MERCI à

zest-of-love

Lady Black S

Oceanna

lily forever

Misery Silver

Bibella



Chapitre 12

Résumé : Après moult interrogations, prises de bec et autres discours dont elle a le secret, Emily a dit oui. Non à Summers, mais à Black, après s'être violemment disputée avec lui lors du bal alors qu'elle venait de l'embrasser. Elle commence à comprendre que ce n'est pas un simple contact de lèvres à lèvres qui va l'empêcher de devoir passer sa vie avec celui qu'elle appelle si gentiment « le pire déchet de l'humanité », et accepte donc de passer aux yeux de tout Poudlard comme la petite amie du Maraudeur. Quoi, pardon ? Vous avez bien dit que sa sœur est amoureuse de Summers ? Voilà qui complique les choses fortement. Surtout qu'elle vient de lui lancer un ultimatum : stopper toute relation avec Black, ou elle s'engage à tout raconter à leur mère...



D'aussi loin que je me souvienne, je n'avais jamais vu ma sœur pleurer. Des vraies larmes, s'entend. Comme toutes les gamines trop gâtées qui peuplent notre terre, elle avait usé maintes et maintes fois de la technique des pleurs modulés sous ses formes les plus diverses. Des sanglots convulsifs aux larmes d'innocence, elle avait tout essayé, tout adopté, et tout fait retomber sur moi. Je me souviens tout particulièrement de ce superbe jour ensoleillé où nous avions été invités chez des amis à nos parents. Inutile de vous dire que cette sortie à la plage était pour moi aussi réjouissante que de me planter une fourchette dans le bras, et que ma sœur était si excitée qu'elle n'en avait pas dormi la nuit précédant le voyage. Il faut dire que ces gens « si merveilleux et si riches » avaient deux fils. Comme de par hasard, dis-donc. Tous les deux rivalisant de laideur et de stupidité, il semblait pourtant que l'une d'entre nous devait s'y coller. Nous n'étions pas âgées, cela dit. Mais, comme dit ma très chère mère, mieux vaut prévenir que guérir ou, en traduction : se créer un réseau matrimonial vite et bien avant que toutes les bonnes places soient prises. Franchement, quand j'y repense, n'aurait-elle pas pu trouver mieux que ça ? Nous n'étions tout de même pas une famille déchue, que je sache. Et dire que c'est grâce à moi que nous nous en sommes débarrassées. A l'époque, je devais avoir dix ans, et ma sœur environ neuf. A quelques mois près. Nos parents nous avaient gracieusement donné congé et nous étions allés tous les quatre nous promener sur les « rives bleutées absolument splendides à regarder », dixit nos hôtes. Ouais. Tu parles. J'étais venue, j'avais vu, et l'horreur du spectacle m'avait vaincue. De toute façon, avec deux bigorneaux en guise de guides, j'aurais trouvé laid n'importe quoi, fût-il de valeur ou d'une grande beauté. Ma sœur ne semblait pas pouvoir les sentir également mais, contrairement à moi, elle jouait le jeu. C'est peut-être l'un des rares moments où j'avais eu un soupçon d'admiration pour elle. Je la soupçonne aujourd'hui d'avoir été d'une coquetterie rare et d'avoir voulu s'attacher l'un de ces garçons pour ensuite lui déclarer d'un ton morne et indifférent qu'il n'était pas son type. Peut-être aussi pour obéir à notre mère, qui sait. C'est là que j'avais vu quelque chose de merveilleux. Un oursin. Là, juste devant moi. La tentation était trop forte pour ne pas la saisir, aussi l'avais-je attrapé et il était arrivé comme de par miracle dans les cheveux de ma sœur. En fait, n'y voyez aucune forme de méchanceté : la future victime aurait du être le cadet qui était à côté d'elle. Mais au dernier moment, j'avais trouvé plus drôle de le jeter dans la cascade de cheveux blonds de cet horrible scorpion. J'étais malheureusement trop vieille pour faire passer ça sous le coup de l'acte magique involontaire des bambins de quatre ans, et je crois également que j'étais jalouse de ce que le coiffeur avait réussi à faire de ses cheveux en comparaison des miens. Les enfants sont tous bêtes, que voulez-vous. Je n'ai jamais dis avoir fait exception. Elle qui essayait de trouver le moyen de me faire engueuler avait une perche toute tendue et prête à accueillir le poids de son maigre corps : elle s'était mise à pleurer, suscitant la compassion des deux garçons attendris par cette petite bouille rose aux cheveux blonds qui sanglotait. Dans un certain sens, ça m'arrangeait, le grand était trop collant et n'était même pas de mon âge. Mais en revenant à la maison, lorsqu'ils avaient raconté toute l'aventure, la maitresse de maison avait jugé que j'avais de mauvaises manières, ce qui, en gros, sous-entendait qu'elle ne nous jugeait pas assez dignes de rester aux côtés de ses adorables héritiers. Grand bien te fasse, c'était également mon avis. Mais ma mère m'en avait vraiment voulu à mort, ce jour-là, et j'avais été consignée dans ma chambre une semaine entière, mangeant ce que les domestiques m'apportaient sur un plateau à heures fixes. Sincèrement, ce fut la meilleure semaine de ma vie, et la raison qui m'a sûrement poussée par la suite à continuer à faire chier ma sœur le plus possible. Avec une naïveté certaine, j'imaginais alors que mes parents allaient finir par me déshériter et me renier. Ma mère avait fait mieux : elle m'avait fiancée à Summers. Summers...

