12.

L'Arcadia était encore en état de se déplacer, il put sans peine s'arrimer au Karyu et le faire dévier de plusieurs kilomètres vers l'orbite 0 où se trouvait l'îlot de l'Ombre morte.

L'Arcadia possédait des générateurs de répulsion assez conventionnels mais une grande puissance de propulsion, largement suffisante pour tracter de gros cargos et a fortiori un navire imposant comme le Karyu. Les générateurs ayant tendance à surchauffer en cas de remorquage, le vaisseau était doté d'une rangée d'ailettes de refroidissement disposées à l'arrière, chargées d'éviter de courir le risque d'une coupure des générateurs pendant la manœuvre. Les avaries du combat avaient légèrement touché cette partie et Harlock agissait sans précipitation, tractant en douceur le croiseur terrien.

C'est absolument sidérés que les membres d'équipage du Karyu découvrirent, sur cet astéroïde, une base sophistiquée avec une plage et une mer artificielle d'une beauté à couper le souffle. Une fois débarqués, ils n'osèrent pas avancer.

- Une vraie copie de la terre... la pollution en moins.

- Mais comment un endroit comme ça peut-il exister ici ? continua Ishikura toujours les yeux ronds devant ce spectacle improbable.

- Une création du Professeur Toshiro Oyama, informa simplement le commandant.

Ce même Toshiro Oyama décrit comme un ennemi public à abattre, un dangereux criminel… Quelle ironie.

Ses yeux tombèrent sur les trois lettres pyrogravées au laser qui donnaient son nom à cet incroyable éden caché. SSX.

J'imagine combien tu dois tenir à cet endroit et quel magnifique gage d'amitié ce nom-là peut représenter. Le vieil adage qui dit que l'amitié c'est de se sentir un et de rester deux prend tout son sens.

Une Kei Yuki enjouée et pareille à elle-même vint à la rencontre des soldats terriens, accompagnée d'un Tadashi Daiba toujours un peu boudeur lorsqu'il s'agissait de se montrer aimable avec cet équipage qu'il cataloguait dans la catégorie « ennemis potentiels ».

- Bienvenue sur la base de l'îlot de l'Ombre morte. Pendant les réparations, nous vous invitons à vous détendre sur la plage.

Alors que les pirates s'étaient déjà précipités en rangs indisciplinés vers les palmiers avec de grands cris de contentement, les soldats du Karyu aussi surpris par les lieux que par les énergumènes qui formaient l'équipage de l'Arcadia, s'avancèrent timidement vers les eaux turquoises.

- Il y a même des oiseaux ? demanda Marina Oki qui ne savait où poser les yeux dans ce lieu étonnant.

- Le professeur Oyama ne faisait pas les choses à moitié. Il a recréé ici un petit écosystème, lui répondit la jeune femme pirate.

Puis elle se retourna vers le commandant Zéro, toujours perplexe au milieu de ce décor.

- A ce propos, le capitaine vous attend dans ses appartements, vous ne devriez pas le faire attendre.

Elle lui désigna une bâtisse métallique adossée à la station de réparation qui s'occupait déjà du check up complet des deux vaisseaux abîmés.

- Je ne suis pas à sa disposition ! maugréa-t-il en réaction au « vous ne devriez pas le faire attendre » de son interlocutrice qui avait des allures trop impératives à son goût.

- Ne soyez pas bête, commandant. Rares sont les personnes autorisées à entrer dans ce sanctuaire, vous devriez en être honoré, précisa-t-elle d'une voix douce qui appelait à la paix, accompagnée d'un franc sourire.

N'y voyant finalement aucune malice, il se calma instantanément et rendit son sourire à la pirate. Puis, il se dirigea d'un pas lent vers le bâtiment indiqué.


A peine eût-il poussé la porte de cette construction futuriste qu'il fut à nouveau déconcerté. Un contraste de style d'abord, puis une musique incroyablement délicate résonnant dans les parois métalliques.

Il traversa un long couloir décoré avec goût sans aucune surcharge, avant d'arriver dans une grande salle qui lui rappelait sans peine la cabine du capitaine sur l'Arcadia. A nouveau, des rayonnages de livres anciens. Un mobilier d'époque dont un secrétaire en vieux bois qui accueillait un plateau en argent avec une carafe de vin en cristal. Mais le plus surprenant, c'était l'imposant piano à queue, noir, disposé dans un coin de la pièce. Posée dessus, une rose dans un soliflore. Enfin, de dos, assis devant l'instrument, le capitaine Harlock faisait glisser ses mains sur le clavier de gauche à droite comme effaçant par ses gestes le rêve qu'il créait à chaque note.

Son œil fixait un point dans le vide et ses doigts survolaient les touches en les effleurant à peine. Son visage pâle reflétait une tristesse profonde qui faisait écho à chaque note de musique. Zéro sut qu'il ne devait pas être là, qu'en cet instant précis, Harlock était seul avec ses fantômes.

