Bon, pour les deux chapitres par semaine, j'ai été trop optimiste. C'est justement quand je me met trop de choses à faire, que je décide brusquement de ne plus rien faire...


Chapitre 12 : Ami ou ennemi ?

Comme tous les jours quand elle revenait sur l'île principale après être allée visiter Toothless, Emma fixa sa barque à un tronc et la dissimula dans le feuillage avant de continuer vers le village à pieds. Elle était à mi-chemin quand elle entendit les buissons remuer violemment derrière elle.

Quand elle se retourna, Arwen se tenait au milieu du chemin.

Elle cligna des yeux plusieurs fois pour enregistrer son apparition soudaine puis elle se mit sur la défensive.

– Qu'est-ce que tu fais là ? lui demanda-t-elle. Tu vas encore me dire que c'est un hasard et que tu ne me suivais pas ?

– Non, c'est vrai. Je t'ai suivie aujourd'hui.

Comme toujours, le parfait Arwen Hofferson était aussi sérieux qu'une stèle funéraire. Il était dur de savoir à quoi il pensait.

– Et….pourquoi tu me suivais ?

– J'en ai marre de tes mensonges, Emma. Tu ne fais pas que te promener dans ces bois sinon tu n'y disparaîtrais pas tous les jours juste après l'entrainement et tu n'aurais pas besoin d'emporter avec toi autant de paniers et de sacoches pleines de je-ne-sais-quoi.

Emma accusa le coup. Sa mâchoire se décrocha le rouge monta à ses joues. Mise au pied du mur, elle commença à être plus agressive.

– Alors comme ça tu ne te contentes pas de me suivre, c'est carrément de la surveillance rapprochée ! Ça fait combien de temps au juste que tu épies mes moindres gestes ? Je fais ce que je veux dans les bois et tu n'as pas le droit de mettre ton nez dans mes affaires.

– Je veux savoir ce que tu fais. Si tout ton manège relevait d'une activité honorable tu ne te donnerais pas autant de mal pour te cacher.

– Et alors ? riposta Emma. Personne ne t'a demandé de faire la police dans ce village que je sache.

Ils étaient maintenant face-à-face et ils se défiaient du regard. Emma continua sur sa lancée, elle était en position de force et elle le savait.

– Quand bien même ce que je ferais dans les bois était interdit je ne vois pas en quoi ça te concerne.

Arwen ne trouva rien à répondre à ça. Elle avait raison, ce n'étaient pas ses affaires. Mais il voulait savoir. Il changea la direction de la conversation.

– Ça a quelque chose à voir avec l'entrainement, n'est-ce pas ? Ne crois pas que je 'ai pas remarqué tes prouesses, et je ne crois pas une seule secondes aux mensonges que tu nous sers à chaque fois. Je n'ai pas abandonné, je veux toujours savoir où tu as appris à faire des sauts périlleux et à faire reculer un dragon à mains nues.

Emma plissa les yeux, essayant de comprendre.

– C'est ça que tu veux ? Connaître mes secrets ? Si je te les donnes tu me laisseras enfin tranquille ?

– Ce n'est pas tes secrets qui m'intéressent. Je veux savoir où et comment tu as appris tout ça.

– Pourquoi ? demanda simplement Emma.

De nouveau, la question désarçonna complètement Arwen. Il choisit de ne pas répondre.

– Tu as encore beaucoup de talents cachés ? reprit-il. Je t'ai vue avec un arc, tu sais t'en servir ?

– Oui, répondit-elle par défi, en bombant le torse.

– Qui t'a appris ?

– Henry.

Avec ce nom, elle était sure de l'énerver. Elle observa d'ailleurs avec plaisir ses mâchoires se serrer.

– Tu vois, en réalité Henry m'enseignait beaucoup plus de choses qu'il n'en apprenait de moi.

– Et à part ça ? D'autres talents cachés ?

– Non.

– Je suis sûr que tu me mens mais ce n'est pas grave, je les découvrirais moi-même.

– Ça c'est ce que tu crois, mais je connais les bois mieux que toi.

