Hotch émerge des ténèbres et arrive dans un cauchemar. Il ne peut bouger, ses membres sont étendus autour de lui sans qu'il ne puisse agir dessus et, quand il penche la tête pour regarder son corps, tout est teinté de rouge.
- J'ai essayé de vous réveiller, siffle une voix complaisante, tandis que des yeux froids apparaissent au coin de son champ de vision.
Hotch tente de les regarder mais ils dansent douloureusement devant lui et le narguent.
- Mais vous ne jouiez pas le jeu. Alors, je me suis amusé avec votre chienne.
Quelque chose le touche sans réellement le toucher, et Hotch ouvre la bouche dans un cri silencieux. Il sent la main de Foyet entrer profondément en lui en une lente caresse. Il est fendu de toute part, réduit en pièces, il ne sent plus que le contact de Foyet, sa haine, son âme.
Foyet est en train de toucher Halaimon.
Le couteau qui glisse dans son dæmon est presque un soulagement bienvenu par rapport au contact toxique de la peau de Foyet. Hotch gémit de douleur tandis que Hal frémit et gémit, trop affaiblie pour se défendre.
- Moi, hoquète-t-il. Torturez-moi, pas elle. Jamais elle.
La réponse qu'il obtient est un long rire qui lui glace le sang :
- Oh, j'en ai bien l'intention.
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Reid entre en chancelant dans le commissariat, et cligne des yeux encore ensommeillés. Même Aureilo est épuisé, il fait de grands pas derrière lui, les oreilles tombantes.
- Tu aurais pu rester à la maison, lui dit Reid.
Ils ont été séparés par la mort. La distance, ce n'était rien, en comparaison. Et pourtant, l'idée qu'Aureilo soit de nouveau loin de lui lui fichait la chair de poule. Qu'il reste avec Aaron, c'était une chose, car cet homme avait déjà son cœur entre ses mains. Quelle différence cela pouvait-il bien faire de se rendre vulnérable face à la personne qui pouvait le détruire en un instant ?
- Et rater la fête ? grommelle Aureilo. Tu sais très bien que si je reste à la maison, tu vas sans doute te faire tirer dessus, où pire.
Reid laisse échapper un petit rire, et repère parmi la foule la tête de Morgan, qui est en train de parler à un agent.
- J'ai déjà eu l'anthrax cette année. Quelles sont les probabilités qu'il m'arrive encore autre chose ?
- Ne tentons pas le destin, rétorque le lièvre, avant de filer donner un petit coup joueur à l'humain de Naemaria.
-o-o-o-
- Où est Hotch ? demande Emily en tournant la tête pour lancer à Reid un regard interrogateur.
Reid regarde son téléphone pour la cinquième fois en dix minutes.
- Il ne répond pas à son téléphone, répond-il, fronçant les sourcils en voyant l'écran vide. Il a sans doute oublié de se réveiller…
- Ce n'est pas son genre de dormir alors que son téléphone sonne, signale Aureilo en tapant avec impatience le sol de sa patte arrière. C'est une vraie mère avec ce truc, il se réveille au moins bruit.
- Laisse-lui un message, dit Morgan à Reid. Il n'aura qu'à nous retrouver chez Barton.
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- Ici l'Agent Spécial Superviseur Aaron Hotchner. Veuillez laisser un message détaillé. Merci.
- Hé, Hotch. C'est encore Reid. Ecoute, il va falloir que tu nous rejoignes à Mclean, en Virginie. Garcia t'envoie toutes les informations. Appelle-moi quand tu auras ce message. J'espère que tout va bien. A plus tard.
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- Arrête de gigoter ! s'exclame Aureilo quand la main de Reid tombe dans sa poche pour toucher le téléphone portable. Tu me file de l'urticaire.
Emily, lève les yeux des documents étalés sur la table de Barton, l'air frustré.
- Où est-ce qu'il est ? marmonne-t-elle en se mordant la lèvre.
Dans le carré ensoleillé sous la fenêtre, place qui lui permet d'avoir une vue dégagée sur le salon où Barton et son dæmon chevreuil font les cent pas, Sergio s'étire.
- Sans doute en train de dormir. Il a une de ces chances. Morgan et Rossi ne sont pas encore inquiet, alors inutile de l'être.
- Je ne peux pas m'en empêcher ! proteste Reid, qui se sent mal. Je suis d'un naturel inquiet.
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- Salut Garcia. Est-ce que Hotch t'a contacté ?