Je frissonnai violemment et me passai les mains sur les avant-bras en frottant la peau de toutes mes forces pour en chasser la moindre trace du sentiment maléfique qu'il venait de déverser en moi. Ce que je ressentais envers lui n'était pas de l'ordre de l'humain, j'en restais persuadée. Il était le Diable personnifiée, ou peut-être le suppôt de Merlin, ce qui en soit revenait au même. Il avait même réussi à faire pleurer ma sœur, c'était pour dire. Car oui, comme je le disais il y a quelques minutes, jamais ma sœur n'avait réellement pleuré comme on pleure en temps normal. Comment étais-je censée prendre tout ça ? Etait-elle réellement amoureuse de lui ? Très franchement, je ne comprenais pas. Mais alors pas du tout. Peut-être qu'il faudrait que je me mette à croire aux proverbes, finalement : il y en a un de parfaitement approprié à ce sujet. Le cœur a ses raisons que la raison ignore, dit-on. Sans doute. Le monde entier vivait dans un flou admirable qui lui faisait prendre les mauvaises décisions à tous les coups : sortir avec Black, même pour de faux, tomber amoureuse de Summers, embrasser Black, tout cela n'était que des actions dont les conséquences catastrophiques, si elles se faisaient attendre, n'allaient pas tarder à déverser leurs tentacules maléfiques. Il suffisait juste de patienter. D'attendre, et d'observer.

Ma sœur venait donc de partir, et j'étais de nouveau seule devant le feu. Cela faisait à peine deux jours que le bal avait eu lieu, et j'avais l'impression que ma migraine avait débuté il y a une bonne centaine d'années. Au moins. En soupirant, j'étendis mes jambes devant le feu dont les flammes frémissaient encore légèrement. L'heure avançait, et mon ventre commençait à laisser entendre son mécontentement. J'avais déjà raté le repas de midi, puis j'avais été happée par Black et visité par la même occasion sa salle commune grotesque et affreusement rouge, et je m'étais retrouvée ici. Sachant que l'idée de prendre un petit déjeuner le matin m'écœurait au plus haut point, cela faisait presque une journée que je n'avais pas avalé une quelconque nourriture. Voilà qui n'allait pas m'aider à donner un peu de rembourrage à mon corps, j'en ai bien peur. Mais me laisser mourir de faim ne changera rien à l'affaire. C'est donc d'un pas traînant que je suivis la masse grouillante d'élèves affamés jusqu'à la Grande Salle, et m'assis lourdement sur le banc. De l'autre côté de la table, ma sœur ne me jeta même pas un regard, riant comme si de rien n'était avec ses amies. Mais je savais qu'elle y pensait, elle ne faisait que ça. Son aura même dégageait les dernière paroles qu'elle avait prononcé : « Je ne peux pas empêcher que tu épouse Ian. Mais je peux toujours t'empêcher de sortir avec Black. Réfléchis, Emily. Tu as une semaine. Ensuite, je raconte tout à maman ».

Je soupirai une nouvelle fois, tentant de découper mon poulet avec ma cuillère jusqu'à ce qu'une première année charitable me lance timidement que je me trompais. Fait hautement surprenant : je me contentai de la remercier et de laisser tomber la cuillère, me saisissant alors à la place de ma fourchette sans que cela ne donne un meilleur résultat. Finalement, après quelques bouchées de poulet, un morceau de pain et un grignotage de pomme à la va-vite, je m'estimai satisfaite. Je pus alors me lever sans me sentir coupable vis-à-vis de mon corps et de mon estomac, et sortir de la Grande Salle sans risquer un malaise qui aurait fait comprendre au monde à quel point ma santé était merdique. J'avais beau avoir un mental d'acier, le corps ne suivait pas. Sans doute parce que les pensées meurtrières qui me traversaient chaque jour pompaient toute mon énergie vitale, qui sait. Mais là n'est pas la question.