Emma était sûre de lui avoir cloué le bec avec cette réplique mais c'est justement à ce moment-là qu'Arwen, pour la première fois depuis le début de leur dialogue, se détendit et se permit un sourire provocateur.

– Certes, répliqua-t-il, mais je te connais mieux que tu ne me connais.

Alors il la contourna, effleurant son épaule au passage, et repartit vers le village, la laissant seule pour méditer sur sa dernière phrase.

Arwen tint parole. Dès le lendemain de leur confrontation et pendant les semaines qui suivirent, il ne lâcha plus Emma d'une semelle.

Le premier jour, Emma prévoyait de s'éclipser discrètement à la sortie de l'entrainement comme elle en avait l'habitude mais, avant de pouvoir passer la grande porte de l'arène, elle croisa le regard d'Arwen. Il la suivait des yeux, les sourcils froncés, tout en essayant de prendre congé de Gobber qui était encore en train de lui donner quelques conseils pour mieux neutraliser un Bragetor.

Emma sourit. Ainsi il croyait vraiment pouvoir la suivre ? C'est ce qu'on allait voir. Elle lui fit un petit signe de la main et détala chez elle. Elle monta les marches deux à deux jusqu'à sa chambre, enfila son pantalon sous sa jupe en un temps record et repartit vers la forêt en courant.

Alors qu'elle traversait la prairie entre le village et les bois, elle entendit des bruits de course derrière elle et elle vit Arwen qui la suivait. Ainsi, il avait réussi à se libérer de Gobber. Mais ce ne serait pas suffisant. Elle accéléra et s'enfonça presque sans perdre de vitesse entre les troncs et les branches.

Elle sema Arwen sans difficulté. Elle revint même sur ses pas pour aller voir comment il prenait le fait de s'être fait distancer aussi facilement. Elle le retrouva en train de rire tout seul appuyé contre un tronc d'arbre, essoufflé. Elle repartit encore plus confuse.

Sa perplexité se mua en tristesse et en angoisse quand elle trouva la clairière vide.

Elle avait su que Toothless était partit dès qu'elle avait sauté sur son rocher et qu'elle ne l'avait pas trouvé en-dessous à l'attendre. Mais elle l'avait quand même cherché, dans les roseaux qui bordaient le lac, dans les recoins sombre des hauts murs de pierre qui l'avaient enfermé si longtemps. Elle l'avait appelé.

Elle avait fini par revenir s'assoir à sa place préférée, celle où il s'endormait tous les soirs, sous un arbre qui étendait ses branches tortueuses. Il fallait se rendre à l'évidence : Toothless l'avait quittée. Elle s'y était attendue mais cela ne diminua en rien le sentiment d'abandon qui la frappa de plein fouet. Elle avait toujours considéré sa présence comme garantie. Elle l'avait gardé à sa disposition si longtemps. Toujours là, toujours à l'attendre sagement pour qu'elle puisse revenir vers lui dès qu'elle avait un moment de frustration, dès qu'elle avait besoin de se changer les idées. Mais il ne lui appartenait pas, il n'avait pas à se plier à chacune de ses dispositions.

Qu'allait-elle faire maintenant ? N'aurait-elle plus jamais accès au ciel ? Non. Il reviendrait forcement. Il ne pouvait en être autrement, il lui fallait s'accrocher à cette idée.

Cette après-midi là, cependant, elle en fut réduite à chasser sur l'île aux corbeaux.

Les jours qui suivirent, elle continua à se rendre à la clairière tous les après-midi, sans fautes. Elle hésitait toujours à la sortie de la crevasse, fermait les yeux, lançait une prière puis s'avançait dans la lumière. Et à chaque fois qu'elle rouvrait les yeux, elle poussait un soupir : il n'était toujours pas revenu.

Elle se retrouvait à la case départ : seule au milieu d'un peuple Viking qui ne voulait pas d'elle.

Elle se rendit alors compte qu'elle ne voulait pas d'eux non plus, elle ne voulait plus faire partie de leur groupe. Toothless, son bol d'air frais, son échappatoire, lui avait ouvert les yeux sur les erreurs de sa culture. Depuis peu, la révolte montait en elle sans qu'elle s'en aperçoive. Maintenant qu'elle se retrouvait clouée au sol, elle se surprenait à échafauder des plans de mutinerie.