Il peut entendre sa surprise à l'autre bout de la ligne. Une petite inspiration alarmée.
- Il n'est pas avec vous ?
- Non… il est sûrement en route, répond Reid.
Il croise le regard de Prentiss et secoue la tête en une réponse muette à la question qu'il lit dans ses yeux. A présent, même Sergio commence à être anxieux, et fait les cent pas devant la fenêtre en formant de petits cercles.
- Bon, je vais demander à Tupelo de garder un œil sur son bureau et je vous préviens s'il arrive, d'accord ?
- Merci, Garcia. Merci pour tout. A plus tard.
Il raccroche et le sentiment de malaise qu'il ressentait un peu le submerge.
- Tu veux que j'aille voir ? plaisante Aureilo. Je parie que je peux faire l'aller-retour et être revenu avant le déjeuner.
Reid secoue la tête, hébété, et retourne aux papiers qu'il parcoure pour trouver une piste, et sursautant à chaque fois qu'il pense sentir une vibration contre sa cuisse.
- Je peux aller chez Hotch et revenir en une demi-heure, dit soudain Prentiss en prenant ses clefs.
Sergio saute sur ses pattes, comme s'il n'attendait que ces mots, surprenant le chevreuil qui ne tient pas en place.
- Qui est-ce ? questionne Barton en levant la tête, qu'il tenait auparavant entre ses mains.
- Notre superviseur, répond rapidement Reid en se levant. Je vais y aller. Je devrais y aller, je veux dire…
Prentiss s'immobilise et il peut voir sur son visage l'hésitation, le souhait de le laisser aller voir son partenaire, et la conscience qu'ils ont vraiment besoin de Reid ici.
- Je peux rester, dit soudain Aureilo.
Reid ne peut s'empêcher de tressaillir quand Barton regarde le lièvre avec stupeur. Les vieilles habitudes ont la vie dure.
- Vous avez besoin du cerveau de Reid, et Reid a besoin d'y aller. Donc, je reste. C'est la meilleure option.
Reid sait qu'ils sont aussi réticent l'un que l'autre, mais cela ne se ressent pas du tout dans la voix confiance d'Aureilo.
- Vous pouvez vous éloigner de votre dæmon ? interroge Barton.
Reid réalise qu'il se trompait. Ce n'est pas la stupeur qu'il a vu sur ses traits, mais une grande curiosité.
- Comment y êtes-vous parvenu ? Je pensais que cet art était mort avec les sorcières.
- C'est une longue histoire, répond Reid, en regardant son amie et collègue avec une expression implorante.
Elle soupire, et lui jette ses clefs.
- Un simple aller-retour, l'avertit-elle. On a besoin de toi ici. Des deux parts de toi.
Reid marche calmement vers la sortie, jusqu'à ce que la porte se ferme derrière lui. Il se précipite alors vers la voiture en se sentant comme un lièvre pris en chasse par une meute de chiens.
-o-o-o-
Reid ne cogne pas à la porte de l'appartement après avoir traversé le couloir en courant, il déverrouille simplement la porte et entre sans plus de cérémonie.
- Aaron ? appelle-t-il dans le silence.
Téléphone mobile sur le comptoir. Clefs sur l'étagère. Serviette sur le canapé. Pas de réponse.
Quelqu'un gémit.
Reid sort son arme et se met en position avec précaution afin de présenter la cible la plus petite possible à l'ennemi. Son cœur tambourine et sa bouche est sèche alors qu'il avance à pas lents, contre le mur, particulièrement conscient d'à quel point il est seul et exposé. Il devrait se replier dans le couloir et appeler des renforts. Il devrait demander à un des voisins d'appeler de l'aide. Il devrait faire tant de choses en cet instant.
Mais une seule pensée l'obsède : trouver son partenaire. Vivant. Oh mon dieu, soit en vie, Aaron, soit en vie.
Il y a un trou laissé par une balle dans le mur.
Du sang sur le tapis.
Reid peut se sentir se briser intérieurement.
Aaron.
Il le voit alors sur le sol, étrangement étendu au bout d'une longue trainée sanglante, comme si on l'avait trainé là, et son esprit devient tout à coup très calme. Appelle des renforts. Sécurise le périmètre. Administre les premiers soins.
En entrant avec précaution dans la pièce, il surprend un infime mouvement dans sa vision périphérique et tourne la tête pour voir George Foyet, assis sur le sol et souriant, un bras passé autour de la forme immobile et ensanglantée d'Halaimon, qu'il caresse d'un geste sensuel.
