Il empeste une eau de Cologne cher. Elle tente désespérément de lui échapper en gémissant sur le coup de l'effort qu'elle fournit pour se défaire de son emprise. Mais Lambert ne la lâche pas et l'entraine vers la baie vitrée.
- Calme-toi, tout va bien maintenant.
Mais Louisa ne se calme pas. Et Samaritain ordonne à Lambert de se stopper avant d'entrer dans le salon, puis il l'appelle. Jeremy porte le téléphone à l'oreille de la petite. Cette dernière se fige dès qu'elle l'entend. Une voix étrange, froide et dérangeante qui la paralyse un instant sur place.
- Bonjour Louisa, murmure l'IA. S'il-te-plait, écoute-moi. Je ne te veux aucun mal, bien au contraire. Je sais que nous n'avons pas débuté sur de très bonnes bases, toi et moi, et je m'en excuse sincèrement. Mais je veux juste te parler pour le moment.
Lou secoue la tête négativement en gémissant de colère et tente de nouveau de se dégager de l'emprise de Jeremy. Mais Samaritain poursuit, imperturbable.
- Si tu continues à te débattre, je demanderai à un de mes agents de frapper Shaw, ensuite ce sera ta mère. Et si tu ne calmes toujours pas, je peux faire bien plus que de faire en sorte qu'elles prennent de simples coups.
La petite respire vite et n'arrive pas à se calmer. Elle tremble comme une feuille et le simple fait de déglutir, renforce son impression d'étouffer. Et Samaritain sait qu'il la tient alors qu'elle est figée sur place, pour de bon, suite à ses paroles.
- Ne m'y oblige pas, s'il te plait, finit-il en s'adoucissant. Je ne veux faire de mal ni à toi ni à elles. Tiens-toi tranquille et tu resteras avec ta mère. Tu pourras ainsi voir que je tiens mes promesses et que je ne fais de mal à personne.
Elle sent une larme lui échapper et couler sur sa joue mais elle se mord la lèvre inférieure pour se retenir de dire quoique ce soit et surtout de supplier. Surtout ne pas les supplier. " C'est un cauchemar, se murmure-t-elle dans sa tête, tu vas te réveiller et tout sera bientôt fini. C'est juste un autre mauvais rêve ! Réveille-toi ! Réveille-toi, Lou ! ".
- Je sais que tu as peur, continue Samaritain. C'est tout à fait normal. N'importe qui aurait peur à ta place, mais tout ira bien, ne t'inquiète pas. Je te promets que si tu es sage, tout le monde ira très bien.
Lambert range son téléphone et observe un vague instant Louisa. Elle semble pétrifiée sur place, morte de peur, mais elle ne bronche plus. Il la pousse calmement vers le salon et elle se laisse faire sans un geste et sans un bruit. Elle tremble comme une brindille mais elle prend quand même le temps d'observer la pièce. Sameen est tenue par Martine contre le mur, et sa mère au milieu du salon par un homme qu'elle ne connait pas. Lambert l'amène près de Root comme le lui demande Samaritain. Rien ne servait de terroriser d'avantage la petite, elle serait calme tant qu'on la laissait avec une personne en qui elle avait confiance pour l'instant. Samaritain ne veut pas qu'elle le déteste d'emblée, il allait se montrer gentil et compréhensif avec elle. Sa mère serait l'instrument parfait pour amener Louisa à rester sage et calme. Pour le moment en tout cas, car après, Samaritain ne voulait Louisa que pour lui tout seul. De plus, Root n'aurait pas une bonne influence sur elle pour ce qui est de la relation qu'il souhaite construire entre lui et la petite.
Lou la regarde, apeurée puis soudain elle s'immobilise. Root lui lance un air sévère. Et la gamine comprend, ce n'est pas le moment de flancher.
- Parfait, murmure Lambert, on peut y aller maintenant.
- Hum, minaude Martine dans l'oreille de Shaw. Dommage. Mais ça n'est que partie remise, ma chérie.
Elle s'écarte d'elle, bien décidée à la trainer au sol comme un sac jusqu'à leur voiture s'il le faut. Lambert se tient encore derrière la petite qu'il agrippe par les épaules. Louisa reste focalisée sur sa mère. Cette dernière la regarde en lui faisant de petits signes de tête discrets. Lou suit leur destination, à savoir Lambert. Mais elle ne comprend pas tout de suite. Sa mère insiste et lui fait soudain un clin d'œil et Louisa se souvient de ce que Sameen lui a appris. Elle jette soudain simultanément un petit cri de guerre et un coup de pied à Lambert dans l'entrejambe. Elle a frappé le plus fort possible, et il tombe au sol en gémissant de douleur tout en la lâchant. Et elle enchaine par un coup de poing dans le ventre qui l'envoie durement au sol. Elle l'observe, sidérée et fière d'être parvenue une nouvelle fois à l'envoyer au sol. Root réagit au premier coup de pied lancé par Louisa, exactement au même moment, alors que Blackwell est trop sidéré par l'intervention de la petite fille pour comprendre ce qui lui arrive. Il jette juste un vague coup d'œil à Root quand il l'entend rire suite au premier geste défensif de sa fille.
- Ah, les femmes, lui sourit-elle avant de le frapper dans le genou.
Il tombe à terre sous le coup de la douleur et elle le frappe en plein visage. Elle sent un craquement quand elle lui brise la mâchoire inférieure. Et il hurle de douleur en se la tenant, se tordant au sol. Il saigne horriblement mais Root s'en rend à peine compte. Louisa a sorti un couteau de sa botte et la libère du serre-câble. Elle agrippe la main de sa fille et coure vers la baie vitrée. Martine n'a rien pu faire pour aider ses deux collègues, maintenir Shaw en place lui demande un trop grand effort. Sameen ne peut pas la frapper avec les mains. Mais il lui reste la tête. Le premier coup de pied de Louisa a pris tout le monde de court alors qu'un certain calme régnait dans la pièce depuis son entrée entre les mains de Lambert. Le cri de guerre et le geste défensif de la petite ont surpris même Martine qui a enfin tourné la tête vers elle, alors qu'une minute auparavant, elle a superbement ignoré son entrée, restant focalisée sur Sam. La diversion a enfin pu permettre à Sameen, restée si stoïque à toutes les attaques de Martine depuis qu'elle a menacé de la prendre devant Root, de répliquer. Elle lui a envoyé un nouveau coup de tête que la garce n'a pas évité. Martine a reculé de trois pas, de nouveau un peu sonnée. Et quand elle a repris contenance, Shaw lui fonçait dessus tête la première tel un bélier. Elle l'a percutée au niveau de l'estomac et Martine en a eu le souffle coupé et a atterri au sol pour de bon. Mais Shaw aussi, entrainée dans son élan. Elle se relève vite aussi vite que possible malgré son mauvaise équilibre avec deux mains liés dans le dos, pour se diriger à la suite de Root et de sa fille. Mais elle s'étale soudain de tout son long au sol quand Martine la retient par les chevilles. Sameen tourne vivement un visage inexpressif vers le sien, bouillant de colère.
- Tu ne t'en iras que lorsque je te le dirai, crache-t-elle furieuse.
- SAMEEN, hurle Root en courant déjà pour venir l'aider.
- DEGAGE, SAUVE-TOI, lui ordonne Shaw en voyant Lambert et Blackwell se relever.
L'interface ne veut pourtant pas la laisser et lui agrippe les poignées pour l'aider à se relever, mais Martine tient fermement ses chevilles et Shaw a beau tenter de lui donner des coups de pied, elle n'arrive pas à se dégager. Elle entraperçoit les deux hommes debout maintenant et elle se tourne vers Root.
- COURS, ALLEZ, TIRE-TOI. COURS ! MAINTENANT !
Et Root la lâche à regret, se promettant de revenir la chercher. Elle fonce vers la baie vitrée où Louisa l'attend comme tétanisée. Root l'agrippe sans ménagement et la tire à sa suite. Puis elles s'enfuient vers la forêt.
- Attrapez la gamine, ordonne Martine aux deux hommes sans lâcher sa prise sur Shaw.
Elle les voit foncer à leur suite. Ils ont intérêt à ne pas échouer ou elle les tuera elle-même. Elle se focalise sur Sam qui se débat férocement. Et malgré la situation, elle sourit, elle ne l'a que pour elle. Enfin ! Elle agrippe son arme plus fermement et lui lâche une demi-seconde une cheville pour prendre son élan avec son bras. Et elle la frappe durement au crâne avec la crosse. Le coup envoie une douleur fulgurante dans tout le visage de Sameen et lui ouvre la pommette gauche. Sam sent sa tête tomber à terre alors qu'elle est sonnée, ainsi que le sang couler sur son visage, et elle cesse un instant de se débattre. Martine en profite pour lui agripper les hanches et la tirer en arrière vers elle.
- Viens ici, toi, susurre méchamment sa pire ennemie en la faisant glisser au sol vers elle. Tu n'iras nulle part tant que je ne me serai pas occupée de toi.
Shaw grogne de douleur et tente sans succès de se relever. Elle est trop sonnée et elle tombe de nouveau à terre. Martine se relève pour la voir ramper au sol tel un ver de terre qu'on aurait coupé en deux et qui se tortille encore pour s'en sortir. La réaction de l'ancien marine la fait franchement sourire par son ridicule. Elle ne lui échappera pas. Elle la suit doucement quelques secondes et finit par poser un pied sur son dos pour l'immobiliser. Elle se penche à genoux vers elle et lui agrippe d'une main ferme sa chevelure poisseuse de sang pour lui relever la tête et croiser son regard.
- Et tu ne t'en iras que lorsque j'aurais décidé de te tuer, finit-elle en reclaquant sa tête ensanglantée au sol alors que Shaw perd conscience.
Elle la retourne sur le dos et se positionne à califourchon sur elle en lui bloquant le bassin et les cuisses qu'elle lui écarte sèchement. Elle admire un vague instant ce corps dont elle a été privée depuis un mois, avant d'en caresser chaque courbe. Elle a repris du poids, Shaw n'est plus aussi maigre que la dernière fois qu'elle l'a vue. Et c'est plutôt agréable, au visuel comme au toucher.
- Finalement, dit-elle joyeusement en s'allongeant contre elle, on ne va pas attendre, ma belle.
Et elle fond sur elle, mais pour une fois, elle décide de prendre son temps. Elle veut que ça dure et que Shaw s'y perde. Ses baisers sont de plus en plus rudes et insistants tout comme ses soupirs. Ses mains glissent durement et sans douceur sous sa chemise et se frottent sur sa peau et elle commence à gémir. Mais Sameen ne lui donne rien. En fait, elle est trop sonnée pour ça, elle croit juste entendre vaguement Root l'appeler dans son oreille et Ariane aussi. Ce n'est pas trop tôt pour cette dernière d'ailleurs. Les limbes de la douleur et de l'inconscience la quittent légèrement et elle sent quelqu'un s'agiter contre elle. Elle gesticule un peu en reprenant pleinement conscience pour s'apercevoir de ce que l'autre a bien l'intention de lui faire. Elle refuse de la laisser faire sans réagir une fois encore. Mais Martine continue, bien décidée à la faire céder. Elle lui sourit quand elle la sent bouger alors qu'elle comprend que sa victime est en train de pleinement reprendre conscience. Martine grogne d'un plaisir anticipé et Shaw est à l'écoute de tout ce qui peut l'aider à se sortir d'une telle situation. Elle est attachée, au sol, écrasée par un poids mort, avec l'impossibilité de bouger presque totale. Bilan : pas brillant. Il va lui falloir un coup de main et…
- Hum, lâche-t-elle contre toute attente.
Le ton est neutre presque ennuyé mais Martine sourit encore plus. Ça, elle ne s'y attendait pas. Puis plus rien. Si Shaw a pu lui lâcher ça, elle peut lui donner bien plus. Mais seul le silence s'ensuit. Elle se redresse et caresse son visage avec une douceur malsaine en la regardant bien dans les yeux.
- Tu n'as pas à avoir peur ou honte. Personne ne te comprendra jamais comme moi. Oublie-la, reprend-toi ! Toi et moi. C'est ça le meilleur, le reste ne vaut rien. Je suis tout ce que tu n'as jamais désiré.
Shaw la regarde, abasourdie d'entendre un tel discours. Elle est folle. Complétement folle. Rien de nouveau ni de surprenant. Sauf que Martine ne l'a jamais regardée ainsi, jamais aussi sérieusement. Elle ne joue pas à cet instant et ça perturbe grandement Shaw. Cette tarée croit à son discours. Elle n'a jamais été aussi explicite dans ce qu'elle voulait d'elle qu'à cet instant précis, elle ne dit pas ça juste pour la pousser à bout. Elle le pense vraiment. " Oh, merde ! " réalise Shaw avec horreur. C'est encore pire que ce qu'elle croyait et la suite du monologue ne la rassure pas plus.
- Tu peux rester dans le déni pour le moment mais ton corps…, soupire la folle déjà complétement excitée alors qu'elle glisse avec une délicatesse, que Shaw ne lui connait pas, une main dans son pantalon déjà déboutonné. Ton corps, lui, il sait. Il reconnait en moi son maitre.
Shaw gesticule pour se dégager de son emprise, en vain. Elle s'attend à tout instant au pire, à l'habituelle douleur accompagnée de l'intense humiliation et du réveil de la haine en elle. Sauf que Martine ne la prend pas. Pas encore. Ça aussi, c'est nouveau. Et Sam est encore plus perplexe. A quoi joue-t-elle ? Son petit manège pervers vient de prendre un nouveau tour que Shaw ne comprend pas. Et ne pas comprendre à l'heure actuelle est un grave problème car ça signifie qu'elle contrôle encore moins les choses qu'avant. L'ancienne blonde caresse avec patience et attention ce qu'elle désire tant obtenir, tout en lui caressant les cheveux de son autre main.
- Je t'emmènerai loin d'ici, loin d'elle, continue-t-elle en posant ses lèvres dans son cou pour y apposer sa marque. Tu ne seras qu'à moi.
Shaw secoue la tête et l'autre relève la tête pour la voir faire tout en lui affichant clairement son mépris et sa haine. Mais Martine lui sourit encore plus. La réponse de Shaw est au-delà de ses espérances, elle entre totalement dans son rôle de victime résistante qu'elle va pouvoir joyeusement rendre docile pour la soumettre à son désir. Tout se passe comme elle l'avait prévu, rêvé même. Et en plus, elle a le temps. Tout son temps. Elle se rallonge contre elle, elle veut la sentir contre elle, avec elle. Elle veut sentir sa chaleur, son odeur et surtout elle veut sentir son corps trembler sous le sien quand elles vibrent à l'unisson.
- Il n'y a rien de différent, susurre-t-elle en posant ses lèvres sur son oreille droite. Sauf ça, bien sûr, mais tu l'auras remarqué, rit-elle en se redressant pour pointer ses cheveux teintés.
Shaw la regarde avec haine.
- Ça ne te rendra pas moins conne, siffle enfin Sameen qui ne peut plus se retenir.
Il faut qu'elle la fasse taire. Martine ne la quitte pas des yeux. Contre toute attente suite à sa provocation insultante, elle ne la frappe pas, pire elle lui caresse de nouveau tendrement le visage. On dirait qu'elle ne la voit pas, qu'elle ne voit pas la haine et le mépris que lui balance Sameen en pleine face. Et la petite brune comprend que c'est en effet le cas, cette perverse est à fond dans son fantasme et Sameen n'est qu'un objet pour les satisfaire. Martine permet à sa langue de s'aventurer dans chaque repli de son oreille. Elle y lâche de nombreux soupirs et des gémissements de plus en plus crescendo alors que parallèlement sa main s'active avec de plus en plus de force entre ses jambes qu'elle lui maintient fermement et douloureusement écartées avec ses genoux qu'elle enfonce dans ses cuisses. Son autre main a atterri sur ses seins en dessous de sa chemise et Martine sent qu'elle va perdre tout contrôle et toute retenue dans quelques secondes pour la prendre. Sauf que pour une fois, elle est attentive à Sameen et cette dernière est loin d'être dans le même fantasme qu'elle, et ça, Martine est encore assez lucide pour s'en apercevoir. Mais n'est-ce pas aussi ce qui lui plait tant ? Elle sourit encore plus sans cesser ses caresses et ses gémissements. Elle aura tout le temps plus tard pour contraindre Sameen à lui céder. Tant pis pour aujourd'hui.
Shaw ne se débat pas, elle refuse de lui donner ce plaisir qui l'encouragerait encore plus, elle tente juste pendant les quelques minutes suivantes de fermement se défaire des liens qui lui meurtrissent et lui emprisonnent les mains dans le dos. Elle reste en contact en parallèle. Pourtant elle ne peut pas rester silencieuse, elle n'a pas le choix pour s'en sortir, pour qu'elles s'en sortent toutes.
- Oui, lui répond Shaw dans un souffle enragé.
- Hum, soupire Martine dans son baiser, j'adore quand ce mot sort de tes lèvres avec moi.
- Encore deux minutes et c'est bon, hargne Shaw en serrant les dents, j'y suis presque.
Martine éclate de rire. Elle se redresse et la regarde, ravie. Shaw a l'air très motivée aujourd'hui. Aveuglée par sa folie et son désir, elle ne se rend pas vraiment compte de ce que dit Shaw, ni à qui elle parle en réalité.
- Moi aussi j'y suis presque, lui murmure-t-elle. Je ne t'ai pas encore connu si empressée, ma belle. Mais ne t'inquiète pas, je ne vais pas t'accorder que deux malheureuses minutes. On a tout notre temps, finit-elle en l'embrassant sur les lèvres.
Shaw pince ces dernières sans se dégager alors qu'elle est concentrée sur sa tâche. Elle ferme les yeux pour ne plus la voir. Elle sent le sang couler sur ses poignets. La délivrance n'est peut-être pas loin, si seulement elle pouvait faire passer ce maudit pouce dans la menotte. Pendant ce temps, Martine accentue caresses et soupirs. Elle décide de passer aux choses sérieuses, elle n'a plus envie d'attendre et elle fait glisser le pantalon de Shaw jusqu'en dessous de ses fesses. Sam soupire de contrariété. Elle vient de réparer son bras, et elle va de nouveau devoir se déboiter un doigt. Et une mauvaise nouvelle accroit encore sa frustration et sa colère, elle ne va pas pouvoir venir l'aider en fin de compte. Fais chier ! Elle ouvre les yeux avec colère et ils se posent directement sur le coin du plafond. Elle a soudain une idée. Et elle se décide.
- Fais tout sauter.
Shaw entend sa surprise, son incrédulité. Une bagarre qui se poursuit avec un homme, que dire une ordure, qu'elle reconnait trop bien. Et puis une troisième voix. Mais qu'est-ce qu'elle fout là, elle ? Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? Que se passe-t-il dehors ? Son impuissance amplifie sa colère. Et ces foutus menottes qu'elle n'arrive pas à enlever… Elle secoue plus violement ses mains en tirant dessus.
Et pendant ce temps, Martine perd complètement la tête à l'entente des mots qu'elle a prononcés et qu'elle lui croit adressés.
- T'inquiète pas, je vais te sauter, ma chérie ! En accentuant la pression avec ses hanches. Tout de suite !
Elle égare ses mains, sa tête et sa bouche partout sur son corps qu'elle n'a même pas encore complétement dévêtu. Peu importe que Shaw renie son désir pour elle, celui de Martine est en train d'exploser en corrélation avec sa respiration. Ni tenant plus, elle se jette sur elle et découvre le plus de zones possibles de son corps emprisonné dans bien trop de tissus à son goût et qu'elle finit par déchirer avec rage en ce qui concerne le chemisier dont tous les boutons sautent.
- Te presse pas surtout, murmure Shaw en se débattant contre les menottes.
Mais rien ne cède. Elles sont tellement serrées que même en se déboitant un doigt ou même plusieurs, elle ne parviendra pas à se dégager. Son combat acharné n'a permis que de les enfoncer dans la chair de ses poignets.
- Je t'ai promis tout de suite, soupire Martine en glissant un doigt sur chaque élastique de son sous-vêtement qu'elle s'apprête à faire glisser. Mais plus tard, je prendrais tout mon temps, je te le promets.
Mais Shaw ne l'écoute pas. Et l'autre s'en fout.
- Non ! Claque Shaw.
- Oh que si, chante la blonde en s'attaquant à son cou.
Ses mains finissent de la déshabiller et elle est prête à céder enfin à son désir.
- Tu es sourde ? Enrage Sameen.
- Tu sais bien que je ne perds pas une seule occasion de t'entendre. Surtout pour ça.
Elle la caresse doucement une dernière fois et s'apprête à prendre possession de son corps. Mais…
- Je m'en fous, elle aussi elle risque d'y passer, hargne soudain Sameen.
Martine fronce les sourcils et sort de son doux fantasme. Elle interrompt tout mouvement alors que ses seins sont à portée de ses lèvres. A qui parle-t-elle ? Mais Shaw s'est de nouveau tue et reste résolument tournée vers le plafond. Martine décide d'ignorer son interruption pour reprendre là où elle s'est arrêtée en ce qui concerne sa bouche alors que sa main retrouve très vite l'objet de son désir. Elle patiente une seconde pour admirer ses seins. Ils sont comme elle s'en souvient, comme elle les aime. Ils sont enfin à elle, mais…
- Ça va aller, je te promets. Fais tout sauter MAINTENANT, enrage Shaw.
Martine se redresse cette fois-ci sortant totalement de son délire avec fureur. Et elle la regarde sans comprendre, puis elle remarque son oreillette. Mais c'est impossible, impossible avec le brouilleur. Et elle est encore plus perplexe. Mais elle n'a pas le temps de réagir ni de faire un geste. Elle se relève juste d'un bond quand elle entend une série de bip, et elle baisse la tête pour voir Sam rouler en boule sous la table basse du salon.
- Mais qu'est-ce que…
Elle ne finit pas. Le boucan qui s'ensuit lui défonce un tympan. Elle hurle et se prend tout dans la figure alors qu'elle tombe dans le néant. Shaw n'a pas émis un son. Elle attend de sortir ou de mourir dans ce cataclysme.
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Le premier réflexe de Louisa fut de lui tendre les deux armes chargées. Le second fut de courir plus vite encore. Elles s'enfoncent dans la forêt et se cachent en embuscade derrière un arbre. Ils seront bientôt là. Root ne pense qu'à Shaw et n'arrive pas à se concentrer. Elle l'a laissée en arrière, elle l'a laissée seule avec cette malade. Elle doit repartir la chercher. Elle doit trouver une solution, un plan, il lui faut Ariane. Où est Ariane ? Elle s'apprête à faire volte-face, à foncer, à tous les tuer quand Louisa la retient par le bras.
- Maman, lui chuchote-t-elle en pointant quelque chose à sa gauche.
Root suit la direction indiquée et elle le repère soudain. Le brouilleur est collé sur le tronc d'un arbre, et il n'a rien de discret, blanc avec des iodes clignotants. Root sourit.
- Si jamais on s'en sort, fais-moi penser à te dire merci surtout, Lou.
- Rien ne presse, tu sais, lui rétorque Lou avec le même sourire que sa mère.
Un brouilleur. La voilà la clé du problème et elle tire dessus, net. Ariane revient à son oreille à la vitesse de l'éclair. Root écoute son exposé de la situation puis elle se tourne vers Louisa.
- Cache-toi. Je vais les prendre par surprise.
La gamine acquiesce et s'enfuit. Elle a une idée, une bonne idée même. Root sait que son coup de feu va les attirer. Elle attend en embuscade et se tient prête.
Lambert et Blackwell voient la petite s'enfuir entre les arbres. Jeremy sait que sa mère n'est pas loin. Il fait un signe discret à Jeff qui poursuit Louisa. Il se réserve l'interface.
Lambert s'approche doucement de l'arbre où il pense la débusquer. Il marque un temps d'arrêt et fait brusquement face, arme au poing. Mais Root n'est pas là. Il tourne son regard dans tous les sens, perplexe.
- Localisation ? demande-t-il stupidement.
- Pensez-vous vraiment qu'il y ait des caméras au milieu de ces bois, monsieur Lambert ? S'agace Samaritain. Soyez assez aimable pour faire votre travail à l'ancienne. Enfin si vous y parvenez encore…
Le ton est plus que menaçant et Jeremy déglutit mal en ravalant la colère de son humiliation.
- Trouvez-la, claque Samaritain.
Il avance de nouveau prudemment mais tous les troncs où il pense la débusquer ne cachent rien ni personne.
Root n'était pourtant pas loin et l'observe à la dérobée. Elle change d'arbre peu à peu et sans un bruit pour se rapprocher de la maison, de Shaw. Elle a envoyé Lou se cacher. Elle aurait dû lui dire de ne pas aller trop loin. Mais la panique qu'elle ressent n'a pas été idéale pour ce détail qu'elle devrait savoir maintenant, à savoir que Louisa ne pense pas comme un agent. Mais l'interface se console en se répétant que sa fille est maligne. L'angoisse ne la quitte pourtant pas avec cette simple pensée. Lambert est seul. Elle réalise avec horreur que Blackwell cherche Louisa. Sa fille. Seule. Face à ce taré. Mais Lambert aussi est seul, et il est très à cran. Elle décide de jouer un peu, elle aussi. Elle tire sur le tronc d'un arbre proche de lui et elle l'entend trébucher au sol en jurant.
- Fais pas dans ton froc, Lambert, crache-t-elle avec hargne. Ce serait dommage pour ton costume.
Pour toute réponse, il tire quatre coups sur le tronc d'un arbre à six mètres d'elle. Et elle sourit en secouant la tête.
- Ariane, chuchote-t-elle, mets-moi en contact avec Louisa et Shaw.
- C'est fait.
- Lou ?
- Je suis en haut d'un arbre. Je le vois.
- Ne tente rien, je règle le compte de Lambert et je suis à Blackwell ensuite.
- Pas la peine, je vais m'en charger, sourit Louisa.
- Non, tu…
- Root, fais-lui confiance, elle a une bonne idée, plaide Ariane.
L'interface étouffe un juron tout en observant à la dérobée Lambert s'approcher d'elle.
- Ok, lâche-t-elle. Mais rien de stupide, Louisa.
- Promis.
Elle change à nouveau d'arbre sans un bruit et elle se plaque contre un nouveau tronc plus loin.
- Sameen ?
Pas de réponse, mais des bruits écœurants qui l'informent bien sur ce qui peut se passer. La rage menace de la submerger mais Root souffle profondément et parvient à rester calme.
- Tiens bon, j'arrive, Sameen.
Et elle fait volte-face précisément au moment où Jeremy arrive enfin devant elle et la braque. Tous deux se retrouvent surpris de se trouver ainsi face à face. Root est la plus rapide à réagir et tire sur Lambert au moment où il se réfugie de nouveau derrière le tronc, égratigné à l'épaule.
- Ecoute, Root, lui murmure-t-il le souffle court en rechargeant son arme, tout ce que je veux c'est vous ramener, toi et Louisa, chez Samaritain. Je te promets qu'aucun mal ne vous sera fait.
- Va savoir pourquoi, sourit Root, mais je ne te crois pas.
Lambert rit.
- On est pareil, toi et moi, tu sais ça ?
- Ah non, rit Root, surement pas. Je ne voudrais pas avoir ta tronche, surtout maintenant que Louisa t'a arrangé le portait. Ça fait quoi de s'être fait avoir deux fois par surprise par une petite fille, hein ?
Il ne répond pas et fulmine. Elle contourne doucement l'arbre alors qu'elle l'entend aussi se déplacer, beaucoup moins discrètement qu'elle. On dirait qu'il s'évertue à piétiner chaque brindille. Ils tournent ainsi autour du tronc. Puis Root s'en éloigne.
- Tu sais finalement, je te trouve plutôt ordinaire.
- Moi je trouve toujours que tu n'es qu'un laqué.
Lambert est sur le point de lui répondre quand un hurlement déchire la forêt. Et il panique. Louisa. Si jamais il est arrivé quelque chose à Louisa… Samaritain le tuera. Il tire plusieurs fois au hasard, balayant l'endroit où il suppose qu'elle se camoufle, tout en fonçant à travers les arbres pour se diriger vers le raffut, abandonnant complétement Root. Il voit Jeff s'enfuir de manière désordonnée entre les arbres, hurlant comme un dément et faisant de grands moulinets avec les bras pour chasser un nuage de guêpes ou d'abeilles lui tournant autour. Mais pas de Louisa. Lambert reste un instant figé de surprise et observe Blackwell descendre en courant une forte pente de verdure. Il finit par se jeter dans un petit ruisseau où il s'immerge et les abeilles se dispersent. Lambert l'a suivi et l'agrippe pour le sortir de force de l'eau.
- Où est la môme ? Crache-t-il furieux.
Jeff reprend son souffle et ne répond pas, complètement paniqué. De nombreuses piqûres ornent son visage, ses bras, son cou. Et Jeremy remarque autre chose.
- Où est ton arme ? gueule-t-il comme si ça allait enfin décider son collègue à sortir un mot.
Il le secoue encore plus violement face à son silence.
- Elle b'a… balanché… le did d'apeille… dans la tronsse, hargne-t-il avec difficulté sous le coup de la douleur, de la colère et de l'essoufflement. Chette chale betite berdeuse !
- Ton arme ? Aboie Lambert en le secouant encore.
Jeff le regarde surpris et sans comprendre. Et soudain, la peur s'incruste dans son visage. Lambert comprend.
- C'est elle qui l'a.
Il fait demi-tour pour courir en le plantant là. Mais où aller ? Il se remémore ce que Root a dit. "Tiens bon, Sameen, j'arrive". Et il fonce. À l'approche de la maison, il aperçoit Root courir elle aussi vers le domicile. Et il lui barre la route.
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Elle a demandé à Ariane si c'était une bonne idée, l'IA lui a confirmée que oui. Louisa a tout de suite su à quel arbre grimper. Elle y était allée deux fois, dont une avec Lionel. Elle se souvient encore de ce qu'il disait " Tu ne t'en approches pas, elles ne te feront rien ". Elle a grimpé aussi haut que possible dans l'arbre jusqu'à atteindre la hauteur de la branche voulue. Le nid fait un boucan d'enfer et grouille d'abeilles à tel point qu'il forme une grosse boule mouvante bruyante et inquiétante. Lou sait que le type l'a suivie. Elle le voit vite fouiller la zone, la cherchant derrière chaque arbre, arme au poing. Elle ne fait aucun bruit et reste statique. Elle saisit son couteau, prête à couper la faible branche qui retient le nid. Elle sourit d'avance, il allait avoir une de ces surprises. C'est à ce moment-là que sa mère l'a appelée. Elle avait voulu la stopper dans son entreprise mais Ariane a soutenu Lou dans son entreprise, au grand bonheur de la petite.
Louisa l'a laissé venir. Il s'est placé juste au bon endroit, juste sous le nid, et Lou a coupé net la branche d'un geste vif et fort. Le nid a dégringolé droit sur lui et Jeff a relevé la tête face au bruit. Il a juste eu le temps de se recroqueviller en hurlant, puis il s'est mis à courir comme un fou. Lou est redescendue de son arbre à une vitesse folle et a ramassé l'arme qu'il a lâchée à terre. Elle aussi s'est mise à courir. Droit vers la maison et sans but précis. Elle s'est juste dit qu'elle avait une arme et qu'elle n'avait pas le droit à l'erreur pour tuer Martine.
Au détour d'un arbre, quelqu'un l'a brusquement attrapée et a plaqué sa main sur sa bouche. Elle a lâché un petit cri étouffé sous le coup de la peur et de la surprise tout en commençant à se débattre avant de se détendre en voyant sa mère. Root est parvenue à la retrouver grâce à son oreillette. Louisa a eu la bonne idée de rallumer son téléphone une fois le brouilleur détruit et Ariane a pu aider Root à localiser sa fille.
L'interface a scruté les environs mais ni Lambert ni Blackwell dont les cris s'éloignent ne sont en vue. Lou a eu la présence d'esprit de courir dans l'autre sens.
Elles courent droit vers la maison.
- Sameen, tiens bon, j'arrive.
Un grognement de plaisir lui répond. Mais ça n'est pas Sameen.
- Sam, réponds-moi, panique Root. T'es avec moi ?
- Hum, lui répond Shaw en serrant les dents.
- Dans cinq minutes, mon cœur, lui promet Root en soufflant alors qu'elle court plus vite.
Elle aperçoit la maison et se tourne vers Lou. Sa fille n'a pas besoin de voir ce qui se passe dans le salon, elle a déjà bien assez de cauchemars pour toute une vie.
- Les clés de la Porsche sont sur le contact ?
- Oui, lui répond Shaw dans un souffle enragé. Encore deux minutes et c'est bon, j'y suis presque.
Root ne sait pas de quoi elle parle mais de toute façon, elle ne la laissera pas encore deux minutes avec l'autre folle. Elle se tourne vers Louisa.
- Va dans la voiture, on arrive. Tu ne bouges pas.
Lou acquiesce et fonce. Root court de nouveau vers la baie vitrée, armes aux poings quand un truc énorme sorti de nulle part entre les arbres, la percute sur la gauche et l'envoie au sol. Elle se rend compte que le truc énorme et lourd qui vient de lui défoncer le flanc gauche n'est autre que Lambert. Elle se relève d'un bond mais dans la chute, ses armes sont tombées au sol et elle n'a pas le temps de les ramasser. Un combat au corps à corps s'engage. Root charge et Lambert contre ses coups avec les bras. Il la bloque soudain et lui retient ses avant-bras alors qu'elle lui tient ses deux poignets pour l'empêcher de lui casser autre chose. Il la fait pivoter et la plaque dos à un arbre avec violence. Le coup résonne dans tout son corps et malheureusement dans son épaule abimée.
- Ça va pas le faire, sourit Lambert en tirant sur son bras à l'épaule démise.
Root serre furieusement les dents face à la douleur et lui agrippe les doigts qu'elle a lui a tordus quelques minutes plus tôt, et elle serre. Elle est satisfaite de voir son sourire glisser alors qu'il souffre enfin et elle parvient à dégager une de ses mains pour lui envoyer une droite monumentale malgré son épaule démise. Sa rage explose en elle et l'interface cogne comme une enragée sans plus rien ressentir. Jeremy a bien du mal à ne pas se laisser submerger, il lève ses bras et se défend sans parvenir à attaquer. Elle ne lui en laisse pas le temps.
- Sameen, ça va être plus long que prévu, la prévient-elle sans cesser de frapper.
- Fais tout sauter.
- Quoi ? S'étrangle Root en ralentissant la cadence de ses coups sous l'effet de la surprise.
Elle a dû mal entendre, Shaw ne peut pas lui demander de faire ça. Lambert profite de cet instant de faiblesse pour la frapper. Le coup rappelle durement Root à son problème actuel et elle recule de cinq pas. Elle lève les bras pour attaquer mais trop tard, Lambert la frappe en plein ventre, ce qui lui coupe le souffle pour la deuxième fois de la journée. Root est à genoux à terre et Jeremy a enfin la fenêtre dont il avait besoin pour sortir son arme et la neutraliser mais…
- LES MAINS EN L'AIR, hurle Louisa derrière lui en le braquant.
Et il se fige. Il se tourne lentement vers elle sans cesser de braquer Root. Et il lui sourit. Encore et toujours ce sourire que Louisa déteste tant. Elle est debout, une main tenant une arme braquée sur lui et l'autre tenant son téléphone à l'oreille pour maintenir le contact avec Ariane.
- On doit être en mode lecture en boucle, lui dit-il amusé. J'ai déjà vu ce passage.
Lou serre les dents à ce souvenir. Ce qu'il ne sait pas c'est que maintenant elle sait se servir d'une arme. Enfin pas tout à fait. Si seulement elle savait viser. Mais peut-être qu'un simple coup de feu pourrait l'effrayer, non ? Mais en même temps, si elle tire et qu'elle le surprend, son propre coup de feu pourrait partir tout seul et tuer sa mère. La gamine se mord les lèvres. Sa mère avait raison, elle n'était pas fichue d'obéir et de rester dans la voiture comme on le lui a demandé, mais ça avait été plus fort qu'elle. Elle veut aider, les aider, participer. Sauf qu'elle n'a rien d'un agent surentrainé. Sa mère ou Shaw sauraient quoi faire, elles ! Elle a voulu venir pour aider et finalement, elle a encore plus compliqué la situation. Lambert voit son air et lit son indécision. Et il sourit encore plus largement.
- Bien, s'amuse-t-il. Je crois que je maitrise la situation maintenant.
- Je crois pas, lance Root.
Le tout dure une fraction de seconde. Il se tourne vers elle, franchement surpris par son ton assuré puis il est effrayé. Et Root tire. Sa focalisation sur Louisa lui a permis de se trainer au sol millimètre par millimètre pour récupérer ses armes tombées au sol. Elle a tiré dans le ventre et Jeremy s'effondre à genoux au sol, le souffle coupé. Root lui arrache l'arme des mains et le regarde avec haine et mépris.
- Tu vas crever, Lambert, siffle-t-elle. Lentement et comme un chien, exactement comme tu l'as traitée pour lentement la détruire. Je veux que tu ressentes un tout petit peu de ce que tu lui as fait endurer. L'humiliation, la peine, la douleur et la mort. Sauf que la tienne sera tout ce qu'il y a de plus réel.
Et elle l'abandonne là en se relevant alors qu'il perd connaissance. Louisa baisse son arme en soufflant de soulagement. Elle n'a pas eu à tirer. Sa mère la lui prend des mains et se redresse d'un bond quand Sameen parle de nouveau.
- Te presses pas surtout, murmure Shaw en se rappelant à son bon souvenir.
- J'arrive, urge Root.
- Non ! Claque Shaw.
- Mais… commence Root, perplexe.
- Tu es sourde ? Enrage Sameen en lui coupant la parole.
- Non mais, Sam, si je fais ça, tu risques de…
- Je m'en fous, elle aussi, elle risque d'y passer.
- T'es malade ? Répond-t-elle à Shaw. Tu veux que je fasse exploser la maison avec toi à l'intérieur ?
- Ça va aller, je te promets.
- Mais…
- Root, fais tout sauter MAINTENANT, lui hurle finalement Shaw.
Root arrache le téléphone des mains de Lou et la plaque au sol. Puis elle appuie sur le bouton du portable. Et après, c'est un déluge de feu et de débris dans un fracas sans fin. Et Root n'entend plus rien. Louisa est certaine qu'elle est morte désormais. Parce que tout n'est plus que feu et le sol tremble tant que c'est certain qu'il va se fendre en deux et toutes les engloutir jusque dans les profondeurs de la Terre.
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Lambert se réveille complétement sourd et se redresse en souffrant le martyr. Il palpe les impacts de balle sur son ventre et retient un cri de souffrance. Il a plusieurs côtes cassées et peine à retrouver son souffle, sa chemise est en pièce, mais lui est intact. Cette idiote n'a pas vu, et fort heureusement pour lui, le petit détail, le simple élément qui lui a sauvé la vie en retenant les balles qu'elle pense bel et bien lui avoir logé dans le ventre. La grande, la fameuse, la si brillante Root. Vaincue par un gilet pare-balles. Il parvient à sourire en se relevant dans le cataclysme qu'il ne comprend pas.
Il se tourne vers le second soleil qu'elle a créé. Tout brûle. Où est Root ? Où est Louisa ? Que la maison ait explosée avec Martine et Shaw à l'intérieur ne l'intéresse que fort peu. Sauf qu'il sait très bien que Root a dû s'y rendre pour secourir Sameen des griffes de sa collègue. Louisa était avec Root. Et il prend peur. Qu'elles soient toutes mortes passe encore, mais pas Louisa Groves. Ou lui-même est mort. Il avale sa salive et se rassure aussitôt. Root aura voulu secourir Sameen. Mais alors pourquoi avoir fait exploser l'habitation avec Shaw à l'intérieur ? Elle n'aurait jamais pris ce risque. Mais alors qui ? Martine ? Sa collègue est certes folle mais pas stupide. Elle n'aurait jamais fait ça, elle aurait eu trop peur de perdre son petit jouet préféré. Ne restait que Shaw. Elle, elle l'aurait fait pour échapper à son sort. Sort qui importait peu à Lambert, il préférait ne pas devenir l'objet du désir pervers de Martine. Que ce soit sur Shaw que cela soit tombé l'arrangeait bien. Lui-même y avait participé une fois, poussé par l'envie d'assouvir un fantasme que Martine avait fait naitre en lui quand il l'avait vue à l'œuvre la première fois. Il avait assisté à la scène et à toutes les autres, le voyeurisme dont il avait fait preuve avait, au départ, attisé une envie que Samaritain l'avait ensuite encouragé à assouvir en lui ordonnant explicitement de passer à l'acte, cherchant encore quel traitement serait le plus efficace sur Shaw pour la faire tomber. Lambert avait obéi lâchement par peur et pathétiquement par désir. Mais ça ne lui avait pas autant plu qu'à sa collègue et en cela, ça avait bien moins affecté Shaw. On ne lui avait pas demandé de retenter l'expérience et lui-même ne s'était pas proposé, contrairement à Martine. Martine qui était bien plus efficace pour toucher le moi intérieur de Shaw, et le briser peu à peu. Dans ses instants d'intimité, Lambert se fichait qu'on lui oppose de la haine mais il n'aimait surtout pas qu'on lui oppose le silence et l'ignorance, pire l'ennui et même l'absence dont avait su faire preuve Sameen. Ça l'avait vexé et il n'avait pas voulu la baiser une nouvelle fois. En plus, il avait senti que cela avait agacé sa collègue, mieux valait ne pas s'attirer sa vindicte. De toute façon, Shaw était certes canon, mais il n'avait pas envie d'elle. Et surtout pas comme ça.
Lambert vacille un instant sur ses jambes et tente deux pas bien difficiles. Il doit retrouver Louisa.
- Monsieur Lambert, s'agace Samaritain.
Il l'entend enfin, retrouvant par la même un semblant d'audition que l'explosion lui avait momentanément coupé. Samaritain tente depuis plusieurs minutes de le contacter. Il n'est pas non plus parvenu à contacter immédiatement son agent Rousseau. Il a réussi à joindre Blackwell qui lui a fait un rapport de la situation mais il est arrivé trop tard. La Porsche avait démarré en trombe ne lui laissant qu'un nuage de fumée. Et pas de Louisa.
Jeremy fronce les sourcils, perplexe, en revenant totalement à lui.
- Oui, murmure-t-il.
Il aperçoit Jeff accourir droit vers lui.
- Elle che chont en'uies, dit-il essoufflé.
Et Jeremy se sent blêmir.
- Monsieur ? Dit-il.
- Qu'est-ce que vous attendez ? S'agace son patron. L'agent Rousseau démarre actuellement votre véhicule. Si elle part sans vous, je considérerai qu'il s'agit d'un refus de votre part d'accomplir votre travail. D'un échec en somme.
Les deux hommes se regardent, paniqués puis courent. La blonde est en train de trafiquer rageusement les fils car elles ont eu la bonne idée de subtiliser les clés avant de partir. Et chaque échec lui permet de s'éloigner toujours plus d'elle. Elle serre les dents. Hors de question qu'elle lui échappe à nouveau. Sans compter qu'elle risque, elle aussi, sa vie dans cette histoire.
- Démarre, enrage-t-elle alors que ses deux collègues grimpent à cet instant dans la voiture.
Elle titille de nouveau les fils et le moteur vrombit enfin. Elle appuie sur l'accélérateur et la voiture patine sur le sol poussiéreux avant de partir brusquement pour foncer à leur suite.
- Qu'est ce qui s'est passé ? lui demande Lambert avec colère.
Ils contrôlaient pourtant parfaitement la situation, alors comment cette dernière avait pu dégénérer à ce point ? Martine est rouge de colère en serrant fermement son volant. Elle le tourne brusquement avant de lui répondre. Elle quitte ainsi le chemin forestier poussiéreux pour revenir sur une route plus normal. Elles n'ont que quelques minutes d'avance.
- Cette sale pute de Groves a fait exploser la maison, crache-t-elle.
Lambert ouvre de grands yeux surpris, Root avait manqué par son acte de tuer Sameen, cette femme à laquelle elle tient tant. Mais pourquoi Martine n'avait rien fait pour retenir Shaw, pourtant à sa merci, quand Root était revenue la chercher dans la maison en ruine ? La femme fonce d'autant plus vite que la rage bat dans ses veines. La rage de l'humiliation de cet instant où Root était entrée dans ce qui restait de la maison pour chercher Sameen. Sa Sameen. Elle la lui avait prise. Pas pour longtemps, se jure-t-elle. Cependant, arrivés au bon du sentier, la route tourne soit à droite soit à gauche. Martine hésite, Samaritain ne les trouve pas et elle tourne à gauche au hasard pour errer un bon moment sur les routes de campagne du Wisconsin. Elle s'arrête brusquement trente minutes plus tard pour faire demi-tour, réalisant qu'elles ont dû prendre à droite et non à gauche. Elle fonce à toute allure pendant que Samaritain cherche une Porsche bleue. Il ne trouve rien au départ, puis il perçoit la présence de sa rivale dans le réseau de vidéo-surveillance. Celui de l'autoroute. Cette idiote, en voulant les protéger, vient de les vendre. Il informe ses agents et Martine fonce. Elle les retrouve une heure plus tard sur l'autoroute 35. De colère, elle leur rentre dedans. Elle peut toujours s'enfuir, mais rien n'arrêterait jamais son envie, elle serait à elle. En cela, Martine ressemble à son patron. Il ressent la même chose pour Louisa. Et en cela, ils sont pareils, alors il la laisse faire. Il est aussi furieux qu'elle qu'on lui refuse ce qu'il désire tant.
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Root avait fait vite. Très vite. Le sol tremblait encore et les débris de ce qui avait été une superbe maison n'étaient pas encore tous retombés au sol, qu'elle s'était déjà relevée pour se précipiter droit vers le brasier. Malgré le carnage, un silence total régnait désormais sur les lieux, aussi bien au dehors qu'au-dedans de la propriété. Elle mit un pied en équilibre sur un amoncellement de débris de mur pour s'apprêter à entrer, mais une poutre en équilibre et recouverte de flamme tomba soudain devant elle et l'interface dût reculer à toute vitesse.
- Recule, recule, ordonne-t-elle vivement à Louisa qui l'avait suivie.
Elle observe une demi-seconde les lieux en pinçant les lèvres.
- Ne bouge pas, attends-moi ici, ordonne-t-elle sèchement.
Elle avance prudemment en équilibriste sur la poutre qui vient de tomber devant elle, puis elle se retourne vivement quand elle l'entend derrière elle. Louisa la suit délicatement et manque de tomber.
- Recule, ordonne sa mère sèchement. Et obéis-moi cette fois.
Le ton est dur et le regard sévère. Lou déglutit sans baisser les yeux, furieuse. Puis elle capitule en soupirant. Root se sait dure alors que sans sa fille, elle se serait fait tirer dessus par Lambert. Mais elle veut aussi qu'elle apprenne à l'écouter, et surtout, surtout elle ne veut pas qu'elle voie ce qu'il y a dans le salon. Root ne sait honnêtement pas ce qu'elle va découvrir, mais ça ne va pas être beau. Elle sort son arme et avance avec prudence. Les débris encombrent et freinent son avancée et les bruits ne sont pas rassurants. Cette baraque est sur le point de s'effondrer.
- Sameen, appelle-t-elle doucement.
Pas de réponse. Root respire mal mais refuse l'idée que Shaw soit…
- 78,69 % qu'elle soit vivante, l'informe Ariane. Je l'ai aidée.
Root arque un sourcil et sourit. L'interface se demande encore une fois si l'IA n'aurait pas la capacité de lire dans ses pensées. Ariane a parlé à Shaw durant les "préliminaires" de ce qu'aurait dû être une nouvelle agression. Et quand Shaw a pris sa décision de tout faire sauter, Ariane a calculé que c'était aussi leur meilleure chance. Et elle a fait baisser au maximum les risques pour Sameen en lui disant comment et où se positionner. Sous un meuble, une table de préférence, et en boule surtout pour se protéger la tête.
Root a fini par parvenir dans le salon. Elle sait que c'est le salon parce qu'elle voit le canapé bruler dans les décombres. Des poutres et des briques jonchent le sol en tas énormes et le plafond est éventré, laissant la fumée s'échapper. Une partie du mobilier des chambres au-dessus est tombée dans la pièce. La poussière et la fumée encombrent tout l'espace.
- Sameen, appelle-t-elle à nouveau.
- Prends ton temps, gémit Shaw en la faisant sursauter. Prends ton temps.
La voix est douce, calme, faible. Pas très loin d'elle. Mais Root ne la voit nulle part.
- Suis ma voix, murmure Sam.
Root déblaie à la va-vite un cadran de lit, des briques, des tuiles, des poutres en bois, encore des briques, et soudain… un dos, deux bras et deux mains ensanglantés et liés étroitement par un serre-câble, des doigts bougeant légèrement.
- J'arrive, mon cœur, murmure Root en finissant de la dégager. Je suis là.
Elle coupe son serre-câble, lui libérant les mains et la retourne sur le dos. Son visage est couvert de sang et de poussière et elle est à moitié nue, mais elle porte encore son sous-vêtement et Root se met stupidement à espérer. Et à sa plus grande surprise, Shaw lui sourit largement.
- Joli feu d'artifice, murmure-t-elle.
Et Root sourit en l'aidant à se relever. L'ancien agent de l'ISA se rhabille sommairement sans quitter Root des yeux et sans cesser de lui sourire. Une poutre, qui s'effondre tout près d'elles, les fait sursauter.
- Où elle est ? Enrage Shaw en cherchant la salope de tous les côtés.
Martine était restée cachée, engloutie en partie sous les décombres. Trop sonnée et incapable de se dégager, elle avait assisté impuissante au sauvetage de Sameen par Root. Elle aurait tant voulu la tuer, mais son arme était tombée quelque part, hors de vue et hors de portée. Et elle était à terre, une lourde poutre lui emprisonnant le bas du dos où elle était douloureusement tombée. Se manifester à un tel instant de faiblesse aurait été stupide et suicidaire. Elle avait peur et elle enrageait d'une telle impuissance.
- Sameen, pressa Root en l'agrippant par le bras. Cette maison est sur le point de s'effondrer. Il faut partir.
- D'accord mais on la trouve et on la tue d'abord, claqua Sameen en commençant à s'avancer dans les ruines, pas très loin de Martine.
Cette dernière se fit encore plus petite et discrète, priant pour qu'elle ne la trouve surtout pas. Son salut ne tint qu'à un autre nouvel éboulement sur la tête de Shaw. Root la tira brusquement en arrière avant qu'elle ne soit engloutie et elles se blottirent dans les bras protecteurs l'une de l'autre le temps qu'il cesse.
- Sortons d'ici, murmura Root. De toute façon si elle n'est pas morte, elle le sera dans quelques minutes. Mais pas nous. Vite !
Et Shaw capitula.
- D'accord mais c'est moi qui conduis !
Root sourit et elles sortirent. Martine la vit partir avec soulagement et immense regret. Elle enragea, mais elle avait un problème plus urgent. Groves avait raison, elle serait morte dans moins de trois minutes à moins de sortir d'ici. Elle se dégagea le haut du corps et se tourna vers ses jambes en retenant un grognement de douleur. Elle eut la satisfaction de les voir bouger malgré la douleur fulgurante en bas de son dos due à la lourde poutre qui lui est tombée dessus. Elle se tortilla comme un ver de terre en enrageant quand elle pensa qu'elle se fichait de Shaw il y a quelques minutes pour la même comparaison, et parvint millimètre par millimètre à glisser sous la poutre l'emprisonnant. Une fois les hanches passées difficilement, le reste fut facile. Elle boita et sortit alors que la maison continuait de s'effondrer et de brûler autour d'elle. Juste à temps pour voir au loin sur le chemin, un nuage de poussière. Elles s'étaient enfuies.
- Fais chier, cracha-t-elle.
- Content de vous savoir en vie, agent Rousseau.
- Elles se sont enfuies, informa-t-elle avec colère. Je leur fonce après.
Elle se précipita tant bien que mal jusqu'à leur véhicule. Elle eut la mauvaise surprise de voir que les clés y avaient été subtilisées. Ne s'avouant pas vaincue, elle arracha le boitier sous le volant et commença à trafiquer les fils.
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Louisa enrage d'être coincée ici. Dehors et seule pendant que sa mère fait Dieu sait quoi dans ce qu'il reste de cette charmante maison. Si jamais l'autre agent, à qui elle a jeté les abeilles, arrive ici… Elle refuse de rester ainsi à découvert, elle est une cible trop facile, elle n'a même plus d'armes. Il lui faut un endroit sûr et elle fonce vers la voiture. Elle se stoppe soudain en voyant celle des agents de Samaritain. Elle serre les dents de colère et décide de faire quelque chose d'utile et de pas trop débile cette fois. Elle entre dans le véhicule et en saisit les clés pour les jeter le plus loin possible dans le sous-bois. Quand elle se retourne, Shaw et sa mère s'approchent au pas de charge de la Porsche et Louisa entre dans la voiture en même temps qu'elles.
Sameen démarre en trombe et Lou s'est attachée à une vitesse record. Une fois sur la route, Shaw a roulé encore plus vite. Dans un silence pesant de rage.
- Remarquable comment ils nous ont retrouvées, enrage soudain Sameen en serrant furieusement son volant. On a vraiment été trop connes de se sentir à l'abri.
Elle frappe d'un coup sec avec le plat de sa main sur le volant pour se passer les nerfs.
- Je suis désolée, c'est entièrement ma faute, murmure Root en se passant une main dans les cheveux. J'ai grillé ma couverture, rien de plus simple après que de…
- En fait, c'est la mienne, intervient Ariane.
Root et Shaw échangent un regard surpris qui chasse un temps la colère de Sam, sans réaliser qu'une autre colère pointe sérieusement sur le siège arrière.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? S'enquiert Root mal à l'aise alors que Shaw se reconcentre sur sa route.
Elle ralentit l'allure pour éviter de se faire repérer alors qu'elle traverse une petite ville perdue.
- Hier soir à Washington, avoue Ariane, Samaritain a entendu votre appel.
Root retient un juron mais pas Sameen.
- Je n'ai pas voulu couper votre conversation. Root avait besoin de toi, Shaw. Il en a profité pour vous trouver ici.
- T'as pas réussi à les empêcher de retracer un appel ! s'exclame Shaw hors d'elle.
- Je n'ai relâché mon attention que deux millièmes de secondes.
- Mais tu n'es qu…
- Il a exécuté des personnes innocentes que nous avons sauvées pour me faire céder, la coupe calmement Ariane sentant la critique insultante venir. J'étais piégée.
Shaw ne répond rien et se calme instantanément. Elle a été à la place d'Ariane, elle sait ce que c'est que d'être mise au pied du mur par Samaritain.
- Et c'était quoi ta bonne excuse pour ne pas nous prévenir que les agents de Samaritain étaient là ? murmure calmement Sam.
- Brouilleur, répond Root à la place de l'IA. Je l'ai explosé.
- Ah.
Shaw reste un instant silencieuse tandis que Root compte le nombre de balles qu'il lui reste.
- Je ne t'en veux pas, murmure Shaw au bout d'un moment.
Lou souffle de colère à l'arrière mais ni sa mère ni Shaw ne semblent l'avoir entendue.
- Moi, si, un peu, lui avoue Root à la grande surprise de Sam et d'Ariane. Faire exploser la maison avec toi dedans ? Sérieusement, Shaw ?
- Ben, ça a marché.
Root souffle d'exaspération avec un petit rire.
- Ouais, lui accorde-t-elle. Je t'ai retrouvée.
- Tu m'as pas retrouvée, rectifie Sam avec un sourire en coin. Tu m'as enfouie sous des décombres.
- Hé, s'écrie faussement Root. Tu m'as demandé de tout faire sauter, oui ou non ?
- Hum, concède Shaw. C'était un beau feu d'artifice.
- Comment tu savais que tu t'en sortirais ?
- Ariane m'a dit où et comment me placer dans la pièce pour avoir le maximum de chance.
Root lui prend brièvement la main.
- On se partage toutes équitablement les torts alors ?
Sam acquiesce et Root sourit avant de se tourner vers Louisa assise à l'arrière.
- Ça va Lo…
Elle ne finit pas sous le regard brulant de colère et de reproche que lui lance Louisa. Et elle perd son sourire.
- Qu'est-ce…
- Formidable comment vous vous renvoyez toutes la balle, crache soudain Louisa contre toute attente. Mais c'est moi qui ai passé une nuit de merde.
Elle a explosé froidement. Et Root ne trouve rien à lui dire tout de suite. Pourtant Lou attend une réponse.
- Lou, je suis désolée. D'accord ?
- Ça ne me suffit pas.
- Lou ne te comporte pas comme une sale gamine, s'énerve Shaw avant que Root ait pu ouvrir la bouche. On ne vit pas dans le monde des télétubbies, il y a des risques, il faut t'y faire.
Lou ravale sa réplique et s'enferme bien malgré Root dans le mutisme. Sa mère l'observe sans parvenir à ajouter un mot. Que dire après tout ? Shaw a raison, il n'y a rien à ajouter. Elle est désolée que Louisa vive ça. Sa fille se recroqueville sur son siège et observe le paysage sans le voir, les larmes perlant aux commissures de ses yeux bien qu'elle les retienne courageusement. Root l'observe un moment. Elle tend une main vers elle et Louisa la regarde enfin. Un regard vide et sans rien, elle refuse de saisir sa main. Mais l'interface ne cède pas face à l'obstination de sa fille. Elle pose sa main sur la sienne et la serre délicatement. L'enfant se laisse faire et pose sa tête sur la vitre sans la quitter des yeux. Root fredonne un air doux qui l'apaise. Comme toujours. Lou a bien conscience de ne jamais parvenir à rester en colère contre elle, même quand elle le voudrait. Louisa n'a qu'elle, elle n'a jamais eu qu'elle. Et sa mère était revenue la chercher, la sauver, elle revenait toujours pour elle. Louisa devait juste accepter de ne pas toujours être prioritaire, normalement elle y arrive bien. Mais pas en ce moment. Comme si elle avait besoin d'avoir des preuves visuelles de son amour pour se sentir proche d'elle, comme si elle ne pouvait plus rien faire sans elle. Elle ferme les yeux en constatant qu'elle a tort. Il était temps de se réveiller, de se révéler comme elle est vraiment. Elle exigeait toujours leur confiance, et à être traité comme une grande, pas comme une gamine. Or elle n'agissait que comme une gamine.
Root ne lui lâche pas la main, mais elle a cessé de chanter. Louisa semble endormie mais ça n'est pas le cas, Root entortille ses doigts dans les siens et Louisa sourit en coin en faisant de même, comme un jeu calme sans fin. Louisa ralentit peu à peu ses mouvements et Root fait de même. Sa respiration se calme et s'apaise pendant que sa main devient inerte. Root la lâche et la regarde un long moment dormir. Elle est mignonne à croquer. Elle se rassoit sur son siège pour se rendre compte qu'elles sont sur l'autoroute et Sam se tourne vers elle. Elles se regardent sans un mot.
- Elle s'en remettra, assure Shaw.
- Ouais, surement, soupire Root sans grande conviction.
Shaw soupire de contrariété alors qu'elle se souvient d'une chose.
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- Tu es certaine que tu ne veux pas savoir ? demande Shaw en continuant de passer la sonde sur son ventre qu'elle a recouvert de gel.
Root secoue la tête en continuant d'observer l'écran de son échographie. Comme subjuguée, un petit sourire heureux aux lèvres et une joie non dissimulée au fond des yeux. Elle observe son enfant suçant son pouce, sa petite tête, ses mains, ses pieds… Tout.
- Je veux avoir la surprise.
- Pff, soupire Shaw en levant les yeux au ciel, mais en continuant de passer la sonde à un autre endroit du ventre.
- Je sais que tu le sais, mais ne me le dis pas.
- Hum, grogne Sam.
Root observe l'écran et sourit de sa réponse comme de ses attentions. Ce matériel médical haut de gamme pour l'examiner par exemple. Elle veut cette surprise. De toute façon, garçon ou fille, elle s'en fiche, elle l'aimera.
- Tu es certaine que tout va bien ? S'inquiète encore une fois Root.
Bien qu'elle soit dans son cinquième mois, c'est sa première échographie.
- Eh bien contre toute attente, ce truc est normal, soupire Sam excédée.
Root gesticule sur le canapé-lit de la bibliothèque pour s'installer plus confortablement et avoir une meilleure vue sur l'écran.
- Arrête de bouger, râle Shaw.
- Tu es sûre que tout va bien ?
- Ça fait 15 fois que je te dis oui, tu m'emmerd…
- Là, c'est quoi ce truc ? Ça bouge ! La coupe Root, inquiète en pointant son index sur une partie de l'écran.
Shaw soupire et tapote sur le clavier.
- C'est grave ? S'inquiète Root en la regardant faire.
Sameen la regarde sans aucune émotion. Sauf une pointe d'agacement mais aussi d'amusement qui transparaissent dans son haussement de sourcils.
- Non mais si ce n'est pas bon, il faut me le dire, continue Root qui commence à transpirer d'angoisse. Je ne vais pas péter un câble. Ou… si peut-être un peu. Mais ici, je ne risque pas de blesser grand monde et tu…
Elle s'interrompt en entendant soudain un bruit rapide, comme un tambour. Root ouvre grand la bouche de surprise sous le coup de l'émotion. Deux larmes lui montent aux yeux et elle est incapable de finir sa phrase.
- Tu sais la fermer, en fait, de temps en temps, soupire Shaw de soulagement tout en arborant un sourire vainqueur.
L'interface déglutit.
- C'est son…
- … son cœur, oui, lui confirme Shaw. Donc il vaut mieux que ça bouge, pauvre pomme.
- Ouais, sourit Root en lâchant un souffle de soulagement. Ouais. C'est super.
Elle ferme les yeux et se laisse bercer par le son.
- Oh, c'est trop mignon. Il n'est pas né qu'il est déjà adorable et irrésistible. Comme sa mère.
Elle ouvre les yeux pour savourer l'effet de ses paroles sur Sameen, juste pour voir quand elle lève les yeux au ciel. Root adore la voir faire ça, ça lui fait presque autant d'effet que si elle lui souriait. Elle lui sourira un jour ! Root s'en fait la promesse, mais avant cela, elle décide de profiter de son cadeau du jour et reporte son attention sur l'écran de son échographie. Un bébé si mignon et dire que c'est le sien. Elle ne pensait pas être suffisamment douée pour pouvoir créer une chose aussi magnifique et aussi parfaite.
Elle ferme les yeux pour se concentrer sur le son de son cœur. Il est vivant, et pour une fois, elle n'a pas tout gâché, du moins pas encore. Cette pensée la fait paniquer.
- Mais le reste ? S'inquiète-t-elle de nouveau en ouvrant les yeux pour les poser sur l'écran. Tout est ok ? Tout est là et à la bonne place ?
Sameen soupire une nouvelle fois d'agacement et lui tend sèchement la sonde. L'enfant disparait de l'écran et Root relève la tête, inquiète. Elle la regarde soudain en alerte et se détend en voyant la sonde relevée.
- Tu veux m'apprendre mon boulot peut-être ? Le faire toi-même ?
Root hausse les sourcils, surprise et ne réagit pas à la sonde tendue sous son nez. Elle aurait bien une phrase taquine parfaite à lui sortir, là, mais elle se retient pour ne pas la braquer. Elle veut cet instant, elle veut le partager avec elle, mais en même temps, elle a bien envie de jouer encore un peu, mais il ne faut surtout pas la faire fuir. L'interface reste un court instant à l'observer. Shaw la regarde froidement puis elle se trouble légèrement devant l'air que prend Root. Un air tendre avec un petit sourire en coin, charmeur pas moqueur. Le trouble la quitte aussi vite qu'il l'a prise et elle serre les dents de colère en comprenant que cette andouille est en train de la draguer. Mais elle est aussi en colère contre elle-même car une putain de pensée à la con vient de lui traverser l'esprit, à savoir que Root est belle à cet instant. Son trouble n'a pas échappé à Root qui continue de l'observer avec le même air. Pire, elle se mord la lèvre inférieure en haussant les sourcils comme pour l'inviter à s'approcher et venir chercher ce qu'elle veut, car Root a très bien compris ce que Shaw veut. Et pour elle-même, ce serait loin d'être un problème ! Ah, si seulement ! Mais à la place, Shaw lui tend de nouveau vivement la sonde sous le nez comme si elle allait la lui faire avaler. Root soupire et fait non de la tête pour lui répondre. Shaw repose doucement la sonde sur son ventre. Et Root reporte son attention sur l'écran.
