CHAPITRE 11
Bonjour bonjour ! Me voici de retour après ma semaine de concours blanc, pour un nouveau chapitre ! Merci beaucoup pour tout vos retours !
Mimi-Kitsune: Merci, encore et toujours, de suivre ! J'espère que ce chapitre sera à la hauteur de tes attentes -et des attentes des jours passés...-
La Tortue Rapide (j'aime ce pseudo): Je suis heureuse que l'histoire te plaise :) je sais que Moriarty passe beaucoup pour une victime, mais pour être honnête, c'est un peu le but... j'aime victimiser les personnages que j'apprécie. Et il aurait été un peu plus long et compliqué de construire une romance avec le personnage de Moriarty en tant que criminel psychopathe- et j'avoue que je privilégie un peu l'histoire en fond plutôt que vraiment la construction de la relation. mais je fais de mon mieux ! ;) Et, justement, pour ce truc de dédoublement de personnalité, j'approfondis un peu plus dans ce chapitre. c'est un peu plus subtile en fait... j'espère que ce chapitre te plaira !
AMAZINGmadness: ooooh l'auteur de Alike ! J'adore ta fanfiction, c'est probablement une des meilleures sur le couple Jimlock ! Je suis heureuse que tu trouves l'histoire bien construite ! Je trouve aussi que Mycroft et Molly sont trop souvent sous-exploités, et c'est dommage, parce qu'ils ont du potentiel ! J'espère que ce chapitre te plaira ;)
Grégory Lestrade rajusta machinalement la manche de son pardessus, repositionna le pan de son écharpe. Ces derniers jours n'avaient pas été très chaud, et, de nuit, c'était encore plus désagréable. Son index s'écrasa, mollement, sur la sonnette. Il l'entendit résonner, dans l'appartement, bientôt suivi par le bruit familier des pas de Mrs. Hudson, traversant précipitamment l'espace de la cuisine à la porte d'entrée, paniquant avec les différents plats qu'elle devait tenir en main et dont elle ne savait trop que faire.
Un bruit de verre brisé. Elle avait dû lâcher son saladier. Il l'entendit grogner, grommeler, pester, frayant son chemin entre les éclats dont il entendait le craquement sous ses semelles.
Son regard dériva vers la rue, vide de tout piéton. Il y avait bien un chat, de l'autre côté de l'asphalte, bondissant après une feuille de journal emportée par les vents. Mais, enfin, après tout, Baker Street n'était pas une rue très vivante. Le café lui-même était fermé. C'était déprimant. Enfin, ce n'était pas comme s'il allait s'en plaindre. En ce moment, Lestrade était aussi déprimé qu'il était fatigué.
Il eut tout juste le temps de se composer un visage qui ne semblait pas trop sorti d'un film de Romero, avant que la porte ne s'ouvre toute grande, sur le visage échevelé de la logeuse, dont les vêtements étaient maculés de farine et de sauce à la menthe.
« Grégory ! » s'extasia-t-elle, visiblement convaincue par son pauvre sourire chiffonné. « Entrez ! John vous attend, en haut ! »
Elle s'effaça sur le côté, toute sourire, les yeux pétillants. L'inspecteur acquiesça vaguement, s'empressa de s'avancer, quittant le froid mordant de l'extérieur avec une certaine satisfaction. La lumière, dans ce petit hall d'entrée, avait une étrange teinte verte. Greg n'y avait jamais prêté attention, auparavant, mais il devait bien admettre que cela donnait une petite atmosphère légèrement glauque.
Avec un dernier signe de tête, et un sourire contrit et forcé, l'inspecteur s'aventura dans les escaliers, et véhicula son corps aux membres étrangement lourds vers l'étage. Il entendait, déjà, le son d'une conversation, dans ce qu'il savait être le salon. Une femme, un homme -John-.
Il ne savait pas vraiment pourquoi le docteur l'avait invité à manger, pour être honnête. Encore moins après l'avoir vu quitter la salle d'interrogatoire, sans un mot, le regard fuyant et coupable. Il n'avait pas eu de nouvelle, après cela- et se replonger dans son enquête avait été particulièrement difficile. Après une avancée pareille, il aurait dû être si joyeux !
Et bien, non. Même Molly ne lui répondait plus. Lestrade n'en était plus vraiment découragé. Il était désemparé.
Enfin ! Aujourd'hui avait été une journée étonnamment riche. Le sang qu'ils avaient prélevés sur la nouvelle scène de crime – celui qui avait maculé les marches de l'escalier, et formé une petite piste dans la rue- n'était pas celui de la victime, mais celui de l'assassin. Le labo l'avait confirmé.
Puis Molly lui avait annoncé son retour proche. Promesse de soutien, encore. Enfin une légiste qui ne se contenterait pas d'être… eh bien, d'être Anderson.
Et, enfin, John l'avait finalement contacté. Lui proposant de passer au 221B Baker Street. Et il avait accepté- John était un ami, après tout. De plus, il y avait cette Mary.
Une drôle de coïncidence, vraiment. Le tueur qu'il recherchait avait été blessé sur les lieux de son dernier meurtre. Au même moment, Mary Morstan se faisait poignardée, dans la rue. On avait retrouvé les vêtements noirs, poisseux de sang, du criminel, avec le poignard qui avait dû le transpercer, dans une ruelle, toute proche de Baker Street. Et, comme guidée par un mystérieux hasard, Mary Morstan avait sonné à la porte du 221B, durant la tranche approximative de temps de la fuite du meurtrier que Lestrade cherchait avec tant d'application.
Une coïncidence, oui, peut-être. Mais Sherlock lui avait répété tant de fois qu'il n'y avait pas de coïncidence, que l'univers n'était pas si négligeant…
Oui, vraiment. Pas de coïncidence dans cette affaire.
Alors lorsque John l'avait appelé, proposé de venir dîner avec sa petite amie et lui, et avait, vaguement, évoqué les circonstances de l'arrivée de la jeune femme dans l'appartement, Lestrade avait décidé de suivre son instinct, et avait rappliqué, résolu, prêt à dénicher le plus d'indices possibles.
Arrivé en haut des escaliers, il se stoppa, prit une longue inspiration. Peut-être que ce serait une fausse piste. Peut-être qu'il se fourvoyait.
Mais peut-être qu'il avait raison. Que l'assassin se trouverait là. Que cette soirée apporterait des éléments décisifs.
Alors, il ouvrit résolument la porte du petit appartement, et se confronta, le regard grave, sérieux, inquisiteur, le visage crispé dans un faux sourire de convenance, aux yeux bleus, limpides, calme, de la dénommée Mary Morstan.