Cependant, la musique pénétra le commandant terrien qui, dans une muette extase, osait à peine respirer. Il ne prononça aucun mot car le verbe lui sembla soudain trivial en comparaison de la mélodie délicate qui emplissait la pièce et qui touchait sans nul doute au sublime. Pourtant, le pirate perçut sa présence et l'enchantement prit soudainement fin. Les doigts s'arrêtent nets sur le piano et Zéro sentit qu'il avait violé un moment d'intimité que l'homme en noir aurait voulu garder pour lui.

- Tu aurais du me dire que tu étais là.

La voix avait résonné, métallique. Le regard s'était à nouveau durci se fermant à toute expression trop humaine, trop vulnérable.

Zéro, encore sous le choc de l'émotion, chercha ses mots un instant.

- Je ne savais pas que… murmura-t-il en laissant la phrase en suspend, à nouveau persuadé que parler avait quelque chose de vulgaire.

- … que mes mains pouvaient faire autre chose que tuer ?

Zéro fut décontenancé le temps d'une seconde, se rappelant une phrase qu'il avait prononcée sur Tauron sous le coup de la colère alors que l'autre homme venait apaiser sa fureur et sauver son âme…

Tes crimes te collent à la peau Harlock, alors ton sens de la justice…

Mais en y prêtant bien l'oreille, il n'y avait nulle trace de reproche dans la voix du pirate qui avait plutôt une tonalité neutre, comme s'il s'agissait d'un simple constat.

- Tu étais moins amer lorsque nous étions plus jeunes, dit-il simplement, sachant pertinemment combien la phrase était stupide. L'homme balafré tourna vers lui un regard indéfinissable, Zéro se perdit un instant dans l'intensité de cet œil et se sentit légèrement mal à l'aise.

- Je ne suis pas amer, Warrius. Je vis libre.

- A quel prix ?

- Il y a toujours un prix à payer, ne le sais-tu donc pas ?

Le terrien baissa les yeux, ses mèches auburn cachant son regard hésitant, sa main glissa dans sa poche et il en sortit une montre à gousset dorée. D'une légère pression, celle-ci s'ouvrit. Il la tendit au pirate. On y voyait une photo jaunie d'une femme magnifique aux longs cheveux bleus avec un sourire reflétant toute l'insouciance de son âge. Dans ses bras une petite fille toute jeune…

- Je n'ai jamais su si mon choix valait ce prix-là.

L'œil perçant du pirate se posa sur son ami, la voix sans concession ne tarda pas à s'élever en réponse :

- Bien sûr que si, tu le sais.

L'autre recula d'un pas. Harlock précisa :

- Tu as suivi ton instinct, tu as fait ce que tu estimais ton devoir. Pour la liberté de ton peuple.

Les poings de Zéro se serrèrent mais il contint son émotion.

- Et toi Harlock ? N'as-tu donc aucun regret ?

- Les seuls regrets doivent naître des choses que l'on n'a pas pu accomplir.

Le pirate servit un Red Bourbon à son ami. Cette même boisson qu'ils avaient partagée ensemble bien des années auparavant sur Gun Frontier lors de leur première rencontre. Il laissa Zéro continuer :

- Harlock, pourquoi ne m'as-tu rien dit pour Haro ?

Imperturbable, le pirate vida son verre puis reposa son regard de glace sur l'autre homme :

- Et toi ? Pourquoi n'as-tu pas respecté mon silence ?

Regard interrogatif. Harlock crut bon de préciser :

- Tu t'es renseigné n'est-ce pas ?

- Que voulais-tu que je fasse, je dois avoir toutes les armes en mains pour combattre ce monstre… même si cela doit te blesser.

Warrius Zéro revissa un peu sa casquette dont l'ombre cacha provisoirement ses yeux, il s'approcha de la fenêtre en tenant du bout des doigts le verre de Red Bourbon encore à moitié plein. Il sentit qu'il fallait changer vite de sujet :

- Tu voulais me voir ?

- Il y a quelque chose que je voulais te donner, prononça-t-il d'une voix neutre, sans daigner le regarder.

Il se leva doucement et de sa démarche féline, fit quelques pas vers la bibliothèque. Le commandant du Karyu suivait des yeux ses mains, gantées et montées de l'emblème des pirates, qui saisirent un petit coffret en bois légèrement doré, également marqué par la célèbre tête de mort si chère à l'homme en noir. Harlock s'avança enfin vers lui et lui tendit le coffret sans cérémonie.

Il tendit les mains ne sachant pas vraiment à quoi s'attendre. Avant de l'ouvrir, il ne put s'empêcher d'admirer le travail subtil du coffret façonné dans un bois précieux, malgré ses gants, il sentait sous ses doigts la matière pleine et les gravures délicates si raffinées qu'il crut un instant que cet écrin était un cadeau à lui seul. Il fut tiré une seconde de sa contemplation par le bruit familier du vin qui se déversait dans les verres en cristal.

Il l'ouvrit.