J'étais à peine sortie qu'une main me happa. Je regrettai de ne pouvoir faire à cet inconnu une prise ultra rapide et hautement douloureuse, me contentant de me laisser entraîner dans un coin sombre du couloir. Allons bon, les groupies de Black avaient-elles déjà commencé à élaborer des plans pour m'éliminer ? Et dire que ma survie dépendait désormais de lui, c'était navrant. N'ayant même pas un geste pour me défendre, je me contentai de mettre les mains dans les poches après que celle appartenant à l'inconnu m'ait lâchée. J'étais en cet instant pire qu'un mollusque.

- C'est vrai ce qu'on dit ?

- Lily ?

- Sans blague. Je peux comprendre que le simple fait qu'une telle rumeur se crée te remue, mais tu ne peux pas faire un effort ?

- Qu'est-ce que tu fiche ici ?

- C'est vrai ce qu'on raconte ? Que tu sors avec Black ?

Vu l'air que je faisais, ou plutôt celui qu'elle crut voir sur mon visage, elle s'empressa de se reprendre.

- Personnellement je n'aie jamais cru à tous ces racontars, je suis sûre que tout ceci a été inventé par des filles jalouses.

« Et jalouses de quoi, s'il te plaît ? » semblaient lui dire mon mètre cinquante-sept, mon bonnet A, mes quarante-trois kilos toute mouillée et habillée de chaussures de ski et d'une combinaison d'hiver de surcroît, ma tignasse blonde emmêlée et mes yeux d'un gris délavé.

- Tu serais très jolie si tu faisais des efforts, déclara-t-elle comme si elle avait lu dans mes pensées.

Je préférai ne pas répondre, me contentant de m'asseoir par terre, le dos contre le mur.

- Alors tout le monde en parle, hein ?

Elle me rejoignit et se laissa glisser jusqu'au sol sans bruit.

- Tout le monde. Je crois qu'ils ont tous halluciné quand vous vous êtes embrassés durant le bal. Enfin, quand tu l'as embrassé, ajouta-t-elle en pouffant légèrement à ce souvenir.

- Raconte-moi plutôt comment ça s'est passé avec Potter-je-ne-connais-pas-l'existence-des-peignes.

Son rire s'estompa alors aussi vite qu'il était arrivé et elle agita la main, les joues roses.

- Rien du tout. Il a été plutôt gentil, et je n'ai pas eu à l'engueuler parce qu'il me marchait sur les pieds. J'aurais pu tomber sur pire. Mais raconte-moi ce qui s'est vraiment passé, s'il te plaît. Une telle rumeur n'aurait pas pu se créer d'elle-même, il n'y a pas de...

- Fumée sans feu, je sais.

Elle parut un instant étonnée d'avoir une conversation à peu près normale avec moi, puis elle se reprit.

- Exactement. Tu dois savoir ce que manigance Sirius, vous en avez sûrement parlé. Potter m'a dit qu'il vous avait vu dans la salle commune, mais il a refusé de me dire pourquoi.

Potter avait refusé de dire quelque chose d'aussi important à sa bien-aimée, au risque de se voir retourner les foudres qu'elle lui avait si gentiment évité l'avant-veille ? Black devait sans doute lui avoir dit de tenir sa langue. C'est vrai que plus le nombre de personnes à être au courant est restreint, plus on évite les problèmes. Cela voulait-il dire que je ne devais également rien dire à Lily ? Black n'avait pas été spécialement clair avec moi, mais je suppose qu'il pensait que cela tombait sous le sens : personne ne devait être au courant. Si j'étais tatillonne, j'aurais dis qu'il avait mis au courant une personne, je pouvais donc faire de même. Mais je n'avais aucune envie en cet instant de m'entendre répéter par Lily à quelle point ce que je faisais était idiot. Ça, je le savais déjà.

- Alors ? me pressa-t-elle.

Impact dans trois, deux, un...

- C'est vrai.

- Pardon ?

Elle manqua s'étrangler en voyant mon air dénué de toute forme d'expression.

- C'est vrai. Je sors avec Black.

Passée la crise d'étranglement, elle me jeta un regard circonspect.

- Tu mens, affirma-t-elle en croisant les bras.

Le seul avantage d'avoir grandi dans une famille comme la mienne était que mon visage était une véritable muraille. Pas un de mes muscles ne tressaillit lorsque je me mis face à elle.

- Non.

Avec un peu de chance, Black me dirait demain que je pouvais tout raconter à Lily si ça me chantait, et je pourrai alors remettre les choses au clair. Pour l'instant, mieux valait jouer serré, dusse-t-elle prendre peur.

- Emily, je sais que tu mens. Tu as beau être un glaçon vivant, cela se voit comme le nez au milieu de la figure.

- Celui de Vaughan est légèrement à droite du visage, et non au milieu, rétorquai-je d'un air absent, habituée à lancer des pics mais le faisant en cet instant plus par habitude que par réelle envie.