OoOooOooOoo
Molly s'empara de sa paire de chaussette, la fourra pêle-mêle dans sa petite valise. Les vêtements qu'elle y avait entassé gisaient en amas anarchique, des manches, des cols, des jupes dépassant de toute part. Mais elle n'était pas vraiment motivée pour tout plier, proprement, bien ordonner sa valise, prendre bien soin de ses malheureuses affaires.
Elle ne savait pas trop comment elle se sentait.
Une partie d'elle-même était absolument ravie, soulagée, de quitter l'ambiance pesante du petit chalet, le silence étouffant qui suivait chacun de ses gestes, les deux regards sombres, indéchiffrables, qui la contemplait alors qu'elle s'efforçait de refermer sa valise. Elle était heureuse de rentrer chez elle, de retrouver son petit travail tranquille, de porter soutien à Lestrade, dont les messages se faisaient chaque jour plus désespérés.
Mais, d'un autre côté, elle se sentait déjà nostalgique. Le cœur légèrement plombé, lourd, à l'idée de partir, de partir pour de bon. Elle savait bien que, quelque part, cela lui manquerait- le silence de Sherlock, ses phases de réflexions intenses, ses petites remarques aléatoires sur sa tenue, ses cheveux, son sourire. Le babillage de cette pipelette de Jim, ses remarques sur la laideur des choses, les discussions du soir. Les parties d'échecs entre les deux génies, passionnantes à suivre, à observer.
Et, à en croire les expressions des deux hommes -vraiment, on se croirait à un enterrement- son départ ne les laissait pas vraiment indifférent.
Pourtant, lorsqu'elle tentait de croiser leurs regards, ils le détournaient ailleurs. Sur les cravates qu'il tentait machinalement de lisser pour Jim, sur les poutres du plafond pour Sherlock. Lorsqu'elle ouvrait la bouche pour dire quelque chose, ils la fixaient immédiatement, dans une posture d'attente avide. Et elle oubliait ce qu'elle voulait dire, fermant la bouche, se reconcentrant sur le contenu de sa valise.
Alors elle se taisait, gardait les yeux baissés, s'efforçant de fermer son malheureux bagage, débordant de toute part. Elle entendit vaguement Jim s'approcher, lui prêter main forte- sans oser la regarder, sans oser dire quoique ce soit. Le visage baissé, appuyant résolument sur le couvercle, attendant qu'elle ferme le verrou. Le cliquetis résonna dans la pièce, d'un bruit sec, sonore. Le silence sembla s'épaissir un peu plus.
« Merci, Jim, » articula-t-elle, contemplant avec un intérêt ridicule la manche de sa chemise bleue qui dépassait d'un côté de sa valise.
L'irlandais esquissa un petit sourire peu convaincu, haussa les épaules, et s'empresse de retourner auprès des cravates martyres de Mycroft. Elle se mordit la lèvre inférieure, cligna des yeux. Saisit, presque timidement, le bagage par sa poignée. Le souleva, difficilement- c'était plus lourd que ce à quoi elle s'attendait.
Sherlock se racla la gorge, derrière elle- il fixait l'un des coussins du canapé, sur lequel Jim avait brodé des petites fleurs un jour d'ennui particulièrement profond.
« Besoin d'aide pour porter ? » proposa-t-il, le ton monocorde, inexpressif comme jamais auparavant.
Molly secoua négativement la tête, sentant ses joues la chauffer, un peu. Dehors, le bruit familier des pneus du camion blindé de Mycroft, crissant contre les graviers couverts de gel, se fit entendre. Il était l'heure de partir, de toute évidence.
Tous devaient l'avoir entendu. Le silence revint, de plus belle, avec une telle intensité qu'il en semblait palpable. Jim renifla, un peu, dans son coin. Sherlock se leva, lentement, s'approcha de la porte, le visage fermé, le regard glué sur le digicode, installé près de la poignée. Le « tip-tip » régulier des codes tapés ne tarda pas à se faire entendre.
Molly resta immobile à ses côtés, le cœur battant dans sa poitrine, tenant d'une main qui se voulait ferme la poignée de sa valise.
Il fallut à peine une dizaine de minute pour que Sherlock achève d'ouvrir le battant. Le vent glacial de cette fin de décembre montagnarde ne tarda pas à s'engouffrer dans la pièce, vif et mordant. Elle grelotta malgré elle, regrettant de ne pas avoir enfilé un pull de plus. Du coin de l'œil, elle aperçut Jim, s'enroulant résolument dans la couverture, et s'approchant à petit pas hésitant.
Pendant un instant, ils restèrent tout droit plantés là, devant la porte grande ouverte, sans esquisser le moindre geste. Sherlock, le dos légèrement appuyé au battant, le regard perdu dans le panorama enneigé des monts irlandais. Molly, droite, planté sur ses pieds, debout sur le paillasson orné d'un petit « Visiteurs, sachez que si vous tentez d'entrer, la mort sera votre seule récompense » parfaitement accueillant. Jim, stratégiquement planqué à côté de l'encadrure de la porte, tentant vaguement de se réchauffer. Il fut le premier à parler.
« Eh bien, » souffla-t-il, d'une voix qu'il tentait de rendre enjouée, « je crois qu'il est temps pour toi de retrouver la civilisation. »
« L'humanité, » renchérit Sherlock. « Les gens ennuyants. »
« L'air vicié de Londres, » ajouta Jim. « Le bruit des klaxons et des gens qui s'insultent. »
« Les cadavres de la morgue, » continua le détective. « L'horrible visage d'Anderson. »
Un petit rire lui échappa, bien malgré elle. Paradoxalement, cela s'accompagna d'une furieuse envie d'éclater en sanglot. Elle se contint, du mieux qu'elle put. Reposa, doucement, sa valise au sol. Le regard des deux hommes ne la quittait plus, désormais.
D'un geste -avant qu'il ait ou tenté d'esquiver, ou quoi que ce soit d'autre- elle attira Sherlock dans une étreinte, s'efforçant de passer outre la raideur qui le prit quasiment immédiatement. Elle pouvait très bien imaginer son regard vaguement choqué, complètement interloqué. Elle n'avait pas besoin de le voir pour ça. Il suffisait de sentir la tension dans ses muscles, dans son long corps élancé, de voir la façon dont il lui tapota maladroitement l'épaule droite, comme s'il ne savait absolument pas ce qu'il était supposé faire. C'était sûrement vrai.