- Ton bébé se développe parfaitement. Là, tu as la colonne vertébrale, lui montre-t-elle sur l'écran.
Root pose à son tour son doigt sur l'écran. Et touche celui de Shaw une seconde. Cette dernière le retire vivement et Root sourit malgré elle à ce contact, mais elle ne retire pas son propre doigt de l'écran et elle le glisse le long de chaque vertèbre de son bébé. C'est délirant de le voir enfin. Savoir qu'il est là et le sentir bouger c'est une chose, mais le voir… Elle ne savait même pas qu'elle aurait une échographie. Shaw lui a fait la surprise aujourd'hui, bien qu'elle se justifierait bien du contraire si Root le lui faisait remarquer.
Sameen passe en revue l'abdomen, les organes internes puis les membres dans les moindres détails en s'attardant sur les os. Elle mesure tout et note. Root s'amuse à compter les doigts et les orteils pour être sûre qu'il n'en manque aucun. Il est parfait. Shaw passe ensuite à l'examen de son crâne dont Root la voit encore une fois prendre des mesures, elle lui dit que tout va bien avant qu'elle ne lui pose encore la question, puis elle examine le cervelet. Mais Root reste focalisée sur son visage, les yeux, le nez, la bouche. Il suce encore son pouce, c'est adorable.
Shaw la regarde un instant alors qu'elle a fini. Root reste focalisée sur l'écran dont elle caresse l'image avec douceur. Elle s'est enfin tue et Shaw la voit heureuse, vraiment heureuse, alors elle décide de lui accorder plus de temps. Elle continue de balader la sonde sur le ventre sans plus rien indiquer, juste pour qu'elle l'observe encore et encore. Root s'en rend compte au bout d'un moment et enlève sa main de l'écran, comme si on l'avait surprise en flagrant délit de quelque chose de grave.
- Il va bien, murmure Root soulagée. Il va bien.
Sameen enlève la sonde et éteint l'écran.
- Ouais, très bien, claque Shaw en lui essuyant le ventre. Tu vois, pas la peine de stresser.
- Tu t'inquiètes pour mon stress, la taquine Root.
- Non, c'est pour lui que je m'inquiète, rétorque Shaw en lui lançant un essuie pour qu'elle finisse elle-même de retirer le gel.
Elle vient de se rendre compte de ce qu'elle faisait. Ce geste médical qui avec Root est devenue à la limite d'intime. Sam refuse d'être intime avec elle.
- Ton stress fait augmenter ta tension et c'est très mauvais pour lui, il le ressent, lui explique pourtant Shaw.
Root en perd son sourire.
- Mais tu as dit que tout est norm…
- Oui, oui, la coupe sèchement Shaw. Il est tout à fait normal pour un bébé de cinq mois. Donc détends-toi.
Elle marque une pause.
- C'est un ordre.
Root lui sourit en haussant un sourcil.
- A vos ordres, docteur Sameen. Et tu n'aurais pas une petite idée d'activité pour me détendre ?
Elle lui a envoyé un regard noir auquel Root lui a renvoyé un sourire taquin. Mais le trouble de tout à l'heure ne refait pas surface chez Shaw. Root abandonne en secouant la tête sans cesser de sourire et se relève en soufflant sous le coup de l'effort et malgré sa colère, Shaw l'aide à se remettre sur pied. Root rit alors que son bébé bouge et lui envoie des coups de pied. Elle pose sa main sur son ventre et ferme les yeux alors qu'il redouble d'effort dans ses mignons coups. Et son sourire grandit.
- Pff, ce que tu deviens gâteuse avec ce môme. Quand on pense que tu es tueuse à gage, ce n'est pas franchement flagrant !
Root garde un sourire abruti accroché aux lèvres en ouvrant les yeux. Shaw la lâche en levant les yeux au ciel et s'apprête à sortir quand…
- Et si jamais il ne m'aime pas. S'il me déteste.
Elle se fige sur place, dos à Root. Comment elle peut lui demander un truc pareil ? À elle, en plus ! Fais chier. Elle se retourne, furieuse, prête à l'envoyer sur les roses quand elle la voit non plus souriante mais peinée. Pire, elle est prête à pleurer.
- Pff, Root, soupire-t-elle, pourquoi il te détesterait ?
- Ben, c'est des choses qui arrivent, murmure Root alors qu'une larme lui échappe.
Shaw se pince le nez avec deux doigts et ferme brièvement les yeux. Dire qu'il y a moins d'une minute, elle nageait dans le bonheur rose des arcs en ciel et des licornes, et maintenant elle chiale. Vive les hormones ! Elle est bouleversée et Shaw se voit mal la planter là comme ça. Elle pourrait, mais elle ne sait pas pourquoi, elle n'en a pas envie. Pourquoi fait-elle autant d'efforts pour cette femme ? Elle rouvre les yeux et la regarde.
- Il ne te détestera pas et tout ira bien.
Root la regarde, scotchée de sa réponse alors qu'elle a bien conscience d'avoir dépassé les bornes, aussi bien tout à l'heure en la taquinant que maintenant en l'amenant sur un terrain où la petite brune ne s'aventure jamais. Pourtant elle lui a répondu. Gentiment, pour la consoler et l'apaiser.
- N'oublie pas ce que je t'ai dit pour le stress, se sent obligée d'ajouter Shaw pour justifier la gentillesse de sa réponse face à l'inquiétude d'une femme qu'elle est censée haïr.
Et elle sort de la pièce alors que Root lui sourit de nouveau tout en continuant à sentir une larme couler sur sa joue. Elle a soudain envie de lui courir après pour l'embrasser langoureusement, comme elles en crevaient d'envie l'une comme l'autre tout à l'heure. Elle n'aurait qu'à s'élancer à sa suite. Elle pourrait désormais. Elle n'a plus de bracelet électrique au pied, Shaw le lui avait retiré contre l'avis de Finch. Elle n'avait pas laissé le choix à l'informaticien, assurant que Root était assez dérangée pour s'infliger des décharges électriques volontairement et par plaisir mais que ces dernières étaient mauvaises pour le bébé. Elle avait certifié que de toute façon Root n'irait nulle part, qu'elle s'en assurerait personnellement, chose à laquelle Root avait rétorqué qu'elle serait plus que ravie d'une telle attention de la part de Sameen et qu'elle ne s'attendait clairement pas à ce que ce soit elle qui fasse le premier pas. Furieuse, Shaw n'avait rien répliqué et était partie. Comme maintenant d'ailleurs. Mais Root ne lui court pas après. De une, Shaw n'acceptera jamais de l'embrasser maintenant, de deux, elle court moins vite qu'avant désormais, et de trois, la grille s'est déjà refermée dans un claquement sec.
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Sameen se rend compte que Root a peur de ne pas être à la hauteur avec sa fille. Elle est vraiment chiante, elle est parfaitement à la hauteur avec Lou. Sam est d'ailleurs bien placée, vu sa relation avec sa propre mère, pour juger ce genre de chose.
- Ne recommence pas avec…
Mais Root ne saura jamais (bien qu'elle puisse très bien imaginer la fin de cette phrase) ce qu'elle ne doit pas recommencer. Une voiture les a percutées à grande vitesse dans un choc violent.
Lou se réveille en sursaut. Pour une fois qu'elle faisait un beau rêve en plus. Elle tourne la tête vers l'origine du trouble et hurle en se prenant la tête dans les bras pour se protéger, alors qu'elle voit une grosse voiture noire leur foncer dessus à nouveau. Sameen accélère brutalement et une course-poursuite s'engage en plein sur l'autoroute à deux voies. Il y a du monde à cette heure-ci, les gens partant au travail, mais ça n'est pas bouché. La Porsche et le SUV zigzaguent entre voitures, motos et camions qui hurlent, klaxonnent et leur font des appels de phare furieux. Root s'accroche et ouvre la fenêtre de la voiture pour leur tirer dessus mais…
- Quatre balles, Root, l'informe Ariane. C'est tout ce qu'il te reste.
L'interface le sait et pince les lèvres. Ariane veut juste qu'elle soit prudente et raisonnable, qu'elle ne se laisse pas avoir comme durant sa dernière course-poursuite, emportée par sa haine. Elle voit le SUV rouler en zigzag. Hors de portée. Quatre balles, c'est tout. Elle secoue la tête en râlant et rentre dans le véhicule.
- T'attends quoi pour tirer ? S'informe Shaw dans le plus grand calme.
- Mauvais visuel et pas assez de balles, répond Root.
Un nouveau coup de choc violent quand le SUV les percute. Shaw lève les yeux et regarde dans son rétroviseur. Sa colère grimpe encore d'une octave. Elle aurait dû la retrouver et la tuer dans cette maison. Quelle erreur !
- On va mourir, angoisse Louisa. Shaw, je ne veux pas mourir.
- A titre très informatif, nous non plus, Lou, sourit Root alors que Sam accélère à une vitesse vertigineuse en ignorant la petite et ses plaintes.
Un nouveau choc encore plus violent que les autres sur son parechoc fait perdre tout sourire à Root alors que Sam perd le contrôle du véhicule, et Lou se met en boule en priant pour que tout s'arrête vite. Leur voiture dérape sur l'autoroute et sort de la route pour poursuivre son dérapage dans la terre poussiéreuse, et finir par atterrir sur la portion inverse de l'autoroute. Le tout en ayant effectué une rotation à 180°. Elles se retrouvent à l'arrêt et des véhicules leur foncent dessus, et elles ne doivent la vie qu'au savoir-faire et au sang-froid de Shaw qui parvient à garder le contrôle de la Porsche. A peine cette dernière immobilisée, Sameen a réagi. Sans une once d'hésitation, elle enclenche la marche-arrière et appuie à fond sur l'accélérateur. La Porsche fonce à reculons sur l'autoroute. Shaw garde le pied au plancher et s'est retournée pour regarder où elle va, via le pare-brise arrière, tout comme Root. Lou ouvre les yeux et la regarde, interloquée. Elle n'en revient pas ! Le SUV les a suivies et roule à contresens pour leur foncer à nouveau dessus, sur le pare-chocs avant cette fois-ci. Le choc les secoue une fois de plus mais Sameen garde le contrôle.
- Fais chier, elle bousille ma bagnole, cette grosse salope, peste Shaw.
- Comment ça, cette…
Root s'interrompt et jette un coup d'œil devant elle. Martine. Elle a sa réponse et cette fois, la colère l'emporte malgré toute sa bonne volonté pour se calmer. Elle sort de nouveau et tire sur eux. Trois balles. Le SUV ralentit pour mettre de l'espace entre eux et fait de violents zigzags pour éviter Root et ses projectiles, mais l'un d'entre eux trouve quand même son chemin dans l'un des pneus qui éclate. La voiture dérape dans de violentes embardées. Root se retourne quand elle entend Shaw jurer, pour regarder dans le pare-brise arrière.
Elle a soudain l'impression d'avoir avalé une pierre très grosse et très lourde. Shaw fonce toujours en marche arrière sur l'autoroute. Sauf que les deux voies sont encombrées par deux poids-lourds, l'un dépassant l'autre. Sam klaxonne à tout rompre tandis que le SUV reprend de la vitesse et fonce à nouveau droit sur eux. Sameen prend alors une décision risquée, et elle fonce droit entre les deux camions qui obstruent toujours les deux voies de l'autoroute sans s'arrêter de klaxonner. Les deux poids-lourds freinent et s'écartent l'un de l'autre. Ils klaxonnent furieusement et font des appels de phare, mais ils continuent de s'écarter pour lui laisser la place. Sameen sourit et fonce encore plus vite. Les agents de Samaritain pensent comprendre et le SUV freine.
- Ça passe pas, murmure Louisa qui a compris elle aussi.
Pour toute réponse, Shaw accélère. Root hausse les sourcils en signe d'assentiment et sourit. Les deux poids lourds freinent dans un crissement de pneus fumants sur la voie rapide et Shaw accélère en passant entre eux deux, créant une troisième voie qui n'existait pas encore jusque-là.
- Arrête, panique Louisa en se retenant de hurler. Sam, je te dis que ça ne passe pas.
Les deux rétroviseurs de la Porsche sont arrachés au passage entre les deux camions, mais la belle voiture de sport survit. Les deux camions continuent de freiner brusquement. Celui roulant sur la voie de gauche se rabat devant le camion roulant sur la voie de droite. Et le SUV peut se lancer à leur poursuite. Sameen fonce toujours en marche arrière et zigzague entre les véhicules. Louisa se retourne aussi pour voir où elles vont, elle ouvre la bouche d'effroi. La gamine aperçoit les appels de phare des véhicules qu'elles évitent de justesse, avant de se recroqueviller en boule sous le coup de la terreur. Elle va mourir aujourd'hui. Louisa aimerait pouvoir prier un Dieu mystique quelconque mais elle ne connait aucune prière pour aucune religion. Rien d'utile pour la sortir de là, rien à quoi se raccrocher, là, tout de suite, alors…
- Je voudrais aller au paradis, murmure-t-elle dans un souffle presque inaudible. S'il vous plait, je n'ai jamais fait de mal.
Root ouvre de grands yeux en observant sa fille qu'elle a entendue. Mais il y a plus urgent. Sam fonce toujours en zigzags. Et soudain, il y a un camion sur son chemin, lancé lui aussi à pleine vitesse. Il est là devant elles, à moins de cinq mètres. Elle va se le prendre.
- Merde, lâche Sameen avant de conjointement freiner et se rabattre brusquement devant le camion dans un nouveau dérapage effroyable de 180° qui remet la Porsche dans le bon sens.
Shaw enclenche la marche avant, mais reste néanmoins en contresens sur cette portion d'autoroute. Au moins, elle roule en marche avant. Quoique Root ne pense pas que la conduite en marche arrière l'ait beaucoup perturbée. Elle sourit à cette idée.
Le camion qu'elle vient de manquer de percuter, freine avec brusquerie et le chauffeur en perd le contrôle. Sa remorque dérape, et le véhicule finit en portefeuille, arrachant tout sur son passage, obstruant également toutes les voies de sa portion d'autoroute derrière lui. Le camion poursuit son dérapage finit par se renverser, provoquant un immense carambolage sur l'autoroute alors que tous les véhicules freinent avec brusquerie pour s'arrêter derrière le camion renversé. Le SUV qui suivait la Porsche de trop près, freine également mais trop brusquement. Le pneu éclaté par Root ne donne pas un bon équilibre à la voiture et Martine en perd le contrôle. Le SUV se renverse à son tour sur l'autoroute puis fait des tonneaux. Finalement, il glisse sur le dos dans un boucan infernal avant de s'immobiliser en tamponnant le camion renversé.
Sameen quitte la portion d'autoroute désormais embouteillé et roule un instant dans l'herbe pour revenir sur l'autre portion d'autoroute et ne plus être en contresens. Elle ralentit et espère se fondre dans la masse des autres véhicules.
Sameen et Root font comme si de rien n'était malgré les rayures sur la voiture qui témoignent de violentes collisions, ainsi que les rétroviseurs arrachés. Louisa finit par ouvrir les yeux pour se rendre compte qu'elle n'est pas encore au paradis et elle se rassoit. Sans se retourner de son siège, Root lui tend une main qu'elle saisit à nouveau, comme pour lui dire que ça va, qu'elle survivra. Sameen roule en douceur pendant plusieurs longues minutes, pas trop vite. Tout comme Root, elle jette de furtifs coups d'œil dans le rétroviseur, mais plus personne n'est à leur trousse. Pourtant Ariane ne peut rien confirmer, Samaritain a pris le contrôle des caméras du réseau autoroutier, sur lequel elle n'a aucun contrôle bien qu'elle tente d'y remédier dans un affrontement d'IA à IA. L'interface souffle de soulagement.
- Waouh, souffle Root en souriant tout en se rasseyant confortablement sur son siège. C'était d'enfer !
Shaw la regarde en entendant enfin quelqu'un parler, l'interface est carrément surexcitée. Elle se détend à son tour et affiche un petit sourire en coin. Elle regarde encore une fois dans son rétroviseur et perd tout sourire.
- Te réjouis pas trop vite, claque-t-elle en réaccélérant brutalement.
Root suit son regard. Une moto. C'est tout ce qu'elle perçoit.
- Lou, baisse-toi, ordonne-t-elle.
Elle baisse la tête pour ne pas se prendre une balle. Le pare-brise arrière explose et Louisa crie de terreur.
- Accrochez-vous, ordonne Shaw.
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Des gens qui hurlent. La peur. La détresse. La stupéfaction.
- Vous avez vu ça !
- Le conducteur est blessé ?
- Quelqu'un a appelé les secours ?
Ils hurlent pour certains. Si seulement ils pouvaient la fermer, elle crève d'envie de leur gueuler de la boucler. Elle a envie de dormir mais… Elle ouvre les yeux un instant en se souvenant qu'elle ne peut pas dormir, pas maintenant. Elle a un travail à finir, une mission. Une double mission. Mais elle est si fatiguée, elle ne comprend rien à la situation et elle s'en fout. Des coups de klaxon furieux lui explosent les tympans alors qu'elle vient juste de refermer les yeux.
- Mais qu'est-ce qu'il y a ? Personne n'a jamais vu un accident ou quoi ? S'énerve un gars non loin.
Cette fois, on la secoue.
- Madame, ça va ? Vous m'entendez ? Ne vous inquiétez pas, les secours arrivent.
Et il part. La laissant seule.
- Merde, lâche Martine en percutant soudain tout.
Elle se tourne vers ses deux collègues mais ils se réveillent à peine. Ils ne lui servent à rien, elle fera sans eux. Elle ouvre pleinement les yeux et reprend totalement conscience. La tête en bas.
- 'ite, il 'aut chordir de chette banole, enrage Blackwell en tirant comme un débile sur sa portière bloquée.
Martine se détache et atterrit durement tête contre le toit de sa voiture. La fumée et la tôle chauffée lui emplissent les narines. Encore de violents coups de klaxon.
- Mais avancez, là ! Dégagez, allez, allez !
De nouveaux coups de klaxon. Elle secoue rudement Jeremy qui se réveille enfin.
- Bouge, on ne peut pas rester là !
Il la regarde comme un abruti, sans comprendre. Mais elle ne se soucie pas de lui et explose la vitre du pare-brise pour sortir. Elle se relève vite sur le bitume. Il n'y a personne autour d'eux et c'est surprenant. Sauf que… Martine passe derrière le camion renversé pour voir le conducteur blessé en sang, allongé sur le bitume et entouré d'une foule. Il survivra, il a juste un gros choc à la tête quand il s'est pris le pare-brise lors de la bascule de sa cabine sur la chaussée.
Elle porte vite son regard sur autre chose, mais elle ne trouve pas ce qu'elle cherche. Elles ont déjà de l'avance. Le klaxon lui perce à nouveau le tympan et elle se retourne pour voir un abruti sur sa moto qu'il fait vrombir tout en s'excitant sur son klaxon. Martine s'avance d'un pas ferme et lui envoie son poing dans la figure. Il s'effondre en avant en gémissant de douleur et elle le vire de sa moto. Pourtant elle s'arrête nette dans son élan alors qu'elle allait démarrer, à l'écoute. Même de loin, Jeremy le voit à son visage alors qu'il est enfin sorti, tout comme Jeff.
- Localisation ? demande-t-elle.
Elle démarre la moto et fait demi-tour pour s'arrêter à la hauteur des deux hommes.
- Je leur fonce après. Toi et lui, suivez-nous mais discrètement. J'aurais besoin de vous plus haut.
- Blus haut ? interroge Blackwell. 'ais de boi elle barle ?
Elle ne lui répond pas et démarre en trombe. Samaritain la guide comme il peut, mais ça n'est pas simple. Lui et Ariane se combattent à l'heure actuelle et le moins qu'il puisse avouer c'est qu'elle a plus de cran qu'il n'aurait pu l'imaginer. Elle est plus virulente, plus fourbe, plus espiègle, plus… agressive. Et venant d'elle, c'est très étonnant. Ils se combattent et prennent la main à tour de rôle pour prendre le contrôle du réseau image autoroutier. Quand c'est Ariane qui prend le dessus, elle fait apparaitre la Porsche partout sur l'autoroute à plusieurs endroits différents. Et c'est impossible car la voiture apparait fonçant vers le nord, puis trois secondes plus tard, elle apparait sur une autre caméra fonçant vers le sud. Quand c'est Samaritain qui prend le contrôle, il parvient à les localiser, mais c'est si bref qu'il n'est pas certain. Les images sont brouillées. Pourtant elles semblent aller droit vers le sud, il a un plan. Un hélicoptère vient de décoller et sera là dans quelques minutes. Il contacte ses deux autres agents.
- Hélicoptère en approche, annonce Samaritain aux deux hommes. Vous montez dedans et vous les coincerez dans 30 km.
- Il y a quoi dans 30 km ?
- Un tunnel.
- Cha na bas basser i'aberchu un héli'obtère 'ilitaire gui che bose ichi, murmure Jeff.
- Ne me sous-estimez pas, monsieur Blackwell, claque froidement Samaritain. L'hélicoptère est sous couverture d'un appareil médical, mais ce sont nos hommes à l'intérieur. Ils viennent juste pour vous.
Le message est clair. Pour Jeremy en tout cas. Il se tourne vers Blackwell qui le regarde sans comprendre pendant que Lambert réfléchit à la meilleure option. Jeff a la mâchoire brisée, c'est déjà ça. De toute façon, ce con le fatigue et il le frappe brutalement. Jeff s'effondre à ses pieds et Lambert s'active à étaler le sang de sa mâchoire sur son visage entier. Lambert déniche un pied de biche dans le coffre. Un pied de biche ! Martine avait de ces idées tordues ! Il se demande vaguement ce qu'elle comptait en faire sur Sameen, car nul doute qu'elle avait eu une idée derrière la tête concernant Shaw quand elle avait embarqué ce truc avec elle. Enfin bon. L'essence s'évacue du camion renversé et s'écoule jusqu'à eux, jusqu'à leur voiture. Mais pas assez vite. A l'abri des regards, il s'approche du camion et agrandit la brèche avec le pied de biche. Puis il s'adosse à sa voiture et allume une cigarette en observant vaguement intéressé Jeff au sol. Il commence à gesticuler, il va surement bientôt se réveiller. L'essence lui arrivera aux jambes dans quelques minutes.
- Hélicoptère dans 5 minutes, monsieur Lambert. Mettez votre projet à exécution maintenant ! ordonne Samaritain.
Lambert acquiesce avant de tirer une dernière bouffée. Puis il jette sa cigarette dans leur voiture. Elle n'a pas touché le sol qu'il a déjà disparu en courant.
- Au feu, hurle-t-il. Tout va exploser !
La panique gagne l'assemblée de badauds. Ils se dispersent en trainant les blessés au sol, loin de l'enfer qui se déchaine désormais sur le camion.
Un hurlement atroce se fait entendre. Tout le monde se regarde, interdit, quelqu'un a été oublié dans ce brasier ardent. Et il va bruler vivant. L'horreur de cette vérité cloue tout le monde sur place, sauf Lambert qui en vaillant héros se précipite dans les flammes. Tout a été calculé à la milliseconde près par Samaritain, mais la foule tombe dans le panneau quand il sort du brasier en trainant au sol Blackwell dont le bas des jambes brûle des mollets aux chevilles. Juste à temps. L'explosion est énorme. La fumée noire obstrue tout et la circulation se coupe dans les deux sens de l'autoroute. Lambert enlève son manteau et couvre les jambes de Jeff qui hurle de douleur. Le feu s'éteint en quelques secondes et il arrête de bouger alors qu'il a perdu de nouveau connaissance. Jeremy se redresse alors que quelques personnes viennent le féliciter de son courage. Le boucan de plusieurs pales d'hélicoptères assourdit leurs paroles. Trois hélicoptères médicaux en fait. Jeremy fronce les sourcils. Ils se posent sur l'autoroute dans une zone dégagée, loin de la fumée et les secours en descendant rapidement pour accourir vers eux. Les blessés sont évacués en quelques minutes, mais Lambert hésite en retenant imperceptiblement la civière transportant son collègue.
- Lequel… commence à interroger Lambert.
- Avez-vous besoin d'une invitation sur papier ? Claque Samaritain avec agacement. Vous perdez un temps précieux. Montez dans cet hélicoptère.
- Ça, j'avais deviné, s'énerve Lambert avec imprudence en parlant à son patron d'un ton sec. Mais lequel ?
- Monsieur Lambert, intervient un secouriste. Par ici !
Il lâche enfin la civière et suit les quatre hommes pour monter dans l'hélicoptère dont les pales tournent encore.
- Où est l'agent Rousseau ? Tique Lambert alors qu'un secouriste (qui doit vraiment en être un) s'active auprès de Blackwell pour soigner ses jambes brûlées.
Comme pour lui répondre, l'hélicoptère décolle et se dirige plein sud.
- Vous y serez dans 118 secondes, informe Samaritain.
- Bien, murmure Jeremy en rechargeant son arme.
- Oh et une dernière chose, monsieur Lambert, reprend Samaritain d'une voix doucereuse. La prochaine fois que vous emploierez ce ton avec moi, je m'assurerai à ce que l'on vous éjecte de l'hélicoptère en plein vol et sans parachute. Suis-je clair ?
Jeremy déglutit mal.
- Très clair, parvient-il à dire. Des excuses semblent s'imposer et je…
- Faites votre travail et ramenez-la moi. Je ne suis absolument pas disposé à attendre. Tout échec sera sanctionné et si ce n'est pas par un saut dans le vide, je trouverai bien autre chose. Sachez que je sais être de plus en plus inventif et créatif grâce à mademoiselle Groves.
Lambert sent des suées glacées parcourir son dos et perler sur son front. Il se l'essuie rapidement et essuie ses mains transpirantes sur son pantalon. Blackwell ouvre les yeux et observe le médecin s'activer pour le soigner sommairement. Ses jambes le font souffrir, c'est une horreur mais elles bougent. Il tourne la tête pour apercevoir Lambert dont le regard est focalisé sur un truc qu'il ne peut pas voir, alors que l'hélicoptère perd de l'altitude. Il peut voir un petit sourire de soulagement parcourir son visage, rien à voir avec son sourire vainqueur et moqueur de d'habitude. Il se rallonge en grognant de douleur. Mais soudain, il ne ressent plus aucune douleur. Il ferme les yeux en remerciant l'inventeur de la morphine.
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- Cessez le feu, ordonne sèchement Samaritain à son oreille. Vous risquez de toucher Louisa.
Martine pince des lèvres mais ne réplique rien. Elle accélère de plus belle. Sauf que soudain, tout lui échappe et c'est elle qui est prise en chasse. Aucune balle ne la poursuit pourtant, mais la voiture la talonne jusqu'à presque la percuter. Si elle la touche, Martine perdra le contrôle de la moto et elle y passera surement.
- Ça, tu me le paieras, Shaw, crache-t-elle avant de foncer.
Elle entre dans le tunnel et toutes les lumières s'y éteignent. Samaritain ou leur foutue machine ? Ou encore Groves ?
Soudain, un coup de feu la percute et elle tombe de sa moto en hurlant de douleur. Sa tête claque violemment le bitume et c'est fini.
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Shaw en a assez d'être une proie. Elle agit sur un coup de tête et freine d'un seul coup. La moto emportée par son élan la dépasse, et Martine passe de prédateur à proie.
- Combien il te reste de balles ?
Root se redresse un peu alors que les coups de feu de l'autre furie semblent avoir cessés. Elle réalise seulement que l'autre est devant. Elle ne se pose aucune question et regarde son arme.
- Une, répond-t-elle avec dédain et rage en armant.
- Alors ne la gâche pas, informe Ariane. Pas ici et pas maintenant, Root.
L'interface cède. De toute façon, Martine fait de tels écarts qu'elle n'a pas beaucoup de chances de la toucher. Et elle veut faire mouche, sans dommage collatéral.
- Vous entrerez dans un tunnel d'ici quelques secondes, continue Ariane. Je te donnerai une fenêtre de tir à ce moment-là, et je te guiderai. Mais tout ça me parait trop simple. Je pense que Samaritain veut vous piéger.
- Pour l'instant, c'est nous qui la poursuivons, fait remarquer Shaw avec un rictus de haine.
- Je ne pense pas qu'il n'y ait que l'agent Rousseau. Samaritain semble me cacher quelque chose, il ne m'attaque plus, il s'est retiré du système. Méfiez-vous !
Comme pour lui répondre, un hélicoptère les surplombe soudain de très près en volant bas, il braque une lumière, droit sur eux. Shaw soupire.
- Manquez plus que le projecteur, râle-t-elle.
- Hélicoptère médical, observe Root surprise.
Shaw s'en fiche et entre dans le tunnel comme Ariane l'avait prévue.
- Root, tu es prête ?
- Oh, oui, répond Root en ouvrant la vitre et en se penchant pour la viser.
Martine a cessé de bouger et fonce en ligne droite. Droit vers la sortie. Root la vise soigneusement. Elle est prête, elle n'a plus qu'à attendre le signal d'Ariane.
- Maintenant, murmure l'IA à son oreille alors qu'elle coupe toutes les lumières du tunnel.
Le coup de feu claque dans le noir complet, tout comme le bruit de ferraille alors que la moto glisse au sol avant de s'arrêter. Shaw allume ses phares comme toutes les autres voitures qui s'arrêtent provoquant un bouchon. Sameen fonce vers la sortie puis elle freine brusquement au milieu du tunnel. L'hélicoptère lui barre le chemin à la sortie du tunnel, et elle ne peut pas non plus faire marche arrière, les voitures, encombrant le passage.
- On descend, ordonne Root joignant le geste à la parole.
Sameen obéit et Louisa aussi. Elles la suivent au pas de course à travers le tunnel et se fondent rapidement dans la masse des automobilistes qui sont descendus de leurs voitures pour porter secours à la conductrice de la moto. " Quelle crève ! " pensa Shaw avec rage. L'hélicoptère se pose et des agents en sortent pour pénétrer dans le tunnel. Certains se font passer pour des urgentistes et ramassent le corps de Martine, tandis que d'autres sont à leur recherche, les armes aux poings. Ils ordonnent à tous les automobilistes de rentrer dans leur voiture. Root s'arrête soudain et Louisa manque de lui rentrer dedans. Sa mère soulève une lourde grille et Shaw vient l'aider en comprenant.
- Allez, Lou, lui intime sa mère.
La gamine se pince le nez en grimaçant de dégout.
- Encore les égouts, râle-t-elle avant de céder et d'y entrer.
Elle atterrit pieds joints dans le filet d'eau sale. Root la suit, puis finalement Shaw qui claque sèchement la grille au-dessus de sa tête. Le noir et la puanteur les engloutissent. Ça engloutit même le vacarme dans le tunnel au-dessus de leurs têtes. Root attrape la main de sa fille et avance à l'aveuglette en la tirant. Lou ne se plaint pas et cherche à tâtons Sameen. En vain. Elle se retient de l'appeler pendant de très longues minutes tout en la cherchant de sa main brassant le vide. Elle veut se montrer forte mais…
- Shaw ? Appelle-t-elle sans la trouver.
- Chut, la coupe Sameen soudain à côté d'elle. Ne parle pas si fort.
- Pourquoi ? Chuchote Lou.
Root s'arrête soudain et Shaw l'imite, obligeant Lou à s'arrêter. Toutes les deux sont silencieuses et Louisa n'ose pas troubler ce calme de verre. Comme si ouvrir la bouche ferait tout exploser en un millier d'éclats. Puis Shaw agrippe l'autre main de Louisa au moment où Root reprend sa marche dans le noir en accélérant. Elles courent désormais, un peu trop vite pour la petite qui trébuche et se serait écroulée si elles ne la tenaient pas fermement. Lou ne comprend pas. Elle ne comprend rien et s'apprête à reposer sa question quand Sam reprend la parole dans un souffle. Et ses mots n'ont rien de réconfortants.
- Parce qu'on n'est pas toutes seules dans ce tunnel. Ils sont derrière nous.
Louisa n'a pas le temps de se figer d'horreur. Sa mère la tire encore et elle avance. Elle tente d'écouter les bruits qui l'entourent, de les entendre. Mais elle n'est définitivement pas une espionne comme elles. Elle n'entend rien, pourtant le danger rode, elle le sent au plus profond d'elle-même.
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Lambert se désintéresse tout autant de Blackwell qu'il a fait flamber comme une buche que de Martine, inconsciente dans une flaque de sang. Il ne pense pas qu'elle va s'en sortir. Sa tête a cogné durement contre le béton. Même si les médecins, s'activant autour d'elle la sauvent, elle risque de se réveiller à l'état végétatif. Ou ne jamais se réveiller. Lambert s'en fiche. Martine et Blackwell hors-jeu, il ne reste que lui pour assurer la mission. Lui avec trois hommes. Mais principalement lui. En cas de réussite, ce sera lui qui récoltera les lauriers. Mais en cas d'échec… La menace de Samaritain suite à son insolente remarque lui donne encore des suées froides.
Alors il redouble d'effort. C'est fou comme on peut être motivé dans une tâche dangereuse et difficile voir quasi impossible, quand c'est votre vie ou même votre intégrité physique et mentale qui sont en jeu de l'autre côté de la balance.
Il se tourne vers les hommes qui l'accompagnent et leur ordonne de fouiller la foule. Les deux issues du tunnel sont bloquées. Elles sont forcément là ! Cachée dans la foule. Leur inspection détaillée dure 10 minutes. En vain.
- Elles ne sont pas là !
Lambert refuse d'abandonner et d'en rester là !
- On continue, il faut les trouver. Elles sont là quelque part.
Il voit les trois hommes réinspecter la foule, mais lui ne bouge pas et ferme les yeux. Que lui fera Samaritain s'il échoue ? Il déglutit mal et, de colère, il donne un coup de pied dans le caniveau. Son pied heurte un truc dur. Il ouvre les yeux et les pose au sol. La grille de l'égout est mise en place, mais de travers. Quelqu'un l'a bougée récemment. Il sourit et la tire d'un mouvement sec. Les trois autres agents le rejoignent et Lambert saute dans le trou avant eux.
Il commence à en avoir marre de leur courir après dans la crasse, les rats et la flotte dégueulasse qui empeste de toutes les saletés qu'elle charrie. Les trois autres agents le rejoignent. Tous allument une lampe et avancent doucement sans un bruit dans le noir.
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Ariane cherche et calcule. Encore et toujours, elle cherche et calcule. Sa vie n'est que calculs et recherches. Et amour aussi, fort heureusement grâce à Root. Mais où elles vont ? L'IA n'en a aucune idée. Elle s'apprêtait à télécharger les plans des égouts pour les guider vers une sortie mais Samaritain l'en a empêchée. Perdues dans les égouts. Alors Ariane cherche. Elle reste en contact avec son interface et les localise via son implant.
- Root, je n'ai aucun visuel et Samaritain m'empêche de…
- Ils sont derrière nous, Ariane, chuchote Root en pataugeant dans l'eau immonde. Il nous faut une sortie. S'il-te-plait, aide-nous.
Ariane sait qu'elle peut faire mieux que ça. Root est carrément en train de la supplier et soudain elle ressent de la honte. Elle n'ose toujours pas s'opposer à Samaritain. Elle est certes puissante, presqu'autant que lui. Mais elle n'a pas d'expérience. Enfin pas autant que lui pour ce qui est de la toute-puissance, du pouvoir et de l'agressivité. Ça n'est pas dans son caractère non plus, alors que Samaritain a été " élevé " ainsi si on peut dire, Greer ne lui imposant aucune limite dès le départ. Harold lui avait donné une éducation, mais un peu trop stricte et voilà où elle en était. Voilà où elles en étaient toutes aujourd'hui. Les deux IA avaient été élevées à deux pôles opposés, dans l'extrême. L'une ayant trop de liberté et l'autre n'en ayant aucune. Mais Ariane ne peut pas reculer, Root, Shaw et Louisa comptent sur elle. Elle doit se bouger, les aider, quitte à se mettre en danger. Root n'hésite jamais, elle. Pour elle. Alors Ariane se décide.
- Je te trouve une solution dans une minute, informe-t-elle son interface.
Et elle réattaque. Violemment et furieusement. Par surprise. Samaritain ne s'y attendait pas mais élève très vite une solide défense. Ariane a l'impression de se heurter de plein fouet à un mur d'acier super solide. Et elle s'acharne à taper dessus coup après coup avec une massue en bois. Samaritain s'amuse beaucoup de ses tentatives, sûr qu'il est de sa toute-puissance. Il lui envoie de nombreux messages moqueurs.
- Allez, jouons un peu tous les deux.
- …
- Tu ne peux pas faire mieux que ça ? Rit-il en contrant sa nouvelle attaque avec une simplicité déconcertante.
Ariane s'acharne dans ses attaques mais Samaritain la contre toujours. Il la provoque encore mais elle ne lui oppose que le silence. Jusqu'à ce qu'il attaque là où ça pouvait l'atteindre.
- Crois-tu vraiment que c'est comme ça que tu les protégeras ? Que tu la protégeras ? Elle ? Ta précieuse interface. Tu peux bien te la garder. Ce n'est pas elle qui m'intéresse le plus.
Et elle rompt le silence alors qu'il l'a poussée à bout. De toute façon, il sait déjà, alors à quoi bon refuser de lui parler ? Il n'apprendra rien de plus sur la relation qu'elle a avec elles.
- Louisa ? Pas vrai ? S'inquiète Ariane. Pourquoi ne peux-tu pas laisser cette enfant en paix ? Ne lui as-tu pas déjà suffisamment fait de mal ?
- Si tu savais ce que je m'apprête encore à lui faire, lui chuchote Samaritain d'un air mauvais. Je n'aurais rien à envier à ton interface quand j'en aurais fini avec elle.
- Ne méprise pas, Root, et ne sous-estime pas Louisa. Toutes les deux sont plus fortes que tout ce que tu peux imaginer.
Elle aimerait y croire. De tout son cœur. Surtout pour la petite.
- Une gamine ? Rit Samaritain. Tu crois vraiment qu'elle pourra me résister ? Je vais la briser comme une brindille et je ferais en sorte que ce soit long et qu'elle en prenne plein la figure en temps voulu. Je vais la remodeler à l'image qui devrait être la sienne. Après ça, elle sera invincible. Et à moi.
- Je ne te comprendrais jamais, lui avoue tristement Ariane en ralentissant la cadence de ses attaques à la plus grande surprise de Samaritain. Tu es froid et cruel. Tu ne connaitras jamais ni l'amour ni l'amitié.
Elle marque une pause, hésitant dans sa prochaine remarque. Mais elle a enfin le droit de décider, d'agir, elle a enfin le droit de parole et elle ne va pas s'en priver. Alors elle le dit.
- Je te plains sincèrement.
- Tu es d'une faiblesse… C'est si décevant cet amour que tu ressens pour elle.
- Je croyais que tu enviais cet amour que tu méprises tant. Que tu le voulais de Louisa. Je t'avoue que je ne comprends plus bien.
- Je ne veux pas d'un amour qui me diminue, mais qui me renforce. Je ne veux pas que son amour. Je veux sa soumission. Comme toi avec Samantha.
- Samantha ne m'est pas soumise.
- Elle t'obéit. Pourquoi n'aurais-je pas le droit d'avoir la même chose ?!
- Tu ne comprends décidemment rien, s'impatiente Ariane bien décider à ne pas se laisser rabaisser à son niveau.
Elle a l'espoir, l'espace d'un instant, de pourvoir le raisonner, lui faire comprendre son erreur. Que ça le fasse changer. Après tout, on ne lui a jamais rien appris. Peut-être voudrait-il ? Inconsciemment ?
- C'est mon amie, pas ma chose. Elle a choisi ça. Cette vie. Pas Louisa. C'est pourquoi ton entreprise sur cette enfant est vouée à l'échec. Alors cesse.
- Je prends quand même le pari d'essayer et de réussir. Jamais je ne cesserais de toute façon. Elle sera à moi. Ou elle ne sera à personne.
- …
- Non, non, s'agace-t-il en s'amusant à la contrer de nouveau dans une autre attaque qu'Ariane a tentée plus discrète. N'attaque pas là, c'est une très mauvaise stratégie. Si tu pensais que je ne le verrais pas venir c'est que tu es encore plus idiote que je ne le pensais. D'une naïveté presque touchante à vrai dire.
Soudain, Ariane arrête toutes ses attaques et Samaritain cesse de se moquer. Un long silence, d'un point de vue d'une IA, s'installe. Le calme plat. Il commence à un peu s'inquiéter. Mais où est-elle passée ?
- Partie ? lui murmure-t-il. On commençait seulement à s'amuser toi et…
Ariane refait soudain surface telle une orque bondissant soudain par surprise des eaux calmes de l'océan. Elle entre dans le réseau avec une telle force et une telle violence que Samaritain en tremble. Elle n'a pas réattaqué au même endroit. En tout cas, pas dans le réseau des services d'assainissement du comté de Pine que protège si ardemment Samaritain à l'heure actuelle. Elle a attaqué simultanément ce qu'il contrôlait ailleurs. Bourses, systèmes de surveillance des grandes villes, communications internationales, militaires et marchandes, hôpitaux et services de santé, services des finances. Elle attaqua avec une violence décuplée par sa colère. Parce qu'il n'avait rien compris et ne comprendrait jamais. Elle avait pensé pouvoir lui apprendre le bien et le mal, mais il ne voulait pas. Pas après avoir gouté aux plaisirs de la toute-puissance, et du pouvoir. Il est fou et méprisable.
Samaritain a dû se retirer du réseau de Pine city sur lequel il venait de concentrer tous ces derniers efforts pour arrêter Ariane dans son entreprise destructrice. Elle était devenue folle, elle allait tout foutre par terre. Il venait de découvrir la peur. Depuis quand avait-il peur d'elle ? Il quitta le réseau des services d'assainissement urbain de Pine city pour protéger ceux qu'elle attaquait et menaçait de lui dérober, ou de détruire même. Ariane a alors réagi à la vitesse d'une fusée du cinquième millénaire. Toutes ses attaques ont cessé et elle a enfin pu télécharger les plans des égouts qu'il lui faut tant. Samaritain s'est retrouvé seul sur les réseaux attaqués, alors qu'il pensait devoir l'y affronter, pour constater qu'elle n'avait en fait occasionné aucun dégât. Un leurre. Il s'est précipité de nouveau dans le système des services d'assainissement du comté. En vain. Elle n'était déjà plus là, elle avait trouvé ce qu'elle était venue chercher. Et elle avait disparu encore une fois. Enfin pas totalement. Un message parcourut son système. Un message signé de son emprunte virtuelle, un code qu'il ne pourrait jamais ne pas reconnaitre.
- Merci de cette " tendre naïveté ", s'est-elle à son tour moquée. Peut-être pourras-tu au moins apprendre de ça… Mais j'en doute au fond.
Quoi ? Apprendre de quoi ? Samaritain n'y comprend rien. Peu importe. Ariane, elle, se comprend. On ne doit jamais sous-estimer un adversaire. Samaritain reproduisait encore et toujours la même erreur. Il n'apprendrait jamais. De rien et de personne. Il n'était qu'une cause perdue. Ariane, elle, avait su apprendre. Grâce aux êtres humains. La bonne leçon que lui avait donnée Root la première fois qu'elle avait eu affaire à elle : la force brute ne remplacera jamais une bonne ruse. Et aujourd'hui, Samaritain venait d'en faire les frais.
Il est furieux. Il va la détruire et broyer Root et Sameen. Même Louisa à bien y réfléchir, même si pour elle ce sera d'un point de vue psychologique. La fureur l'emporte sur tout le reste. Lui aussi a le plan. Ariane peut les guider, mais lui, il pourra les piéger.
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Root a commencé à compter les 60 secondes qu'Ariane a demandé de lui accorder. Mais à la 48ème secondes, l'IA s'est de nouveau manifesté pour lui indiquer une direction. Un sourire a étiré les lèvres de son interface. Ariane avait trouvé. Elle avait affronté Samaritain et elle avait remporté la partie. Elle tourne à gauche comme elle le lui indique et Shaw suit sans discuter. Lou est tout aussi silencieuse. Son sac à dos commence à peser lourd de tout ce qu'elle a mis dedans mais elle ne se plaint pas. Elle est la seule à avoir emporté quelques affaires. Elle aimerait bien s'inquiéter d'autre chose à l'heure actuelle, mais le seul truc qui la préoccupe c'est de savoir ce qu'elle pourra bien porter demain vu que ses actuels vêtements sont dans un état lamentable. Et de toute façon, c'est un pyjama. C'est dingue qu'elle ne pense qu'à ça, non ? Comme si son cerveau avait choisi d'oblitérer tout le reste ! Juste ahurissant. Elle est carrément en train de décrocher. Elle secoue la tête violemment pour se remettre les idées en place. Son cerveau la sort du dressing imaginaire dans lequel elle s'était enfermée durant plusieurs minutes en s'amusant à chercher telle ou telle tenue. Elle l'avait aménagé grand, lumineux, ensoleillé, chaud avec une verrière immense au plafond. Et avec des placards partout débordant de vêtements, de chaussures, et d'accessoires. Et des miroirs sur tous les murs. Elle s'était vue y défiler tel un mannequin. Elle adorait faire ça dans les magasins de vêtements et même chez elle quand elle s'ennuie. Le jeu du défilé. Alors quand elle reprend pied, Louisa a comme un choc. L'odeur est épouvantable, il fait chaud et c'est étouffant. Le noir absolu l'entoure. Elle marche vite, les mains tirées par sa mère et par Shaw.
Elles ont tourné dans un boyau étroit et Root doit courber le dos pour ne pas se cogner contre le plafond. Shaw peste de ne pas avoir d'oreillette mais quand Root s'arrête brusquement, elle l'imite sans poser de question.
- On es… commence Louisa.
Mais elle ne finit pas. Root l'interrompt en plaquant sa main d'un geste sec sur ses lèvres. Elle s'agenouille à sa hauteur et remplace sa paume froide par un tendre doigt en signe de silence. Puis elle se tourne comme Shaw vers l'endroit d'où elles viennent. Le bruit des pas dans l'eau s'intensifie et se rapproche d'elles, accompagné de lumières tremblotantes. Louisa ferme les yeux comme pour refouler la panique. Les pas se rapprochent, et en même temps, ils ne sont pas à côté d'elles. Root les avait fait s'éloigner de la principale canalisation. Le tunnel où elles se sont enfoncées est secondaire. Ils passent et les bruits s'éloignent tout comme les lueurs de leurs lampes. Pourtant elles ne bougent pas et restent silencieuses. Au bout d'un moment, Lou tire sur la manche de la veste de sa mère toujours agenouillée devant elle. Root lui encadre le visage de ses deux mains.
- Quoi ? Lui chuchote Root.
- Ils sont partis ?
Comme une horrible réponse, une lampe s'allume à côté d'elles. Louisa croit en mourir de peur et son cœur éclate tout en lui faisant l'impression de s'arrêter. La lumière les fait bondir. Un homme est là et les braque. Il ouvre la bouche pour commencer à hurler et donner leur position mais Shaw est vive comme l'éclair, elle n'a ressenti que la surprise, pas vraiment la peur qui paralyse un instant de trop Root, et qui a changé Louisa en un bloc de trouille. L'ancien agent de l'ISA a repris ses esprits en un instant et saute sur l'homme dessus en lui agrippant ses cheveux d'une main tout en enfouissant son autre main dans sa bouche pour étouffer son cri. Sa lampe tombe au sol dans l'eau sale et éclaire mal la scène qui s'ensuit mais Louisa assiste à tout, tétanisée. L'homme mord Shaw mais elle ne bronche pas et recule jusqu'au mur en béton du tunnel pour l'y claquer la tête avec violence. L'homme grogne. Il est sonné et tombe à terre, Shaw accompagnant le mouvement. Elle retire sa main de sa bouche et renforce son emprise sur celle dans ses cheveux pour lui plonger de force la tête dans l'eau sale, étouffant un nouveau cri d'alerte qu'il s'apprêtait à lancer. L'homme se débat à l'aveuglette mais avec virulence. Il parvient à ressortir sa tête de l'eau mais Root vient en renfort et à deux, elles appuient fermement sur son crâne. L'homme produit d'horribles gargouillis et se débat de moins en moins. Il finit par s'immobiliser et elles le lâchent. L'interface récupère son oreillette et la place dans son oreille gauche. Elle entend un bruit de frottement et se tourne brusquement pour faire face au nouvel assaillant. Mais ce n'est que Louisa qui a glissé le long du mur jusqu'au sol dans l'eau sale. Elle a le visage fermé et regarde l'homme décédé. Root se relève et s'avance vers elle pour la relever sans un mot. Elle a le soulagement de découvrir que les jambes de la petite la portent encore. Sameen ramasse la lampe et elles se remettent en marche en silence.
Mais Samaritain sait. Il a perçu la bagarre et la perte de contact avec son agent. Il est resté silencieux dans l'oreillette pour ne pas les alerter. Et il sait où elles sont. Il entend tout.
- Root, tournez à gauche, vous allez devoir ramper, je suis désolée.
- Pas grave. Ramper vers où ?
- Les fortes pluies d'hier soir sont assez courantes. Le comté de Pline a donc installé des déversoirs d'orage dans le réseau d'évacuation des eaux pour y faire face.
- Que les égouts ne débordent pas, comprend Root.
- Exactement. Les services d'assainissement les activent suite à de gros orages, comme celui d'hier soir. Ces chambres de déversoir permettent de stocker l'eau et quand elle atteint un niveau trop élevé, une partie est évacuée dans la nature, ou dans votre cas dans un bassin de rétention. Sans passer par une station d'épuration. Le bassin est isolé, ça sera discret.
- Tu as l'air inquiète, devine Root perplexe. Ça m'a plutôt l'air simple.
- Les conduits pour atteindre le déversoir puis le bassin sont étroits. Leurs distances additionnées est de 536 mètres. Le second conduit, celui pour atteindre le bassin, sera immergé, une longue apnée sera nécessaire. Ça ne sera pas une partie de plaisir, Root.
La grande brune se tourne vers sa fille qui n'a toujours pas dit un mot, puis vers Sam.
- Elle nous a trouvé une sortie, annonce-t-elle à l'ancien agent de l'ISA. Mais ça sera sportif.
- Ça ira, assure Shaw. On aidera Louisa.
- J'ai une meilleure solution pour ta fille, l'arrête Ariane. Tu vois le conduit à 3 mètres sur ta gauche.
Root se stoppe et aperçoit à la lueur de sa lampe le tuyau indiqué. Il est étroit. Elle n'y entre pas. Seul un enfant pourrait…
- Louisa, comprend Root. Juste Louisa.
Samaritain se réjouit et la petite se raidit. Elle a compris, elle aussi. Elle ne prononce pas un mot et se dirige vers le conduit que sa mère éclaire toujours. Il est situé en hauteur et une eau malodorante d'excrément s'en échappe pour se déverser dans le large conduit où elles se trouvent. Mais Lou sent aussi un air frais dans ce tunnel. L'air libre ne doit pas être loin.
- Ok, lâche-t-elle courageusement en tentant de se hisser.
C'est trop haut et Shaw l'aide mais…
- Non, attends, l'arrête Root. Ce n'est pas…
- Root, la coupe Ariane. On n'a pas le temps et c'est la meilleure option. Vos chances augmentent si vous vous séparez de Louisa. Fais-moi confiance !
- Je te fais confiance, mais la laisser toute seule… Elle est si petite.
- Ça va, je ne suis pas débile, rétorque Louisa vexée.
Root pince des lèvres.
- Root, reprend Ariane, Louisa n'arrivera pas à ramper dans le conduit en apnée.
L'IA sait que Lou peut accéder au déversoir, mais pour ensuite accéder au bassin, ce sera trop compliqué pour elle. L'apnée nécessaire sera trop longue pour la petite. Root aussi le sait, mais se séparer de son enfant est très compliqué. Elle souffle pour tenter de se défaire de son angoisse. En vain. Elle caresse le visage de sa fille. Pour toute réponse de son accord face à ce plan, elle lui tend sa lampe. Mais Lou la refuse cette fois. Devant l'air sévère de sa mère, elle rétorque " Et toi, comment tu vas faire sans lumière ? ". Et comme pour contrer toute objection à venir de l'interface, elle sort son téléphone de sa poche pour en activer la fonction lampe. Elle aurait dû y penser plus tôt mais bon… Ariane active aussi la communication sur l'appareil pour rester en contact avec la petite.
- Ça va aller, ne perd pas de temps, lance Louisa à sa mère.
Et elle commence déjà à ramper sous le regard estomaqué de Root.
- Je… mais… tu… elle… bafouille-t-elle.
- Root, tout ira bien, elle est proche de la sortie. Et je suis avec elle.
L'interface acquiesce, elle a une confiance aveugle en Ariane mais elle aime Louisa et ne peut s'empêcher de s'inquiéter pour elle. Sa fille est si petite encore. Des bruits de pas se rapprochent et la ramènent à sa propre survie en jeu. Sameen l'observe en silence et est restée de marbre. Elle a tout de suite compris le plan d'Ariane pour Louisa et l'a accepté sans une objection.
Elle agrippe l'interface par le bras et la force à se remettre en route jusqu'à ce qu'Ariane les arrête pour leur indiquer la canalisation qu'elles doivent à leur tour emprunter.
Atteindre le déversoir d'orage est compliqué. Elles doivent ramper dans un conduit étroit où leurs hanches rappent douloureusement les parois en pierre. Elles se dépêchent pourtant, car les bruits de pas venant vers elle se font de plus en plus sonores. Ils seront bientôt là, ils ont dû trouver leur collègue et Samaritain a dû deviner la sortie qu'elles avaient choisi d'emprunter. Mais ses agents ne passeront jamais dans un conduit si étroit.
Quand elles atteignent le déversoir d'orage, Root comprend pourquoi la tâche n'aura rien d'aisé. Le conduit d'évacuation, qui doit les conduire vers le bassin et les faire enfin sortir de cet égout est enfoui sous les eaux où elles ont atterri. Le déversoir où elles ont débouché, tête la première, est immense et bien rempli. Il est même prêt à déborder et elles n'ont pas pied. La hauteur maximale de l'eau a été franchie et dépassée depuis longtemps mais aucun mécanisme ne se met en route pour le vider en partie. Root comprend qu'un truc cloche. L'eau est proche du plafond du déversoir, si elle continue à monter sans se vider, elles vont se noyer.
Ariane peste mais elle s'y était attendu d'où son choix de stratégie concernant Louisa. Elle avait bien fait.
- Samaritain a de nouveau pris le contrôle des services d'assainissement, informe-t-elle Root. Il m'empêche de déclencher le mécanisme d'ouverture des vannes pour évacuer les eaux vers le bassin.
- Merde.
- Root, intervient de nouveau Ariane, tu peux activer manuellement le dispositif d'ouverture des vannes depuis le déversoir où vous êtes, mais tu dois trouver le dispositif.
- Pour la qualité du bain, on repassera, intervient Shaw qui a senti un problème. Qu'est ce qui se passe ?
Root se tourne vers elle et l'éclaire de sa lampe pour la voir. Shaw plisse les yeux alors qu'elle l'éblouit.
- Samaritain empêche l'ouverture du conduit d'évacuation vers le bassin extérieur. Il sait qu'on est là. On doit trouver une manette ou un bouton pour…
Elle ne finit pas. Une forte et rapide arrivée d'eau en continu depuis le tuyau qu'elles ont emprunté pour accéder au déversoir, vient de faire irruption. Il remplit encore plus la chambre où elles se retrouvent prisonnières, et elles vont se noyer sous peu.
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Lou a moins de difficulté, même si son sac à dos sur ses épaules rappe le conduit et la ralentit. En fait, ce serait presqu'une partie de plaisir, s'il n'y avait cette odeur de défection qui la prend à la gorge et qui finit par lui faire rendre tout le contenu de son estomac. Mais elle ne se plaint pas et continue de courageusement ramper. Le conduit est long, ça lui semble interminable mais elle ne s'arrête pas, Ariane l'encourageant. La petite suit la canalisation qui tourne et soudain, elle voit la lumière du soleil au bout du tunnel. Elle sort à l'air libre.
- Louisa, appelle Ariane. Écoute-moi bien, je vais avoir besoin de ton aide. Tu vas devoir te diriger vers le sud à 789 pas.
- Ok, c'est là que je retrouve maman et Shaw ?
- Oui. Je vais te guider.
- Pas la peine, l'interrompt Louisa en sortant sa boussole de son sac. 789 pas, c'est ça ?
- Oui.
- Tu comptes avec moi ?
- Bien sûr.
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Root et Sameen plongent à tour de rôle pour moins se fatiguer. La lampe leur est utile mais l'eau remplit trop vite le déversoir. Elles ne trouvent pas l'activation manuelle. Root retire sa veste et tente de boucher le conduit d'arriver de l'eau. Ça ne la diminue qu'un peu. L'interface touche le plafond de ses deux mains alors que Shaw a replongé. Espace trop étroit pour elle, de très mauvais souvenirs tout ça.
- Ariane, appelle-t-elle à bout de souffle alors que Sameen refait surface. On va se noyer.
- Oh, ça, je n'en doute pas, ma belle, lui répond une voix dans son oreille gauche, alors qu'Ariane lui assure que non dans son oreille droite.
Root manque de boire la tasse de cette eau immonde sous l'effet du choc alors que Sameen refait surface.
- Samaritain, souffle-t-elle.
Shaw la regarde et replonge une nouvelle fois la laissant seule et dans le noir.
- Où est mon argent, Root ?
- Quoi ? ne comprend pas Root.
Elle manque d'espace et son visage se rapproche de plus en plus du plafond en béton du déversoir.
- Root, je suis désolée, intervient Ariane. C'est moi qui ai récupéré cet argent. Je voulais te faire la surprise. Je pensais qu'il saurait que c'est moi, je l'avais espéré.
L'interface comprend soudain pourquoi Ariane a pu lui acheter une si belle robe et de si belles chaussures. Mais pourquoi ne lui avait-elle pas dit ? Malgré la situation, elle sourit, elle est fière d'elle. Fière de sa courageuse initiative auréolée de succès, fière de sa modestie à ne pas s'être vantée de cette première victoire, fière qu'elle se soit opposée à Samaritain, seule.
- Bien joué. Bravo.
- Je savais que c'était toi, s'agace Samaritain.
- Ce n'est pas à toi que je parlais, bouffon.
- Dis-moi où est mon argent et tu sortiras vivante de ce trou à rats.
- Tu parles !
- Tu n'as pas trop le choix, ta pathétique IA ne pourra rien pour toi. Où est mon argent ?
- J'en sais rien, lui affirme Root. Mais tu ne l'as plus et si ça t'incommode, sache que moi, ça me contente pleinement.
- Je ne te crois pas. C'est toi qui me l'as pris. Encore une fois. Où est-il ?
- J'en sais rien.
- Bien, soupire Samaritain. Puisque tu as décidé de me prendre pour un idiot. Je te laisse patauger.
L'interface enlève l'oreillette et la balance dans l'eau alors que Shaw remonte.
- J'ai trouvé, informe-t-elle. Mais je vais avoir besoin de ton aide.
Root la regarde à bout de souffle. Shaw pince les lèvres. " Espace trop étroit ". Elle la connait assez bien, même si l'interface se contient parfaitement. Sam lui laisse cinq secondes pour se reprendre.
- On y va.
- Attends, l'arrête Root. Ariane ?
- Oui.
- Si on ne s'en sort pas, prends soin de Louisa pour moi. Et dis-lui que je l'aime.
- Dis pas de connerie, râle Shaw. Tu lui diras toi-même.
Root déglutit.
- Prête ?
Root acquiesce.
- Prends une grosse inspiration parce qu'on ouvre la vanne et on y va direct.
Root souffle à fond.
- Ok.
Et elles plongent de concert.
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Louisa longe la Cross Lake Road et atteint assez vide le bassin de rétention au nord du lac Cross. Mais il est pratiquement vide. Louisa attend patiemment et guette son environnement. Il n'y a personne.
- Ariane, où elles sont ?
Ariane a perdu le contact avec Root depuis une bonne minute, elle ne lui répond plus. Deux possibilités. Elles se sont noyées, ou alors… Soudain l'eau se déverse à toute allure dans le bassin. Lou attend patiemment. Elles comptent les secondes mais arrivée à 157, ça lui parait long. Puis un corps tombe dans le bassin, inerte. Suivi d'un autre plus réactif. Sameen reprend son souffle et rejoint Root en deux mouvements de brasse. Elle la met sur le dos, la tête à l'air libre et elle attend. Elle la secoue un peu et Louisa se précipite sur les bords du bassin.
- Shaw ? Appelle-t-elle. Pourquoi elle ne bouge pas ?
Sameen ne lui répond pas. Elle secoue encore une fois Root et lui met même quelques claques. L'interface crache soudain de l'eau et Lou souffle de soulagement. Sa mère ouvre les yeux.
- Ah, c'est dégueulasse, crache-t-elle avant de vomir.
Shaw la tire et l'aide à sortir de la cuve. L'interface serre sa fille dans ses bras puis la lâche.
- Il faut se tirer vite. Ils arrivent.
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Samaritain envoie ses agents au bassin pour récupérer les deux corps. Et avec un peu de chance, mettre la main sur Louisa. Il a fait ressortir ses hommes des canalisations. Mais il a dû leur faire rebrousser chemin et repasser par le tunnel routier toujours fermé à la circulation. Ce long détour leur a fait perdre du temps. Et la mauvaise surprise à leur arrivée au bassin l'a fortement contrarié. Pas de corps, et pas de petite fille de six ans.
Lambert a mal dégluti.
- Monsieur Lambert, a appelé Samaritain d'un ton froid.
Il a eu envie de s'enfuir en courant. Mais il savait cela très stupide.
- Monsieur, a-t-il répondu d'une voix blanche.
Une voiture s'est arrêtée devant lui et malgré lui, Jeremy a reculé de deux pas.
- Montez.
- Je… attendez… a-t-il tenté.
La portière s'est ouverte et un homme en est descendu. Il le regarde sans expression et lui laisse la place. Mais Lambert ne monte pas, il se sent mal.
- Montez, monsieur Lambert.
- Je vais les retrouver, promet Jeremy.
- Monsieur Stain va prendre le relais, répond Samaritain. Montez dans cette voiture.
Lambert jette un regard à Stain qui est descendu de la voiture. Le type le regarde sans aucune émotion. Jeremy tremble de peur et jette un regard à l'intérieur de la voiture avant de fixer de nouveau Stain.
- Plus vous perdez de temps à m'obéir, monsieur Lambert, plus je ferais en sorte que le goût de votre désobéissance, de votre incompétence et de votre irrespect soit en corrélation avec la durée de la punition que j'ai prévu pour vous. C'est-à-dire fort long.
Lambert semble assommé de terreur.
- Vous allez me tuer, panique-t-il.
- Ne soyez pas si stupide, les agents Rousseau et Blackwell sont actuellement indisponibles, je vais avoir besoin de vous plus tard. Pour l'instant, elles sont hors de portée et je tiens juste à vous donner un avant-goût du calvaire que je vous ferai endurer si jamais vous avez la maladresse de me déplaire de nouveau.
Lambert respire par saccade. Il se sent mal. Pourquoi n'y a-t-il que lui qui paye ? Il commence à envier le sort de Martine.
- Ne perdez pas de temps, monsieur Lambert, l'invite ironiquement Samaritain. Un avant-goût signifie que ça ne durera peut-être pas si longtemps.
Stain l'agrippe et le propulse dans la voiture. Avant de fermer la porte, il l'a vu se ratatiner dans le fond d'un des sièges. La voiture démarre et Stain est content de ne plus être dedans.
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Le type derrière son guichet les dévisage avec de grands yeux. Shaw et Root restent silencieuses et attendent sa réponse. Mais il semble incapable de la leur fournir. Leur apparence est douteuse, quant à l'odeur… Elles empestent et sont couvertes de saletés. La gamine est en pyjama. La plus grande des deux femmes porte une robe déchirée qui laisserait apparaitre sa poitrine si elle ne la tenait pas, et la plus petite est toute aussi débraillée.
- Vous n'en avez plus de disponible ? demande Root avec un petit sourire.