Elle pourrait leur montrer. Elle pourrait aller caresser le terreur terrible pendant l'entrainement, elle pourrait aller flatter l'encolure du vipère.

Puis elle se reprenait. Qu'est-ce que ça lui apporterait ? Ils ne comprendraient pas, ils refuseraient de comprendre. Il n'y avait qu'à voir la réaction de Gobber quelques jours plus tôt quand elle avait parlé un peu trop librement. Alors elle retombait dans la morosité.

Elle s'éloignait de plus en plus des autres et elle ne voulait même plus jouer avec Arwen. À quoi ça servait de le semer tous les jours si, de toute façon, elle n'avait plus rien à lui cacher ? Et puis, elle trouvait ça ridicule et exaspérant cette manie de vouloir tout savoir. Pourquoi essayait-il de la comprendre, lui, le Viking modèle ? Sa vie était toute tracée devant lui, parfaite : devenir un des meilleurs guerriers du village, se marier et perpétuer sa lignée. Alors pourquoi prenait-il un détour pour essayer de percer à jour l'esprit brumeux et fou de la fille du chef, cette pauvre créature égarée hors du sentier balisé ? Il faisait sans doute cela juste pour se faire bien voir de Stoick et de Gobber.

Emma libérait sa frustration en se lançant à corps perdu dans la maitrise du tir-à-l'arc. Chaque jour elle s'améliorait, se fortifiait et elle tirait une certaine jouissance de ces changements. Elle n'était plus sans-défense. Cela faisait maintenant près de deux semaines qu'elle se nourrissait toute seule, depuis que Toothless avait engloutit les derniers poissons de sa réserve. Et tout cela ne faisait rendre que plus réel encore le rêve qui s'était implanté dans son esprit et n'en sortirait plus désormais : un jour, peut-être, elle pourrait quitter cette île.

Elle crut que son cœur allait exploser de bonheur le jour où Toothless revint.

Pour la quatrième après-midi consécutive, elle se forçait à revenir à la clairière comme elle l'avait fait tous les jours pendant plus d'un mois mais son cœur n'y était pas. Et pourtant, alors qu'elle descendait dans la crevasse, elle crut entendre le son caractéristique de Toothless qui s'ébroue. Elle courut jusqu'au bout du tunnel qui menait à l'arène naturelle et elle le vit. Il était bien là, revenu vers elle.

Elle voulut sauter à bas du rocher et se précipiter vers lui quand un moment de trouble la retint. Brusquement, elle ne savait pas quoi faire. Enter dans la clairière ? Mais était-il vraiment revenu pour elle ou seulement parce qu'il s'était rendu compte qu'il n'avait pas tout-à-fait retrouvé sa capacité de voler ? Était-il revenu parce qu'elle lui avait manqué ou juste parce qu'il s'était habitué à l'endroit et qu'il aimait bien venir s'y reposer ? Allait-il repartir ?

Ce fut Toothless qui mit fin à son dilemme. Il l'aperçu et elle jura que son regard était soudain devenu plus joyeux. Il poussa des petits cris surexcités et appuya ses deux pattes avant sur le rocher.

Elle sourit et sauta le rejoindre sans plus d'hésitation. Dès qu'elle fut sur l'herbe, il s'enroula autour d'elle, se frotta contre elle, quémanda des caresses sur toutes la longueur de son corps. Emma riait et se pliait à ses demandes. Son adorable figure était suppliante et elle se plut à croire qu'il lui demandait pardon.

Pendant plusieurs jours après l'incident, Emma garda une pointe d'appréhension à chaque fois qu'elle s'apprêtait à pénétrer dans la clairière. Mais à chaque fois, Toothless était là. Elle finit par se rassurer : il ne l'abandonnerait jamais plus.

Emma retrouva son équilibre en même temps que sa joie de vivre et le jeu qui s'était engagé entre elle et Arwen reprit de plus belle.