Elle leva les yeux au ciel.

- Bon, je te ferai entendre raison un autre jour. Mais je ne te crois pas, tu entends ?

J'haussai les épaules. Elle fronça les sourcils.

- Tu es bizarre, aujourd'hui.

- Je suis fatiguée.

- Vraiment ?

- C'était tout ce que tu avais à me dire ?

Elle se leva à ma suite, époussetant ses vêtements.

- Oui. Mais ne crois que je m'arrêterai là. Demain c'est samedi, et j'arriverai bien à te tirer les vers du nez un jour ou l'autre.

- On peut savoir pourquoi tu t'intéresse autant à ma vie, subitement ?

Elle arrêta son geste futile et me regarda d'un air sérieux.

- Ce n'est pas ce qu'on fait, entre amies ?

Et, avant même que je puisse dire quelque chose, elle tourna les talons et disparut dans l'obscurité du couloir. Amies. Alors comme ça, nous étions des amies ? Bien entendu, c'était ce que nous nous étions dit lorsque le contact entre nous avait repris, quelques semaines auparavant. Mais dire quelque chose n'était pas suffisant pour le concrétiser. Elle-même m'avait dit qu'elle mettrait du temps à oublier. Je n'ai jamais eu ce genre de problème, mais peut-être qu'il n'était pas vraiment agréable de se faire rejeter pour son sang. Pas que j'en avais fait l'expérience personnellement, mais c'était en gros l'argument béton de ma mère. Je secouai la tête. Sans doute vaudrait-il que j'aille à l'infirmerie dormir un peu, au calme. A coup sûr, mes camarades de dortoir chercheraient par tous les moyens à savoir le pourquoi du comment, et je n'étais pas en état de les envoyer paître. La tête me tournait, et je sentais que je n'étais pas dans mon état normal : je m'inquiétais des sentiments d'une stupide rouquine. Pourtant, c'est avec un imperceptible sourire que je me suis dirigée vers l'infirmerie.

Il ne me fut pas difficile d'obtenir le droit d'y passer la nuit : l'infirmière me diagnostiqua une forte fièvre, chose que je n'avais même pas senti auparavant. Il faut dire que je n'avais pas spécialement pour habitude de me tâter le front comme on tâte un fruit pour s'assurer qu'il est mûr. En même temps, je ne me considérais pas comme une pêche, ou un melon. Je soupirai en m'enfonçant sous les couvertures, l'air résigné de quelqu'un s'apprêtant à être pendu. Je détestais être malade. Je détestais encore plus quand la situation m'échappait, et c'était immanquablement ce qui était en train de se passer. Je n'avais aucune idée de quoi demain serait fait, et il était plus que probable que je venais, en quelques jours, de foutre en l'air des années de vie à peu près rangée. Mais la potion administrée par l'infirmière commençait doucement à faire effet, et mes yeux finirent par se fermer.

Je ne m'éveillais qu'au petit matin. Et encore, pas de mon plein gré. Généralement, j'étais une véritable marmotte, quelle que soit l'heure à laquelle je m'étais couchée la veille : il me fallait obligatoirement mes neuf heures minimum de sommeil, où j'étais un véritable tyran tout le reste de la journée. C'est-à-dire encore pire que d'habitude. Le fait que je puisse ouvrir les yeux alors que le soleil venait à peine de se lever était donc un fait extraordinaire que je n'ai pas vraiment apprécié à sa juste valeur. Les rideaux autour de mon lit étant fermés, les voix qui m'étaient parvenues aux oreilles n'avaient pas de propriétaires, du moins pas encore. Doucement, j'écartai le tissu de quelques centimètres et collai mon œil dans cette minuscule fente. Des bruits de pas, des voix, mais toujours pas de corps. Merde. M'étais-je fait réveillée par des fantômes ? Ou pire, par Peeves ? Mais non, ils parlaient des cours. Ce que je peux être stupide, parfois. Finalement, j'aperçu un bout de chaussures. Aha, voici mon homme. Ou ma femme. Une femme à la voix vachement grave, quand même. Non, ce ne pouvait être qu'un garçon. Au bout de quelques minutes, j'eus la réponse à ma question : un élève qui venait rendre visite à un ami et qui lui racontait ce qui s'était passé depuis qu'il était malade. A un moment, je crus entendre parler de l'épisode du bal avec Black et fis la grimace. Que ce soit ma sœur ou Lily, elles avaient toutes les deux raison : la rumeur s'était répandue comme une traînée de poudre. Et voilà que même les oreilles encore vierges de toute cette histoire allaient être perverties.