Jim, lui, se laissa complètement faire, gloussa légèrement lorsqu'elle lui sauta quasiment au cou- peut-être à cause de la tête que devait tirer Sherlock, peut-être à cause de l'étrangeté de la scène, peut-être pour s'empêcher de pleurer. Il était à peine plus grand qu'elle, contrairement à ce grand dadais de Sherlock. Mais moins maigre. Il la serra en retour, brièvement. Puis il la lâcha, s'éloigna un peu, et son sourire avait quelque chose de légèrement embarrassé- un peu comme Sherlock, dont les joues blafardes avaient pris une intéressante teinte rosée.
Molly se pencha de nouveau, repris sa valise. Déglutit, ravala la boule qui se formait au creux de sa gorge. Elle ne savait pas quand elle les reverrait. Elle ne savait pas si elle les reverrait un jour.
Ses doigts s'enroulèrent autour de la poignée. Elle voulut, une nouvelle fois, articuler quelque chose. Les mots se moururent, aux bords de ses lèvres. Alors elle sourit, un peu, et, sans un mot, tourna les talons, s'éloignant d'un pas rapide, saccadé. Tout à coup, rester ici semblait être une épreuve insurmontable. Elle ne prêtait plus tout à fait attention au froid, au vent, au givre qui faisait craquer l'herbe et les graviers sous ses pas. Elle n'osa pas le moindre regard en arrière, vers la porte du petit chalet, où elle savait qu'ils l'observaient partir, silencieux, les dos raides, les visages sombres.
Elle se hissa à l'arrière du véhicule, sans prendre garde aux chocs répétés que subissaient sa malheureuse valise, toute à sa hâte de s'enfuir, de s'éloigner, de mettre le plus de distance possible.
Ce n'est qu'après avoir refermé la porte derrière elle qu'elle s'autorisa à relâcher la pression. Un long soupir lui échappa, fluide, lourd, grave. Ses épaules tressautèrent, une fois, deux fois. Elle se mordit sauvagement la lèvre inférieure.
Elle n'était plus si certaine d'être heureuse à l'idée de rentrer.
OoOooOooOoo
Eh bien, Sherlock. Il semblerait que ton amie légiste soit partie. M.H
Brillante déduction, Mycroft. Tu réinvente l'intelligence. S.H
Ah, des adieux si émouvants. J'en aurais presque eu la larme à l'œil, si je n'étais pas si profondément insensible. M.H
Tu as de la chance que je n'ai plus assez de chaussettes pour cacher l'objectif de tes caméras. S.H
Et tu devrais remercier James, puisqu'il protège sauvagement tes cravates de toute agression supplémentaire. S.H
Comme c'est aimable et courtois de sa part. J'en suis tout ému. M.H
C'est peut-être bien la seule chose que je peux accepter chez Moriarty. Lui, au moins, à un respect pour les costumes. M.H
Néanmoins, je n'envoie pas ces messages pour le plaisir de parler du sauvetage de mes précieuses cravates. M.H
Ce serait tout à fait ton genre. S.H
Oh, je suis sûr que tu me connais tellement bien que le pourquoi de mes agissements doit toujours te sembler d'une limpidité merveilleuse, petit frère. M.H
Non, ce que je voulais savoir, c'est ce que tu comptais faire. M.H
Puisque Molly est partie -grand bien lui en fasse- et que tu es toi-même supposé partir d'ici deux jours… -Tu sais, pour cette légère affaire, que tu sembles avoir oubliée, et qui consiste à détruire un certain réseau criminel ? - que comptes tu faire de Moriarty ? M.H
Le laisser tout seul ? M.H
A portée de mes parapluies de destructions massives ? M.H
Bien sûr que non. S.H
… ? M.H
Je compte l'emmener avec moi. S.H
… S.H
… Mycroft ? S.H
Est-ce que tu es en train de te frapper le crâne contre ton bureau ? S.H
Seigneur. M.H
Mais qu'est ce qui ne va pas avec toi ? M.H
Ma mort. Tu veux ma mort. M.H
James me sera d'une grande aide sur cette affaire. S.H
J'ai besoin d'un œil extérieur. S.H
Et c'est encore mieux s'il y a une cervelle en bon état de marche derrière. S.H
Je rêve. Dites-moi que je rêve. M.H
Mon Dieu, qu'est ce que j'ai fait pour mériter cela ? M.H
Je lui ai demandé. Il se souvient à peu près de la structure de ce réseau-ci. S.H
Cela me fera gagner un temps fou. S.H
Sherlock ! M.H
Cesses un peu d'agir comme un enfant ignare ! Inconscient ! Stupide ! Irréfléchi ! M.H
Ça alors, tu as finalement trouvé la touche « ! » sur ton clavier. Je croyais que tu n'en ferais jamais usage. S.H
Il n'y a aucune raison que ça tourne mal. James ne m'accompagnera pas, restera dans la chambre d'hôtel. S.H
Menotté. S.H
Pour de vrai. S.H
Et tu pourras garder un œil sur lui, constamment, avec tes petites caméras. S.H
Bon sang, petit frère. Il ne s'agit pas seulement de ça. Il s'agit surtout de son esprit. M.H
As-tu réfléchi aux conséquences que cela pourrait avoir sur sa capacité à museler son côté « Moriarty » ? M.H
Tu vas le faire resurgir. M.H
Et si cela arrive, ne crois pas que des menottes et des caméras l'empêcheront de te détruire. M.H
Oh, tais-toi. S.H
James le retiendra. Il est assez résistant pour cela. S.H
Et ne pas l'emmener serait bien pire, tu ne crois pas ? S.H
Le laisser seul. Sans contact. S.H
Il déteste la solitude. S.H
Crois-moi, ce sera ça qui le fera craquer. S.H
Et je préfère être là, si jamais Moriarty venait à l'écraser. S.H
Ce qui n'arrivera pas. Bien sûr. S.H
Puisses-tu dire vrai, Sherlock. Puisses-tu dire vrai… M.H
OoOooOooOoo
Le portable vibra sourdement, se déplaça de quelques millimètres sur table de la cuisine. Mary eut tout juste le temps de s'élancer pour le rattraper, avant qu'il ne chute lamentablement vers le sol. Sa main gauche se referma autour de la coque, la main droite claqua contre le parquet, alors qu'elle s'écrasait somptueusement par terre. Presque immédiatement, la douleur la traversa, dans une pique chauffée au fer rouge, transperçant son flanc. Elle siffla, entre ses dents serrées.
Si John avait été là, il se serait sûrement précipité vers elle, tout empressé, comme à son habitude. Mais il était absent. Ce policier- Lestrade- l'avait finalement convaincu à l'accompagner, de nouveau, au commissariat- soi-disant pour saluer une dénommée Molly, qui serait revenue depuis quelques jours.