Reid a envie de vomir en voyant quelqu'un toucher l'âme d'Aaron avec une telle nonchalance.
- J'allais faire un tour en voiture avec lui, mais je me suis dit que ce serait vous qui viendriez le trouver, dit Foyet avec calme en levant la main qui n'est pas en train de caresser Hal. Et j'ai promis à Aaron que j'allais le faire souffrir.
Il a une arme, et Reid sait qu'il ne pourra jamais tourner sa propre arme vers lui à temps.
Il plonge au moment où le coup de feu retentit.
-o-o-o-
Emily parcourt des dossiers de patients sans fin avec Baron, tandis que d'autres dossiers sont étalés sur le sol pour que Sergio et Aureilo les examinent, quand la peur frappe le lièvre comme un poing. Cela lui dévore les entrailles et il pousse un cri en se redressant d'un coup, envoyant voler des papiers tout autour de lui, les déchirant pratiquement au passage.
- Aureilo ? dit Emily d'une voix sèche en se levant et en baissant des yeux écarquillés vers lui.
Il peut déjà voir les rouages tourner dans le cerveau d'Emily, alors que sa main plonge pour se saisir de son téléphone.
- Spencer a peur, lui dit Aureilo, avant de tourner la tête pour échanger un regard horrifié avec Sergio. Il est terrifié, Sergio. Il se passe quelque chose.
Quel idiot celui-là. Il savait qu'il n'aurait pas dû le quitter des yeux ! C'était toujours pareil !
- Qu'est-ce qu'on fait ? demande Sergio a son humaine.
Il se lève également et la regarde sortir son téléphone afin d'appeler Reid tout en apaisant Barton en silence.
- Que se passe-t-il ? demande son daim. Est-ce que ça a un rapport avec Jeff ? Quelque chose ne va pas ?
Aureilo ouvre la bouche pour répondre, mais une douleur explose dans sa jambe et dans son flanc, et il tombe en criant : « Spencer ! »
-o-o-o-
Spencer ne décroche pas et la seule chose qui empêche Aureilo de perdre l'esprit, ce sont les vagues régulières de douleur dans sa jambe (il est toujours en vie, avoir mal c'est bien. Le cerveau envoie des signaux au corps, donc on est encore en vie) et la présence réconfortante de Sergio a ses cotés.
- Qu'est-ce qu'elle fait ? siffle-t-il.
Il tente de se relever mais échoue. Son corps est secoué de convulsions. Ne pense pas à ce que c'est que mourir, se répète-t-il à lui-même. Ne pense pas à sa mort.
- Elle appelle Penelope, le rassure Sergio en léchant sa patte blessée tout en le maintenant au sol d'une patte.
Aureilo pourrait facilement se dégager, plus que de taille face au fin félin. Il accepte cependant le geste de réconfort.
- Calme-toi, Aur. On va envoyer de l'aide.
- Ca fait mal, déclare Aureilo, engourdi.
Il se cramponne au lien qui le connecte à son humain. Quand ce sera terminé, il va botter les fesses de Spencer pour lui faire subir ça à nouveau.
- C'est une bonne chose, continue le lièvre. La douleur est ce qui motive le corps à échapper aux situations et stimuli néfastes.
Sergio cligne lentement des yeux.
- Tu sais, plus tu es effrayé, plus tu te mets à lui ressembler, dit-il d'une voix profonde.
- Tu sais que je peux toujours te frapper, pas vrai ?
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Soudain, Eris est là, les ailes déployées et le bec ouvert d'inquiétude.
- Qu'est-ce qui t'a pris de le laisser partir tout seul ? siffle-t-elle en gonflant les plumes avec anxiété.
Aureilo l'ignore, se hisse sur ses pattes et regarde les humains derrière elle.
- Est-ce que quelque chose est arrivé à Hal et Aaron ? demande Naemaria à Sergio d'une voix basse. Ils ne permettraient jamais qu'il arrive quoi que ce soit à Spencer s'ils pouvaient l'en empêcher.
Sergio ne répond pas, tandis qu'Emily s'agenouille à coté d'eux, le regard plongé dans les yeux d'Aureilo.
- Je n'attends pas, Morgan. Reste avec Barton. Aureilo, je… est-ce que tu me permets ?
