Mardi(3e semaine)
Comme la veille, Anita était partie de chez elle avec son frère. Hélas pour elle, Mai était venu se greffer à leur tranquilité, démarrant ou plutôt terminant une embrouille qui avait de toute évidence pris place lors de leur séance révision. De ce qu'elle avait compris, Mai en avait assez des tentatives de Ryan pour la mettre dans son lit, leur relation n'en étant qu'à ses prémices.
- Oh je t'en prie hein, Ryan, n'importe quelle fille aurait compris où tu voulais en venir l'autre jour et tu n'as pas été des plus discrets hier non plus, lança Mai d'une voix railleuse.
- D'accord, d'accord, je reconnais avoir eu envie de passer des moments plus intimes avec toi mais où est le mal?
- Peut être que tu aurais pu lui demander son avis avant? lui fit remarquer Anita, l'air desabusé en se mêlant à leur conversation.
Son frère la vrilla d'un regard meurtrier qui ne fit que lui faire lever les yeux au ciel.
- Justement, approuva Mai, c'est bien ce que je te reproche Ryan, une relation ça se construit à deux, tu sais, t'es pas le seul à avoir ton mot à dire.
- Ah mais j'ai jamais dis le contraire, se défendit le jeune homme. C'est pas comme si je t'avais sauté dessus non plus.
Le regard que lui renvoya Mai sembla contredire cette affirmation.
- Écoutes Ryan, je t'aime bien, t'es sympa mais quand tu seras plus mature, on en reparlera, trancha Mai. En attendant t'as des mains, utilise-les!
Sur cette réflexion, Mai prit congé de ses camarades tandis qu'Anita gloussa avant d'éclater d'un rire sonore en voyant la mine ahuri de son frère.
- Je crois que tu viens de te faire jeter!
- Ça va, n'en rajoute pas!
Rageux, Ryan franchit la grille du lycée, laissant Anita quelques pas derrière lui.
- Oh en voilà une belle plante! lança soudain la voix chantante de Drazic.
À hauteur de la grille, la jeune fille fit volte face, un large sourire amusé aux lèvres tandis que Drazic roula jusqu'à elle, perché sur ses rollers.
- Salut!
- Et que faites-vous, gente demoiselle, toute seule?
- Je ne suis pas toute seule, je suis venue avec Ryan, dit-elle.
Elle tenait à le rassurer car elle savait que sa question n'avait rien d'anodine mais qu'il masquait son inquiétude sous couvert d'humour.
- Pour une fois qu'il sert à quelque chose celui là!
Elle lui fit les gros yeux bien que son rictus aux lèvres montrait qu'elle n'avait pas pris ombrage de sa réflexion.
- Des nouvelles de qui tu sais? demanda Drazic.
- Non, silence radio!
- Je lui ai dit deux mots l'autre jour, lui apprit Drazic.
- Juste deux mots? fit-elle suspicieuse.
- Je lui ai pas cassé la gueule et foutu dans un ravin si c'est ça qui t'inquiètes!
Anita secoua la tête, l'air de dire "tu es terrible" tout en esquissant un sourire, amusée par sa remarque.
- Tu crois qu'il a fini par se lasser? demanda-t-elle d'une voix pleine d'espoir.
- Ça m'a pas l'air d'être son genre, contesta-t-il.
- Et bien tu auras sûrement su te montrer convaincant, dit-elle tout sourire.
Afin de lui faire face, il l'arrêta d'une main placée sur sa hanche.
- Ouais ben reste quand même sur tes gardes, la prévint-il.
- Je ne ferais rien d'inconsidéré, lui promit-elle, les yeux ancrés dans les siens.
...
Drazic retirait ses rollers assis sur un banc dans les couloirs du lycée quand il entendit Chris médire sur Anita en compagnie de Bazza qui rigolait à ses moqueries sans toutefois y répondre.
- Ouais, elle se ferait même le principal si ça lui permettait d'avoir une bonne note, ricana Chris.
- Tu veux bien répéter ça? le provoqua Drazic en montrant sa présence, délaissant ses rollers sur le banc pour s'avancer vivement vers ses deux idiots de camarades.