Dès l'instant où Gobber annonçait la fin de l'entrainement, les deux jeunes gens rivalisaient d'ingéniosité pour être le premier à atteindre l'orée de la forêt. Bien sûr, il y avait les jours où Gobber décidait de garder les recrues les plus âgées pour un entrainement supplémentaire. Ces jours-là, c'était facile Emma lançait à Arwen un petit coup d'œil provocateur et quittait nonchalamment l'arène. Mais les autres jours, ils étaient au coude-à-coude, chacun guettant les gestes de l'autre.

Ils attendaient, tendus comme des ressorts, le moment où Gobber tapait dans ses mains et les congédiait. Alors, leurs regards se croisaient et ils détalaient.

Enfin, c'était une façon de parler. Ils ne partaient pas en courant tous les deux, cela aurait attiré beaucoup trop d'attention. Ils rivalisaient plutôt de prétextes et de tactiques pour passer inaperçu et quitter l'arène le plus rapidement possible. Il fallait décourager les tentatives de bavardage de leurs camarades, éviter les éventuelles remarques et conseils de Gobber et parfois carrément s'éclipser pendant que les tous autres étaient de corvée de rangement du matériel d'entrainement.

Une fois les portes de l'arène passées, il fallait sortir du village. Pour Emma, c'était la partie la plus aisée. Arwen, lui, était beaucoup plus apprécié des villageois. Il était interpellé de tous les côtés par des ménagères qui voulaient tâter ses joues roses, des jeunes filles qui voulaient lui faire cadeau d'un biscuit ou des hommes forts qui voulaient lui taper sur l'épaule. Pour ne pas perdre la trace d'Emma, il devait souvent se montrer impoli et ignorer les appels.

Quand ils dépassaient les dernières maisons sur les hauteurs du village, au nord, ils pouvaient enfin se lancer à toute vitesse.

Pour gagner du temps, Emma ne passait plus par sa chambre à présent, elle portait son pantalon en permanence sous sa jupe. Elle traversait la prairie plus vite qu'un jeune cerf qui a un dragon à ses trousses, appréciant l'herbe haute qui fouettait ses jambes vigoureuses. Puis elle entrait dans l'ombre des premiers arbres de la forêt et alors Arwen perdait immanquablement sa trace.

Elle continuait au pas jusqu'à la clairière où elle passait le reste de l'après-midi. Quand elle revenait au hall pour le dîner Arwen ne lui disait jamais rien mais son regard pesait sur elle. Il arrivait presque à la mettre mal-à-l'aise.

Helgua avait remarqué leur manège, cela faisait d'ailleurs bien longtemps qu'elle se doutait qu'Arwen n'était pas indifférent à Emma. Elle n'arrivait pas à savoir cependant ce que la jeune fille pensait de lui. Leur relation était devenue un de ses sujets de plaisanterie favoris quand elle était avec Emma.

Mais la fille du chef refusait de rigoler de telles blagues avec Helgua. Quelque chose lui disait, au fond d'elle, qu'il fallait qu'elle arrête de jouer ainsi avec lui, les gens allaient se faire des idées et Arwen sans doute aussi. Mais quand elle croisait son regard à la fin de chaque entrainement c'était plus fort qu'elle, elle recommençait.

Et ce, jusqu'au jour où elle comprit qu'elle jouait d'un peu trop près avec le feu.

C'était un début d'après-midi radieux, Emma marchait tranquillement vers le rivage est de l'île, pensant avoir remarquablement semé Arwen une demi-heure plus tôt, quand, en écartant les branchages, elle trouva sa barque et Arwen assis dedans.

Devant cette apparition, elle se figea. Le jeune homme, lui, triomphait.

– Monte, lui lança-t-il insolemment, je peux ramer si tu veux. Tu vas par là, il me semble.

Du menton il désignait la vague direction de l'île aux corbeaux. Emma pâlit brusquement. Jusqu'où l'avait-il suivie ? Il ne pouvait tout de même pas la suivre quand elle était sur la mer, n'est-ce pas ? Était-il allé sur l'île ? Il ne fallait pas qu'il trouve Toothless ! C'était tout son être qui avait crié cette prière. Elle eut peur.

