Chapitre 11

POV Danny Messer

« Allez vieux, on y retourne… »

Je suivis Don en soupirant. J'espérais vraiment que cette fois serait enfin la bonne ! On avait encore perdu deux jours. Deux fois déjà, nous nous étions rendus à l'université pour rencontrer cette Anaïs Baker qui, peut-être, nous apporterait des éléments nouveaux, et deux fois nous étions rentrés bredouilles, la demoiselle ne s'étant pas montrée.

On laissa la voiture sur le parvis de la fac avant de nous engouffrer une fois de plus dans le dédale des couloirs. Autour de nous, des dizaines de jeunes gens, une besace en bandoulière, un classeur sous le bras, un sac sur le dos… Ca me rappelait assez mes années d'études… qui commençaient, certes, à dater. Mais j'étais plutôt content de voir Don sourire aux jeunes femmes qui l'abordaient de temps en temps. La mort tragique de Jess avait laissé des traces mais après tout ce temps, il semblait enfin accepter de pouvoir avoir une nouvelle aventure. Le Don Flack charmeur et dragueur que j'avais connu revenait peu à peu…

Je laissai mes pensées dans le couloir et pénétrai dans l'amphi à la suite de Don. J'aperçus tout de suite celle que nous étions venus chercher. Un petit bout de femme, aux proportions parfaites, chaussée sur des talons d'une bonne dizaine de centimètres… Toute de noire vêtue et malgré sa petite taille, elle impressionnait véritablement par son incroyable charisme. Cependant, quelque chose clochait. Au vu de son physique plus qu'attrayant et de son évidente intelligence, la vie aurait dû lui sourire, et il y avait pourtant une violence, une noirceur dans son regard qui m'effrayait…

Nous attendîmes la fin de son cours magistral pour aller la trouver. Les derniers élèves venaient de quitter l'amphithéâtre lorsque Don l'interpela.

« Mademoiselle Baker ? »

Elle se retourna aussitôt mais fronça les sourcils en nous voyant.

« Vous ne faites pas partie de mes élèves, je me trompe ? »

« Vous êtes une fine observatrice ! »

Elle hocha la tête sans mot dire. Alors qu'elle allait se retourner pour finir de ranger ses affaires, Don l'interrompit.

« Non, laissez ça. »

Elle se redressa et nous scruta.

« Qui êtes-vous ? »

On y venait. Don sortit sa plaque.

« Police criminelle. »

Elle ne broncha pas.

« Que me voulez-vous ? Ai-je un quelconque rapport avec l'une de vos enquêtes ? »

Je fronçai les sourcils. Elle ne semblait pas particulièrement apprécier notre visite impromptue, mais rien dans son comportement n'indiquait qu'elle ait quoi que ce soit à se reprocher… Don poursuivit.

« Vous avez travaillé pendant plusieurs années dans l'équipe du professeur Fernandez à Harvard, n'est-ce pas ? »

« C'est exact. »

« Peut-être avez-vous entendu parler dans la presse de récents meurtres qui avaient été commis à New-York, celui d'une sœur de l'orphelinat Saint-Basile ainsi que d'un lieutenant de police. »

Elle secoua la tête en haussant les sourcils.

« Eh bien… Oui… Non… Enfin, comme tout le monde. Beaucoup de gens ont eu peur qu'il ne s'agisse d'un tueur en série, et puis on décrivait les meurtres comme des rituels sacrificiels préhispaniques et c'est mon domaine de recherches alors… Oui, j'en ai un peu entendu parler. »

Don me jeta un coup d'œil avant de se retourner vers la jeune femme.

« Mademoiselle Baker, nous allons devoir vous demander de nous accompagner jusqu'au commissariat afin de vous poser quelques questions. »

Elle hésita un moment avant de hocher lentement la tête.

« Bien entendu. »


POV Stella Bonasera

Pendant deux jours, j'avais tout tenté pour retrouver Thaïs. Les endroits où nous avions pu nous rendre toutes les deux, ses anciennes familles d'accueil, ou tout au moins celles dont je me souvenais le nom… Internet aussi, mais sans rien découvrir. Etonnamment, il y avait bien une quinzaine de Thaïs Gastin inscrites sur Facebook, mais aucune qui corresponde à mon amie d'enfance.

J'avais alors tenté d'orienter mes recherches sur son père. Après tout, elle avait toujours vénéré les documents qu'il lui avait laissés comme on l'eût fait de la première Bible éditée par Gutenberg… Mais là encore, la piste s'était vite tarie. Tout ce que j'avais toujours su, c'était que son père s'appelait Jacques Gastin. Un français. Enseignant-chercheur en archéologie, il avait rencontré la mère de Thaïs, une américaine, lors de fouilles au Mexique. Ils étaient partis s'établir à New-York quand Thaïs n'avait que huit ans mais ils étaient morts un an plus tard, en 1980, dans un crash d'avion alors qu'ils rentraient d'une mission à Mexico, léguant tous leurs biens à leur fille. Mais ces biens étaient plutôt minces, et leur principale valeur tenait à des carnets de fouilles et traités d'archéologie. C'était à ce moment-là que Thaïs avait été placée à Saint-Basile et que je l'avais connue.