- Mais qu'est-ce qui te prends en ce moment? demanda Bazza, un air de dégoût au visage.
- Laisse, il a sa libido qui le démange, railla Chris d'un air dédaigneux.
Nullement intimidé, il bomba le torse et répéta l'insulte qu'il venait de proférer à l'encontre d'Anita.
- Une Marie couche-toi là!
Piqué au vif, Drazic pointa vivement son doigt sur lui.
- Tu parle encore une seule fois d'elle comme ça...
- Ah ouais tu vas faire quoi? l'encouragea Chris en le repoussant sans ménagement. Allez vas-y montre nous ce que t'as dans le ventre!
Peu enclin à plaisanter et désireux de lui montrer qu'il ne jetait pas de parole en l'air, Drazic le saisit violemment par les épaules avant de passer sa main autour de sa gorge.
- T'as changé de clan, cracha Chris.
- Ouais et tu ferais bien de t'y faire! gronda Drazic.
- Tu sais c'est quoi ton problème, tu ne pense plus avec ta tête.
Drazic exerça une forte pression sur sa gorge avant de le libérer d'un geste sec.
- C'était un avertissement, tu la provoque encore comme hier et c'est mon poing dans les dents que tu te prends!
- En fait tu me fais pitié, avoua Chris.
- Ouais c'est ça allez dégage, grogna Drazic alors que c'est lui qui s'éloigna délibérement.
- Une vrai allumeuse celle-là, je te plains mon pote, tu vas tomber de haut, lança Chris à un Drazic qui serrait les dents pour ne pas faire marche arrière et lui casser les dents.
...
Dans la salle de littérature, les élèves s'installaient tout juste lorsqu'on toqua à la porte.
- Oui c'est pourquoi? se moqua Drazic d'un ton exagérément poli alors qu'il s'asseyait directement sur la table les pieds sur la chaise.
Mr Bailey entra sans attendre l'aval de Mlle Brooks qui ne parut pas surprise de sa visite et s'écarta de son bureau pour laisser le principal se placer devant les élèves.
- En quoi pouvons-nous vous aider? ajouta Drazic.
- Cessez de faire l'imbécile, Drazic, et asseyez-vous correctement!
- Ah ouais et sur quoi, s'amusa le jeune homme. Sur la chaise qui sera bientôt versée aux bonnes oeuvres ou sur le sol qui va être démollit.
- Ah elle est pas mal celle là, ricana Bazza.
- Comme vous devez tous le savoir maintenant, le lycée de Hartley High va fermer ses portes de façon définitive.
- Et c'est vraiment sûr monsieur, il n'y a pas possibilité de faire appel? s'enquit Anita.
- Mon père pourrait peut-être vous aider, renchérit Mélanie. Il est absent pour le moment mais je suis sûr que...
- Non non, Mlle Black, c'est très gentil mais il n'y a hélas plus rien à faire. Le ministère de l'éducation a rendu son verdict et ne va pas tarder à me communiquer les noms des écoles qui ont acceptées le transfert ainsi que la liste des élèves qui y seront affectés.
- Alors on ne peut même pas choisir où on voudrait aller et avec qui? se désola Anita.
Ce n'était pas réellement une question mais plus une façon de se plaindre.
- C'est vrai ça, on a quand même notre mot à dire, rencherit Ox.
- J'en ai bien conscience mais il faut que vous compreniez que tous les élèves d'une même classe ne peuvent être transférés dans la même école.
- Oui évidemment, marmonna Charlie.
- Si cela peut vous rassurer, une bonne partie des élèves de Première et de Terminale devrait être reçu à Hartley Heights.
- Rhoo non, pas ce lycée de bourge, rala Drazic.
- Comme il s'agit du plus grand établissement de la région, j'ai de bonne raison de penser qu'un tiers des élèves de cette classe pourrait s'y retrouver.
- C'est tout, ronchonna Katerina.
- On demande pas à ce lycée de nous prendre tous mais vous pourriez au moins nous laisser choisir entre un ou deux copains, remarqua Ryan.
- T'as vu ça où? se moqua Katerina.
- Il a pas tord, approuva Mai, on nous traite encore comme des enfants. On pourrait nous accorder un peu plus de respect.