L'ignoble colporteur parti, j'avais encore du temps à tuer. Très franchement, revenir dans ma salle commune ne me disait rien, et l'infirmerie était encore le meilleur endroit pour réfléchir. Peu importaient en cet instant Black, Summers et compagnie. Là, maintenant, tout de suite, il fallait que je songe à ce que j'allais faire suite à ce que m'avait dit ma sœur. Elle m'avait laissé une semaine de répit. Une semaine suffirait-elle pour convaincre Summers ? J'en doutais fortement. Je tapotai mes oreillers et pris une meilleure position. Après tout, qu'est-ce que ça faisait si ma mère était au courant ? Avec un peu de chance, elle y croirait dur comme fer. Mais cette option me faisait prendre un énorme risque : qu'elle change d'avis et me fasse épouser l'autre crétin à la place. A moins que son statut de rejeté de la vie ne la rebute. En fait, la situation était tout à fait simple : ma mère était capable de faire n'importe quoi. Essayer de prévoir ses actes était comme essayer de savoir dans quelle direction partirait le poisson dans la rivière lorsqu'un caillou y était jeté. Je soupirai. Pourquoi ma vie se compliquait-elle autant, subitement ?

Finalement, étant donné mon impuissance à trouver une solution, rester à l'infirmerie était tout à fait inutile. Une fois l'infirmière rassurée sur mon état physique, elle me laissa m'en aller. Nous étions samedi, les cours ne reprenaient que lundi, il faisait relativement beau quoique froid, et pourtant sortir dans le parc ne me tentait pas du tout. Pour quoi faire ? Je me trouvais vraiment très molle, ces temps-ci. Etait-ce à cause de tous ces renversements de situation, ou étais-je vraiment en train de me ramollir comme du chewing-gum ? Ce n'était vraiment pas bon du tout. Que ce soit pour affronter Summers ou Black, j'avais besoin de toute mon énergie et de toute ma verve : c'était bien tout ce qui me sauvait lorsque j'étais face à eux. Alors que je traînais sans but dans les couloirs, je finis par heurter la seule personne que je ne voulais pas voir aujourd'hui, me brisant sûrement l'arrête du nez au passage.

- Tomson ? On peut savoir ce que tu fabrique ?

- Black, par pitié, épargne-moi aujourd'hui, je ne suis pas d'humeur, soupirai-je en reprenant mon chemin.

Il resta un moment interdit, me regardant partir sans que la moindre insulte ait fusé entre nous. Il ne dut pas trouver cette situation normale, et il me rattrapa en deux grandes enjambées. Il me donna un léger coup dans l'épaule comme il faisait parfois à Potter.

- Eh bien alors ? On est souffrante ?

- Pourquoi ce brusque élan de camaraderie masculine, très cher Black ? La moustache m'est poussée en une nuit ?

- Ah, je pensais que tu étais malade, me lança-t-il, ravi. Mais je vois que tout a l'air normal.

Je levai les yeux au ciel en soupirant, sans répondre. Il fronça les sourcils.

- Autant pour moi. Viens par ici une seconde.

Il me saisit par le bras et m'entraîna dans une salle de classe vide. Il me fit asseoir sur une chaise et s'assit lui-même sur la table quelques secondes après.

- Raconte-moi tout.

- Black, putain, gémis-je en m'affalant sur la table, le visage contre le bois. Tu ne peux pas me foutre la paix ? Je t'ai dit que je n'étais pas d'humeur.

- Justement, me rétorqua-t-il.

- Pourquoi tant de gentillesse d'un seul coup ? Ce n'est pas plutôt toi qui es souffrant ?

- Je tiens à m'éviter le travail de chercher une nouvelle petite amie, si tu veux tout savoir.

Je relevai le nez afin de le regarder. Il me fit un sourire typique des gosses ayant fait une connerie mais cherchant à prouver qu'ils n'étaient pas les coupables. Je soufflai d'exaspération. Quel gamin. Mais, curieusement, je me sentais plus en confiance que je ne l'aurais été avec n'importe qui d'autre. Bah, je le voyais tellement souvent ces temps-ci que je devais être blasée de sa présence. Je tournai la tête de façon à m'appuyer sur le côté de mon visage, histoire de pouvoir respirer et accessoirement parler. Le regarder n'était pas possible quoi que je fasse, car il était assis sur la table et il aurait fallu que je me redresse. La position « aplatie sur la table » me convenait mieux.

- Devoir dépendre de ses parents est vraiment la pire chose qui puisse arriver à quelqu'un.

Il se pencha, surpris, observant mes cheveux étalés sur la table et mon regard perdu dans la contemplation du mur à ma gauche.

- Peut-être qu'il faudrait que je fasse comme toi, que je parte.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire, essaya-t-il de plaisanter, abandonnant vite en voyant mon air. Et où irais-tu ?

- N'importe. Le plus loin possible. Les oiseaux migrent, pourquoi pas moi ?

Il éclata de rire.