Elle tend les mains et Sergio gonfle sa fourrure pendant un instant, avant de se calmer. Quant à Aureilo, il frissonne puis acquiesce, et la laisse le soulever entre ses mains fermes et chaudes, tandis que Sergio saute et s'accroche fermement à son épaule.
Ca ne dérangera pas Spencer. Aureilo connait ses sentiments pour Emily, la forte amitié que l'humain ressent quand il la regarde brûle en lui aussi. Si ce doit être quelqu'un, il est heureux que ce soit elle.
- Allons les trouver, dit-elle à voix basse.
Elle se précipite vers la voiture en le tenant dans ses bras, et le pose sur le siège passager.
- A l'arrière le lapin, aboie Eris en entrant par la fenêtre ouverte de la portière coté passager, manquant de peu de frapper la tête d'Emily avec son aile. On vient.
- Conduis, ordonne Dave en se glissant sur le siège quand Emily transfère Aureilo sur la banquette arrière. Garcia envoie des unités chez lui. On peut arriver avant eux.
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Aureilo boite avec détermination derrière Emily et Dave, qui ont leur arme levée, et s'immobilise avec nervosité à la vue de la porte entrouverte.
- FBI, montrez-vous ! rugit Dave.
Il entre et parcourt la pièce des yeux, puis s'arrête.
- Merde, Prentiss…
- Je m'occupe de sécuriser l'appartement. Vous, aidez-le, dit-elle en s'avançant davantage.
Aureilo se précipite à l'intérieur sans se préoccuper de l'explosion de douleur dans sa patte. Spencer est étendu sur le sol et entouré de tantdesang.
- Oh mon dieu, hoquète Sergio en voyant la scène.
Aureilo est parcourut d'un frisson et se fige à l'entrée de la pièce, incapable de traverser les bandes écarlates pour atteindre son humain, de peur de ce qu'il va trouver.
Dave s'accroupit, Eris sur son épaule :
- Reid ? Hé, Reid ? Tu m'entends ?
Un faible gémissement. Aureilo sent le soulagement le parcourir. Il est conscient. C'est une bonne nouvelle.
- Une balle à travers la jambe, elle est ressorti, dit Eris pour le bénéfice d'Aureilo. Sa gorge saigne.
Dave, pendant ce temps, déchire sa chemise et roule le tissu en boule pour le presser contre la blessure d'un coté, tout en plaçant la jambe de sorte à maintenir la pression dessus.
Emily revient, blafarde.
- Hotch n'est pas là, annonce-t-elle. Sergio a trouvé du sang sur son carnet d'adresse. Il manque une des pages, le B.
- Haley, fait Aureilo après un instant de réflexion, son cerveau tournant à toute vitesse. Jack. Ils en ont après Jack.
Il saute dans la pièce malgré sa patte blessée, sa terreur oubliée dans sa hâte de comprendre.
- Spencer, qui était-ce ? Qui était là ?
Les paupières de Spencer tressautent, ses yeux sont voilés et confus. Un bleu commence à apparaître sur son front, ses pupilles réagissent lentement à la lumière. Aureilo pose la patte sur son épaule et se dresse de sorte à regarder son humain dans les yeux, et remarque au passage avec horreur la longue estafilade superficielle laissée par un couteau le long de la gorge de Spencer. Quelqu'un voulait s'assurer qu'ils sachent à quel point ils étaient passé près de la mort.
Aureilo ne peut supporter l'idée de mourir à nouveau, il ne peut supporter la pensée de laisser Spencer seul.
- Foyet, marmonne Spencer avant de fermer les yeux.
George Foyet. L'Eventreur. L'homme qui s'en prend aux dæmon aussi facilement qu'aux humains.
- Ce n'est pas uniquement le sang d'Aaron, dit-il, sa fourrure se gonflant de peur.
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Aureilo est étendu contre le flanc de Spencer, une oreille occupée à guetter l'arrivée de l'ambulance, l'autre concentrée sur le battement continu de leurs cœurs. Dave est calme et assuré, gardant une pression ferme des deux cotés de la blessures alors même que Spencer alterne entre la conscience et l'inconscience. Aureilo lutte contre l'envie de dormir qui l'assaille chaque fois que Spencer ferme les yeux, bien déterminé à surveiller son humain dégingandé autant qu'il le pourra.
Il n'y a qu'à voir ce qui arrive dès qu'il le quitte des yeux.