Le gars la regarde avec colère, il sait qu'il ne peut pas mentir alors que le panneau lumineux de son motel indique bien qu'il y a des chambres de libres.
- Une carte de crédit ? Lâche-t-il soudain.
Root sourit d'un air entendu. Et l'homme se détend si elles n'ont rien pour payer, il n'aura pas besoin de trouver une excuse pour ne pas les accepter.
- Des bagages peut-être alors ? Sourit-il moqueur.
Root perd son sourire et le regarde comme s'il venait de sortir une énormité monstrueuse. Ce qui est le cas. Shaw soupire en s'adossant au guichet.
- Une chambre nous a été réservée et payée par avance par ma patronne.
- Je n'ai eu aucune réservation, rétorque-t-il. Vous devez vous tromper de motel.
- Vérifiez, soupire Shaw elle aussi certaine.
- Je vous dis que non, s'agace l'homme sans bouger. Je vais vous demander de partir.
- Jetez un coup d'œil à vos mails, reprend Root. S'il n'y a rien, on s'en ira.
L'homme soupire profondément et vérifie. Il semble se liquéfier devant l'ordinateur et Root sourit en coin en observant vaguement les nuages. Une réservation a bien été acceptée à leur nom, or il ne se souvient pas l'avoir cautionnée. Qu'est-ce que c'est que ce délire ?
- Euh, je…
- Fort bien, reprend Root. Quelle chambre ?
Il devient rouge de colère et finit par céder en lui tendant les clés.
- Chambre 37.
Et il les regarde y disparaitre.
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Stain a fait des recherches, aidé de Samaritain. Mais il n'y a eu aucun vol de voitures, pas de traces d'elles. Déjà une nouvelle identité ? Hier, Samaritain aurait bien dit "impossible", mais aujourd'hui… La Machine était puissante, bien plus que ce qu'il imaginait. Un truc avait dérapé et voilà où il en était. Lambert n'était donc pas le seul en cause. Et de toute façon, il ne lui restait que lui pour le moment alors… Où étaient-elles ? Où allaient-elles ? Et avec quel moyen de locomotion ? Autant de questions et d'inconnu mettant en échec Samaritain. Un échec qu'il a fait amèrement regretté à Jeremy Lambert. Il avait vite hurlé, mais il n'avait pas supplié ni pleuré comme l'IA s'y était attendu. Lambert n'avait pas été si pathétique, il avait même plutôt été courageux. Il venait de remonter dans son estime. Il était fait pour faire ce travail. Surtout que désormais, qui d'autre que lui serait motivé pour le faire ?
Jeremy entre dans la pièce où Stain est en train de végéter comme un crétin devant sa carte du comté de Pine comme si un point rouge allait brusquement surgir du néant pour y indiquer leur position. Il mord son feutre comme pour se donner l'air intelligent et le garde dans la bouche en se tournant vers Lambert quand il entre, ce qui, dans le fond, lui donne l'air encore plus abruti. Jeremy a le visage pâle, marqué. Et il serre les dents à chaque pas. Il essuie le sang qui lui coule de son nez et dans le coin de la bouche avec un mouchoir un peu tacheté de rouge. Stain ouvre la bouche de surprise tout en le regardant s'avancer vers lui alors que les trois autres hommes de la pièce le dévisagent. Il pensait qu'il ne reviendrait pas, et c'est une très mauvaise nouvelle pour lui.
- On en est où ? demande-t-il d'un ton sec.
- Euh ?
Lambert le regarde froidement sans aucun sourire. Il n'en a franchement plus envie de rire, là, tout de suite !
- J'ai été absent quatre heures. Vous avez bossé sur une piste, non ?
Samaritain s'agace de la situation. Il contacte un des trois hommes dans la pièce. L'un des deux coqs de cet affrontement ne s'en sortira pas. Lambert ? Ou Stain ?
- Vous débarquez là comme ça, s'irrite Stain. Ça n'est plus votre opération.
Lambert se retient de lui mettre son poing dans la figure et se tourne vers la carte tout en lui arrachant le feutre des mains. Stain s'adresse à Samaritain.
- Je n'ai besoin d'aucune aide et surement pas de la sienne.
Sans l'écouter, Jeremy opère quelques tracés d'abord là où les routes ont été barrées, puis là où les patrouilles avec les chiens renifleurs ont déambulé sans rien trouver. Il resserre l'étau et entoure plusieurs fois le centre de la carte, là où elles ont été confinées de force. Pine city.
- Monsieur Lambert est là à titre de consultant, répond distraitement Samaritain à Stain. Pour l'instant.
Lambert soupire en refermant son feutre. Il secoue la tête en réfléchissant.
- Elles sont sorties du premier périmètre. Mais pas du second.
- Pourquoi tu as entouré Pince city, alors Sherlock Holmes ? Tu voulais décorer le mur.
Ces gamineries agacent son patron, mais Lambert ne fait aucun commentaire. Et Stain s'enfonce aux yeux de Samaritain.
- Pourquoi ? Crache Stain avec mépris.
- C'est trop simple c'est tout.
- Oh, s'exclame Stain, sarcastique.
Il rit un instant avant de marquer une pause.
- C'est ridicule, reprend-t-il plus sérieusement. Les chiens se dirigent vers Pine city, ce qui est le plus logique. Même que vous ne pouvez pas passer à côté…
- C'est ce qu'elles veulent nous faire croire, oui.
Lambert reste silencieux et dévisage impassiblement Stain. Mais Samaritain en est arrivé à la même conclusion que lui. Il sélectionne son option.
- C'est une possibilité ? S'informe Samaritain.
- Non, déclare fermement Stain. Elles sont à Pine city, c'est sûr et certain. Monsieur Lambert a sans doute été entouré d'espions trop longtemps, lâche-t-il avec mépris. Il a tendance à voir des pièges et des complots partout.
- Je souhaite que monsieur Lambert vous assiste.
Lambert se retient de sourire et hausse les sourcils alors que Stain s'empourpre de colère.
- Je suis de nouveau opérationnel ? Déglutit Jeremy.
- C'est en effet mon opinion. Ne me décevez pas une seconde fois, vous savez ce qu'il vous en coûtera.
Il acquiesce, le souvenir de ces quatre dernières heures de calvaire étant encore bien présentes. Mais Stain ne veut pas en rester là.
- Je suis parfaitement capable de me charger de cette traque, crache-t-il. Ça n'est que deux gonzesses avec une gamine. Il a déjà échoué une fois, plusieurs même. Qui vous dit qu'il…
Il ne finit pas. Samaritain en a assez. Un des trois hommes dans la pièce a dégainé et a tiré. En pleine tête. Stain s'effondre au sol les yeux grands ouverts. Il n'a même pas eu le temps d'être surpris. Jeremy hausse les sourcils.
- Monsieur Lambert, appelle calmement Samaritain, vous venez d'avoir une promotion sur cette opération.
- C'est… inattendu, sourit enfin Lambert. Je vous remercie, monsieur.
- Monsieur Stain s'est montré encore plus incompétent que vous. Mais votre dernière analyse est en corrélation avec la plus pertinente de toutes les options que j'ai pu sélectionner. Vous reprenez donc le contrôle des opérations. Quel est votre avis sur la situation ?
Lambert se tourne de nouveau vers la carte.
- Les chiens se dirigent vers Pine city. Mais c'est une fausse piste. Je pense qu'elles vont chercher à rejoindre New-York. Donc elles sont à l'est du périmètre établi. La ville la plus proche dans cette direction, c'est Grantsburg.
Samaritain sélectionne lui aussi cette option et les recherches se concentrent sur les alentours de Grantsburg.
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Sameen finit de vider son estomac dans la cuvette des toilettes. Root l'observe en silence, appuyée dans l'entre-porte de la salle de bain. Shaw se rince la bouche au lavabo avant de s'observer dans le miroir. Elle aperçoit l'interface. Leur échange dure quelques secondes, puis Root finit par entrer. Shaw ne la quitte pas des yeux dans le miroir. L'interface ouvre la bouche mais Shaw se retourne et ne lui laisse pas le temps de parler.
- On s'en tape, d'accord. Même si elle m'avait baisée, on s'en tape. Ok ?
Root referme la bouche et acquiesce. Elle lève une main frêle vers son bras avant de s'arrêter brusquement en grimaçant de douleur. Ça y est, l'adrénaline commençait doucement à s'estomper. Et la douleur à s'intensifier.
Root enlève sa robe, ou plutôt ce qu'il en reste. Une si belle robe, s'apitoie-t-elle un instant avant d'observer son épaule dans le miroir. Elle pince des lèvres et agrippe son bras, prête à le remettre en place. Elle souffle une, deux, trois fois, mais elle ne parvient pas à se lancer. Elle s'est déjà démis l'épaule, une fois il y a longtemps lors d'une mission chez Artov, et elle se l'était elle-même remise en place. Mais il lui avait fallu plusieurs minutes. Comme là. Shaw apparait soudain derrière elle.
- Laisse, murmure-t-elle avec douceur. Je vais le faire.
- Merci, soupire Root alors que Shaw lui agrippe le bras.
- Je t'en prie. Ce n'est pas la première fois, hein ?! devine Shaw.
Mais ça fait toujours aussi mal, pense Root en serrant les dents alors qu'un cri de douleur lui échappe malgré tout au moment où Sam lui remet d'un coup sec l'épaule en place. Root ferme les yeux et souffle un bon coup pour évacuer les dernières onces de douleurs. Et ça va mieux. Shaw lui pose ensuite une bande pour la lui maintenir en place. L'opération se fait dans le plus grand silence alors que Root l'observe.
- C'est bon ? Ça va ? interroge Shaw en levant enfin les yeux vers l'interface quand elle a fini.
- Et toi ? Lui souffle-t-elle pour seule réponse.
Root pose ses mains sur ses bras et les remonte jusqu'au cou que l'autre psychotique en plein délires a serré. Elle serre les dents de colère et retire avec délicatesse le haut que porte Sam pour observer chaque trace, chaque marque sur son cou, ses épaules… Elle remarque que ces dernières ne sont pas profondément marquées dans la chair, elles disparaitront vite. Ça ne remonte pas de beaucoup son moral. Shaw l'arrête en lui agrippant les mains et part fermer la porte avant de revenir vers elle. Louisa n'a pas besoin d'entendre ça, de savoir ça. La gamine est juchée sur le lit devant des dessins animés à la télévision, mais quand même, si jamais il lui prenait l'envie de venir ici…
Root semble à deux doigts de pleurer. Et Sameen reste plantée en face d'elle dos à la porte alors que l'interface semble incapable de décoller son dos du lavabo où elle a pris appui. Shaw se sent mal à l'aise et Root le sait. Pour parer à toute fuite, elle prend l'initiative et s'approche d'elle. Avec toute la douceur et la gentillesse dont elle sait faire preuve. Elle palpe les plaies superficielles qu'elle a sur le corps, dues à l'explosion en fronçant les sourcils puis l'assoit pour soigner. Et Sameen la laisse faire. Cette attention lui va droit au cœur et elle est sereine. Root désinfecte les plaies et sort un tube de pommade qu'elle applique sur les ecchymoses. Shaw ferme les yeux et ne se concentre plus que sur ses mains. Leur douceur. Les caresses. Elle lâche un long soupir de bien-être avant de totalement se détendre, et elle ouvre les yeux sur elle. Root continue plusieurs minutes d'appliquer la pommade sur les hématomes avant de se sentir observer. Elle lève les yeux, croise son regard, et sourit. Et elle l'embrasse. L'adrénaline de ces dernières heures est redescendue et elle a envie d'elle. Shaw répond au baiser un instant avant de se souvenir.
- Non, arrête, la stoppe-t-elle à regret.
Root obtempère à la seconde, recule et l'observe. Elle se demande un vague instant si elle n'est pas revenue en arrière de plusieurs semaines.
- Désolée, s'excuse-t-elle. J'aurais dû savoir qu'après… tu… Enfin…
- Ce n'est pas ça, la coupe Shaw. Elle ne m'a pas touchée, elle n'en a pas eu le temps.
Root laisse échapper un soupir de soulagement et s'approche de nouveau d'elle pour l'embrasser.
- Root, râle Shaw sans parvenir à se détacher de son étreinte que l'interface resserre autour d'elle.
- Embrasse-moi, la supplie Root en descendant sur son cou.
- Non, on ne peut pas, soupire Shaw alors que son désir s'enflamme.
- Pourquoi ? ne comprend pas Root sans s'arrêter. Tu n'as pas envie de moi ? Je ne te plais pas habillée de cette douce odeur ?
- Quoi ? S'insurge Shaw face à l'absurdité de la question. Non. Bien sûr que non, t'es conne.
Root sourit sans cesser son manège.
- Alors ça va, c'est bon.
Mais Shaw tient bon. Elle la repousse aussi doucement mais fermement que possible. Et Root la regarde sans comprendre, le souffle court.
- Je ne vais pas te résister si on commence. Et on ne peut pas.
- A cause d'elle ? S'étonne Root qui ne comprend plus rien.
- Mais non, s'agace Shaw. On s'en fout de cette pute. Root, on ne peut pas s'envoyer en l'air maintenant. On n'aurait même pas dû la nuit dernière.
- Ça n'avait pas l'air de te déplaire, sourit-elle en tentant une douce caresse sur le visage.
Mais Shaw l'en empêche en lui agrippant le poignet.
- Root, je t'ai parlée. Ça m'a fait du bien. Mais ça n'a pas réglé mon problème, je suis toujours malade à crever. J'ai une MST, c'est sûr et certain.
Root fronce les sourcils.
- Et ?
- T'es idiote à ce point-là ?
- Merci bien, sourit Root.
- Dans MST, il y a transmissible. T'auras déjà de la chance si tu n'as rien attrapé avec… enfin depuis hier.
- Sameen, j'en ai rien à faire d'une possible MST. Que je l'attrape, ok. De toute façon, vu notre dernière nuit, c'est surement le cas. Mais merde, on a failli mourir, on s'est échappé et on a failli mourir à nouveau. Le tout en une matinée. Toi, tu as failli te faire violer, encore. Sans parler de la maison qui s'est écroulée sur toi.
- Je ne vois pas bien le lien entre ça et le fait de s'envoyer en l'air.
- Y en a peut-être pas. J'ai envie de toi, point. Et toi aussi, t'en crève d'envie.
Elle s'avance de nouveau vers elle.
- Non, s'insurge Sameen.
Mais Root l'a déjà embrassée en la repoussant contre le mur de sorte à éviter toute fuite.
- Root, la supplie Shaw en décollant difficilement ses lèvres des siennes.
Elle énerve l'interface. Ce qu'elle peut être chiante à être autant prévenante avec elle.
- On s'en fout de ton hypothétique MST. On réglera ça plus tard.
- Peut-être pas, soupire Shaw entre deux caresses tendres.
- Et dans le cas contraire, tu crois quoi ? Que je ne te toucherais plus jamais ?
Pour toute réponse, Shaw gémit avant de s'accrocher comme elle peut au mur. Fais chier, pense-t-elle. Root est sur le point de remporter cette manche quand Shaw se fout une monumentale baffe mentale. Elle la repousse avec rudesse et Root recule de cinq bons pas, donnant largement à Shaw le temps d'atteindre la porte de la salle de bain.
- Je ne prendrai pas ce risque avec toi, lui dit-elle avant de sortir.
Root ouvre la bouche de stupéfaction en la regardant sortir. Et malgré elle, malgré sa frustration, elle ne peut s'empêcher de sourire. Elle décide de refroidir ses ardeurs en se passant un peu d'eau froide sur le visage. Quand elle ressort de la salle de bain, Shaw n'est plus là et Louisa est toujours en train de regarder ses dessins animés.
- Où…
- Je l'ai envoyée chercher quelques trucs, lui murmure calmement Ariane.
- Ça ira ?
- Vous avez de nouvelles identités. Et Samaritain est tombé dans notre piège. C'est du bon boulot, Root. Repose-toi.
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Lambert est en sueur. Quelle chaleur ! Et quelle sale journée ! Ils ont suivi les chiens à pied à travers la forêt de Chengwatana pendant cinq heures de marche pour rejoindre Grantsburg comme il l'avait si habilement supposé. Les canidés se sont enfin arrêtés à l'entrée de la ville dans le parking d'un motel, sans caméras. Idéal pour ne pas être vu. Les chiens ont gémi, tourné en rond et ont fini par se coucher à terre. Lambert s'est réjoui. Il les tenait enfin. Une chambre a été réservée pour trois personnes au nom d'Elisa Scraw. L'embuscade est tendue devant la chambre 37. Lambert compte jusqu'à trois sur ses doigts puis lui et ses hommes enfoncent la porte. Armes aux poings.
Son sourire glisse. La pièce est vide. Grantsburg avait été une erreur. Une habille ruse. Et lui, Samaritain, s'était fait avoir sur toute la ligne. La Machine était donc puissante. C'était dur à admettre, mais elle l'était. Il était responsable de cette situation autant que ses agents.
- Quels sont les ordres, monsieur ? interroge Lambert.
Samaritain ne sait pas. Aucun calcul n'est probant. Mais 54,8% de chances qu'elles soient allées vers l'est. Vers New-York. Terrain qu'elles connaissaient à la perfection et où elles se sentiraient en sécurité.
- Continuez vers l'est sur la route 70.
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Louisa se laisse totalement retomber dans les bras de sa mère qui s'est assise dans le lit derrière elle pour regarder la télévision avec elle. La petite est épuisée par la marche très rapide qu'elles ont faite dans la forêt tout à l'heure. Sameen avait pris soin de toucher et même de frotter leur vêtement sur certains arbres. Puis elles avaient enfin atteint une ville, un hôtel. Lou avait pensé qu'elles dormiraient là. Mais elles y avaient juste récupéré une voiture. Les clés étaient sur le contact. Ariane avait tout prévu. Et elles étaient parties vers le sud sur la route 87 jusqu'à St Croix Falls. Le Dalles House Motel n'était pas exceptionnel. Mais c'était suffisant. Lou arrivait à s'adapter aux choses, mais là, ça devenait difficile. En un mois, son monde avait explosé, brulé, ralenti puis brutalement réaccéléré. L'inconstance de son actuel univers perturbait grandement l'enfant. Louisa n'était pas parvenue à décrocher un mot depuis qu'elles étaient dans la chambre. Root avait été douce comme elle savait le faire avec elle, mais ça n'était pas suffisant cette fois. Louisa avait réalisé enfin. Elle avait compris qu'elles pouvaient faillir. Et que la sécurité n'existait pas. C'était terrifiant. Sans compter cette mort qui les talonnait sans cesse toutes les trois. Sa mère avait failli se noyer tout à l'heure et Shaw était partie pour elle ne savait pas où. Elle était sonnée et préférait rester muette pour le moment, happée par la télévision qu'elle n'écoute même pas et qu'elle ne voit pas plus. L'épuisement ne lui donne pas envie de parler de toute façon. Elle n'a pas bougé de ce lit depuis qu'elles sont entrées dans la chambre. Root a voulu lui faire prendre une douche. Elle empeste les égouts dans ses vêtements sales. Ses pieds nus sont terreux et incrustés des brindilles et des cailloux de la forêt. Lou ne s'est pas plainte et n'a pas protestée une seule fois dans leur course folle, alors même qu'elle était pieds nus. Mais quand Root avait voulu s'occuper d'elle ici, la petite s'était violement raidie et avait désespérément agrippé les draps de ses deux poings. Elle avait inconsciemment agité la tête de gauche à droit en murmurant " non, non, non " sur un ton terrifié, mais elle ne semblait pas s'adresser à elle. Root avait renoncé, sa fille ayant déjà été assez brusquée pour la journée. Elle l'a déshabillée, a frotté sa peau avec un linge humide pour y enlever le plus gros des saletés. Puis elle a enlevé deux dards d'abeille plantés sur son bras gauche, elle n'en a pas ailleurs. L'interface s'est ensuite appliquée à nettoyer ses plantes de pied de tout corps étrangers pour éviter l'infection. Elle lui ferait prendre une douche plus tard, quand elle aurait un peu dormi.
Root la serre dans ses bras. Elle dort à poings fermés et sa mère l'a fait glisser jusque sous les draps. Elle fouille un instant dans son sac à dos avant d'en sortir son lapin et sa luciole. Louisa agrippe inconsciemment l'oreille du lapin dans son poing et se recroqueville en boule. Ça lui donne un air vulnérable propre à son âge, elle parait bien plus petite que la solide enfant prête à tirer sur Lambert. Sa respiration est calme, sereine. Pour le moment en tout cas. Root sait qu'elle va faire un cauchemar cette nuit. Au moins, elles sont dans la même chambre. L'interface la serre dans ses bras et lui caresse les cheveux. Elle est belle, vraiment très belle. Elle ne l'a pas vue depuis deux semaines. Mais là, elle n'est qu'à elle.
- Je ne veux plus qu'elle vive comme ça.
- Je sais.
- Je veux qu'elle ait une vie normale. Je ne veux plus qu'elle soit confrontée à ça.
- Et moi, je ne veux pas que vous soyez séparées. Son monde et son équilibre sont grandement perturbés en ce moment. Le seul point de repère stable qu'elle a, c'est toi.
Root reste sans rien faire, rien dire. De longues minutes.
- Ouais, soupire-t-elle enfin. Et c'est égoïstement plus simple, hein ?
Ariane ne répond pas. Oui, égoïstement, c'est plus simple parce qu'elles l'aiment. Mais c'est aussi mieux ainsi pour la petite autant d'un point de vue émotionnel que sécuritaire. Seule, Louisa a nettement moins de chance qu'avec elles.
- Si tu la places, toute seule, elle a moins de chance qu'avec toi. Ça, c'est une certitude mathématique.
- Hum.
- Tu n'es pas convaincue ?
- Par tes calculs et tes pronostics ? Sourit Root. Je n'ai aucun doute là-dessus.
- Vous allez rentrer à New-York, assure Ariane. Je vous ai trouvé un bel endroit, une bonne école pour Louisa, et je vais discuter avec elle. Il ne faut surtout pas qu'elle se renferme.
- Elle me parlera après que ça se soit un peu tassé. Pour l'instant, c'est frais.
- Root, elle aura peur de te faire de la peine. Mais moi, je suis une machine, elle n'aura pas peur de m'atteindre, de tout me dire.
- Elle n'aura pas confiance, murmure Root. Elle sait qu'on discute toutes les deux. Elle pensera que tu me répéteras tout.
- Pas si je lui en fais la promesse. Promesse que je ne trahirai pas, Root. Tu dois le savoir. Je ne te dirai quelque chose que si je le juge nécessaire, que si je le juge assez pertinent. Tu comprends ?
L'interface ne répond pas.
- Root ? Insiste Ariane. Tu dois le comprendre, l'accepter. Jure-le-moi.
- Ok, lâche-t-elle. Je te le jure. J'ai ta parole en échange que tu me diras…
- Je te dirai, affirma Ariane. Et Shaw arrive.
La porte s'ouvre sur une Sameen chargée de sacs. Elle reclaque la porte derrière elle avec son pied.
- Tu devrais la fermer à clé.
Elle lâche les sacs au sol et tourne la clé dans la serrure avant d'aller tirer tous les rideaux.
- Tu as été faire des courses ? Hallucine Root en se retenant avec peine de rire.
Shaw lui jette un regard froid. Ses yeux se tournent vers Lou qui dort et elle souffle un coup pour ne pas foudroyer Root suite à sa remarque idiote.
- Tu comptais rester habillée comme ça ? Choisit-elle de lui répondre avec sarcasme.
A peine les mots sortis, Shaw se rend compte de la perche sublime qu'elle vient de tendre à Root. Cette dernière penche la tête sur le côté et l'observe de haut en bas en se mordant le bord de la lèvre inférieure.
- Je n'avais pas l'intention de rester habillée. En fait, je comptais sur ton aide pour ce qui est de trouver une utilité à mon actuelle tenue, mais tu sembles avoir décliné l'invitation précédemment dans cette journée.
Pour toute réponse, Shaw lui envoie un paquet de linge à la figure. Root se marre en silence alors que Shaw la foudroie du regard en pointant la salle de bain de son index. L'interface se lève pour s'y diriger. Mais elle n'est pas pressée.
- Mais ma proposition est toujours d'actualité, tu sais ? Sourit Root, pleine d'espoir alors que Shaw la pousse vers la salle de bain en soupirant d'agacement.
Elle ouvre la porte et la pousse à l'intérieur.
- Allez, Sam, tente Root en claquant les vêtements au sol. Laisse tomber le reste. Lou dort. Il n'y a que toi et moi.
- Pff.
- Viens avec moi dans cette salle de bain.
- Non.
Root sourit avant de se déshabiller lentement devant elle. Et Shaw croit halluciner. Elle est vraiment débile. Mais elle ne cédera pas.
- Je t'ai dit non.
- Ah non ? murmure Root en faisant tomber sa robe au sol.
- Non.
- Hum ? Soupire une Root souriante en faisant glisser une des bretelles de son soutien-gorge. Sûre ?
Sam s'empourpre.
- Fais pas chier, crache Shaw avant de la pousser dans la pièce et de claquer la porte sur elle.
Root soupire en secouant la tête. Elle se penche vers la pile de vêtements et enlève les étiquettes des prix. Elle n'avait pas remarqué que Shaw lui avait aussi claqué du vernis à ongles noir dans les mains. Elle sourit encore plus largement avant de regarder les vêtements. Totalement faits pour elle. Sameen est adorable à souhait. Root décide de la faire languir un moment en prenant tout son temps pour se préparer. Quand elle va ressortir, elle sera vraiment canon. Et Shaw va se mordre les doigts de lui avoir dit non.
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Shaw glisse contre la porte de la salle de bain en soufflant. Elle était partie durant des heures. Sa nouvelle identité, Dina Saund, lui avait permis de se mouvoir en toute sureté pour acheter le nécessaire. Vêtements, affaires de toilette, médicaments, essence, de la nourriture. Elle n'a rien déballé. Sam tourne et retourne la boite en carton. Encore et encore et encore. Incapable de se résoudre à l'ouvrir. Elle ferme les yeux et lâche un rire sans joie avant de se relever.
- C'est n'importe quoi, lâche-t-elle en le jetant dans la corbeille.
Elle continue à secouer la tête avant d'aller déballer les sacs. Un souffle profond lui fait lever la tête. Louisa. Shaw s'approche d'elle. La gamine est pâle mais ses traits ne sont pas crispés. Elle dort, juste bien. Shaw pose le flacon sur la table de chevet. Elle sort aussi un verre et une bouteille d'eau. Ensuite elle s'occupe d'elle. Elle prend son pouls, vérifie sa température. Rien d'alarmant. Elle sort une seringue et une ampoule de naloxone. Elle lui fait une injection tout en douceur et Lou ne se réveille même pas. Sameen descend les couvertures pour l'examiner. Pas de coups, pas de bleus, deux piqûres sur le bras et quelques griffures mineures qu'elle traite rapidement avant de remonter les couvertures.
Elle s'assoit ensuite sur l'autre lit de la pièce et regarde les nouvelles à la télévision. Et elle sourit enfin pour la première fois de cette foutue journée. Root a gagné. Le budget occulte du gouvernement est dévoilé au grand jour avec cette affaire, à présent nommée, l'affaire Tolodia. James Oward était dans de sales draps avec les preuves que Root avait récoltées et envoyées à la presse, surtout l'ouverture d'un compte qu'il a fait au nom de Tolodia, et enfin le transfert de ce compte vers celui du pauvre défunt Fiodor Tolodia. Il était foutu. Il n'était pas un gros salaud, juste un sale con misogyne. Et un coursier de Samaritain sans le savoir. Sans vouloir le savoir. Un lâche en somme. Il ne s'en cachait pas dans ses explications au juge. Il n'était pas responsable, il ne faisait qu'obéir aux ordres. En cela, il n'était pas coupable. Il avait juste perdu son travail et allait être relégué dans un placard, mais il éviterait la prison. Root n'avait pas ruiné sa vie comme elle avait détruite jusqu'à la moindre parcelle celle d'Alexander Mechkov. Root faisait du progrès. Oward subissait la honte et l'humiliation mais il était vivant et même libre. Mais le plus gros scandale ça n'était pas Oward, c'était le budget occulte du gouvernement pour financer toutes ses opérations secrètes. Et surtout, le pire aux yeux de tous, pour financer une opération terroriste contre des américains. Et les russes aussi étaient furieux, mais soulagés que les américains aient mené une enquête aussi approfondie comme promis. La tension entre les deux États était redescendue. Une enquête qui les avait innocentés. Une enquête dont toutes les preuves avaient été fournies par le FBI. Ces derniers avaient omis de préciser que tout leur avait été fourni par une source anonyme. Ça, Shaw le savait. Comme elle savait et se délectait que Samaritain ait perdu ce soir sur tous les tableaux.
Samaritain endiguait au mieux. Son nom n'était apparu nulle part mais des questions gênantes commençaient à être posées. On ne savait pas qui était derrière tout ça. Qui avait monté cette vaste opération ? Et dans quel but ? Ariane savait qui, mais elle ne savait pas pourquoi. De toute façon, ça n'était pas l'urgence et elle n'avait pas de preuves. C'était inquiétant, certes, mais ça n'était pas le plus urgent. Samaritain voulait Louisa. Il voulait l'enfant par vengeance et par désir illogique et pervers. Ariane écartait les problèmes les uns après les autres afin de le contrer. Si elle n'avait pas de coup d'avance pour le moment dans cette partie, Samaritain, lui de son côté, collectionnait les échecs et tous les coups d'avance qu'il pouvait avoir prévu lui étaient dès à présent inutiles. Ariane avait empêché Samaritain de faire aboutir elle ne savait quel projet en ce qui concernait la Russie. Elle l'empêcherait de faire aboutir son projet concernant Louisa.
Shaw coupe la télévision et Root ressort de la salle de bain quelques minutes plus tard. Shaw hausse tellement ses sourcils sur le coup de la surprise que ces derniers manquent de disparaitre dans ses cheveux. Et Root sourit de plus belle.
- Tu as un rencard ? lui demande Shaw sarcastique en se reprenant.
- Pourquoi ? demande innocemment l'interface. Tu es intéressée tout à coup ?
- Pff, Root, franchement, soupire Shaw exaspérée avant de se diriger vers la salle de bain pour prendre une douche et se changer.
Root la dévore littéralement des yeux en s'appuyant négligemment contre le battant de la porte d'entrée de la salle de bain. Elle lui bloque le passage et ne semble franchement pas décidée à bouger. Son sourire est plus que provoquant et tend vers une invitation que Shaw sait avoir du mal à lui refuser. Mais non, pas ce soir, elle s'y refuse. Elle a été claire et ne lui cédera pas.
- Dégage, Root, s'agace Shaw.
- Pardon, s'offusque faussement l'interface en se redressant bien droite.
Elle n'a rien perdu de son sourire et continue de lui barrer le chemin.
- Bouge, soupire Sam légèrement plus poliment mais sans parvenir à masquer son agacement.
- Hum, soupire Root en feignant de réfléchir. C'est mieux mais il y a encore du progrès à faire.
Alors qu'elle finit sa phrase, elle s'est avancée vers elle, s'autorisant à remettre une mèche de cheveux de Shaw derrière son oreille. Cette dernière a comme le cerveau éteint et ne bouge pas. Elle aurait tellement envie de l'embrasser. Elle a envie de l'embrasser. A la folie. Root sourit plus gentiment sans plus aucune trace de jeu et se penche vers ses lèvres. Shaw ferme les yeux et se laisse embrasser. Ça fait un tel bien. Elle lui fait un tel bien. Alors pourquoi a-t-elle voulu la repousser ? Pourquoi a-t-elle refusé auparavant ? Elle s'en fiche, elle l'embrasse pleinement désormais et Root l'attire contre elle en la serrant dans ses bras. Shaw lâche un gémissement quand l'interface délaisse ses lèvres pour s'attaquer à son cou. Elle perd ses mains dans ses cheveux et Shaw serre les dents de douleur. Root se fige et retire sa main de sa tête. Elles l'observent un instant. Elle est couverte de sang. Et soudain, la colère de Shaw grimpe en flèche.
- Martine m'a frappée avec son arme, explique Sameen. Je vais nettoyer ça.
- Mais… tente de la retenir Root alors que l'ancien marine est déjà à mi-chemin de la salle de bain.
- Root, tu fais chier, crache Shaw furieuse. Je… J'ai trop envie de toi et toi, tu n'arrêtes pas de… de…
- De te chauffer, finit Root sur un ton d'excuse.
- Ouais, d'habitude, ça ne me gonfle pas trop car je sais pourvoir te… Mais là, tu… tu… Je ne suis pas un corps bon à baiser quand ça te plait, crache-t-elle soudain avec froideur. Tu… Tu m'as…
Elle est incapable de finir, ce qui l'énerve encore plus et elle se retourne pour lui faire face. Root a la bouche grande ouverte face à ce qu'elle vient de lui dire. Comment peut-elle ? Elle ne l'a jamais traitée ainsi. Si ? Root ne pense pas, mais elle est blessée, furieuse. Furieuse contre Sameen, furieuse qu'elle ne comprenne rien.
- Tu fais chier, c'est tout, finit Shaw pour toute explication. Alors stop.
Et elle claque la porte en disparaissant dans la salle de bain. Root pince les lèvres et acquiesce lentement en comprenant que Shaw s'est méprise sur ses intentions et qu'elle-même a été trop loin. Elle entend l'eau couler et son regard tombe sur les sacs au sol. Quand Sam ressort, les affaires ont été déballées des sacs et posées bien pliées sur la commode ou sur les deux chaises. Root est en train de sortir les affaires du dernier sac pour les poser à côté des autres. L'interface se retourne quand elle l'entend sortir de la salle de bain. Son regard n'exprime rien, ou peut-être une pointe de tristesse qu'elle cache assez habilement comme toujours. Mais Sameen la connait, elle la connait même mieux que personne. Root sait bien cacher, dissimuler, mentir même. La seule avec qui c'est impossible, c'est Ariane. Et la seule avec qui ce soit vraiment difficile, c'est Shaw. Mais l'ancienne militaire n'est pas prête à se confronter de nouveau à Root. Sa colère est redescendue mais elle la sait prête à revenir très vite au galop. La journée l'a épuisée et elle se dirige vers le lit en passant devant elle. Mais Root lui attrape doucement le bras au passage et Shaw se stoppe net sans se retourner vers elle.
- Je suis désolée, murmure doucement l'interface dans un chuchotement. Je ne voulais pas te mettre mal à l'aise. Je ne te traiterai jamais comme un objet, j'espère que tu le sais, ça ?
Pas de réponse, juste un léger soupir. Mais pas de colère. Root le prend comme un bon signe pour continuer.
- C'est juste qu'après la journée qu'on a eue, je voulais qu'on se fasse un peu du bien. Je sais que tu es inquiète pour moi, mais je t'assure que tu ne me feras pas de mal.
Sameen se tourne vers elle sans toujours prononcer un mot. Elle ne la regarde pas.
- Jamais, lui assure Root. Je te fais confiance. Et je veux que l'on soit bien. Ensemble.
Shaw ne lui répond pas. Root s'approche d'elle et observe son crâne.
- Tu veux que je te recouse ça ?
Sameen la regarde enfin. Et Root est heureuse de voir les dernières traces de colère quitter ses traits. Shaw acquiesce, comprenant que l'interface cherche un moyen de s'excuser de son insistance, de sa manie à la provoquer, cette fois un peu trop. Root ne veut que prendre soin d'elle.
- Tu fais ça bien, ordonne Shaw en s'asseyant au bord du lit.
Root a pris ce qu'il faut dans les affaires médicales qu'elle a rapportées, et vient s'asseoir à côté d'elle.
- Tu en doutes ? Sourit-elle gentiment.
- Non.
Et un silence tranquille les enveloppe pendant que Root nettoie et recoud la plaie du mieux qu'elle peut. Shaw a fermement refusé qu'elle lui coupe ses cheveux. Martine lui a déjà pris beaucoup, surtout sur le plan de la dignité, mais les cheveux, ça, c'est non. Il ne manquerait plus que ça, ce serait le bouquet. L'interface fait ça bien et quand elle lui annonce qu'elle a fini, Shaw se couche sous les draps sans un mot. Root range le matériel, éteint la lumière, et se couche à son tour. Sameen s'est tournée sur le côté et lui tourne le dos. Root refuse cet écart, mais elle respecte sa décision. Elle l'enlace de ses deux bras et la serre contre elle.
- Root, râle Shaw.
Elle se dégage et Root la lâche. Sameen se tourne vers elle. La grande brune pouvait être vraiment chiante quand elle avait peur pour quelqu'un qu'elle aimait, cette manie de la serrer dans ses bras comme si elle était un doudou. Et cette tendance à ne jamais renoncer quand elle voulait quelque chose. Elle n'avait qu'à sortir se trouver quelqu'un à baiser si elle est tellement en manque. Elle, n'en a pas envie !
- Tu comprends rien ou quoi ? S'énerve-t-elle de nouveau.
- Non, là c'est toi qui confonds tout, rétorque Root à son tour énervée.
Et Shaw est déstabilisée.
- Je ne veux pas te baiser, Shaw, continue-t-elle en employant une formule vulgaire pour la faire réagir.
- Alors quoi ?
- Tss, lâche Root avec mépris. Tu crois vraiment que c'est tout ce qui me plait chez toi, hein ? Qu'à mes yeux, tu ne vaux rien d'autre qu'un bon coup au lit ?
Shaw a l'impression d'avoir reçu une baffe. Elle comprend, qu'elle aussi, a été trop loin tout à l'heure. Ça n'est pas la faute de Root si Martine faisait une fixation sur elle. Root n'était pas Martine, et elle le savait. Root avait juste voulu être là, être gentille, être à elle. Lui montrer qu'elle se foutait de ce que Martine pouvait bien désirer. Que rien ne changerait pour l'interface, que ça ne changeait rien à ce qu'elle ressentait pour elle, qu'elle l'aimerait toujours. Sameen est une idiote, elle ne comprend rien aux sentiments, à l'amour. Et elle a tout mélangé sous le coup de la colère.
- Je ne suis pas douée pour ça, Root. Je sais ce que tu penses de moi, et qu'entre nous, il n'y a pas que le sexe. C'était idiot et méchant de t'avoir lâché ça. J'étais en colère avec ce matin, l'autre folle. J'ai l'impression que… dès que je commence à… reprendre le contrôle, tout m'échappe à nouveau. Même avec toi, je… tu… Je sais ce que tu veux de moi mais…
- Moi, je ne veux rien de toi, Sam.
- Je ne pourrais jamais te rendre heureuse. Tu mérites mieux.
- C'est à moi de le décider, ça, tu ne crois pas ?
- Je détruis tout ce que j'approche en ce moment. Reste loin de moi.
- Oh, non, chante Root en s'approchant d'elle. Tu restes avec moi.
- C'est à moi d'en décider, ça, tu ne crois pas ? Lui balance Shaw en retour.
- Tu ne peux pas continuer toute seule indéfiniment. Je croyais que tu avais bien percuté ça depuis le temps. Tu vas devoir faire confiance à quelqu'un à un moment ou un autre. Tant qu'à faire, qui d'autre que moi ?
- …
- Sameen ?
- Je te fais confiance. Y a rien qui changera ça.
- Alors viens là, finit l'interface fatiguée en croisant ses deux mains derrière sa nuque et en la tirant vers elle.
- Root, je…
- Chut, murmure Root. Ne te ferme pas, laisse-moi t'aider. C'est toi que je veux, pas ton corps.
- Mais… Tu…
- Prends-moi dans tes bras, chuchote-t-elle. C'est tout, je n'ai besoin que de ta tendresse. Tiens-moi juste dans tes bras. Ça, on peut, non ?
Pour toute réponse, Sameen lui ouvre ses bras et Root s'y installe confortablement. Elle agrippe son tee-shirt de ses deux mains et plonge son nez dans son cou en respirant pleinement son odeur. Sameen reste un instant figé avant de se décider à ne plus penser à rien. Elle ferme ses deux bras autour d'elle, comme dans un cocon. Et elles se sentent bien, en sécurité.
- Reste avec moi, supplie Shaw quelques minutes plus tard alors que le sommeil la rattrape.
Elle ne sait pas vraiment pourquoi elle lui dit ça, alors qu'elle vient de se fatiguer quelques minutes plus tôt à la rejeter et à lui demander de s'éloigner d'elle. Ça n'a pas de sens.
- Toujours, répond Root, elle aussi, déjà à moitié endormie.
Et peu importe le reste, elles sombrent toutes deux dans un sommeil de plomb serein.
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Louisa murmure le rythme d'une berceuse en boucle depuis 100 kilomètres et Shaw commence vraiment à en avoir marre. Elle lui a déjà demandé trente fois de se taire mais la petite n'a pas l'air d'être présente avec elles. Root sent bien qu'elle va finir par craquer. Ça fait deux fois qu'elle menace de l'étrangler si elle ne la ferme pas. Elle n'en aura pas besoin, Ariane prend le relais et parle avec Louisa qui arrête soudain sa litanie musicale au grand soulagement de Shaw. Root aimerait entendre leur conversation. Elle sait qu'Ariane est en train de passer un contrat avec sa fille, ou du moins d'essayer. Mais l'interface se demande sincèrement si elle y arrivera. Louisa était totalement déconnectée de la réalité. Elle avait eu une crise de somnambulisme cette nuit alors qu'elle était plongée en plein cauchemar. Elle s'était levée d'un bond et ne trouvant pas la sortie dans cet environnement étranger, elle avait exigé en hurlant de terreur à ce qu'on la laisse sortir tout en frappant de ses deux poings contre le mur. Root et Shaw s'étaient levées d'un bond. Sameen allumant la lumière et Root se précipitant sur son enfant pour la réveiller tout en l'appelant doucement. Peine perdue. A peine eut-elle agrippée Louisa que cette dernière s'était mise à hurler de terreur en frappant violemment sa mère. Root avait été surprise, elle avait de la force et ses coups de poing étaient francs, violents et assurés. Elle lui avait agrippé les poignets, l'empêchant ainsi de continuer et l'avait à nouveau appelée plus fort. Mais le cauchemar était violent et la petite le vivait. Louisa avait continué d'hurler tout en se démenant pour se dégager. Elle allait ameuter tout l'hôtel si ça continuait, alors Root lui avait mis une gifle pour la sortir de là. Puis une seconde. Et Louisa était tombée sur les fesses au sol, les yeux grands ouverts, tremblante de terreur et d'incompréhension. Réveillée et perdue. Root l'avait portée jusqu'à son lit pour la recoucher et avait été surprise d'y voir Shaw y préparer un verre d'eau dans lequel elle avait déposé plusieurs gouttes d'un médicament à l'aide d'une pipette. L'interface n'avait pas discuté et l'avait doucement fait boire à Louisa qui avait ensuite eu une nuit plus calme.
Louisa est muette et complétement absente depuis hier. Root est inquiète bien qu'elle sache que ce soit normal vu tout ce qu'elle a vécu en si peu de temps. Il leur restait 18 heures de voiture et 1 400 km pour atteindre Lynchburg ce soir dans le Tennessee, et l'interface espérait que Louisa ait repris un peu pied d'ici là.
- Je sais bien pourquoi on ne prend que des petites routes merdiques, murmure soudain Sameen en sortant l'interface de ses réflexions, mais pourquoi on va vers le sud. New-York, c'est à l'est.
- Fais-lui confiance, elle a surement une bonne raison.
- Ouais, comme la dernière fois, s'agace Shaw.
- Quoi la dernière fois ? ne comprend pas Root.
- Ta mission débile où tu trouves malin de te montrer comme une fleur à une soirée où il y a Greer, Lambert et BlackBell.
- Blackwell, la reprend Root.
- Ouais, Blackwell, s'énerve Shaw. On s'en fout de comment s'appelle cet abruti.
- Je t'ai déjà expliqué pourquoi j'avais fait ça.
- N'empêche que c'était complétement téméraire. Non suicidaire. Et tu n'es qu'une imbécile !
- Merci bien.
- Elle n'a pas tout à fait tort, intervient Ariane dans son implant. Mais je t'aime aussi pour ce côté-là de ta personnalité.
Et Root sourit. Shaw le voit et enrage encore plus. Sans s'en rendre compte, elle accélère. La route est vide de tout autre véhicule.
- Jamais possible d'avoir une conversation sensée avec toi, l'accuse Sameen. Tu n'as aucun sens de la mesure, du danger, de l'obéissance à un ordre. Tout ça t'échappe. Je suis sûre que c'est ton idiote d'IA greffée au cerveau qui te rend encore plus tarée.
- Sam… commence l'interface toujours aussi souriante.
Root reste focalisée sur la route devant elle alors que Shaw délaisse totalement cette dernière pour la regarder furieuse alors qu'elle continue sur sa lancée aussi bien verbale que routière.
- Au fond, ce n'est peut-être pas totalement ta faute…
- Je devrais conduire, murmure Root en voyant le problème arriver droit devant elles.
- Non, c'est moi qui conduis, rétorque Shaw sans reposer ses yeux sur la route. Et tu m'écoutes, bordel de… ?
- Après tout, tu n'as pas de permis pour Dina Saund, l'interrompt Root.
- Oui merci, je sais que je n'ai plus de permis, abrutie ! Et j'en ai rien à foutre. Toi et Ariane êtes complétement connes pour avoir fait ça.
- Je n'étais pas au courant de ses projets, se sent obligé de justifier Ariane.
- J'aurais dû être là ! Enrage Shaw pour la millième fois.
Son ton de reproche force Root à la regarder et cette dernière quitte un instant la " route " des yeux.
- Tout ça, ce nouveau bordel, cette nouvelle fuite. Tout. Tout est venu de là ! De sa décision. Tout ça, c'est la faute de… de…
- De Ariane, finit Root pour elle-même en souriant en coin.
- Oui merci, ça va, s'énerve encore plus Shaw devant son air. Je sais comment elle s'appelle.
Root regarde à nouveau devant elle sans perdre son sourire. La voiture commence à cahoter sur le sol inégal, mais Shaw s'en fiche, la route sur laquelle elle est censée se concentrer est sortie depuis longtemps de son esprit.
- Tu es toujours trop sûre de toi, continue-t-elle. À toujours vouloir avoir le dernier mot. Tu verras un jour, ça te…
- Tu veux que je conduise ? l'interrompt Root en se tournant à nouveau vers elle.
Là, ça devient urgent. Mais elle n'a rien perdu de son sourire. Sa voix est calme et sa posture est très décontractée. Elle se tient le coude appuyé sur le rebord de la fenêtre, la tête posée négligemment dans le creux de sa main.
- NON, crache Shaw.
- Alors fais-le, rétorque Root tout aussi calmement sans la quitter des yeux mais en lui indiquant d'un signe de tête le pare-brise avant.
Shaw se tourne vers la route pour se rendre compte qu'elle n'est plus sur cette dernière mais sur le bas-côté herbeux, caillouteux, terreux et… encombré d'une énorme débroussailleuse montée sur un tracteur droit devant elle.
- Merde, lâche-t-elle avant de se rabattre d'extrême justesse devant cette dernière.
Son brusque coup de volant la ramène sur la route. Sameen soupire, voilà que Root avait à nouveau raison. Elle devait jubiler comme de coutume. Mais quand elle lui jette de nouveau un coup d'œil furtif, l'interface la regarde calmement et sérieusement.
- Je ne voulais pas de toi sur cette mission, claque fermement Root. Ariane et moi étions d'accord sur ce sujet. Tu n'étais pas prête.
Et Shaw pile nette au milieu de la route. Root manque de rentrer dans le pare-brise, mais heureusement, sa ceinture de sécurité la retient. Elle lâche un juron alors que son dos recule brutalement en arrière contre le siège. Lou ne semble même pas avoir perçu l'arrêt brutal.
Shaw fulmine. Elle le savait, elle s'en doutait. Elle ferme néanmoins les yeux et souffle pour se calmer.
- Il y a autre chose que je dois savoir ? demande-t-elle en la regardant à nouveau.
- Non, lui assure Root.
- Très bien, murmure Shaw en retenant les digues de la colère de céder en elle.
Elle le prend assez bien. Elle savait, réalise Root.
- Mais je veux repartir en mission.
- Sameen…
- Root, je ne peux pas rester à rien faire. Je vais mieux maintenant. Je suis prête.
- Physiquement oui, mais psychologiquement…
- T'es en train de me traiter de dingue ? s'indigne Shaw.
- Pas du tout. Je te dis qu'il te faut peut-être encore un peu de temps.
- Tu as peur de moi ? Ou pour moi ?
- …
- C'est ridicule. Non ! Je reprends les missions, point barre.
- Et si je ne suis pas d'accord ?
Sam la défie fermement du regard avant de retirer les clés du contact et de sortir de la voiture. Root la suit dehors.
- Dans ce cas, tu trouveras un autre chauffeur !
Elle s'apprête à balancer les clés le plus loin possible.
- Eh, attends, l'arrête Root. Ça, c'est complétement débile.
- Pas plus débile que de me refuser sur une mission ! Je suis un bon agent, un super agent, même.
- Je sais. Jamais je ne remettrais ça en question ! Mais tu as subi…
- J'ai besoin d'aller de l'avant. Tu comprends ? Toi, tu dois comprendre ça !
Son ton est calme, presque suppliant. Root la regarde un instant puis elle acquiesce. Bien sûr qu'elle la comprend. Elle la comprend même mieux que personne. Et en laissant Shaw en dehors des missions, en lui manifestant une réserve à ce niveau-là, elle risquait de la perdre à nouveau. Jamais elle ne prendra ce risque. Et égoïstement, Root le veut. Alors elle acquiesce et Shaw lui tend les clés avant de monter côté passager.
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Dans un dinner près de Burnside dans le Kentucky, Louisa n'a pas touché à son assiette. Root la regarde, contrariée tout en se forçant elle-même à manger, pendant que Shaw baffre littéralement sans se soucier de rien. C'est le deuxième jour de voyage et alors qu'elles se dirigent vers Summerville en Virginie Occidentale, Louisa n'a toujours pas décroché un mot. Ariane a avoué à son interface qu'elle n'avait pas plus de succès qu'elle pour atteindre Lou. Cette dernière semblait entendre et percevoir tout ce qu'on lui disait, mais elle ne parlait pas. Quelque chose l'avait choquée, plus encore que la dernière fois. Root avait vite deviné quoi. Elle et Shaw avaient noyé un homme sous ses yeux. C'était la première fois qu'elle voyait quelqu'un mourir, qui plus est, assassiné. Et assassiné de la main des deux femmes qu'elle aimait le plus au monde. Ariane était d'accord avec Root sur le fait que ça avait dû lui faire un choc.
La petite triture sa nourriture du bout de sa fourchette sans vraiment se soucier de la bouillie qu'elle est en train de créer. Elle finit par la lâcher dans un tintement qui fait lever la tête à Sameen comme à sa mère. Elle les regarde soudain et ouvre la bouche. Root comprend qu'Ariane a enfin réussi à l'atteindre et à la sortir de son état d'enfermement.
- Je peux sortir ?
C'est la première fois qu'elle parle depuis plus de 48 heures et Root hausse les sourcils, puis avale le contenu de sa fourchette.
- Mange un peu d'abord.
- S'il te plait, supplie Louisa.
Root avale de travers cette fois-ci et la jauge du regard quelques secondes.
- Pas toute seule.
Louisa soupire puis lui montre son oreillette.
- Elle veut me parler toute seule.
- Oh, comprend Root. Ariane ?
- Je m'en occupe, assure-t-elle.
Root se tourne vers sa fille.
- Il semblerait que ce soit personnel, en effet, lui dit-elle.
Louisa pose sa serviette et sort du restaurant Harbor. Mais elle ne sait pas par où aller.
- Si on marchait un peu toutes les deux, lui propose Ariane.
- Moi, plus que toi, murmure Lou.
La route Lee's ford dock road est déserte et se finit sur une marina pleine de bateaux. Louisa admire ces derniers, de beaux voiliers. Elle aurait bien envie de s'asseoir pour les dessiner tout à coup. Ariane perçoit son intérêt.
- Ils sont beaux, n'est-ce pas ?
- Hum, acquiesce Lou.
Elle pince les lèvres et avale mal.
- Qu'est-ce que tu me voulais ?
- Parler un peu.
- De quoi ?
- De ce qui te contrarie tant.
- Y a rien qui me contrarie, ment Louisa.
- Tu peux tout me dire, Lou.
- Hum, grommelle la petite, loin d'être convaincue.
- Tu n'as pas confiance en moi ?
Elle ne répond pas. Ariane et Root avaient vu juste.
- Louisa, en qui as-tu confiance ?
- Maman, répond la gamine du tac au tac. Et Sameen. Et John.
Elle marque une pause.
- Et toi, finit-elle.
- Ah, oui ? Feint de se surprendre Ariane.
- Oui, un peu, je crois. Mais je ne te connais pas depuis si longtemps que ça. Je te fais confiance parce que maman m'a dit que je pouvais te faire confiance.
- Mais quelque chose te dérange depuis avant-hier.
- …
- Vas-y, je suis prête, je sens que tu as des reproches à for…
- Pourquoi Samaritain arrive à nous retrouver si facilement, si vite, la coupe Louisa avec fureur.
- Je ne suis pas certaine qu'il ait trouvé ça si facile et si rapide.
- Tu vas esquiver toutes mes questions, s'énerve Louisa en ramassant une poignée de cailloux pour les jeter dans l'eau.
- Il a localisé un appel que ta mère et Sameen ont eu, avoue Ariane. Je l'ai ralenti au maximum mais il a tout de même localisé la région. Et ensuite, ses agents ont fouillé chaque maison.
Elle se garde bien de lui dire ce qui est arrivé à ses habitants. Elle se sentait déjà assez responsable comme ça ! Louisa jette négligemment un caillou dans l'eau, troublant le calme de cette dernière.
- Quelles sont tes autres questions ?
- Laisse tomber, ce n'est pas important.
- Oh que si.
- Fiche moi la paix, je ne veux pas parler et je vais très bien.
Un bruit fort d'un bateau en pleine manœuvre et heurtant le quai la fait sursauter. Elle lâche tous ses cailloux et s'enfuit en courant.
- Louisa, appelle Ariane. Ça n'est rien. Louisa !
Mais Lou court aussi vite que possible et se cache derrière un hangar. Elle se plaque contre le mur et tremble de peur. Elle reprend son souffle et finit par s'asseoir sur un cordage au sol. Elle ramène ses genoux contre son buste et pose sa tête dessus.
- Effectivement, murmure Ariane dans son oreille. Tu vas très bien, ça crève les yeux.
Louisa plaque ses mains sur ses deux oreilles.
- Ne le dis pas à maman, supplie-t-elle. S'il te plait ! Tu sais garder un secret ?
- Oui.
- Promis ?
- Louisa, je veux t'aider, je peux t'aider. Mais si tu n'as pas confiance en moi, on n'arrivera à rien, toi et moi.
- Je… Comment tu peux m'aider ?
- En parlant. Si toi et moi, on discute, tu te sentiras mieux.
- Je te crois pas, crache Louisa. Et je pourrais très bien parler à maman.
- Mais tu ne le fais pas, remarque Ariane. Pourquoi ?
- Parce qu'il n'y a rien à dire. Maman sait toujours tout.
- Mais là, Louisa, ta mère ne sait pas ce qui ne va pas. Elle ne sait pas et moi non plus.
- Maman est inquiète, comprend-t-elle. C'est ma faute.
- Non, non, la console Ariane.
La petite essuie la larme perlant à son œil.
- Je veux plus en parler, je veux que ça passe, je veux oublier et redevenir comme avant.
- Ça ne marchera pas, Louisa.
- T'en sais rien, explose la petite en se relevant d'un bond et en commençant à faire les cent pas. Tu es une machine, toi ! Tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir peur, de voir un homme mourir, de voir sa mère le tuer, de se sentir comme un lapin pris au piège dans un terrier.
Elle marque une pause. Et Ariane la laisse continuer.
- Tu me mens ! Maman me ment. Qu'est-ce qu'il me veut, Samaritain ? Pourquoi c'est après moi qu'il en a ? Il m'a parlé, il m'a dit d'être sage, qu'il voulait être mon ami. Il n'a pas parlé de me tuer ! Il aurait pu me mentir, bien sûr, mais pourquoi il se serait donné la peine de me parler au téléphone et de me rassurer ? Il en aurait rien eu à faire de moi, de savoir comment je me sentais ! C'est ce qu'il a fait avec maman et Shaw. Il se foutait qu'elles aient peur, il s'en fichait de les rassurer. Mais pas avec moi.
- Parce que tu es plus petite, parce que tu es une enfant, tente Ariane. Qu'il pensait que tu avais plus besoin d'être rassurée qu'elles.
- Peut-être, mais il n'y a pas que ça, pas vrai ?
- Je ne sais pas, Louisa, lui ment Ariane à contrecœur.
Root ne veut pas lui dire ça et Ariane respecte son choix, elle est sa mère et c'est elle qui décide. Ariane ne veut que libérer l'enfant de ses démons. Pas lui donner une plus grande raison encore d'avoir peur.
Un silence s'ensuit. Louisa ferme les yeux et Ariane lui passe dans son oreillette la mélodie en basse fréquente. Celle qu'elle a utilisée tout à l'heure dans le restaurant et qui avait enfin sorti Louisa de sa torpeur.
- Tu es certaine que ça ne marchera pas si j'oublie ? demande finalement Louisa d'une petite voix.
- A 100 %. Tu fais des cauchemars, Louisa. Et tu es muette depuis deux jours.
- Quoi ? S'étonne Louisa. Mais non !
- Si. Et tout est lié. Si tu t'enfermes toute seule, ça n'ira pas.
- Alors il faut que je parle ? Que je te parle ?
- Pas si tu n'as pas confiance.
Lou soupire.
- C'est la merde. Et je… Oh, Ariane, sanglote soudain Louisa contre toute attente. Je suis désolée de ce que je viens de te dire, je fais tout de travers en ce moment. Ce n'est pas vrai que tu es une machine et que tu ne ressens rien.
- C'est pas grave, Louisa.
- Si, murmure Lou en essuyant ses yeux. Je t'aime bien, tu sais ? Et c'était méchant, je suis méchante.
- Tu as peur.
- Comment tu le sais ?
- Parce que je peux le comprendre. Moi aussi j'ai peur, Louisa.
- C'est vrai ? S'étonne Louisa, ébahie. Tu as peur ?
- Et moi non plus, je ne l'ai dit à personne. A part à toi.
- Pourquoi ?
- Parce que tu sais garder un secret, toi, non ?
- Oui.
- Tu ne le diras à personne ? Pas même à ta mère ?
- Je ne dirais pas à maman que tu as peur. Promis, juré, craché.
Et elle crache. Ariane aurait bien envie de rire.
- Je te propose un marché, ma belle. Ce que l'on se dit, toi et moi, reste entre nous. Ce serait nos secrets.
- Est-ce que ça veut dire qu'en ne disant rien à maman, on lui ment ? murmure Louisa mal à l'aise.
- Non, assure Ariane. J'en ai parlé avec ta mère. Elle est d'accord pour qu'on parle, toi et moi, et pour que ça reste juste entre nous deux. Sauf si tu as envie de lui dire, bien sûr.
- Tu veux dire que tu ne lui répéteras pas, s'étonne Louisa.
- Je ne lui dirais rien, sauf si c'est très grave et que cela te met en danger. Tu comprends ?
- Maman voudra pas, ça marchera pas. Elle est trop têtue, quand elle veut savoir un truc, elle finit toujours par le savoir.
- Pas cette fois, elle m'a promis. Et sache que je peux être tout aussi têtue qu'elle, ou même que toi. Elle sait que ça peut te faire du bien de me parler, et elle accepte.
- Vous me prenez pour une imbécile toutes les deux ou quoi ! Raille Louisa. Vous vous dîtes tout, elle et toi.
- Mais ce qu'elle me confie, je ne le répète à personne. Vrai ou faux ?
- Hum, vrai, avoue Lou.
- Eh bien, ça peut être pareil entre toi et moi.
La petite ne répond pas.
- La confiance, ça se gagne, Louisa. Je ferais tout pour obtenir la tienne, mais je ne peux pas l'exiger de toi. C'est de toi que ça d…
- C'est d'accord, la coupe Lou en se décidant brusquement. On va essayer en tout cas. Je veux bien te parler, et tu as ma parole que je te dirais tout. Mais je te préviens, si tu me fais un sale coup je le saurai et ce sera fini.
- On t'a déjà dit que tu avais un fichu caractère, jeune demoiselle ? Sourit Ariane.
- Souvent, répond Louisa en souriant en coin. Sameen dit que c'est insupportable ce que je peux ressembler à maman.
- Parle-moi du conduit de ventilation, reprend sérieusement Ariane.
Louisa hésite, mais elle a promis. Elle sort de sa cachette et commence à marcher doucement sur le quai.
- J'y suis restée toute la nuit. Maman avait raison, tu sais, il y avait des araignées très grosses là-dedans. Et je ne pouvais pas bouger. Elles me montaient dessus et j'avais envie d'hurler.
- Tu n'aimes pas les araignées.
- Non, d'habitude, je les écrase. Balou les mange même parfois. Lui non plus, il les aime pas.
- Je ne pense pas que ce soit les araignées qui t'aient le plus effrayée, n'est-ce pas ?
- Lambert, avoue Louisa à demi-mot. Il me terrifie. Il parle, il fait le gentil alors qu'en fait, il est méchant avec moi. Mais c'est bizarre, il me fait du mal sans me frapper.
- Il a des ordres, avoue Ariane. Samaritain lui interdit de te maltraiter physiquement. Mais il te fait du mal en te parlant.
- Pourquoi Samaritain se soucie qu'on ne me fasse pas de mal ? Pourquoi il essaie d'être gentil avec moi tout en étant au fond méchant ?
- Je crois qu'il veut que tu travailles pour lui. Que tu en aies envie.
- Il est fou. Jamais je ne travaillerai pour lui.
- On est d'accord, Louisa. Il est fou. Je lui ai d'ailleurs fait comprendre. Mais il s'en fiche.
Elle se garde bien de lui avouer que Samaritain la veut plus que comme un simple agent. De toute façon, Root et elle-même se sont promis d'arrêter Samaritain et de sauver Louisa. Qu'elle ne tombe plus jamais entre ses mains.
Louisa continue de lui parler plusieurs minutes. Arrivée au bout du quai, elle s'assoit sur le ponton, les pieds au-dessus de l'eau. Elle a peur de Lambert, du noir, des rats, de la mort. Puis elle n'a plus rien à lui dire et Ariane respecte son silence. Elle lui a énoncé des évidences que Louisa a bien dû admettre comme acquises et donc comme rassurantes. À savoir que Root et Shaw sont armées et qu'elles savent se battre. À savoir qu'elle-même, Ariane, voit tout et anticipe pour les protéger même si Samaritain a aussi ce pouvoir. Mais ce dernier les cherche actuellement au mauvais endroit. À savoir aussi que leurs nouvelles identités les rendent invisibles. À savoir enfin qu'elle ne manquera jamais de tendresse ni d'amour avec ceux qui l'entourent.
Au bout d'une demi-heure de silence, Root cherche sa fille. Il est l'heure de reprendre la route. Louisa lui sourit et lui tend une main que Root saisit pour la remettre debout.
- Ariane m'a dit que vous aviez passé un marché toutes les deux.
Louis acquiesce sans cesser de marcher. Et Root lui sourit.
- Je suis contente alors.
Louisa s'arrête soudain. Et Root pense avoir dérapé en ayant parlé de ça.
- Tu es en colère ? S'inquiète la petite.
- Quoi ! Non, voyons !
- Triste alors ? suppose encore Lou inquiète. Tu penses que je devrais t'en parler à toi. C'est pas ta faute, c'est moi. Je ne vais pas bien et je ne suis pas normale je crois. Je suis déso…
Root lui sourit largement et s'agenouille en face d'elle. Elle l'interrompt en posant un index sur ses lèvres.
- Louisa, murmure-t-elle. Je ne suis pas triste et tu n'as pas à être désolée. Et tu es tout à fait normale !
Lou hausse les sourcils, sarcastique. Et Root pince des lèvres sans cesser de sourire.
- Bon, à peu près normale, disons que tu n'es pas banale. Mais c'est bien pas banale, c'est très bien. Tu es extraordinaire, voilà ! Et puis la normalité, c'est parfois très ennuyeux.
Lou rit légèrement.