Grâce au Net, j'avais pu trouver quelques infos supplémentaires concernant Jacques Gastin et sa mort lors du crash, mais absolument rien sur sa fille. A croire qu'elle n'avait jamais existé. Et quant à moi, je restais là, à ne rien faire, sans plus savoir quoi tenter pour la retrouver…


POV Kathleen Jansen

Sinclair avait convoqué Mac en urgence, probablement pour un quelconque problème politico-économique dont nous n'avions strictement rien à faire, comme d'habitude… Quoi qu'il en soit, il m'avait chargée de m'occuper de l'interrogatoire d'Anaïs Baker et je m'y rendis sans plus attendre. Je retrouvai Danny et Flack au commissariat et rejoignis directement notre… "invitée".

« Mademoiselle Baker, c'est bien ça ? »

Elle leva les yeux vers moi, visiblement étonnée de voir une femme devant elle.

« C'est bien ça… »

Je hochai lentement la tête et vins m'asseoir en face d'elle tout en l'observant du coin de l'œil. Elle semblait parfaitement décontractée, à l'aise. Il était plus que probable qu'elle n'était, elle non-plus, pour rien dans le vol du couteau sacrificiel au laboratoire de Harvard…

« Vous connaissez le professeur Fernandez depuis longtemps ? »

« Je… Je l'ai rencontré au Mexique il y a… six ans, je crois. Et puis il m'a proposé de travailler dans son équipe et je l'ai rejoins à Harvard au début de l'année 2006. »

J'acquiesçai. Jusque-là, ça concordait avec ce que nous savions déjà…

« Et… Pourquoi avoir quitté le Massachusetts ? »

« Eh bien, j'ai eu… »

Elle hésita, comme troublée.

« Je souhaitais revenir à New-York. Un vague élan de nostalgie probablement… Des souvenirs très intenses me lient à cette ville et j'ai soudain ressenti le besoin de venir ici. »

Je fronçai les sourcils.

« Pardonnez-moi mais… vous n'aviez jamais mis les pieds aux Etats-Unis avant votre rencontre avec le professeur Fernandez, ou bien est-ce que je me trompe ? »

« Non, c'est vrai. Je vivais en France. »

« Alors… Comment pouvez-vous avoir des souvenirs de New-York ? »

« C'est compliqué et… je préfèrerais ne pas en parler. Est-ce vraiment important pour votre enquête ? Que me reprochez-vous au juste ? Je ne sais même pas la raison pour laquelle vous m'avez conduite ici… »

J'attendis quelques instants avant de répondre.

« Vous avez raison. Il n'est pas indispensable d'évoquer votre passé je crois, mais parlons un peu plus des évènements récents. Vous n'êtes pas sans savoir que les récents meurtres de deux personnes à New-York ont été dissimulés sous des aspects de sacrifices préhispaniques… »

Elle approuva d'un signe de tête.

« Nous ignorons toujours tout du meurtrier mais nous n'éliminons pas la possibilité qu'il s'agisse de crimes en série et allons donc tout faire pour l'arrêter avant qu'il ne recommence. Et nous avons une piste ! Vous avez quitté Harvard en septembre et n'êtes donc peut-être pas au courant mais un couteau sacrificiel en obsidienne a été dérobé au laboratoire du professeur Fernandez en octobre dernier. »

Elle secoua la tête.

« Non, c'est impossible ! Il y a à l'intérieur du labo des pièces d'une valeur inestimable, des trésors archéologiques dont ce couteau fait partie. Le laboratoire de recherche est très étroitement surveillé afin d'éviter des vols de ce genre ! »

« C'est ce que nous a expliqué le professeur Fernandez, mais il semblerait pourtant que le couteau ait bel et bien disparu… »

« Est-ce que l'on sait qui l'a volé ? »

Je m'efforçai de n'afficher aucun signe de mes pensées et répondis de la voix la plus neutre possible.

« Non, nous l'ignorons toujours. Mais il se trouve que seules les personnes qui travaillaient au laboratoire ont eu la possibilité de commettre ce délit, et vous faites partie de ces personnes, mademoiselle Baker. »

« Vous croyez vraiment que j'aurais volé ce couteau ? Et pour en faire quoi ? Sa place est au labo ou dans un musée ! »

« Ou dans les mains du meurtrier de sœur Marie-Thérèse et du lieutenant Maderos… »

Elle fronça les sourcils et me jeta un regard noir.