- Je vous comprends, ce n'est pas évident mais ça ne l'est pour personne. Et l'urgence de la situation ne nous permet pas de faire les difficiles.
- Mais m'sieur c'est dégueulasse de nous faire ça, on a pris nos marques maintenant.
- Si ça peut vous rassurer mon petit Scheppers, les familles sont rarement séparées alors vous pourrez au moins vous réjouir de vous retrouver avec votre soeur.
- Ouais, génial, maugréa Ryan en adressant une grimace à Anita.
En réponse, Anita lui renvoya un sourire forcé.
- Bien maintenant je vais vous laissez en compagnie de Mlle Brooks, fit le principal. Si l'un de vous a des inquiétudes, vous pourrez passer me voir dans mon bureau.
- Avec ou sans porte m'sieur, lança Bazza.
Drazic n'eut aucun scrupule à éclater de rire face à la mine ombrageuse du principal à cette remarque tandis que le fou-rire de Ryan, bien qu'étouffé, se faisait entendre. Il était évident qu'aprés le couperet qui était tombé sur l'établissement, la porte du bureau ne serait jamais réparée et resterait ainsi jusqu'à la fin. Drazic avait presque pitié de Mr Bailey. Ce dernier grommela une réponse inintelligible dans sa barbe avant de sortir de la classe sous les ricanements de ses élèves.
- Ça y est, vous avez repris vos esprits? demanda Ronnie. Je sais que beaucoup d'entre vous n'ont pas assisté à la réunion mais peut-être avez-vous appris des autres qu'un dernier numéro du journal du lycée allait sortir.
- Ça va servir à quoi? demanda Bazza, d'une voix moqueuse.
- C'est vrai, ça, renchérit Drazic, le bahut vit ses dernières heures alors à part nous dire quel endroit éviter pour ne pas se prendre une brique sur la tête je vois vraiment pas l'intérêt.
- C'est pour rendre hommage, idiot! lança Mélanie, d'un ton agacé.
- Hommage à quoi, railla Drazic, y'a rien à retenir de ce bahut.
- T'oublies le nombre de fois où t'as été collé, se moqua Charlie, ça c'est à rentrer dans les mémoires!
- Qui veut dire préparation du dernier numéro veut aussi dire absence du cours de littérature, Drazic, intervint Ronnie.
- Ah ouais, dit-il en réfléchissant. Ouais ça me plait finalement comme idée.
Sa remarque fut suivit par les rires de ses camarades.
- Je n'en doute pas, rigola Ronnie. Très bien alors pour ce dernier numéro du journal je vais solliciter la participation de tout le monde.
- En général quand on participe c'est de notre plein gré non?
- Oh Drazic, le rouspéta Anita, en tournant la tête vers lui.
- Ben quoi c'est vrai on ne m'a pas demandé de mon avis, répliqua-t-il.
- Mais c'est le dernier numéro du journal, tenta-t-elle de lui faire comprendre, tu ne voudrais pas laisser tes a priori de côté sur le bien fondé de ce journal pour que l'on mène à bien ce projet ensemble?
- Pour moi, c'est une perte de temps, affirma-t-il.
Anita roula des yeux en riant, se replaçant correctement sur sa chaise.
- Nous allons travailler par groupe de 5, reprit Ronnie. Chaque groupe s'occupera d'une rubrique.
- On peut choisir ces rubriques? s'enquit Mélanie.
- Bien sûr, nous allons les choisir ensemble mais je tiens à rappeller à tout le monde que le but de ce numéro n'est pas de casser du sucre sur le lycée malgré tout ce que vous pourriez lui reprocher, j'aimerais que nous finissions sur une belle note.
- On pourrait aussi laisser une place à la fin où chacun écrirait un petit mot sur ses années passées ici, proposa Anita.
- Ouais ça me plait, approuva Mai, on pourrait y mettre des citations ou tout simplement apposer notre signature pour montrer qu'on était bien présent et qu'on a soutenu le lycée dans ses dernières heures.
- Rhoo c'est pas croyable, rala de nouveau Drazic, on croirait qu'on va enterrer quelqu'un, c'est d'un glauque votre projet.