Pour tout dire, Mary était quelque peu embarrassée, ces derniers temps. Elle adorait John. Là-dessus, pas d'inquiétude à avoir. Elle n'avait probablement jamais ressenti ce genre de chose pour un homme, auparavant.
Mais il y avait quelque chose d'assez perturbant dans le fait de côtoyer régulièrement le meilleur ami de Sherlock Holmes. Après tout, elle était supposée le retrouver, ce satané détective. Ammo le lui avait bien fait comprendre- si elle voulait trouver Moriarty, c'est cette piste là qu'elle devrait creuser. Cependant, plus elle entendait parler de Sherlock, moins elle avait envie de mettre ses pattes dessus.
John avait une telle admiration pour cet homme. Et elle vivait dans leur appartement depuis plus de deux semaines, déjà. Elle commençait à se sentir proche de lui, au travers des histoires que le docteur racontait, passionnément. Au travers du fatras d'affaires, de livres, de tubes à essais et de bout de cadavres, qu'elle découvrait régulièrement dans les recoins les plus inattendus. Au travers des articles de journaux, des photos de cet homme atypique, et indéniablement génial.
Oui, parfois, son travail pouvait être une plaie. Comme à présent, alors qu'elle était étalée devant la table de la cuisine, la main serrée sur son portable vrombissant, et les côtes en vrac.
D'un geste indubitablement agacé, elle décrocha, prête à incendier la personne qui osait la faire voler à terre.
Comme elle s'y attendait, la voix robotique de son mystérieux interlocuteur -V.N, ou Ammo, en fonction des jours, de son envie, peut-être- s'éleva, mécanique, railleuse, désagréable.
« Très chère Mary », crachotait la voix, « Il semblerait bien que tu sois dans la nécessité de reprendre du service. »
La jeune femme se mordilla la lèvre inférieure. Son regard bleu se posa, presque nerveusement, sur le fameux crâne de Sherlock, dont les orbites vides semblaient la fixer, la juger, la condamner.
« La cible ? » s'enquit-elle.
Elle n'avait pas besoin de s'épancher. Elle n'était pas là pour ça. Le travail, avant tout- et elle n'était pas d'humeur à s'embarrasser de formules de politesses.
« Tout de suite, chérie, » grésilla son interlocuteur. « Simplement, tu dois savoir qu'il ne faudra pas le tuer. Je le veux vivant. J'ai des questions à lui poser. »
Elle se redressa, lentement, prenant garde à ne pas aggraver la douleur de son estomac. Elle était sûre que la plaie s'était ouverte.
Cependant, voilà une mission qui était inhabituelle.
« Où devrais-je l'emmener, dans ce cas ? »
Elle ne s'imaginait, en fait, pas vraiment revenir au 221B Baker Street avec un homme qu'elle aurait kidnappé sans sommation. John était peut-être l'homme le plus gentil et compréhensif du monde, mais il avait ses limites. Pas de doute que le meurtre et la séquestration en faisaient parties.
« Tu recevras très vite tes instructions complètes, Mary. »
La voix tressauta, plusieurs fois, sur son prénom. M-a-a-a-a-a-a-ary. C'était dérangeant.
Elle leva la main droite, chassa les quelques mèches couleurs de miel qui lui encombrait la vue. Détourna le regard, s'efforçant de ne pas observer le sourire grinçant du crâne, juché sur la cheminée, tout près du couteau qui était planté dans une liasse de papiers poussiéreux.
« Le nom ? »
Un ricanement mécanique se fit entendre, à l'autre bout du fil. Mary n'avait jamais aimé ce son. N'avait jamais aimé Ammo, de façon générale.
« Mycroft Holmes. »
OoOooOooOoo
Sherlock Holmes manqua de s'effondrer, se rattrapant de justesse à la rambarde de l'escalier. Sa respiration sifflante résonnait, sonore, désagréablement, dans la cage d'escaliers, dans l'hôtel tout entier- un bruit sinistre, de mauvais augure, qui n'était pas sans rappeler le son laborieux que pouvait faire une bouilloire en pleine activité. Il ne lui restait qu'une dizaine de marches à gravir, quelques pas à faire, et il pourrait s'effondrer dans le lit de leur chambre.
Ce n'était pas tant la fatigue qui le faisait tanguer. Ce n'était pas tant la douleur irradiant de son épaule, dont il savait l'os encastré avec la balle qui l'avait atteint. C'était, sûrement, la perte de sang qui en avait résulté- la blessure ne devait pas être mortelle, il ne pensait pas. Trop loin des organes vitaux. Ce n'était pas non plus une raison pour rester étendu dans les escaliers d'un hôtel miteux à se vider de son sang, espérant que quelqu'un s'avise de sa présence.
Il tituba de nouveau, trébucha contre la dernière marche. Par moment, sa vision semblait plus trouble, les sons plus lointains, sa respiration plus sonore. Sa main laissa une marque sanglante contre le mur d'un blanc douteux du couloir.
Il allait sortir ses clés, prêt à s'acharner maladroitement contre la serrure, malgré ses mains tremblantes et les petits points noirs qui dansaient devant ses yeux, lorsque la porte s'ouvrit d'elle-même. Une main le saisit par le col, le jeta dans la pièce, referma brutalement le battant derrière lui. Le détective se laissa emporter par l'élan, accueillant le choc de son corps chutant contre le matelas avec un certain soulagement. Sa main gauche resta, un instant, crispée contre son épaule blessée. Il lui fallut quelques secondes pour oser lever les yeux vers James, qui semblait occupé à refermer un à un, les innombrables verrou, indispensables -selon un certain petit homme à parapluie- à leur sécurité. Il avait dû l'entendre arriver, dans sa montée chaotique des escaliers. Comment il avait sû que c'était lui, ça, c'était une autre histoire.
La pièce était en proie à un capharnaüm de toute beauté. Ni l'un, ni l'autre, une fois plongés dans une activité de réflexion intense, ne se montrait très attentif aux notions de rangement et de propreté. Les dossiers, les feuilles, les cartes, les photos jonchaient le sol, la table, le canapé, les murs- il y avait même un grand schéma de l'organisation accroché au plafond, maintenu miraculeusement par trois malheureux bouts de scotch. Sous le lit, il n'y avait pas à douter qu'il y trouverait des vieux cartons de pizzas, résultat de l'idée merveilleuse qu'avait eu James, deux jours plus tôt, qui consistait à se nourrir un peu, entre deux piratages d'une banque véreuse et planification de l'infiltration dans un bâtiment de la mafia française. Pour ne rien améliorer, une légère couche de poussière avait déjà fait son apparition, couvrant quelques livres peu utilisés d'un manteau grisâtre. La femme de ménage avait interdiction d'entrer ici- principalement à cause des documents quelques peu secrets, et légèrement à cause de la présence d'un criminel international à peine recherché.