« Vous insinuez que j'aurais volé le couteau, puis tué ces deux personnes ! »

« Je n'insinue rien mademoiselle Baker. »

Je me redressai et lui fis face.

« C'est à vous de me convaincre du contraire. Que faisiez-vous les nuits du 2 et du 9 décembre ?... »


POV Stella Bonasera

La nuit était déjà tombée quand j'arrivai enfin. Je quittai ma voiture et me dirigeai vers le petit immeuble plus ou moins délabré qui lui servait d'adresse. Je ne mis pas longtemps à trouver son appartement. J'optai tout d'abord pour la voie diplomatique et sonnai quelques fois, mais comme je n'obtenais pas de réponse, je me décidai bientôt à recourir à une méthode plus efficace. Après un bon nombre de coups frappés contre la porte, il finit par m'ouvrir…

« Qu'est-ce que vous foutez là ? »

J'observai un instant le grand gaillard qui se tenait dans l'ouverture de la porte.

« Avec le temps, tu devrais savoir que tu ne m'impressionnes pas Rick… »

Il grogna et se décida à s'écarter pour me laisser passer. Il s'appelait Rick Corby. Black, 1m90 pour 90 kilos à vue de nez. Le genre de mec qui aurait fait un malheur sur les rings… Curieusement, ce n'était pourtant pas sa seule qualité, ou devrions-nous plutôt appeler ça un défaut ? A ses heures perdues, c'est-à-dire 95 % de son temps, Corby était surtout hacker en tous genres et il se trouvait que je lui avais sauvé la mise quelques années plus tôt, dans une affaire qui aurait pu lui coûter dix ans de placard…

Je m'avançai dans l'appartement jusqu'au salon mais il m'arrêta.

« Qu'est-ce que vous me voulez putain ! »

Je me retournai vers lui.

« Tu oublies que tu as une petite dette envers moi Rick… »

Il me fixa pendant pas mal de temps puis hocha la tête.

« Okay… Qu'est-ce que j'dois faire ? »

« Tu as toujours ton matos ? »

« Vous voulez rire ? »

Je fronçai les sourcils. Non, s'il y avait bien une chose qui ne me faisait pas rire, c'était la sale histoire dans laquelle j'étais fourrée en ce moment… Il leva les yeux au ciel.

« Bien sûr que oui je l'ai toujours. Et en version ultra-moderne même ! »

Il fit glisser une paroi mobile, dévoilant un plan de travail jonché de matériel informatique, et je dus me retenir pour ne pas pousser une exclamation. C'était impressionnant… Puis il s'assit et se retourna vers moi, légèrement énervé.

« J'dois répéter ma question ? »

Tirée de mes pensées, je lui tendis une clé USB.

« Il y a tout ce qu'il te faut là-dessus… »

Il l'inséra dans un ordinateur et afficha le contenu du seul fichier que contenait la clé. Un portrait-robot aussi détaillé que possible de Thaïs.

« Ouah, canon la meuf ! Mais ça doit pas rigoler tous les jours avec elle… »

« Rick, je me passerai de tes commentaires ! Tu vas me passer ce portrait-robot dans tout le système. Tu t'introduis où tu veux, où il faut, je m'en fous ! Mais tu me trouves des infos concernant cette fille ! Compris ? »

Il acquiesça. Pendant un instant, je me demandai si je faisais bien de lui faire confiance. Par réflexe je jetai un coup d'œil à mon portable et parcourus mon répertoire. Parmi les premiers noms affichés, Mac, Danny, Lindsay et tous les autres… Je soupirai. Ils me manquaient et en même temps… Je ne savais plus quoi penser d'eux, de moi. Depuis que j'étais arrivée à New-York, j'avais tout fait pour éviter de les voir. J'avais peur de les croiser, comme ça, par hasard dans la rue. Et pourtant je me disais qu'eux m'auraient éclairé sur toute cette affaire et qu'ensemble, peut-être, on aurait pu tirer Thaïs de ce guêpier dans lequel elle s'était fourrée… Mais si jamais elle était réellement responsable de ces meurtres… Je voulais croire qu'elle avait des raisons valables d'avoir agi ainsi mais si, en fin de compte, Thaïs n'avait rien à se faire pardonner…

Ce fut Colby qui coupa court à mes réflexions, ou plutôt le sifflement strident de sa machine. Quelques instants après, il me tendait la feuille des résultats. Thaïs était devenue archéologue, en fin de compte, et enseignait actuellement à la fac de New-York. Elle avait pris la nationalité française et se faisait maintenant appeler Anaïs Baker…

Je remerciai Rick et repris mes affaires. Mais au moment de partir, je fus prise d'un pressentiment et me retournai vers Colby.

« J'aurais besoin d'une dernière chose… »