- Il ne s'agit pas seulement du bâtiment, Drazic, rétorqua Mai mais de tout ce qu'on va laisser par derrière, les profs, nos copains, tu saisis?
- Ah ouais parce qu'en trois semaines toi t'as dû t'en faire des souvenirs pour la vie, se moqua Drazic.
- Hein, très drôle, lui répondit Mai dans une grimace irritée.
- Remarque avec le coup monté du journal t'as dû t'en faire des amis.
- Sûrement plus que toi en trois ans ici, rétorqua Mai tout-de-go.
- Ohh c'est chaud, rit Bazza.
Mai ne quitta pas Drazic des yeux, le mettant au défi de poursuivre.
- Allez assez bavardé, dit Ronnie, maintenant placez-vous par groupe de 5 et essayez de vous mettre d'accord sur les thèmes que vous aimeriez aborder. Nous verrons ensuite ce que nous pourrons retenir.
- On se met ensemble? proposa Mélanie autant à l'adresse d'Anita que de Charlie.
Anita acquiesça d'un léger mouvement de tête, l'air ennuyé et indécise en se tournant vers Drazic. Mais ce dernier ne semblait pas avoir considérer la possibilité d'être dans son groupe puisqu'il se tournait déjà vers ses deux idiots de copains. Anita ne comprendrait jamais comment ces trois là pouvaient s'envoyer des vacheries à la figure à longueur de journée et même en venir aux mains et agir comme si de rien n'était la minute d'après, allant jusqu'à rigoler ensemble. Sans doute parce qu'ils partageaient le même genre de délire et même si elle savait Drazic bien plus intelligent qu'il ne le laissait paraitre, il avait sûrement à coeur de maintenir les apparences. Cela devait lui plaire de passer pour le cancre et l'idiot du lycée, ainsi il n'avait pas à vivre selon les attentes des autres.
...
- Non tu crois? demanda Anita à sa copine Michelle, en riant.
- Si c'est même sûr, lui répondit celle-ci en partant elle aussi dans un fou rire.
- Mais il l'aurait remarqué non, enfin ce n'est pas tous les jours...
- Anita!
Surprise, la jeune fille coupa net sa conversation pour se tourner vers la personne qui l'avait interpellé et réalisa qu'il s'agissait de Charlie. Ce dernier, de l'autre bout du couloir, courrait dans sa direction.
- Excuse-moi Michelle, dit-il avant de porter son regard sur Anita. Tu aurais une minute?
Anita haussa les sourcils, dubitative et interrogea sa copine du regard pour savoir si cela ne la dérangeait pas de s'éclipser.
- On reprendra notre discussion plus tard, dit-elle. À plus!
La jeune fille salua Anita et Charlie d'un signe de la main avant de s'éloigner.
- Je voulais m'excuser pour hier, s'expliqua Charlie, je ne sais pas ce qui m'a pris, j'étais comme hors de moi.
- Oh c'est rien, Charlie, c'est déjà oublié, le rassura son amie. Mais je dois t'avouer que je n'imaginais pas que tu puisse autant souffrir de la situation. Je sais que Drazic n'est sûrement pas le colocataire de rêve mais de ce que j'ai compris, ce n'est pas vraiment le problème.
- Je crois que j'ai laissé ma rancoeur envers Drazic prendre le pas sur ma raison, admit Charlie.
- Non ce n'est pas seulement ça, le contredit Anita. Tu as peur que Katerina t'échappe, n'est-ce pas?
- C'est probablement stupide, avoua-t-il à mi-mot.
- Non, ça ne l'est pas si ça t'inquiètes autant.
- C'est qu'en ce moment on ne fait que se disputer, tu vois, dit-il en s'asseyant sur les marches du perron donnant sur la cour principale, imité par Anita.
La jeune fille acquiesça, montrant qu'elle comprenait où il voulait en venir.
- Alors tu finis par te demander s'il n'y pas une raison à ça? Si elle ne cherche pas un moyen de s'éloigner?
- Inconsciemment ou non, dit Charlie d'un hochant de tête.