A présent, Halaimon et Aaron pourraient être morts. Il ne peut pas songer à cette idée sans que quelque chose en lui se rebelle ; son monde ne peut continuer à exister dans la présence ferme et immense du chien-loup et de son humain. Tout ce que Spencer ressent, il le ressent aussi, et il n'existe personne en ce monde qu'Aureilo aime plus qu'eux, excepté Spencer lui-même. Et il est loin d'être aussi frileux que Spencer quand il s'agit de le montrer.
Les secours arrivent au moment où le téléphone d'Emily sone, brisant le silence qui s'installe pendant qu'ils sont occupés à envelopper la jambe de Spencer et à glisser un masque à oxygen sur son visage.
- Garcia dit qu'un inconnu a été déposé à l'hôpital St. Sebastian, révèle Emily. Apparemment, il a été amené par l'Agent Spécial Docteur Spencer Reid.
Dave cligne des yeux et les baisse vers Spencer, qui retire son masque à oxygène et écarte la main du médecin qui tente de le calmer.
- Il a prit mon badge, hoquète-t-il, le visage luisant de sueur. Il était en train de toucher Hal, et il a prit mon badge.
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Emily tient Sergio contre elle pendant le trajet, et Aureilo reste une présence constante aux cotés de Spencer. Au grand amusement, et à la surprise, de l'ambulancier et de son dæmon perruche, il s'est lancé dans une litanie ininterrompue :
- Je vais t'acheter une laisse et t'attacher à Derek, et je vais attacher Aaron à Dave, et vous n'aurez que des rendez-vous organisés dans de foutues pièces capitonnées parce qu'on ne peut pas vous faire confiance pour être deux adultes fonctionnels et exister dans la société sans vous jeter au devant de tous les dangers devant lesquels vous passez, réprimande-t-il un Spencer silencieux.
Il ne s'arrête que pour lécher le sang à moitié séché le long de la fine coupure sur son cou.
Spencer écarte à nouveau le masque de son visage, sous les bruits désapprobateurs de l'ambulancier et d'Aureilo.
- Quel hôpital ? demande-t-il, haletant un peu.
- Bethesda est le plus proche, répond l'auxiliaire après une pause.
Mais Spencer est déjà en train de secouer la tête :
- St Sebastian, corrige-t-il, avant de tourner la tête pour lancer à Emily un regard implorant.
- Ce n'est pas beaucoup plus loin, ajoute-t-elle. Il a… son partenaire est déjà là-bas.
L'ambulancier marque une pause, puis acquiesce et fait un signe au conducteur.
-o-o-o-
Spencer choisit toujours le pire moment possible pour devenir bavard. Il a toujours été comme ça, déjà lorsqu'ils étaient enfants. Aureilo a toujours été plus judicieux pour choisir ses moments.
- Non, non, s'exclame Spencer en repoussant la main de l'infirmière. Je dois d'abord voir Aaron. Aaron Hotchner. Je vous en pris, il a été admit un peu plus tôt. Il faut que je le voie.
- Il faut que vous alliez en chirurgie, rétorque l'infirmière. Sinon vous perdrez l'usage de votre genou. Il sera toujours là à votre réveil.
Le regard de Spencer est désespéré tandis qu'il se rallonge, Aureilo frissonnant à coté de lui. L'infirmière fait un signe à l'anesthésiste, qui met le masque sur son visage.
- Attendez ! dit soudain Aureilo en se relevant brusquement alors que cela lui revient. Il ne faut pas nous donner d'opiacés. Pas d'opiacés ! Emily, aide-nous, par pitié.
Il lutte pour rester éveillé et l'infirmière le regarde avec stupeur, mais le monde autour de lui disparaît alors que l'anesthésiant commence à faire effet.
-o-o-o-
Hotch ne s'autorise pas un réveil en douceur. Dès qu'il sent la conscience lui revenir, il s'y cramponne furieusement et s'extrait de sa torpeur. Clignant des yeux et désorienté, un masque sur le visage et des intraveineuses dans son bras, il lutte avec les machines qui le maintiennent sur le lit. Une main froide touche son épaule et le force à se rallonger, tandis que des mots prononcés doucement pénètrent le brouillard qui l'entoure.
Il ouvre les yeux et se retrouve à regarder Emily dans les yeux, lesquels sont sombres et inquiets.
- Hé, Hotch. Vous êtes à l'hôpital, vous êtes en sécurité, tout va bien.