– Comment as-tu découvert cette barque ? siffla-t-elle entre ses dents.

– Je t'ai suivie je te l'ai déjà dit, répondit-il, le menton haut, fier de lui.

– Tu vas trop loin Arwen, murmura-t-elle, presque pour elle-même, avant de s'exclamer : descends de cette barque !

Lentement et sans se départir de son air sur de lui, il s'exécuta. Quand il mit pied à terre, elle fondit sur lui et attrapa le col de sa tunique pour le regarder bien dans les yeux.

– Je t'interdis de me suivre encore, tu m'entends ?

Le ton d'Emma sembla surprendre Arwen. Lui qui, jusque-là, prenait cela comme un jeu, perdit tout-à-coup son sourire espiègle. Le pli de sa bouche devint amer et son regard furieux.

– Qui m'oblige à écouter tes ordres ? riposta-t-il. Je pourrais tout dire à Gobber, tu sais, ou pire : à ton père quand il reviendra. J'en ai assez vu pour savoir que ce que tu fais sur ton île est interdit et cela m'inquiète Emma.

Ils étaient toujours nez-à-nez, Arwen attrapa les bras d'Emma et la secoua un peu, comme pour la ramener à ses esprits.

– Dans quel pétrin t'es-tu encore fourrée ? lui murmura-t-il plus désespéré qu'énervé à présent.

Elle se dégagea d'un coup d'épaule.

– Ce que je fais là-bas n'est pas dangereux, tu peux dormir sur tes deux oreilles et me laisser tranquille maintenant !

Elle planta ses yeux furibonds dans ceux d'Arwen. Il était sur le point de reprendre la parole mais elle en avait déjà assez de ce petit débat, elle le coupa.

– Tu sais pourquoi je ne te dis pas ce que je fais là-bas Arwen ? Parce que tu ne comprendrais pas. Tu m'empêcherais de continuer et je n'ai aucune intention d'arrêter. On ne réussira jamais à s'accorder sur ce point, je le crains, alors le débat est clos. Laisse-moi.

Elle le toisait à présent presque avec détachement. Quelque chose venait de se briser entre eux, elle le sentait. C'était comme un brusque et dur réveil. Elle avait cru à la complicité de leur jeu juste pour se rendre compte que, finalement, il n'était pas différent des autres.

Face à elle, Arwen essayait de se maitriser. Il y avait tant de déception et d'incompréhension dans son regard. Cela blessa Emma. C'était exactement la réaction à laquelle elle s'était attendue de la part des gens de son village et, rien que pour cela, elle le détesta encore plus.

– Eh bien fait comme tu veux ! lui cracha-t-il finalement au visage.

Et ils se séparèrent. L'affrontement avait été violent mais il n'avait pas dissipé toutes les tensions entre les deux adolescents. Toutes les reproches et les insultes qu'ils ne s'étaient pas lancées au visage pesaient lourds dans leur deux esprits.

Emma ne parvint à rien de bon ce jour-là, elle renonça à voler et rentra plus tôt au village, elle ajouta cela à la liste déjà longue des choses qu'elle reprochait à Arwen Hofferson. Ils s'ignorèrent royalement durant tout le repas, si ce n'est pour quelques regards meurtriers. Assise exactement entre eux, Helgua fit remarquer « qu'il y avait eu une scène de ménage cet après-midi ». Elle se fit épingler par deux regards proprement effrayants.

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Après cette brève altercation, Emma retrouva sa liberté de mouvements. La fugue de Toothless avait beaucoup rapproché la jeune fille et son dragon et, depuis la dispute, Emma passait le plus clair de son temps avec lui. Il la faisait sourire, rire, vivre. Elle avait tellement pris goût au vol que certains matins de beau temps, elle se levait avant tous les autres pour aller se laver le visage dans les nuages avant l'entrainement.

Ce matin-là, justement, Emma courait vers le village.