Sherlock se redressa péniblement sur le matelas, le souffle court. Il voulut, dans un premier élan étrangement spontané, remercier James pour sa rapidité de réaction. Mais quelque chose, dans l'air, dans la posture de l'irlandais, dans son silence qui semblait pesant, le dissuada. Dans un dernier cliquetis, il acheva de les enfermer, tournant le dernier verrou – celui avec des petits cœurs roses, que Mycroft avait dû acheter en promo chez Liddle.
Puis il se retourna lentement vers lui, sans un mot. Son regard se plongea presque immédiatement dans celui du détective. Ses épaules, son dos, se tenaient parfaitement droit, rigide, solide. Il croisa, doucement, lentement, les bras. Ses doigts entamèrent une danse répétitive, frappant régulièrement ses biceps. L'expression exceptionnellement vide, lisse. Il n'y avait que le muscle de sa mâchoire qui tressautait, parfois- signe que ses dents, fermement serrées, menaçaient de grincer à tout moment. Un éclair étrange brillait dans ses yeux- un éclat froid, dur, colérique, menaçant et dangereux, alors que son regard dérivait, peu à peu, vers le tissu poisseux de sang de sa chemise.
Un drôle de frisson parcourut la nuque de Sherlock, sans qu'il ne puisse même songer à s'en empêcher. Il contempla, figé, la façon dont la tête de James bougea, légèrement, faisant craquer les articulations de son cou. La façon dont il s'approcha, doucement, à pas félin et prédateur, toujours incroyablement droit, toujours incroyablement inexpressif.
« Tu es blessé, » remarqua-t-il, le ton monocorde, dérangeant.
« Remarcable déduction, » grinça Sherlock- bien plus pour calmer la légère et inquiétante sensation de malaise qui commençait à fleurir au creux de sa poitrine que par véritable sarcasme.
Un rictus crispa les lèvres de James. Il osa encore quelque pas, d'une démarche presque guillerette, et se stoppa à quelques centimètres de lui- si près qu'en se penchant, le détective aurait pu effleurer le pan de cette chemise trop grande, pendante sur son corps pâle et maigre.
« Je t'avais dit de faire attention, Sherly, » chantonna-t-il, et ses yeux ne portait absolument aucune trace d'amusement.
Le souffle de Sherlock se bloqua, au fond de sa gorge. Il fut, pendant un instant, incapable de parler. James ne bougeait plus, la tête penchée sur le côté, le fixant intensément, l'expression vide et le sourire aux lèvres.
Quelques secondes passèrent -d'affreuses secondes, pendant lesquelles Sherlock fut absolument certain, convaincu, de ne pas faire face à James, mais à Moriarty.
Puis l'irlandais se détourna brusquement, et entreprit de farfouiller dans le placard où ils avaient jeté, pêle-mêle, le contenu de leur valise. Ses sourcils s'étaient brusquement froncés, son rictus affaissé, ses dents plantées dans sa lèvre inférieure. La pierre froide et noire de ses iris sembla reprendre vie, fondant dans une douce chaleur chocolat, dans laquelle brillait encore une singulière lumière rageuse- inquiète, effrayée. Sa main se referma, presque miraculeusement, sur la trousse de soin que leur avait gentiment laissé Molly.
« Tu avais dit qu'il n'y avait pas de risque, que tu n'étais pas en danger. »
Cette fois, sa voix avait un accent de reproche- Sherlock respira, un peu. Moriarty ne lui reprocherait pas d'être blessé, il lui reprocherait d'être en vie.
James revint à grand pas vers lui, piétinant sans vergogne les nombreuses feuilles volantes qui servaient de moquette. Un regard noir appuyé plus tard, une expression furibonde de plus, et il entreprenait maladroitement de tenter de déterminer l'ampleur des dégâts. Ce n'était sûrement pas voué à un très grand succès, si on couplait amnésie et problème de coordination.
Par moment, Sherlock sentait qu'il lui jetait quelques regards, oscillant entre une certaine envie de se mettre à lui hurler dessus pour sa probable inconscience, un fort besoin de reprendre son attitude de diva en déballant sa liste de doléance, le profond désir de lui en coller une, et la nécessité insidieuse de l'accabler de question pour savoir ce qui lui était arrivé. Mais il ne levait jamais les yeux, préférant fixer les fils du tapis, tentant de calmer les battements affolés de son cœur qui ne se remettait pas de l'entrée en scène déstabilisante de James, tentant d'ignorer les doigts de celui-ci qui s'efforçait d'endiguer un minimum le flot de sang qui ne manquait pas de jaillir de sa blessure.
« Le médecin que Mycroft a placé dans les parages ne devrait pas tarder, » assura finalement l'irlandais. « Il t'a sûrement vu entrer de façon si exceptionnellement lamentable, au travers de ses caméras. »
Sherlock hocha vaguement la tête. James avait une étrange façon d'articuler les mots- moitié chantant, moitié emphatiques. Il ne l'avait pas entendu parler comme ça depuis quelque temps, déjà. Il le faisait parfois pour se plaindre, pour dresser l'étendu de son désarroi face aux biscottes. Mais jamais pour des choses sérieuses. Il avait toujours pensé que c'était plutôt le genre de Moriarty.
Mais, visiblement, pas vraiment. Il avait, de toute évidence, émit un jugement infondé en supposant que toutes les actions psychotiques, névrosées, dangereuses, sinistrement décalées étaient le propre du psychopathe qui partageait la colocation dans son esprit. Il était évident que Moriarty devait avoir un peu de James -ce besoin dévorant de reconnaissance, par exemple- comme James devait avoir un peu de Moriarty.
Où commençait l'un, ou commençait l'autre, cependant ? Comment savoir qui était responsable de quelle action ? Et, soyons sérieux. Qui était sincèrement conscient d'avoir une seconde personnalité ?
Non, non, non. C'était bien trop simple. La réalité était plus subtile- rien d'étonnant, avec un esprit comme celui de James. Il avait apprivoisé cette partie sombre, malfaisante, qui devait gronder dans un coin de son esprit. Matérialisée, bien malgré lui, au travers de l'image d'un homme réel- celui qui aimait la mort, la vengeance, qui se jouait des vies, et se spécialisait dans l'affaire d'un dieu. Droit sans contrainte sur l'existence des autres, puissance sans limite, hégémonie, danger omniprésent, nom murmuré, à peine articulé, dans les ruelles, les organisations criminelles. James avait donné une vie propre à cette part de lui-même- ça ne signifiait pas qu'il l'avait totalement détachée.
