14.

A la vue du tout-terrain noir de son Général, Soreyn fronça les sourcils.

- Qu'est-ce que tu fous là ? !

- A moi aussi, ça fait plaisir de te voir !

- Je suis sérieux, Aldéran ! siffla le Capitaine de l'Unité Anaconda. Tu n'es pas autorisé à venir sur le terrain.

- Et depuis quand je me plie aux directives ? Surtout si elles sont médicales, enfin sauf quand elles me clouent sur un lit d'hôpital !

- Dégage de ma scène d'Intervention ! gronda Soreyn. Je maîtrise la situation !

- Vraiment ? ironisa alors le grand rouquin balafré en portant le regard vers le périmètre évacué du Parc d'Attractions, la grande roue penchant dangereusement après qu'un tir de roquette ait gravement endommagé une de ses bases, et les auteurs du braquage toujours retranchés dans le manoir hanté, les pompiers occupés à dégager le palais des glaces dont plus une n'était intacte suite aux fusillades entre les parties en présence.

- Quelques dégâts collatéraux, convint Soreyn. Mais ça ne justifie toujours pas que tu sois là !

- Il me semble néanmoins qu'il est temps de reprendre un peu les choses en mains. Tu as essayé tes stratégies, j'ai tout entendu via la radio, à mon tour !

- Ce n'est pas de refus, avoua alors Soreyn. Mais comment je peux justifier ta présence dans mon rapport ?

- Je m'en chargerai ! Jarvyl et son Unité sont toujours positionnés près des chevaux de bois ?

- Oui.

- File-moi une oreillette, on va investir le manoir hanté.

- Jarvyl suggérait les grenades lacrymogènes…

- Je l'ai entendu. Plus de grenades, lacrymogènes ou non, avant un moment autour de moi !

- Mais c'est très dangereux ! protesta Soreyn. Jelka a contacté les techniciens du Parc mais ils n'ont pas pu couper l'alimentation des effets spéciaux. On va être complètement désorientés !

- Ce sera un bon exercice.

- De quoi ? s'étrangla Soreyn.

- Je ne voudrais pas avoir à te rappeler que nous avons à agir en toutes circonstances, fit sèchement son Général. Ces effets spéciaux lumineux, les sons et les créatures du manoir, vont nous compliquer l'action, mais nous avons à y aller, un point c'est tout ! Jarvyl, tiens-toi prêt !

- A tes ordres, fit docilement le Leader de l'Unité Léviathan, sa voix indiquant néanmoins une certaine appréhension à l'idée de la tactique. J'ai le temps de réviser une fois encore le plan du manoir hanté ?

- Le temps que j'aille m'équiper au Van.

- Nous serons prêts, assura Soreyn.

En combinaison d'Intervention, son casque à la main, Aldéran avait rejoint Soreyn qui avait de son côté imparti à chacun de ceux de son Unité un secteur du manoir hanté à sécuriser.

- Pour ne pas nous parasiter davantage les sens, je vous ordonne de couper vos oreillettes, intima-t-il à la stupéfaction de ses interlocuteurs et de ceux qui étaient à son écoute. Il faudra se contenter de communiquer par textos. Jelka fera de même pour nous renseigner afin que nous puissions réagir en conséquence. Soyez tous prudents et demeurez concentrés tout en ne laissant rien au hasard autour de vous ! Moi, je vais…

- Toi, tu viens avec moi ! jeta Soreyn.

- Mais…

Soreyn attira son ami à l'écart.

- Tu es de retour depuis peu, Aldie, pas encore à cent pourcent de tes capacités, et tu es sur le terrain, le dernier endroit où tu devrais te trouver ! Hors de question dès lors que je te perde de vue ! J'ai promis à Ayvi de veiller sur toi…

- Quand ça ? Quand lui as-tu parlé ?

- Figure-toi qu'à l'époque où nous vivons, nous disposons de quelques méthodes de communications ! Elle se doutait pertinemment bien que tu ferais une sortie comme celle-ci. Et j'ai donc assuré que je ne te lâcherais pas !

- Misère, une nounou, il ne manquait plus que ça ! Comme si je n'avais pas assez de ma couveuse de père !

- Hé oui, Aldie, où que tu ailles, tu es cerné ! Je te laisse mener l'Intervention, je suis prêt.