Aujourd'hui était un grand jour : cela faisait maintenant presque deux mois que les nouvelles recrues étaient entrainées intensivement et Gobber avait estimé qu'il était temps qu'ils fassent face au dragon le plus dangereux de l'arène : le cauchemar monstrueux. Quand il avait annoncé cette nouvelle la veille au soir tous les novices (même Olaf) avaient eu des étoiles dans les yeux. Ils s'étaient entre-regardés et s'étaient redressés fièrement. Emma avait tenté de les imiter mais elle était sûre que plus d'un avait remarqué son manque d'enthousiasme.

Certes, elle se débrouillait bien contre les dragons mais ce que dont personne ne se doutait, c'était qu'elle avait apprivoisé tous ces dragons, elle les connaissait. Elle savait pertinemment que face à un dragon inconnu, elle ne se débrouillerait pas mieux qu'en début d'année. Elle avait envisagé d'utiliser un de ses artifices mais elle se voyait mal rester stoïque devant un cauchemar monstrueux avec pour seule défense une poignée de cresson. Elle prendrait peut-être quand même une anguille avec elle, en dernier recours.

Dans l'intention de se détendre un peu, elle s'était offert une petite séance de vol ce matin. Elle n'avait pas voulu redescendre et voilà le résultat : elle était en retard. Quand elle arriva en vue de l'arène, elle ralentit le pas et tenta, sans succès, de calmer sa respiration. Arwen la suivit du regard alors qu'elle entrait, les sourcils froncés, le regard mauvais. Elle lui envoya un petit sourire acide et se mit sagement en rang. Elle savourait la frustration de son camarade. Voilà ce qu'on gagnait à jouer les indiscrets.

L'entrainement ne fut pas long ce matin-là. Toutes les recrues étaient fébriles et personne, pas même Gobber, n'avait la tête au combat à l'épée. Ils furent renvoyés tôt pour la pause déjeuné et, beaucoup trop vite au goût d'Emma, ils se retrouvèrent tous en position, prêts pour le combat contre le dragon légendaire.

Son bouclier à un bras, une épée dans l'autre main, Emma se préparait à l'affrontement. Son buste était penché en avant, ses genoux légèrement pliés et son regard fixé sur la porte que Gobber était parti ouvrir.

Il leur avait donné très peu d'instructions mais sa sobriété avait imprégné tous ses élèves du sérieux de ce combat. Les trois recrues les plus âgées se trouvaient dans l'arène pour les protéger et quelques Vikings à l'extérieur étaient prêts à intervenir. Arrivé dans les gradins, Gobber engloba l'arène d'un dernier regard pour s'assurer que tout le monde était en position. Alors il posa sa main sur la manivelle et actionna le treuil.

Lentement, dans un vacarme de craquements sinistres, le rondin qui fermait la cage du dragon se souleva. Dès que les portes furent libres, le cauchemar se rua dans l'arène. Cela faisait sans doute bien longtemps qu'il n'avait pas pu se dégourdir les pattes ou les ailes et cela ne le rendait que plus dangereux. Il courut dans tous les sens, escalada les chaines qui découpaient le ciel au-dessus de l'arène, s'enflamma, grogna, cracha son magma avant de se lasser et de tourner son attention vers les recrues.

Leif attira immédiatement son attention. Le dragon se précipita vers lui, l'abrutissant de jets de lave. Le viking parvint, entre deux assauts, à sortir un bras et entailler l'épaule du dragon. Cela mit la bête hors d'elle. Godfried entra alors en jeu, il détourna l'animal enragé de son camarade et se fit attaquer à son tour. Cette tactique continua un instant : les jeunes recrues n'avaient qu'à se plaquer contre un mur et se protéger contre d'éventuelles éclaboussures brûlantes pendant que Leif, Folker, Godfried et parfois Ralf ou Arwen épuisaient le cauchemar monstrueux.

Ça tombait bien, se terrer dans un coin et observer, c'était la spécialité d'Emma. Malgré son inactivité, elle restait tout de même tendue. Elle était bien trop consciente de la proximité du dragon et de l'absence totale de barrière entre son corps incandescent et elle-même. Sans même qu'elle s'en rende compte, elle suivait ses mouvements de son regard concentré et essayait de cerner sa personnalité. Collecter ce genre d'informations représentait sa seule chance de survie au cas où cela tournerait mal.