- Même quand tu essaye d'être sérieuse, tu finis toujours par raconter n'importe quoi.

- Je n'essaye pas d'être sérieuse, je suis sérieuse, rétorquai-je sur le même ton morne. Je ne vois aucune différence entre la brûlure et la noyade, personnellement.

- Pardon ?

- Tu es la noyade, et Summers est la brûlure, expliquai-je d'un ton agacé. Ou n'importe, je m'en fous. Tant que ma mère sera là à regarder tout ce que je fais et à diriger ma vie, rien de ce que je ferai ne servira.

- Tu crois vraiment à ce que tu dis ?

Finalement, je me redressai à demi pour le regarder, surprise. Il avait abandonné son visage de crétin. C'était la première fois que je le voyais comme ça.

- L'air sérieux ne te va pas, Black. Tu me fais peur.

- Tu pense vraiment que tu ne peux que perdre devant tes parents ?

J'haussai les épaules.

- Tu ne veux pas te battre ?

- Si tu me procure une armure, pourquoi pas. J'avoue très bien me débrouiller avec le lancer de fourchette.

Je m'étais de nouveau affalée sur la table. Inconsciemment, je cherchai à éviter son regard. Parce que je savais qu'il n'avait pas tort, en un sens, et que je n'étais pas prête à l'admettre. De plus, quand je le voyais comme ça, j'étais presque prête à tout oublier, à faire comme s'il ne s'était pas écoulé tant d'année entre nous, comme si nous étions capables d'écrire une nouvelle page. Quelle connerie. Je laissai échapper une légère exclamation de mépris envers moi-même tandis que, se demandant ce que je faisais, il se pencha vers moi de telle sorte qu'il n'était qu'à quelques centimètres en hauteur. Pensant tout à coup à une chose sans intérêt que j'ai vite oubliée, je relevai brusquement la tête alors qu'il levait sa main pour me tapoter l'épaule et me demander à quoi je pensais. Résultat, nos visages étaient désormais face à face, et je pouvais entendre le bruit de sa respiration. Je crois que c'était la première fois que je voyais d'aussi près. La première fois que nous n'avions rien à nous lancer au visage de méprisant, de cruel ou tout simplement d'ironique. La première fois que je découvrais que ses yeux n'étaient pas vraiment gris, comme je l'avais souvent pensé, une couleur bêtement banale et colorant souvent murs et sols, mais de la couleur nacrée des vagues un jour de tempête, de l'acier à l'état liquide brillant de mille feux. Il ouvrit les lèvres comme pour dire quelque chose, je sentis mes joues chauffer plus que de coutume. Finalement, je rompis le contact en reprenant ma position précédente.

- Non, rien.

Le silence nous enveloppa sans que ni l'un ni l'autre n'essaye de le rompre.

- Pourquoi tu es si gentil, tout à coup ?

- Tu m'as déjà posé la question, rétorqua-t-il en s'étirant sans me regarder dans les yeux.

- Et je n'ai pas de réponse satisfaisante.

Il haussa les épaules.

- Je ne suis pas assez mauvais pour laisser quelqu'un tout seul s'il ne va pas bien.

- Qui t'as rentré dans ton foutu crâne que je n'allais pas bien ? Il se trouve que je vais très bien.

- Arrête un peu de raconter des conneries, Tomson. Je ne te l'ai pas dit ? Accepte de n'être qu'une fille, de temps en temps. Ou un être humain avec ses faiblesses.

Je laissai échapper une exclamation dédaigneuse.

- Voilà que tu te mets à me donner des conseils, maintenant.

- Tu peux pleurer, si tu en as envie. Tu n'as pas besoin de te retenir et de faire semblant d'être forte.

Je quittai la chaise et me levai afin d'être à sa hauteur, soudain agressive. Pourquoi disait-il de telles choses d'une manière qui me permettait d'y croire, ne serait-ce qu'un peu ?

- Ne te mêle pas de ma vie, d'accord ? Tu crois peut-être que, parce que je ne suis pas dans mon état normal, tu peux prendre plus de libertés avec moi. Mais tu ne me connais pas, tu comprends?

Il ne parut nullement impressionné par mon ton et, tandis que je me dirigeai vers la porte, il sauta lestement sur ses pieds et mit les mains dans ses poches.

- N'oublie tout de même pas notre marché, me lança-t-il comme si de rien n'était.

Je m'arrêtai et me retournai.

- Je t'ai dis que ça ne servait à rien de continuer.

- Et moi je te le répète : tu pense vraiment que tu ne peux que perdre devant tes parents ?

- Evidemment ! éclatai-je brusquement. Ma mère vient de me fiancer aussi facilement que si elle n'avait eu qu'à ramasser son gant. Que veux-tu que je fasse ?

- Que tu ne te laisse pas faire.