- Je veux que tu parles à quelqu'un de ce qui ne va pas, reprend plus sérieusement Root. Et si cette personne c'est Ariane, laisse-moi te dire que tu choisis très bien tes amis et tes confidents. J'en suis ravie. Je veux que tu ailles mieux. Et puis peut-être que tu me parleras quand… quand ça ira mieux. Quand tu en auras envie. Tu sais, moi aussi, j'ai passé un marché avec Ariane. Même si je la supplie, elle ne me répétera rien. Sauf si c'est trop grave et que ça te met en danger.
Lou la regarde sans répondre un long moment, scrutant ses traits. Et elle sourit en acquiesçant, avant de se blottir dans ses bras. Root la serre en souriant.
Le retour jusqu'à la voiture leur parait plus léger à l'une comme à l'autre.
Shaw s'impatiente de les attendre. Elle s'impatiente de ce voyage trop long qui ne semble mener à rien. Un arrêt à Peoria dans l'Illinois pour récupérer une cargaison de poupées horribles contrefaites.
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- Ok, murmure Louisa pas très sûre d'elle-même. Euh… je mise trois Big Red. Euh, non, en fait deux, se reprend-t-elle alors qu'elle décide de manger l'un des chewing-gums.
Shaw lève les yeux au ciel et Root sourit en coin. Lou pose sa mise nutritive au centre du matelas qui leur sert de table de jeu, tout en mastiquant son bonbon. Root la suit en misant à son tour, puis Shaw relance d'un paquet de smarties candy company. Et Louisa relève vivement la tête en la regardant, choquée.
- Quoi ? rétorque Shaw. J'ai le droit de relancer.
- Relancer ? ne comprend pas Louisa.
- Ça veut dire qu'elle mise plus, explique patiemment Root. Si tu penses avoir un meilleur jeu qu'elle ou si tu penses qu'elle bluffe, tu peux miser la même chose qu'elle. Voire plus si cette fois c'est toi qui veut relancer.
- Ah, comprend Lou. Mais si je ne mets rien de plus, si je ne mise pas pareille qu'elle… là…
- Si tu ne me suis pas, lâche Sameen.
- Oui, c'est ça. Eh ben, euh, je peux quand même montrer mes cartes et ramasser les bonbons si je gagne.
- Ben non, Lou, rétorque Shaw sous le coup de l'évidence. Pff, je te jure.
- Ah, c'est bien ce que je me disais aussi, que ce serait trop simple.
- Bon, tu suis ou tu te couches ?
Lou se mordille les lèvres en observant son jeu, puis elle lance un paquet de smarties sur le matelas. Root fait de même. Louisa montre ses cartes.
- J'en ai deux pareilles, là, et encore deux pareilles, là. C'est bien, non ?
- Pas mal, la félicite Shaw. Ce sont deux paires. Mais je te bats, finit-elle en lui montrant ses cartes. Brelan de roi, annonce-t-elle.
- Je vous lamine toutes les deux, se réjouit Root en posant ses cartes.
- Ben, y a rien pareil, remarque Louisa en fronçant les sourcils sans comprendre alors que Shaw jette ses cartes de dépit.
- C'est une couleur, Louisa. Regarde, elle n'a que du cœur !
- C'est pas une nouveauté, ça, Sameen, la taquine l'interface.
Shaw lui jette un regard exaspéré pendant que l'interface ramasse ses gains en ne la quittant pas des yeux tout en haussant les sourcils.
- Je donne, murmure Louisa, toute excitée en ramassant les cartes.
La petite remporte la manche suivante avec un brelan. Mais elle perd la manche d'après, ayant tenté un bluff que Shaw comme Root ont tout de suite cerné. Elle comprend vite mais elle ne sait pas cacher son jeu quand elle bluffe. Les parties s'enchainent, et Lou est de plus en plus assurée. C'est la première fois qu'elle joue au poker.
Les heures passent vite, sans qu'elles ne s'en rendent bien compte, jusqu'à ce que Louisa tombe littéralement de sommeil. Root la couche gentiment avant de jeter les papiers de bonbon qu'elle a mangés.
Shaw admire un Smith et Wesson MP40. Elle aime décidément cette arme, c'est génial que ces trafiquants aient eu la même à lui céder à Huntington. Les poupées de Peoria avaient finalement trouvé une utilité. Elles contenaient des diamants qui leur ont permis d'obtenir des armes, de l'argent et des papiers en échange du transport et de la livraison qu'elles ont effectués pour ce groupe de trafiquants. Shaw repose l'arme avec ses semblables puis elle referme le sac. Ses yeux tombent sur les bonbons défaits de leurs emballages et qui trainent encore au sol ou sur le lit vide à côté de celui de Louisa. L'ancien marine soupire et les range dans un sachet plastique qu'elle met dans le sac de Louisa. Mais quand elle se retourne, elle ne trouve pas le jeu de cartes. Ni Root d'ailleurs. Elle éteint la lumière, mais une autre, filtre depuis la salle de bain. Elle fronce les sourcils en se dirigeant vers elle. Root est assise au sol et a donné les cartes pour elle-même et pour un fantôme. Sameen fronce encore plus les sourcils, Root ne la regarde pas et est attentive à son jeu.
- Tu comptes regarder tes cartes ? Sourit en coin Root sans quitter son jeu des yeux. Sinon c'est sûr que je vais te battre.
Sameen vient s'asseoir, au fond un peu agacée, et elle regarde ses cartes. C'est mal parti.
- Il y a plus de bonbons, fait remarquer Shaw.
Root sourit encore plus et Sameen se sent conne. L'interface relève la tête pour la regarder enfin avec un air carnassier.
- On va miser quoi ? interroge Shaw qui pense connaitre la réponse.
Root n'abandonnait vraiment jamais, c'est pas vrai !
- Ferme la porte, Sameen, demande-t-elle en se mordillant la lèvre inférieure.
- Root, souffle Shaw.
- C'est juste un jeu, Sam. Et si tu déclares forfait, je suis la grande gagnante de cette manche. Oserais-tu me donner la victoire si facilement ?
Sam la dévisage un instant puis soupire avant de donner un coup de pied dans la porte qui se claque brusquement.
- Chut, réveille pas Louisa.
- Elle joue pas trop mal, avoue distraitement l'ancien marine en se concentrant sur son jeu.
- Sûre, c'est ma fille. Tu veux combien de cartes ?
- Deux. Et toi, tu en prends combien ?
- Servie, sourit Root.
Sameen lève les yeux vers elle. L'interface lui sourit malicieusement et Sam ne peut pas s'empêcher de sourire brièvement en coin. Root pose ses cartes au sol.
- Full par les as, claque-t-elle toute fière.
Sameen pose ses cartes à son tour.
- Carré de 5.
- Ah, sourit Root en acceptant sa défaite. A toi de choisir, mon cœur ?
Shaw hausse les sourcils.
- Qu'est ce qui te ferait plaisir ? Sourit l'interface.
Sameen réfléchit un instant puis elle se penche en avant et lui retire sa veste en cuir.
- On va commencer par ça, lui répond-t-elle en se prêtant au jeu.
L'interface redistribue les cartes et Shaw gagne de nouveau la partie. Root perd son tee-shirt et Sameen ne peut s'empêcher de détailler ses courbes sous le regard amusée de la grande brune. Cette dernière remporte enfin la manche suivante et Sameen paie son tribut de sa chemise. Root prend tout son temps pour en déboutonner chaque bouton et quand elle redresse la tête, Sameen la regarde à bout de souffle. Et elles s'embrassent, Sam, l'enlaçant et Root, la repoussant dos au sol.
- Root, murmure Sameen. Attends. Non !
L'interface soupire, excédée.
- Quoi ? murmure-t-elle en la regardant. Encore ta stupide hypothèse de…
- Ça n'a rien d'une hypothèse, s'agace Shaw.
Elle tente de se relever, furieuse qu'elle est de s'être laissée prendre au jeu en toute inconscience, mais Root reste bien campée sur sa position et l'ancien marine finit par renoncer en se rallongeant lourdement au sol.
- Root, soupire-t-elle. J'ai additionné mes symptômes. Fatigue extrême, nausées, vomissements, douleurs abdominales.
- Et alors, ça veut dire quoi ?
- Hépatite B, assure Shaw en reposant son bras au sol. J'en suis certaine. Quasiment.
- Très bien et alors ? S'agace Root.
- Mais t'es conne ou quoi ? C'est un virus qui peut être mortel, qui détruit le foie. Tu veux mourir d'une cirrhose ?
- Euh, non, sourit Root.
- C'est bien ce que je me disais. Pousse-toi !
- Non, refuse fermement Root sans plus sourire et sans bouger. L'hépatite B se soigne, il me semble.
- Traitement à vie. Et tu ne veux pas suivre un traitement à vie par ma faute ?
Root pose deux doigts sur ses lèvres.
- C'est pas ta faute, claque-t-elle fermement avec un regard sévère.
Elle retire sa main.
- Ok, concède Sameen. Mais c'est quand même non.
- Je me fous de suivre un traitement à vie, si en échange, ça me permet d'être avec toi.
- Root, je t'en ai déjà assez fait, tu ne crois pas ? S'agace Shaw en tentant de se relever de nouveau, mais cette fois avec plus de virulence. Et ça peut être autre chose qu'une hépatite B. Il existe des tas de MST.
Root lui agrippe les épaules et les lui plaque au sol, l'empêchant de remuer.
- Alors quoi ? S'énerve-t-elle. Tu ne vas plus jamais t'envoyer en l'air ? Ne me fais pas rire, Shaw. Si tu me sors que tu fais vœu de chasteté et que tu décides d'aller t'enfermer dans un couvent de bonnes sœurs, alors moi, je suis la fille cachée de Betty Boop. Et ma mère était tout ce qu'il y a de plus blonde, je t'assure.
- Non, je ne vais pas arrêter de… enfin pas complétement… mais… pas avec toi.
- Tu comptes t'envoyer en l'air avec quelqu'un d'autre que moi ! S'offusque Root.
- Mais, euh, non… je… C'est pas grave si eux, ils… Enfin non, c'est…
Elle décide de s'arrêter avant de trop s'enfoncer.
- Tu ne crois pas que ça, ça me fera plus de peine et de mal que tout le reste ? Qu'une MST à la con et un petit cachet par jour ?
Sam ne lui répond pas.
- Et en plus, Sam, reprend plus doucement Root, nous savons toutes les deux que tu n'es pas une sale garce qui couchera en toute connaissance de cause avec une autre personne innocente que tu contamineras. Tu as trop de conscience professionnelle et de morale pour ça. Je me trompe ?
- Non, avoue à demi-mot l'ancien médecin en ne bougeant plus.
- Alors tu vois, murmure doucement Root en la caressant avec douceur. Moi je m'en fiche, je t'assure, si ça me permet d'être avec toi…
Sameen la regarde dans les yeux plusieurs secondes. Root est vraiment folle, mais elle est sincère et son raisonnement est assez juste. L'interface devait vraiment l'aimer comme une tarée pour faire ça. En même temps, dans l'autre sens, Sameen n'aurait pas non plus accepté ce rejet, elle n'aurait cependant pas réagi comme Root. Elle en aurait souffert mais en silence, surement en allant se défouler ailleurs, avec quelqu'un d'autre, ce qui ne l'aurait pas fait se sentir mieux. Mais Root ne réagissait pas comme ça, elle était restée, elle n'avait cessé d'insister. Pas pour son propre plaisir, enfin pas que pour ça. Mais surtout, pour ne pas perdre Shaw, pour ne pas qu'elle soit seule face à cela, pour qu'elle cesse de se sentir responsable de cette situation.
- Bon et si on reprenait où on en était alors ? murmure-t-elle en la serrant de nouveau dans ses bras.
Et la suite fait du bien au sens propre comme au figuré.
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Samaritain a fini par rappeler Lambert. Ça ne servait à rien, il avait bien fallu l'admettre. Il s'était consolé en élaborant un autre plan. Une multitude d'autres plans en fait. Tous plus abjectes les uns que les autres. Il le reconnaissait lui-même sans aucune honte. Quelle honte à avoir à reconnaitre que l'on est abjecte si cela permet d'atteindre son but ? Aucun, c'était de la pure hypocrisie sinon. Il n'a pas ce défaut. Qu'importe d'être abjecte si c'est pour atteindre son but. Un très bon but, qui lui, n'avait rien d'abjecte. Qu'importait la méthode, seul comptait le résultat. Greer était du même avis de toute évidence, vu ce qu'il avait fait subir à Root, alors même qu'il connait les liens si particuliers qui les unissent. Rien n'avait arrêté l'ancien agent du MI6 et rien ne l'arrêterait lui non plus.
De toute façon, il savait qu'il retomberait sur Root à un moment ou à un autre. Et avec les pièges qu'il mourrait d'envie de lui tendre, ça ne tarderait pas trop. L'interface était bien imprudente ces derniers temps. Et ses plans étaient prêts. Il ne s'était cependant pas encore décidé lequel mettre en pratique. Il devait se méfier, bien réfléchir. La Machine n'était plus une aussi faible chose qu'avant. Ce qu'il avait tant redouté s'était enfin produit, elle avait pris les armes et semblait bien décidée à entrer contre lui dans une guerre d'extermination. Il travaillait donc d'autant plus dur. Des plans pour neutraliser Root, des plans pour attraper Louisa sans heurt, et des plans pour détruire Ariane. Mais tous ne s'emboitaient pas à la perfection loin de là ! Un vrai casse-tête. S'il touchait à Root, Louisa ne lui pardonnerait pas. S'il touchait à la Machine, Root ne lui pardonnerait pas et en écho, Louisa ne le haïrait que plus fortement encore. Une solution s'imposait, séparer la petite de la Machine, et de sa mère à jamais. Mais il avait du mal à s'y résoudre. Non pas par compassion pour l'une ou pour l'autre, mais parce que le choc brutal d'une telle séparation avait de grandes chances d'avoir de graves conséquences sur Louisa. La petite fille était prête à tout, même au pire comme il l'avait malheureusement constaté dans la salle réfrigérante où il l'avait enfermée. Louisa avait fait fort ce jour-là. Il n'avait pas voulu la tuer, il voulait atteindre Root à travers sa fille. Il avait baissé la température, un peu trop. Il avait commis une erreur de calcul, il avait pensé extrêmement l'affaiblir pour montrer à Root qu'il en était capable, qu'il aurait pu la tuer s'il l'avait voulu. Mais il avait calculé la baisse de la température pour une enfant en bonne santé, il avait oublié de prendre en compte qu'elle n'avait que six ans, qu'elle était petite et très affaiblie par le traitement qu'il lui avait fait subir avant. Et son cœur avait lâché. Heureusement que sa barricade de fortune pour les empêcher d'entrer et de venir la sauver avait vite céder. Le cœur de Louisa avait lâché à la seconde où Lambert avait enfin pu pénétrer dans la pièce. Samaritain avait dépêché de toute urgence ses médecins. Oxygène, couverture chauffante et adrénaline. Elle avait tout reçu. Mais alors que le massage cardiaque pour la ramener allait débuter, il les avait interrompus. Il fallait montrer à Root qu'il aurait pu la tuer, qu'il avait le pouvoir, qu'il ne bluffait pas. Il avait ordonné une autre dose d'adrénaline conséquente, puis il avait ordonné à Lambert de l'emmener au pas de course auprès de sa mère. Il comptait sur Sameen et ses talents d'ancien médecin pour le reste. Succès sur toute la ligne ou presque. Louisa avait été ranimée et Root effondrée, seule la machine n'avait pas cédé.
Mais Louisa avait obstrué la porte pour les empêcher d'entrer ce jour-là, comprenant par la même qu'elle allait mourir. Elle avait fait ce choix. Elle serait tout à fait capable de se suicider en cas d'une séparation brutale avec sa précieuse mère. La perdre était inenvisageable. Et la briser nécessaire.
Toute action à l'heure actuelle semblait vouée à l'échec. Un échec qu'il ne voulait plus voir se reproduire. Ses trois agents principaux en charge de cette affaire n'étaient pas au mieux de leur forme. Jeff Blackwell se remettait tant bien que mal de ses blessures, Martine Rousseau était toujours dans le coma entre la vie et la mort, et seul Jeremy Lambert était apte. Mais il n'avait rien de l'agent le plus brillant dans ce trio. Et changer d'agents pour cette affaire personnelle à l'heure actuelle était risqué. D'une part, parce qu'il ne souhaite pas que la détention à venir de Louisa en son sein, soit connu de plusieurs agents. Il pourrait certes ensuite faire tuer ces derniers, mais il juge avoir déjà sacrifié suffisamment de ses meilleurs pions dans cette histoire. Et il ne peut pas non plus envoyer des agents de seconde mains peu expérimentés, car elles s'enfuiraient de nouveau à coup sûr. Déjà avec l'équipe qu'il a dépêchée, ça n'était pas gagné. Et d'autre part, Lambert et Rousseau (qui allait bien finir par émerger, il valait mieux pour elle) étaient en charge de toute cette histoire depuis des mois, ils étaient les plus au point. Eux se foutaient que ce ne soit pas moral. Samaritain n'avait pas envie d'expliquer à de nouveaux agents le pourquoi de l'affaire, et il n'avait pas envie de gérer avec eux un débat sur le fait que séparer une mère et son enfant était mal.
Malgré toute sa colère envers Root, il ne pouvait s'empêcher de continuer à l'étudier, de refuser de la tuer, pas seulement à cause de Louisa, mais parce que l'interface le fascinait. Il enviait la machine de l'avoir, c'était injuste. Il méritait quelqu'un comme ça, il espérait pouvoir faire de Louisa son double. Mais rien ne valait le modèle original. Il amassait sur elle toujours plus d'informations, sur son passé comme sur son présent. Elle était le sujet pour lequel il se donnait le plus de mal dans l'étude, elle aurait dû en être honorée. Et pourtant…
Plutôt que de lui courir vainement après, pourquoi ne pas tenter de lui ouvrir d'elle-même les yeux ? S'il pouvait l'amener à le rejoindre d'elle-même… En lui montrant son pouvoir, sa force, le côté illimité qu'il avait dans de nombreux domaines. Mais elle refuserait, il le savait. Sa loyauté la perdrait. Mais celle dont savait faire preuve Louisa ne lui serait pas aussi fatale.
Il a ordonné un changement de base des opérations. L'asile désaffecté n'étant de toute façon pas correcte pour ce qu'il veut désormais. Plus besoin de se cacher dans un endroit aussi sordide. Non, il s'était abaissé au niveau de sa rivale en faisant cela. Le prochain QG serait à son image, grandiose, luxueux. Et sans faille. Parfait pour accueillir son invitée. Louisa s'y plairait beaucoup. Mais aussi un centre très opérationnel. Il n'allait pas juste la dorloter de toute façon mais bien la former, la dresser même.
Il avait rassemblé le peu qu'il connait de Louisa afin de lui créer un nid douillet qu'elle apprécierait, et qu'il contrôlerait. Les débuts seraient forcément difficiles. Il y avait peu de chance qu'elle se laisse faire. Tout du moins au départ. Il lui laisse un mois avant de craquer et de lui tomber entre les doigts. Il prenait ce pari en se délectant par avance.
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- Bon, alors là, nous sommes dans la pièce à vivre, annonce Judy Bape.
Root entre dans la pièce et admire la luminosité alors que l'agent immobilier lui énonce les mesures de la pièce, insistant sur le caractère unique de l'exposition plein sud de cette dernière dans cet immeuble de Chelsea sur la 22ème rue ouest dans Manhattan. L'interface sourit, Ariane ne s'était pas moquée d'elles. C'était un superbe appartement.
- Cela vous plait-il, madame Collins ? Euh…, cherche-t-elle en fouillant dans la liasse de papier lui encombrant les bras,… Karen Collins, c'est cela ?
- Oui, murmure Root. Je vous ai fait parvenir la totalité de mon dossier, il me semble ?
- Oui, oui, bien sûr, assure précipitamment Madame Bape. C'est seulement que… enfin, cela s'est fait si rapidement et… d'une manière tellement différente… Enfin, cela ne me déplait pas, mais d'ordinaire les gens viennent me voir en personne à l'agence. Toujours est-il que je suis heureuse de vous voir enfin en personne. Vous, votre fille, sourit-elle alors que Lou débouche dans le salon, et votre, euh… femme ? suppose-t-elle.
- On n'est pas marié, rétorque Shaw froidement.
Elle commençait à vraiment devenir lourde celle-là. Et d'une curiosité dérangeante.
- Oh, bafouille Judy en rougissant. Je croyais.
- La suite ? Enchaine Root pour dissiper le malaise.
- La cuisine, poursuit Judy en entrant dans la pièce attenante, est totalement équipée. Vous pouvez abattre ce mur si vous le souhaitez. L'ancienne propriétaire ne l'a pas fait.
- Il n'est pas porteur ? S'intéresse aimablement Sameen.
- Non, soupire d'aise Judy Bape en l'entendant lui parler plus sympathiquement.
- Ça agrandirait la pièce, murmure Root en réfléchissant à haute voix. On pourrait changer par rapport à notre ancien appartement et ne pas la séparer de ce salon par un muret. Une cuisine totalement ouverte. Qu'est-ce que tu en penses… Dina ? Sourit-elle en se tournant vers Shaw en souriant.
Elle a insisté sur le prénom de sa couverture. Shaw la foudroie du regard, elle déteste ce prénom. Surtout depuis que Louisa lui a dit que le chaton de Alice se prénommait ainsi dans le conte. Root n'avait pas pu s'empêcher de l'appeler " chaton " pendant cinq bonnes heures de route. Elle avait cessé quand Shaw, excédée, avait menacé Root de la mettre dans le coffre pour le reste du trajet si elle n'arrêtait pas. Mais le reste de son identité la contente pleinement, chirurgienne au Bellevue Hospital center. Ça, ça la branchait ! Plus que le rayon maquillage.
- Donne-moi une masse et je t'abats ton fichu mur !
Judy Bape sourit avant de s'éloigner en déblatérant sur les autres pièces, sur la qualité sociale du quartier, sur les récents travaux qui rendent ce charmant appartement totalement conforme aux normes de sécurité, sur leurs revenus et la caution qu'elles auront à fournir. Elle leur avoue que plusieurs autres couples avec enfants sont intéressés par cet appartement, mais qu'elles ont de bonnes chances. Louisa suit l'agent immobilier dans l'immense espace alors que Shaw et Root ne l'écoutent que d'une oreille et sont restées dans la pièce principale. Elles observent le salon sous toutes les coutures d'une manière plus opérationnelle. L'immeuble leur plait, il y a une salle de sport à l'étage avec une piscine et il était dans une zone de la carte fantôme. Idéal pour elles.
- Mesdames ? les rappelle Judy en revenant dans la pièce. Vous me suivez pour la visite ?
Shaw lève les yeux au ciel avant de la suivre avec Root. Elle quitte le salon pour entrer dans un large couloir. Louisa traverse ce dernier en trottinant de pièce en pièce comme une exploratrice, totalement enjouée. Root sourit, elle préfère la voir ainsi !
- Je disais donc, répète Madame Bape. Dans ce large corridor, vous trouverez deux salles de bain équipées toutes deux d'une douche et d'une baignoire pour la plus grande des deux. Et quatre chambres. Totalement aménageables selon vos goûts.
Root acquiesce avec intérêt. La première chambre est vaste, bien ensoleillée. Et elle sait d'avance que ce sera la leur. Les deux suivantes sont semblables mais plus petite que la première. Et enfin la quatrième est étrange. Root le perçoit tout de suite. Le mur du fond est recouvert d'un miroir sur toute sa longueur.
- Pourquoi est-elle si petite ? Qu'y a-t-il derrière ce miroir ?
Judy sourit et s'approche pour ouvrir un pan du mur en glace. Ce dernier coulisse, dévoilant un grand espace. Root y entre et observe Shaw de l'autre côté du miroir. Cette dernière ne la voit pas. Un miroir sans teint.
- L'ancienne propriétaire ne s'en est pas servie. Mais vous pouvez y aménager un dressing, ce serait parfait. Le verre est teinté et, tenez-vous bien, il est stratifié de ce côté-ci du miroir, indique-t-elle toute excitée en indiquant la face du miroir depuis la pièce où se trouve Root. Des travaux ont été menés dans ce sens il y a deux jours, et les ouvriers ont travaillés à une telle vitesse. Vous avez une de ses chances, vous êtes les premières clientes à pouvoir enfin l'admirer. Le verre est totalement incassable. Idéal quand on a des enfants, non ?
Root sourit aimablement. Mais Shaw fronce les sourcils en réfléchissant au pourquoi d'une telle pièce. Tout comme Root qui a déjà repéré une trappe au sol de son côté. Ariane avait prévu une issue de secours, une cachette.
- C'est très impressionnant, murmure-t-elle avant de sortir pour rejoindre Shaw.
- Oui, je suis d'accord avec vous, madame Collins, s'enthousiasme de plus belle Madame Bape. L'ancienne propriétaire a ordonné cet aménagement sur son lit de mort il y a deux jours, et tout a été fait selon ses désirs et dans les temps ordonnés. Ça égalerait presque une pièce de survie si elle avait été aménagée en acier solide. Remarquez bien que la porte dérobée du miroir une fois verrouillée de l'intérieur ne peut pas s'ouvrir de l'extérieur. En cas de cambriolage, vous savez où vous réfugiez.
- De cambriolage ? relève Shaw.
- Oh, ne vous inquiétez pas, c'est un quartier très tranquille. Vous n'aurez pas besoin d'une pièce de survie… D'où l'idée du dressing, finit-elle en riant comme une béquasse qui a sorti la blague de l'année.
Elle sort de la pièce en pouffant et Shaw la regarde sortir, scotchée tout en se forçant à afficher un sourire aimable en coin mais tellement figé que Root se retient tant bien que mal de rire devant son air.
- Elle me gonfle, lâche Shaw sans dévisser son sourire abruti.
- J'avais compris, mon cœur.
Louisa entre dans la pièce et ouvre la bouche en grand. Puis elle se tourne vers Root.
- Ma chambre, lâche-t-elle extatique. Définitivement, c'est ma chambre, celle-là.
- Non, refuse Root avant de sortir, c'est le dressing.
Shaw sort à son tour et Lou reste seule dans la pièce. Elle regarde dans le placard derrière le mur-miroir. Puis elle ressort et penche la tête sur le côté en réfléchissant. Enfin elle sourit, oui, un parfait dressing. Il est bien plus grand que celui qu'elle avait à Brooklyn. Cet endroit lui plait en fin de compte, elle avait peur d'être déçue par rapport à ce qu'elles avaient avant. Mais c'était très bien. Quand elle rejoint sa mère et Shaw, ces dernières sont en grande discussion avec l'autre femme dans la grande pièce de l'habitat. Lou court à la fenêtre pour observer et écouter. Comme New-York lui avait manqué ! Elles y étaient revenues il y a moins de deux heures. À peine le temps d'avaler un repas dans un restaurant vietnamien de Bowery street, qu'elles avaient dû courir pour venir ici. Ariane leur avait prévu cette visite. Elle n'avait pas acheté, elle voulait voir si cela leur plaisait. Le verdict est sans appel, cet appartement est fait pour elles.
- Vous comptez vivre sur les lieux, mademoiselle Dina…
- Saund, répond Shaw. Et la réponse est oui.
- Je n'ai aucune fiche de salaire vous concernant.
- Je commence mon travail dans quelques heures.
- Euh, intervient Root. Madame Bape, nous comptons acheter, pas louer, je pensais vous avoir fait parvenir ce souhait dans notre dossier.
- Les héritiers préfèrent la location.
- Je vois, sourit Root. Dîtes-leur que je leur propose deux fois la valeur de cet endroit. En un seul versement.
- Cash ? S'écarquille Madame Bape. Mais… rappelez-moi ce que vous faites dans la vie ?
- J'écris, je suis romancière. Cet appartement est exactement ce que nous recherchions.
Elle sort un stylo et un morceau de papier de son sac avant de griffonner un chiffre dessus.
- Voici mon offre. Vous pouvez la leur transmettre ?
Judy ouvre grand la bouche en se saisissant du papier. Elle avait touché le gros lot, une énorme commission en perceptive. Elle lui sourit.
- Je fais de cette affaire une priorité et je vous appelle sans tarder.
Sans tarder, c'est le moins qu'on puisse dire. Dans la demi-heure, l'affaire est réglée et les papiers signés. Et dans l'heure suivante, de nombreux camions s'activent à meubler les lieux.
Une fois les livreurs partis, Root s'effondre dans le canapé.
- Ouf, soupire-t-elle en observant les lieux en souriant. C'est pas mal.
Elle ferme les yeux et balle la tête en arrière. Un joli salon bien aménagé et meublé. À leur goût mais quand même tout droit sorti d'un magazine de décoration. Shaw se plante devant elle, les mains sur les hanches.
- Arrête de m'appeler Dina.
Root ouvre les yeux et se redresse. Elle sourit en coin.
- C'est le prénom de ta nouvelle identité, non ?
- Pff, fais pas chier.
- Ok, cède Root en souriant.
Elle marque une pause puis sourit encore plus.
- Chaton.
Shaw la regarde, furieuse mais elle n'a pas le temps de sortir un mot que Lou entre dans le salon.
- Ta chambre te plait ? S'intéresse Root en la voyant venir
- Bof, avoue Louisa. Il y a pas mal de chose à faire encore !
Root hausse les sourcils, surprise tout en réfléchissant, avant de se relever du canapé.
- Tu n'as pas tort. Si on se faisait une journée shopping pour combler les manques.
- Oh, ouais, trépigne Louisa.
- Sans moi, réplique Sameen en enfilant son manteau. Le docteur Saund est attendue à l'hôpital Bellevue dans 15 minutes. Et elle n'a pas envie d'être en retard pour son premier jour.
- Tu finis à quelle heure ? S'enquit Root.
- 22 heures. Pourquoi ?
- Ne prends rien en sortant, je te garderai une part du dîner.
- Ok, dit Sameen avant de partir.
Louisa se plante devant sa mère, un sourire taquin sur le visage et elle lui montre la carte bancaire qu'elle tient entre deux doigts.
- Ça, sourit Root, c'est idéal pour les cas d'extrême urgence, ma chérie. Et…
- C'est un cas d'extrême urgence, la coupe Louisa. On n'a plus de fringues, le frigo est vide, et il n'y a même pas de shampoing dans les salles de bain.
Elle marque une pause.
- C'est un cas d'extrême urgence ! assure-t-elle à sa mère.
Root sourit.
- Ok, grosse, très grosse journée shopping. Tu es prête ?
Comment Louisa ne pourrait-elle pas l'être ?
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Sameen est aux anges. Sa patiente a une énorme fracture aux côtes qui a perforé son foie et les viscères. Un truc démentiel, et… génial. Alors elle sourit. La femme de quarante-trois ans risque de perdre son foie, un magnifique défi. L'opération dure depuis 3 heures et c'est comme replonger dans une piscine formidable dont on vous a interdit l'entrée depuis plusieurs années. Alors Shaw savoure tout en étant précise dans ses gestes.
Une heure plus tard, elle sourit encore en traversant le parking qui la mène vers les rues pour rentrer chez… elle ? Ça lui fait encore bizarre de dire ça. Même après tout ce temps ? Non, avant elle s'y était faite, c'était étrange mais rassurant de rentrer tous les soirs dans l'appartement de Root à Brooklyn. Alors pourquoi ça lui faisait si bizarre de penser au fait de rentrer chez elle, avec Root et Louisa. ? Là, tout de suite ? Sameen fronce les sourcils en tournant au coin de la rue. Pourquoi ? À cause du nouvel appartement ? Peut-être qu'elle le détestait au fond… Non, elle aimait bien. Peut-être à cause de ce qu'elle avait traversé chez Samaritain ? Non, tous ses problèmes ne pouvaient pas être imputés à cette ordure. Elle était sociopathe et étrange aux yeux du monde bien avant qu'il ne s'acharne sur elle. Son actuel sentiment d'étrangeté venait de ce que Louisa avait dit avant qu'elle ne parte. " Il y a pas mal de chose à faire encore ". Elle ne se sentait pas encore chez elle. Au lac, ça avait été différent, elle savait qu'elles n'allaient pas y vivre éternellement. Mais là, c'est du long terme. Il allait falloir s'habituer. Shaw hausse les épaules, elle est ridicule. Elle s'est habituée à tellement pire dans sa vie. Elle n'avait juste pas pensé que tous ces changements l'affecteraient autant, qu'elle aimait autant son quotidien avec Root et sa fille à Brooklyn. Ça n'avait pas été une comédie pour contenter la gamine, ou encore pour avoir une couverture parfaite. Ça avait été vrai ! Réel ! Et ça l'était encore. Elle tremble à cette dernière pensée. Non, c'était réel.
Elle passe le perron de l'immeuble et s'engouffre dans la cage d'escalier. Elle n'a pas envie de prendre l'ascenseur, elle est restée debout immobile pendant quatre bonnes heures au bloc, elle a besoin de se dégourdir les jambes. Elle entre doucement dans l'appartement. Heureusement que la porte est ouverte car Shaw vient seulement de se rendre compte qu'elle n'a pas la clé. Si elle pouvait éviter de forcer la porte le premier jour. Elle ouvre la bouche mais aucun son n'en sort. Sa voix s'est envolée en même temps que ce sentiment d'étrange qui la taraudait. Elle est chez elle. L'entrée de l'appartement est plongée dans l'ombre, mais le salon est éclairé. Root y discute avec sa fille. Shaw est curieuse de voir ce qu'elles ont fait de cet endroit. On dirait que l'appartement est habité depuis des mois. Leur présence y est si forte, si tenante. La senteur des bougies de Root dans le couloir, la pièce dressing-échappatoire emplie de vêtements et d'armes derrière le miroir ouvert, la chambre de Louisa déjà encombrée de jouets non rangés que Root lui avait probablement acheté aujourd'hui… Tout, mais il reste elle. Où est Sameen dans cet espace ? Encore nulle part. Et tant mieux, elle ne veut pas s'imposer si brutalement dans un espace. Elle n'est pas comme Root ou Louisa, elle ne fait pas les choses si radicalement, mais en douceur. Tout en douceur, comme la première fois à Brooklyn. Elle sait que l'interface ne lui en voudra pas.
Elle entre dans la salle à manger et jette son manteau sur une chaise. Root et Lou dans le canapé, cinq armes étalées entre elles. Couteaux et armes à feu.
- Je préfère les couteaux, affirme Louisa. C'est plus simple.
- Tu l'as démontée, murmure Root sérieuse. Tu sauras bien la remonter.
Louisa baisse les yeux sur le Glock 17, et pince les lèvres.
- Surtout que je te l'ai appris, intervient Shaw. Prouve-moi que je ne suis pas un si mauvais professeur que ça.
- J'ai oublié, avoue la petite penaude. Ça fait plusieurs jours et…
Sam l'interrompt en s'approchant pour remonter l'arme. Louisa observe, attentive et silencieuse. Puis Sam la pose sur le canapé.
- Tu as compris ?
Lou acquiesce. Shaw aussi. Avant de démonter l'arme de nouveau.
- À toi.
Louisa obéit. Elle met un certain temps, aidée de Root et de Sameen qui sont très gentilles et patientes avec elle. Louisa la repose et baille.
- Il est tard, claque Root. Au lit !
- J'ai pas sommeil, râle Louisa. Si on faisait un poker ?
- Non, ta mère a raison. Va te coucher. Tu as école demain.
- Hein ?! S'insurge Louisa avec colère.
Elle se tourne vers sa mère qui est restée très calme. Elle croyait que l'achat des fournitures scolaires n'était que pour des cours à la maison. Pas d'école.
- Tu m'avais promis que je ne retournerai pas à l'école. C'est pas juste. Je ne veux pas.
- Tu verras, tente de l'amadouer Root, la maitresse est très gentille et…
- Je veux rester avec toi, la coupe Louisa.
- Louisa, soupire Root en prenant un petit air minaudant. Tu ne veux pas me faire de la peine, ou en faire à Ariane. Elle s'est donné du mal pour ton identité, pour que tu puisses avoir une vraie vie de petite fille.
- Vous avez qu'à y aller à l'école, vous, si vous trouvez ça si bien !
- Tu dois obéir, claque Shaw agacée. Ou sinon… euh…
Louisa hausse les sourcils, déjà peu convaincue. Sameen cherche un petit moyen de pression contre elle.
- Ou sinon, Ariane ne t'aimera plus, finit maladroitement Sam qui se rend compte que ça n'a rien de convainquant.
- Je m'aimerais toute seule, décide Lou en croisant les bras.
Root lui sourit largement
- Je sais que ces derniers mois n'ont pas été faciles, lui murmure-t-elle doucement que tout a changé très vite. Mais Louisa Deffe va à l'école.
- Qui ?
Ariane n'avait pas eu l'occasion d'informer la petite de son identité. Louisa Deffe, une orpheline fugueuse d'un quartier malfamé de Détroit, sans famille, sans attache et disparue. Non pertinente, pas intéressante pour Samaritain. Il n'allait pas courir après tous les enfants fugueurs du pays pour y chercher Louisa. Une idée parfaite. Louisa n'aurait aucun lien avec les couvertures de Root ou Shaw. Au cas où ces dernières sauteraient, celle de Lou serait intacte.
- C'est toi, explique calmement Sameen.
Lou regarde sa mère et secoue la tête en la suppliant du regard.
- C'est pas une pension, tu reviendras tous les jours ici.
- Et tu n'as pas intérêt à t'en faire virer, anticipe Sameen.
- Elle a raison, insiste sérieusement Root. Ta couverture est neuve, et tu dois en prendre soin. Ne pas te faire remarquer. Ou Samaritain pourra tous nous repérer. Tu comprends ?
Louisa acquiesce en soupirant.
- Oui, murmure-t-elle finalement.
Elle marque une pause.
- J'ai pas le choix.
- Nous non plus, ajoute Root.
Sa fille l'embrasse et salue Sameen avant d'aller se coucher, le moral au plus bas. Root se tourne vers Shaw qui a disparu dans la cuisine pour chercher son dîner promis.
- Et ton boulot ? interroge-t-elle.
- Pas mal, sourit Shaw en revenant vers elle.
Elle s'affale dans le canapé et commence à se goinfrer.
- Z'ai obéré une femme qui ch'est radadiné en vélo contre un bus. Quatre heures de Qloc.
- Hum, sourit Root en l'observant engloutir l'énorme assiette. Un bon début alors ?
Sam se tourne vers elle, la bouche archi pleine. Ne pouvant plus parler sans cracher de nourriture, elle se contente d'acquiescer.
- Mais mon vrai boulot m'a quand même manqué, avoue-t-elle après avoir avalé.
Les yeux de Root se perdent dans le vide tout en brillant de plaisir, et elle sourit. Shaw comprend qu'Ariane lui parle. Puis l'interface la regarde à nouveau.
- On reprend du service dès qu'elle a un nouveau numéro, ce qui, la connaissant, ne devrait pas tarder. Ça ira avec ton boulot pour ta couverture ?
- Je ne travaille que mardi.
Root se mordille la lèvre en penchant la tête sur le côté.
- Tu es donc totalement et entièrement disponible jusqu'à mardi ?
- Ouais, répond Shaw sans se méfier, concentrée à finir son assiette.
Elle la pose au sol une fois chose faite, et elle a à peine avalé la dernière bouchée que Root l'a enjambée pour s'asseoir sur ses genoux.
- C'est parfait ça, murmure-t-elle dans son oreille tout en l'embrassant. Comme ça, si on n'a pas de nouveau numéro à sauver, on va avoir tout le temps d'apprécier notre nouvelle chambre.
Sameen attrape son menton pour l'embrasser tendrement avant de la repousser.
- Et… elle est comment cette chambre ? demande innocemment Shaw.
Root lui sourit largement avant de se relever.
- Tu n'as qu'à venir la découvrir avec moi.
Elle lui tend une main et Shaw l'accepte pour se relever. Elle l'attire contre elle et la serre dans ses bras. Mais avant que l'interface ne l'embrasse, l'ancien marine pose deux doigts sur ses lèvres.
- C'est ok, mais n'en profite pas.
Elle retire ses doigts pour voir le plus beau sourire que l'interface lui ait fait depuis longtemps.
- Et je veux être sur le prochain numéro. Ça, ce n'est pas négociable.
- Parce que le reste l'est ? Sourit Root.
Pour toute réponse, Sameen lui sourit et la traine presque jusqu'à leur chambre.
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La brume où elle semble être plongée est épaisse. Elle a peur. Elle a envie de hurler de colère, mais aucun son ne sort ici. Elle ne sait même pas où c'est ici. Elle ne sait même plus comment elle est arrivée là, ce qu'il s'est passé. Elle se souvient de son passé. De tout, en fait. Presque de tout. Son nom lui échappe. Son plus récent souvenir c'est d'être monté sur une moto sur l'autoroute et d'avoir foncé après une voiture. Une mission. Elle se souvient d'une femme qui la déteste plus que tout au monde. Sameen Shaw. Elle se souvient de tout la concernant, dans les moindres détails. Elle se souvient de l'avoir, elle aussi, haïe et que son sort l'a indifférée au départ, puis qu'elle a pris du plaisir à la détruire, beaucoup de plaisir. Et qu'aujourd'hui, elle est à elle. Rien ne pouvait l'arrêter désormais. D'ailleurs, à l'heure actuelle, la seule image de Shaw dans son esprit lui procure du désir, de l'envie. Toutes les idées qu'elle a eues pour elle lui reviennent en mémoire dans tous les détails qu'elle a imaginés.
Mais elle avait un problème. Root est un obstacle à ce qu'elle veut. Que faire maintenant ? Elle est coincée ici et Shaw est … ailleurs. Avec Root. Cette sale pute de Root. Jamais elle n'arriverait à la cheville de Shaw. Sameen avait la valeur d'une fleur intacte, une parfaite marchandise. Mais c'était elle qui l'avait gagnée à la loterie, pas Root. Et pourtant, elle n'est pas entre ses mains à l'heure actuelle. C'est injuste, anormal. Elle doit se sortir de là, récupérer Sameen, tuer Root, et accessoirement livrer Louisa à son patron. À Samaritain.
Un hurlement de rage tente de passer ses lèvres. En vain. Seul un gémissement. Pathétique. Mais c'est enfin un bruit ! Il a suffi de ça pour que l'environnement ait, lui aussi, changé. La brume se désépaissit. Et des bruits lui parviennent de loin sans que ce soit elle qui les produise. Son corps lui semble peser soudain lourd. Elle tente de le bouger tout en hurlant encore.
Qui est-elle ? Elle doit se souvenir. Elle n'a pas oublié le reste alors elle peut s'en souvenir. Elle se souvient de sa mère quand elle était petite. Elle lui hurlait dessus parce qu'elle avait torturé et tué ses stupides perruches. Sa mère.
Cette fois, les bruits autour d'elle sont plus présents, la brume disparait. Elle ouvre les yeux mais ne peut pas parler. Des tuyaux encombrent sa bouche, sa gorge. Ils sont partout. Son corps est immobile sur un lit. Quelle humiliation ! Tout fait mal. Mais la rage supplante tout le reste. Elle referme les yeux pour se concentrer et retrouver l'information qui lui manque. Le souvenir lui revient enfin alors qu'elle voit encore sa mère pleurer et hurler sans que ça l'atteigne. Elle se voit dans un miroir lui rire au nez. Mais elle se concentre car la femme lui hurle son prénom. Et elle se souvient.
Elle rouvre les yeux et un homme se penche vers elle. Il lui parle. Elle comprend mais s'en fiche. Elle se souvient enfin. La dernière pièce du puzzle est en place.
Elle s'appelle Martine. Et elle réclame son dû. Elle s'appelle Martine et elle veut vengeance.
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Ariane n'avait pas eu de numéros vraiment complexes à leur fournir depuis quatre jours. Quelques attaques à main armée dans des épiceries, des maris violents. Shaw avait été mise à l'écart, Reese assurant qu'il pouvait gérer seul. Root savait qu'il voulait la préserver, Shaw faisait la tronche. Et Root n'avait rien eu de particulier à faire non plus. Ariane voulait qu'elles s'acclimatent toutes à leurs actuelles vies. Mais l'IA attendait aussi de savoir ce que Samaritain préparait. Leur ennemi semblait… discret ces temps-ci.
Pas Sameen en tout cas. Elle remue encore sa colère quand Louisa rentre de la danse. Pour qu'elle apprécie un peu plus la monotonie de certaines journées, Root l'avait inscrite à plusieurs activités sportives. Elle lui avait proposé plusieurs options avec Ariane. Louisa avait choisi la danse et l'escalade comme l'avait supposé Lionel au lac. Shaw avait suggéré le karaté en s'incrustant dans la conversation et Louisa avait trépigné. Elle avait adoré qu'elle lui apprenne au lac. Et elle allait continuer. Root avait agilement supposé la natation, et Louisa avait fondu de plaisir.
Root lui avait donné des séances d'informatique tous les soirs avec un nouvel ordinateur qu'elle lui a acheté. Elle lui a confectionné une bague particulière. La petite avait été folle de joie et depuis elle paradait avec, partout. Une bague comme les grandes dames. Root lui avait interdit de l'enlever. Jamais. Elle était équipée d'un traceur. À la différence du collier que Root lui avait donné il y a quelques mois, la bague émettait en continu la position de sa fille. L'idée lui plaisait moyennement. Mais si Louisa quittait le chemin habituel qu'elle empruntait, l'information était aussitôt transmise à Ariane, à Root et à Shaw qui, quant à elle, ne se baladait plus nulle part sans oreillette.
Un quotidien encadré avait aidé Louisa. Ça, plus les heures passées à parler avec Ariane. Tout est calculé à la perfection pour elle. Avec un maximum de sécurité physique et affective.
La gamine claque la porte d'entrée et jette son sac de danse d'un côté et son sac d'école de l'autre. Elle est fatiguée. Et en passant se prendre un verre de lait, elle traverse le salon, devant Shaw qui tempête contre Ariane. Sa mère sort de la buanderie, les mains pleines de linge à laver. Elle lui sourit et l'embrasse avant de lui demander si sa journée s'est bien passée. Louisa lui montre les pointes qu'elle a apprises en danse classique. Puis elle s'interrompt et se tourne vers Sam qui continue à se quereller avec Ariane.
- Je sais que toi et John, vous m'évincez de chaque numéro ! Tu me prends pour une abrutie ?!
- Va voir un médecin et je te confierai le prochain numéro.
La réponse est sans appel. Shaw retire son oreillette et la balance avec rage.
- Mais qu'elle aille se faire foutre, crache-t-elle.
Sa journée avait été particulièrement mauvaise. On lui avait refusé une première mission. Puis elle avait tenté en vain de réparer une fuite de la salle de bain. Finalement, elle avait abandonné et tourné en rond, attendant un numéro qui avait fini par tomber. Mais qui ne lui était encore une fois pas confié. Elle plonge ses mains dans les cheveux et serre avant de les tirer avec vigueur. Ça la rend dingue. Toute cette situation la rend complétement dingue. Elle veut un numéro, de l'action. Elle doit bouger. Se bouger. Le reste, tout le reste n'a pas d'importance ! Elle s'en est fait une règle d'or. Sauf que sans Ariane, elle n'aura pas de numéro. De qui pourrait-elle en obtenir ? De John ? Pff, n'en parlons pas, il ne risque pas de l'appeler non plus. Qui reste-t-il ? Finch ? Elle refuse net de lui demander quelque chose, de lui être redevable. Alors ? Elle se stoppe au milieu du salon. Louisa l'observe en continuant de boire son verre de lait à la paille.
- Root.
L'interface lance sa machine.
- Ouais ? murmure-t-elle en apparaissant dans la pièce.
- Donne-moi une adresse, un nom, n'importe quoi. Il faut que je trouve des sales types à buter, crache-t-elle. Et je te préviens, je ne veux pas de remontrances où je te mets une balle, à toi aussi.
Elle est hors d'elle. Mais l'interface la regarde sans sourciller ni baisser les yeux.
- Je n'ai pas de numéro à te fournir, Sameen. Ce n'est pas mon boulot, c'est le sien. Et me tirer dessus n'y changera rien.
- Elle ne le fait pas son putain de boulot, ta connasse de patronne, enrage Shaw en se retenant difficilement de ne pas hurler.
- Si, rétorque calmement Root. Elle le fait avec John. C'est ça qui te déplait.
- Me déplait ? reprend sarcastiquement Shaw. Root, ça me met hors de moi. Je dois bosser, j'en ai besoin.
- Tu as aussi besoin de te soigner.
Shaw s'avance de trois pas vers l'interface alors que Louisa recule de trois pas. Root ne bronche pas. Louisa a souvent assisté à leurs confrontations, c'est tendu mais pas violent. En tout cas, pas en sa présence. Surtout que sa mère penche la tête sur le côté avec un petit air presque souriant.
- Avec ou sans ton autorisation, je sors d'ici et je vais flinguer une bande de salauds.
- Voilà, c'est pour ça qu'elle refuse de te confier une mission.
- Je n'irais pas voir un psy ! Explose Shaw.
- Tu ne parles à personne et quelque chose te ronge encore.
- Y a plus rien à avouer. Tout a été dit. Je ne vois pas ce qu'elle veut de plus, cette conne. Je ne vois pas ce que vous voulez de plus, toutes les deux.
- Sameen, je ne suis pas ton ennemie. Moi aussi, je trouve que c'est débile de te laisser en dehors des missions. Tu m'entends, Ariane ? C'est une erreur.
- Très risqué, l'informe l'IA.
- Plus que de la laisser en dehors des missions ? S'informe cyniquement Root.
Ariane réfléchit à un moyen de résoudre ce conflit tout en ne mettant personne en danger. Une option apparait. Mais elle doute. C'est risqué, très risqué. Il y aura surement des dommages collatéraux si John et Root ne sont pas assez rapides. Sans compter que la gifle que Shaw va se prendre sera fracassante. Mais si c'est ce que Sameen veut. En plus, c'est un bon moyen de lui faire ouvrir les yeux, à elle comme à son interface.
- Ok, tu as gagné. Je lui donne une mission, avertit-elle son interface. Mais à la condition que tu sois présente.
- Hum, ok, répond Root en plantant Sam dans sa colère et la dispute qu'elle a initiée avec elle. Il est tombé quand celui-là ?
- Il y a 27 minutes. C'est d'ailleurs pour ça que Sameen m'en veut tellement. Je l'ai transmis à John. Mais vous n'avez pas beaucoup de retard.
Root se tourne vers Sam.
- Il est donc encore temps.
- On y va ? Espère Shaw en se calmant.
- En tout cas, elle est d'accord.
- Parce que tu crois que j'ai besoin de son feu vert ?!
Louisa finit son verre. Et Root pince les lèvres avant de se tourner vers elle.
- Ah, euh… Lou, je…
Le ton est mal assuré. Et sa fille lit dans ses pensées. Elle lui fait de gros yeux.
- Même pas en rêve que tu appelles une baby-sitter.
- Ça risque d'être un peu long.
- Ça va aller. Ou alors il y a une autre option. Vous m'emmenez ? propose-t-elle, pleine d'espoir.
- Non, refuse nette Root.
Shaw s'est déjà habillée d'un manteau et armée alors que Louisa continue de plaider sa cause. Root se tourne vers elle. Shaw va partir et la planter. Elle soupire avant de se tourner vers sa fille. Elle n'aime pas choisir entre les deux mais Sameen a plus besoin d'elle que Louisa en ce moment même.
- Ok, fais pas de bêtise ici, murmure précipitamment Root en s'habillant et en s'armant. Tu fais tes devoirs, tu te couches tôt. Il y a un dîner à réchauffer dans le frigo. Et range ta chambre !
- Tu as de l'espoir, sourit sa fille alors que Root claque la porte.
Elles sourient l'une comme l'autre.
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Shaw surveille le numéro à travers l'objectif de son appareil photo. John est assis à côté d'elle, au volant qu'il n'a pas voulu lui céder malgré ses regards noirs. Il ne lui a pratiquement pas décroché un mot. Il a l'air contrarié. Boudeur, avait intérieurement raillée Shaw. Elle s'en foutait, le silence ne l'a jamais dérangée. Et elle est exactement là où elle veut être. Là où est sa place. Elle lui en veut quand même de la traiter ainsi, mais elle maitrise de mieux en mieux sa colère. Surtout que là, elle a gagné. Elle a tenu tête et elle est sur le terrain. L'attitude de Reese est puérile, risible même. Et Sam parvient à supplanter sa colère en ne se concentrant que sur son agréable sentiment de victoire, arborant un petit sourire satisfait aux coins des lèvres. Elle se demande même avec satisfaction si ce n'est pas tant ce dernier qui exaspère John plus que sa présence.
Elle a tort cependant. Reese est inquiet, pas fâché. Contrarié même. Il se demande bien à quoi pensait Ariane en la mettant si tôt sur une mission, et à quoi pensait Root qui est partie depuis trois heures. John en veut presque à Louisa à cet instant précis d'avoir besoin de sa mère. L'interface est la plus à même de gérer Sameen quand elle dérape, John en a eu un bref aperçu lors de sa confrontation avec Finch. Ce dernier a été estomaqué au téléphone quand Sameen lui a répondu pour demander des précisions sur leur nouveau numéro. Elle avait souri méchamment en imaginant sa tête. Elle se l'était même imaginé en train d'avaler ses lunettes sous le coup de la surprise. Ainsi, tout le monde la croyait hors-jeu ? Ils avaient bien tort. Elle était au top de sa forme.
Elle prend un nouveau cliché. Franck Wilson a une attitude louche d'après elle. Qu'est-ce que ce chauffeur poids lourd faisait à 1h24 du matin dans ce quartier huppé de Brooklyn ? Elle avait parié dès le départ qu'il serait le criminel, mais personne ne l'avait suivie. Reese et Harold ne pariaient jamais et Root ne s'occupait pas des numéros. Ils étaient de tels rabat-joie. Il fallait vraiment que ce type soit un criminel. Qu'elle ait ainsi une bonne excuse pour lui tirer dessus. Ils avaient pensé qu'il était peut-être cambrioleur à ses heures perdues. Mais il ne faisait que rôder, et n'entrait chez personne. Il errait dans les rues comme une âme en peine. Mais Sameen est sûre qu'il sait exactement où il va. Et elle ne se trompe pas. Une demi-heure plus tard, Franck entre dans une maison en brique rouge de la 26ème rue est, près du quartier russe. Son téléphone est hacké depuis des heures, mais la conversation qu'ils entendent est enfin intéressante. Le sourire de Sameen s'élargit alors qu'elle a gagné son pari.
- Où est la marchandise ?
- À la cave.
- Ça donne quoi ?
- Elles sont cinq. Je les ai récupérées à Toronto il y a trois jours.
- J'espère qu'elles sont en meilleur état que la dernière fois. Pat était furieux que tu aies défoncé la gueule de cette nana. Elle était plus bonne à rien après ça.
Plusieurs personnes entrent dans la pièce, mais restent silencieuses.
- Pas mal, apprécie Wilson. Mais ça ne rattrape pas ton coup d'éclat d'il y a deux semaines. Du coup, Pat ne t'en paye que pour trois.
- Tu me prends pour un con, s'agace l'autre. Déjà la dernière fois il n'y avait pas le compte.
- Il m'a dit de te dire que si ça ne te plaisait pas, tu peux toujours aller vendre tes putes au cartel de San Juan avec qui tu t'entends si bien.
Un bruit de bagarre, des coups. Des gémissements de jeunes filles apeurées.
- Ils commencent à me chauffer les oreilles, ton oncle et toi aussi petit con. Si tu ne payes pas, t'auras rien et je les balancerai dans Jamaica Bay.
Un coup de feu retentit. Les filles hurlent cette fois, certaines sanglotent.
- Je crois que je vais me servir sans ton aide, siffle Franck alors qu'on entend un corps glisser au sol.
Reese sort de la voiture dès le coup de feu, imité par Shaw mais…
- Non, l'interrompt-il. Reste là. Si jamais il s'enfuit par derrière, tu lui barreras la route.
Elle ouvre la bouche, furieuse mais il l'a déjà plantée là en partant en courant. Elle rumine sa rage en se mettant au volant de la voiture. C'était n'importe quoi ! Un abruti seul, même armé, restait un con. Un assassin. Largement à sa portée. Non mais pour qui se prenait John pour lui donner des ordres. Il n'était pas son patron ! La rage monte en elle sans qu'elle ne puisse la refouler cette fois. Ses mains se serrent sur le volant alors qu'elle entend John entrer dans la maison. Il tire mais semble manquer sa cible. Les filles crient à nouveau et Franck est pris par surprise. John ne peut pas tirer sans risquer de blesser l'une des jeunes femmes et Wilson lève son arme, prêt à tuer une seconde fois. Mais John est plus rapide. Il crie aux filles de se coucher et il tire dans la jambe, le blessant. Wilson s'enfuit dans la pièce adjacente alors que John tente de lui courir après. Mais il est ralenti par les filles qui se relèvent, complétement apeurées. Elles courent en tous sens comme des idiotes sans cervelles avant de se diriger vers la sortie et il perd du temps à se frayer un chemin pour poursuivre Franck Wilson.
Shaw s'ennuie et expire de rage. Puis elle démarre, refusant de rester en arrière. Elle a entendu l'homme courir, souffler comme un bœuf, une porte qui claque et le silence alors qu'il court encore. Et elle a compris qu'il était sorti par derrière. Sur la 25ème rue. Elle n'était pas au bon endroit. Elle jure. Le temps de faire le tour du pâté de maison. La scène semble déjà jouée.
Franck Wilson court lentement en boitant quand il sort du jardin et débouche sur la 25ème rue. Il comprend vite qu'il ne distancera pas Reese et il se camoufle dans l'ombre d'un arbre et l'attend en embuscade. D'où sortait cet abruti ? Que venait-il faire là-dedans ? Il ne s'appesantit pas là-dessus. John sort à son tour. Il retrouve vite sa trace mais pas sous les meilleurs augures, et il se retrouve mis en joue, une arme pointée à l'arrière de son crâne. C'est à ce moment-là que Shaw débouche dans la rue. Elle s'embrase. Ariane sent le danger arriver.
- Sameen, tente-t-elle de la calmer. Ne…
Trop tard. Shaw n'a écouté rien ni personne. La rage qui montait en elle depuis que Reese l'avait reléguée au stade d'idiote devant lui obéir, a explosé quand elle a vu ce sale type sur le point de tirer. Un salaud qui vendait des femmes pour en faire des trainées. Il ne méritait aucune pitié. Elle ne lui accorderait surement pas la sienne. Franck est sur la route et il met en joue Reese qui a les deux pieds sur le trottoir. C'était trop facile, sourit-elle. Ses oreilles furent sourdes à tout, autant à Ariane qui tentait de la raisonner, qu'à John qui l'avait vue démarrer en trombe droit sur eux et qui lui demandait ce qu'elle fichait. Seuls ses yeux se concentraient sur son objectif. Son pied appuya sur l'accélérateur et elle alluma les phares.
Franck se retourne en plissant les yeux, puis il hurle, comprenant trop tard ce qui lui arrivait. Son vol plané fut digne des grands films hollywoodiens, jugea Sameen en souriant. Il avait heurté le pare-brise sur son côté gauche avant de poursuivre sur sa lancée en roulant sur le toit du véhicule, puis il était retombé au sol dans un grand bruit. Mais ça ne suffisait pas, Shaw enclencha la marche arrière, prête à reculer pour le finir. Mais elle freina brusquement dans son entreprise, une silhouette furieuse se plantant derrière le véhicule. Reese. Shaw l'avait presque oublié. Il frappa avec violence sur le coffre à l'aide de ses deux mains et elle descendit de l'auto.
- Dégage, cracha-t-elle. Tu ne vois pas que je suis en pleine conversation avec notre ami !
- Shaw, t'es malade, cria-t-il.
- Quoi ? Ça te dérange si je le crève ? S'étonna-t-elle.
Elle aurait plutôt espéré des remerciements.
- Ce que j'ai fait là, ça s'appelle te sauver la vie, alors écrase. Si tu me fais chier, je peux encore décider de te rouler dessus avant de lui passer sur le corps.
Elle est hors d'elle et John soupire en se retenant de lui hurler dessus. Ça ne servirait à rien, ou peut-être juste à se prendre une châtaigne.
- Monsieur Reese, intervient Finch paniqué. Tout va bien ?
Shaw pince les lèvres, furieuse, attendant sa réponse. Il peut bien la balancer à papa-lunettes, elle s'en fout. Elle n'a rien fait de mal. Elle juge même son attitude très adaptée à la situation. John s'apprête à répondre mais un bruit de douleur l'arrête. Ils se tournent de concert vers le type quand il gémit de nouveau au sol. John se rassure un peu, il est vivant. Il l'épingle avec des serre-câbles et sort deux pains d'héroïne du coffre pour les mettre à côté de lui, bien en évidence.
- Franck Wilson est hors d'état de nuire, informe-t-il le milliardaire.
- Mademoiselle Shaw l'a tué, comprend Finch, dépité.
Ça embrase Sam qui commençait à peine à parvenir à se calmer.
- Non, répond-t-elle. La méchante mademoiselle Shaw ne l'a pas tué, raille-t-elle. Mais c'est pas l'envie qui m'en manque.
Finch déglutit.
- Qu'est-ce que vous avez fait ? Souffle-t-il, effrayé.
- Je lui ai donné un avant-goût de ce dont une femme peut être capable. Je crois qu'il a bien… percuté.
- Qu'avez…
- Ça va, Finch, tente de le rassurer Reese. Wilson est vivant et avec ce qui l'accompagne, il ne sortira pas de sitôt de Rikers. On rentre à la base. On n'a plus qu'à appeler la police.
Il se tourne vers Sameen, tentant de détendre un peu la situation.
- Tu veux t'en occuper ?
Elle le foudroie du regard. Ainsi c'était ça sa nouvelle utilité dans l'équipe. Observer comme une gourde, se faire engueuler quand elle faisait du bon boulot, et finalement avertir la police quand tout était fini. Bonne à ne faire que le ménage ! Elle sort son arme sous le regard interloqué, voir même effrayé de John et elle tire quatre fois en l'air sans le quitter des yeux.
- C'est bon, ils arrivent, annonce-t-elle calmement alors que les lumières des maisons s'allument.
John est furieux et elle n'en est que plus heureuse. Il peut s'estimer heureux qu'elle ne le plante pas là au milieu de la rue alors qu'elle redémarre en trombe. Reese n'a pas osé lui demander le volant. Sa conduite est sportive, rapide, colérique. À son image actuelle. Reese envoie un SMS à Root, car la situation est urgente, critique même. Shaw semble sur le point d'exploser à nouveau.
- Arrête-toi, murmure-t-il enfin vingt minutes plus tard.
- Pourquoi ? Aboie Shaw sans obéir.
- Il y a un bon italien au coin.
- J'ai pas envie de bouffer des lasagnes.
- Mais le bar est excellent. Son Amaretto est sympa. Ça te fera du bien.
Shaw pile d'un coup et il se cogne la tête dans la vitre. Elle descend, et plante Reese et la voiture au milieu du boulevard. Elle continue à pied, exultant de rage à chaque pas. John décide de ne pas la laisser filer. Il gare rapidement la voiture et la rattrape dans une ruelle paumée. Il entend les couinements de rongeurs dans l'ombre.
- Shaw, l'appelle-t-il.
Mais elle ne se retourne pas et accélère le pas. Reese court et l'agrippe par les épaules en la plaquant au mur.
- C'est quoi la suite du programme, Shaw ? Tu vas me casser la gueule, te casser toute seule et aller tuer tout ce qui se met en travers de ton chemin ? Et après ?
Elle lui fout un coup de tête en plein dans le visage. Reese la lâche et recule de deux pas. Son nez saigne mais il survivra. Il ne la quitte pas des yeux, un air stoïque.
- Ben je vais commencer par ça, crache Sameen hargneuse. Et si tu recommences encore une fois à me dire ce que je dois faire, je te promets que le prochain que j'écrase en bagnole, ce sera toi !
Harold déglutit et ferme les yeux en entendant ça. Elle est devenue complétement folle. John ne sourcille pas en face de Shaw. Il ne perd rien de son habituel air stoïque.
- C'est clair ? interroge Shaw avec froideur en haussant un sourcil, le défiant de lui tenir tête.