Contournant une sorte de gargouille de verre, Aldéran se glissa entre une tête de serpent géant et un tas de chaînes qui remuaient en grinçant.

- Selon Jelka, on a deux cibles à douze pas devant nous, murmura Soreyn. Elle a enfin réussi à se connecter sur un des serveurs du Parc et elle va nous les illuminer pour qu'on puisse faire mouche. A nous de profiter de leur effet de surprise pour être plus rapides.

- Et rappelle-toi, Soreyn : tirs pour un max de neutralisation car vu la configuration des lieux, on n'a pas de seconde chance de reprendre l'avantage.

- Jelka vient d'entamer le décompte. A trois, elle va les prendre dans un faisceau de lumière. 1… 2…


A son retour chez lui, Aldéran avait été accueilli par son épouse et son père, sourire goguenard aux lèvres.

- Tu n'auras même pas tenu deux semaines, remarquèrent-ils tandis qu'il se débarrassait dans le hall d'entrée et que ronde et courte sur patte la petite Drixie était venue se rouler à ses pieds.

- Heureusement que tu étais déclaré inapte à assurer sur le terrain, ajouta Ayvanère. Il était donc inévitable que tu y fonces alors qu'on ne te réclamait nullement !

- Je ne risquais absolument rien, j'avais ma nounou ! jeta Aldéran, mi figue mi raisin.

- Logique, je ne peux pas te suivre partout, remarqua son père. Et vu que tes collègues m'estiment juste capable de te nouer tes lacets, je n'ai pas intérêt à me pointer à ton boulot lors d'opérations. On dirait bien qu'ils ont tous zappés ce que je suis en réalité !

- Ils sont tous très casaniers. Ils sont nés dans une époque de paix relative, aussi l'histoire d'un pirate leur est pratiquement inconnue. Tu leur fais peur, instinctivement, c'est indéniable. Mais vu que tu t'es mis à me surprotéger ces dernières années, ils ne voient plus que le père.

- Justement, ils devraient savoir qu'un père est prêt à tout pour ses enfants, siffla le pirate à la chevelure de neige. Ils en ont l'éclatante démonstration avec Albior et toi ! Et eux-mêmes sont parents. Ils n'ont pas intérêt à venir me dire en face que je ne suis plus bon qu'à veiller sur mes enfants, sinon ils repartiront chez eux en pièces détachées !

Aldéran ne put s'empêcher d'éclater de rire tant son père semblait sincèrement ulcéré, ce qui ne fit que le faire se renfrogner davantage et gagner l'étage pour sans doute aller bouder dans sa chambre !

Peu avant l'heure du dîner, Ayvanère était venue retrouver son mari dans son bureau.

- Ton père est reparti sur l'Arcadia, là, il est sûr que tes amis ne s'y pointeront pas !

- Chiche, que je monte une Intervention !

- Le pire, c'est que tu en serais capable ! Rien que pour voir la tête de ton père ! pouffa-t-elle, avant de se rembrunir.

- Tu as reçu un avertissement de la Générale Elumaire ?

- Oui. Elle menace de me faire passer devant le Conseil Disciplinaire si je me repointe sur le terrain.

- Et tu vas être raisonnable ?

Aldéran se contenta de répondre d'un sourire.

- Toujours rien sur Gardlyne ? reprit Ayvanère en passant la main dans ses mèches multicolores pour leur donner du volume.

- Un véritable Fantôme… La sécurité des cibles potentielles a été poussée au maximum, mais ce ne peut qu'être insuffisant vu que nous ignorons tout de la menace. Les seules choses qu'on sache, c'est qu'elle observe sa proie en la suivant une journée entière en taxi, et qu'après trois semaines, elle surgit de nulle part pour une frappe mortelle et repartir aussitôt dans les ténèbres de son anonymat !

- Ça va aller, assura Ayvanère en lui massant les épaules. Demain, j'irai à l'AL-99 présenter à tes subordonnés l'intégralité du profil de la victime type.

- Merci, Ayvi.

- Tu en as encore pour longtemps ? Que je sache quand lancer la cuisson de mon rôti ?

- Laisse-moi encore deux heures.

Elle déposa un baiser sur la joue balafrée du grand rouquin et redescendit, prenant la laisse pour promener Drixie.