Il tente de déglutir, la bouche est sèche et la langue lourde et maladroite. Tout ne va pas bien. Foyet est en liberté. Foyet est en liberté, et…
- Jack, parvient-il à dire dans un sifflement en poussant son masque.
Il hoquète de douleur ; la morphine ne parvient pas à éliminer entièrement la douleur des blessures que Foyet lui a infligées.
« Vous aurez des cicatrices exactement comme celles-ci quand j'en aurai fini avec vous. »
- Jack et Haley, il va s'en prendre à eux, tente-t-il d'expliquer à Prentiss en s'agrippant à sa main avec une poigne désespérément faible. Il faut les avertir, il a dit qu'il allait s'en prendre à ceux que j'aimais.
Une ombre passe sur le visage de Prentiss et il sent son sang se glacer.
- Ils vont bien, se hâta-t-elle de dire en voyant son visage se décomposer, horrifié. Ils vont bien, on a déjà envoyé Rossi les chercher. Morgan va le rejoindre ici une fois qu'il en aura terminé avec l'affaire en cours.
Hotch hoche la tête, le soulagement l'étourdi, tandis que la douleur et les drogues dans son organisme commencent à l'affecter à nouveau. Il se sent étrange, la douleur sourde de ses blessures n'est rien comparée à l'agonie profonde et permanente qui le transperce, presque comme la pire combinaison possible de tristesse et d'angoisse. Il se dit que cela ressemble beaucoup à ce qu'il ressentirait si son cœur se brisait encore et encore, sans répit.
Tourner la tête lui révèle enfin Hal, étendue de tout son long sur son propre lit et recouverte d'autant de machine que lui, la noirceur unie de son pelage épais entrecoupée de bandages et de zones rasées.
- Halaimon, souffle-t-il en tendant le bras vers elle, avec le besoin soudain de sentir sa fourrure sous ses doigts.
Sa main tombe avant qu'il puisse l'atteindre et il sombre à nouveau dans les ténèbres, appelant son nom dans le noir tandis qu'il plonge.
Pour la toute première fois, elle ne lui répond pas et il est seul.
-o-o-o-
Il se réveille une nouvelle fois et Emily est toujours là.
- Où est Reid ? demande-t-il en tournant la tête pour regarder son dæmon avec envie. Où est Spencer ?
Personne ne lui répond, et il n'est même pas vraiment sûr d'avoir prononcé ces mots à voix haute.
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La première chose qu'il remarque quand il refait surface, c'est cette sensation que son esprit et ses membres sont en train de flotter, et un une avidité soudaine le prend quand il reconnait la sensation. Génial, pense-t-il alors que la vieille sensation de manque revient. Il incline la tête pour regarder la perfusion de morphine. Pile ce dont j'avais besoin.
Il entend un petit bruit, et quelqu'un tient un verre dans lequel tintent les glaçons sous son menton. Il en avale un peu avec gratitude, et les sent fondre dans sa bouche et sa gorge. Quand il se tourne pour dire merci, Haley a les yeux baissés vers lui avec une étrange expression d'envie.
- Bonjour, Docteur Reid, dit-elle.
Il cligne des yeux avec surprise et regarde derrière elle. Son cœur fait un bond de choc et de soulagement à la vue d'Aaron dans le lit jumeau du sien, les yeux fermés et la respiration régulière.
- Haley, merci, dit-il finalement en la regardant à nouveau.
Aureilo se libère peu à peu des effets de l'anesthésiant et se redresse à coté de lui, pour fixer son regard sur le lit derrière celui d'Aaron, dans lequel Hal est étendue, terriblement immobile.
- Ils vont nous mettre sous protection de témoin, dit soudain Haley en baissant les yeux.
Reid suit son regard et voit la tête blonde de Jack, replié sur lui-même et luttant contre le soleil.
- Ils vont nous emmener loin, Jack et moi.
- C'est pour votre sécurité, répond Reid.
Sa gorge se serre quand il réalise tout à coup les implications. Ils vont emmener Jack. Aaron ne pourra pas voir son fils tant qu'ils n'auront pas attrapé Foyet.
Cela pourrait prendre des années.
- A quel point somme-nous en danger, Docteur Reid ? demande-t-elle.
Son lynx est enroulé d'un geste protecteur autour d'Arelys, sous le lit de Hal.
- En grand danger.
Inutile de leur mentir. Aaron ne le remercierait pas de leur donner de faux espoirs.