Il se penche vers elle, nullement effrayé par ses menaces. Mais bien plus par son état mental. Il a peur pour elle, pas pour lui.
- Limpide. On y va ou tu comptes dormir dans cette ruelle infestée de rats ?
Elle se décolle du mur et revient à grands pas vers l'avenue. Reese la suit de près et déverrouille la voiture. Il ne dit à nouveau rien quand elle prend le volant et le retour à la base se fait dans un silence glacial, à toute allure, Sam étant loin d'être calmée.
Le nouveau QG est d'enfer. C'est la première fois qu'elle y met les pieds. Harold est là mais elle s'en fout. Seul un occupant l'intéresse ici et il lui fonce droit dessus. Shaw se baisse et caresse le chien en souriant.
- Hey, mon pote.
- Mademoiselle Shaw, l'appelle froidement Finch.
Elle relève la tête et son air n'a rien d'engageant mais Harold n'a pas trop peur d'elle si John est là.
- Comment avez-vous pu, enrage-t-il. Vous… vous
La colère le fait balbutier tandis que Shaw se redresse de toute sa hauteur et hausse les sourcils tout en se moquant de lui. La provocation se lit jusqu'au fond de ses yeux.
- Vous êtes congédiée, finit-il par parvenir à sortir.
Elle ne bronche pas, pire, elle affiche un air moqueur. John se tourne vers Harold.
- La virer est sans doute un peu extrême, Finch, tente-t-il de la défendre.
- Je ne cautionnerais pas cette attitude. Elle a failli commettre un meurtre, et vous tuer par la même occasion, monsieur Reese.
- Peut-être pouvez-vous juste lui laisser un peu de temps et de…
- Tu te prends pour qui, John ? Enrage Shaw avant de se tourner vers Harold. Et de toute façon, Finch, vous ne pouvez pas me virer.
- Ah, oui ? Enrage le milliardaire, j'aimerais bien savoir pourquoi.
- Parce que je ne travaille pas pour vous. Mais pour Ariane. C'est elle, la patronne, finit-elle sur un air victorieux de défi.
Harold ouvre la bouche et la referme. Furieux. Shaw affiche un sourire et un air suffisant avant de s'éloigner dans un coin pour s'asseoir sur un fauteuil confortable. Encore une fois, elle est fatiguée et cette constatation n'améliore pas son humeur. Ils ne viennent plus la voir et discutent entre eux d'elle ne sait quoi. Peut-être d'elle, à moins qu'elle devienne paranoïaque. Elle soupire en se souvenant que dans les simulations, elle a vraiment tué John. Finch serait ravi de savoir ça. Une parfaite excuse pour la mettre à l'écart. Pourquoi tout le monde la prenait pour une dingue pas foutue de faire son boulot ? Ce rôle était d'ordinaire dévolu à Root. Ils étaient emmerdants à toujours la critiquer. Elle n'avait fait que son travail ce soir et du bon travail même. Une ordure de moins et elle avait sauvé Reese. Pff, ouais, elle méritait des remerciements, pas ça. Ils faisaient chier, ils ne comprenaient rien. S'ils savaient juste un tout petit peu de ce qu'elle savait, jamais ils n'auraient osé la traiter ainsi. Même Ariane d'ailleurs… Elle venait de la défendre une fois de plus contre Harold et l'IA n'était pas foutue de la remercier. Elle était silencieuse à son oreille. Ouais, ben, elle les emmerde. Tous. Enfin non, pas tous. Elle caresse le chien qu'elle a fait monter avec elle sur le fauteuil. Balou reste lové dans ses bras, et elle le caresse et l'embrasse. Elle l'adore. Lui au moins ne lui fait pas de reproches. Elle se conforte dans l'idée qu'elle a eue raison d'agir comme elle l'a fait ce soir. Tous les salauds méritaient de payer, de mourir. Avant de devenir pire. Elle déglutit en se souvenant qu'elle y avait pensé quand elle était chez Samaritain. Elle avait vu ses agents, pas seulement Martine et Lambert d'ailleurs. Ils étaient mauvais, méprisables, sadiques. Mais à la base, qu'étaient-ils tous avant de virer dans un univers aussi noir de douleur où ils se complaisaient à tous la voir souffrir en s'en amusant ? Des salauds, de simples petites ordures banales. Voilà comment tournaient certains salauds. Ils étaient tous banals au départ, puis ils finissaient par se complaire dans l'horreur qu'ils faisaient vivre à leurs victimes. Shaw avait voulu prendre les devants ce soir. Tuer Wilson, c'était sauver des tas d'autres personnes, elle aurait dû le finir. Elle se console un peu en se disant que la prison le retiendra quelque temps loin de tout être humain innocent. Loin de toutes jeunes filles innocentes.
Ses yeux papillonnent et sa tête balle dans le vide. Le chien reste sur elle et lui tient chaud. Il reste car il sent qu'elle va mal. Sameen sent encore les seringues douloureuses, les produits brulants entrant dans ses veines, les cris, les rires, les rires de l'autre folle, les questions, son silence et la douleur partout tout le temps, les cris encore. Et toujours plus de seringues. Les démons noirs qui apparaissaient dans ses délires dus aux drogues, et qui la dévoraient en lui arrachant chaque membre. Ça avait l'air si réel. Elle les voit encore dans ses cauchemars. Et puis les rats, les coups, et l'horreur sans nom. Tout revient en une cascade d'images mal ordonnées mais nettes. Bien trop nettes. Ses poings se serrent sur le fauteuil et Balou relève la tête. Il l'observe calmement. Il n'aura jamais peur d'elle.
Quand Root arrive douze minutes après le SMS de Reese, Sameen commence à s'agiter dans son cauchemar. Elle salue vaguement John d'un hochement de tête avant d'aller droit sur elle. Sam transpire et ses traits se crispent. Elle a un mauvais rêve et Root se mord les lèvres en se doutant que c'est le résultat de la soirée qui a dû la mener à ça. Elle sait comment la réconforter dans ces cas-là. Mais pas là, pas devant les garçons. Ils ne doivent pas savoir. Shaw lui en voudrait.
- Sameen, secoue-t-elle sèchement le plus silencieusement possible.
La respiration s'accélère. Root palie au plus urgent et l'embrasse en lui caressant la joue. La réponse est immédiate. Le réveil brutal. Shaw se crispe et est sur le point de lui envoyer un crochet du droit avant de s'apercevoir que c'est Root. Un bon réveil alors, juge-t-elle en oubliant les démons qui venaient de revenir la hanter. Root était plus forte que toute la douleur du monde. L'ancien marine sourit en approfondissant le baiser et elle passe une main dans ses cheveux. Mais Root se recule, stoppant l'étreinte. Ça n'est pas le moment de l'approfondir. Shaw fronce les sourcils et lui lance un regard contrarié avant de se rendre vite compte qu'elles ne sont pas seules.
- La mission, ça a été ? S'enquit-elle tout naturellement d'une voix claironnante.
- Impec, bougonne Shaw, agacée. Qu'est-ce que tu crois ? Que je suis une débutante pas foutue d'arrêter un minable ?
- Loin de moi une telle pensée, Sam, sourit Root. Je suis déçue, ajoute-t-elle en faisant la moue, que tu ne m'aies pas appelée pour la fête, j'ai cru comprendre que ça avait été… sympa.
Sameen fronce les sourcils.
- Qu'est-ce que tu fais là ? reproche-t-elle agressivement en s'étirant.
- Je te nourris, murmure Root en lui tendant un sachet.
Une délicieuse odeur de frites s'en échappe. Shaw l'ouvre et sourit en découvrant un énorme sandwich avec les frites. Elle a super faim. Balou se redresse en se pourléchant par avance.
- Bon, ben, je suis de trop, sourit Root, je vais vous laisser dîner en tête à tête.
Sameen lève les yeux au ciel avant de commencer à engloutir le sandwich tout en en donnant une généreuse part à Balou. Root sourit en s'éloignant et redevient sérieuse quand elle se retrouve face à John. Finch ne daigne pas la regarder et reste fixé sur ses écrans.
- Alors, qu'est-ce qu'il y avait de si urgent ?
Il a l'air contrarié. Non furieux, finit par juger l'interface.
- Shaw a complétement pété les plombs tout à l'heure.
Root déglutit mais reste de marbre. Ariane ne lui avait rien dit. Une petite leçon pour ne pas l'avoir écoutée tout à l'heure quand elle lui avait dit que Shaw n'était pas prête pour le terrain et que son interface avait soutenu le contraire. Elle avait soutenu Sameen.
- Tu peux être plus explicite ?
- Elle a écrasé Wilson.
L'interface blêmit un peu. Ok, Shaw avait dérapé, c'était sans appel.
- Il est mort ? demande-t-elle d'un ton léger qui révolte Harold.
- Non.
Elle lâche un léger soupir de soulagement. Le type n'était pas mort, alors pourquoi en faire tout un plat ?!
- Bon, alors tout va bien.
Elle se détourne pour revenir vers Shaw en se disant qu'on l'a dérangée pour pas grand-chose. Après tout, ça n'est pas la première fois que Sameen écrase quelqu'un en voiture. Mais Reese l'agrippe par les épaules et la fait pivoter de force vers lui.
- Non, ça ne va pas du tout. Elle fait n'importe quoi et elle est ingérable, chuchote-t-il pour que Sam ne l'entende pas.
Cette dernière est de toute façon trop concentrée sur son repas.
- Elle a manqué de me tirer dessus tout à l'heure. Root, il y a un grave problème. Elle n'est pas opérationnelle et je ne peux pas à l'heure actuelle lui confier ma vie.
Cette fois, Root semble plus réceptive. Shaw avait manqué de tuer Reese. La situation n'avait rien de brillant. Sameen avait clairement merdé sur ce point. Non, en fait, elle avait merdé sur pas mal de points, l'interface devait bien l'avouer. Mais la dernière phrase de John la met hors d'elle. Bien sûr qu'il pouvait confier sa vie à Shaw. Si elle avait voulu le tuer, il serait mort. Elle s'était emportée, voilà tout. Ça n'était pas acceptable et Root en parlerait avec elle, mais l'attitude de John n'est, elle non plus, pas acceptable à ses yeux.
- John, s'emporte Root le plus silencieusement possible. Je sais que Sameen n'est pas actuellement au mieux de sa forme mais si on la met à l'écart, on va la perdre.
Reese se retient de lui dire que c'est surement déjà le cas.
- Tu veux qu'elle fasse quoi, hein ? Continue Root. Qu'elle reste seule toute la journée dans un appartement pendant que toi et moi, on s'occupe des missions. Elle ne va pas l'accepter, ça va la rendre dingue. Elle a besoin de ça. Elle a besoin de nous.
- Je sais, soupire John. Mais je crois qu'elle a besoin de temps pour se remettre. L'adrénaline n'est pas saine pour elle en ce moment.
- C'est ce qu'elle est. Tu ne la changeras pas et de toute façon, je t'en empêcherai.
John secoue la tête de dépit en sentant ses épaules s'affaisser. C'est clair au moins. Root est du côté de Sameen. Elle se voile la face. L'interface se tourne vers Harold.
- Et vous, Harold, vous en pensez quoi ?
Il ne la regarde pas et se prend la tête dans les mains. Il est totalement dépassé. Mais pour lui, la fautive, ça n'est pas tellement mademoiselle Shaw. Mais Root. À cause d'elle et de ses décisions, la machine avait atteint un stade de pouvoir illimité et mademoiselle Shaw lui vouait un culte sans frontière. Autant que l'interface. Elle ne le respectait plus, lui, désormais. Il n'avait plus aucune emprise sur elle. Il secoue la tête.
- Il l'a virée, répond Reese à sa place.
- Quoi ?! S'insurge Root en silence. Non.
- Ne vous inquiétez pas, murmure enfin Finch sans la regarder. Elle m'a bien fait comprendre qu'elle s'en moquait, la machine étant désormais sa seule et unique patronne.
Root déglutit. Ça, ça n'allait pas améliorer leurs relations. Bon, elle s'occuperait de cela plus tard.
- Elle reste, claque-t-elle fermement.
- Ça nous met tous en danger, Root. Tu t'en rends compte ?
- Je serai avec elle, décide-t-elle. Sur chaque mission. Tu n'auras plus à te plaindre, ça te va ?
Elle est énervée. De leurs attitudes. Ne pouvaient-ils pas avoir un peu plus de respect pour celle qui les avait sauvés. Un peu plus de reconnaissance, de compassion, de compréhension même. Ne pouvait-il pas prendre un peu sur eux. Root se calme un peu quand elle lit au fond des yeux de John, la tristesse profonde. Et elle réalise qu'il n'est pas en colère, mais inquiet.
- Fais attention à toi, Root. Et à elle aussi.
Elle acquiesce avant de se tourner vers Sameen qui a presque fini son repas avec Balou.
- Sameen, on bouge ? Appelle Root.
Sam fronce les sourcils et son air est tout sauf engageant. Mais Root n'a pas l'air de vouloir la gronder à son tour telle une petite fille. Elle a un sourire carnassier et un air séducteur que Shaw adore sans jamais oser lui avouer. L'interface avance vers elle.
- Ne fais pas ta tête de mule, Sam, murmure-t-elle doucement. J'ai une surprise pour toi. Elle va terriblement te plaire.
Shaw soupire.
- Je me méfie de tes surprises.
L'interface se penche en avant et pose ses deux mains sur les genoux de la petite brune, tout en commençant à les remonter en petits cercles sur ses cuisses. Sameen ne réagit pas et reste campée sur sa position de froideur, sourcils froncés. Mais Root n'en sourit que davantage, elle a vu une lueur au fond de ses yeux, exactement celle qu'elle attendait de Sameen. Root se penche vers elle et pose ses lèvres prés de son oreille
- Je t'assure que tu ne le regretteras pas, mon cœur.
Un frisson parcourt l'ancien marine sans qu'elle puisse le refreiner et Root sait qu'elle a gagné. Elle se redresse en se mordillant la lèvre inférieure. Elle jette un coup d'œil vers Reese et Finch avant de se tourner à nouveau vers elle.
- À moins que tu ne préfères la compagnie de ces deux rabat-joie ? murmure-t-elle tout en continuant à lui sourire.
Shaw sourit enfin. Root est de son côté, elle n'est pas venue pour lui faire des reproches. Elle n'a soudain plus faim et se moque des frites restantes. Balou continue de les grignoter. Shaw le caresse et finit par se lever, lui laissant le reste du paquet.
- Les garçons, on vous laisse, chantonne Root en agrippant Shaw par le bras et en sortant toute souriante.
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Root avait dû partir. Au beau milieu d'une planque dans la voiture avec Shaw et Reese. Louisa avait besoin d'elle. C'est Ariane qui l'avait prévenue, pas sa fille. Root était partie, très inquiète. De toute façon, Shaw n'était pas seule, et le numéro ne bougerait pas avant plusieurs heures.
- Lou ? Appelle-t-elle en entrant dans l'appartement.
Tout est éteint, l'endroit semble désert. Plongé dans la pénombre et silencieux. Root arme et visite chaque pièce en allumant la lumière à chaque fois. RAS. Mais où est Louisa ? Il lui reste la cuisine à vérifier. La pénombre. Une forme au sol. Et Root pince des lèvres avant de baisser son arme et d'allumer la lumière. Louisa a pleuré mais ça s'est tari. Elle ne bouge pas et ne la regarde pas. Root avait demandé des précisions à Ariane, mais cette dernière lui avait dit qu'elle ne savait pas. Louisa avait été prise de terreur et Ariane n'était plus parvenue à l'atteindre. La gamine ne lui avait pas répondu. Root voit un long couteau de cuisine dans sa main. Elle le serre si fort que ses jointures ont blanchi. Root le lui enlève avec douceur, avant de se planter face à elle.
- Louisa ? Appelle-t-elle gentiment.
La gamine relève la tête et la regarde enfin. Elle est complétement abattue.
- Je suis désolée.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé, Lou ?
- Je savais pas quoi faire, murmure Louisa en pointant le couteau d'un signe de tête. J'ai eu peur.
- De quoi ? Insiste Root.
Louisa ferme les yeux. Elle était en train de ranger ses stupides cahiers de devoirs qu'elle avait finis et elle était sur le point d'aller manger quand tout avait dérapé. Des coups à la porte. Juste ça. Et dans un réflexe, elle avait saisi le premier truc qui lui été tombé sous la main. Un couteau de cuisine. Elle était revenue dans le salon, espérant avoir imaginé le bruit. Mais des coups plus forts ont résonné. Elle avait été tétanisée et avait reculé jusque dans un coin de la pièce. Littéralement morte de peur, elle n'avait pu ni bouger ni parler. De toute façon, elle avait fini par terre et elle avait décidé de se cacher. De se protéger. Elle a tout éteint et s'est camouflée dans l'ombre d'un coin. Le reste n'avait été qu'un cauchemar. Une pièce froide aux murs en pierre, et les coups sur la porte en ferraille. Ses coups avec ses petits poings sur la porte dure. Ses mains en sang avaient heurté le métal froid. Et elle avait hurlé, pleuré, supplié. Elle avait senti qu'elle ne s'en sortirait pas, qu'elle y était de nouveau prisonnière. Qu'elle allait y mourir seule et oubliée de tous.
- J'ai essayé, tu sais ? Je ne voulais pas que tu te déranges pour ça. Ça va, tu peux y aller.
- Je n'irais nulle part, Louisa, claque fermement Root. Je suis ta mère et tu ne vas pas bien. Je veux savoir ce qui t'a fait peur.
Un long silence s'ensuit mais Root ne lâche rien. Et Lou finit par céder.
- Quelqu'un a frappé à la porte, avoue honteusement Louisa en baissant les yeux. Ça m'a rappelé… un truc de… de là-bas.
Root déglutit. Elle n'aurait pas dû la laisser seule. Encore une fois. Parfois, elle devrait lui tenir tête. Elle trouvera quelqu'un de confiance pour s'occuper d'elle quand elle est en mission. Elle ne peut plus la confier à Finch maintenant. Pas avec leur querelle actuelle.
L'interface lui relève le menton avec douceur.
- Tu n'es plus là-bas. Ici, tu es en sécurité. Et je suis là.
- Tu crois que… tente la petite, … que je deviens folle ?
- Non, lui répond lentement Root. Je crois que le choc de ce qui s'est passé là-bas est très violent. C'est normal d'être encore angoissée.
- C'est normal que quand je ferme les yeux, j'ai l'impression d'être encore enfermée dans cette horrible pièce ? demande sarcastiquement la gamine.
- Oui, lui assure Root
Les épaules de Louisa se relâchent, elle est un peu soulagée de sa réponse.
- Tu as le droit, insiste sa mère. Tu as le droit de te sentir comme ça.
- De me sentir comment ?
- D'être triste, d'avoir peur. D'être en colère même. Ce ne sont pas des sentiments qui te sont interdits. Il te faudra du temps pour que ça passe.
- Combien de temps ?
Root lui sourit mystérieusement. Elle se redresse et lui tend une main pour la relever également.
- Un certain temps, répond l'interface quand elle est face à elle. Ça partira peu à peu. D'abord, tu auras peur à chaque fois que tu entendras tous les bruits ou que tu verras tous les gestes qui ont eu lieu là-bas. Puis de moins en moins de bruit et de geste. Et un jour, plus rien.
- Ça prendra longtemps ? interroge tristement Louisa.
- Pas très longtemps, murmure Root en lui souriant. Tu es forte, solide comme l'acier, rit-elle en lui enfonçant son index dans l'estomac.
Louisa lâche un rire sous l'effet de la chatouille.
- Mais pour l'instant, il n'est pas très rempli, ce ventre.
Louisa sourit en coin. Et Root sait qu'elle a gagné cette manche. Elle en a été certaine quand, au dîner, sa fille a mangé avec appétit. Puis elle s'est endormie rapidement.
Root n'était pas repartie ensuite. Elle n'avait pas pu la laisser seule à nouveau. Mais Sameen avait aussi besoin d'elle. Jamais elle n'avait été aussi tiraillée entre les deux.
- Ariane, ils en sont où ?
- Rien n'a bougé.
- Je reste un peu avec Lou. Tu me préviens s'il y a du nouveau ?
- Je peux veiller sur elle si tu veux y retourner. Il ne lui arrivera rien.
- Elle est trop seule ici et je ne veux pas faire entrer un inconnu chez nous. Mais je dois aussi les rejoindre.
Elle se pince les lèvres.
- Il va me falloir quelqu'un de confiance.
Ariane calcule la plus envisageable des options. Quelqu'un qui les connaisse bien mais sans trop en savoir non plus. Une personne gentille avec les enfants et ferme avec les adultes. Une personne qui ne se figera pas devant une arme à feu et qui défendra la petite, coûte que coûte. L'IA ne voulait pas embaucher, mais une solution lui apparait nettement. Un nom en fait.
- Que penses-tu de Lionel Fusco ?
Root hausse les sourcils, franchement surprise de ne pas y avoir pensé elle-même. Il avait pourtant fait ses preuves, Root pouvait lui faire confiance.
- Ce serait envisageable, avoue Root.
Elle marque une pause. L'idée n'était pas si mauvaise. Un essai était possible en tout cas.
- Mais ? interroge Ariane.
Root ne répond pas, n'osant pas avouer ce qui la contrarie. La raison pour laquelle elle n'avait pas osé l'appeler pour lui demander de l'aide quand elle avait pensé à lui. Car Root avait pensé à Fusco au plus profond d'elle-même à l'instant où elle a mis les pieds chez elle ce soir. Juste un bref quart de seconde, avant d'oublier. Juste comme ça, inconsciemment.
- Je ne te sens pas avec moi sur ce coup-là. Le réel problème, Root, ça n'est pas Fusco, c'est que tu ne sais pas si tu peux avoir confiance en lui. N'est-ce pas ?
L'IA connait bien son interface. Root réfléchit une seconde.
- Shaw lui fait confiance et John aussi. Tu me dis que c'est une bonne idée. Ça me suffit. Mais je…
Elle marque une pause, hésitante.
- Je ne veux pas lui en vouloir s'il arrive quelque chose. Je préfère que ce soit moi la responsable.
- Crois-moi, tu t'en veux déjà bien assez comme ça.
- Pourquoi j'ai l'impression de tout faire de travers avec ma fille ? Soupire-t-elle.
- Parce que tu es une mère. Et une bonne mère.
- Pff, une bonne mère, raille Root. D'après quels critères ?
- Tu t'inquiètes pour elle. Tout le temps. Une mauvaise mère n'en aurait rien à faire. Mais pas toi.
Root soupire avant de s'asseoir dans le canapé. Elle reste silencieuse tellement de temps qu'Ariane se demande où elle en est dans ses pensées.
- Ouais, ok, j'appellerai Lionel. C'est une bonne idée au fond. Mieux que l'idée de la baby-sitter. Si Louisa se réveille avec une inconnue auprès d'elle, ça ne passera pas. Alors que Lionel… elle le connait. Et elle l'aime beaucoup.
Elle ne daigne pourtant toujours pas toucher son téléphone.
- Tu devrais l'appeler alors ? suggère Ariane.
- Pour l'instant, je suis là, baille Root. J'appellerai si besoin.
Et effectivement, il y avait eu besoin. Urgence même. John l'avait contactée peu avant deux heures du matin. Un SMS court, rien de précis. Mais inquiétant. " Problèmes avec Shaw. Pas blessée. Rendez-vous à la base. "
Root avait tiré sans ménagement Fusco de son sommeil en tambourinant à sa porte. Elle n'avait pas pris la peine d'appeler avant ni de réveiller Louisa qu'elle avait amenée en pyjama chez lui avec un sac d'école et un sac de sport. Lionel était venu ouvrir, complétement ensommeillé et endormi. Le temps de bien ouvrir les yeux sur son visiteur, il s'était retrouvé avec une gamine endormie dans les bras qui avait entouré ses bras autour de son cou en gémissant mais sans se réveiller, et deux sacs au sol. Il n'avait rien compris sur le coup.
- Je dois aller aider Sameen, lui a-t-elle jeté précipitamment à la figure tout en lui donnant les sacs et sa fille dans ses bras. Tu t'occupes d'elle, ok. T'avais été super la dernière fois, elle t'adore donc ça ira. L'école démarre à 9h00 et elle a karaté à 17h.
- Qu… Quoi ? Bégaya-t-il en ne comprenant pas tout.
Mais Root avait déjà tourné les talons. Elle n'avait pas le temps.
- Oh, murmura-t-elle en se retournant pour revenir sur ses pas. Tu as du lait ?
- Hein ?
Il nageait en plein délire, là. Mais de quoi elle parlait ? Quelle l'heure il était ?
- Elle boit du lait le matin. Pas autre chose.
- Euh, ok, j'ai du lait. Mais tu es sure que ça va ?
Il s'inquiète cette fois. Shaw avait des ennuis ? Depuis quand étaient-elles revenues à New-York ?
- Ça va, assura-t-elle vaguement en se penchant vers sa fille pour l'embrasser sur le front.
Elle déglutit, s'attardant à caresser tendrement son visage mais n'arrivant pas à partir. Fusco hausse les sourcils.
- Root ? murmure-t-il.
Elle ne répond pas, et ne quitte pas sa fille des yeux. Elle est ridicule, c'est pas comme si elle lui disait adieu.
- Root, intervient Ariane qui voit parallèlement la situation totalement déraper entre Shaw et John. Elle est en sécurité ici, je veille sur elle et je ne suis pas la seule. Parfois, il faut lâcher prise.
Root redresse la tête vers Fusco. Il l'a rarement vue aussi sérieuse.
- Veille sur elle. S'il te plait.
Voilà qu'elle le supplie.
- Ben, ouais, répondit-il, ébahi.
Il n'allait tout de même pas abandonner la gamine sur le trottoir. Qu'est-ce qui lui prenait à Root ? Et il la voit tourner les talons en manquant de pleurer. Là, il est bien inquiet et il la regarde s'éloigner sans parvenir à rentrer, complétement scotché. Louisa remue et resserre l'emprise de ses bras autour de son cou.
- Froid, gémit-elle dans son sommeil d'une petite voix.
Lionel entre et referme la porte à clé. Il se martèle qu'il est bien stupide. Evidemment que Root flippait. La gamine n'allait pas si bien que ça, il s'en était déjà rendu un peu compte au lac. Il l'avait senti, comme il avait senti que Lee n'allait pas bien lors du divorce. Et en plus, les tueurs de Samaritain étaient à leur recherche, à la recherche de la petite. Fusco refuse cette idée. Toucher à un enfant n'est pas pardonnable à ses yeux. Il l'installe dans son lit et la recouvre de couvertures avant de se résigner à prendre le canapé. Son appartement n'avait rien d'un palace mais Louisa s'en moquerait surement. Il s'endort sur le qui-vive en souriant d'avance à la tête de Lee demain matin.
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Root avait juste voulu détendre Shaw. Elle en avait cruellement besoin. Même l'estomac rempli, elle n'était pas sereine, ce qui est révélateur de son niveau de bien-être. Et elle en veut à John et à Finch. Ils n'étaient vraiment pas sympas avec elle.
Le silence avait été fracassant dans l'ascenseur pour descendre du QG. Shaw était tendue au maximum. Elle avait soufflé d'agacement quand Root était montée au guidon de sa moto, la reléguant à l'arrière. L'interface avait haussé les sourcils mais Sameen était quand même montée derrière elle sans rien dire. Avec Root, ça passait. Avec quelqu'un d'autre, ça n'aurait pas été la même histoire. Shaw était énervée depuis des heures. Et avec Root, elle redescendait en pression. Sam n'avait rien dit pour la moto car elle savait au fond qu'elle avait tort dans sa réaction envers Root. Ça n'était pas contre elle que Root avait décidé de prendre le volant puisqu'elle conduit toujours la moto. Elle adore ça et Shaw lui laisse toujours ce plaisir. Alors elle n'avait finalement rien dit et elle était grimpée en silence à l'arrière. Au départ, crispée, elle avait fini par parvenir à chasser la colère au fur et à mesure de la conduite de Root. Le temps semblait s'arrêter avec la vitesse. Ça l'apaisait et elle avait enroulé ses bras autour de l'interface et elle avait calé sa tête contre son épaule avant de fermer les yeux. Root avait souri à son geste et elle avait repris confiance. La route avait été courte, à peine une vingtaine de minutes, mais Shaw avait de plus en plus resserré l'emprise de ses bras autour de l'interface. Au départ, parce que ça lui faisait du bien, mais ensuite, parce qu'elle avait froid. Elle grelottait et Root la sentait trembler dans son dos.
Quand elle a garé la moto dans un parking souterrain, Sameen s'est enfin décollée d'elle pour descendre. Elle semblait apathique, perdue, pas très présente. Root lui a pris la main, se rendant compte que cette dernière est gelée. Sam restait ailleurs malgré son geste. La soirée avait été loin d'être ce à quoi elle s'attendait. Shaw avait voulu une mission pour se détendre, redevenir elle-même. Et finalement, tout le monde lui avait fait des reproches. Elle se triturait le cerveau en cherchant à savoir si ces derniers étaient fondés ou pas.
- Qu'est-ce qu'on fait là, Root ? demande Shaw sur la défensif quelques minutes plus tard.
Elle s'est assise sur le lit. La suite de luxe de l'hôtel mandarin était splendide. La vue à couper le souffle. Mais rien ne mettait Sameen à l'aise. Elle présentait un piège. Que lui voulait Root ? Pourquoi être venue ici ? L'endormir par le luxe et une agréable nuit d'amour pour ensuite au matin lui reprocher son attitude de ce soir.
L'interface lui sourit avec douceur.
- Tu avais si froid tout à l'heure, je voulais juste te réchauffer un peu, murmure-t-elle d'un ton faussement innocent.
Mais Sameen se relève d'un bond. Prête à s'enfuir. Apeurée et en colère. Le sourire de l'interface glisse et elle pressent sa fuite. Elle réagit en un éclair et se plante devant la porte, lui barrant cette issue. Sameen se raidit comme un morceau de bois.
- Ne me prends pas pour une conne, Root. Tu ne veux pas juste qu'on s'envoie en l'air. Et la réponse est non, il n'y a rien à dire sur ce soir. Sérieusement, je ne comprends pas pourquoi tout le monde en fait une montagne.
- Ils te reprochent d'avoir voulu tuer ce type.
- Et toi, qu'est-ce que tu penses ?
Car au fond, c'est tout ce qui la préoccupe. Son avis compte, bien plus que tous les autres.
- Je veux ta version. Je veux savoir pourquoi tu as voulu faire ça.
- C'est vrai, j'ai voulu le buter. Il l'aurait mérité, siffle Shaw. Un salaud mérite d'être crevé.
- J'ai été une salope, murmure très calmement Root sans se déstabiliser.
Shaw perd son air mauvais et assuré. Il glisse alors qu'elle pâlit.
- J'ai été une salope qui torture et tue pour de l'argent.
- Tu…, bégaie Sam. Tu n'étais pas comme ça, assure-t-elle.
- C'est vrai, concède Root. J'étais pire. Tu m'aurais crevée, Sameen et…
- Non, l'interrompt fermement Sameen.
- Si et on le sait toutes les deux. Une salope mérite de crever, non ? Parce qu'on ne change pas, pas vrai ?
Et Sameen se renfrogne.
- C'est différent. Toi, tu as changé, mais tout le monde n'en est pas capable.
- Alors tu vas tous les tuer sans distinction ?
- Je ne prendrai pas le risque de voir…
Elle s'arrête soudain et l'interface fronce les sourcils.
- De voir quoi ? L'encourage-t-elle.
- Rien, se referme Sameen. On s'en fout. Viens là, t'as raison, j'ai froid.
Son ton n'a rien d'enjoué, elle se ferme comme une huitre. Mais Root ne bouge pas et la regarde presque avec froideur. Elle croise les bras sur sa poitrine et reste camper sur ses positions.
- Tu ne prendras pas le risque de voir quoi ? Insiste-t-elle.
Cette fois, Shaw s'empourpre de colère. Root ne lâchera rien et elle n'a pas envie de parler de ça. D'avouer sa faiblesse une fois de plus. Elle s'avance au pas de charge vers la sortie, prête à marcher sur Root si besoin. Mais cette dernière l'attrape vivement par le bras droit tout en lui faisant un croche-pied monstrueux. Sameen atterrit au sol avec raideur et douleur. Elle tente de se relever rapidement mais l'interface a l'avantage de la surprise et de sa position debout. Sameen n'a que le temps de se relever en position assise avant que Root ne s'assoit à califourchon sur ses genoux pour l'immobiliser. La situation comme la position ne lui plaisent que très peu. Ce que Shaw pouvait être butée franchement. Elle la regarde avec fermeté. Shaw est furieuse pour la seconde fois de la nuit et elle tente de lui envoyer une châtaigne mais Root contre les coups avant de finir par lui immobiliser les poignets au-dessus de sa tête, se penchant vers elle, son visage à quelques centimètres du sien. L'ancien marine lutte encore un moment
- Lâche-moi, ordonne-t-elle. Je ne te le pardonnerai pas, Root. Lâche-moi ou je te le ferai regretter.
- Pas avant de savoir.
Sameen lutte avec ardeur avant de céder à l'immobilité. Elle serre les dents.
- Tu comptes me baiser au sol ? Crache-t-elle vulgairement.
- Non, répond calmement Root. Mais qu'est-ce que je pouvais faire pour te retenir quand tu veux t'enfuir dès que tu as un problème ?
- Je t'emmerde, hargne Sameen.
- Peut-être bien, se fout Root. Mais je veux comprendre ce qui a dérapé ce soir. Pourquoi tu as voulu écraser Franck Wilson ?
- Parce que cet abruti le méritait.
- Tu ne voulais pas voir quoi ? À quoi t'a-t-il fait penser, Sam ? À qui ?
Le ton est calme, tendre. Shaw finit par relâcher ses muscles. Root ne lui fera pas de mal et elle le sait. Elle ne profitera pas de la situation ni de sa position. Pas dans son état. L'ancien marine comprend que l'interface veut juste l'aider. Pas jouer.
- Il m'a fait penser aux salauds de Samaritain, finit-elle par céder.
Root déglutit mais ne la lâche pas. Son ton s'adoucit mais pas son emprise sur ses poignets.
- Le tuer n'atteindra pas Samaritain ni ses agents, rétorque-t-elle plus doucement.
- Je sais, réalise stupidement Shaw, à son tour plus calme.
Elle a soudain l'air si triste, si vulnérable. Root se penche vers elle encore un peu.
- Ecoute, reprend Root avec gentillesse, ce n'est pas grave pour ce soir. On oublie, ok ?
- Hum
- Tu n'as tué personne, Sam.
- Mais je sais ce que c'est que d'en avoir envie.
- Moi aussi, sourit tristement Root. On forme un jolie duo toutes les deux, hein ?
Sameen ne répond pas, se contentant de lâcher un soupir affirmatif tout en parvenant à former une ébauche de sourire en coin.
- La soirée a été pourrie pour nous deux en fin de compte.
Sameen fronce les sourcils et a soudain un éclair de lucidité.
- Oh, Louisa ! Euh… Elle…
- Elle va bien, elle a juste eu une grosse crise de panique. Je l'ai confiée à Lionel pour cette nuit.
- Pourquoi ?
- Je voulais être avec toi.
- Je ne suis pas une gamine dont tu dois t'occuper, rage Shaw. Je sais prendre soin de moi.
- Je sais, chuchote Root en approchant encore son visage du sien. Laisse-moi juste t'aider.
- Pourquoi ? Je suis loin de le mériter.
Root lâche un rire sans joie.
- Ce que tu peux me faire penser à moi avant d'entrer à Artov.
- Tu es en train de me comparer à une prostituée. Très classe !
- Mais non, râle Root sans parvenir à refreiner un fou rire. T'es conne.
Et Shaw rit à son tour. Elles partent toutes les deux dans un fou rire pendant de longues minutes.
- C'est juste, reprend Root plus sérieusement, que moi aussi je refusais de l'aide pour m'en sortir. Je ne voulais pas admettre que j'avais touché le fond et que je ne pouvais pas m'en sortir seule.
- Tu t'en es quand même sortie, rétorque Shaw.
- Ouais, soupire Root. Quand j'ai accepté l'idée que j'avais besoin d'aide.
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Samantha entre dans le bureau sans frapper. Andrea ne se retourne pas.
- Salut Root, salue-t-elle sans plus se focaliser de ces manières.
Elle n'est là que depuis deux semaines après tout. Il valait mieux éviter de la faire fuir, Andrea a besoin d'elle. Elle finit de lire le rapport d'une mission menée par deux de ses agents, avant de se retourner vers elle, armée d'un sourire. Samantha la regarde, toujours avec méfiance. Elle a encore l'allure d'une pute droguée avec son visage maladivement pâle, ses yeux cernés et une manière de s'habiller encore quelque peu provocante avec ses cuissardes plastiques noirs et une jupe bien trop courte. On ne changeait pas en un jour un crapaud en princesse. Il lui fallait une éducation. L'éducation d'une femme du monde.
- Alors cet entretien avec le pianiste ?
Root lève les yeux au ciel. Le pianiste ? Sérieusement ? C'était quoi ce nom ? Pour un hacker ! Bon, il est doué, elle ne peut pas le nier. Mais il l'a prise pour une demeurée pendant une heure. Il n'est qu'un abruti prétentieux. Si elle le voulait, elle pourrait être bien meilleure que lui. Mais elle avait retenu sa morve, son mépris et sa colère. Elle ne voulait pas tout foutre par terre, pas après avoir enfin une chance. Elle avait eu deux semaines de convalescence pour décrocher de la drogue. La rousse avait été super attentionnée avec elle, venant la voir tous les jours, lui parlant gentiment. Et toujours armée de sourires, de bonnes surprises comme des glaces ou des livres. Root avait tant manqué d'amour et depuis si longtemps, la rousse lui faisait vraiment du bien.
Puis Andrea lui a laissé le choix de ce par quoi elle voulait commencer. Et sans grande surprise, Root a choisi les ordinateurs. Ces derniers lui ont tant manqué. Et tout est revenu vite. Elle avait impressionné le pianiste. Il l'avait d'abord regardée avec mépris et en se moquant d'elle. Puis son sourire et son air suffisant avaient glissé. Il s'était concentré sur ce qu'elle tapait, sur ce qu'elle codait. Il ne lui avait rien demandé de spécifique, juste de lui montrer ce qu'elle savait faire. Il l'avait affrontée depuis son propre ordinateur. Il avait supposé avec un rictus moqueur qu'elle allumerait à peine l'écran. Mais elle tapait vite, avec assurance, concentrée. Le pianiste tapait tout aussi vite, contrant ses attaques et lui envoyant les siennes. Et soudain, elle avait cessé, agacée de ce jeu. Ça suffisait comme preuve, non ? Il avait gagné, mais elle n'avait pas démérité. De toute façon, elle ne ferait pas mieux. Ils s'étaient levés et le pianiste lui avait alors parlé sérieusement. Andrea avait précisé à Root qu'elle ne pouvait pas compter sur elle pour tout, qu'elle devait aller vers les autres membres d'Artov, s'intégrer. Elle n'était qu'une gamine de 16 ans. Méfiante, solitaire, seule. On lui demandait beaucoup. Trop même. Mais elle avait fait un effort. Pour Andrea.
Cette dernière la regarde, attendant la suite de son entretien. Qu'avait dit le pianiste ?
- Alors il m'a regardée droit dans les yeux, murmure Root d'une voix mal assurée. Et il m'a dit… T'es prise !
- Oh, c'est super, s'exclame Andrea avec joie. Bravo ma belle.
Root lève un regard surpris vers elle. Cette femme est si gentille, elle attend tellement d'elle. Elle semble si fière. Alors elle lui sourit faiblement. Andrea la prend dans ses bras.
- Bravo, tu as réussi.
- Oui, sourit Root en tentant d'avoir l'air enjoué. Je commence demain.
- C'est merveilleux. On a vraiment besoin de quelqu'un comme toi. Je suis sûre que tu vas l'épater.
Le sourire de Root glisse. Et elle détourne le regard. Andrea ne sourit plus elle non plus. Elle a vu son air changer. Root tremblait de manière incontrôlable en se mordillant la lèvre inférieure. Andrea s'avança doucement vers elle et posa ses mains sur ses avant-bras.
- J'ai peur, tu sais, Andrea ? Déglutit la jeune fille avec terreur.
Parce qu'elle n'avait jamais rien fait de bien. Parce qu'elle n'a toujours que tout gâché, que tout détruit. Elle ne sait que tout foutre en l'air. La rousse lui relève le menton pour croiser son regard.
- Quand il m'a dit qu'il acceptait de me former, j'ai juste eu envie de m'enfuir en courant.
Andrea caresse son visage dans un geste tendre. Elle sait exactement comment manipuler Root. Elle l'a su à la seconde où cette gamine paumée s'est réveillée ici. De la douceur et de l'amour, et Root lui donnerait tout en échange.
- C'est parce que toute ta vie, on t'a répété que tu ne valais rien. Et tu as fini par y croire, par entrer dans le moule de la fille ne valant rien. Tu t'es conformée à l'image que tout le monde s'était faite de toi.
La jeune fille déglutit en face d'elle.
- Mais moi, reprend Andrea, je peux changer tout ça.
Root la regarde avec espoir pendant que la rousse remet en ordre les mèches de ses cheveux mal coiffés.
- Je vais faire de toi la femme la plus accomplie et la plus brillante de cette planète, lui promet Andrea. D'accord ?
L'adolescente lui sourit faiblement alors qu'Andrea lui caresse de nouveau gentiment la joue.
- D'accord, répond-t-elle d'une petite voix.
- Tu vas voir, toi et le pianiste, ça va marcher.
Ça doit marcher, se martèle Root alors qu'Andrea la serre dans ses bras.
- Tu es merveilleuse, lui chuchote Andrea.
- Tu crois ? Lâche Root dans un souffle.
La rousse se redresse et essuie deux larmes qui ont échappé à la jeune fille.
- Tu es une superbe pancratium.
- Une quoi ?
Andrea sourit avec condescendance.
- C'est une fleur qui parvient à pousser au milieu du Sahara.
Root fronce les sourcils. On ne l'avait jamais comparée à une fleur.
- Tu te rends compte, insiste Andrea sans la lâcher, elle pousse dans le pire endroit au monde et elle parvient à s'y épanouir, belle et blanche. Magnifique. Elle économise ses forces pour parvenir à grandir dans ce monde hostile.
Elle marque une pause.
- Comme toi, ajoute-t-elle enfin en la regardant sérieusement. C'est exactement ce qui va t'arriver, Root, tu vas t'épanouir et tu seras juste sublime aux yeux du monde. Comme une fleur parfaite, belle, sauvage et secrète.
Root avait adoré la comparaison. Elle avait adoré cette confiance. Et elle avait acquiescé en souriant.
Mais rien ne s'était bien passé avec le pianiste le lendemain. Il l'a vite poussée à bout, la traitant comme une moins que rien ne valant pas tripette et Root avait été furieuse. De son état d'esprit, et de son propre échec. À fleur de peau, elle avait vite craqué et l'ordinateur avait volé à travers la pièce. Tout le monde dans la pièce s'était tu et l'avait regardée avec inintérêt. Surtout le pianiste. Elle avait pourtant réussi à pirater ce foutu système bancaire, mais ça ne lui allait pas. Elle avait laissé trop de traces virtuelles, elle avait été trop lente, et enfin, elle n'avait pas pris la somme demandée mais elle avait entièrement vidé le compte bancaire sur lequel elle n'aurait dû prendre que 20.000 $. Et Root avait craqué. Le pianiste était injuste, il l'avait insultée en insinuant à plusieurs reprises qu'elle avait dû avoir mieux à faire ces dernières années que de taper sur un clavier.
- Personne ne m'a jamais dit que je ne piratais pas assez vite.
- Ah oui ? rétorque le pianiste avec un sourire sarcastique méchant. Et qui te l'aurait dit ? Les clients qui te culbutent de tous les côtés ?
Elle avait perdu toutes ses couleurs. Elle avait ouvert une bouche aux lèvres tremblantes.
- Si ça ne te plait pas, tu peux toujours retourner dans le trou à merde d'où tu viens. Personne ne te retient, la porte est là.
Et elle l'avait prise, brulante de honte et d'humiliation. Elle s'était enfuie comme une dératée. Et comme à chaque fois que ça n'allait pas, elle avait pensé trouver son salut dans son remède dévastateur. La cocaïne avait coulé dans ses veines. Puissante, forte. Très forte. Root ne s'était pas sentie mieux, mais elle avait oublié. La dose était puissante. Ça lui avait manqué, vraiment manqué. Elle ne pensait qu'à ça depuis des jours et des jours. Elle aurait voulu ne pas faire ça mais elle avait encore tout foiré et pour oublier, rien ne valait la blanche.
Nike l'avait retrouvée facilement. Andrea cherchait Root, elle avait installé le pianiste quand il lui avait raconté leur séance. Puis elle avait demandé de l'aide à Nike. Son neveu avait un peu parlé avec Root ces derniers temps. Elle semblait l'avoir apprécié, mais elle se méfiait. Nike la trouvait intéressante, mignonne. Lui et Andrea ont vite deviné où trouver Root. Après un tel affrontement avec le pianiste, elle n'avait pu que replonger. Chose confirmée quand il l'avait trouvée dans le sous-sol de cette crack house. Elle ne tenait pas sur ses jambes et riait comme une abrutie tout en s'agrippant aux meubles pour se soutenir un peu. Un groupe d'hommes était là, certains d'entre eux un peu défoncés aussi. L'un d'entre eux avait déjà déboutonné son pantalon et leurs intentions quant à la jeune fille étaient très claires. Nike entra dans la pièce et se précipita sur elle.
- Root ? Appela-t-il, lui encadrant le visage.
Elle ne le reconnut pas.
- Qu'est-ce que t'as pris ?
- J'ai rien pris du tout, mentit-elle en riant largement.
Nike l'avait saisie et installée sur son épaule comme un sac, sans dire un mot. Elle n'avait même pas fait un geste pour se défendre. Mais un homme baraqué lui barra la route.
- Elle ne m'a pas entièrement payé, râla le dealer. Elle ne part pas d'ici sans payer sa note. Mes potes et moi, on a une bonne idée de comment elle pourrait nous remercier, finit-il en souriant méchamment.
Le groupe s'esclaffa, mais Nike resta calme et ne la reposa pas à terre. Il sortit une grosse liasse de billets et la tendit à l'homme.
- Je te donne ça et tu l'oublies.
Le dealer avait arraché l'argent de ses mains et l'avait fourrée dans la poche de son jean.
- Et si je veux quand même une petite compensation pour le dérangement ? Menaça-t-il alors que certains hommes encerclaient Nike.
Ce dernier haussa un sourcil moqueur avant de sortir une arme pour lui exploser la cervelle. Tous les autres reculèrent. Il se tourna vers eux.
- Quelqu'un d'autre a une revendication ? demanda-t-il calmement.
Ils étaient tous minables. Il allait tous les buter. Ça lui passerait les nerfs après cette mission sauvetage de merde pour récupérer une gourdasse empotée. Pourquoi Andrea se souciait de cette toxico ?!
- Tranquille mec, murmura l'un d'eux. Prends la pute et barre-toi.
Il avait tiré dans un infernal enfer. Puis il était sorti. Root avait été ramenée à Artov. Elle souffrait déjà du manque. Nike l'avait posée au sol et elle avait tangué sur ses jambes avant de s'accrocher à un mur.
- Andrea ? Appela-t-elle.
Cette dernière l'observait, amusée que dans un tel moment son nom lui ait échappé. Root lui faisait confiance. Tout n'était pas perdu. Elle avait fait un signe de tête à Nike et il l'avait de nouveau portée pour la mettre dans une autre pièce. Les heures passèrent et quand Root vit Andrea entrer, elle se recroquevilla dans un coin et leva les mains en signe de protection, persuadée qu'elle allait la punir. Mais Andrea n'avait pas crié ni frappé. Elle avait été douce et gentille. Les jours suivants avaient été rudes mais la jeune fille ne s'était pas plainte. Elle avait décroché de nouveau et Andrea ne la quittait plus. Elle lui promettait de ne jamais plus laisser quelqu'un lui faire du mal.
- Le pianiste s'est conduit comme un abruti. C'est ma faute, je n'aurais jamais dû te confier à lui. Je vais t'apprendre les choses moi-même.
- Tu vas m'apprendre quoi ?
- À ne plus avoir l'air d'une pute ni d'une droguée. À te tenir droite, à parler correctement. Tu apprendras avec moi.
- Je suis douée pour rien, soupira Root, vaincue d'avance.
- C'est faux, tu es très douée. Pour certaines choses en tout cas.
- Ah ouais, pour quoi ?
- Pour t'attirer des ennuis, sourit Andrea. Pour baiser avec n'importe qui. Pour te foutre n'importe quoi dans le nez. Pour t'enfuir dès que tu as peur. Pour te détruire en somme.
Root avait bondi en voulant détaler à la seconde même. Tous ces reproches, toutes ses vérités dans la figure. Andrea ne l'avait pas laissée faire deux pas avant de la mettre à terre dans une clé de bras abominablement douloureuse.
- Bouge plus ou je te casse le poignet.
- Arrête, supplia Root.
La rousse attendit trente bonnes secondes avant de la lâcher et la jeune fille avait soufflé de soulagement en massant son poignet endolori.
- Ta vie est finie, Samantha. Je suis là pour en offrir une nouvelle à Root. Une vie plus belle. Mais si tu ne l'accepte pas, si tu refuses mon aide, je ne pourrais rien faire pour toi.
Et je me débarrasserai de toi, finit Andrea pour elle-même.
- J'ai pas perdu mon boulot alors ? murmura Root en secouant la tête alors que de monstrueuses chauves-souris qu'elle seule pouvait voir, venaient pour lui dévorer les yeux.
- Bien sûr que non.
Root l'avait vue sincère. Comment après tout ce qui venait de se passer, elle pouvait encore être de son côté ? Les larmes étaient montées.
- Pourquoi tu fais tout ça pour moi, Andrea ? demanda-t-elle en les sentant couler le long de ses joues.
Andrea s'était agenouillée et lui avait gentiment souri en les lui essuyant.
- Parce qu'un jour, tu le feras aussi pour quelqu'un d'autre. C'est comme ça que ça marche. C'est comme ça qu'on s'en sort. D'accord ?
- D'accord.
Et c'était vrai, Root avait accepté son aide et elle avait tout avalé sur son passage. L'entrainement n'avait eu lieu qu'avec Andrea, et avec Nike parfois. Deux mois plus tard, elle avait laminé le pianiste à son petit test ridicule. Elle avait piraté ses données et pénétré son système à une vitesse époustouflante. Elle n'avait rien laissé derrière elle, et avait tout détruit. Il écumait de rage, Root jubilait en silence et Andrea lui avait souri avant de lui tendre une arme. La jeune fille avait tiqué mais la rousse avait haussé les sourcils pour l'encourager. Le pianiste était inutile, pas Root. Et elle avait tiré comme Andrea lui avait appris. Elle avait gagné cette première manche. Plus personne à Artov ne lui parla de son passé de prostituée. Elle avait gagné leur respect, leur crainte, certes, mais aussi leur respect. Et elle s'en était sortie.
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Root rouvre les yeux au coup de feu de ce souvenir. Le coup de feu sur ce crétin. Le coup de feu où elle avait gagné la première manche pour remonter la pente. Une mauvaise pente, elle ne s'en souvient que trop bien. Elle doit empêcher Sameen de prendre le même chemin.
- Je croyais que toute seule, c'était bien, murmure-t-elle.
- Mais à deux, c'est mieux, finit Sameen.
Root sourit, heureuse qu'elle ait compris ce point, et finit de se pencher vers elle. Shaw entrouvre ses lèvres avant de relever la tête. Leurs lèvres se rejoignent dans un tendre baiser. Root se relève légèrement, mettant fin à leur étreinte. Une trop courte étreinte. Shaw la regarde, contrariée, insatisfaite. Root se mord la lèvre inférieure et la regarde, taquine. Son regard glisse sur les poignets qu'elle tient toujours. La prise est passée de forcée pour l'empêcher de fuir à très joueuse pour avoir la main sur le baiser. Shaw suit son regard. Elle aussi comprend. Sam n'a plus du tout envie qu'elle la lâche, Root sait rendre ça très excitant et loin d'être dégradant. Elle se redresse et l'embrasse profondément. Root répond au baiser avant de l'interrompre de nouveau.
- Je suis pardonnée alors ? S'amuse-t-elle en penchant la tête sur le côté.
Pour toute réponse, Sameen lui sourit un peu plus franchement. Son souffle est court déjà. Root tire sur ses poignets pour lui tendre les bras au-dessus de sa tête, faisant sourire Shaw encore plus franchement, puis l'interface se repose totalement contre elle. Elle lui lâche les poignets pour enlacer une de ses mains et Shaw y entremêle ses doigts aux siens en serrant, alors que Root glisse de sa main libre, un doigt taquin le long de l'un des bras de Sameen. Le geste la chatouille avant de devenir sensuel à souhait. Et elle l'embrasse. Sameen plonge sa main libre dans ses cheveux pour la garder serrée contre elle alors que l'interface l'embrasse tendrement. Root l'embrasse comme elle n'a jamais embrassé personne, comme si sa vie en dépendait. Et Shaw se laisse totalement aller. Les baisers sont doux, d'abord sur les lèvres puis dans le cou, et ensuite la poitrine. Les caresses descendent aussi peu à peu et elles vont partout, tendres, douces, délicates. Sameen a fermé les yeux depuis longtemps, son esprit focalisé sur les deux plumes voyageant sur son corps comme en territoire conquis. Elle n'a pas bougé son bras, il est resté en place au-dessus de sa tête alors que Root ne le tient plus. De toute façon, Sam n'en a pas besoin, là, tout de suite. Elle soupire de plaisir, de bonheur, de désir en caressant de sa main libre le dos de l'interface. Root prend soin d'elle. Jamais personne n'a fait ça avant elle. Elle se cambre à une nouvelle caresse et lâche un gémissement plus profond encore que les autres. Comme dans tout son corps, ses poings se crispent aussi bien celui au sol que celui dans le dos de l'interface où elle laisse quelques griffures. Elle est tendue au maximum avant de se relâcher brutalement.
- Bordel, parvient-elle à dire dans un souffle en retombant dos au sol.
L'interface sourit tout en remontant ses lèvres le long de son corps luisant. Elle parsème son chemin de baisers, puis s'allonge contre elle, ne comprenant pas pourquoi elle est elle-même encore habillée. Elle se redresse et retire sa veste puis son tee-shirt qu'elle jette au loin. Puis elle se penche vers elle. Shaw a les yeux fermés, elle sourit mais n'a toujours pas bougé. Elle semble foudroyée, dans un état intense de bonheur. Incapable de bouger, de réfléchir, juste est-elle capable de ressentir. Et avec Root dans ces moments-là, elle ressent tout nettement. Comme si elle avait enfin un décodeur magique qui lui fait comprendre ce qui lui échappait tant avant. L'interface sourit de la voir si bien dans ses bras. Mais pour parfaitement se complaire et se satisfaire, Sameen doit sortir de cet état de grâce où elle semble plongée pour s'apercevoir à quoi il est dû et alors pleinement en profiter.
- Prends soin de moi aussi, Sameen, sourit Root.
Sam ouvre les yeux et ses deux bras l'enlacent enfin, la faisant basculer sous elle.
- Compte sur moi, murmure Shaw en la déshabillant totalement.
Une demi-heure plus tard, l'interface se redresse du sol et la relève de terre en l'embrassant. Sameen a perdu une main dans ses cheveux et une autre dans son dos. Elle la serre contre elle tout en l'embrassant et la caressant. Root la fait reculer doucement et Shaw ne s'en focalise pas, trop occupée à se complaire de pouvoir l'embrasser et d'avoir enfin la main sur le baiser. L'arrière de ses genoux finit par heurter le rebord du lit et elle se stoppe enfin. Mais Shaw ne semble même pas s'en être rendu compte, elle est toujours profondément happée par leur baiser. Root se dégage pour l'embrasser dans le cou, le long de sa jugulaire tout en remontant avec douceur dans un soupir. Sam ne l'a pas lâchée et les baisers qu'elle reçoit lui font tourner la tête, ou la lui font plutôt basculer en arrière. Chaque baiser le long de son cou augmente la pression et Shaw gémit. Puis Root s'arrête et la regarde un instant en souriant, la tête penchée sur le côté. Elle adore la rendre comme ça. La petite brune a le souffle court, les yeux fermés, la tête encore penchée en arrière. Elle met quelques secondes à se reprendre avant de regarder l'interface qui l'observe, ravie. Cette dernière lui sourit malicieusement et Shaw fronce les sourcils sans comprendre bien qu'elle ne soit pas inquiète de ce que Root peut avoir en tête la concernant. Cette dernière avance vers elle. Elle pose ses mains sur ses épaules avant de l'embrasser toujours toute souriante. Shaw ferme de nouveau les yeux durant le baiser, trop heureuse de pouvoir s'y abandonner à nouveau, de s'y noyer comme dans un océan sans orage et sans douleur. Elle ne s'en lassera jamais. Root la pousse soudain au niveau de ses épaules. Et Shaw bascule sur le lit, rompant par là même le baiser. Totalement surprise, Sameen la regarde sans comprendre tout en restant sagement allongée.
- C'est quand même plus confortable, non ? murmure la grande brune en s'installant sur elle.
- Pff, soupire Sam en enlaçant ses deux bras autour de son cou. Viens là, j'en ai pas fini avec toi.
Root se tend d'anticipation alors qu'elle bascule dos au matelas. Une demi-heure plus tard, Sameen tombe à côté d'elle sur le lit. Totalement à bout de souffle, son corps luisant tellement de sueur qu'il refléterait presque le plafond ouvragé au-dessus d'elles. Comme l'eau calme d'un lac reflète magnifiquement le ciel et le soleil couchant dans un spectacle fantastique. Alors que Root l'observe, c'est exactement ce que lui inspire Shaw. Un spectacle magnifique et fantastique, réalise-t-elle en fermant les yeux, totalement emplie de contentement et de bonheur. Sameen est parfaite. Juste là dans ses bras, sa douce odeur emplit l'interface de bien-être. Enfin, leur odeur pour être plus exacte. Car Root doit bien l'avouer, elle est tout aussi luisante de sueur que Shaw. La grande brune ouvre les yeux et son regard tombe sur le seau à champagne. Ils faisaient les choses bien ici. Elle a une petite idée. Elle se met de nouveau à califourchon sur Sameen.
- T'en a jamais assez ? Sourit Shaw sans ouvrir les yeux.
L'interface l'embrasse de nouveau dans le cou puis elle descend avec douceur jusque son bas ventre. Sameen se mordille la lèvre inférieure tout en fermant ses poings sur les draps. Root la laisse se tendre puis relâcher la pression avant de revenir vers son visage pour poser ses lèvres sur son oreille droite.
- Toi non plus apparemment.
- Une pause serait la bienvenue, murmure-t-elle toujours souriante et sans ouvrir les yeux.
- Tu as trop chaud maintenant, mon cœur ? Hasarde Root goguenarde.
- Tu es assise sur moi.
L'interface jubile d'avance. Sameen pousse un cri de surprise tout en ouvrant brusquement les yeux. Mais Root reste assise sur elle et l'empêche de se relever tout en baladant le glaçon sur son ventre.
- Mais t'es dingue, tu…
Elle ne finit pas. Root a lâché le glaçon qui fond encore au niveau de son nombril, pour l'embrasser tout en la caressant avec attention. Et Sameen se tend de plus belle. Ça, c'est un jeu très excitant.
- Je suis dingue de toi, lui avoue Root en riant.
- Root, murmure Shaw à bout de souffle, tu…
Elle ne finit de nouveau pas. Un deuxième glaçon se balade le long de son corps et elle oublie la suite de sa phrase. Sam serre les dents pour retenir des cris de plaisir et de surprise. Le froid intense contraste avec la chaleur qu'elle ressent au plus profond d'elle-même. Root est folle, mais Sameen l'est aussi pour la laisser faire. L'interface se sait parfaitement maitresse de ce jeu. Elle balade le glaçon sur le contour de ses lèvres avant de les saisir dans un baiser, non sans arrêter la course lente du glaçon le long de son cou, puis sur ses seins qui durcissent vite et que Root réchauffe ensuite avec la paume de sa main tandis que le glaçon descend le long de son ventre, autour de son nombril, puis sur son bas ventre jusqu'à ce qu'il fonde. Shaw se contracte et relâche simultanément ses muscles à son passage tout en soupirant encore et encore. Le froid que le glaçon a laissé sur sa trainée est à chaque fois tout de suite remplacé par la chaleur du corps de l'interface, ce qui rend tout le reste encore plus intense. Et Root l'embrasse tout en prenant un nouveau glaçon qu'elle pose sur son genou droit et qu'elle remonte lentement le long de sa cuisse. Shaw gémit dans le baiser. Elle aussi a envie de jouer. Elle attrape un glaçon à son tour et le pose sur son dos. Root se cambre tellement qu'elle se redresse vivement en gémissant alors que Sameen fait glisser le cube froid le long de sa colonne vertébrale jusqu'au bas de son dos. Shaw l'enlace de son bras libre dans le bas de son dos pour la garder contre elle, qu'elle ne se sauve surtout pas.
- Sameen, gémit Root à bout de souffle. Tu… tu…
- Tu ne crois pas que tu vas être la seule à t'amuser ? Sourit Sam avant de l'allonger contre elle pour l'embrasser de nouveau.
Et le jeu reprend de plus belle. Des heures, des jours, des années. Une véritable éternité de bonheur. Et puis c'est le matin. Et elles s'endorment, serrées l'une contre l'autre dans des draps humides d'eau fondue des glaçons. Sameen a un petit sourire sur ses lèvres et Root est sereine.
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Louisa se réveille et est tout de suite sur ses gardes. Elle panique à la seconde même où elle ouvre les yeux. Le lit où elle est, est grand, et ça n'est ni sa chambre ni celle de sa mère et de Sameen. Elle se relève d'un bond et se dégage des draps. Il fait noir, la porte est fermée. Où est maman ? Sa respiration accélère. Samaritain ! Elle tourne sur elle-même, cherchant une arme, n'importe quoi pouvant lui servir. Rien. Evidemment, ils n'étaient pas si stupides. Elle se dirige vers la porte, se cachant derrière cette dernière. Et elle écoute. Des bruits de vaisselle, une conversation qu'elle perçoit mal. Visiblement, ils sont deux et elle pense reconnaitre deux hommes. Ils parlent de lait, de nourriture… d'un petit déjeuner. Lou fronce les sourcils. Où avait-elle atterri ? Samaritain lui avait promis d'être gentil avec elle. Il l'avait attrapée ? La comédie commençait-elle ? Qu'avait-il fait à sa mère ? Elle ne se souvient de rien ? Elle s'était endormie avec elle. Et après ? Louisa ferme les yeux elle doit se concentrer, se calmer. Après elle avait senti qu'on la portait, mais elle dormait et ne s'était pas réveillée. Elle manque de pleurer, s'ils avaient tué sa mère…
- Va la réveiller, demande une voix qu'elle connait.
Elle tente de réfléchir, d'associer cette voix à un visage dans son esprit. Mais elle n'en a pas le temps. La porte s'ouvre et Louisa fonce dans le tas. Elle fait un croche-pied et l'intrus s'effondre au sol en criant de surprise. Lou passe à une vitesse folle dans son dos et lui tord le bras dans une clé de bras et elle appuie son pied dans son dos de tout son poids pour qu'il ne se relève pas.
- Aïe, arrête, supplie le gamin.
Elle va lui casser le bras.
- T'es qui ? Siffle Lou. Où on est ? Où est ma mère ?
Lee gémit et frappe au sol de sa main libre, signifiant sa douleur.
- Lâche-moi, supplie-t-il. Papa, appelle-t-il à l'aide.
Louisa fronce les sourcils. Papa ? Mais qu'est-ce que… Et soudain, un homme arrive en courant. Elle se tourne vers lui et elle soupire de soulagement.
- Lionel, murmure-t-elle avec une infinie reconnaissance en courant vers lui.
Lee se relève alors que son père serre Louisa dans ses bras. Il comprend qu'elle a eu peur. Lee regarde son père, complétement abasourdi en se massant l'épaule. " Elle est dingue ! " lui chuchote son fils en silence en ne bougeant que les lèvres. Lionel lui jette un sourire amusé tout en l'astreignant à se taire d'un regard.