- Je ne dis pas que tes inquiétudes sont fondées mais je pense que tu as si peur qu'un jour elle prenne conscience que tu n'es pas celui qu'il lui faut que lorsque quelqu'un d'aussi attirant et ouvert que Drazic lui témoigne de l'intérêt tu t'imagines tout de suite qu'elle va lui tomber dans les bras.
- Mais qu'est-ce que tu penses toi? Est-ce que j'ai des raisons de m'inquiéter? s'inquiéta Charlie.
- Je, commença-t-elle avant de s'interrompre quelques instants pour chercher ses mots, je pense que tu te laisse contrôler par ta peur.
Charlie dodelina de la tête, peu convaincu.
- Je ne peux pas parler pour Katerina mais la connaissant, si vraiment elle voulait mettre un terme à votre relation, je crois qu'elle le ferait avant même de penser à aller voir ailleurs.
- Mais ce n'est peut être pas conscient, tu comprends?
- Oui je crois mais en ce qui concerne Drazic, je crois vraiment que tu te montes la tête.
- Alors d'après toi, il ne serait pas intéressé par elle?
- Je ne pense pas non.
Pourtant, la jalousie lui étreignait le coeur à la simple pensée que Drazic puisse être effectivement attiré par quelqu'un d'autre qu'elle et soudain les fois où elle avait surpris Drazic et Katerina partager de doux moments de complicités lui revinrent en mémoire, les amplifiant et s'imaginant des sourires et des clins d'oeil là où il n'y en avait jamais eu. Ironiquement, elle sentit la même peur panique que Charlie devait éprouver à l'idée de perdre sa petite amie l'envahir.
- Oh excuse-moi j'étais dans la lune, dit-elle après que Charlie ait passé sa main devant ses yeux.
- Je ne voulais pas t'ennuer avec tous mes problèmes, s'excusa Charlie.
- Oh non pas du tout, lui assura-t-elle, je me disais juste que si tu as des doutes sur ta relation avec Katerina alors tu devrais peut-être lui confier tes craintes, tu ne crois pas?
- Oui sûrement, fit Charlie, l'air ennuyé en s'ébourrifant les cheveux.
- Et en ce qui concerne Drazic, tu sais, tu gagnerais à le connaitre.
- Oui et bien, je n'irais pas jusque là mais je suis prêt à mettre mon ressentiment de côté, au moins pendant nos séances de révision.
- Mais vous allez devoir vivre ensemble, lui rappela-t-elle, c'est idiot, il va bien falloir que vous fassiez l'effort de vous entendre et je suis certaine que si tu arrêtais de le chercher, il te ficherait la paix.
- Ça, permets-moi d'en douter!
- De quoi vous parlez? demanda Mélanie en arrivant derrière eux.
- Oh de rien, prétendit Anita.
Elle s'épousseta machinalement puis se leva des marches, suivit aussitôt par Charlie et tous les trois partirent se ballader dans la cour de récréation.
- Dis-moi plutôt comment tu comptes t'y prendre pour interviewer le ministre de l'éducation, s'intéressa Anita.
En classe, Mélanie avait lancé l'idée d'obtenir une entrevue avec le ministre, jugeant qu'avoir son point de vue sur la fermeture du lycée de Hartley High était une nécessité.
- Oui en plus dans le temps qui nous est imparti, ajouta Charlie, tout aussi perplexe.
- Et bien que vous le croyez ou non j'ai demandé à Mai de bien vouloir me donner un coup de main.
- À Mai? s'étonna Anita, d'un air dégoût.
- Oh oui fait pas cette tête, la rabroua gentimment sa meilleure amie en riant, je sais pas que tu ne l'apprécies pas...
- Toi aussi aux dernières nouvelles.
- Seulement je sais reconnaitre que je n'arriverai à rien sans elle. Je ne la porte peut être pas beaucoup dans mon coeur, c'est vrai mais c'est quelqu'un de très efficace lorsqu'il s'agit de mener un projet à bien.
- Hum, si tu le dis, concéda Anita.
- C'est vrai, Mélanie n'a pas tout à fait tord, renchérit Charlie, quand Mai s'implique dans un projet elle s'y donne à fond seulement tu réalises que si tu la laisse t'aider elle en retirera sûrement toute la gloire et toi il ne te restera plus que ton nom en bas de la page comme preuve de ta participation.
