Fran reste introuvable. Un peu plus loin dans le couloir, en revenant sur nos pas, j'ai trouvé des traces. Des traces de griffes dans la pierre. J'ignore si ça a été fait par ce qui a enlevé mon jeune compagnon ou si c'est autre chose, mais ça n'augure rien de bon. Comme tout ce que j'ai trouvé dans ce foutu monde jusqu'à présent. J'ai continué sans lui. Je n'aurai un espoir de le sauver qu'en continuant. Après un long moment à marcher, le couloir se termine sur une porte. Au-delà, un immense jardin à l'abandon, envahi pas de la menthe. Les lianes semblent être moins présentes à l'extérieur, de ce côté du bâtiment, mais je dois rester vigilent. Après la disparition de mon compagnon apathique, ma blessure à la jambe s'est réveillée et c'est maintenant une douleur lancinante. Je n'ai pas encore pris le temps de regarder ce qu'il en est, mais je me doute que ça ne doit pas être joli. Après une dernière bouffée de cigarette, je scrute le paysage des yeux et je crois avoir repéré le bâtiment principal. Je jette ma cigarette derrière moi, au diable si ça fait tout flamber, et je pose le pied dehors. Je remarque immédiatement deux choses au travers de l'essaim de lucioles effrayées. La première est que les lianes noires sillonnent en fait le sol, telles des serpents, à la base des plants de menthe. La seconde est ce groupe d'yeux jaunes dans les lilas, à une vingtaine de mètres de moi. Je doute fort qu'il s'agisse d'animaux curieux. Mécaniquement, je sors un tuyau du sac et je me tiens sur mes gardes. Je garde un oeil sur les yeux alors que je commence à me diriger vers le bâtiment principal. Comme Fran l'a dit, je dois m'attendre à tout et n'importe quoi. Un bruit me parvient par-dessus le son de la brise dans les feuilles: des grognements. Ils sont bas, constants et accompagnés de bruissements signifiant quelque chose qui bouge dans les lilas. Soudain, j'entend un grand bruit d'ailes et je me retourne à temps pour voir une nuée de chouettes à deux têtes s'envoler vers les étoiles. Les yeux ont disparu, mais pas les grognements. Je sens les poils sur ma nuque se dresser. Quelles créatures? Où sont-elles? Je les entends bouger tout autour de moi, mais les yeux jaunes que je voyais étaient ceux des chouettes, qui sont maintenant toutes parties. Je continue à avancer vers le bâtiment principal. Je serre le tuyau dans ma main, tendu. Les bruits continuent, et j'ai l'impression qu'ils se rapprochent. Tout à coup, un grand bruit comme un aboiement... et le tuyau dans ma main est réduit de moitié, son bout tordu. Je me retourne vivement et je vois une bête sortir des lilas. Je suis figé. Elle est plus grande que moi, avec de longs bras et de grandes oreilles, mais sans yeux. Une longue queue se balance derrière et je ne peux m'empêcher de regarder avec effroi alors qu'elle ouvre sa gueule, et sa grande langue laisse tombé un bout de tuyau en métal... la moitié manquante de mon tuyau. Comment...!? Un autre aboiement... et je vois un trou dans le sol près de moi alors que d'autres bêtes semblables sortent tranquillement des lilas. Je prends mes jambes à mon cou. J'ignore ce que sont ces choses. J'ignore comment elles arrivent à mordre à distance. Ça n'a pas d'importance. Ces créatures sont dangereuses. Sans doute bien plus que ce chien que j'ai assommé plus tôt, bien plus que les lianes noires. Un autre aboiement et la douleur envahit mon bras qui tient la lampe, mais je l'ignore. Mon bras est toujours là. C'est l'important. Je les entends me poursuivre, mais je ne prendrai pas le risque de regarder par-dessus mon épaule. Je dois m'enfuir. Je dois trouver un endroit sûr où me cacher. D'autres aboiements fusent autour de moi. Des trous apparaissent dans le sol, j'ai des douleurs aux jambes, aux bras... même dans le dos. Mais je suis toujours entier alors je continue. Je suis terrifié. Je suis terrifié, mais je ne pense pas. Je ne réfléchis pas. Je ne pense qu'à me trouver un abri. Et l'endroit qui me semble le plus sûr est le manoir devant moi. Je dois m'y rendre. Peu importe si je dois y laisser un bras ou même une jambe, mais je dois survivre à ces choses. Un autre aboiement et je trébuche dans un trou. Je me retrouve par terre, je fais quelques roulades. Je me suis tordu la cheville. Je suis foutu. Je me redresse un peu. Je les regarde approcher. Ils sont dix ou quinze. Ils viennent tous vers moi, leur gueule aux dents acérées entre-ouvertes, prêtes à m'arracher la tête à tout moment. Mi dispiace, Giotto... Je ferme les yeux. C'est ici que je vais mourir. Ils continuent de s'approcher de moi. Ils grognent. Leur queue fend l'air. Puis soudain... un couinement. Léger, presque sourd, mais les grognements cessent et je les entends trépigner. J'ouvre les yeux alors qu'ils couinent. Et je n'en crois pas mes yeux. Les lianes sont en train de s'en prendre à ces étranges créatures, qui se débattent comme elles le peuvent et tentent de se défendre, de mordre les lianes... mais c'est perdu d'avance. Profitant de la démêlée, je me redresse, j'attrappe la lampe et le sac, et je boite aussi rapidement que je le peux jusqu'au manoir. Je longue le mur brièvement, puis je une pierre sous ma main s'enfonce légèrement et le mur s'ouvre. Une porte dérobée. Sans perdre une seconde, je me faufile à l'intérieur et alors que le mur se referme, je regarde les créatures continuer de se débattre contre les lianes qui les retiennent prisonnières...