Certes, elle devait prendre entièrement le contrôle, autrefois, le reléguant, lui, au rang de part oubliée dans les recoins de son propre esprit. Certes, elle n'était pas vraiment lui, pas tout à fait lui- mais James la connaissait, la côtoyait, et, d'une certaine façon, était lié à elle. Il la brandissait devant lui, en écran opaque, pour se préserver du danger, des blessures que ses émotions ne pouvaient que lui causer.
Espérons néanmoins que ce lien et ces ressemblances restent limité à la capacité de chantonner de façon complètement aléatoire, et non pas aux meurtres sanguinolents et aux jeux mortels.
Peut-être que cela sera plus facile à déterminer précisément, compte tenu du fait qu'il ressemblait un peu moins à un légume.
Il cligna des yeux, sursauta légèrement lorsque la main droite de James vint lui coller une petite tape sur la pommette.
« Sherly, cesses donc de martyriser cette putain de couverture. »
Très bien. Vulgarité, accent exaspéré, agacé, colérique. James n'était pas de bonne humeur. Le détective osa lever, lentement, les yeux vers lui. L'irlandais soutint son regard quelques secondes, pendant lesquelles il sembla s'appliquer à le réduire mentalement en cendre. Puis il s'échina de nouveau sur la blessure, qui ressemblait déjà un peu moins à un amas de chaires et de sang. Sherlock n'avait pas pris conscience, jusqu'à maintenant, du nombre de compresses ensanglantées qui gisaient à côtés de lui, et dont James semblait parfaitement décidé à augmenter le nombre.
Ses mains tremblaient un peu, alors qu'il s'efforçait de fabriquer un truc qui ressemblait à peu près à un bandage. Peut-être à cause de sa colère, peut-être à cause de la frousse qu'avait dû lui coller la vision d'un Sherlock couvert de son propre sang et respirant comme un homme atteint du cancer des poumons.
Cette fois, ses dents grincèrent, de façon parfaitement sonore et audible. Le détective n'eut aucun mal à observer la façon dont sa pomme d'Adam remontait, un peu, alors qu'il déglutissait difficilement, tentant de maîtriser ses humeurs versatiles. Il n'avait plus rien d'inexpressif, désormais. Sa cornée se faisait chaque seconde plus humide. La commissure de ses lèvres se tordait, tantôt en grimace, tantôt en moue effarée, tantôt en rictus rageur. Ses joues avaient pâlies, considérablement, mais semblaient rougir brièvement par intermittence.
Fascinant. Comme toujours.
Sa main vint s'appuyer sur le torse de Sherlock, le força à s'allonger. Le détective n'opposa pas la moindre résistance- il n'avait pas forcément envie de voir jusqu'à quelles limites il pouvait porter le self-control de James. On ne jouait pas avec les nerfs de quelqu'un qui tente de museler un tueur psychopathe au fin fond de son palais mental. Du moins, pas dans cette situation.
« Il ne reste plus qu'à attendre, » grinça James, et il était évident que cette idée était loin du lui inspirer du bien. « J'ai fait ce que j'ai pu, mais je ne suis pas médecin. Merde. »
Il jurait. Il ne jurait qu'en position de faiblesse. En quoi était-il en position de faiblesse ? En admettant qu'il ne savait pas retirer une balle de l'épaule d'un homme ? Soyons sérieux. Même Sherlock en était incapable.
L'irlandais entreprit d'envoyer valser les compresses poisseuses au travers de la pièce, remonta la couverture dégoûtante sur la poitrine du détective. Pour un peu, on aurait pu le prendre une mère poule prenant soin de son petit. Dommage qu'il soit à ce point occupé à jurer comme un charretier.
« Je vais chercher un seau, » affirma-t-il, de sa voix guillerette. « Histoire de pouvoir t'inonder à mon tour de trombe et de trombe d'eau. Tu verras comme c'est agréable, Sherly. »
Il lui tapota le crâne, comme s'il eut s'agit d'un petit chiot particulièrement adorable. Un nouveau sourire craqua sur ses lèvres- un peu moins crispé, plus doux et spontané. Il avait, semble-t-il, enfin assimilé le fait que Sherlock ne soit pas en passe de mourir.
« Je faisais de mon mieux, » marmotta le détective, peu certain de savoir sur quel pied danser.
« Et bien, laisse moi te dire que ton mieux est vraiment merdique, chéri, » railla James. « Dans quel bordel tu es allé te foutre, au juste, pour rentrer dans un état pareil ? »
Sa main quitta le haut de son crâne, s'attarda quelques temps dans les boucles brunes, collées par la sueur. D'abord, ses doigts s'enroulèrent, presque langoureusement, dans les mèches qui semblaient noires, dans la semi-obscurité de la pièce. Puis, son index se détacha de la masse informe de cheveux, pour caresser, presque distraitement, la joue blafarde du détective, dessinant le contour de sa pommette, de son arcade sourcilière, de sa mâchoire. Le touché était doux, agréable. Sherlock aurait sûrement pu s'en laisser assoupir.
S'il ne provoquait pas un étrange petit frisson, frémissant au creux de son cou, coulant le long de sa colonne vertébrale, chauffant son estomac. Il bougea, légèrement, chercha à s'éloigner. James retira sa main, précipitamment, comme s'il s'était brûlé.
« Il… y avait plus de gardes que prévu. Toute une faction supplémentaire. »
L'irlandais fronça des sourcils, de plus belle. Se pencha pour s'emparer d'une des listes de probabilités qu'ils avaient dressées.
« Pourtant, nous avions déterminé… »
« Nous avions mal déterminé. »
Un bref éclat de culpabilité sembla secouer les traits de James. Il secoua la tête.
« Tu as réussi ce que tu cherchais à faire, au moins ? »
Disparition de l'accent chantant. Il se hissa aux côtés de Sherlock, sur le lit, les jambes pliées en tailleur. Visiblement peu averti de l'effet complètement incongru qu'avait le contact de sa cuisse contre le bras du détective dans le corps de ce dernier.
« Evidemment, » grommela Sherlock.
James gloussa un peu. Probablement n'était-il pas vraiment amusé. C'était parfois dur de le déterminer, avec lui. Son regard dériva, une nouvelle fois, vers l'épaule bandée.
(« Bandée » étant, bien évidemment, un très grand mot, pour qualifier cette espèce de papier cadeau de bandages.)
Sa voix se fit plus basse, plus délicate, un peu moins grave.