- Que de beaux conseils. Même si je réussis à éviter le mariage avec Summers, ce dont je doute, elle trouvera bien un autre pigeon. Tu veux peut-être faire honneur à ta maison en fonçant tête baissée dans le moindre coup foireux, mais il se trouve que ce n'est pas mon cas.

- C'est vrai que votre maison est plutôt connue pour abriter des lâches et des trouillards, lança-t-il plus fort alors que j'étais déjà dans le couloir.

Sa tirade me fit revenir aussi vite dans la salle tandis qu'il s'approchait lui aussi. Avec colère, je commençai à devenir de plus en plus brutale, tentant de le frapper de toutes mes maigres forces alors qu'il parvenait à m'éviter à chaque fois. Ce n'était pas tant pour ce qu'il venait de dire que pour ce qu'il m'avait dit voilà bien des années que j'étais dans cet état. Après m'avoir jugé sur ma famille, voilà qu'il me jugeait sur ma maison. Je ne pouvais plus supporter ce genre de choses.

- Tu es détestable, Black. Moi qui pensais que tu avais changé, que tu étais peut-être devenu quelqu'un de bien, je comprends maintenant que tu es et que tu ne resteras jamais qu'un...

Je n'avais pas terminé ma phrase qu'il m'attira à lui d'un seul mouvement et m'embrassa. J'ouvris de grands yeux, cherchant à me débattre, à lui envoyer des coups de pieds, mais il me tenait fermement et n'est que lorsque nous fûmes à bout de souffle qu'il consentit à me lâcher. Je m'écartai aussitôt, lui lançant un regard meurtrier, le cœur bâtant beaucoup trop rapidement à mon goût.

- Tu crois peut-être que la méthode que tu utilise avec tes idiotes de petites-amies peut marcher avec moi, mais tu te...

- Arrête un peu de vociférer et regarde plutôt derrière toi, me rétorqua-t-il en me désignant un point derrière mon dos, de l'autre côté de la porte que j'avais laissé ouverte. Si je t'avais laissée me hurler dessus encore longtemps, notre couverture aurait été percée.

J'obéis de mauvaise grâce et me figeai aussitôt. Dans le couloir, trop loin cependant pour avoir entendu un seul des mots que nous venions de nous échanger, ma sœur nous regardait, et moi tout particulièrement, avec un regard meurtrier. Ses yeux passèrent lentement de moi à Black, firent de nombreux aller-retour, comme si elle analysait ce qui venait de se dérouler devant elle. Manifestement, ce ne fut pas à mon avantage, car elle se dirigea vers moi en plaquant un air doucereux sur son visage.

- Emily, Black. Les rumeurs étaient fondées, à ce que je viens de voir.

Je la regardai sans rien dire. Black la fixait également, semblant chercher le pourquoi du comment.

- Vous vous connaissez ?

- Emily ne t'as pas dit ? lança-t-elle en se tournant vers lui avec un grand sourire. Je suis sa sœur.

Je sentis qu'il se tendait imperceptiblement, car il tenait toujours mon bras. Remarquant cet état de fait, je me hâtai de me détacher de lui. Mais ma sœur aperçut le geste, et ses yeux brillèrent dangereusement.

- Je vous ai interrompus, peut-être ?

- Qu'est-ce que tu veux ? la coupai-je d'un air menaçant.

Elle me fit face avec ce sourire qui n'appartenait qu'à elle.

- Moi ? Rien. Et toi, tu as réfléchis à ce que tu voulais ?

Elle faisait clairement allusion à notre dernière conversation, regardant Black du coin de l'œil. Pour une fois, son intellect de babouin m'arrangerait : il avait l'air tout à fait perdu quant à ces sous-entendus dont il ne comprenait pas le sens.

- Je ne vois pas en quoi ça te concerne, Cassie.

Elle se rapprocha dangereusement de moi.

- Tu plaisante, j'espère, Emy. Tu sais très bien de quoi je parle.

- Va-t-en, sifflai-je avec difficulté.

Black était toujours en train de nous regarder prêtes à nous sauter dessus, ne sachant pas que faire.

- Les filles, vous êtes sûres que ça va ? De quoi vous parlez ?

- Ça ne te regarde pas, lui répliquèrent nos deux voix.

Nous nous regardâmes, lèvres pincées. Cela ne nous était pas arrivé depuis notre enfance, et ce n'était pas franchement très agréable. Nous n'avions pas à faire des choses en commun, ni à partager quoi que ce soit. Finalement, ce fut elle qui détourna les yeux la première, ramenant son opulente chevelure blonde dans son dos d'un geste gracieux. Elle se dirigea vers la porte et, alors qu'elle arrivait sur le seuil, elle se retourna une dernière fois.