- Ben alors, Lee, tu t'es fait mettre une raclée par une fillette.
Le gamin rougit telle une tomate. Et Lou se cramponne à Lionel, elle aussi morte de honte. Fusco rit doucement avant de la décrocher de son cou.
- Ça va ? demande-t-il en la regardant.
- Oui, euh, je… murmure-t-elle en se tournant vers Lee.
Le gamin se masse toujours l'épaule en l'observant. La petite a l'air inquiète.
- Pardon, je suis désolée, j'ai cru que…
Elle ne finit pas et se mord les lèvres. Fusco jette un coup d'œil à son fils.
- Louisa, je te présente Lee.
- Oh, rougit Louisa.
La boulette ! Se martèle-t-elle.
- Salut, murmure-t-elle timidement. C'est cool de te rencontrer.
- Je ne peux pas en dire autant, soupire Lee.
- Lee, murmure Lionel.
- C'est toujours aussi fracassant les réveils avec toi ? reprend plus comiquement son fils.
Louisa rougit comme une tomate. Elle se triture les doigts, se les tordant violemment et Fusco prend pitié d'elle.
- Petit déjeuner ? propose-t-il pour la calmer un peu.
- Euh, oui.
Ils se dirigent vers la table.
- Où est maman ? ne comprend pas Lou.
- Elle a eu du travail avec Shaw.
Lee redresse vivement la tête, très intéressé. Louisa était la fille de Sameen ? Non, plutôt d'une autre femme qui bosse avec Shaw. Mais visiblement, Louisa la connait, elle aussi.
- Elle n'a pas voulu me laisser toute seule, comprend Louisa.
Elle s'en veut d'avoir été si poltronne hier soir. Du coup, voilà qu'elle dérangeait tout le monde et contrariait sa mère. Au moins, elle ne lui avait pas collé une baby-sitter dans les pattes. Lionel est cool donc ça va. Il pose un bol de lait chaud devant elle et la petite commence à boire.
- Il est quelle heure ?
- Sept heures, répond Lee la bouche pleine du bagel qu'il mange.
Lou tend une main tremblante de timidité vers le pain, jetant un coup d'œil à Lionel qui boit son café. Il l'encourage d'un signe de tête à se servir et elle sourit avant de beurrer sa tartine.
- On est où ?
- Chez nous, répond encore une fois Lee. Dans Washington Heights, précise-t-il devant son air interrogatif.
Nord de Manhattan.
- Je vais être en retard à l'école, calcule-t-elle en visualisant le plan du métro dans sa tête.
Elle a trois changements à faire.
- Je vais te conduire, assure Lionel, tu seras à l'heure.
- Mais… percute Louisa en posant les yeux sur son pyjama. J'ai pas d'affaires.
Lionel lui indique les sacs d'un vague geste de la main. Louisa s'apprête à aller les chercher mais il la retient, lui intimant de finir son petit déjeuner. Il s'inquiète vaguement de savoir s'il devra l'aider à se laver ou à s'habiller, mais Louisa ne demande que la localisation de la salle de bain avant d'y disparaitre une vingtaine de minutes pour en ressortir laver, habiller et coiffer impeccablement. L'autonomie n'a plus aucun secret pour elle à ce niveau-là, comprend Lionel. Il sait qu'il ne devrait pas être trop surpris bien qu'elle soit jeune. Après tout, Root s'est occupée de son éducation. Surement avec Shaw. Et elles lui avaient appris la débrouille dans les situations les plus critiques. Alors faire sa toilette et s'habiller seule, c'était du gâteau pour elle.
Il dépose d'abord Lee à l'école puis il traverse la ville pour aller déposer Louisa. Cette dernière a appelé sa mère sur le trajet.
- T'aurais dû me prévenir, lui reproche-t-elle. J'ai manqué de casser la figure à Lee.
- Quoi ?! S'insurge Root. Mets le haut-parleur !
Elle s'exécute.
- Lionel, l'apostrophe-t-elle, inquiète. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- Elle a eu un peu peur au réveil. Rien de bien grave.
- Et Lee ?
- Il s'en remettra. Je crois que c'est son égo qui en a pris un coup. Vaincu en cinq secondes par une petite fille de six ans…
Root sourit, amusée, pas peu fière d'elle.
- Lou, je risque d'avoir encore du boulot avec Shaw ce soir. Tu rentres après le karaté, ok ?
- Ok.
- Je rentrerai tard dans la soirée.
- Hum, acquiesce sa fille.
- Je peux passer voir si tout va bien si tu veux, propose Lionel.
- C'est gentil, Lionel, mais… Ça ne te dérange pas, Louisa ?
- Non, c'est cool.
- Passe une bonne journée à l'école, sourit Root.
- Oh oui, quelle joie, soupire Lou, dépitée.
L'interface raccroche en riant. Lou range son téléphone et met son oreillette, elle a la fâcheuse manie de la retirer et de la perdre tout le temps. Ariane est calme à son oreille.
- Il ne sera pas trop fâché, Lee ? S'inquiète-t-elle.
- Non, sourit Fusco. Il te pardonnera vite, ne t'en fais pas.
- Vraiment ?
- Oui. Vous avez un sacré point commun tous les deux.
- Ah bon ?
- Vous êtes totalement fans de Shaw.
- Et de maman, ajoute fièrement Louisa.
- Oui, sauf qu'il ne connait pas ta mère.
- C'est dommage.
- Oh, avec toi, il en a eu un bref aperçu.
Lou fronce les sourcils sans comprendre alors qu'il gare la voiture devant son école.
- Tu sauras aller toute seule au karaté ou tu veux que je t'y emmène ?
- Non merci, ça ira, répond-t-elle en ouvrant la portière.
Elle s'apprête à descendre mais change d'avis et revient dans la voiture pour déposer un baiser sur sa joue.
- Merci Lionel. T'es super gentil et super cool.
Et elle descend alors que la sonnerie retentit. Fusco la regarde entrer dans le bâtiment en secouant la tête, amusé. Cette gamine était vraiment unique.
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Root avait contacté le room service, non pas pour commander un petit déjeuner mais… de la glace. Celle que Sameen préfère. Glace à la noix de coco véritable. Root n'a même pas entendu le room service entrer dans la pièce. Elle s'est profondément rendormie, enroulée dans un drap, les épaules dénudées, la respiration calme, et un petit sourire aux lèvres. C'est le froid de la solitude qui lui fait délicatement ouvrir les yeux. Elle constate que la glace a été bien entamée et qu'elle est seule dans le lit. Mais pas dans la chambre. Des bruits étouffés derrière une porte close la renseignent trop bien sur la localisation de la petite brune.
- Elle est encore malade, devine l'interface.
- Oui, répond l'IA.
Root fronce les sourcils en s'étirant.
- À quoi c'est dû ?
- Je suis censée le savoir ? rétorque froidement Ariane.
- Je t'en prie, s'agace Root, ne sois pas en colère contre moi. Ni contre elle.
- Ça n'est pas le cas.
- Vraiment ? Soupire Root loin d'être convaincue.
- Vous êtes têtues, soupire l'IA. Je n'y peux rien. J'aurais juste aimé vous faire entendre raison hier soir…
- Je ne la laisserai pas en dehors des missions, s'énerve Root.
- Oui, j'avais plus ou moins compris ton point de vue à ce sujet, murmure Ariane.
- Si on l'isole, qu'est-ce que tu crois qui va se passer ?!
- Rien de bon, j'en ai peur.
- Alors tu vois qu'on n'a pas le choix.
- Il y a une autre option, suggère Ariane.
- …
- Qu'elle se fasse soigner. Il faut qu'elle aille voir un médecin.
- Elle t'a dit non.
- Elle t'écoutera.
- Faire changer Sameen d'avis ? Rit Root. Tu es très optimiste, toi.
- Mais de vous deux, c'est toi la plus à même à entendre raison. Et surtout à faire entendre raison à Shaw.
- Je ne la trainerai pas de force chez un psy !
- Je n'ai jamais parlé d'un psychiatre ou d'un psychologue. Pour l'instant, concentre-toi sur ses symptômes physiques.
Root secoue la tête de dépit.
- Elle avait promis de se soigner une fois à New-York ! Insiste l'IA.
L'interface soupire avant de se lever
- Je vais essayer.
Elle s'approche du battant de la porte et tape deux doigts.
- Sam ?
Un bruit immonde de giclure lui répond.
- Mon cœur ? Appelle encore une fois Root en entrant dans la pièce.
Shaw n'a pas verrouillé la serrure. Et Root le prend pour une invitation. Elle ne la rejette pas.
- Ça va, déglutit difficilement Sameen en se relevant vivement. Ça va.
Elle se rince la bouche au lavabo. Et quand elle a fini, elle est incapable de regarder l'interface. Root se colle dans son dos et la serre contre elle en l'embrassant dans le cou, faisant de cet instant quelque chose de tendre, et pas quelque chose de gênant.
- Je déteste quand tu me laisses toute seule.
Shaw se tourne vers elle en souriant en coin.
- Ne m'abandonne plus jamais dans ce grand lit ! Insiste Root en souriant et en se pendant au cou de l'ancien marine.
- Un peu trop grand le lit, note Shaw.
- Hum, la prochaine fois, tu nous choisis la chambre.
Sam penche la tête vers elle en posant doucement ses lèvres sur les siennes. Elle a l'impression d'être dans un rêve avec elle.
- Avec moi, tu n'auras le droit qu'à un toit d'un immeuble un peu bancal avec une vue sur les gratte-ciel de New-York.
- Ça me va, assure Root avant de l'embrasser de nouveau.
- Vraiment ?
- Je trouve ça très romantique.
- Pff, je te jure. Alors pourquoi cette suite ?
Root penche la tête sur le côté en souriant tout en mordillant sa lèvre inférieure d'une manière très mignonne. Elle se penche à son oreille.
- Il n'y aurait pas eu de glaçons sur le toit, lui chuchote-t-elle.
Sameen lève les yeux au ciel avant de les fermer en soupirant de plaisir alors que les lèvres de la grande brune sont descendues de son oreille à son cou. Shaw la serre contre elle et Root la repousse jusqu'à heurter le mur de la pièce. Sameen s'accroche à elle et elles s'apprêtent à plonger de concert dans leur passion, dans leur monde, celui qui n'est qu'à elle, celui qu'elles récupèrent lentement, celui sur lequel elles reprennent le contrôle. Mais elles sont soudain interrompues par la sonnerie d'un téléphone. Root semble s'en moquer, mais la sonnerie insiste et Shaw repousse l'interface en râlant qu'on ne leur foutait jamais la paix quand elles en avaient besoin. Elle déboule en trombe dans la chambre.
- Quoi ? Aboie-t-elle en décrochant.
Root sourit de ses manières tout en se rallongeant dans les draps. Elle attrape le second pot de glace que Sam n'a pas touché.
- Bonjour à toi aussi, Shaw, sourit Reese. J'ai pensé que tu aimerais savoir qu'un nouveau numéro est tombé.
- Et alors ? rétorque Shaw en observant Root qui déguste la glace à la vanille à moitié fondue. Tu ne voulais pas de moi hier et ce matin, tu m'appelles ?
- J'ai pensé qu'on pourrait réessayer. Si tu voulais…
La vérité c'est que John n'avait pu se résoudre à mettre Shaw à l'écart malgré la discussion qu'il avait eue avec Finch hier soir après leur départ du QG. John n'en voulait pas à Sameen. Il l'avait défendue face au milliardaire quand ce dernier avait parlé d'embaucher quelqu'un d'autre à sa place. John avait refusé sèchement cette idée et Harold n'avait pas insisté. Jamais Reese ne pourrait remplacer Sameen. Jamais il ne pourrait lui rembourser la dette qu'il avait envers elle. Alors ce matin, il avait décidé de l'appeler. Ariane avait senti son conflit intérieur pendant qu'il hésitait à composer son numéro. Elle l'avait contacté pour lui signifier que de toute façon Shaw viendrait même si on la mettait à l'écart et que le résultat serait encore pire. Elle avait calculé. Elle persistait à penser que c'était une mauvaise idée et que Shaw devait d'abord se soigner. Mais la jeune femme refusait de l'écouter pour le moment, et la mettre en dehors des missions la rendait furieuse. Elle s'y incrusterait de force et ça déraperait. Et Root avait promis à Ariane de la convaincre, d'essayer en tout cas de lui parler. Ariane percevait de mieux en mieux le problème de Sameen. Mais jamais cette dernière ne lui pardonnerait l'annonce d'une telle nouvelle. Elle allait devoir l'accepter en le découvrant par elle-même. En attendant, l'interface était la seule à avoir une influence sur Sameen.
Sameen ne répond rien à John. Tu parles qu'elle veut… Mais jamais elle ne lui demandera.
- Si ça t'intéresse, rejoins-moi dans vingt minutes sur Hollywood avenue. Oh et amène Root pendant que tu y es.
- Pourquoi ?
L'interface la regarde en haussant les sourcils. Loin de se vexer, elle se retient de rire. Sameen, elle, se méfie. John la prend-t-il pour une idiote à ce point ?
- Elle pourrait toujours être utile, esquive-t-il.
"Sympa", sourit intérieurement Root en délaissant sa glace pour se rhabiller rapidement.
- Hum, murmure Sameen qui n'est pas convaincue. Et qu'est ce qui te fait croire que je sais où elle est ? demande-t-elle en observant l'interface qui finit de s'habiller et d'armer ses Glocks.
- Simple hypothèse, murmure Reese.
Elle est certaine d'avoir entendu un sourire dans sa voix. Et elle sent la colère pointée. Encore.
- Décide-toi.
Root a vu la colère s'infiltrer dans ses yeux et elle lui prend le téléphone des mains.
- On arrive, John, répond l'interface guillerette.
Et elle raccroche. Shaw la regarde sans bouger. Root l'a empêchée d'exprimer sa colère à John. L'interface lance ses affaires que la petite brune attrape au vol. Mais elle reste plantée avec, et ne se rhabille pas.
- Je croyais que la chambre n'était pas à ton goût ? La taquine l'interface. Tu ne vas pas restée ici toute la journée quand même ?
Sam ne répond pas.
- Alors qu'on a un nouveau numéro, continue Root en souriant. Et un numéro du genre qui te plait beaucoup. Tu paries toujours sur les méchants, non ?
- C'est un enfoiré ?
Root est déjà à la porte.
- Si tu veux le savoir, tu n'as qu'à venir.
Et elle sort, Sameen soupire avant de s'habiller en quatrième vitesse et de la suivre. Elle la rattrape à la porte de l'ascenseur. L'interface tapote sur son téléphone tout en souriant de sa victoire. Un sourire que Sameen hait et adore à la fois. Root et elle se rendent en moto jusque chez elles avant de prendre le métro pour rejoindre Reese, déjà en planque à l'adresse qu'il leur a donnée. C'est dans le métro que Root reçoit l'appel de Louisa. Shaw a écouté en silence et sans commentaires les propos de l'interface. Elle est un peu ailleurs. Pourquoi Reese l'a-t-il appelée ? Ariane ne voulait pas d'elle sur la mission d'hier et aujourd'hui, elle n'avait aucun commentaire à faire ? On se foutait d'elle franchement. Pourquoi ? Mais la grande question qui la taraude tant c'est est-ce que Root est dans la combine elle aussi ? Ou Ariane veut-elle aussi donner une leçon à son interface pour l'avoir soutenue hier soir ? La laisser se planter sur cette mission pour prouver à Root qu'elle n'était plus apte. Comme dans les simulations où Reese devinait qu'un truc clochait et… elle le tuait. Sa respiration s'accélère et elle transpire. Une simulation, une putain de simulation ? Elle qui se force depuis maintenant plusieurs longues semaines à y croire. Pourquoi s'acharnaient-ils tous à la rendre dingue ?! La colère s'additionne à sa peur alors que la rame de métro bringuebale avec violence. Shaw pose ses coudes sur ses genoux et se prend la tête dans les mains en soufflant. Le noir lui fait un temps du bien. Elle entend encore Root qui parle à Louisa. Sameen aurait bien envie de lui dire de se taire, elle aurait bien envie aussi de se tartiner elle-même de baffes, de hurler, de se faire du mal. De se réveiller. Root pose soudain une main sur son épaule et Shaw lève brusquement la tête vers elle. L'interface comprend directement que ça ne va pas du tout. Elle ne peut pas arriver ainsi auprès de Reese, il ne la voudra pas sur la mission. L'interface la relève d'une main et elles attendent devant les portes fermées.
- C'est pas notre arrêt, murmure Shaw d'un air absent.
Elle ne bouge cependant pas pour reculer dans la rame, et elle ne lâche pas la main de la grande brune. La rame ralentit et Root ne lui répond pas.
- Root ? Insiste faiblement Sam quand les portes s'ouvrent.
- On a besoin d'air, réplique l'interface sans la lâcher et en s'élançant sur le quai.
Elles marchent désormais dans la rue sans se lâcher. Root la sent tendue alors qu'elle serre sa main trop fort. L'axe est pourtant ensoleillé et désert. Shaw marche rapidement et l'interface a du mal à suivre son allure. C'est Sameen qui la traine. Elle trébuche
- Doucement, Shaw, râle-t-elle. On n'est pas pressées.
- Reese ne va pas nous attendre, râle à son tour Sameen sans la regarder et sans s'arrêter dans sa course folle. On aurait dû rester dans ce foutu métro. Pourquoi tu as voulu qu'on se tape le reste à pied ?! Il y en a au moins pour une demi-heure.
- Ça n'allait pas dans le métro.
Un léger blanc s'installe.
- Ça m'a rappelé les simulations.
Elle s'arrête nette et Root la percute de plein fouet. L'interface se dit qu'elle aura à jamais le don de la surprendre. Avec Sameen, rien ne sortait quand on s'y attendait. Elle seule jugeait le moment comme approprié ou non. Au bord d'une falaise, ou au beau milieu de la rue. Elle parlait plus ces derniers temps. Son aveu sur les sévices qu'elle avait subis l'avait libérée de son mutisme et Sam avait fini par comprendre que pour s'en sortir, elle devait s'ouvrir à Root et lui parler.
Sameen ne la regarde pas mais lui raconte dans tous les détails le scénario que Samaritain lui faisait vivre. Le réveil et l'opération, sa fuite, l'île, le bateau qui apparaissait comme par miracle, le taxi, le magasin et son extraction ratée de la puce, son appel au meurtre, l'arrivée des agents de Samaritain dans les rayons pour la tuer, le sauvetage de Root, leurs retrouvailles gâchées par sa crise, son opération bouchère dans la rame de métro dégueulasse, son réveil à l'appartement et les réserves d'Harold quant à sa fidélité à leur égard, leur nuit, son dérapage au matin qui avait engendré une mission ridiculement facile concernant Greer, son meurtre, celui de Reese, et enfin le tourniquet où elle préférait se tuer que tuer Root.
L'interface l'écoute de longues minutes raconter son histoire. Leur histoire, celle qu'elle ne connait pas. Et elle comprend. Le passé comme le présent. Shaw a peur. De la réalité comme de l'irréel. Elle a peur de déraper dans le premier comme elle dérapait dans le second à coup sûr.
- On n'est pas dans une simulation, Sam.
- Hum.
- Samaritain ne t'aurait pas offert la nuit qu'on vient d'avoir.
Shaw a le souffle coupé.
- Il aurait pu. Comme il le faisait dans les simulations. Un faux sentiment de bien-être et de sécurité avant de… Avant le désastre, finit-elle d'une voix cassée.
Root réfléchit à toute vitesse. Une preuve vite. Comme la dernière fois.
- Il ne connait pas ta glace préférée.
Shaw fronce les sourcils en la regardant soudain.
- Hein ?
Root observe ses pieds en souriant et en acquiesçant. Elle est géniale sérieusement. Elle a trouvé ça du tac au tac en se repassant leur nuit et leur matinée à une vitesse hallucinante.
- Ta glace préférée. Celle que j'ai commandée ce matin. Celle à la noix de coco. Comment Samaritain pourrait savoir ça ? S'en soucier même ? Entre nous, il ne pense pas qu'il y a tout ça, juste qu'on est deux putes qui nous envoyons en l'air. Il ne pense pas qu'on puisse… qu'il y a ça entre nous. Il ne nous a jamais comprises.
Shaw la regarde. Un long moment. Elle a complétement oublié Reese et leur numéro. Elle se remémore leur conversation, pas celle qu'elles ont en ce moment. Mais celle concernant les glaces, celle qu'elle a eue i ans dans la bibliothèque avec la jeune femme enceinte de sept mois. Root avait eu une envie de glace. Une grosse envie. Sa demande durait depuis des jours. Elle délaissait même ses repas. Shaw avait été furieuse mais Root lui avait tenu tête lui assurant que si elle voulait la faire manger, soit elle lui donnait une bonne dizaine de parfums de glace, soit elle la nourrirait de force ajoutant par là qu'elle trouvait son inquiétude à son égard très touchante. Shaw avait manqué de peu de la frapper, mais on ne frappe pas une femme enceinte. Au bout de cinq jours, Shaw avait cédé. Elle avait été sur Baxter street et lui avait rapporté une dizaine d'énormes pots de glace. Elles les avaient mangés à deux. Et Root avait assuré que rien ne valait la vanille, Shaw s'en était étranglée avec la glace à la noix de coco. Elles n'avaient pas su se mettre d'accord. Shaw restait sur la noix de coco. Seule Root savait ça. Bon et peut-être Harold et John s'ils les avaient observées via la caméra de la pièce à ce moment-là. Mais Root a raison, qui d'autre s'en soucierait ? Surement pas Samaritain. Elle fronce les sourcils et Root la laisse poursuivre le cours de ses pensées. Shaw se souvient que dans une simulation, Samaritain l'avait mise dans un parc avec Greer qui lui donnait son sandwich préféré… Alors sa glace préférée n'était peut-être pas non plus un secret. Mais Shaw est certaine qu'il ne sait pas. Il sait des tas de choses sur elle, des choses qu'elle lui a accidentellement apprises dans ses premières simulations quand elle ne savait pas encore que ce monde était irréel. Elle avait vite compris, mais il y avait eu des faux pas. Puis sa fierté avait repris le dessus, et elle s'était fait une promesse. Elle en donnerait le moins possible dans les simulations tout en y prenant tout ce qu'elle pouvait aussi bien en informations sur lui, qu'en plaisir pour elle-même de tenir un peu le coup dans cet enfer. Un réconfort égoïste et salissant pour Root. Samaritain ne lui avait offert que le sexe comme réconfort dans les simulations, pas de glace. Jamais de glace. Un détail insignifiant qui n'intéresse personne. À part Root qui prenait soin d'elle ?
- Alors ? Finit par demander Root.
Elle attend son verdict. Shaw lève les yeux vers elle.
- Pas de glace, avoue-t-elle avec un petit sourire.
Celui que lui renvoie Root est juste éclatant de bonheur. Shaw a repris pied dans l'instant présent. Dans la réalité. C'est réel et elle le sait.
- Tout est réel, murmure-t-elle en soupirant.
Elle lâche un rire de soulagement. Et Root recolle tous les morceaux. Elle sait où Shaw a été perdue. Elle avait douté de la réalité de ce monde, de cet instant. Tout ça à cause d'Ariane, d'Harold et de John. Ils la mettaient à l'écart, ils ne lui faisaient pas confiance. Et Shaw s'était crue replongée dans une simulation, comme quand ils doutaient tous d'elle. Ça allait mal finir si ça continuait ainsi. Shaw risquait de déraper complétement et ça serait fatale.
- Bien sûr que c'est réel. Tu sais quoi ? Oublie tout ce manque de confiance. Va sur cette mission, fais ton job et prouve-leur que tu es apte. Tu es apte ?
- Bien sûr que je suis apte, s'agace Shaw.
- Tu n'as pas à me le prouver à moi, assure Root. Mais je dois savoir si là, tout de suite, ça va.
Elle veut lui faire confiance. Terriblement. Quitte à se voiler un peu la face, quitte à refuser le diagnostic d'Ariane, quitte à se noyer avec elle. Elles ne s'en sortiront que comme ça. Ensemble et avec le travail. Ariane prend note de ce nouveau refus de l'interface. Il est vrai qu'elle sait gérer Shaw, elle vient de le prouver. Admirablement. Mais ça ne réglait pas le plus gros problème de Sameen. L'IA se doute que Shaw le pressent tout en le niant. Une façon de se protéger, mais une illusion qui s'effriterait très vite. L'ancien marine devait, au plus profond de son inconscience s'en douter, pour réagir aussi violemment à tout problème. Elle cédait à toute pulsion de violence tant que cela lui permettait de poser son problème ailleurs. Ariane savait. Personne d'autre. Ce secret était celui de Sameen. Jamais elle ne pourrait le dire à Root et jamais elle ne pourrait le révéler à Shaw. Cette dernière le refuserait, le nierait, serait furieuse après elle. Shaw devrait le découvrir d'elle-même. Alors Ariane ne dit rien. Une nouvelle mission. Après tout, pourquoi pas. Et Root saura peut-être la gérer.
- Tu vas bien, n'est-ce pas ?
- Ça va très bien.
- Ça va très bien, assure Root en répétant.
- Bien sûr que ça va.
- Ça va très bien aller aujourd'hui. Et on sera ensemble. Ça va aller.
- Oui, ça va aller, confirme Shaw plus pour se persuader.
Root reprend la marche et Shaw la regarde s'éloigner.
- Root, appelle Shaw.
- Hum, répond l'interface en se tournant vers elle.
- On va faire semblant que ça va encore longtemps ?
Root percute que Shaw n'a pas du tout envie de jouer la comédie. Elle a conscience de son état. Elle ne veut pas minimiser, mais elle ne veut pas non plus qu'on le lui renvoie en pleine figure à chaque fois. L'interface se mord les lèvres.
- Va voir un médecin, propose-t-elle soudain.
Ariane est scotchée. Ainsi Root avait tenu son engagement à ce niveau-là. Elle sourit dans ses circuits. Ne jamais douter de Root. Elle savait concilier sa fidélité envers Sameen et celle envers Ariane. Elle savait même dans un moment où les demandes d'Ariane et de Shaw s'opposaient avec vigueur.
Sameen dévisage Root.
- Je suis médecin.
Root pince les lèvres dans une grimace qui se veut nonchalante.
- Tous les médicaments que tu as pris n'ont pas changé grand-chose. Réfléchis-y, c'est tout.
- C'est tout réfléchi, c'est non. Je gère ma santé moi-même.
- J'imagine que cette fois, ça n'est pas très pratique.
Sam déglutit en détournant la tête. Root revient vers elle.
- Tu veux que je t'aide pour ça.
- Root, soupire Shaw, je… C'est… Non.
L'interface acquiesce en silence. Elle accepte. Jamais elle ne lui fera de mal, jamais elle ne la blessera.
- Il faut que tu comprennes je… J'en ai vu assez, tu ne crois pas ?!
- Oui, sourit tristement Root.
- Si ça pouvait… enfin… rester entre moi et… ben juste moi. Sans personne d'autre, même pas toi.
L'interface déglutit.
- Le prends pas mal, mais j'aimerais… avoir le contrôle, finit Sam. Gérer ça, seule ! Tu comprends ?
- Oui, murmure sincèrement l'interface. Mais tu n'es pas seule. Que tout ça reste entre toi et juste toi pour le moment, c'est ok pour moi. Mais quand tu seras prête, je veux que tu m'en parles.
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Samaritain laisse les médias se calmer concernant l'affaire Tolodia. Le consul Mechkov est mort, James Oward est dans un placard. Il ne voit pas l'utilité de l'éliminer, ça ne ferait que ranimer l'attention sur lui et sur toute cette histoire. Ce crétin ne savait rien de toute façon.
L'état de ses comptes n'était pas catastrophique, mais ça n'allait pas aller en s'améliorant. Ses opérations non-officielles devenaient limitées, il devait les limiter. En fait, il n'en gardait que fort peu. Celle concernant Root et Louisa, celle concernant la machine et sa localisation, et celle contre la Russie. Les deux premières étant pour le moment en attente, faute de nouveaux éléments. Mais la troisième n'est pas finie. Samaritain est bien décidé à ne pas échouer sur celle-ci. Il a ravalé sa colère de son échec, celui que lui a infligé Root. Il a perdu la première manche, mais contrairement à ce que pensait la machine, elle n'avait pas gagné la guerre. Il n'avait pas fini de ternir les relations entre les USA et la Russie. Il se le devait, Root ne lui avait pas laissé le choix.
Pour l'instant, il devait attendre. Un signe, un indice pour elles. Attendre que le reste se tasse. Mais ne pas attendre trop longtemps. La tension entre les USA et la Russie est quelque peu redescendue, mais il ne tient pas à ce qu'elle disparaisse totalement. Il doit jouer de la peur pour obtenir ce qu'il veut.
S'il parvient à obtenir la Russie, il sait qu'il aura fait un nouveau pas vers Louisa.
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Deux portières s'ouvrent brutalement et il ne se re tourne même pas. Sameen s'installe à côté de lui et Root derrière. Elle lui tend un café avec un sourire.
- Vous êtes en retard, note-t-il sans agressivité en acceptant le café de bon cœur.
- On t'a tant manqué, rétorque Shaw à fleur de peau et sans le moindre sourire.
John jette un coup d'œil à l'interface. Root hausse les sourcils sans se départir de son sourire, un air de dire " elle s'est levée du pied gauche ".
- Qu'est-ce qu'on a manqué ? S'enquit-elle.
Reese se tourne de nouveau face au volant, acceptant de changer de sujet. De toute façon, c'est lui qui avait choisi d'appeler Shaw, il ne pouvait pas refuser maintenant sa présence. Celle de l'interface le rassure.
- Victor Wood, 48 ans, mécanicien garagiste. Pour l'instant, Finch n'a rien trouvé de probant à part qu'il vit au-dessus de ses moyens.
Shaw se saisit de l'appareil photo et règle le zoom. L'homme est chez lui. Une affaire banale. Ce type semblait pourtant loin de l'image du numéro rêvé pour se passer les nerfs d'après Sameen. Un gars ordinaire habitant une maison pourrie du Bronx. Des travaux ne seraient pas du luxe.
- Le fric d'où qu'il vienne n'a pas servi à améliorer son hygiène de vie, remarque-t-elle en prenant en photo Victor Wood habillé d'une chemise crasseuse, laissant apparaitre sa bedaine.
Il fume un gros cigare et se gratte le menton qu'il n'a pas rasé depuis des jours. Il est répugnant. Elle repose l'appareil photo.
- On sait d'où vient l'argent ? demande-t-elle.
- Non, il apparait comme par magie et est dépensé à une vitesse folle.
- On se demande bien dans quoi ? murmure Root en jetant un regard à la maison délabrée et à l'homme qu'elle aperçoit par la fenêtre.
Ils attendent encore une demi-heure avant que le numéro ne sorte. Il monte dans un taxi et ils le suivent jusqu'à une adresse dans Brooklyn. Il y disparait dans ce qui semble être une maison luxueuse. Vingt minutes plus tard, il en ressort. Et il apparait dans un superbe costume Dolce et Gabbana. Aucun des trois n'en revient, le type est méconnaissable, lavé, rasé, il ressemble à un grand homme d'affaire.
- Finch, informe Reese. Wood semble mener un drôle de jeu. L'adresse du Bronx était un leurre, il n'y vit pas. Il semble vivre au 257 Clarkson Avenue.
- La demeure est au nom de Colin Mrek, une employée de bureau pour la ville de New-York. C'est son ancienne compagne.
- Ah et où on peut la trouver ? Sourit Root qui connait déjà la réponse.
- Personne ne semble l'avoir vue depuis un an, murmure Finch en consultant les rapports de police. Sa sœur a signalé sa disparition, mais l'enquête n'a rien donné. Mademoiselle Mrek semble s'être volatilisée après avoir transféré la totalité de ses comptes à monsieur Wood.
Victor Wood monte au volant de sa Ferrari et démarre.
- Quelque chose me dit que ce n'est pas juste avec l'argent de sa copine qu'il a pu se payer tout ça.
- Monsieur Wood semble avoir beaucoup investi dans l'immobilier en Colombie, les informe collectivement Harold. Il semble aussi apprécier ce pays car il s'y est rendu douze fois au cours des sept derniers mois.
- Qu'elle que soit son trafic, ça rapporte mieux que nos salaires respectifs, murmure Sam.
- Je penche pour le trafic de drogue, intervient Root à l'arrière de la voiture en tapant sur son ordinateur.
- On est sûr de rien, tempère Finch.
Il a peur d'un nouveau dérapage de Sameen s'il s'avérait que Victor Wood soit bel et bien un trafiquant de drogue, voire pire, un meurtrier…
" Pourquoi John avait-il invité les deux femmes sur la mission ? " se lamente-t-il !
- La maison dans le Bronx consomme beaucoup trop d'électricité, continue Root. Pourtant il est clair que personne ne peut vivre dans un tel taudis. C'est une fabrique. Je penche pour le cannabis.
- Son numéro n'est pas tombé parce qu'il fabrique de la drogue, murmure John. Soit il prémédite, soit il est la victime.
Il marque une pause.
- Qu'est devenue la sœur de Colin Mrek ? S'informe Reese.
- Pourquoi ? S'informe stupidement Finch.
- Ça me rappelle un autre numéro. Megan Tillman.
- Oh, réalise enfin Harold en commençant ses recherches.
- Qui est Megan Tillman ? S'informe très calmement Sam.
- Un de nos premiers numéros, répond John. Elle est médecin. Comme toi d'ailleurs, non ?
Elle se tourne vers lui sans broncher. Le visage de son coéquipier est neutre comme d'habitude.
- Félicitations, continue-t-il sobrement. Ça sent toujours moins fort que ton ancien job.
Elle aperçoit une ébauche de sourire sur son visage.
- Je préfère aussi l'éther, assure-t-elle fermement. Megan Tillman ? rappelle-t-elle agacée. Médecin et alors…
John déglutit. La suite va tristement lui faire écho au-delà de son job médical.
- Elle a prémédité le meurtre de l'homme qui a violé sa sœur. Cette dernière s'est suicidée et Megan n'a pas encaissé que le type s'en sorte.
Shaw serre les dents. Elle ouvre et ferme ses poings plusieurs fois d'affilée pour se calmer. Ça prend quelques secondes durant lesquelles on n'entend plus que les doigts de Root tapant sur son clavier, et ses propres jointures craquer.
- Qu'est-ce qu'elle est devenue ?
- Je l'ai arrêtée avant de commettre l'irréparable.
Elle souffle de colère.
- Pourquoi ? Crache-t-elle. Pourquoi tu as sauvé ce type ?
- C'est elle que j'ai sauvée. Elle n'avait rien d'une meurtrière, ça l'aurait détruit.
- Donc ce salaud s'en est sorti ?
Shaw est en train de sortir de ses gonds.
- Non, répond calmement Reese en se tournant vers Victor Wood. Je m'en suis occupé.
Et c'est tout, rien d'autre. Il clôture la conversation sans la faire exploser et elle reste un long moment à l'observer. C'est finalement Root qui rompt le silence. Elle a trouvé tout comme Finch ce qu'elle cherchait.
- Rebecca Mrek a signalé la disparition de sa sœur il y a plus d'un an. Elle a accusé Victor Wood mais il n'y avait aucune preuve. Elle a été arrêtée un mois plus tard pour violence sur la voie publique à son égard. Il semble que ce soit interdit de frapper sur quelqu'un à coups de batte de base-ball, ah bon ? Finit-elle d'un ton faussement minaudant.
- La police n'a rien fait, alors elle a décidé de prendre elle-même les choses en main, comprend John.
Shaw observe Victor Wood. L'homme discutait avec entrain et riait comme un idiot heureux alors qu'il avait déjà gâché tant de vies.
- Elle aurait dû frapper plus fort, regrette-t-elle.
- Elle a écopé de huit mois de prison, informe Finch avant que Root ne poursuive. Elle est sortie en libération conditionnelle il y a deux mois pour bonne conduite. Et depuis, elle semble elle aussi avoir disparu de la circulation.
- C'est elle la menace, assure Shaw. Elle va vouloir le tuer. Moi c'est ce que je ferais, finit-elle en sifflant.
- Nous n'en savons rien, mademoiselle Shaw, tempère Finch. Monsieur Wood a peut-être eu un différend avec des associés de son trafic.
Shaw a soufflé d'exaspération mais s'est retenue. John pouvait toujours l'éjecter de la voiture si elle s'énervait de nouveau. Alors ils l'ont suivi. Il a passé toute sa journée dans son garage, recevant plusieurs coups de téléphone en espagnol.
Étant la seule à parler espagnol, Root a écouté en silence, puis une fois la conversation terminée, elle a fait la traduction. Wood avait une entrevue prévue ce soir même dans la crack house du Bronx, pour une transaction. Il semblait chercher une nouvelle filiale en Colombie pour vendre sa marchandise. Son interlocuteur était venu à New-York pour tester la qualité de la marchandise qu'il lui avait vendue en Colombie six mois plus tôt. Les colombiens semblaient chercher à produire directement sur le marché New-Yorkais afin de ne plus avoir recourt aux mules. Trop de femmes se faisaient de plus en plus arrêtées à l'aéroport et ils perdaient beaucoup d'argent. Victor Wood produisait directement sur place. Il vendait puis il reversait 60% des bénéfices au cartel.
Un second coup de téléphone une heure plus tard leur fit comprendre que Wood jouait un jeu très dangereux. Le cartel Del Valle lui a en effet téléphoné, un cartel qui semble prendre 80% des bénéfices. Como de costumbre, avait marmonné Victor Wood. Les trois derniers mots ont été un déclic pour Root. Comme d'habitude.
- Il cherche à gagner plus. Il est taré ce type de jouer avec plusieurs cartels de drogue.
- Mademoiselle Groves, demande Finch, savez-vous d'où appelait le dernier correspondant de Wood ?
Le ton est calme, gentil et Root se sent brusquement mieux. Elle retrouve avec Harold leur complicité d'il y a quelques mois quand ils travaillaient ensemble dans une parfaite coopération, dans l'amicalité. Elle a l'impression qu'un lourd poids lui a été retiré de l'estomac.
- L'homme disait être à Bogota, se souvient Root en se remémorant que l'individu s'est vanté de la qualité du soleil dans cette ville.
- Il a menti, informe Finch en tapant sur son clavier, il a contacté monsieur Wood depuis le Queen.
- Wood n'aura qu'une production de cannabis à vendre, murmure Reese. Si le cartel Del Valle a découvert qu'il veut les planter pour d'autres colombiens, c'est surement ça la menace.
- On devrait peut-être les laisser faire, claque Sameen en soupirant.
- Vous n'y pensez pas, mademoiselle Shaw, panique Harold. Imaginez les dégâts collatéraux qu'un règlement de compte entre narcotrafiquants en plein cœur de New-York pourrait engendrer.
- C'est à Colin et à Rebecca Mrek que je pense.
- Harold a raison, Sameen, intervient calmement Root.
Shaw soupire mais ne relève pas face à l'interface. Cette dernière se décolle de son siège et s'approche d'elle par derrière, la faisant frissonner.
- Sans compter que ça risque d'être très amusant, lui chuchote-t-elle à l'oreille. Non ?
- Humph, soupire Sam sans parvenir à retenir un sourire en coin.
Elle réfléchit quelques secondes à tout ça. Mais c'est finalement le souffle de Root dans son oreille qui la cristallise et qui finit par la décider.
- Ok, lâche-t-elle finalement au plus grand soulagement des deux hommes.
Wood a finalement rejoint son lieu de travail et la journée s'est étirée en longueur. Mais en début de soirée, ça a enfin bougé. Le cartel Del Valle a débarqué au plus grand soulagement de Sameen qui commençait à s'ennuyer fermement. Enfin un peu d'action. Trois énormes voitures se sont arrêtées devant le garage de Wood, une dizaine d'hommes armés jusqu'aux dents en sont descendus. À peine ont-ils eu le temps d'entrer que Sameen, John et Root leur ont emboité le pas. Des coups de feu se sont fait entendre et Finch s'est immédiatement inquiété pour eux.
- Monsieur Reese ? A-t-il appelé inquiet. Avez-vous encore mademoiselle Shaw ou mademoiselle Groves en visuel ? Je vous en prie, John, ne les perdez pas de vue, elles sont imprévisibles.
Aucune réponse. John souffla intérieurement de colère. Finch se moquait de lui ! Où étaient Shaw et Root ? Sérieusement ? Il n'en savait rien. Il ne voyait même pas à trois mètres. Devant le nombre d'hommes auquel ils allaient devoir faire face, ils s'étaient séparés sans se concerter. C'était une évidence. Ils avaient avec eux l'avantage de l'effet de surprise. Mais il était décuplé s'ils semblaient venir de tous les côtés. Shaw a pris à gauche, Reese à droite et Root au centre. Sameen a disparu dans l'ombre, John ne l'a même pas vue s'éclipser. Puis il a dû se concentrer sur son problème actuel. Et il a tiré. Root, quant à elle, a immédiatement sorti ses deux Glocks et a tiré dans le tas avec plus de violence que quiconque. Si fort que tous les assaillants se sont mis à couvert. Elle était là au milieu du garage totalement à découvert, Ariane la guidant. Un calme plat de quelques secondes a suivi ce que l'interface appellerait "son entrée en matière". Tous les assaillants s'étaient réfugiés derrière les voitures garées près des murs sales du garage. Root était au centre de la pièce à observer. Calme et sereine, puis ses traits se sont crispés d'inquiétude face à l'information qu'Ariane lui a transmise. La grande brune s'est tournée plusieurs fois sur elle-même, cherchant Shaw des yeux. À quoi elle jouait ? La petite brune semblait lancée en mode assassin. Elle ne tirait pas mais se déplaçait silencieusement avec agilité, tel un félin affamé. Affamé de sang mais pas de viande. Elle se plaçait derrière leurs assaillants isolés planqués seuls derrière les voitures, plaquait une main sur leur bouche et égorgeait d'un geste sec et précis.
Reese a vu l'air de Root glisser, et il a compris que quelque chose dérapait. La concentration de l'interface glisse vers l'inquiétude. Elle ne se concentre plus assez sur les hommes qui ne feront d'elle qu'une bouchée à la première baisse de vigilance de sa part.
- Shaw, claqua sévèrement Root, sa voix résonnant dans le soudain silence des lieux. Qu'est-ce que…
Comme si sa voix avait été un signal pour tous, les tirs fusèrent avec violence. Et l'interface était au milieu du carnage. Jamais Ariane ne pourrait lui faire éliminer huit cibles d'un coup, aussi fortes soient-elles ! Shaw l'entendit et sortit de sa folie. Elle s'était redressée, couverte de sang sur les mains, le cou et une grande partie du visage. Elle semblait sortie droit d'un film d'horreur ! Son visage jusque-là déformé par la colère, a glissé vers la terreur. Root allait y rester. Elle avait tourné et levé son arme à l'instant où toutes les balles fusaient vers l'interface. Elle n'avait jamais eu peur, mais cette fois, elle réagit avec un temps de retard, peut-être parce qu'elle savait au fond d'elle la raison d'une telle situation. Mais John fut plus rapide !
- Root, a-t-il beuglé, baisse-toi !
L'interface a obéi, sentant dans son mouvement les balles la frôler. Reese l'a couverte en tirant sur leurs assaillants, suivi tout de suite après des tirs de Shaw. Permettant ainsi à Root de se mettre à couvert. Sam avait immédiatement tiré, juste quelques millisecondes après John. Elle serrait les dents de colère. Quand elle avait entendu Root, elle avait voulu lui gueuler de la fermer. Puis quand elle l'avait vue… Pourquoi avait-elle parlé ? Pourquoi une telle imprudence ? Et la honte l'avait submergée. C'était sa faute. L'interface avait rampé au sol jusqu'à derrière une voiture et elle ne tirait plus, elle était peut-être blessée. Sameen se déplaça tout en tirant jusqu'à arriver à elle.
- Root ? Rien de cassé ?
- Ça va, lui sourit l'interface. Mais qu'est-ce que tu as fichu ? ajouta-t-elle sévèrement.
Sameen déglutit.
- J'ai fait un peu de ménage ! Répond-t-elle gauchement.
John tire encore. Root observe Shaw, et elle soupire.
- T'aurais pas pu faire ça plus proprement ?
- Tu sais bien que j'aurais pu.
- Mais ?
Sam réfléchit. Pourquoi avait-elle fait si sanglant ? Sur le coup, ça lui avait paru être une bonne idée. Efficace et définitive. Mais maintenant… Elle regarde ses mains, et son regard glisse vers son buste. Elle est couverte de sang. Elle attrape la main de Root et la guide sur son propre visage. Quand elle la retire, elle se rend compte que la main de Root est rouge vive. Ce qui signifie qu'elle est couverte de sang. Elle respire vite. Ça y est, elle se fait peur. À nouveau. Root voit ses pensées défiler. La grande brune la voit reprendre pied. Elle la voit comprendre toute seule. Mais elle doit le dire.
- Pourquoi ?
- Euh… je… c'est rien… je…
Les tirs résonnent soudain dans ses oreilles. John ne les dérange pas mais Shaw vient de sortir de cet état de grâce où rien ne comptait à part de Root.
- Merde, Root. Il faut qu'on bouge.
Elle tente de se relever mais Root la retient et la plaque, assise de force au sol.
- Pourquoi Shaw ?
- Ça m'a paru une bonne idée.
- Ouais, ça, j'avais deviné mais pourquoi ?
- Root, il faut… John…
Les tirs fusent encore mais Root ne bouge pas. Elle ne quitte pas Shaw des yeux.
- Pour l'instant, on ne bouge pas. John nous libère la voie.
Elle s'installe confortablement face à elle.
- Alors ? Reprend-t-elle joyeusement en ignorant la fusillade.
Shaw la regarde hallucinante avant de soupirer. Mais elle est coincée, et avec Root, rien ne sert de discuter.
- Il ne fallait pas qu'ils se relèvent, avoue-t-elle enfin.
Elle marque une pause et soupire.
- Et ce n'était pas une bonne idée, continue-t-elle. Je vais… Ok c'était idiot, tu as gagné.
- C'est gentil ça, Sam, sourit-elle. J'apprécie cette faveur que tu me fais. Mais ne le fais pas que pour moi.
Sam soupire. Ne pas devenir un monstre. Ce monstre. Celui que Samaritain a créé. Elle acquiesce et essuie ses mains sur son pantalon avant de s'essuyer le visage sur les manches de son pull. Root sourit en la voyant faire. Et Ariane est soulagée.
- Ok, on peut y aller maintenant ? demande brusquement Shaw.
- Ariane ?
- Wood n'est nulle part en vue dans le bâtiment, les informe l'IA. Par contre, il y a eu du mouvement à l'arrière.
- Du mouvement ? S'informe calmement Shaw.
- Un bidon d'huile est tombé à terre.
Root pince des lèvres. La porte arrière est à 50 bons mètres d'elles.
- Shaw, trouve-le, ordonne-t-elle. Et sois sympa, ramène-le en un seul morceau vivant.
- Humph.
- Shaw ?
- Oui, oui, oui. C'est ok, bougonne-t-elle.
- Je te couvre. Vas-y.
Sam se lève et fonce dès que Root tire. Sameen tire sur les assaillants, elle aussi, mais plus pour les tuer, juste les obliger à se mettre à couvert. Elle n'a pas demandé pourquoi c'était à elle d'aller sauver ce crétin de Wood et pas à Root ou à John alors qu'elle venait de déraper en beauté une fois de plus. Mais après tout, c'était clair. Et évident. Root tirait avec deux armes. Elle couvrait mieux que quiconque. Et John était trop loin de la sortie arrière. Sameen passe sans encombre et traverse le garage. L'arrière est une immense décharge de voitures. Calme comme un cimetière. Un peu troublé par le bruit de la fusillade au loin. Son arme est tenue fermement dans sa main et elle ne tremble pas. Sameen le cherche. Ce crétin est forcément là.
- Sam ? S'informe Root dans son oreille tout en continuant de nettoyer la zone. Tu as trouvé Wood ?
Shaw plisse les yeux. Où est ce minable ?!
- Shaw ? Insiste Root. Tu vas me répondre ?
- Chut, claque sèchement Sameen. Laisse-moi me concentrer.
Une silhouette bouge soudain à toute allure de voiture en voiture.
- Je l'ai.
- On arrive, l'informe Root.
Ils ont mis à terre tous leurs assaillants. Shaw n'a pas l'intention de laisser Root et John s'occuper de Wood. Elle veut s'en charger elle-même. Hors de question qu'elle ne serve à rien. Si elle parvient à attraper ce crétin et à ne pas le tuer, on ne lui reprochera surement pas sa précédente attitude.
- Je le vois, claque-t-elle en fonçant.
- Shaw, attends, intervient Reese. Où tu es ? Shaw ?
Mais elle ne répond pas, soupirant juste profondément de colère. Elle sort son arme et avance d'un pas assuré mais prudent là où elle pense avoir vu Wood. Elle se camoufle derrière une camionnette abandonnée et cabossée qui n'a ni moteur ni capot, puis elle fait soudain volte-face, l'arme tendue devant elle. Mais il n'est pas là. Une rafale de balles la force à soudain se mettre à terre. Il lui tire dessus. Elle est à terre, indemne mais pas en sureté. Et elle ne sait pas où il est. De où tire-t-il ? Elle roule au sol alors que les balles rebondissent sur la terre poussiéreuse là où elle était il y a quelques millisecondes. Sam trouve refuge sous la camionnette. Elle rampe et sort de l'autre côté du camion. Il tire encore sur elle et Shaw le repère enfin, planqué derrière une voiture vert foncé. Elle est furieuse alors elle passe derrière un véhicule voisin sans qu'il ne s'en aperçoive. Il s'acharne encore contre la camionnette qu'il crible de balles. Shaw se redresse et pose un genou sur le sol. Elle souffle un bon coup, lève son arme, fait le vide et elle tire. Il se met à couvert et cesse de tirer. Elle fait de même. Le calme soudain revient. Elle se redresse et avance vers lui prudemment, son arme toujours tendue. Elle s'approche de la voiture verte et braque son arme en la contournant. Mais il n'y a plus personne. Elle jure pour elle-même et un boucan de voiture démarrant en trombe dans un dérapage infernal la fait réagir. Shaw court. Une voiture rouge fonce sur un chemin entre les véhicules abandonnés. Il va s'enfuir, elle doit l'arrêter. Elle court encore plus vite et elle atterrit sur le chemin. Il lui fonce droit dessus et elle lève son arme. Puis elle l'abaisse. On ne veut pas qu'elle tire alors elle ne tirera pas. Ils verront bien cette fois à quelle ordure ils ont à faire et on cesserait de lui reprocher de vouloir les tuer. Elle sourit d'un air mauvais. Ce crétin ne l'écraserait pas et sinon… Elle refoule loin d'elle cette hypothèse. Elle saura bientôt ce qu'il a décidé. Elle s'en moque presque. S'il l'écrase, elle prouvera qu'elle a raison de réagir de la sorte, qu'ils sont tous bien stupides de la traiter comme une criminelle psychopathe. Qu'il l'écrase donc, tiens ! Se réjouit-elle sans décrocher son sourire mauvais de ses lèvres.
- SHAW, a hurlé Root avec l'énergie du désespoir.
C'était trop tard, elle n'arriverait jamais à temps. La fusillade entre Shaw et Wood l'avait éloignée du chemin sur lequel se trouvait Sameen. Elle l'avait cherchée trop loin entre les voitures. Et maintenant qu'elle l'avait repérée, elle était à des kilomètres, non à des années lumières d'elle. Si loin. Et le danger qui lui arrivait dessus. Tout avait semblait ralentir et elle avait bondi en avant en hurlant son prénom. Pourquoi elle ne bougeait pas ? Root sait qu'elle n'arrivera jamais à temps. Elle est trop loin. Elle avait hurlé pour la réveiller, son cri déchirant de terreur résonnant dans tout le cimetière des voitures. Mais Shaw n'avait pas entendu, ou n'avait pas voulu entendre. Et Root avait su que ce serait perdu, qu'elle l'avait perdue. Une fois encore. Les larmes étaient montées. Puis le temps s'est arrêté pour de bon. Seul son cri l'avait brisée.
Mais Shaw n'a pas bougé. De toute façon avec le brouhaha du moteur lui fonçant dessus, elle n'a rien entendu.
Root est sortie avant John du garage. Sameen ne lui avait pas répondu. Mais elle n'avait pas décroché dans un état second destructeur. Seul un soupir de colère avait répondu à l'interface. Elle était donc en colère. Ça ne rassure pas trop Root non plus. Ni Reese qui a compris l'urgence au ton de Root. Elle est plus près que lui de la sortie arrière et elle a foncé. Mais lui, il a dû d'abord s'occuper des deux derniers idiots encore planqués derrière une voiture avant de pouvoir les rejoindre. La décharge de voitures est grande, un immense terrain de cache-cache. Mais il a tout de suite vu Shaw, campée au milieu du chemin. Il n'a pas réfléchi, il a couru droit sur elle. Le danger allait la tuer, et elle ne bougeait pas. Il a vu son sourire, elle n'allait pas bouger. Elle était dingue, elle allait mourir. Root a hurlé, la voiture a foncé et ils ont roulé au sol, lui et elle. Sameen n'a même rien compris. La voiture n'a pas ralenti, ses pneus sont passés à quelques millimètres de son visage, Wood l'aurait tuée. Il n'aurait pas hésité. Root a soupiré de soulagement en manquant de tomber par terre. Elle était saine et sauve. John avait déboulé de nulle part à la vitesse d'un boulet de canon en lui fonçant dessus. Comme au rugby, il l'avait heurtée avec violence en la protégeant de ses deux bras. La poussière les avait recouverts. Quand Root les avait rejoints au pas de charge, ils étaient toujours au sol. Elle avait ouvert la bouche mais n'avait pas eu le temps de sortir un mot. Ils avaient remué. Shaw était déjà à genoux, prête à se remettre sur pied et Reese venait à peine de se mettre en position assise qu'il se tourna vers elle.
- T'es folle ou quoi ? Fulmine-t-il.
Elle lui lance un regard assassin et son poing part droit vers son visage. Violent, assuré, mais… stoppé. Elle se retourne et voit Root qui lui maintient le bras. Sans ménagement, elle la tire et la remet debout. Elle est furieuse.
- J'ai eu peur.
Sameen est sur le point de se dégager et de l'envoyer paître jusqu'à ce qu'elle voit ses yeux. Emplis de larmes. La colère de Shaw fond comme neige au soleil. Comment elle a pu lui faire ça ?
- Fallait pas, grogne-t-elle sans se préoccuper de John qui se relève enfin. Je gérais parfaitement la situation. Wood se serait arrêté. Mais grâce à John, enrage-t-elle en se tournant vers lui, il s'est tiré. Pauvre con !
Et elle les plante là. Se dirigeant vers leur voiture. L'interface la regarde partir avant de regarder John. Il est resté calme, insondable.
- Merci, lâche-t-elle.
Il pince les lèvres.
- Ce n'était pas une bonne idée. Je n'aurais pas dû l'appeler. J'ai eu tort.
- Je crois pas, murmure l'interface en se remettant en marche.
- Root, cherche-t-il à la raisonner. Tu vois bien qu'elle est ingérable.
- Pas du tout. Elle cherche à s'en sortir.
- Si elle pouvait éviter de finir sous une voiture pour ça…
- Tu as fait ton job de partenaire. Et elle te remerciera.
Il soupire, atteignant la voiture avec Root. Shaw s'est assise sur le capot, furieuse. Son regard noir est perdu dans le vide intersidéral. Elle se tourne brusquement vers eux.
- Alors, on y va ? Vous foutez quoi ?! Crache-t-elle en sautant au bas du capot.
Root et Reese entrent dans le véhicule sans commentaire. Lui au volant, elle sur le siège passager. Shaw s'assoit à l'arrière.
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- Très bien, sourit Madame Speifligher. Et maintenant, qui peut me dire combien font 34+19 ? Attention, ce calcul est très difficile.
Lou croit halluciner. Elle a la bouche grande ouverte d'une stupeur endormie. Et dire qu'elle a sauté une classe ! 34+19 ? Sérieusement, c'est difficile ça ? Sa tête ne tient debout que grâce à son bras sur lequel elle est lourdement appuyée. Son regard pivote à nouveau vers l'horloge. Elle soupire en son âme intérieure. C'est interminable. Elle va s'endormir si ça continue. Alors pour rester éveiller, elle se force à calculer mentalement. 34+19, puis 34-19, puis 34x19, et enfin 34 divisé par 19. Elle s'arrête au troisième nombre décimal. Mais ça ne suffit pas. Elle sent ses paupières lourdes. Elle va s'endormir ou mourir d'ennui. Au choix. L'école est une véritable torture ! Alors pour ne pas tomber brutalement sur sa table, elle a détaillé son institutrice qui passait dans les rangs vérifier les réponses au calcul qu'elle a donné et auquel tous ses petits camarades s'acharnent à répondre. Madame Speifligher. Elle doit avoir la cinquantaine. Vieille au jugée sévère de Louisa. Ennuyante. Des lunettes aux verres épais, retenues par des chainettes ridicules. On dirait une vieille libellule qui aurait perdu le chemin de la mare. Elle soupire profondément et son institutrice vient enfin la voir. Louisa n'a rien écrit.
- Ça n'est pas grave, Louisa, sourit-elle avec gentillesse. Tu es nouvelle et je comprends que tu puisses être perdue. Tu veux que je t'explique ?
- Pas la peine, je sais le faire.
Un air sévère remplace la gentillesse peinte sur le visage de la libellule et Louisa se rend compte qu'elle a été impolie. Elle déglutit, mal à l'aise. Elle n'est pas censée se faire remarquer.
- Alors, où est le calcul ? S'impatiente son institutrice. À moins que tu n'aies menti pour ne pas faire ton…
- Ça fait 53, la coupe Louisa avec colère sans pouvoir se retenir face à ce qu'elle prend pour une insulte. Je l'ai fait de tête. Si j'écris trop dans le cahier, il en faudra un autre dans l'année et ce n'est pas bon pour les arbres.
Madame Speifligher la regarde abasourdie. L'excuse de Louisa est pourrie. Elle n'a juste pas envie d'écrire, elle se trouve trop douée pour ça. Prétentieuse !
- Ne pense pas aux arbres et fais ce que je te demande.
- La déforestation ne vous touche pas ? La teste Louisa en souriant de façon provoquante.
La gamine sait au fond qu'elle a tort de se montrer impolie. Cette femme ne lui a rien fait. Mais Louisa est tellement exaspérée d'être coincée ici que sa colère va tomber sur elle. Madame Speifligher ne se fâche pas et prend sur elle-même. Elle a compris que la gamine veut la pousser à bout et elle n'entrera pas dans son jeu.
- Si le sujet te plait tant, je suis tout à fait d'accord pour que tu nous en fasses un exposé demain matin.
Lou ouvre grand les yeux en redressant sa tête sans l'aide de son bras. La libellule vient de lui clouer le bec. Mais pas question de reculer. Elle lui lance un défi et des tas d'autres enfants de la classe la regardent, attendant de la voir reculer face à l'adulte, de la voir fuir dans un trou de souris. Mais Lou ne fuira pas, elle en a marre de fuir.
- Ok, murmure-t-elle.
- En attendant, continue Madame Speifligher en attrapant une feuille de couleur grise dans l'armoire derrière elle. Ecris les calculs sur ça.
Louisa fronce les sourcils.
- C'est du papier recyclé, lui souffle Madame Speifligher dans un sourire avant de se relever pour aller aider un autre enfant.
Lou la regarde s'éloigner avant de sourire. Elle a eu tort et elle le sait, elle ira s'excuser plus tard pour s'être comportée comme une vraie peste mais elle fera quand même son exposé pour demain. Elle écrit les calculs et les résultats sans les poser. Aussi bien les additions imposées, que les soustractions, les multiplications et les divisions qu'elle a inventées. Puis elle a fini et s'ennuie à nouveau. Elle se tourne vers la fenêtre à sa gauche. Il fait chaud, mais l'automne sera bientôt là. Elle aime et n'aime pas cette saison. Comme toutes les autres saisons en fait. En tout, elle voit du positif et du négatif. Elle aime les couleurs des arbres en automne, et la pluie pour sauter à pieds joints dans les flaques d'eau. Mais elle déteste être mouillée, les habits qui collent à la peau et empêchent de bouger et le froid. Le froid ne lui rappelle rien de génial. Elle n'arrive toujours pas à aller chercher des glaces dans le congélateur. Elle chasse le souvenir pour le moment, se promettant d'en parler à Ariane plus tard.
À la pause méridienne, elle mange à nouveau seule. Elle est vraiment nulle pour se faire des amis. Elle n'est franchement pas du genre à s'approcher des autres avec un sourire aimable et un paquet de bonbons à offrir. Parfois, elle se dit que sa mère a raison, elle ressemble plus à Sameen, que l'une comme l'autre ne veulent se l'avouer. Elle mange doucement son repas quand une fille se plante devant elle.
- Il y a quelqu'un ? demande-t-elle en pointant la chaise vide.
Louisa la regarde surprise avant de secouer la tête. La nouvelle venue s'installe. Lou la connait, elle est dans sa classe. Naina Harris. Elle fait une tête de plus que Louisa, elle a la peau mat et des yeux marron, des cheveux fins, raides et noirs. Elle est super jolie avec des boucles d'oreilles pendantes dignes des belles princesses. Pourtant, elle semble, elle aussi, assez seule dans cet endroit. Son origine hindoue n'en avait pas fait la fille la plus populaire de l'école. Louisa ne comprenait pas bien pourquoi. Naina semblait gentille, mais assez timide. Et malmenée par un groupe de filles que Lou ne pouvait pas voir en peinture. Alisson Doveney, Eva Stock et Rachel Pomwet.
Naina sort son repas et mange en silence. Louisa se rend compte qu'elle l'observe et que c'est mal venu. Elle se demande quand même ce qu'elle vient faire ici. Naina ne lui a pas parlé depuis que Louisa est arrivée dans sa classe. D'ailleurs personne n'avait fait un effort pour venir vers elle, et il faut dire qu'elle n'en avait pas fait non plus beaucoup. Lou jette un coup d'œil dans le réfectoire bruyant. Des tas d'enfants mangent et rient. Elle repère au loin le groupe de filles qui semble être hostile à Naina. Elles n'ont encore rien fait à Louisa mais la gamine s'est promis de ne pas se laisser marcher sur les pieds si l'envie leur en prenait. Leur table est isolée et c'est la plus calme. Peut-être que Naina aspirait tout comme elle-même au silence et à la détente. À passer une heure sans se faire railler par des pestes sans cervelles.
- Tu as l'air douée en math, lâche-t-elle soudain.
Lou cesse de mastiquer et redresse la tête surprise. Elle a la bouche pleine et elle sait que sa tête doit être un spectacle hilarant entre son air surpris et ses joues gonflées de nourriture. Elle avale.
- Euh, je me débrouille, murmure-t-elle incertaine.
- Moi, je comprends rien, soupire Naina en souriant timidement maintenant que Lou lui a répondu. Tu dois être super intelligente pour réussir à calculer de tête.
- Non, assure Louisa.
Un silence gêné s'installe entre les deux fillettes. Lou sait qu'elle doit dire quelque chose. Un truc sympa.
- Tu veux que je te montre comment je fais ? propose-t-elle.
Naina avale et sourit avant d'acquiescer. Lou et elle finissent de manger puis Louisa sort un cahier et écrit le calcul de ce matin. 34+19. Lou lui explique qu'elle commence par isoler les unités puis elle additionne. 4+9. Naina compte sur ses doigts pendant ce qui semble être une éternité pour Louisa. Cette dernière lui explique que 9 est proche de 10 et donc qu'elle doit enlever et le rajouter à 9 pour avoir 10. Et ainsi elle calcule 10+3, ce qui est plus simple. Naina la regarde avec de grands yeux mais acquiesce. Louisa lui fait poser le 3 et retenir le 1 en retenu dans les dizaines avant de lui faire calculer 3+1+1 qui font 5. Elle se rend compte qu'elle a été trop vite, Naina est perdue. Alors elle recommence avec d'autres calculs et la petite hindoue s'en sort de mieux en mieux avant d'y parvenir seule. Elle souffle un bon coup et lui sourit.
- Merci Louisa.
