Glissant
majestueusement dans les épaisses volutes gazeuses, le
léviathan affamé replongea dans l'océan de
méthane. Grâce à ses sens aiguisés, il
avait repéré cette proie en chute quelques secondes
avant de l'avoir gobé en plein vol. Elle s'était
malheureusement révélée bien fade.
D'une
longueur impressionnante, la créature vorace parcourait la
surface liquide de la planète, avalant tout ce qui lui
semblait comestible. Autant dire que sa survie n'était pas
due à son extrême intelligence.
Ondulant avec
précision dans les nuages opaques, il ne pouvait compter que
sur les vibrations pour « voir », et aucune ne lui
échappait.
Les flancs du colosse se figèrent dans
une position inconfortable, avant d'être pris de soubresauts
incontrôlés. La créature se cabra une dernière
fois, et repris sa lente nage comme si de rien n'était.
De
plus en plus intéressante cette planète. Parvenir à
contrôler l'esprit de cette chose, qui avait eu la bonne idée
de m'avaler, n'avait pas été une mince affaire.
Mais je pouvais désormais confirmer qu'elle avait été
conçue de mains Iavoal. Du moins s'ils se servaient encore
de leurs mains pour quoi que ce soit.
Les perceptions de ce
monstre gourmant étaient prodigieuses. Il sentait notamment
ces fameuses sphères de vide que j'avais pu observer
quelques instants auparavant, flottant sur les couches supérieures
de l'atmosphère. Chacune des œuvres de ces extralactiens
étaient prodigieuses. Celle dont je visitais l'estomac par
exemple gobait tout ce qu'elle sentait à proximité à
la seule condition que sa large gueule ne soit pas trop petite.
Sillonnant la surface de cet océan d'un noir d'encre avec
une énergie folle, elle digérait la matière pour
n'en laisser que du liquide ou du gaz, mais aucun solide. Aucun
déchet ne pouvait subsister après pareil ménage,
permettant aux racines des êtres sphériques de ne pas
être endommagées. Mais ce n'était que le début
d'un cycle mûrement réfléchi.
Quelques
heures me suffirent à faire le plein d'énergie grâce
aux matériaux m'entourant. Après avoir atteint un
niveau si bas dans mes réserves, ma faim était telle
que même puiser dans les sucs gastriques de cette créature
était délectable.
Il me fallait maintenant réfléchir
à un moyen de locomotion, puisque ce glouton extralactien
restait limité à la surface liquide de la planète.
Plus profond, la pression se faisait trop forte pour son corps
pourtant robuste, et s'il sautait dans les parties gazeuses, il ne
pouvait qu'inéluctablement retomber dans de vastes
éclaboussures.
Atteindre le cœur de la planète
serait facile en devenant intangible, mais encore fallait-il
m'orienter efficacement et précisément, ou pouvoir le
cas échéant remonter. Ma première idée,
de simples ailes, était sans conteste trop rudimentaire. De
minuscules réacteurs sciemment positionnés sur mon
corps me parurent plus adéquates.
Puis il me fallait
recomposer ma garde personnelle, bien évidemment composée
d'Achériens. J'avais été conçu afin
d'être leur souverain après tout. Le moins que je
puisse faire était de leur faire honneur. Tous avaient été
détruits, mais ce n'était pas un réel
problème. Concevoir un œuf, comme ceux que j'avais volés
dans ce vaisseau extralactien autrefois serait simple formalité.
Mais je pouvais faire beaucoup mieux : de jeunes Achériens
n'attendant qu'une dernière mue pour atteindre le plein
âge adulte.
J'avais en mémoire humaine et
achérienne tant de séquences d'ADN, que je n'avais
qu'à piocher et sélectionner les plus aptes pour les
combiner aux gènes si finement articulés de mes chères
créatures.
Un sourire amusé se dessina sur mon
visage qui n'avait plus rien d'humain. Avec cette méthode
je pouvais même croiser l'ADN Achérien à des
espèces que leur pondeur ne pouvait pas parasiter, du à
leur taille. Je remerciai les scientifiques qui m'avaient créé
d'avoir séquencé et enregistré sur la mémoire
de leur vaisseau nombre de génomes d'insectes, pour ne citer
qu'eux. Rien que leur six pattes étaient un avantage
certain. Ajouter à ça des paires d'ailes, de
puissantes et coupantes mandibules ou une carapace des plus
résistantes, et j'obtiendrai un redoutable arsenal.
Mieux
encore ! Pourquoi me limiter à des schémas préétablis
? Je pouvais librement composer mes propres espèces à
partir de fragments génétiques remodelés et
recomposés. Les légendes m'avaient toujours beaucoup
amusé. On pouvait au moins accorder la qualité aux
humains d'avoir une imagination peu commune. Ils me l'avaient
transmis sûrement sans le vouloir. Leur esprit n'avait pas su
faire abstraction du modèle : eux même.
Dans leur
quête de création d'armes biologiques, mes concepteurs
avaient également répertorié en partie l'ADN
d'espèces éteintes, comme ces surprenants dinosaures.
Bien que morcelées et incomplètes, ces informations me
seraient grandement utiles.
J'imaginais déjà
dragons et griffons, planant et terrorisants ces piètres
humains. Plus terribles encore que ceux issus de leur imaginaire
torturé mais fécond. Griffes rétractiles du
vélociraptor, peau écailleuse du crocodile, mâchoires
de requin et tant d'autres possibilités. Je jubilais
intérieurement. Mais pour l'heure mon esprit s'égarait,
j'avais plus important à réaliser.
Lançant
un dernier remerciement à cette créature qui m'avait
accueillit en son sein, je traversais son ventre, me laissant chuter,
une fois de plus vers le cœur de la planète. Mon
intangibilité me protégerait tant que je n'aurais pas
atteint son centre, mais je ne comptais pas aller si loin.
Je
n'avais pas remarqué la première fois, mais le son ne
me parvenait pas puisqu'aucune matière n'avait de contact
avec mon corps. Je tombais donc dans un lourd silence tel le morceau
de plomb qu'utilise le pêcheur. La prise que je convoitais se
faufilait elle aussi tel le poisson de torrent. La pression et les
courants tumultueux n'étaient qu'enfantillage face à
leur résistance et leur maniabilité.
Mes réacteurs
récemment incorporés ajustaient continuellement ma
trajectoire. Plus que quelques kilomètres et je traversai la
paroi visée. Reprenant consistance dans la fraction de seconde
suivante, j'atterris lourdement au sol du vaisseau Iavoal. Je pris
contact aussitôt, et acquis dans la foulée le contrôle
de cette jeune créature, destinée à
voyager.
Heureux pour moi que cette planète fut une
pouponnière à astronefs extralactiens. Chacun des êtres
installés ici semblait faire converger sa force dans le but
commun de faire naître et grandir ces mastodontes. Les uns leur
fournissaient leur protection, les autres le nourrissaient d'énergie
et matières. Les filaments de ces sphères n'étaient
donc pas de simples racines.
J'allais pouvoir tester à
loisir les capacités de ce nouveau jouet sophistiqué,
et je m'en réjouissais à l'avance. Il frémit
placidement lorsque je lui intimai mon premier ordre.