Elle acquiesce :
- C'est ce que je pensais. Quand je suis entré dans cette chambre et que je l'ai vu ainsi, j'ai su… c'était grave. Vous savez, c'est pour cette raison que je ne l'ai jamais épousé. Il m'aurait épousé, si j'avais été d'accord. Mais je savais qu'un jour comme celui-ci arriverait, que ce travail nous détruirait. Puis-je vous demander une faveur ?
Il hoche la tête sans un mot. Il n'avait jamais voulu avoir cet aperçu du passé d'Aaron, pas si c'était partagé par un autre que lui.
- Veillez sur lui, vous voulez bien ? Ils ont dit qu'ils ne savaient pas combien de temps ça prendrait et… il ne m'aime pas, mais il aime Jack plus que tout et cela va le tuer.
Elle hésite et semble choisir ses mots avec précaution :
- Et il vous aime. Vous seul serez en mesure de l'aider à traverser cette épreuve.
Il ferme les yeux pendant un moment pour tenter de rejeter la douleur soudaine qui lui prend la poitrine, une douleur qu'aucune quantité de morphine ne peut réduire.
- Bien sûr. Je ne le laisserai jamais affronter ça tout seul.
Aureilo descend du lit et clopine vers les deux dæmon félins pour pousser tristement Arelys du nez. Le lynx se déplace pour laisser le lièvre se presser contre l'autre flanc du chaton.
Une odeur de parfum et de talc lui parvient tandis qu'Haley se penche pour frôler la joue de Reid de ses lèvres.
- Merci.
Reid rencontre le regard d'Aureilo. Il sait ce que le lièvre pense sans avoir besoin de demander, et il n'y a jamais rien eu au monde qui l'ait autant terrifié. Rien ne peut se comparer à l'agonie de cette idée, mais elle pâlit s'il pense à ce qu'Aaron devra affronter à son réveil.
- Haley… commence-t-il.
-o-o-o-
C'est l'adieu le plus difficile qu'il ait jamais eu à faire, et il sait qu'il n'est pas assez fort pour y survivre.
- Pouvez-vous l'attraper ? Haley questionne, les yeux brillants des larmes qu'elle refuse de laisser tomber.
Hotch peut voir Spencer se détourner, honteux de s'imposer dans un moment privé.
- Nous allons l'attraper, je te le promets. Et je vais ensuite passer le reste de ma vie à me rattraper auprès de toi.
Elle hoche la tête et soulève Jack pour le placer avec douceur sur le lit à coté de lui.
- P'pa ! dit-il avec un grand sourire. P'pa ! Lys !
- Hé, bonhomme, le salue Hotch en l'attirant plus près de lui malgré la douleur. Maman et toi allez partir pendant un peu de temps, avec Arelys. Veillez sur maman, d'accord ?
Jack sourit et attrape sa main, ses petits doigts se refermant à peine autour des siens.
- Je t'aime, Jack, dit-il à son fils en le serrant contre lui, mémorisant son odeur, et sentant quelque chose d'humide tomber sur les cheveux courts sous son menton. Je t'aime, tellement, tellement, et je vais penser à toi tous les jours.
Haley prend leur fils, et la main de Hotch s'attarde dans la petite paume un long moment.
Puis il disparait, emmenant le coeur de son père avec lui.
Hotch se replie sur le coté et tente de contenir sa douleur, de l'empêcher de s'écouler de la plaie béante qu'il est certain d'avoir dans la poitrine, mais un son s'échappe quand même de ses lèvres. Un bras l'entoure tandis que Spencer monte comme il peut sur le lit, sa jambe entourée d'un épais bandage heurtant douloureusement contre les barreaux. Il se tourne et presse son visage contre le torse de Spencer, pour se concentrer sur les battements de cœur régulier du cœur de son partenaire, alors que le sien éclate en morceaux.
- Qu'est-ce que je vais faire sans lui ? marmonne-t-il contre le tissu râpeux.
Les lèvres de Spencer frôlent son front, et il sent son souffle chaud et tremblant tandis que Spencer partage sa douleur. Hotch peu le sentir s'effondrer, comme si lui aussi venait de perdre quelque chose de primordial.
- On attrapera cet enfoiré, et on les ramènera à la maison.
Hal secoue faiblement la queue contre le lit en approbation. Hotch ne réalise pas qu'en cet instant, il n'est pas le seul dont le cœur est en train de se briser.
Merci Tsuki Banritt pour ta review !