L'animal était frénétique. Il courait d'un bout à l'autre de l'arène sans même s'arrêter pour évaluer son environnement. S'il l'avait fait, il aurait remarqué la présence de proies beaucoup plus faibles que celles auxquelles il s'attaquait. Sa captivité l'avait rendu fou. À moins qu'il ne se sache voué à mourir dans cet enclos et que plus aucun raisonnement, plus aucune logique ne lui importait.

Emma se fit cette réflexion alors que le dragon passait en trombe à moins d'un mettre d'elle pour aller frapper Godfried. Ces yeux n'étaient pas voilés, vidés par la démence, ils avaient encore un éclat, une rage qui la fit frissoner. Mais elle oublia bientôt son analyse froide et concentrée, quand, au lieu de continuer sur sa lancée vers Godfried, le dragon pila et revint sur ses pas pour venir planter son museau juste en face d'elle.

Emma releva son bouclier et se redressa. Elle entendait les garçons crier pour l'attirer loin d'elle mais il restait imperturbable, les narines palpitant frénétiquement à deux pas d'elle.

Quand une hache vint lui frapper le crâne sans qu'il ne réagisse, Emma compris avec une horreur grandissante qu'il ne partirait pas, il ne la lâcherait pas. Il ne s'était pas arrêté là, devant elle, par hasard. À mesure qu'il inspirait voracement chaque effluve de son odeur ses pupilles, jusque-là dilatées par l'excitation et la fureur, se rétrécissaient, comme si l'air qui entrait dans ses poumons lui insufflait une colère froide. Emma, épouvantée, le regardait passer d'un état de folie désespérée à une rage lucide, dirigée contre elle.

Devant une telle promesse de mort, le corps d'Emma réagit pour elle. Sa peur fut disciplinée, la survivante tapie au fond d'elle pris les commandes. Avant que le dragon ne reprenne totalement ses esprits, elle glissa imperceptiblement le long du mur. Quand l'animal se rendit compte que sa proie était en train de lui échapper il balança un grand coup de mâchoire pour la rattraper mais c'était trop tard, Emma s'était déjà suffisamment dégagée. Elle lui envoya un grand coup de bouclier dans le museau et partit en courant.

Mais elle ne pouvait que tourner en rond. Elle observait avec angoisse les murs calcinés de l'arène partout autour d'elle. Elle se sentait tel le dragon en cage poursuivit par une créature qui veux sa mort. Des jets de flammes la frôlaient, preuve que le dragon était toujours à ses trousses malgré les nombreuses tentatives des autres pour le détourner. Elle zigzaguait autant qu'elle pouvait mais il fallait qu'elle trouve un moyen de sortir d'ici. Elle perçu des voix plus graves, les renforts rentraient dans l'arène.

– Emma ! Par ici !

La voix de Gobber. Elle bifurqua dans sa direction. Il avait ouvert une des portes de l'arène. Une sortie. Vite ! Elle courait éperdument dans cette direction quand un jet enflammé passa au-dessus de son épaule, droit vers Gobber. Il dû lâcher la roue pour se protéger. La grille retomba dans un fracas abominable et souleva un grand nuage de poussière à sa base.

Pour Emma, le bruit de cette porte qui se referme c'était le gong qui signait son arrêt de mort.

Elle freina des quatre fers, ses pieds glissèrent, le gravier de l'arène crissa, mais elle parvint à faire demi-tour juste avant de frapper la grille fermée de plein fouet. Elle passa sous le cou du dragon qui la talonnait et repartit dans l'autre direction, droit vers la haute muraille grise de l'arêne.

Elle abandonna son bouclier et son épée sans même y penser, elle se concentrait sur son but. Elle évita quelques giclées de lave et quand elle fut assez près du mur, elle s'élança. Son pied s'appuya sur les pierres inégales et la propulsa le plus haut possible. Tout son corps se tendit vers les chaines qui couraient sur le toit de l'arène. Il fallait qu'elle les atteigne, qu'elle les touche, encore si peu...Elle sentit le métal froid glisser sous ses doigts, ce contact libéra une rasade d'adrénaline dans ses veines. Elle referma ses doigts sur les maillons épais et balança son corps hors de cette cage infernale. Enfin.

