15.
Soreyn tendit une tasse de café à Aldéran, tous deux sur la terrasse du restaurant du centre commercial, leurs épouses en pleine crise de shopping.
- Tu sais que tu as joué une partie absolument insensée, si tu veux mon avis !
- Je ne te le demande pas, mais crois bien que j'étais parfaitement conscient que j'étais constamment sur le fil du rasoir et qu'en mentant sur mes sentiments et mes actions je m'attirais les ressentiments de tous.
- On était du côté d'Ayvanère, ça ne t'a pas déçu ? glissa Soreyn.
- J'étais ravi au contraire.
- Pardon ? !
- Oui, vous étiez tous prêts à la protéger, si nécessaire, et de moi s'il l'avait vraiment fallu. J'avoue que la Division toute proche me mobilise trop pour que j'aie seulement eu le temps de vous remercier d'avoir voulu prendre soin d'elle, et à moi de me remettre sur le droit chemin de la fidélité. J'avouerai à présent que je m'attendais, plus les jours passaient, à ce que l'un de vous me mette son poing dans la gueule ! Encore une semaine, et Sky l'aurait certainement fait afin de me remettre les idées en place !
- Tu prends tout cela assez sereinement, cette histoire terminée, remarqua son ami.
- Elle fait partie du passé, je la chasse lentement de ma mémoire. Je me retrouve avec Ayvi et je profite avec elle de chaque moment. Ah, voilà nos chères moitiés. Je suppose que tu connais le conseil de vieux mariés comme nous : ne pas regarder le décompte de leurs dépenses demain sur le relevé bancaire !
- Et comment !
Ils se levèrent pour les accueillir, fraîches et pimpantes et évidemment ravies d'avoir pillé les boutiques !
Devant du café frais et des petits gâteaux, les deux couples avaient repris leurs discussions.
- Les livreurs des magasins vont donc tout te déposer demain ? s'enquit Soreyn.
- Est-ce une camionnette ou un semi-remorque qui va s'arrêter devant l'immeuble pour apporter tes achats, Ayvi ? gloussa Aldéran.
- Voire un convoi de trucks ! s'amusa Ayvanère. J'ai dû claquer deux mois de salaire en fringues, chaussures, sacs à main et accessoires !
- Mon petit panier percé !
- Tu ironises moins quand je te fais mon défilé de lingeries !
- J'avoue.
De leur côté, Soreyn et sa femme échangeaient également des mots doux, ravis par la sortie, et tout aussi contents de partager ces heures avec des amis.
Soreyn se leva le premier.
- A lundi, Colonel ?
- Evidemment. Inutile de chercher à me joindre, je pars ce samedi soir pour le Manoir.
- C'est bien noté. Je me chargerai des alertes, si nécessaires. Après tout, voilà des semaines que tu ne vas plus sur le terrain.
- Ca reviendra, affirma le grand rouquin balafré, mais dont le regard démentait la certitude.
- Je n'en suis pas si sûr… Et pas uniquement parce que tu as trop de tâches administratives…
Aldéran ne réagit pas, uniquement occupé par Ayvanère qu'il enlaçait et serrait précieusement contre lui.
Au Manoir, c'étaient deux autres couples qui avaient devisé paisiblement. Si l'un d'eux était solide au possible, l'autre se reconstruisait lentement.
A un signe de tête de Skyrone, Delly prit Ayvanère par le bras.
- Viens me parler de ton après-midi de shopping ! Moi, j'ai tout acheté en ligne, avant de venir ici avec le taxi envoyé par Sky.
Aldéran regarda les deux femmes s'éloigner et se diriger vers la serre où se trouvait déjà Karémyne, s'occupant de ses roses, avant de se tourner vers son aîné.
- Si c'est pour un remontage de bretelles, c'était inutile de faire sortir les filles ! Delly est là, mais il faudra beaucoup de temps avant que vous ne retrouviez des relations moins tendues, moins méfiantes. On aurait fait une réunion de groupe.
Aldéran passa les mains dans ses longues mèches incandescentes.
- Alors, que voulais-tu me dire, Sky ? Quelque chose qui aurait chagriné ou blessé Ayvi ?
- Lazaryne Séragosse est à l'infirmerie du centre de détention.
- J'espère que c'est bien gardé, sinon elle risque de mettre les bouts, et la connaissant je devine ses cibles prioritaires. Si ce n'était que moi, je m'en ferais moins, mais je refuse toujours qu'elle s'en prenne à Ayvi ! Que lui est-il arrivé ?
- Elle a perdu son bébé.
- Une fausse couche ! Elle était donc enceinte ?
Aldéran reposa son verre de limonade, a contrario la bouche très sèche.