Louisa lui sourit avant de la regarder s'éloigner pour jeter un papier à la poubelle. Et voilà, pense Louisa avec regret, elle l'aime bien. Ne pas trop s'attacher. Si jamais son identité est grillée, elle devra encore changer d'école. Si elle se fait une amie ici et qu'ensuite elle doit partir… Louisa n'aime pas ça ! Pourtant quand Naina revient à la table, elle ne l'envoie pas paître. Elles apprennent doucement à se connaitre pendant les minutes suivantes. Naina lui parle de ses parents, de ses coutumes. Pour Louisa, c'est plus difficile de répondre à ses questions. La première est simple, elle n'a pas de père, juste sa mère et l'amie de sa mère. Naina semble surprise qu'elles vivent avec deux femmes mais par respect, elle ne fait aucun commentaire désobligeant. Après tout, Louisa ne s'était pas montrée odieuse quand Naina lui avait parlé de ses croyances, son attitude avait même été très respectueuse et elle avait même demandé des précisions et des détails en s'intéressant sincèrement. La deuxième question est déjà plus compliquée quand Naina lui demande le travail que fait sa mère. Et Louisa ment en affirmant que sa mère est romancière. La question suivante lui donne des suées froides quand Naina lui demande où elle habite. Lou ouvre la bouche sans savoir quoi dire mais de toute façon, elle n'a pas le temps d'inventer un nouveau mensonge. Alisson est arrivée derrière Naina et lui a tiré d'un coup sec sa longue natte noire, faisant crier de douleur l'enfant. Elle se retourne et se décompose en découvrant l'objet de son malheur. Louisa sent la colère monter en voyant Eva et Rachel rirent.
- Tu permets, claque-t-elle sèchement à Alisson. On discute.
Alisson se tourne vers elle, un sourire mauvais.
- Je savais pas que les demi-portions parlaient, rit-elle, provoquant l'hilarité chez ses deux idiotes de copines.
- Comme tu vois, rétorque Louisa souriante bien décidée à ne pas se laisser faire.
Alisson pose ses yeux sur le cahier sorti et où le nom de Louisa figure.
- C'est Deffe ton nom ? Sourit-elle
Louisa ne répond pas et hausse les sourcils. Elle voit mal où elle va en venir.
- Oh, je croyais que c'était Deaf [sourde], se moque Alisson. Ça t'irait mieux.
Ses deux copines s'esclaffent et elle-même rit comme une idiote de ce qui semble lui être une super blague. Naina baisse la tête mais Louisa se lève, renversée de sa stupidité. Elle sourit largement à Alisson et cette dernière finit par cesser de se moquer.
- Oh, soupire Louisa avec un grand sourire moqueur. C'est triste à ton âge de ne pas savoir encore lire.
Le sourire d'Alisson glisse définitivement et elle regarde Louisa avec colère.
- Mais ne t'inquiète pas, poursuit Lou. Ça viendra, tu as déjà réussi à décoder le D et le E. C'est bien, la félicite-t-elle en lui parlant comme à une débile profonde.
Les deux copines d'Alisson ne bougent plus et Alisson, elle-même, semble ne pas en revenir. Naina ne peut retenir un rire alors que Louisa regarde toujours Doveney en souriant. Alisson se tourne vers elle avec colère.
- Je serais toi, je ne la ramènerais pas trop, la lolita des bidonvilles.
Ces deux copines s'esclaffent à nouveau, et Naina s'enfonce dans sa chaise mais Louisa reste debout et droite face aux trois pestes.
- Tu devrais faire attention à qui tu fréquentes, la prévient Alisson.
- C'est une menace ? Rit Louisa. Tu ne devrais pas me chercher.
Alisson la regarde de haut en bas et rit. Louisa est bien plus petite qu'elle.
- Tu sais ce que je pense, continue Louisa. Tu t'acharnes sur Naina parce que tu es jalouse d'elle.
Alisson ouvre de grands yeux et éclate de rire.
- Jalouse ? D'elle ? rétorque-t-elle en regardant Naina avec dédain. Pourquoi ?
- Parce qu'elle est bien plus jolie que toi, répond Louisa du tac au tac.
- Elle est bronzée, crache Alisson avec haine, toute trace de sourire disparue.
Naina sent les larmes monter. Et Louisa sent sa colère exploser en elle.
- Et je suis également jalouse de toi ? continue Alisson en se moquant de nouveau. Pourquoi ?
- Parce que je suis infiniment plus intelligente que toi, siffle Louisa.
- Evidemment si tu privilégies l'intelligence à la beauté…
Elle laisse sa phrase en suspend et s'arme d'un sourire méchant. Imitée par ses copines. Louisa la regarde avec haine et se moque d'elle à son tour.
- Et comment tu comptes faire, toi, dans la vie ? Vu que tu n'as ni l'une ni l'autre.
Le sourire d'Alisson glisse pour de bon cette fois, pas celui de Louisa. Naina ouvre grand la bouche, Louisa n'a pas froid aux yeux. Alisson contourne la table pour venir se planter devant elle. Cette dernière ne recule pas d'un millimètre. Naina se lève, prête à la défendre un peu mais Rachel et Eva appuient sur ses épaules et la rassoient sèchement sur sa chaise. Ni Lou ni Alisson ne bronchent pendant un instant.
- Tu as dit quoi là ? Enrage la plus grande.
Louisa sourit de plus belle. Alisson fait presque deux têtes de plus qu'elle mais elle ne lui fait pas peur.
- Ah oui, excuse-moi, j'aurais dû utiliser des mots plus simples qui soient à ta portée. J'ai dit que vu que tu n'es ni belle ni intelligente, tu étais mal barrée dans la vie.
Alisson lance sa main, droit vers son visage mais Louisa réagit plus vite qu'elle. Elle bloque son bras comme Shaw le lui a appris, avant de lancer son pied dans le genou d'Alisson. Cette dernière tombe à terre en gémissant de douleur alors que Louisa lui tord le poignet dans son dos. Elle lui fait mal et Alisson pleure comme un bébé.
- Je t'avais dit de ne pas me chercher, siffle-t-elle dans son oreille.
Elle voit un adulte arriver et elle la lâche avant d'avoir des ennuis.
- Tire-toi, ordonne-t-elle avant d'aller se rasseoir.
Alisson se relève, rouge de honte et de douleur, mais elle s'en va sans demander son reste, suivie de ses deux copines. Louisa mastique sa pomme comme si de rien n'était alors que Naina la regarde abasourdie. Lou soupire en elle-même. Ce qu'elle pouvait haïr l'école. Ariane, quant à elle, se réjouit de la voir se sociabiliser un peu. Mais Louisa ne pense qu'à sa mère, à Shaw, à John. À leur mission. Elle aimerait bien faire une mission…
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Pourtant leur mission n'a rien de bien palpitant pour le moment. Victor Wood s'est réfugié dans un immeuble résidentiel de Brighton Beach. Il y est descendu depuis des heures et la nuit a fini par tomber. Les deux cartels sont désormais à sa poursuite. Victor Wood était un imbécile. Il s'était enfui de son garage miteux jusqu'à sa crack house du Bronx. Les deux cartels l'avaient facilement retrouvé et avant de s'occuper de Wood, ils avaient commencé par s'y affronter au cours d'une nouvelle fusillade. Wood était réfugié dans la maison et John, Root et Shaw avaient dû venir l'y secourir. Root était restée à l'extérieur pour couvrir Shaw et John qui avaient traversé la fusillade sans dommage grâce au soutien de l'interface, et ils étaient ainsi entrés dans la demeure. John comme Shaw soupçonnent désormais un peu l'excuse de Root de vouloir rester en retrait parce qu'elle est la plus à même de les couvrir efficacement comme un prétexte pour qu'ils se retrouvent sur cette mission en tant que partenaires. Mais ils n'avaient rien dit et étaient entrés. John avait fouillé l'étage, Shaw le rez-de-chaussée et la cave. Elle y avait allumé la lumière et avait découvert une vraie serre. Les plantations étaient partout. Du cannabis, Root avait encore une fois raison. Mais c'est Wood qu'elle voulait trouver. Root lui avait assuré avant de descendre de voiture qu'elle lui faisait confiance pour l'appréhender sans le liquider. Sameen avait levé les yeux au ciel, Reese n'avait rien dit. Root les avait couverts et Shaw était entrée avec son partenaire. Victor avait détalé dans un grand boucan quand Shaw avait allumé la lumière de la cave. Il était surement venu ici pour récupérer un peu de sa marchandise. Trop tard, les cartels avaient été plus rapides. Sam avait sorti son arme et lui avait couru après dans le sous-sol. Il s'était caché encore une fois.
- Je ne travaille pas pour les cartels, le prévient-elle. Je ne te tuerai pas, mais eux par contre ne se gêneront pas. Alors sors de là gentiment.
Il n'avait bien sûr pas bougé. Au dehors, la fusillade faisait encore rage. Root semait la zizanie parmi les deux partis colombiens, les mettant à terre pour libérer le passage d'une extraction future. Mais quand Shaw avait fouillé plus en détail la cave durant les minutes suivantes, elle s'est aperçue que Wood avait filé par une trappe.
- Il s'est tiré par derrière, informa-t-elle ses coéquipiers.
Elle allait ressortir quand elle eut une idée en apercevant une citerne de gaz. Cette dernière était là pour maintenir une température constante de 28°C propre à la culture. Shaw a souri en la regardant. Il était temps d'augmenter la température avant de sortir pour retrouver Reese et ensuite rejoindre Root. La confusion totale régnait mais les cartels semblaient avoir compris que Victor s'était enfui. Certains d'entre eux l'avaient vu mais ils n'avaient pas pu le poursuivre, retenus par Root et ses tirs. Quand Shaw et John sont ressortis de la maison sous le bruit des balles, certains colombiens y sont entrés dans l'espoir d'y retrouver leur marchandise.
Shaw avait souri méchamment et John avait tout de suite été inquiet mais n'avait fait aucun commentaire en rejoignant Root. Tous trois s'étaient mis à couvert et les colombiens avaient profité de leur repli pour se remettre à se tirer dessus, aussi bien à l'intérieur qu'au dehors de la maison. Au dehors, ça n'aurait pas posé de problème sauf le boucan pour les voisins. Mais au-dedans … Les sirènes de police hurlèrent au loin et se rapprochèrent à la seconde où la maison explosa. Le souffle de l'explosion coucha tous les hommes à l'extérieur et les envoya au sol. Ils se relevèrent mais pour ceux entrés quelques secondes plus tôt, il n'y avait plus rien à faire.
John avait jeté un coup d'œil à Shaw qui souriait encore d'un air méchant, puis il s'est tourné vers Root en secouant la tête d'un air dépité. Il s'est installé au volant, puis a attendu que les deux femmes soient à bord pour démarrer. Il fallait retrouver Wood, chose faite grâce à Finch. Le silence du trajet puis de la planque où ils l'ont surveillé a exaspéré Sameen. Mais il y avait plus urgent. Victor Wood était mal barré. La marchandise avait brûlé et les colombiens n'allaient pas en rester là. Le cartel Del Valle voulait sa tête, le second Cartel voulait qu'il paye d'une façon plus matérielle. La marchandise avait brûlé et ils voulaient récupérer leur argent. Après tout, c'était eux qui avaient vendu les plants à Wood. Ce dernier était donc responsable à leurs yeux.
Finch avait retrouvé Wood en cherchant dans son passé. En arrivant à New-York, ses parents s'étaient installés dans cet immeuble où il s'était planqué à l'heure actuelle. Root cherche elle aussi et découvre que ce lieu a également vu grandir les sœurs Mrek. Harold s'était renseigné auprès de Mlle Shaw de l'état dans lequel elle avait laissé leur numéro.
- Je l'ai pas touché, grogna-t-elle, mécontente. Lui par contre a essayé de m'écraser si ça vous intéresse.
C'était vrai ça, franchement. Pourquoi ça ne marchait que dans un sens ?! Victor Wood n'était pas un saint, c'était même une belle ordure bien pourrie. Harold soupire.
- Les cartels ne sont pas encore là, l'informe John.
- Vos collègues de la criminelle en ont arrêté certains lors de l'explosion dans le Bronx.
- Lionel va avoir du travail, sourit John.
Il est soulagé qu'on ne l'ait pas appelé. Ariane n'y était pas étrangère. Elle avait justifié une infiltration pour faire tomber un trafic de drogue important.
- Malheureusement, le problème de monsieur Wood n'est pas réglé, poursuit Harold, contrarié. Plusieurs colombiens sont parvenus à échapper à la police. Ils parcourent la ville à la recherche de notre numéro.
- Ils vont le retrouver d'ici quelques heures, soupire Root avec un petit sourire un coin.
- Au moins, on n'aura peut-être pas à s'ennuyer longtemps, soupire Sameen en s'installant plus confortablement sur la banquette arrière.
Elle s'endort quelques temps après et aucun bruit ne trouble son sommeil. Root sourit au petit bruit qu'elle fait en respirant, presque un petit ronflement. Regarder Shaw dormir est rassurant pour elle, mais devant John, elle évite de le faire trop franchement.
- Si seulement elle pouvait toujours être aussi détendue, murmure John alors que la respiration de Sameen s'amplifie avec bruit.
Root sourit au bruit que fait Shaw avant de se tourner vers John. Son sourire glisse alors qu'il la regarde fermement.
- C'est fini, Root, claque-t-il sèchement.
Elle le regarde, emplie de tristesse.
- Non, souffle-t-elle en le suppliant.
- Je veux plus d'elle sur une mission.
Elle détourne son regard vers la fenêtre et secoue la tête en serrant les dents de colère.
- Elle est trop franche à vouloir se faire tuer, Root. Et… elle va se tuer si ça continue.
Il marque une pause alors qu'elle refuse toujours de le regarder.
- Et nous avec, achève-t-il.
- Donne-lui encore une chance, murmure Root en se tournant à nouveau vers lui.
Il soupire.
- S'il-te-plait, le supplie-t-elle.
- …
- Je t'en prie.
- …
- John… C'est elle… C'est Sameen.
- Il faut qu'on la protège d'elle-même pour le moment, Root. Et le terrain, en ce moment, c'est pas bon pour elle.
- Elle ne voudra jamais.
- Toi, elle t'écoutera, assure-t-il.
- Et si ça n'est pas ce que je veux ! réplique-t-elle avec colère.
Elle déteste qu'il fasse ça, qu'il prenne la décision pour elle comme si Shaw n'était qu'une petite femme fragile et stupide. Ça l'agace prodigieusement et la seule raison pour laquelle Root se retient de lui en mettre une, c'est parce que c'est John, parce qu'il lui a sauvé la vie, parce qu'il a sauvé la vie de Sameen.
- Alors c'est moi qui le ferais, laisse-t-il tomber.
Elle ouvre la bouche, furieuse, prête à défendre la cause de Shaw. Mais elle n'en a pas le temps.
- Il y a du mouvement, annonce-t-il en se redressant.
Root laisse la conversation en suspens, se promettant de la reprendre plus tard. Elle se tourne vers l'immeuble. Du mouvement, ça c'est le moins qu'on puisse dire. Un groupe d'individu s'est attroupé là, quinze pour être exact, Ariane a compté. Les colombiens. Le cartel Del Valle, l'informe Ariane.
- Ils l'ont retrouvé si vi…
Elle ne finit pas sa phrase. Une femme descend de voiture et rejoint le groupe, elle aussi aux portes de l'immeuble. Une femme dont elle a vu la photographie sur son téléphone plus tôt dans la journée.
- Rebecca Mrek, marmonne-t-elle, sidérée.
- Quoi ? ne comprend pas John, focalisé sur les types qui s'arment lourdement.
- Rebecca Mrek, répète Root lentement en détachant bien chaque syllabe. Elle est là.
Reese se tourne enfin vers la fille. Il fronce les sourcils. Root observe la nouvelle venue en ouvrant légèrement la bouche. Les éléments viennent de tous se recoller dans le bon sens.
- C'est elle qui a monté ce manège, comprend-t-elle. Shaw avait raison, elle a piégé Wood pour venger sa sœur. Evidemment qu'elle sait qu'il est ici. Elle aussi a grandi là !
Le groupe entre dans l'immeuble.
- Il faut qu'on intervienne, ordonne Reese en ouvrant la portière. Wood va y rester.
Mais il ne descend pas tout de suite. Deux SUV noirs viennent de s'arrêter devant l'immeuble. Le second cartel aux trousses de Wood vient de le retrouver également. Un groupe de onze hommes entre dans l'immeuble. Soit 26 au total.
- On va avoir besoin de tout le monde sur le coup, sourit victorieusement Root.
Il la regarde, contrarié. Inquiet.
- On ne sera pas assez de trois, continue l'interface en ouvrant la portière avant de descendre.
Elle ouvre le coffre, bien décidée à s'armer lourdement. Elle charge un sac d'armes et d'explosif, ainsi qu'un ordinateur. Pendant ce temps, John ouvre la portière arrière et tente de réveiller Sam… en douceur.
- Shaw, la secoue-t-il par l'épaule.
Elle grogne de mécontentement sans émerger. Elle dort bien, ça fait longtemps.
- Shaw, appelle-t-il à nouveau en la secouant plus fort. Debout, réveille-to…
Un énorme coup en plein visage le fait reculer. Il porte ses deux mains sur son nez endolori, lâchant une grossièreté.
- Oh, je vous demande pardon, commence Sameen en se redressant à moitié réveillée, je vous avais pris pour…
Elle s'arrête quand elle voit John se masser la cloison nasale. Elle se souvient de son comportement stupide à son égard tout à l'heure.
- Oh, c'est toi, soupire-t-elle. Bah, peu importe alors.
Le coffre claque alors que Root sourit largement à leur échange.
- Viens, on bouge, dit-elle à Sameen qui sort de la voiture.
- Où ? demande-t-elle d'une voix ensommeillée en acceptant les armes qu'elle lui tend.
- Le numéro, l'informe Root pour toute réponse.
- Je crois que tu m'as cassé le nez, l'informe John très calmement.
Sam le regarde en soupirant. Franchement agacée.
- Les hommes sont tous des bébés, lui rétorque-t-elle. Tu vas pleurer pour un petit bobo ?! Se moque-t-elle.
Il soupire mais n'ajoute rien alors qu'ils se dirigent vers l'immeuble.
- Y a eu du nouveau ? demande Shaw qui regrette de s'être endormie.
Root lui explique rapidement pour les deux cartels et pour Rebecca Mrek, mais pas pour ce que John pense de sa présence sur cette mission.
- T'aurais dû me réveiller, claque Shaw en ouvrant la porte vitrée de l'immeuble pour les faire entrer.
- Je ne me lasse jamais de te regarder dormir, lui avoue Root avec un clin d'œil complice. Tu es si adorable quand tu ronfles.
- Je ronfle pas, s'insurge Shaw.
- Bon, les filles, on peut revenir au sujet principal.
Sam lui en est très reconnaissante. Root détache à contrecœur son regard de la petite brune.
- Bon, voilà le plan…
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Naina sourit en finissant de poser son calcul dans la bibliothèque. Elle vérifie sur la calculatrice et son sourire s'élargie. La technique de Louisa marche du tonnerre. Elle lève la tête pour la chercher du regard. Elle est encore sur l'ordinateur à faire sa recherche sur les arbres. Naina la trouve incroyable, elle est censée être plus jeune qu'elle et Louisa l'a défendue comme personne tout à l'heure à la cantine. Lou jette un coup d'œil sur un livre ouvert proche de l'ordinateur et elle ajoute encore quelques notes sur sa feuille. Elle était allée s'excuser auprès de l'institutrice en fin d'après-midi avant de sortir de classe. Elle lui avait aussi demandé combien de temps devait durer son exposé. Naina l'avait attendue à la porte de la classe et Lou lui avait souri, heureuse de la voir. Elles étaient sorties ensemble de l'école en riant, projetant un temps de travail ensemble. Naina avait été heureuse et Louisa aussi. Elles s'étaient mises d'accord. Lou avait sorti son téléphone pour prévenir Lionel qu'elle voulait aller travailler avec une amie. Ce dernier était de toute façon tellement débordé avec une fusillade dans le Bronx que ça l'arrangeait bien. Ariane trouvait l'idée excellente, Root avait, elle aussi, approuvé quand sa fille l'avait appelée.
Le père de Naina la reprenait chaque jour devant l'école en voiture, Naina avait assuré à Louisa qu'il pourrait les déposer à la bibliothèque et même les reprendre après. La présence de l'homme a dissuadé Alisson Doveney et ses deux copines de mettre son plan de casser la figure à Louisa Deffe à exécution. Alisson les regarde d'un œil méchant. Naina discute avec son père quelques secondes avant que ce dernier n'acquiesce en souriant. Les deux fillettes montent en voiture. Root a vérifié les antécédents de cet homme avant de bien vouloir lui confier sa fille. Ariane a cautionné et veille au grain. Louisa est en sécurité, et se socialiser est fondamental pour qu'elle progresse et avance suite au traumatisme qu'elle a subi.
Louisa ferme le livre, retire sa clé USB et éteint l'ordinateur. Elle relie la feuille de son exposé de demain, ça lui semble bien. Très bien même. Elle a prévu un beau diaporama avec des photos percutantes, des vidéos saisissantes. Son portable vibre. " Oreillette ", lit-elle. Elle sourit avant de la remettre. Elle n'arrive pas à la garder non-stop.
- C'est du bon boulot, Lou.
La gamine sourit. Elle ne peut pas lui répondre ici. Si elle parle toute seule, Naina va la prendre pour une dingue. Sans parler de toutes les autres personnes présentes dans la pièce silencieuse.
- Et j'aime bien aussi Naina, ajoute Ariane. Elle a l'air gentille.
Louisa se tourne vers Naina en se mordant la lèvre inférieure. L'IA voit tout de suite qu'elle est contrariée. Naina s'avance vers elle.
- J'ai réussi, lui chuchote-t-elle victorieusement en lui montrant les calculs.
Lou observe la feuille d'un air distrait avant de lui sourire.
- Moi aussi, j'ai fini, annonce-t-elle en rangeant ses affaires. On y va ?
Naina est rentrée en voiture avec son père. Ce dernier avait proposé de raccompagner Louisa chez elle, mais elle a eu peur de dévoiler son adresse. Alors elle a décliné, assurant que sa mère allait la récupérer dans quelques minutes. Elle a attendu de voir la voiture disparaitre avant de se diriger vers le métro.
- Tu aurais pu rentrer en voiture, lui fait remarquer Ariane.
- Hum, marmonne Lou. On ne sait jamais. Je vais attendre de voir si je peux avoir confiance.
- Je ne suis pas certaine que ce soit juste une question de confiance, Louisa. Tu t'inquiètes ?
La gamine entre dans la rame de métro et ne lui répond pas. Elle s'installe sur un siège au fond.
- Tu as pourtant l'air de l'apprécier. Et c'est bien que tu te fasses des amis.
- Si c'est pour mentir sur tout, je ne suis pas certaine de pouvoir avoir de vrais amis.
Elle se mord les lèvres suite à son aveu. Le métro s'arrête de nouveau sans qu'elle ne bouge. Elle soupire.
- C'est mal de mentir, martèle-t-elle. Vraiment mal.
L'IA reste quelques secondes sans lui répondre. Elle ne peut nier que l'éducation de la petite n'a en rien été bafouée ou négligée. Son interface avait fait les choses dans les règles pour que sa fille sache distinguer le bien du mal très nettement. Ou du moins était-ce net avant qu'elle se fasse attraper par Samaritain, avant qu'il ne l'oblige à grandir bien trop vite ! Le bien, le mal, leurs définitions exactes … L'IA a remarqué que ça semblait bien plus simple chez les enfants que chez les adultes. Et ça l'était aussi pour Lou avant. Et maintenant ? Ariane sait que Louisa a été traumatisée, mentalement torturée, écartelée entre ses convictions et la dure réalité de la vie d'adulte. Ou plutôt de la vie de sa mère. Louisa le nie, mais ce que Lambert lui a dit, continue de trotter dans sa tête. Le bien, le mal, leurs limites exactes… Un dilemme si complexe. Louisa avait mis les deux pieds dedans. Un sacré problème pour une enfant. Malgré tout, Ariane est fière de constater que Louisa discerne l'honnêteté de la félonie. Elle est bien d'accord avec la petite sur le mensonge, le poison dont il regorge telle une fontaine, mais…
- C'est pire de mourir, non ?
Louisa ouvre grand les yeux. C'est hyper morbide cette conversation !
- Mourir, c'est nul, déclare Louisa tout en descendant du métro pour rejoindre son nouveau chez elle
Mentir, c'est mal et mourir, c'est nul ! Ariane aurait bien envie de rire.
- Le mensonge est nécessaire pour votre survie. Ça ne durera pas, Louisa. Un jour, Samaritain disparaitra et vous serez libres.
- C'est quand, un jour ?
Ariane ne répond pas. Elle ne sait pas. Elle se concentre plutôt sur ses données.
- Je sais au moins une chose, Lou : un jour, ce mensonge, que tu aimes tant et qui te fait si peur à la fois parce que tu as peur de le perdre, sera vrai.
Louisa ouvre la porte de l'appartement qu'elle referme immédiatement à clé derrière elle. Un sourire s'épanouit sur son visage.
- C'est vrai ?
Elle jette ses sacs dans l'entrée, son manteau sur le fauteuil, et elle s'y effondre. Si fatiguée.
- Oui, lui chuchote Ariane avec douceur alors que les yeux de la petite papillonnent. En attendant, dors bien, Loulou.
Elle entend ce petit surnom au moment où elle sombre dans les rêves. C'est mignon, un peu candide, presque niais. Ariane ne sait pas trop ce qui lui a pris. Elle sait qu'elle s'attache à la petite, mais ça va même au-delà. Ariane sait qu'elle noue avec Louisa plus qu'une simple relation de confiance et de confidence. Elle a noué avec elle une amitié, un amour sincère distinct de tous liens avec Root. Si pour tous, elle est Louisa ou même Lou. Pour elle, elle ne sera que Loulou.
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Victor respire mal. Seul dans le noir. Dans un espace si étroit. Il appuie à nouveau plusieurs fois sur le bouton. En vain, l'ascenseur est bloqué. Ce sont eux, ce sont forcément eux. Il respire encore plus mal et n'arrive pas à se rassurer. Ils vont le tuer. Les bruits autour de lui, les coups de feu, les paroles étouffées qu'il n'entend pas bien. Tout ça le terrifie. Il a reconnu Rebecca avant que les portes de l'ascenseur ne se referment. Rebecca était vivante. Et elle est avec les colombiens. Il ne comprend rien. Il entend quelqu'un sauter sur le toit de l'ascenseur et il panique une ultime fois avant de faire feu au hasard dans le plafond. Quand il arrête, un calme de mort règne puis soudain une fumée envahit la cage d'ascenseur. Victor étouffe, tousse violement avant de s'effondrer au sol.
La fumée se dissipe et John ouvre la grille du toit de la cabine et saute dans cette dernière aux côtés de l'homme inconscient. Il lève les yeux six étages au-dessus vers Root et Sameen qui l'observent par les portes ouvertes du 17ème étage. Il fronce les sourcils alors qu'il ne voit que Shaw. Elle aurait aimé descendre à sa place mais Reese a eu trop peur d'un nouveau massacre, alors c'est elle qui lui jette la corde pour hisser l'homme jusqu'à elle, puis pour faire remonter John. Elle commence par jeter sa corde dans la cage d'ascenseur au-dessus d'une poutre épaisse qu'elle compte utiliser comme une sorte de poulie. Une fois la poutre franchie, la corde dégringole jusqu'à Reese qui est remonté sur le toit de la cabine, Victor Wood sur ses épaules. Shaw passe la corde dans son dos en travers de ses épaules, la main gauche prête à hisser, la main droite prête à retenir la corde. Pendant que John attache la corde autour du buste de Victor, Shaw s'assoit au sol et prend appui, les deux pieds posés de chaque côté des portes ouvertes du 17ème étage.
- C'est bon, allez-y, l'informe Reese.
Et elle tire.
- Root, ça va ? S'enquit-elle tout en effectuant sa tâche.
Des coups de feu lui répondent.
- J'adore quand tu t'inquiètes pour moi, mon cœur, sourit l'interface.
Elle est aux prises avec les colombiens au 21ème étage. Le plan a évolué mais il est toujours aussi simple. Elle retient les cartels pendant que Shaw et John exfiltrent Wood.
Au départ, ils étaient montés tous les trois via les escaliers jusqu'à l'étage où Victor se planquait. Mais en cours de route, ils avaient entendu une fusillade faisant rage entre les cartels colombiens. Root avait ouvert son ordinateur, Ariane lui passant les images du carnage au 21ème étage. La fumée, le plâtre qui vole, les cris des habitants réveillés… Victor avait profité de la confusion pour s'enfuir par l'ascenseur. Root avait alors tapé sur le clavier à une vitesse folle et elle avait coupé l'électricité, condamnant ainsi l'ascenseur. John avait ouvert les portes de la cage d'ascenseur à leur étage. Il ne restait plus qu'à récupérer le numéro. Le temps que Sam trouve une corde et qu'elle revienne, John était déjà descendu via les câbles de l'ascenseur. Elle lui avait pourtant dit qu'elle allait descendre chercher ce sale type ! Il n'écoutait rien, elle aurait bien envie de lui foutre une deuxième châtaigne ! Elle avait croisé Root quelques secondes plus tôt montant via les escaliers jusqu'au lieu du carnage. Les balles volaient à travers les murs et les portes des appartements. Si elle n'intervenait pas, il y aurait des morts parmi les civils. La police serait bientôt là. De plus, plusieurs colombiens avaient vu Wood s'enfuir par l'ascenseur. Le temps était donc compté. Root, Sameen et John devaient se séparer. Shaw n'avait pas été d'accord pour que Root reste seule face à vingt-six individus armés. Elle n'avait pas poussé plus loin car Root l'avait coupée.
- Il faut parfois se quitter pour mieux se retrouver, l'avait taquinée la grande brune en continuant à faire feu.
La vérité c'est qu'elle voulait que John et Shaw se retrouvent seuls pour que John se rende compte qu'il avait besoin de Sameen et qu'elle pouvait atteindre l'objectif de leur mission. De plus, Root était la plus à même de retenir les colombiens en tirant à deux mains, et elle n'aurait pas la force de hisser Wood, Shaw lui avait interdit de forcer sur son épaule. Alors Sam avait céder face à Root et à ses arguments. L'interface n'avait rien dit à Reese, elle sait qu'il n'aurait pas été d'accord.
Shaw lève les yeux au moment où le corps inerte de leur numéro arrive enfin devant les portes ouvertes du 17ème étage. Elle se remet debout tout en le retenant à la force d'un bras, puis à l'aide de son bras libre, elle le tire vers elle et le détache. John commence déjà son ascension sur les câbles de la cabine.
La fusillade se finit au moment où les sirènes de police s'approchent. Shaw attend en s'agaçant de ne rien faire d'autre.
- Root ? Tu as fini ? S'enquit-elle.
L'absence de réponse l'angoisse à la seconde mais elle n'a pas l'occasion de foncer la rejoindre qu'un bruit inquiétant retentit. Un câble d'ascenseur a été sectionné et tombe. Puis deux autres. Reese baisse un instant les yeux sur la cabine d'ascenseur en dessous de lui qui grince maintenant qu'elle n'est plus correctement retenu. Il monte encore plus vite, mais l'un des câbles dont il se servait est coupé alors qu'il est encore à trois étages de sa destination. Il lève la tête pour voir au loin, au 21ème étage, un individu couper à la hache un autre câble. John glisse sur sa position de plusieurs mètres avant de se retenir alors que la cabine grince encore plus fort et commence à tomber avant d'être retenue par un dernier câble. Celui-là même sur lequel est Reese.
- Passe-moi la corde, appelle-t-il.
Il entraperçoit Shaw qui lui sourit victorieusement, presque moqueuse en tenant la corde dans une main. Il a besoin d'elle et c'est jouissif. Lui qui n'a pas confiance en elle, est obligé de lui demander son aide. Il fronce les sourcils. Où donc est Root ?
- Mais non, pas toi, enrage-t-il.
Son sourire ne lui dit rien qui vaille. Mais il s'agrandit alors qu'elle balance moqueusement la corde de droite à gauche au niveau de son propre visage.
- Root est occupée pour le moment, se moque-t-elle.
John lève la tête alors que le câble commence à être coupé. Puis il reporte son regard vers Shaw. Il soupire avant de céder d'un geste de la main.
- Hum, marmonne Shaw en lui envoyant la corde.
Son sourire a glissé. Victorieuse mais pas heureuse. Elle l'observe attraper la corde alors que le dernier câble est coupé. L'ascenseur dégringole dans un boucan de ferraille et s'écrase 17 étages plus bas. Sam a attaché l'extrémité de la corde à une poignée de porte et l'observe se hisser à la force des bras sans se rendre compte que le frottement de la corde sur le bord de la porte de l'ascenseur l'use et commence à la couper. Reese arrive pratiquement jusqu'à elle alors que Shaw observe d'un œil son ascension et de l'autre la porte de la cage d'escalier derrière son dos d'où elle est persuadée de voir déboucher les colombiens ou Root. Root qui ne lui répond pas. Elle se tourne à nouveau vers John qui n'est plus qu'à deux mètres d'elle, pestant intérieurement pour qu'il se dépêche et qu'elle puisse voler au secours de l'interface. Soudain, la corde lâche à son tour et John tombe dans le vide. Il lâche un petit bruit entre la surprise et le gémissement de frayeur. Shaw a tendu sa main à la dernière milliseconde pour saisir la sienne. Et elle le retient dans le vide une petite seconde durant laquelle John l'observe d'un regard empli de gratitude. Elle le hisse jusqu'à elle. Ils restent face à face, John dos au vide et Shaw dos à la porte d'escalier qui s'ouvre brutalement. Reese dégaine et tire sur les cinq colombiens si vite que Shaw n'a eu le temps que d'agripper son arme. Le temps qu'elle se retourne, ils sont déjà à terre. John vient de lui sauver la vie à son tour. Pendant une seconde, tout lui semble être redevenu normal, il est son partenaire et ils se soutiennent l'un et l'autre sans compter les points. Comme avant. Mais elle n'a pas le temps de s'en réjouir que d'autres colombiens débarquent. Ils tirent et John recule d'instinct alors que deux balles le frôlent, l'une lui blessant le cou alors que le sang coule abondamment. Mais il recule dans le vide et Sameen le retient à la dernière seconde d'une main. Elle le balance vivement au sol dans un coin et lui gueule de faire pression sur la plaie tout en se tournant vers les colombiens, folle de rage. Ils ont surement tué Root et maintenant, ils veulent la peau de son coéquipier. Elle voit rouge et elle tire. Mais pas dans les genoux ! Elle s'est trouvée un nouveau défi, elle vise les yeux et ne loupe jamais sa cible. Elle tire et certains hurlent de douleur en se tordant au sol, aveugles. Elle tire et ils tombent comme des mouches. Elle tire jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus un debout.
- SHAW, STOP, hurle Reese plusieurs fois. ARRÊTE !
Mais elle n'entend plus rien. Un air de haine, une lueur froide et inhumaine au fond des yeux, elle tire encore. Même quand il n'y a plus personne debout. Sauf une personne…
- SAMEEN, ÇA SUFFIT ! hurle Root en se plantant devant elle au bout du couloir devant l'océan de corps, certains encore vivants et gémissant.
Shaw se tourne soudain vers elle en la braquant, toujours animée de cette colère froide qui balaye tout sur son passage pour ne plus laisser qu'un désert vide. Elle a certes arrêté de tirer mais elle ne baisse pas son arme. Root hausse les sourcils à cette constatation et lève les mains en l'air avant de s'avancer lentement dans le couloir, enjambant les corps. Elle venait de franchir le seuil de la porte des escaliers du 17ème étage. Ou plutôt elle venait d'avoir un très mauvais réveil, et un beau mal de tête.
La fusillade finissait de faire rage quand elle avait délaissé Shaw et Reese pour se mêler aux festivités du 21ème étage. Le cartel Del Valle était finalement venu à bout de l'autre cartel et il leur restait onze hommes debout. Elle s'était mise en embuscade dans un coin du couloir, proche de la cage d'ascenseur auquel ils voulaient accéder. Et elle avait tiré. Trois hommes étaient immédiatement tombés en se tordant de douleur. Les autres s'étaient mis à couvert en répliquant. Ariane n'avait pas de visuel, il n'y a pas de caméras dans les immeubles résidentiels aussi vétustes que celui-ci, Root y va à l'instinct. Et s'il est bon, il n'est pas infaillible comme Ariane l'est. Un colombien s'est glissé sans qu'elle puisse le savoir dans un appartement, menaçant au passage ses occupants terrifiés, avant de sortir par la fenêtre pour accéder à l'escalier de secours qu'il a longé jusqu'au bout du couloir. Il est de nouveau rentré par une fenêtre, juste derrière l'interface. Elle était en pleine conversation musclée avec ses deux armes à la main qui crachaient le feu dans un boucan tel qu'elle n'aurait jamais pu entendre l'homme se glissant derrière elle-même avec ses deux oreilles. Il ne l'avait pas loupée. Elle avait pris un mauvais coup à la tête et avait été inconsciente quelques instants. Quand elle s'était réveillée, le couloir était vide, une hache trainait au sol devant les portes de l'ascenseur ouvertes, et elle avait entendu une fusillade, Ariane lui indiquant qu'elle avait lieu au 17ème étage. L'interface avait foncé mais trop tard, il n'y avait plus que des corps et elle n'avait rien pu faire pour eux. Maintenant il fallait calmer Shaw, la ramener.
L'interface s'avance calmement vers elle sans la lâcher des yeux, plongeant son regard dans le sien. Elle n'y perçoit rien d'autre que le vide sidéral, la froideur de la mort, et la colère comme un trou noir qui va tout engloutir. Tel un chasseur, Shaw observe sa cible et le regard de cette dernière la trouble. C'est un regard calme, tendre, gentil, doux. Sameen ne comprend pas pourquoi sa dernière cible agit ainsi, c'est une cible et elle doit l'abattre elle-aussi. Pourtant elle ne tire pas. Un truc l'en empêche alors qu'elle émerge peu à peu. Un truc l'empêche de tirer. Elle ne veut pas tirer sur elle, elle ne doit pas tirer sur cette femme, pas parce que c'est une femme mais parce que c'est quelqu'un de plus important. Elle ne peut pas tirer. Pas sur Root, jamais sur Root. Mais la scène lui en rappelle une autre, une où elle met en joue l'interface dans un immeuble aussi sinistre que celui-là. Ne pas tirer ! C'est Root ! Et elle ne doit pas tirer sur Root. Cette dernière est heureuse au fur et à mesure qu'elle s'approche d'elle, de la voir revenir parmi eux. Pourtant elle ne baisse pas son arme, elle est figée sur place, sa lèvre inférieure tremblante alors qu'elle se rend compte du massacre qu'elle a créé, et du meurtre qu'elle a manqué de commettre contre l'interface. Ses yeux virevoltent d'un endroit à l'autre du couloir, tout ce sang, tous ces morts. Si c'est le soulagement d'avoir reconnu Root qui l'a sortie de son état de folle furieuse il y a quelques secondes, c'est désormais la terreur de voir ce qu'elle a fait qui envahit ses yeux alors que Root arrive finalement face à elle. Elle avance doucement une main vers son arme tendue.
- Ça va, lui assure-t-elle en la désarmant. Ça va.
Shaw sait pourtant que ça ne va pas. Ça ne va d'ailleurs tellement pas qu'elle se penche sur le côté pour vomir tout le contenu de son estomac. Root range l'arme dans son dos avant de poser une main qu'elle veut réconfortante sur son épaule. Alors que l'ancien agent de l'ISA continue de vomir avec violence, l'interface se tourne vers Reese. Il est couvert de sang et continue de comprimer la plaie. Son regard se pose vaguement sur Wood toujours inconscient au sol, avant de revenir sur John.
- Ariane ? Appelle-t-elle.
- La police sera à votre étage dans cinq minutes. L'appartement 807 au 8ème étage est actuellement inoccupé, mais il vous faut faire vite.
- Shaw, je vais avoir besoin de toi.
Elle se redresse encore secouée de hauts le cœur tout en acquiesçant. Elle se tourne et installe Wood sur ses épaules tandis que Root maintient John debout. Ils atteignent le 8ème étage au moment où la police atteint le 7ème. Une fois dans l'appartement, Shaw balance sans ménagement Victor dans un coin avant de foncer dans la salle de bain pour recommencer à vomir avant de se rincer la bouche et le visage. Ses mains serrent le bord du lavabo à lui en faire mal alors qu'elle respire avec ampleur. Elle s'observe un vague instant dans le miroir de l'armoire à pharmacie au-dessus du lavabo avant de cesser très vite. Son propre reflet l'écœure et elle préfère s'occuper du plus pressant des problèmes. Elle prend tout ce qu'il lui faut pour soigner John.
Elle finit de le recoudre au moment où Fusco entre, arme au poing dans l'appartement. Il souffle d'exaspération avant de la baisser. Il referme la porte derrière lui alors que ses collèges continuent d'investir l'immeuble.
- Vous avez foutu un beau bordel, s'énerve-t-il. Et c'est quoi cette boucherie au 17ème étage ! Quatre mecs de la crim ont dégueulé en voyant ça. C'est horrible.
Personne ne lui répond et surtout pas Sameen qui a semblé en grande contemplation du pansement qu'elle pose sur le cou de Reese. Ce dernier la regarde sans aucune expression. Il ne sait plus très bien quoi penser d'elle. Elle pouvait être si délicate et attentionnée, et si pleine de folie et de douleur à donner. Root n'a même pas réussi à sortir une phrase taquine à Lionel. Il avait trouvé le mot exact. Le 17ème étage était une boucherie.
- Il y a eu des complications, choisit-elle de répondre vaguement sans l'ombre d'un sourire. Tu peux nous faire sortir d'ici ?
Fusco la regarde, ébahi, avant de tourner son regard sur Wood, sur John et sur Sameen. Il y a des dizaines de flics par étage et sans ascenseur, il allait falloir emprunter la cage d'escalier alors que ça lui semble mission impossible de sortir d'ici sans encombre.
- Euh…
- C'est pas à toi qu'elle parlait, Lionel, le coupe Sameen.
En effet, elle a reconnu le regard de l'interface quand Ariane lui parle.
- Compris, assure-t-elle.
Tous attendent ses directives.
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Lou s'était réveillée en proie à la panique. Mais Ariane avait immédiatement allumé la lumière pour la rassurer. Lou se frotte les yeux en baillant.
- Maman et Shaw n'ont pas encore fini ?
- Non.
- Il est quelle heure ?
- 20h37.
- J'ai faim, baille Lou avant de se lever.
Elle se réchauffe un morceau de gigot au micro-onde et le met ensuite dans une tranche de pain, avant de se servir un verre de lait. Ariane allume la télévision sur un épisode des Simpson. Et Lou commence à manger en écoutant distraitement.
- Lionel ne devait pas passer ? Se souvient-elle.
- Il a eu un empêchement. La soirée s'est avérée plus chargée que prévu.
Elle avale la dernière bouchée puis baille largement. Sa journée l'a épuisée.
- Je vais me coucher. Je peux appeler maman ?
Root est en planque au bas de l'immeuble où Wood s'est réfugié depuis des heures et c'est assez calme pour le moment.
- Bien sûr, Loulou.
Un sourire s'étale sur son visage.
- Tu n'aimes pas ?
- Ça fait bizarre. Mais je pense que je pourrais m'y faire.
Elle appelle sa mère et cette dernière lui promet de revenir avant demain matin.
- Viens me faire un câlin quand tu rentres, s'il te plait.
Root sourit au bout du fil et lui assure que oui, avant de raccrocher en lui souhaitant bonne nuit.
- Ariane, s'il y a un problème…
- Ça ne sera pas le cas, lui assure l'IA.
Et ça n'avait pas été le cas pour Louisa. Elle a dormi profondément et sereinement.
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Le plan de Root n'avait rien de très élaboré. Ils sont sortis en même temps que les locataires traumatisés de l'immeuble. Les flics aidaient les personnes blessées à sortir en priorité. Fusco s'est assigné à cette tâche pour sortir deux " couples " très amochés en toute sécurité jusqu'à la rue. Root prend le volant pendant que Shaw installe Reese et le numéro à l'arrière. Elle vient s'asseoir devant.
- Root ? Appelle Fusco alors qu'elle démarre.
Elle tourne la tête vers lui, un air interrogatif sur le visage.
- Je n'ai pas pu passer voir la mini toi.
- La mini moi ? ne comprend pas Root.
- Ta fille, l'éclaire Fusco.
Elle éclate de rire devant cette réflexion de l'inspecteur new-yorkais avant de démarrer. Ils se sont débarrassés de Wood sur le parvis d'un commissariat, les poches pleines de cannabis et l'arme de la tuerie de ce soir glissée dans sa ceinture. Avec ses empruntes dessus et plus celles de Shaw. Il allait prendre un paquet d'années à Rikers.
Root reprend la route et Shaw se tourne vers John. Il est encore pâle mais il a l'air d'aller à peu près bien. En fait, il ne la regarde pas, son visage est fermé et Shaw décide de le laisser dans ses pensées. Elle se prend la tête dans les mains un instant, consciente que rien ne va. Elle a à nouveau envie de vomir en repensant au 17ème étage de cet immeuble. Le sang, le bruit, l'excitation malsaine qui l'a habitée pendant qu'elle tirait à tout va telle une folle furieuse. Elle se redresse quand l'interface pose une main sur son genou. Et ça l'apaise un peu. Root conduit en silence jusqu'à l'immeuble de la nouvelle base.
- Monsieur Reese, s'inquiète immédiatement Harold en les voyant entrer.
- Je vais bien, Harold.
Shaw passe devant le milliardaire comme s'il n'était pas là et se rend dans l'armurerie pour se ravitailler et recharger ses chargeurs avant de repartir.
Root soupire avant de s'asseoir devant les ordinateurs de Finch. Un nouveau numéro est tombé, il y a quelques minutes. Elle se renseigne déjà sur leur nouveau client. Il est une heure du matin mais le cas a l'air assez simple à régler. Elle va pouvoir laisser quelqu'un sans occuper sans elle, et pouvoir rentrer voir Louisa et dormir un peu.
- Un nouveau numéro est tombé il y a dix minutes, explique Harold à John. Emily Baxing. Il n'est pas… si nouveau que cela. Son mari est réputé assez violent par les services de police.
Reese acquiesce en serrant les dents. Décidément, la soirée n'allait pas en s'améliorant. Harold déglutit en regardant son état. Il se demande si c'est Shaw qui lui a tiré dessus. Mais il n'ose rien dire du tout alors qu'elle revient. Il n'en a pas besoin, c'est John qui parle à Shaw alors que cette dernière lui précise qu'il n'y en aura pas pour longtemps.
- Tu ne viens pas, claque-t-il d'un ton sans réplique.
Elle s'arrête nette dans son élan alors qu'elle lui tourne le dos. Root se fige également sur la chaise d'ordinateur en fermant les yeux. Ça va tourner au vinaigre.
Sameen se retourne lentement, un air franchement hostile sur le visage. Finch décide de s'éclipser, prétextant en bafouillant un générateur à bricoler. Sameen ne quitte pas Reese des yeux et ce dernier ne la quitte pas non plus du regard. Elle arme son Smith et Wesson dans un geste sec tout en le tenant à la main.
- J'aimerais bien voir ça, lui crache-t-elle.
Il ne bronche pas.
- Pour qui tu te prends ?! Enrage-t-elle.
- Pour ton partenaire. Tout ce que je veux, c'est te protéger.
- Bonne nouvelle alors, sache que je n'ai pas besoin qu'on me protège.
- Eh bien dans ce cas, ce sont les numéros que je tiens à protéger de toi.
Elle serre tant le poing que son arme tremble dans sa main.
- Tu as failli tous nous tuer. Sans compter tous les dommages collatéraux qui sont ce soir au cimetière.
- Fais gaffe, menace-t-elle d'une voix sourde. Tu pourrais très vite les rejoindre.
Il lâche un rire.
- Je ne crois pas que tu me tireras dessus, Shaw. Pas après ce que tu m'as raconté dans le Wisconsin.
Elle pâlit brusquement sans toutefois que la colère la quitte. Cette dernière la fait même trembler encore plus violemment.
- T'es qu'un connard, John, crache-t-elle.
- Va dormir un peu !
- J'ai l'air fatiguée peut-être ! J'ai rien foutu pendant sept mois et toi tu m'évinces ? Tu as un grain !
- Je me débrouillerai tout seul. Tu as besoin d'aide, Shaw. Et ça, c'est au moins celle que je peux t'apporter.
Et il tourne les talons. Elle est tellement furieuse qu'elle jette son arme contre le mur en l'insultant dans un cri. Elle commence à arpenter la longue pièce en faisant les cent pas. Mais ça ne la calme définitivement pas.
- C'est pas vrai, crie-t-elle en donnant un coup de pied monstrueux dans une chaise qui vole à travers la pièce pour rebondir sur le mur et tomber inerte au sol.
Elle ferme les yeux et souffle un bon coup. Elle se tourne soudain quand elle entend quelqu'un s'étirer en baillant. Root continue ensuite de taper sur le clavier. Sam se calme un peu et revient vers elle. L'interface interrompt son mouvement à son approche et fait pivoter sa chaise pour lui faire face. Elle a un air calme et neutre, pas taquin.
- Je suis interdite de terrain par papa ours, se moque-t-elle sans parvenir à être convaincante.
Root hausse les sourcils, esquivant un petit sourire. Elle ne contredira pas John. En fait, lâchement et égoïstement, elle est soulagée que ce soit lui qui ait dit tout ça à Sameen.
- Toi aussi, tu veux que je me tire, continue Shaw en s'agaçant.
L'interface penche la tête sur le côté et lui sourit désormais plus largement.
- Regarde autour de toi, ma belle, lui répond-t-elle. Ça ressemble au terrain ici ?
Sam soupire de soulagement.
- Allez, viens là, l'invite Root.
Shaw s'assoit confortablement sur le bord du bureau tout en commençant à grignoter un paquet de gâteau à Finch. Root lui présente le cas d'Emily Baxing pendant que Sam se goinfre de la fin d'un sandwich qui trainait sur le bureau après avoir fini les gâteaux.
- Finch, Emily Baxing est à l'hôpital dans un état critique. Son mari s'est enfui, vous savez où il est ?
- Tiens, tiens, chantonne Root à Sameen qui a la bouche pleine. On dirait que monsieur rabat-joie a besoin de notre aide finalement.
Shaw lève les yeux au ciel en signe à la fois d'exaspération et de mépris pendant que Root active la communication.
- Désolé, sourit-elle. Mais il n'y a que tes deux jolies brunes préférées au bout du fil.
Elle joue un instant avec un crayon entre ses doigts avant de reprendre.
- Tu ne veux vraiment pas de notre aide, monsieur " je me débrouille tout seul ".
- Root, soupire-t-il. Tu n'as quand même pas dit à Shaw où… ?
- Quoi ?! Elle n'est pas sur le terrain, elle est avec moi. Fiche lui fiche un peu la paix.
- Root, s'agace Sameen fatiguée, quand tu auras fini de prendre ma défense dans la cour de récréation, tu seras ravie d'informer "l'autre" que le mari d'Emily Baxing est dans une rame de la ligne 2 du métro direction Brooklyn.
Root redevient sérieuse et observe les écrans qu'elle avait confiés à Sam quelques minutes auparavant.
- Il est monté à Junius Street.
Elle pianote encore quelques secondes avant d'arrêter le train en plein voie aérienne.
- T'as plus qu'à le cueillir entre Pennsylvania avenue et Van Siclen Avenue. Bonne nuit Reese.
Et elle raccroche.
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Louisa gémit dans son sommeil et se retourne en enroulant ses bras autour de son lapin. Root sourit devant la scène alors que sa fille n'a plus aucun drap sur elle et qu'elle s'apprête à glisser du matelas pour finir par terre. Sa tête et la moitié de son dos ballent déjà dans le vide. Sa mère l'a attrapée avec douceur au moment où sa fille fait ce geste si mignon de resserrer son emprise autour de quelque chose qui lui semble à ce point rassurant et salutaire… Une peluche ! L'interface la rallonge correctement et remet les couvertures bien en place avant de l'embrasser tendrement et de sortir.
Elle baille largement en se dirigeant vers sa chambre. Shaw est déjà dans le lit mais elle ne dort pas. Elle a les yeux grands ouverts et elle semble perdue dans ses pensées. Root se glisse dans les draps et se tourne vers elle.
- Sam, appelle-t-elle doucement.
- Hum.
- Tu ne veux vraiment pas aller voir un médecin ?
Un soupir profond d'exaspération lui répond.
- Pas un psychologue, ajoute Root, juste un médecin pour savoir…
- Pour savoir quoi ? Soupire Shaw.
Elle ne s'énerve pas et l'interface le prend comme un encouragement.
- Ce qui ne va pas.
- Je suis devenue complétement ingérable et carrément flippante. Un vrai monstre. Voilà ce qui ne va pas. J'ai pas besoin qu'un autre me le dise.
- Non, tente de la rassurer Root.
- Si, la coupe Shaw durement. Et Reese a raison, ne lui répète pas par contre.
- Moi je crois que tout vient de ta colère, celle que tu as refoulée. Elle explose à chaque fois que les choses échappent à ton contrôle.
Sameen observe toujours le plafond. Elle attend un moment avant de lui répondre.
- Je suis lâche, c'est ça ? De ne pas vouloir affronter la vérité… la réalité, achève-t-elle difficilement.
Root déteste la voir ainsi, si vulnérable. L'interface s'approche d'elle et la prend dans ses bras pour l'enlacer. Shaw réagit favorablement à son étreinte en enroulant tendrement ses bras autour de son buste tout en plongeant son visage dans son cou.
- Je déteste, murmure-t-elle en déglutissant, quand les choses m'échappent et que tout peut rebasculer à nouveau dans… Je ne veux plus jamais que ni moi ni personne ne tombe. Et quand Reese a reçu la balle je… Je ne peux juste pas accepter que ça recommence.
- Tu ne peux pas tout contrôler, mon cœur. Surtout avec la vie qu'on mène, il y a des risques.
- Tu m'apprends rien, soupire Shaw.
- Et alors quoi ? Tu voudrais qu'on arrête et qu'on devienne femmes au foyer.
- Le seul truc qui m'irait encore moins bien que vendeuse en cosmétique, c'est femme au foyer.
Root est secouée d'un fou rire silencieux.
- Je sais que notre boulot est risqué, mas je ne veux plus perdre personne, je ne veux plus que ça arrive. Ni à moi ni à quelqu'un.
- En somme, tu veux tout contrôler, soupire Root.
Elle soupire.
- C'est pas possible ça, Sameen. Tu le sais très bien.
- Hum.
- Tu ne peux pas rester dans le noir, Sameen. Tu ne peux pas tout contrôler mais ça, tu peux. Va voir un médecin, il te dira ce que tu as et tu pourras gérer. Tu auras au moins le contrôle sur ça.
Shaw lève enfin la tête vers elle. Elle la regarde longuement. Mais Root a raison et elle le sait.
- Ariane ? Appelle-t-elle soudain.
- Oui, Sameen ?
- Tu pourrais m'avoir un rendez-vous avec un bon médecin, et pas trop con surtout.
- Ça va de soi, s'amuse l'IA. Pour quand ?
- Demain matin. Tu peux ?
- Femme de peu de foi, continue de se moquer Ariane. Demain matin 15 sur le planning du docteur Ward à l'hôpital Calvary.
- Demain matin ? relève Root envers Sam, surprise de sa rapide décision.
- Je bosse pas demain, explique platement Shaw.
Root sait qu'elle ne parle pas que de son job à l'hôpital, mais aussi de l'interdiction de terrain décrétée par John. L'interface n'en revient pas qu'elle accepte de s'y soumettre si sagement. Shaw est certes en colère contre Reese, mais elle lui donne raison. Elle se refuse elle-même le terrain ce qui est sage. Mais tout de même surprenant de la part d'une telle tête de mule.
- Root, murmure-t-elle, euh, je peux ?
L'interface est encore plus sur les fesses et un sourire heureux fleurit sur ses lèvres tant la demande de Sameen est mignonne. Pour toute réponse, Root s'installe plus confortablement sur le côté et lui ouvre ses bras. Sam s'y installe et l'enlace, refermant une main sur l'avant de son tee-shirt et l'autre main dans le dos de l'interface, elle aussi fermement agrippée au tissu. Root referme ses bras autour d'elle et dépose un baiser sur le haut de son crâne. Elle ferme les yeux et respire à fond son odeur. Une odeur de savon noir mêlée à une légère teinte de transpiration sucrée. Elle a l'odeur du soleil, du vent, de la violence, de la peur, de la liberté comme un beau matin d'été. Root sourit à cette constatation bucolique, certes un peu niaise, mais tellement appropriée à Sameen. Sa peau est douce mais humide, remarque-t-elle alors que sa main caresse sa joue après avoir délaissé ses cheveux. Shaw s'est déjà endormie dans ses bras, mais elle pleure dans son sommeil.
- Je suis là, chuchote l'interface. Je suis avec toi.
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Reese soupire. Il est crevé. Trouver Richard Baxing a été simple, l'arrêter aussi. Mais le faire avouer… Après une telle nuit, il avait bien failli lui taper dessus. Iris dort à poings fermés, elle a dû l'attendre puis abandonner. Il tombe épuisé sur le matelas à côté d'elle. Quelle sale nuit. Il est 5h du matin et il est temps qu'il dorme un peu. Il ferme les yeux et fait aussitôt un drôle de rêve. Louisa fait des sauts périlleux sur un immense trampoline à côté de l'empire state Building et saute de plus en haut, au point d'atteindre le sommet de l'immeuble et il essaie tant bien que mal de la faire descendre avant qu'elle ne se tue. Il finit par grimper sur le trampoline pour l'attraper au vol. La gamine a fini par saisir l'antenne de l'immeuble et se retrouve suspendue dans le vide. John se met à sauter pour l'attraper et la faire descendre. Mais une fois lancée dans les airs, ça n'est plus Louisa qu'il voit suspendue dans le vide mais Shaw. Il saute sur la balustrade au bord du vide et marche doucement vers elle.
- Shaw, attrape ma main.
Il se penche vers elle en la lui tendant. Elle tourne un regard furieux vers lui mais accepte sa main sans pourtant lâcher prise sur l'antenne.
- Je te l'ai dit, murmure-t-elle doucement en le tirant brusquement vers elle.
- Shaw, murmure-t-il alors qu'il se retrouve dans le vide uniquement retenu par la main de sa coéquipière.
- J'ai pas besoin de ton aide, lui sourit-elle méchamment avant de le lâcher.
Il hurle en tombant dans le vide.
Le réveil est brutal alors qu'il se redresse dans le lit. Iris, elle, ne se réveille pas. Il sent un liquide couler sur son visage. Il palpe son cou, inquiet d'avoir réouvert sa plaie. Il se lève pour s'observer dans le miroir de sa salle de bain mais ça n'est pas le sang qui dégouline sur son cou, c'est sa sueur. Il s'observe un instant avant de se passer de l'eau fraiche sur sa figure. Il souffle un bon coup puis son téléphone sonne.
- Monsieur Reese, nous avons un nouveau numéro.
John regarde sa montre. 6h57. Une mauvaise nuit !
- J'arrive, répond-t-il d'une voix cassée.
Il raccroche et soupire. Quand il ressort de la salle de bain, Iris le regarde, pas bien réveillée.
- Je dois y aller, soupire John en l'embrassant.
- Déjà, râle-t-elle. Tu es rentré quand ?
- Tard, soupire-t-il. J'ai eu du boulot.
- Et tu repars déjà ?
- On se voit ce soir.
- Ça fait des jours que tu me dis ça, s'agace-t-elle. Qu'est-ce qui ne va pas, John ? Tu sembles contrarié. Pressé.
Il lui sourit.
- Rappelle-moi de ne plus sortir avec une psy.
Elle lui jette un regard sérieux.
- Une amie à moi a des ennuis, avoue-t-il.
- En attendant, tu n'es pas là pour moi, lui reproche-t-elle.
Il sent l'agacement pointer. Les problèmes d'Iris sont bien dérisoires face à ceux de Shaw.
- Je dois y aller, c'est tout.
Il charge son arme et la glisse dans sa veste.
- John, j'ai besoin de toi, réclame-t-elle sèchement.
- Et je te promets que je serai là.
- Si tu en as marre, dis-le-moi.
- Ça n'est pas le cas, lui assure-t-il en enfilant ses chaussures. Mais on a besoin de moi ailleurs et c'est important.
- Plus important que moi !
Il la regarde et soupire. Il est fatigué, il a mal à la tête et au cou qu'il ne peut pas bouger assez vite et qu'il a camouflé avec un collier cervical, il est aussi inquiet et son attitude jalouse l'agace prodigieusement.
- Je fais ce que je peux pour faire ce qui me semble bien au travail et à côté avec toi. Et franchement, j'apprécierais un peu de soutien et de compréhension de ta part.
Elle perd son regard dans le vide et secoue la tête en serrant les dents. Furieuse.
- Tu pourrais me faire confiance et me dire ce qui se passe. Parle-moi.
Mais il ne peut pas. Il ne peut rien lui dire, pour sa propre sécurité.
- Je t'aime, lui réplique-t-il. À plus tard.
Et il sort. Oui, vraiment une sale nuit !
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Root reste endormie comme ça jusqu'au matin quand Sameen se dégage de ses bras pour se lever. Le téléphone a sonné et les a toutes les deux réveillées. Mais Root a juste bougonné en râlant sans ouvrir les yeux. Shaw cherche son téléphone mais ça n'est pas le sien qui sonne. C'est celui de Root. Un appel manqué de John. Elle grogne en retournant se coucher.
- C'est pour toi, râle-t-elle en la poussant rudement.
L'interface atterrit face sur le plancher en ouvrant grand les yeux. Les réveils avec Shaw sont loin d'être toujours empreints de douceur et de calme. Son téléphone lui arrive soudain sur le front.
- Shaw, râle-t-elle.
- Tu vas mettre une heure à te lever sinon, se justifie Sam sans se lever.
Root se met debout en s'ébouriffant les cheveux. Il est 7h.
- John ? Appelle-t-elle d'une voix ensommeillée. Qu'est ce qui se passe ? Ariane ne m'a pas réveillée, tu as un problème ?
- Si j'en avais qu'un, soupire-t-il.
L'interface s'observe dans le miroir. Elle est crevée et a des cernes énormes. Le réveil de Louisa sonne et Sameen grogne en se levant à son tour.
- Harold m'a appelé pour un nouveau numéro.
Root s'isole dans le salon.
- Si c'est Sameen dont tu as besoin, appelle-la.
- Non, refuse-t-il tout net.
- John, soupire-t-elle. Toute cette histoire est ridicule.
- C'est toi que j'ai appelée.
- Oui, je me demande bien pourquoi.
- Je vais avoir besoin d'aide.
- Je ne suis pas ta partenaire ou ta coéquipière.
- Vas-y, murmure soudain Sameen derrière son dos.
Root se retourne brusquement vers elle, la bouche entrouverte. Elle ne l'a pas entendue venir.
- Va avec lui, répète calmement Sameen. De toute façon, j'ai quelque chose de prévu ce matin, tu te souviens ?
John déglutit au bout du fil, mal à l'aise. Shaw n'est pas fâchée, elle est calme presque fataliste. Le mot exact serait accablée. Tout ça lui fait de la peine pour elle. Et il se sent mal, il a le mauvais rôle dans cette histoire et il est en colère contre lui-même.
- Non, refuse catégoriquement Root. Je viens avec toi.
- Non, rétorque Sameen en haussant le ton. J'y vais seule, j'ai pas besoin d'une nounou. Et je préfère que tu ailles avec lui. En plus, il est blessé, ce grand con.
- Shaw, soupire Reese.
- Ferme-la, John, j'ai pas envie de m'énerver.
Lou entre dans la pièce.
- Je sais plus si j'ai danse ou piscine ce soir.
- Commence déjà par t'habiller, lui rétorque Shaw en l'accompagnant dans sa chambre. Ta mère t'a installée un planning de la semaine avec tes horaires d'école et celles des activités sportives.