« Fait plus attention, la prochaine fois. Ce serais vraiment dommage que tu te fasses tuer. »
Sherlock lui sourit exagérément, de toute ses dents. James haussa un sourcil. Il avait sûrement l'air d'un psychopathe. Qu'importe.
« Bien sûr, Jim. Bien sûr. »
L'irlandais lui rendit son sourire.
OoOooOooOoo
Mycroft Holmes se sentait, actuellement, dans une situation de désarroi complet et total.
La première raison étant qu'il en était réduit à marcher dans la rue, au milieu des gens, parce que son chauffeur personnel avait dû emmener sa voiture en révision. Et Mycroft n'aimait ni marcher, ni côtoyer des gens. C'était un fait.
La deuxième raison devait sûrement avoir un rapport avec le fait que Sherlock s'était fait tirer dessus. Mycroft avait au moins eu aussi peur que Moriarty en le voyant entrer dans la chambre. Son frère était vraiment un inconscient. Il se demandait bien ce qu'il avait fait pour mériter cela.
La troisième raison avait définitivement un lien avec le fait qu'on avait outrageusement fouillé dans son bureau en son absence, plus de deux semaines plus tôt, et que lui-même -le génial Mycroft Holmes, le plus grand génie de ce siècle- n'avait pu trouver le moindre indice sur l'identité du cambrioleur. Cette personne s'était apparemment montrée assez intelligence pour court-circuiter toute ses caméras. Et pour ne pas laisser d'empreinte partout. Cela ne l'avait bien sûr pas empêcher de trouver le complice qui avait ainsi mit le boxon dans son petit bureau cosy- mais il s'était tué tout seul avant qu'il ne puisse l'interroger. Aucune trace de son portable, qui aurait pu receler de précieux indices, de précieux messages. Et, aujourd'hui, Mycroft piétinait. Frustrant, vraiment.
La quatrième raison avait probablement sa source dans le temps que son cher petit frère prenait pour décrocher au téléphone, alors qu'il s'efforçait, comme le bon grand frère responsable qu'il était, de le joindre dans les plus brefs délais. Pour prendre des nouvelles. Savoir comment s'était achevé leur petite escapade à Paris. Comment allait son épaule.
Il lui fallut sept tonalités, une quinzaine de pas et un coup de parapluie agacé à une poussette qui encombrait son chemin (par chance, la tête chercheuse cachée dans sa pointe ne s'était pas déclenchée sous le choc) avant, qu'enfin, Sherlock ne daigne lui faire le plaisir de le gratifier de sa belle voix.
« 'ccupé, » grommela-t-il en guise de salutation.
Magnifique diatribe que le traducteur automatique et universel de Mycroft transcrivit par « Je suis occupé, rappelle-moi un autre jour s'il te plaît. »
Un rictus vaguement incrédule, certainement irrité, étira les lèvres de l'homme du gouvernement. Son parapluie vint heurter un stand de journaux, faisant tomber tout un étalage. Il ignora les cris d'indignation du marchand, trop satisfait d'avoir pu calmer son agacement en se vengeant sur un brave homme innocent.
« Ravi de l'entendre, » grinça Mycroft, s'efforçant de garder un ton de voix onctueux. « J'ose espérer que cette occupation n'a pas de lien avec ton colocataire. »
Il entendit distinctement quelqu'un rire à l'autre bout du fil. Pas Sherlock, si on en croyait au sifflement menaçant qu'il émit une demi-seconde plus tard, pour faire taire cet irlandais un peu trop facilement hilare.
« Je fais ce que je veux, » affirma son petit frère, avec ce même ton atrocement boudeur et enfantin qui donnait toujours envie à Mycroft de se frapper la tête contre un mur.
« Je n'en doute pas, » roucoula-t-il, transperçant presque un pigeon avec son arme de prédilection. « J'ai ouïe dire que ta dernière expédition avait souffert de quelques malheureux contretemps. »
« Aucun n'est aussi malheureux que ton appel, Mycroft, » claqua le détective en retour.
Si ce n'était pas terrible. Décarcassez-vous pour votre prochain, tiens. Vous en serez tellement bien récompensé.
« Oh, mais je n'en doute pas, Sherlock. C'est du moins une corvée nécessaire. Qu'avais-je dis à propos des risques inutiles ? »
Une vielle dame lui adressa un regard absolument outré lorsqu'il la bouscula sans état d'âme, bien trop pressé de rentrer chez lui, bien en chaud, dans son canapé, pour ne serait-ce qu'apporter la moindre considération à la notion de respect.
« Encore une fois, j'ai beaucoup mieux à retenir que l'un de tes innombrables et prodigieusement inintéressants sermons, Mycroft. »
La main de l'homme d'état ne put s'empêcher de s'envoler vers l'arrête de son nez pour la pincer vigoureusement. Il était sûr qu'il n'allait pas tarder à avoir une migraine. Si au moins ces imbéciles sauvages cessaient d'appuyer sur leurs klaxons. Ou de faire crisser leurs pneus près de ses pauvres tympans.
« Tu es pour moi une éternelle source de tourment, petit frère. »
« Et je suis celui qui aime dramatiser. »
Mycroft entendit distinctement le « oooh, oui, tu dramatises » lâché par Moriarty. Apparemment, le criminel devait se tenir à quelques pas de lui, au grand maximum. Il faudra vraiment qu'il vérifie sur ses caméras. Même s'il n'était pas vraiment sûr de vouloir le savoir.
Pourquoi les choses devaient elles être nécessairement si compliquées ?
« Comme c'est mignon, Sherlock, » railla-t-il, forçant un sourire suffisant que le plus jeune, avec un peu de chance, pourrait entendre à l'autre bout du fil. « Surtout, préviens-moi lorsque tu seras décidé à prendre ta sécurité au sérieux. Où comptes-tu partir, la prochaine fois ? »
Il s'arrêta un instant, s'appuyant machinalement à la paroi d'une cabine téléphonique bleue. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine. Il était à bout de souffle. Ce n'était pas humain de marcher comme cela, il en était sûr.
« James aimerait retourner à Tokyo. Et j'ai envie de sushis. »
Mon Dieu, qu'on l'achève tout de suite. Depuis quand Sherlock se pliait au bon vouloir des gens ? Saleté de sentiments.
« N'oublie pas qu'il s'agit tout de même d'une affaire sérieuse, » soupira-t-il, se frottant délicatement les yeux du pouce et de l'index.
Il y eut quelques secondes de silence, pendant lesquelles il entendit distinctement le bruit d'un soupir exaspéré et de pas sur le parquet vermoulu du chalet. Puis, un petit ricanement.