- Tu n'aurais pas pris ces précautions pour me l'annoncer sans raisons - Delly acceptant de t'aider mais sans doute sans savoir pourquoi, le faisant pour Ayvi… Mon bébé ?
Skyrone approuva de la tête.
- Elle était enceinte de cinq semaines. Oui, elle ne fut pas la seule à qui on a fait une prise de sang après le tir dans la villa de l'île. A toi à ton admission ici alors que tu étais encore dans les vapes, et elle au centre de détention préventive.
- C'est horrible à dire, mais valait mieux cela qu'une mère telle que Lazaryne !
- Possible, Aldie. On ignorera toujours jusqu'à quel point la maternité peut changer une personne. Prends l'exemple de la Magicienne !
- C'est vrai…
- Par contre, c'est la cause de la fausse couche qui est plus révélatrice pour moi, reprit Skyrone. Lazaryne développe la maladie à vitesse expresse. Et se vider de son sang a commencé par expulser d'elle l'embryon qu'elle portait… Elle va mourir, je ne lui donne pas une semaine.
Comme souvent depuis la sortie de clinique de son cadet roux, Skyrone avait veillé tard à son bureau.
Un clone mémoriel de l'Ame de l'Arcadia opérationnel depuis le siège de Skendromme Industry, lui avait transmis le peu de nouvelles depuis sa dernière connexion, mais lui avait surtout établi une communication avec la Reine des Sylvidres sur Terra IV.
- J'ai épuisé toutes les pistes envisagées, avoua-t-il d'une voix basse, fatiguée. Le traitement maintient actuellement Aldie toujours debout, mais il décline lentement. Il lui devient de plus en plus pénible de soutenir des efforts prolongés, son cœur pompe comme un dingue et ses difficultés à se concentrer vont grandissantes. D'ici trois semaines, je doute qu'il arrive à quitter son lit et il faudra certainement le placer une assistance respiratoire. A partir de là, il ne restera plus que quelques jours.
- Tu ne fais que confirmer ce que je redoutais, soupira Sylvarande, les larmes aux yeux.
Skyrone caressa sa courte barbe d'or roux striée de gris. Il n'osait poser ses questions, lui aussi connaissant les réponses qu'allait lui faire Sylvarande. Il prit une bonne inspiration.
- L'Arbre de Vie ? On en revient à cette première option, qui est la dernière désormais…
- Les feuilles sont tombées, il noircit un peu plus chaque jour qui passe. Il semble déjà mort, renseigna Sylvarande entre deux sanglots. Comment pourrait-il faire quelque chose pour Aldéran alors qu'il n'a même plus assez d'énergie pour lui-même ?
- Le cœur de l'Arbre et celui d'Aldie battent à l'unisson, cela a toujours été ainsi. Là, je dirais même qu'il dépérit plus vite que mon cadet ! Et, sur ce coup le sang de Saharya qui a immunisé Aldéran toutes ces années a fait varier le virus en accélérant un processus qui menait de toute façon à la mort… C'est tragiquement ironique.
Skyrone était demeuré un long moment la tête dans les mains. Une faible lueur d'espoir revint dans ses yeux marron.
- Tu as pu entrer en contact avec Kwendel, avant que l'Arbre ne devienne un véritable fossile ?
- Kwendel est aux abonnés absents, gronda alors Sylvarande en rejetant en arrière sa longue crinière couleur de caramel héritée de son pirate de père. Je ne comprends pas, d'ordinaire, on n'a pas besoin de l'appeler, il rejoignait Aldie de son propre chef ! Et là, alors qu'on aurait besoin des réflexions et des solutions avancées par chacun… A moins qu'il ne cherche de son côté. Mais, je doute qu'il nous laisse ainsi dans l'ignorance et les angoisses. Ou alors, il pressent qu'il n'y a rien à faire et il reste dans son monde idéal.
- Papa n'est toujours pas là, fit alors Skyrone sur le ton de la constatation.
- Notre père n'ira finalement pas à Ragel. Il ne peut que se diriger vers Terra IV.
Skyrone tressaillit.
- Mais, pourquoi ? ! glapit-il.
- Terra IV est le Sanctuaire d'Aldéran. Notre père n'a pu que se souvenir que c'est ici que tout se terminera. Soit Aldéran parviendra à se téléporter dans un sursaut pour implorer malgré tout l'Arbre de Vie de se sacrifier pour lui transmettre ce qui reste d'énergie. Soit c'est son âme qui rejoindra l'Arbre pour fusionner avec lui pour l'éternité.
- J'avais oublié ce dernier point, avoua Skyrone. C'est là que son âme doit demeurer, ne nous laissant que son souvenir… Mais c'est encore bien trop tôt pour que ça se termine ainsi. Il y aura un miracle, c'est obligé !
Sylvarande mit fin à la communication sans mot dire.