- J'étais venue pour te prévenir que maman organisait une soirée pendant les prochaines vacances. Tu es bien évidemment obligée de venir, avec un cavalier. Tu viendras avec Ian, j'imagine ?

Et soudain, je compris que des gens comme ça ne méritaient pas que je recule. Fuir ne servirait à rien. Agir amènerait sans doute un résultat similaire, mais je pourrais me dire que j'avais tout fait pour ne pas vivre en pliant l'échine. D'un ton glacial, je saisis le bras de Black qui reprit à grand-peine son équilibre.

- Tu pourras dire à maman que je viendrai...

- Inutile, ta présence est déjà confirmée, me coupa-t-elle avec son petit sourire supérieur.

- Avec Black.

Et avant même de lui laisser le temps de répliquer, je traînai Black hors de la salle. Je ne consentis à lui lâcher le bras qu'après de longues minutes, jusqu'à ce que je sois sûre d'avoir laissé ce petit démon derrière nous.

- Tu ne m'avais jamais dis que tu avais une sœur, lança alors Black, rompant le silence qui s'était formé.

- Tu ne me l'as pas demandé. Et je ne vois pas en quoi ça te concerne.

Il mit les mains dans ses poches.

- Ça ne me concerne pas. Mais tu aurais pu me le dire.

- Tu veux mon groupe sanguin aussi, tant qu'on y est ?

- Je suis toute ouïe, rétorqua-t-il avec un sourire en coin.

Je soupirai. A vrai dire, je n'avais même pas la force de m'énerver, ou de dire quoi que ce soir d'agressif. Même ma précédente réplique n'avait pas la force que je donne à mes phrases habituelles. Il avait du le sentir, et c'est pour cela qu'il s'était permis de faire une plaisanterie.

- Tu compte vraiment m'emmener chez toi, lors de cette soirée ?

Je me tendis, subitement gênée. Pourquoi avais-je proféré une telle stupidité ? Nul doute qu'il était impossible de faire marche arrière : ma sœur avait déjà sûrement prévenu ma mère. Bah, s'il était sûr et certain que j'aurais le droit à des représailles, ma mère ne s'abaisserait pas à me les faire à distance comme tous les parents des « vulgaires étudiants qui peuplent cette école », dixit elle-même. J'avais donc un minimum de répit. J'avais beau me creuser la cervelle, j'ignorais en quelle occasion mes parents organisaient une soirée. Tant pis. De toute façon, je recevrai un hibou de ma mère qui m'expliquerait ce que j'aurai à faire et ce qu'il ne faudra surtout pas que je fasse : interroger les invités sur les conditions de vie de leurs elfes de maison, par exemple. Non que ça m'intéresse, mais il paraît que c'est un sujet qui fâche.

- Pas si tu es contre. Je peux toujours dire que tu as eu les oreillons.

Il laissa échapper une exclamation de mépris.

- Les oreillons ? Quelle connerie. Tu me vois attraper les oreillons ? Non, mieux. Tu crois que je ne suis pas capable de faire bonne figure auprès de tes parents, c'est ça ?

Je ne répondis pas, mais mon air sembla répondre pour moi car il soupira.

- Ce n'est pas ça, tentai-je de m'expliquer. Mais... Enfin, je veux dire... Il y aura des sang-pur, peut-être tes parents, et...

Il sembla un instant interloqué, avant de faire un grand sourire et de m'envoyer un coup de coude.

- Je rêve, ou tu es en train de t'inquiéter pour moi ?

Je pris brutalement conscience de la situation, et je lui envoyai en réponse un énorme coup de pied dans le tibia qui le fit grimacer.

- Putain mais t'es malade ?

- C'est toi qui es malade, rétorquai-je en croisant les bras. Tu es trop stupide pour que je m'inquiète pour toi.

- Si tu ne t'inquiète pas pour moi par rapport à ça, je te conseille de t'inquiéter pour l'os que tu m'as sans doute brisé.

- Crétin, ne pus-je m'empêcher de sourire, avant de reprendre une expression impassible.

- Alors, quand est-ce que se déroule cette fameuse fête ?

J'haussai les épaules.

- Qu'est-ce que j'en sais ?

- Advienne que pourra, c'est ça ?

- Dis-moi, deviendrais-tu philosophe ? dis-je en faisant mine de lui tapoter la tête.

- Ton exemple m'inspire, Tomson de mon cœur. Tu ne l'avais pas compris ?

Je ne répondis pas, sentant que si tout cela continuait nous allions finir par boire une tasse de thé en bouffant des cookies maison. Je me retournai et me remis en route vers mon dortoir. Alors que j'étais presque arrivée au détour du couloir, je l'entendis me crier :

- Alors je te dis à demain, Tomson ?

Je me retournai, les mains dans les poches, une ébauche de sourire sur les lèvres.

- Je crois que je n'ai pas le choix, non ?