« C'est moi, où tu es en train de marcher dehors, Mycroft ? »
L'homme d'état n'aurait pas pu empêcher ses yeux de rouler dans ses orbites. Il quitta l'appui de la cabine – depuis quand les cabines téléphoniques étaient bleues ? -, s'éloignant le long de la route.
« Il t'a fallu du temps pour t'en rendre compte, Sherlock. Tu baisses grandement dans mon estime. »
Derrière lui, une petite voiture noire se gara, dans un désagréable crissement de pneu. Il lui adressa un regard irrité, par-dessus son épaule.
« J'y ai déjà eu une place ? Tu m'en vois étonné. »
Bien sûr qu'il y avait eu une place. Etait-il si mauvais que ça dans son rôle de grand frère ?
La conductrice de la bruyante voiture fit claquer sa portière. Mycroft souffla. Pourquoi le monde devait-il être si désagréable ?
« Charmant, Sherlock. Tes traits d'esprits sont toujours si délectables. »
Il tourna dans une ruelle, désireux de s'éloigner un peu du bruit grouillant de la vie. Autant en profiter pour prendre des raccourcis. Mycroft n'aimait pas vraiment s'engager dans des coins un peu sombres et douteux, mais il n'était pas précisément un pleutre. Pas tant qu'il avait son parapluie sous la main, du moins.
« De même que ton sarcasme dégoulinant, Mycroft. Fait tout de même attention. Ton pauvre corps n'a pas l'habitude de « l'exercice ». Tu pourrais détruire cette chose desséchée que tu appelles cœur. »
Oh oui, je pourrais. Dommage que ce soit toi qui t'y emploie, depuis quelques temps.
« Mon cœur se porte très bien, merci de ta sollicitude. »
Il fit tournoyer son parapluie, à bout de bras.
« Et le tiens, petit frère ? »
Un nouveau rictus amer vint crisper ses traits.
« Je me demande l'effet que ça doit avoir sur toi, de le sentir battre si fort. Qu'en penses-tu, Sherlock ? »
La voix de son frère se fit réticente, clairement indisposé par le tour que prenait la conversation. Mycroft mentirait s'il prétendait que ce n'était pas le but qu'il cherchait à atteindre.
« Je penses que tu deviens gâteux, Mycroft. »
« Oh, voyons. Je ne suis pas si vieux que cela. »
Il n'était plus très loin de la sortie de la ruelle, maintenant. Un bruit sourd se fit entendre derrière lui. Un petit chat gris cendré le dépassa presque aussitôt, la queue gonflée, le dos hérissé, les oreilles rabattues sur son crâne.
Stupide animal.
« Et puis, entre nous, cela saute aux yeux. As-tu pensé à mesurer ton pouls ? »
Pas de réponse. Il avait visé juste. Il visait toujours juste. C'était sûrement une forme de malédiction.
Sherlock émit un nouveau grognement, à l'autre bout du fil. Mycroft n'avait pas besoin d'être à côté de lui pour deviner qu'il devait jeter des regards en biais à Moriarty.
« Tout le monde n'est pas aussi désespérément hermétique que toi, Mycroft. »
Hermétique ? Un si doux adjectif. Charmant, vraiment. Il n'était pas sûr d'avoir vraiment mérité cela.
Quoique. Il avait laissé son trop fragile petit frère dans les pattes de Moriarty. Bien sûr qu'il le méritait. Il méritait même bien pire, pour les dégâts que cela avait causé dans l'esprit de Sherlock.
« Je n'ai pas besoin de te dire que ça finira mal, pas vrai ? »
« Je pense que je me passerais de tes conseils avisés sur ce sujet. Ce n'est pas comme si la notion de sentiment avait la moindre signification pour toi. »
Mycroft aurait aimé en être aussi persuadé, vraiment. Mais il y avait des jours où il en doutait. Quand son cœur semblait cesser de battre, par exemple, les fois où il croyait, voyait Sherlock blessé, en danger.
Qu'était-ce, sinon des -il en frémissait à la simple idée- des « sentiments » ?
Il s'apprêta à tourner au coin de la ruelle, à rejoindre l'artère centrale de Londres.
« Bien sûr, » ronronna-t-il, décidé à ne rien laisser transparaître. « Néanmoins- »
Et tout bascula.
Un bras contre sa gorge. Une torsion de son poignet. Chute du parapluie à terre.
Il lâcha un cri étranglé, surpris, effaré, ébahi. Sa main gauche se crispa de plus belle sur son portable, par lequel il entendait, presque distinctement, la voix ennuyée de Sherlock qui lui demandait ce qui lui arrivait, encore.
Un parfum, fort, titillant ses narines sensibles. Clair de la Lune.
Une main délicate, féminine, appliqua quelque chose sur son visage, sa bouche, son nez. Chloroforme. Il tenta de se débattre, de se dégager. Il n'était pas dans l'angle d'une de ses caméras. Personne ne pouvait voir ce qui se passait.
Sa vision se troubla, ses gestes ralentirent, ses cris étouffés s'assourdirent. La personne qui le tenait, fermement, ne semblait cependant pas décidée à le blesser. Prenant garde à ne pas lui causer de dommages trop définitifs.
Ses jambes cédèrent sous son poids. Il se sentait comme séparé de son corps, lointain, mais pas encore tout à fait éteint. Il entendit, comme au travers d'un brouillard, le crissement de pneu- ceux de la petite voiture noire de la rue qu'il avait quitté.
Un éclat de peur, peut-être même de terreur, le traversa, alors que la compréhension se faisait, lentement, dans son esprit.
Puis ses yeux se fermèrent, son corps s'affaissa. Doucement, ses doigts desserrèrent leur prise sur la coque de son portable. Le mobile chuta contre les pavés humides, glacés par le climat hivernal. L'écran vola en éclat.
« Mycroft ? » fit la voix de Sherlock, depuis le combiné.
Doucement, Mary laissa le corps assoupi de sa victime s'étendre sur le sol. Elle se pencha, hésitante, vers le petit objet. Le ramassa.
« Mycroft, je crois que tu as fait tomber ton portable. Ramasse-le. Imprudent. »
La voix semblait calme, au premier abord. Mais elle n'était pas dupe. L'interlocuteur était inquiet. Son index glissa le long de l'écran fissuré.
Elle déglutit. Elle n'avait pas de doute sur l'identité de la personne à l'autre bout du fil. Et, pendant, un instant, elle crut bien qu'elle allait revenir en arrière.
Mais elle raccrocha, presque à regret. Fourra le portable dans la poche de sa veste.
A l'autre bout du fil, Sherlock Holmes se figea à l'entente de la tonalité.