Elle retomba lourdement en position assise derrière le muret haut d'un peu moins d'un mètre qui entourait l'arène. Elle enfouit sa tête dans ses genoux et sous ses bras. La chaleur des flammes que son poursuivant crachait dans sa direction sans pourvoir l'atteindre frisa les poils de ses avants bras. Emma prit deux secondes pour souffler puis elle roula un peu plus loin sans que le dragon ne la voie. Elle resta allongée sur le dos, plaquée contre ce muret protecteur, trop faible pour bouger. En contrebas, elle entendait les cris du dragon et des hommes qui tentaient de le maitriser et de le ramener dans sa cage.

Le premier visage à s'encadrer dans son champ de vision fut celui soucieux de Gobber. Il l'aida à se relever. Elle était encore toute tremblante mais elle affirma à Gobber qu'elle allait bien. Elle regarda le cauchemar monstrueux disparaître dans sa cage. Heureusement qu'elle n'avait plus à aller chercher du poisson dans la réserve car elle doutait d'avoir le courage de s'aventurer encore dans le passage sombre en sachant que quelque chose qui voulait sa mort se terrait derrière une des portes.

–...je ne sais pas ce qui s'est passé, disait Gobber. Tu as fait quelque chose qui l'a énervé ?

– Je ne sais pas..., répondit Emma en se retournant vers lui, ça devait être mon odeur. Il reniflait très fort et soudain, il a changé d'attitude.

– Changé d'attitude ? Comment ça ?

– Il n'était plus juste hors de lui comme quand il s'en prenait à n'importe qui dans l'arène. Il en avait après moi, personnellement. Je ne sais pas pourquoi.

Emma se rendit compte que pendant qu'elle parlait avec Gobber, des hommes du village et les autre recrues les avaient rejoints et leurs regards quand elle décrit l'attitude du dragon la mirent mal-à-l'aise. Gobber l'examina en silence pendant de longue secondes puis il déclara que l'incident étais clos. Il réunit les recrues pour faire quelques commentaires sur le combat.

Emma s'appuya sur le muret et les chaînes derrière elle et respira profondément plusieurs fois. Elle n'écoutait pas Gobber, elle réfléchissait sur ce qui venait de se passer. Étais-ce l'odeur de l'anguille qui l'avait énervé ? Elle était pourtant bien cachée sous sa veste. Quelque chose dans le regard du dragon lui disait que c'était plus personnel que ça. Mais pourquoi ? Elle ne s'était jamais retrouvée face à ce dragon.

Son regard se perdit au large tandis qu'elle s'enfonçait dans ses réflexions. Ce qu'elle vit pourtant ramena son attention. Elle se redressa et plissa les yeux. Là-bas, très loin au large, quelque chose brouillait la ligne entre la mer et le ciel. Des voiles.

– Hé ! appela-t-elle en grimpant les quelques gradins qui se trouvaient de ce côté de l'arène. Regardez là-bas !

Elle pointa son doigt vers les bateaux qui s'extrayaient difficilement de la ligne d'horizon.

Arwen et les jumeaux furent bientôt à ses côtés.

- Eh ! Elle a raison. Ils reviennent ! cria Helgue en direction du village.

Plusieurs personnes tournèrent la tête. Quand elles virent les adolescents appuyés à la barrière de l'arène, le regard tourné vers l'océan, ils n'eurent besoin d'aucune précision quant au sens de ces deux mots. Les enfants furent les premiers à réagir, ils délaissèrent leurs jeux pour dévaler les rues vers le port. Les femmes abandonnèrent bientôt leurs tâches pour les suivre.

Sa petite frayeur complètement oubliée, Emma lâcha elle aussi la barrière pour courir vers le port. Pour l'instant elle ne pensait pas à la gêne qui s'installerait quand elle se retrouverait face à son père, ni à toute la rancœur qu'elle entretenait contre lui. Elle espérait juste qu'il revenait vivant.