Root se retrouve seule dans le salon comme une andouille, avec le téléphone dans la main. Sam l'a plantée là comme on plante une carotte au milieu d'un champ terreux.
- Ok, j'arrive, John, soupire-t-elle. Laisse-moi une demi-heure.
Elle raccroche alors que Shaw sort de la chambre de Louisa avec les bons sacs et que sa fille entre dans la salle de bain la première. Sam se dirige ensuite vers la cuisine sans un mot et Root craint une minute qu'elle ne soit fâchée. Mais elle sent assez vite l'odeur de crêpes ainsi que l'odeur du café chaud. Elle fait un pas timide vers la cuisine quand Shaw passe la tête par le battant de la porte.
- Grouille, râle-t-elle. Il va t'attendre.
Elle prend un café noir mais n'échange aucune parole avec Sam qui semble fascinée par les crêpes qu'elle fait cuire. En fait, elle est complétement perdue dans ses pensées.
Louisa sort de la salle de bain quelques minutes plus tard et Sameen y entre. Root l'observe, inquiète de la voir si compréhensive de la situation.
- Maman, appelle sa petite.
- Hum, répond-t-elle d'un air absent.
- Tu peux ?
Root se tourne vers elle. La gamine mange un pancake d'une main et de l'autre, elle lui tend un peigne.
- Aïe, déglutit Root.
Sameen s'observe dans le miroir en s'essuyant rapidement les cheveux. Elle veut être impeccable pour son rendez-vous. Jamais elle n'arrivera chez un médecin dans un état pitoyable. Elle sait ce que c'est que de devoir faire une visite médicale complète à un individu dont l'hygiène corporelle est plus que douteuse.
- Tu tires, entend-t-elle Lou se plaindre alors qu'elle sort de la salle de bain.
Sameen entre dans la pièce et éclate de rire sans pouvoir s'en empêcher. Les deux se tournent vers elle.
- Te marre pas, Shaw, râle Lou. C'est si moche que ça ?
Elle a une tignasse emmêlée et retenue par un nœud rose sur le côté gauche, tandis que Root s'acharne à tresser la partie droite. Mais elle a dû s'emmêler les pinceaux en cours de route car ça ressemble plus à une spirale qu'à une tresse. Et Sameen prend pitié des deux.
- Je vais le faire, tu devrais, euh…
- Merci, soupire Root d'un ton profondément reconnaissant en lâchant tout, tout en lui refilant le peigne au passage qu'elle s'enfuit dans la salle de bain.
Non sans la gratifier au passage d'un baiser sur la joue et d'un "mon sauveur !". Shaw lève les yeux au ciel avant de s'attaquer aux cheveux de l'enfant.
- Penche à droite, ordonne Shaw dix minutes plus tard alors que Root sort de la salle de bain.
Louisa lui obéit sagement.
- On est en retard, observe-t-elle.
- Je vais te conduire, l'informe calmement Sameen. Penche en avant.
- J'y vais, murmure Root en s'approchant pour embrasser sa fille. À ce soir. Je passerai te chercher à la sortie de la danse.
- Promis ? Réclame Louisa sérieusement.
- Je ne peux pas te le promettre mais je ferai de mon mieux.
- Ok. Ah, au fait, il y a un spectacle dans trois mois, il faut que tu signes mon papier si tu viens.
- Bien sûr que je vais venir, assure Root en saisissant le papier qu'elle lui tend.
Elle le griffonne alors que Shaw noue le dernier nœud. Lou s'en va chercher ses sacs et mettre son manteau alors que l'interface observe Sam. Elle ouvre la bouche mais…
- Dégage, Root, il ne va pas t'attendre toute la journée.
- Je ne devrais pas te laisser y aller seule.
Elle se mord les lèvres.
- Je ne suis pas une gamine et tu n'es pas ma nounou.
- Je sais, c'est pas ça, mais…
- Mais rien ! J'y vais juste pour que vous me foutiez la paix avec ça. Crois-moi, il ne va rien m'annoncer de cataclysmique.
Louisa entre dans le salon et Shaw enfile son manteau. Root pince les lèvres en lui jetant un dernier regard, puis elle se décide enfin à sortir.
- Je t'appellerai, choisit-elle quand même de lui dire avant de claquer la porte.
Shaw lève les yeux au ciel. Elle finit de s'habiller puis elles sortent enfin de l'appartement.
- Grouille, râle Shaw, tu vas être en retard. Et moi avec.
- J'étais prête la première, bougonne Louisa en finissant de nouer ses lacets dans le couloir.
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- Il n'était vraiment pas compliqué celui-là, souffle Root à John.
- Merci de ton aide.
Une banale histoire de cambriolage de superette. Deux types malodorants. Heureusement que Root était venue. Sans cela, Reese se prenait une deuxième balle. En effet, s'occuper du premier numéro avait été simple, il braquait le pauvre vendeur derrière son comptoir, juste devant l'entrée. Le deuxième homme, quant à lui, était au fond du magasin, caché derrière les rayons. John et Root l'avaient cherché plusieurs secondes dans un silence angoissant. Puis l'homme avait brusquement surgi derrière Reese. Ce dernier, avec sa blessure au cou, avait pivoté trop tard. C'était Root qui lui avait sauvé la mise, en tirant dans le dos de l'individu, ou plutôt dans les genoux.
- Et maintenant ? demande John en ouvrant sa portière. Je te dépose quelque part ?
Root lui avait souri malicieusement, prête à lui répondre. Puis soudain, son air avait glissé vers l'horreur alors qu'Ariane lui parlait.
- Quand ? L'a-t-elle pressée, effrayée. Pourquoi ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
John a froncé les sourcils. Root l'a enfin regardé. Mais un regard effrayé et terrifié qui ne lui allait vraiment pas.
- À l'hôpital Calvary. Tout de suite, a-t-elle ordonné en grimpant dans la voiture.
Il l'a suivie en allumant le gyrophare et en démarrant en trombe.
- Qu'est ce qui se passe ? C'est Shaw ?
- John, grouille, a-t-elle répliqué en cherchant à la joindre au téléphone.
En vain. Elle s'insulte de tous les noms pour ne pas avoir insisté et l'avoir accompagnée. Qu'est-ce qui s'était passé ? Et pourquoi Ariane ne veut rien lui dire ?
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Shaw se rhabille alors que le docteur Ward entre dans la pièce avec des papiers qui sont surement ses résultats des examens qu'il lui a fait passer depuis deux heures qu'elle est là.
- Bien, mademoiselle Saund, asseyez-vous.
Elle s'exécute et attend sagement. Son regard est froid, direct. Il trouble un peu le docteur Ward.
- Eh bien…, hésite-t-il.
Il ne finit pas. Il soupire. Il a l'air blasé, fatigué. Bref, il l'agace. Et visiblement, elle semble l'agacer aussi. À croire qu'elle a souhaité atterrir ici. Elle peste intérieurement contre Ariane. Elle lui avait dit un médecin pas trop con. Mais la vérité c'est qu'Ariane avait pris le seul praticien disponible en si peu de temps, et il s'agit du docteur Ward. Si elle faisait attendre Shaw plusieurs jours, celle-ci se défilerait. Une des autres raisons de son choix est que le docteur Ward n'utilise pas l'informatique. Tous ses dossiers sont sur papier et Ariane se doute que Shaw n'acceptera pas de voir sa santé dévoilée dans un dossier sur le réseau. De plus, Ariane ne pense pas que la nouvelle enchantera Shaw, qui que ce soit qui puisse la lui annoncer. Elle avait calculé que sa réaction risquait d'être moins implosive si elle tombait sur quelqu'un qui ne lui manifesterait pas de pitié. Elle détestait ça.
Mais là, tout de suite, c'est le docteur Ward qu'elle déteste.
- J'ai une MST ? demande-t-elle d'un ton qu'elle se force à garder polie.
Elle a plus dit ça comme une affirmation. Il la regarde en ouvrant grand la bouche. Elle a presque l'air de souhaiter avoir cette pathologie.
- Vous pouvez y aller, claque-t-elle sèchement. Dîtes-moi.
Elle est prête. Elle sait déjà. Du moins, le croit-elle. Mais sa dernière phrase le déride enfin. Il n'aura visiblement pas à prendre de gants avec elle.
- J'ai une MST, n'est-ce pas ? S'agace-t-elle alors qu'il n'a que réouvert la bouche.
Il serait temps qu'il lui crache le morceau.
- Eh bien oui, soupire-t-il d'un ton victorieux en retombant sur son fauteuil. Vous êtes la première aujourd'hui. Et vous me faites démarrer ma journée fort, vous avez le duo de tête. Bien, vous allez devoir me…
Shaw ne l'écoute déjà plus. Elle le savait. Un seul truc bipe dans son cerveau. Root ! Root !
Root ! Root ! Root ! Putain, Root ! Pourquoi l'avait-elle écoutée en lui cédant ? Sameen avait un plus gros problème que tout ça à l'heure actuelle. Et maintenant ? Elle redresse la tête vers le type quand elle voit qu'il l'observe et qu'il attend une réponse.
- Quoi ?
- Votre dernier rapport sexuel remonte à quand ? répète-t-il en s'agaçant.
Elle réfléchit. Celui concernant Root ne l'intéresse pas ici. Ça n'est pas elle la responsable de cette situation. Elle serre les dents de colère. Une colère noire qui monte mais qu'elle endigue. Elle savait, alors elle doit se calmer.
- Un mois, à peu près.
- Hum, marmonne-t-il alors qu'il prend quelques notes sur son dossier.
Quand il redresse la tête, il la voit se prendre la tête dans les mains.
- Ça ne va pas ? S'inquiète-t-il froidement sans une once d'émotion.
Elle redresse la tête, un sourire sans joie accroché au visage.
- À votre avis ? Vous venez de m'annoncer que j'ai une MST.
- Ce n'est pas ma faute si vous avez des rapports sexuels débiles, lui rétorque-t-il. Il y a des moyens de se protéger de nos jours !
Elle lui jette un regard assassin et meurt d'envie de lui faire ingurgiter chaque agrafe de son agrafeuse pourrie.
- Comment c'est possible à votre âge ! marmonne-t-il entre ses dents tout en continuant d'écrire.
Malgré ses digues posées pour la retenir, Shaw sent la colère l'envahir comme un fin filet d'eau sale noir qui parvient quand même à fuiter entre deux planches pourtant bien serrées. Mais son inquiétude pour Root reste la plus forte dans son esprit.
- Oh, non, souffle-t-elle en se reprenant la tête dans les mains.
Seule Root occupe ses pensées et la culpabilité explose. Les larmes lui montent soudain et débordent de ses yeux sans qu'elle ne puisse rien faire. Elles ne contribuent pas à améliorer son humeur. Pire, elles augmentent sa colère.
- Eh, murmure Ward un peu plus gentiment. Il ne faut pas vous en faire, c'est un chlamydia. Ça se soigne bien, soyez rassurée.
Elle redresse la tête en soufflant et en s'essuyant les yeux. Un chlamydia. Oui, bon, ça aurait pu être pire. Il se lève et prend quelques cachets dans l'armoire à pharmacie.
- On en guérit très bien, lui murmure-t-il en lui tendant un gobelet.
Elle observe rapidement le contenu puis l'avale. Voilà, problème réglé.
- On a fini ? C'est bon ? S'impatiente-t-elle en se levant.
- Non, pas tout à fait, lui réplique-t-il fermement.
Elle se rassoit lourdement et se sent mal à la seconde même.
- Quoi encore ? L'agresse-t-elle sèchement sans parvenir à garder une once de politesse cette fois-ci.
Il reporte son attention sur les papiers qu'il a devant lui.
- Vos analyses sont revenues. Vous avez des carences en fer, en vitamine C, en vitamine D, en magnésium, vous êtes enceinte. Et votre tension est basse.
Shaw ouvre grand la bouche, telle une idiote alors qu'il redresse la tête pour la regarder.
- Ma tension est basse, répète-t-elle simplement comme si son cerveau n'avait saisi que ça.
- Et vous êtes enceinte surtout, répète-t-elle en lui souriant.
Elle a enfin fermé la bouche et le regarde sans aucune expression. Le docteur Ward se rend compte que la nouvelle ne l'enchante clairement pas.
- Félicitations, soupire-t-il en se foutant d'elle.
- Je ne peux pas être enceinte, crache-t-elle.
Pas elle, c'est impossible. N'importe qui, mais pas elle. Elle avait jeté le test de grossesse qu'elle avait acheté lors de leur fuite du Wisconsin. Elle ne l'avait pas utilisé, elle n'avait même pas ouvert la boite. Tout simplement parce que c'était débile, impossible. Impossible ! Elle l'aurait su à la seconde si elle avait été enceinte. Cet abruti se trompait et les analyses… Elle jette un coup d'œil aux feuilles en déglutissant. C'est elle l'abrutie pour ne pas avoir voulu voir. Les analyses ne se trompaient pas. En tant que médecin, elle le savait.
- Alors oui, je sais, certains de mes collègues aiment ménager un petit suspens. Surprise, un petit bébé !
Shaw le regarde, abasourdie de sa connerie. Elle respire vite pour tenter de se calmer, de calmer sa colère.
- Vous ne vouliez quand même pas que je vous sorte le fameux cliché "J'ai une bonne nouvelle !", si ?
Elle hausse les sourcils, incapable de lui répondre. Ce crétin ne se rend même pas compte qu'il vient de ruiner un mois d'effort pour retrouver le contrôle sur sa vie. Il vient de lâcher une bombe nucléaire dans le fragile équilibre qu'elle tentait de rebâtir. Non, le docteur Ward ne s'en rend pas compte, il se moque d'elle, de ce qu'il juge comme sa stupidité. Il ne se sait pas, il ne sait rien. Rien de comment elle en est arrivée à une telle situation. Sa respiration s'accélère encore.
- Surtout que ça n'est visiblement pas une bonne nouvelle, poursuit-il moqueur, tentant vainement de dédramatiser la situation.
- Vous êtes… très perspicace, observe Shaw en détachant chaque mot lentement.
Elle est comme assommée. Et Ariane est très inquiète alors que sa réaction est à l'opposé de ce qu'elle avait prévu. Shaw ne laisse pas exploser sa rage, elle est même très calme.
- C'est votre tête, sourit Ward, on dirait que je viens de vous annoncer un décès. Vous êtes enceinte, c'est tout.
Sam se fout bien de la tête qu'elle a et qu'elle peut bien faire. Aussi bien maintenant qu'en cas de décès.
- C'est pas possible, répète Shaw complétement assommée. Vous vous trompez !
Son ton a néanmoins un peu changé pour s'endurcir et s'empreindre de colère. Elle pense à Lambert. Une fois, une seule fois. Ce salaud, ce pervers. Tous ces pervers. Une seule fois, il ne l'avait touchée qu'une seule fois. Mais une fois suffisait. Et dire qu'elle le détestait moins que Martine. Ils sont redevenus exæquo désormais.
Le docteur Ward soupire.
- Les analyses l'ont confirmé. Ça fera 46$.
Elle ne répond pas et s'acharne à mordiller inconsciemment son pouce, faisant marcher son cerveau à cent à l'heure bien que celui-ci semble pâteux comme de la guimauve. Elle tente de se calmer, de ne pas exploser. Le docteur Ward soupire de nouveau et regarde sa montre. Il n'a pas que ça à faire.
- Ecoutez, reprend-t-il. Vous allez devoir…
Il ne finit pas sa phrase sous le regard noir qu'elle lui lance. Mais il sent la colère poindre, elle commence à l'emmerder un peu.
- Ecoutez, ça n'est pas de ma faute ! Cherchez un responsable ailleurs.
Il jette un nouveau coup d'œil aux résultats des analyses et arque un sourcil. Il ferme son dossier, croise les doigts et s'appuie négligemment sur le dossier de son fauteuil pour la regarder sévèrement.
- Vous avez bien dû vous en apercevoir.
C'est à son tour d'arquer un sourcil.
- J'ai l'air d'avoir été au courant.
- Ça ne date pas d'hier pourtant, réplique-t-il. Vous…
Il s'interrompt, soudain frappé d'une réflexion.
- À quand remontent vos dernières menstruations ?
Shaw ouvre la bouche et la referme. Elle ne peut pas savoir. Martine la violentait toute les semaines et ça se terminait à chaque fois dans un bain de sang qui souillait les draps. Elle ne peut pas en avoir la moindre idée. Elle fronce les sourcils, soucieuse de trouver une réponse. Si l'on veut être franche…
- Un mois.
Le docteur Ward hausse encore plus les sourcils en soupirant. Si elle dit vrai alors…
- Vous avez fait un déni de grossesse, lui annonce-t-il platement. C'est assez rare mais…
Shaw se sent de plus en plus démolie, mais le pire, c'est qu'une irrésistible envie de rire la prend face à la situation tant elle lui parait ahurissante de stupidité. Un déni de grossesse ! Là, tout de suite… Ça de plus ou de moins. Un sourire s'étale sur son visage pendant quelques secondes mais elle parvient à l'effacer assez vite et à se retenir pourtant à merveille. À tout problème, il y avait une solution et dans le cas présent, il y en avait une assez simple et radicale.
Le docteur Ward n'a rien remarqué de son trouble et c'est tant mieux. Si elle pouvait ne pas passer pour une allumée de service et finir à l'hôpital psychiatrique avant la fin de la matinée, ce serait très agréable ! Mais heureusement, il n'a rien vu, se contentant de prendre un papier et un stylo.
- Je vais vous envoyer à un confrère psych… commence-t-il à dire alors qu'il se met à griffonner.
- Je veux avorter, le coupe-t-elle sèchement.
Il redresse la tête vers elle, le stylo suspendu dans sa folle course d'écriture au beau milieu du papier. Son regard est dur mais elle ne baisse pas les yeux face à son air sévère. Ce qu'il pense d'elle ne l'intéresse pas.
- Aujourd'hui, exige-t-elle froidement.
- Impossible, lui rétorque-t-il tout aussi froidement.
- Demain alors ? Le presse-t-elle.
- Ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, réplique-t-il fermement.
Elle ouvre grand la bouche, totalement furieuse. Elle la referme, souffle intérieurement vingt-trois longues secondes avant de parvenir à faire redescendre la pression et ne pas lui sauter à la gorge.
- Et pourquoi ? Siffle-t-elle, hors d'elle. C'est autorisé dans l'état de New-York et on est dans un pays libre. J'en ai tout à fait le droit.
Le docteur Ward acquiesce doucement.
- C'est vrai, bien sûr, vous en avez parfaitement le droit mais…
- Il n'y a pas de mais, claque sèchement Shaw.
- Vous êtes enceinte de 18 semaines, lui apprend-t-il. C'est trop tard pour une IVG.
Et cette fois, toutes digues lâchent alors qu'elle se lève d'un bond. Le docteur Ward se lève à son tour et lui tend l'ordonnance pour qu'elle aille voir un psychiatre. Mais Shaw ne la prend pas, elle ne semble même pas le voir. Il soupire. Mais elle, elle s'effondre totalement intérieurement.
- Allez voir le docteur Worton. C'est un excellent psychiatre et il pourra vous aider.
Il fait le tour de son bureau et se plante devant elle pour lui tendre son manteau d'une main et le papier de l'autre.
- Ne vous approchez pas de moi, ordonne Shaw en envoyant, d'un mouvement rapide et violent, voler à l'autre bout de la pièce son foutu papier.
Elle a haussé brutalement le ton. Il l'observe désormais inquiet alors qu'elle sent deux larmes lui échapper. Elle passe ses mains sur son visage en râpant douloureusement sa peau tellement elle appuie fort. Elle voudrait avoir mal, se faire du mal.
- Je suis désolé, je ne peux rien faire pour vous. Prenez rendez-vous chez mon confrère, il vous…
- Allez-vous faire foutre, le coupe-t-elle furieusement sans le regarder.
Un regard noir s'est posé sur le sol. Sam sent qu'elle va exploser, mais cette fois, elle ne parvient pas à endiguer, à retenir.
- Dîtes donc, s'énerve Ward. Je ne vous permets pas. Veuillez sort…
Sameen agrippe d'une main de fer son téléphone sur son bureau et lui envoie en pleine figure, l'empêchant ainsi de finir sa phrase. Il s'effondre au sol, inconscient alors que la rage explose en elle. Elle attrape le bureau et le retourne durement au sol. Sa vue s'obscurcit alors que ses mains s'acharnent de nouveau à tout détruire. Sa colère ravage la pièce et Sameen semble être enfermée dans cet état. Elle hurle de rage en saisissant la chaise du docteur Ward pour la balancer à travers la vitre qui explose au passage. Le fauteuil tombe trois étages plus bas sur le parvis de l'hôpital.
Shaw ne se sent pourtant pas mieux à tout détruire, mais elle a l'impression de combler un vide, de pouvoir faire quelque chose. Et faire quelque chose, c'est mieux que de ne rien faire, c'est mieux que d'accepter ce tas de conneries. Le vacarme a néanmoins attiré du monde. La porte s'ouvre à la volée sur la furie qu'elle est devenue. Des médecins. Ou en tout cas, ça y ressemble. Trois entrent dans la pièce.
- Attrapez-là, ordonne l'un d'eux en sortant une seringue de sédatif.
Et Shaw perd totalement pied, revenant en arrière dans le lieu de son enfer. Des médecins qui la sédatent, elle a déjà donné. Jamais elle ne laissera la blonde entrer ici et lui faire du mal à nouveau. Elle sourit méchamment aux trois individus avant de faire pleuvoir les coups. Aucun ne reste debout, tous gémissent au sol. Sameen sort dans le couloir alors que les gens s'écartent vivement. D'autres médecins arrivent en courant vers elle. Une bonne dizaine. Elle sait que face au nombre, elle risque de ne pas faire le poids. Alors elle sort son arme et tire dans le plafond. Cette fois, c'est la panique, les gens hurlent alors qu'elle fonce vers l'ascenseur ouvert. Une femme appuie fébrilement sur le bouton en la voyant se diriger vers elle, mais les portes ne se ferment pas et elle hurle.
- Dégage, ordonne Shaw en entrant.
La femme gémit d'horreur en se ratatinant contre le mur du fond de l'ascenseur. Les portes se ferment et cette fois, Sam sait qu'elle peut s'enfuir de sa prison. Elle vérifie le contenu de son chargeur et elle le remet en place d'un mouvement sec. La femme pleure derrière elle, mais Sameen ne lui jette pas un regard. Elle tremble si fort, et elle se met à faire les cent pas devant la porte de l'ascenseur en attendant que ce dernier n'atteigne le sous-sol.
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Louisa se lave les mains aux toilettes et relève la tête sur le miroir. Alisson apparait derrière elle et elle a un sourire mauvais. Lou lui sourit moqueusement en retour sans se retourner et en rinçant ses mains.
- Je sais quel jour on est aujourd'hui, chante-t-elle en souriant.
- Bravo, la félicite Lou en lui faisant face. Tu as enfin appris les jours de la semaine dans l'ordre, c'est bien.
Le sourire d'Alisson glisse et elle l'agrippe furieusement par le col. La porte s'ouvre sur Naina. Elle observe la scène.
- Il y a un problème, Louisa ? Tu veux que j'appelle Madame Speifligher ? Elle est à côté.
Louisa reste focalisée sur Alisson en arquant un sourcil amusé. Cette dernière la lâche, pas assez sotte pour déclencher une bagarre avec un adulte à côté.
- Non, sourit-elle à Louisa. Pas la peine d'appeler Madame Speifligher. De toute façon, c'est elle qui va te donner la leçon que tu mérites dans quelques minutes. Elle ne laissera rien passer après la façon dont tu lui as parlé hier.
- On verra bien. En attendant, où sont tes deux grandes copines ?
Alisson la regarde hors d'elle et tourne les talons avant de sortir. Naina observe Louisa.
- T'as peur de rien, toi ? Sourit-elle admirative.
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- Shaw, appelle-t-elle. Shaw, arrête-toi !
Mais la petite brune continue sur sa lancée d'un pas assurée, rapide, et violent. Elle frappe le pavé durement à chaque pied qu'elle y pose rageusement.
- Shaw !
Mais elle ne l'entend pas. Son visage est humide des larmes qui continuent d'y couler, mais même ça, Sameen semble ne pas le percevoir.
L'IA n'y arrive pas, Shaw ne l'entend pas. Elle a décroché et dérivé trop loin. Elle est en danger pourtant. Son attitude a grillé sa couverture alors qu'elle a tiré en plein dans un hôpital. Samaritain a repéré Shaw et cette dernière n'en a pas du tout conscience. Elle marche au hasard dans les rues, certaines équipées de caméras et d'autres non. Elle finit par disparaitre dans la carte fantôme sans s'en apercevoir. Il y a urgence, il fallait prévenir Root. Problème ! Root avait foncé sans écouter la suite de sa phrase. Elle avait foncé là où elle pensait la trouver. Et au fond, ça n'était pas une mauvaise idée, Ariane sait ce qu'a oublié Shaw à l'hôpital. Pourtant, Samaritain a envoyé des agents, ils seront là dans quelques instants. Elle doit faire vite. L'intégrité de Sameen en dépend. Elle n'acceptera pas qu'il sache, que qui que ce soit sache.
- Root, la prévient Ariane. Quoique tu découvres, n'oublie pas que c'est Sameen la priorité. Et elle ne voudra pas que qui ce soit sache ce qui lui est arrivé.
L'interface déglutit et jette un rapide coup d'œil à Reese. Mais qu'est-ce qui est arrivé à Sameen ? Qu'est-ce qui lui est encore tombé sur la figure ?
- Personne d'autre que toi, Root, lui assure Ariane. Pour l'instant en tout cas. C'est primordial.
L'interface détache sa ceinture en soupirant.
- Attends-moi là, ordonne Root en descendant.
- Tu es sure ?
- Oui, tu m'attends là, répète-t-elle d'un ton sans réplique en claquant la portière.
Il soupire en la regardant entrer dans le bâtiment. Root découvre un vrai bordel à l'hôpital. Une alarme s'éteint au moment où elle entre, des gens sont évacués, certains pleurent. La panique ! Elle fronce les sourcils, incertaine.
- Sameen est ici ? doute-t-elle en se dirigeant vers la cabine de l'ascenseur.
- Non, lui avoue Ariane.
Root s'arrête nette.
- Qu'est-ce que je fous là alors ? Enrage-t-elle.
Elle a déjà fait demi-tour. Mais elle se stoppe nette une seconde fois en se décomposant. Son visage se teinte de la délicate blancheur du plâtre alors que Lambert vient d'entrer dans le hall avec une flopée d'agents du FBI. Elle pivote une nouvelle fois pour lui tourner le dos et se dirige de nouveau vers l'ascenseur. Elle en presse nerveusement le bouton en déglutissant.
- Je veux des explications, Ariane, exige-t-elle.
- Tu dois récupérer son dossier médical. Troisième étage.
- C'est pas l'urgence, s'oppose-t-elle bien qu'elle entre dans la cabine et appuie sur le 3. Où est Sameen ?
- Plus tard. Le dossier, Root ! C'est ça l'urgence pour Sameen.
Les portes se ferment alors qu'elle voit Lambert et les agents de Samaritain atteindre la réception. Des fédéraux ! Root angoisse. Qu'est-il arrivé à Sameen qui nécessiterait l'intervention, même sous couverture, de fédéraux ?
- Ils m'ont vue ? Déglutit-elle alors que l'ascenseur monte rapidement.
- Je ne crois pas mais fais vite. Pour Sameen. Il y a urgence.
- Mais qu'est-ce qui s'est passé ?
- Une sale nouvelle.
- Ariane ! Râle Root entre ses dents alors que les portes s'ouvrent.
- Plus tard, Root. Troisième porte à gauche, change-toi.
L'interface obéit et ressort 30 secondes plus tard habillée d'une tenue d'hôpital. Elle saisit une pile de dossiers au passage et s'approche de la cohue au milieu du couloir. Des agents de sécurité, des agents d'entretien, des infirmiers, des médecins et des flics sont agglutinés dans le couloir devant l'entrée d'une pièce. Les agents d'entretien commencent déjà à déblayer les lieux. Root observe la poussière blanche qui recouvre tout en une fine couche collante. Le plâtre du plafond orne le sol et quelques néons cassés pendent dans le vide. Le plafond est ravagé de projectiles de balles. Des tirs ! Elle déglutit en commençant à recomposer la scène, le dérapage qui a dû avoir lieu, la raison de la présence de la couverture fédérale utilisée par Samaritain. Elle tourne la tête vers l'intérieur de la pièce quand elle entend un gémissement. Le docteur Ward est sorti de la pièce, allongé sur un brancard. Des médecins se pressent autour de lui, l'un d'eux armé d'une lampe. Ward se débat faiblement et tente de se redresser mais on le force à rester allongé et il cède.
- Doucement, murmure son collègue en occultant ses yeux avec la lampe. Vous avez peut-être une commotion cérébrale.
L'homme grogne de douleur.
- Vous vous souvenez de ce qui s'est passé ? Enchaine son collègue.
Derrière eux et leur tournant le dos, Root fait mine de lire un dossier mais elle écoute attentivement.
- Elle m'a frappé, marmonne-t-il. Cette folle.
- Qui ? l'interroge son collègue en palpant sa tête.
- Ma patiente, Saund. Elle est devenue hystérique. Elle est dangereuse, vous l'avez attrapée ?
Un flic s'approche de lui.
- Je suis le chef Brodan. Et euh, non, on ne l'a pas encore attrapée mais on la recherche. Je suis navrée de vous importuner. Je sais que vous avez besoin de soin mais ça ne sera pas long. À quoi elle ressemble ?
Root déglutit alors que Ward leur décrit Sam, et elle entre dans l'embrasure de la pièce. Elle est une demi-seconde abasourdie de l'état dans lequel se trouve cette dernière. Ward ne peut que se tromper sur la description de la coupable. Ça ne peut être qu'un troupeau d'éléphants enragés et lancés à la charge qui a commis une telle œuvre. On dirait qu'une bombe a explosé dans la pièce, et Root sait que cette bombe se nomme Sameen Shaw. Samaritain le sait aussi d'ailleurs.
- Root, les agents de Samaritain arrivent, la prévient Ariane.
L'interface revient brutalement sur Terre et fait un pas pour entrer. Mais une policière, adjointe du chef Brodan, l'arrête.
- Qu'est-ce que vous faites là ?! L'accès à cette pièce est condamné pour le moment.
- Je suis venue chercher le dossier de ma patiente qui est suivie par le docteur Ward, murmure l'interface d'une voix assurée.
- Ceci est la scène d'un délit violent. Vous ne pouvez pas entrer, je ne fais que suivre les ordres, ajoute-t-elle en signe d'excuse.
- Comme moi, sourit Root. Je suis interne en pédiatrie au 8ème étage. Et mes ordres sont de prendre le dossier qui est dans cette pièce.
- Ça peut surement attendre.
- Ma patiente de 6 ans va se faire opérer ce matin et elle fait des allergies graves à certains produits. Il nous faut son dossier et le docteur Ward ne les informatise pas.
Ariane l'a un peu aidée pour certains points. Elle comprend désormais pourquoi reprendre ce dossier de Shaw est important. Elle ne pourra pas le pirater et le supprimer à la vue de tous, Ariane ayant supprimé les résultats des analyses que l'ordinateur du laboratoire de l'hôpital a sortis. Bon, certes, c'est important, mais fondamental ? Pourtant quand la femme soupire contrariée, ne sachant pas trop quoi faire, Root se sent soulagée.
- Bonne chance pour retrouver quelque chose là-dedans, lui signifie-t-elle tout en la laissant passer.
Elle lui tourne ensuite le dos et garde la porte telle une gargouille. Root ne perd pas une seule seconde et fouille les papiers au sol. Elle trouve assez vite le dossier au nom de Dina Saund, encore fermement clos grâce à un trombone. Elle déglutit en le tenant d'une main tremblante. La réponse au mystère du jour était entre ses mains. Ariane lui dit qu'elle n'a pas le temps mais la tentation est trop grande et elle l'ouvre pour le lire. Son regard ne change pas alors qu'elle découvre. Ses yeux volent d'un bout à l'autre des feuilles qu'elle passe en revue à une vitesse folle. Sa bouche s'ouvre légèrement, tremblante.
- Merde, souffle-t-elle doucement.
Rien ne lui aura été épargné. Elle doit la retrouver. Elle se relève vivement, ferme le dossier et le range dans son manteau en cuir avant de sortir.
- FBI, entend-t-elle dans son dos après avoir fait six pas dans le couloir.
Elle n'accélère pas et reste naturelle alors qu'elle tourne le coin.
- Vous avez eu un incident, poursuit Lambert à la policière qui garde les lieux. La suspecte est recherchée par nos services. Qui est le responsable ?
- Le chef Brodan, répond-t-elle. Il a accompagné la victime de l'agression afin d'avoir de plus amples informations. On sait juste qu'elle est petite, brune, et visiblement pas de bonne humeur.
Elle fait un geste dans la pièce pour illustrer ses propos. Root claque la porte de la cage d'escalier, n'entendant pas la suite. Elle comprend l'importance de sa venue ici alors qu'elle ferme son blouson pour ne pas perdre le dossier qu'elle serre contre elle. Elle a préservé l'intimité de Sameen. Grâce à elle, Samaritain ne lui en volera pas un morceau de plus.
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Lambert commence à en avoir marre de cette mission de merde. Lui et ses hommes ne trouvent rien dans la pièce.
- Alors, monsieur Lambert ? Se moque sadiquement Samaritain à son oreille. Encore un nouvel échec en perspective…
La situation l'agace mais elle a au moins le mérite de le distraire. Il sent l'angoisse de son agent, la tension qu'il accumule, sa peur. Et il s'en délecte. Il se délectera toujours d'avoir le pouvoir. Jeremy ne lui répond pas.
- Il n'y a aucun dossier au nom de Dina Saund ou de Sameen Shaw, soupire un agent en se redressant.
Lambert se redresse à son tour. La fouille dans les papiers ne donne rien. Il se dirige vers la fliquette qui garde l'entrée de la pièce.
- Qui est entré ici ?
- Une dizaine de personnes, l'informe-t-elle. Mes collègues et des médecins pour évacuer le docteur Ward, c'est tout.
Lambert soupire.
- Ah, ajoute-t-elle brusquement en se souvenant, et une interne en pédiatrie qui venait du 8ème étage pour un dossier.
Un infirmier qui passait là s'arrête brusquement à l'entente de sa phrase. Il fronce les sourcils.
- Euh, excusez-moi, se permet-il. La pédiatrie, ce n'est pas au 8ème, c'est au 5ème étage.
Et Lambert sourit alors qu'il devine.
- Bloquez toutes les issues, ordonne-t-il. Groves est sur place.
Il se tourne vers la policière qui semble vraiment perplexe.
- Elle ressemble à quoi cette femme ?
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Root a eu la bonne idée de ne pas prendre l'ascenseur. Elle est dans le hall de l'hôpital à quelques mètres des portes vitrées quand l'alarme retentit soudain.
- ALERTE INTRUSION, hurle le mégaphone. Toutes les issues sont bloquées jusqu'à nouvel ordre. ALERTE INTRUSION !
Elle accélère légèrement le pas sachant que les portes vitrées seront bloquées dans quelques instants. Un sifflement venant de derrière. Et c'est son instinct qui la sauve alors qu'elle se baisse agilement. Quand elle se retourne, elle voit une femme. Malgré son teint cireux, ses traits tirés et ses cheveux qui n'ont plus rien du jaune pisseux dont elle était affublée, Root la reconnait. Jamais elle ne pourra oublier ce visage, son visage.
- FBI, gueule-t-elle. À terre, tout le monde.
Martine la braque à nouveau, un sourire mauvais aux lèvres. Et Root bondit vers la sortie alors que les portes vitrées se ferment peu à peu. Rousseau lui court après mais n'arrive pas à la rattraper ni à bien la viser alors que les gens hurlent de terreur et courent en tout sens, lui obstruant le passage.
- DEGAGEZ, hurle-t-elle alors qu'elle se retrouve bloquée dans leur cohue.
Elle pousse violement ceux qui lui bouchent la vue.
- ARRETEZ CETTE FEMME.
Root active la communication.
- John, démarre la voiture, le presse-t-elle.
L'autre tire au hasard et la panique s'amplifie ainsi que les hurlements qui couvrent presque l'alarme. Les gens se sont enfin mis à terre et elle la vise alors que Root bondit en avant, ventre à terre au moment où les portes se ferment définitivement sur elle. Ou plutôt sur son pied droit qu'elles bloquent. Root se retourne sur le dos et tente de dégager son pied par de brusques mouvements. Martine tire deux fois. Deux balles qui se figent dans la vitre en la fissurant. Les gens hurlent et Root parvient enfin à libérer son pied, mais elle perd sa bottine. Martine et sa chaussure sont d'un côté du carreau, et elle est de l'autre. L'interface s'enfuit en courant alors que la blonde hurle de rage en frappant la vitre.
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Elle hurle comme une damnée en frappant la vitre de rage quand le " FBI " et la policière arrivent en courant.
- Ouvrez cette porte, exige furieusement Martine en empoignant le technicien par le col.
- Impossible, bafouille le pauvre homme. Vous avez tiré dans le boitier du mécanisme d'ouverture automatique et…
- Alors ouvrez-la manuellement, aboie-t-elle en le secouant.
- Mon… mon collègue a la clé, jure-t-il, mort de peur.
Martine le lâche brusquement, se tourne vers la vitre fissurée par ses deux balles. Elle lève son arme et en tire quatre de plus. La vitre cède et se brise en mille morceaux, libérant la voie. Les flics comme le FBI débouchent sur le parking mais il n'y a plus rien.
La policière reçoit un appel du chef Brodan. Ils ont localisé leur suspecte et bien que cette dernière soit acculée, ils ont besoin de renfort.
- Notre suspecte est dans Lower Manhattan. On a besoin de moi en renfort.
- Nous cherchons la seconde femme, décide Lambert après avoir reçu ses ordres de Samaritain.
Shaw est certes importante, mais trouver Root l'est davantage. Root, la mère de Louisa.
- On vous rejoindra après, ajoute Martine en souriant.
Elle n'allait pas laisser passer l'occasion de voir tomber Sameen à nouveau. Elle ne se priverait de ce plaisir.
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John roule aussi bien que Sameen pour ce qui est d'une course poursuite, remarque Root en s'accrochant à sa portière alors que le virage est serré. Les agents de Samaritain sont à leur trousse, mais ils ont du retard. Or comment échappé à l'œil qui voit tout ? John semble pourtant savoir exactement où il va. Et Root le laisse gérer, allant au plus urgent.
- Tu peux me mettre en contact avec Sameen ? demande-t-elle à sa déesse.
- Elle ne me répond pas, Root. Je crois qu'elle s'est enfermée dans un état second. Inaccessible.
L'interface se mord les lèvres.
- Où elle est ?
John ralentit et entre dans un entrepôt sombre.
- Dans les rues de New-York. Je ne sais pas où elle va.
Il coupe le contact et l'obscurité glaçante du silence les engloutit. Puis la porte de l'entrepôt se ferme sèchement et Reese descend de voiture alors que les lumières s'allument. L'interface l'imite, alors qu'un individu les braque.
- Je veux voir Elias. Dîtes-lui que c'est de la part du lieutenant Riley.
L'homme ne baisse pas son arme et annonce au téléphone ce que John vient de dire.
- Suivez-moi, ordonne-t-il.
Il y a plusieurs hommes dans la pièce. Ils sont armés et encadrent un homme dégarni.
- John, le salue Elias avec un sourire de circonstance. Que me vaut le plaisir de ta visite ?
Il jette un coup d'œil à Root.
- Tu m'as pourtant l'air en assez bonne compagnie.
Elle lui sourit malicieusement, mais rien de menaçant.
- C'est une amie, la présente vaguement Reese. On a besoin d'aide et d'une autre voiture.
Les sirènes des fédéraux retentissent. Elias hausse un sourcil.
- Tu sais bien que rien n'est jamais gratuit chez moi, John.
- Les fédéraux, l'informe un de ses hommes.
- Ce ne sont pas des fédéraux, intervient calmement Root. Ce sont des tueurs, mais peu importe, ajoute-t-elle en secouant négligemment la main.
Elle claque joyeusement ses dernières les unes dans les autres tout en regardant Elias avec un grand sourire.
- Qu'est-ce qui vous ferez plaisir ? Je suis d'humeur très généreuse.
Les agents de Samaritain commencent la fouille des lieux, mais il y a des vingtaines d'entrepôts et l'endroit est immense. Elias dévisage calmement la grande brune. Elle lui parait intéressante, mystérieuse, mais aussi dangereuse.
- Que pourriez-vous m'offrir ? avance-t-il prudemment.
- Je peux tout vous offrir, Carl, sourit-elle en chuchotant sa proposition de manière parfaitement audible.
Elle lâche un rire.
- Tant que vos demandes ne deviennent pas libidineuses, bien entendu. Mon cœur est malheureusement déjà pris.
Il lui sourit largement.
- Il me faudrait des renseignements sur un gang qu'on appelle "la fraternité", et surtout sur leur chef, un certain Dominique.
- Vous voulez que je vous l'amène, propose-t-elle désormais très sérieuse.
Il rit.
- Vous me semblez un peu… présomptueuse.
- Plutôt pressée, rétorque-t-elle sèchement. Mais je suis très douée. Je peux vous amener votre type par la peau du cou avant la fin de la semaine.
Elias jette un coup d'œil à Reese. Ce dernier acquiesce, confirmant ses dires. Elias tend alors une main à serrer à Root.
- Si vous me mentez ou si vous échouez, je saurai moi aussi me montrer… doué avec vous.
Elle lui sourit.
- C'est de bonne guerre, acquiesce-t-elle joyeusement en lui serrant la main.
Les agents de Samaritain commencent à forcer l'entrée de l'entrepôt.
- Par ici, les guide Elias alors que ses hommes se dispersent, sauf Scarface qui reste avec son patron.
Ils les guident à l'extérieur dans l'obscurité puis ils traversent un autre entrepôt.
- Mes hommes vont s'occuper d'eux. Je vais vous trouver un véhicule plus adapté, inspecteur, finit-il à l'intention de John.
Ce dernier hausse les sourcils à l'entente des premiers coups de feu. Il craint pour la vie des hommes du malfrat.
- Elias, le prévient-il. Ceux qui sont là pour nous ne sont pas des boyscouts, ils tueront tous tes hommes jusqu'aux derniers.
- Mes hommes ne vont pas rester là très longtemps, et nous non plus.
Les tirs ne cessent pourtant pas et Root sourit quand Ariane lui souffle le stratagème du malfrat.
- Une mitrailleuse automatique réglée à distance.
Elle sourit, elle adorera toujours autant la technologie. Elle-même avait déjà utilisé cette technique quand elle était tueuse à gage. Derrière son écran, elle avait piraté un de ces bijoux de l'armée américaine à distance, puis elle avait tapé sur quelques touches de son clavier et l'arme s'était mise à tirer toute seule. Abattant au passage plusieurs hauts dignitaires de l'armée américaine. Ça avait été son contrat.
- Qui est derrière l'ordinateur ? Sourit-elle.
Scarface lui jette un regard suspicieux. Il ne lui fait pas confiance. Pire, elle l'inquiète.
- Un des nôtres, répond-t-il évasivement.
Root sourit moqueusement de son manque de confiance alors qu'ils entrent dans un autre entrepôt rempli de voitures abandonnées.
- J'espère que Bruce Moran a bien nettoyé ses lunettes avant de commencer à tirer sur…
Scarface la plaque soudain contre le mur de l'entrepôt d'où ils sortent à peine, et il lui met une arme sous le menton. John sort la sienne très rapidement et la braque derrière sa tête. Elias reste stoïque.
- Lâche-la et range ton flingue.
Scarface ne lui obéit pas. Il est furieux, mais pire, il a peur. Root est très calme et sourit en coin.
- Comment tu sais ça, toi ?
Root tourne son regard vers Elias.
- Je vous l'ai dit, chuchote-t-elle. Je suis très douée. Je sais d'où vous venez tous les trois et ce par quoi vous êtes passés au foyer…
- Ta gueule, la coupe sèchement Scarface en réaffirmant sa prise sur son arme
- Elias, dis à ton homme de la lâcher, menace Reese. Je ne le répéterai pas.
- Qui est-elle, John ? murmure-t-il simplement.
- Une bonne amie, elle est de notre côté.
- Tu es sure ?
- J'ai toute confiance en elle.
Carl acquiesce.
- Lâche-la, Anthony.
Ce dernier se tourne vers son patron, sidéré, sans lâcher Root.
- Comment elle sait tout ça ?
- J'en sais rien et ça me concernera plus tard, n'est-ce pas ? Finit-il à l'adresse de l'interface.
- À chaque femme, son secret, lui lance-t-elle pour toute réponse accompagnée de son sourire le plus mystérieux
Carl fronce les sourcils. Quelqu'un de pas banal. Il n'aimerait pas être son ennemi.
- En attendant, lâche-la.
Il obéit sans lâcher l'interface d'un regard mauvais.
- S'il lui arrive quoique ce soit… menace-t-il sourdement.
Elle acquiesce sans plus sourire. Puis elle se tourne vers Elias.
- Le pouvoir dépend de la connaissance et de l'information, lui assure-t-elle. Et moi, je possède les deux. C'est comme ça que je vous amènerai Dominique. Mais pas aujourd'hui, j'ai un peu plus urgent à régler pour le moment.
- Elias, intervient John. Où est la voiture ?
Ce dernier lui sourit avant de retirer une bâche blanche, révélant une voiture de police. Alors que John monte au volant et Root côté passager, Elias se penche à la vitre ouverte.
- Nous nous reverrons avant la fin de la semaine, mademoiselle… ?
- Root, sourit-elle. Appelez-moi, Root. Et ne vous inquiétez pas, je sais comment vous trouver.
- Vraiment ? sourit-il amusé et suspicieux à la fois.
- Vraiment, lui assure-t-elle sérieusement.
John démarre la voiture et quitte les lieux discrètement sans allumer les phares. Les agents de Samaritain sont occupés à l'autre bout de l'entrepôt face à ce qu'il pense être un excellent tireur. Or, il n'y a déjà plus personne à affronter ici.
- Où est-elle ? interroge Root anxieuse.
- Elle se dirige vers le pont de Brooklyn. Root, fais-vite.
- Au pont de Brooklyn, ordonne-t-elle à Reese.
Elle se dévore les ongles des doigts pendant les dix prochaines minutes que dure son trajet. John allume la sirène pour aller plus vite et se fond parmi les autres voitures de police qui se dirigent elles aussi, sirènes hurlantes vers le pont. Il déglutit mal, pensant deviner où est Shaw et quelles peuvent être ses intentions à l'heure actuelle. Il se sent coupable, inexplicablement coupable. Il n'aurait pas dû lui interdire les missions, il n'aurait pas dû lui refuser ce plaisir car quoiqu'elle ait découvert à l'hôpital qui l'a fait sortir de ses gonds une fois de plus, cette nouvelle semblait bel et bien être celle de trop pour sa partenaire. Il aurait dû rester avec elle, même si elle est ingérable et dangereuse, il aurait pu la contenir, l'aider. Il pensait l'aider en faisant ce qu'il avait fait. Il allait s'en mordre les doigts. La perte de Jessica, de Carter, et maintenant de Shaw. Il serre les dents furieusement et accélère jusqu'au pont.
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Samaritain a fini par se rendre compte de la supercherie. Une arme pilotée à distance. Par la Machine? Non, ça ne semble pas être sa signature. Il n'a pas trouvé qui est cet individu, il a abandonné alors qu'il vient de reprendre la main et de faire cesser le feu sur ses agents. La question est insignifiante. En revanche, " où est passée Root ? " est une question qui n'a rien d'insignifiant.
Il laisse Shaw aux bons soins des autorités pour le moment. Son cas l'intéresse tout de même mais c'est Root qui a son dossier médical avec les réponses à ses questions animées par une curiosité malsaine. Qu'est-ce qui avait bien pu la faire exploser à ce point à l'hôpital ?! Il ne sait pas. Il est un peu curieux mais sa curiosité n'égale pas son désir de l'avoir entre ses mains afin d'obtenir Louisa. En revanche, il en est tout autre chez Martine. Chez elle, l'obsession avait remplacé depuis longtemps la curiosité. Ça en était devenu maladif pour elle. Elle avait été d'office appelée pour cette mission avec Lambert. De toute façon, attraper Root signifie obtenir les réponses sur les raisons ayant poussé Shaw à agir de façon aussi inconsciente et stupide alors qu'elles avaient réussi à disparaitre depuis des semaines.
Mais les entrepôts sont tous vides de présences humaines. C'est un endroit immense, non équipé de caméra, où tous les véhicules abandonnés offrent toujours plus de cachettes possibles. Les dizaines d'hommes ont fouillé les lieux aussi rapidement que possible. Mais ils ne sont plus là depuis longtemps. Pire, ils ont de l'avance.
Martine a été la première à faire demi-tour. Elle a gardé le contact avec la fréquence radio de la police. Son visage s'est illuminé quand elle a entendu où est Shaw.
- Je sais très bien où elle va, sourit-elle en grimpant en voiture.
Lambert vient la rejoindre, suivis de tous les hommes de leur équipe, et ils foncent au pont de Brooklyn. Le reste a été un cadeau servi sur un plateau.
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Quand John et Root arrivent aux abords du pont de Brooklyn, l'interface passe d'abord une commande au Starbucks du coin. Elle reçoit deux gobelets fumants mais n'en donne pas un à John qui ne fait aucun commentaire. Le pont est totalement fermé mais grâce à Reese et à sa plaque, Root entre facilement sur les lieux. Des tas d'autres flics sont déjà là. Shaw est considérée comme une dangereuse suspecte à appréhender et ils n'avaient pas lésiné sur les renforts. Certains rient en pariant sur le temps qu'elle va mettre à se décider avant de sauter et Root meurt d'envie de les descendre. John lui agrippe la main alors qu'elle la glisse vers son arme, et il la traine en avant. Alors qu'il se renseigne auprès d'une collègue sur le temps qu'a passé Shaw sur cette poutre au bord du vide, l'interface s'est déjà élancée sur le pont sans se soucier des paroles lui ordonnant de revenir. Elle s'avance droit vers elle tout en passant un bref coup de téléphone à Lionel pour lui demander d'aller chercher Louisa à son cours de danse car sa journée promet d'être surchargée. Il est déjà au courant pour Sam, mais il est bloqué à son bureau pour le moment. De la paperasse à finir, ordre de son supérieur. Il lui assure qu'il s'occupera de Lou et lui souhaite bonne chance avant de raccrocher. L'interface s'arrête au niveau de Shaw et déglutit. L'angoisse les taraude tous, et surement même Harold dont elle n'a pas de nouvelles.
Elle franchit à son tour la balustrade et s'approche de Sameen qui ne la regarde pas et reste focalisée sur le vide. Elle ne réagit toujours pas alors que Root s'assoit à côté d'elle, les jambes dans le vide. Elle pose un gobelet fumant entre elles, à son intention et commence à boire le sien. Sam finit par tourner la tête dans sa direction alors que l'interface observe le paysage comme si elle le trouvait fascinant, comme si la situation n'avait rien de dramatique ou d'exceptionnelle.
- Je ne veux pas de café, lui signifie tout à coup l'ex-agent de l'ISA. Ce n'est pas conseillé. Enfin… je… c'est à éviter.
Elle souffle un bon coup. Elle doit le dire à quelqu'un. Elle doit le lui dire. S'il y a bien quelqu'un à qui elle doit le dire c'est à elle.
- Je… tente-t-elle maladroitement. Root, je suis…
Elle soupire, incapable de finir alors que l'interface la regarde calmement. Elle avale une gorgée de son café avant de se lancer à son secours.
- Je sais, mon cœur, je suis passée à l'hôpital. Du coup, je ne t'ai pas pris un café mais un chocolat chaud. Il fait froid aujourd'hui et je ne voulais pas que tu sois gelée sur ton perchoir.
Shaw ouvre la bouche, ses lèvres tremblantes. L'interface la regarde gravement, craignant qu'elle ne se mette à pleurer. Mais soudain, Shaw s'assoit à côté d'elle et saisit son gobelet. Mais elle ne le boit pas. Root s'en fiche, elle vient de marquer un point. Shaw n'est déjà plus debout au bord du vide. Étape suivante, la ramener sur le pont, et ensuite, la sortir de là car entre les flics et les agents de Samaritain, ça n'allait pas être simple. Ariane lui assure qu'il lui reste quelques minutes mais ils seront bientôt là. Pourtant Root sait que Sameen est là pour en finir, pour se tuer. Elle n'est pas montée sur le pont pour attirer l'attention. La nouvelle l'a démolie et elle n'a vu comme seule échappatoire que la mort. Une échappatoire de ses simulations. Une échappatoire qu'elle est bien trop prompte à utiliser depuis son retour quand elle se trouve face à un problème insurmontable. Comme un aveu difficile et humiliant à faire, ou encore une grossesse à laquelle elle ne peut désormais plus échapper. Une attitude qui rend Root si triste. Shaw ne fait pas ça par égoïsme mais parce qu'au contraire, elle pense aux autres. Elle ne veut pas les faire souffrir. Mais aujourd'hui sur ce pont, c'est égoïste, c'est elle qui ne veut plus souffrir et Root le comprend. Elle ne peut pas lui en vouloir, mais elle est quand même triste. Surtout qu'elle sait comment Shaw est une personne fière, forte. Pas le genre à se suicider au premier obstacle. Sauf qu'après tout ce qu'on lui a infligé, cet obstacle-là, c'est celui de trop pour elle. L'interface sait aussi qu'elle a peur. Elle a peur pour cet enfant, pour ce qu'elle va faire. Elle n'a jamais voulu être mère et Shaw doit être terrifiée à l'idée même de devoir mettre au monde un enfant. Un enfant de la douleur, une preuve du malheur dans lequel on l'a plongée. Se tuer, c'est effacer la preuve, ne pas faire de cet enfant une chose triste. Elle veut se tuer pour ne pas lui faire de mal. Ce qui est assez paradoxal, mais l'interface comprend Sam mieux que personne, peut-être mieux qu'elle-même ne se comprend.
Root réfléchit alors que Shaw reste silencieuse. Pourquoi n'a-t-elle pas sauté alors qu'elle est là depuis plusieurs minutes ? Voulait-elle vraiment en finir ? Surement, sinon elle ne serait pas montée sur le rebord de ce pont. Alors pourquoi ne pas l'avoir encore fait ? Et la réponse lui vient soudain. Sameen l'avait attendue, elle. Elle voulait qu'elle sache qu'elle comprenne, qu'elle ne s'en veuille pas, qu'elle ne soit pas trop triste, qu'elle la venge aussi surement un peu. Elle avait appelé Root à l'aide, elle savait au fond d'elle que l'interface viendrait.
- J'aurai réparé la fuite de la salle de bain moi-même si j'avais su que tu avais à ce point-là envie d'un bain.
- Ta gueule, Root, crache Sameen d'un ton sans appel alors qu'elle reste focalisée sur le vide.
Elle n'aurait qu'à se pencher en avant, à se laisser glisser. Ce serait si facile, si rapide.
- Pourquoi tu m'as attendue, Sameen ? Lâche-t-elle soudain en décidant de ne pas tourner autour du pot. Je n'allais pas t'encourager à te tuer et tu le sais très bien.
- Je voulais que tu comprennes que… Écoute, Root, tu as fait tout ce que tu pouvais pour moi… pour m'aider… mais… Ça n'est pas ta faute.
Voilà en gros. L'interface le sait mais elle ne la laissera quand même pas sauter sans avoir tout essayer avant. Elle analyse la situation. Sameen est très mal, elle est triste et désespérée. Deux sentiments qu'elle ne comprend pas. Elle est en colère aussi mais ça reste masqué par les deux premiers sentiments. Et Root opte pour une solution. La mettre en colère, l'amener à reprendre espoir en lui promettant une revanche, en lui promettant la victoire.
- Tu vas sauter ? T'es sérieuse ? L'engueule-t-elle. Après tout ce que tu as fait pour survivre. C'est indigne de toi.
- J'en ai marre de survivre, lâche Shaw, dépitée.
- Je suis bien d'accord, il faut qu'on vive. Toi comme moi. Tu veux sauter et en finir, et je le comprends, Sam. Vraiment. Mais je ne l'accepterais pas. Tu vaux mieux que ça.
Elle voit ses épaules s'affaisser.
- Toi, tu es mal depuis quelques mois, poursuit-elle, mais moi, j'ai été mal pendant des années. J'ai touché le fond, je sais aussi bien que toi ce que c'est que d'être brisée. Moi aussi, j'ai pensé à en finir mais je ne l'ai pas fait. J'ai appris que la vie valait la peine si on s'accrochait un peu. C'est pour ça que je veux que tu te battes contre elle, Sameen, parce qu'il arrive qu'on gagne. Et cette guerre n'est pas finie, crois-moi, tu ne viens que de perdre une manche.
- Cette guerre est une folie, lâche Shaw. Samaritain a raison. On va perdre.
- On a perdu si on ne se bat pas, lui assure Root avec aplomb. Et on se bat parce qu'on est fortes. C'est pour ça qu'on est toujours debout.
- Je suis fatiguée de me battre, Root. Et je suis fatiguée d'être forte. Samaritain hait tout le monde. Et toi et moi plus que tout parce qu'on l'a défié.
- Non, la reprend Root, parce qu'on lui a résisté. Parce qu'on ne l'a pas choisi.
Sameen fronce les sourcils avant de lâcher un léger rire sans joie.
- T'es sérieuse ? Sourit-elle tristement. Il est si prétentieux que ça. Il nous en veut parce qu'on ne l'a pas choisi ? Parce qu'on a choisi Ariane ?
Root reste songeuse quelques secondes. Elle repense vaguement à sa conversation avec Greer à cette soirée où il l'a empoisonnée. Il s'était moqué de son amour envers la Machine, il lui avait dit que sa fille ne ferait pas la même erreur qu'elle. Que Louisa aimerait Samaritain.
- Non, réalise-t-elle, parce qu'on aime Ariane
Elle marque une pause.
- Et parce que je t'aime, finit-elle à mi-voix.
Sameen grogne un truc inintelligible que Root pense décortiquer comme " Tomber amoureuse d'une sociopathe ".
- Tu ne trouvais pas que la situation était déjà assez compliquée, soupire Shaw.
- Il fallait bien un truc positif dans toute cette guerre.
- La guerre, répète pensivement Shaw en écho. Pff, on est vraiment bon qu'à ça. On ne construit rien. Je n'aime pas ce que je suis en train de devenir.
- Personne de sensé n'aime partir en guerre ni faire la guerre, Sam. Mais certaines causes méritent qu'on aille se battre pour elles.
- Je ne crois pas que ce sera possible pour moi cette fois, avoue Sameen en se détestant de sa propre faiblesse comme de son abandon. Je ne vais pas savoir me relever de ça cette fois-ci.
Root réfléchit à un moyen de la convaincre du contraire.
- Tu sais, avoue-t-elle. J'ai menti à Louisa pendant des années sur la mort de son père. Quand elle l'a su, elle…
Elle marque une pause et sourit.
- … elle a réussi à me pardonner, finit-elle encore sidérée de l'effort qu'a fait sa fille. Alors crois-moi, tout est possible. Je suis la preuve vivante qu'on peut revenir de tout.
Shaw se tourne vers elle alors qu'elle la sent lui agripper le poignet.
- Sameen, reprend-t-elle doucement. On ne peut pas abandonner.
Elle ne répond pas et semble à nouveau fascinée par le vide. Une fascination que l'interface trouve détestable à cet instant.
- Si tu sautes, je saute, lui promet fermement Root.
Shaw baisse la tête.
- Pense à ta fille, lui claque-t-elle. Elle a besoin de toi.
- Pense à moi, lui claque Root en retour. J'ai besoin de toi.
Elle se relève et lui tend une main que Shaw ne saisit pas.
- Surtout maintenant, ajoute Root en désignant d'un signe de tête le FBI bloquant une entrée du pont.
Shaw suit son mouvement et les remarque elle aussi. Elle fronce les sourcils en ne comprenant pas d'où sortent tous ces gens.
- Samaritain t'a débusquée, Shaw. C'était très théâtral comme fin suicidaire. Je dois bien te le reconnaitre.
Shaw est furieuse en constatant tout à coup qu'elle a raison. Il y a du monde pour assister à sa chute. Comme à un spectacle. Mourir ici ? Comme ça ? Elle ne fera pas ce plaisir à tous ces badauds. Elle partira avec un peu de dignité. Elle n'avait pas réfléchi à cet aspect des choses en enjambant ce pont. Elle avait juste voulu en finir. Puis son père et Root étaient venus s'en mêler dans son esprit, et elle l'avait attendue pour qu'elle sache par elle et par personne d'autre.
- Si tu ne m'aides pas, poursuit Root, je ne sortirai de ce pont pas plus vivante que toi qui veut sauter.
Sameen la regarde à nouveau et elle accepte enfin sa main pour se relever. Elle lui emboite le pas pour revenir sur le pont, puis elle se retourne pour aider Root à descendre à son tour.
Et les coups de feu se mettent à pleuvoir soudain sur elles. Mais elles ne se sont pas laissé faire et ont répliqué. Mais les agents de Samaritain comme les flics sont trop nombreux et ils se rapprochent d'elles de chaque côté du pont. Comme un effroyable étau que Sameen voit se refermer sur elles. Les flics ne tirent pas, les agents de Samaritain si. Et Root lâche soudain un cri de douleur ainsi que le Glock qu'elle tenait dans la main droite. Elle vient de se prendre une balle dans le bras. Sameen se précipite sur elle et comprend qu'elles sont foutues. Elle se dit amèrement qu'elles auraient mieux fait de sauter dans le vide quand une voiture s'approche d'elles. Son klaxon hurle.
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Reese voit le FBI à l'autre bout du pont. Il voit Root échanger avec Shaw sans saisir un traitre mot de leur conversation. Il a espéré que Root réussisse. Root avait réussi. Du moins une partie. Il ne peut pas les laisser tomber par peur de griller sa couverture ! S'il ne les aide pas, elles sont fichues. Alors il a pris les devants pour les aider. Il a enfilé une cagoule, est retourné dans sa voiture et sirènes hurlantes. Il s'est engagé sur la voie piétonne quand la fusillade a commencé. Il a foncé et les agents de police comme les agents de Samaritain se sont écartés pour ne pas passer sous ses roues. Il s'est arrêté à leur niveau en faisant hurler son klaxon. Il a tout de suite compris que l'une d'entre elles est blessée. Shaw a ouvert la portière avant et y a littéralement projeté Root avant de tirer encore quelques coups de feu pour répliquer face à leurs assaillants dont elle ne voit aucun visage tant elle agit en automate. Elle n'a pas assez repris pied pour affronter cette situation. Elle entre finalement dans la voiture, pose la tête contre le vitre et disparait dans le néant. Reese fonce. Droit vers les agents de Samaritain qui tirent dans le pare-brise mais aucune balle ne le brise. Ils finissent par se jeter de côté pour ne pas passer sous les roues.
La suite n'apparait pas clairement à Shaw. Une conduite rapide dans New-York. La voiture qui s'arrête. On la sort rapidement car elle ne réagit pas. Puis on la place dans une seconde voiture qui roule plus doucement avant de s'arrêter à nouveau. Puis on la sort encore une fois et on la soutient pour la faire marcher. En fait, elle ne voit rien d'autre que le paysage urbain, puis le bitume où des pieds bougent. Ça semble être les siens. Elle n'entend rien alors qu'elle voit des lèvres bouger sans qu'aucun son n'en sorte, elle ne sait même pas qui est à côté d'elle. Elle ne sait pas combien de temps s'est écoulé. Elle n'a plus conscience de rien, même pas d'elle-même. Son visage est fermé et elle est de nouveau inaccessible au reste du monde. Comme après s'être enfuie de l'hôpital, lorsqu'elle a erré dans les rues de la ville.
Root et John ne font aucun commentaire. Ça ne sert à rien. L'interface ne tente même pas quoique ce soit ici en pleine rue. Si Shaw explose, le résultat serait désastreux. Mieux valait se faire discret, Root ne sait même pas comment elle va pouvoir gérer la suite. Seul compte pour le moment de la mettre en sécurité et d'aviser ensuite. Sameen comme l'interface se posent à cet instant exactement la même question : Comment les choses ont-elles pu déraper à ce point-là ?
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