- Aussi étrange que ça puisse paraitre, ça ne l'intéresse pas plus que ça d'interviewer le ministre, ce qui l'intéresse c'est de diriger le questionnaire. Elle m'a promis de me laisser le privilège de parler au ministre.
- En tous cas ça fera un super article pour clôturer le journal, reconnut Anita. Les gens sont en droit de savoir pourquoi le ministère de l'éducation ne veut plus se battre pour cet établissement, nous nous connaissons les raisons mais elles ne sont pas connues du grand public ainsi le ministre ne pourra plus se cacher derrière de fausses excuses.
- Il n'y a qu'une nécessité, la vérité! clama Charlie, citant Victor Hugo, le poing levé comme s'il était en pleine manifestation.
- Ou au moins le droit de ne pas être pris pour des crétins, rigola Anita.
Mélanie rit également de bon coeur tandis que Charlie, prit de folie passagère, continuait de citer des personnes célèbres afin de faire entendre son point de vue sur tous ces politiciens peu scrupuleux qui masquaient la vérité pour arriver à leurs fins.
...
La sonnerie retentit annonçant la fin du cours de Biologie, faisant se redresser les élèves de leur siège tels des jouets montés sur ressort.
- Avant que vous ne sortiez, les interrompit Mr Bailey d'une voix forte, je voudrais vous dire que le cours de Mathématiques supplémentaire n'a pas été annulé, contrairement à la rumeur qui circule.
- Oh mais vous serez même plus notre prof, la semaine prochaine, signala Drazic.
- Mais à ce que je sache, vous aurez toujours cours de mathématiques, et vous avez grandement besoin de vous mettre à la page. Qui sait à quel niveau en seront vos futurs camarades.
- Ouais mais on a déjà nos révisions, m'sieur, fit remarquer Ryan.
- Dois-je vous rappeler que ces séances sont là pour compléter le cours?
- Ouais mais m'sieur on a déjà tellement de trucs à faire.
- Ah inutile d'insister, il me semblait pourtant avoir été clair, ces cours auront lieu jusqu'à la fin de la semaine et ceci est non négociable.
- Ouais ouais, marmonna Ryan en se dirigeant vers la sortie.
- Une dernière chose, surveillez le panneau d'affichage car je ne vais pas tarder à afficher la liste des lycées qui ont acceptés de vous recevoir.
- Alors les répartitions sont déjà faites? s'enquit Mélanie. Nous n'avons pas notre mot à dire?
- Les directeurs des autres écoles et moi-même avons essayé d'être le plus juste possible, ces listes ont été faites en fonction de vos résultats scolaires et non en fonction des affinitées de chacun, de façon à ne pas déséquilibrer le reste de la classe.
- Ah ouais alors les cas les plus désespérés iront dans le lycée le plus craignos de la région, crut comprendre Drazic.
- Mais non, t'as rien compris, intervint Mai, il y aura autant de bons que de mauvais élèves, c'est justement le principe de l'équilibre.
- En même temps t'as raison de baliser, avec tes notes à toi seul tu ferais chuter le niveau de la classe, se moqua Ryan.
- En attendant il a eu une meilleure note que toi au contrôle de maths, lui fit remarquer Anita.
Suite à cette réflexion, Drazic éclata de rire en voyant le visage défait de Ryan qui se tourna vers sa soeur, l'air trahi.
- Bon allez, assez discuté, s'impatienta Mr Bailey en pressant ses élèves vers la sortie, j'aimerais bien aller déjeuner!
Les élèves restant s'engouffrèrent dans le couloir, certain avec enthousiame et d'autre avec mécontenement comme Mélanie et Mai qui pestèrent toujours contre le fait qu'on ne leur laissait pas assez de liberté.
- Comment se comporter en adulte si on nous traite comme des enfants? se plaignit Mélanie.
- Être adulte signifie aussi savoir faire des concessions Mlle Black, répondit Mr Bailey d'un ton définitif avant de s'éloigner d'un pas vif.
- Gnagnagna, se moqua Mai derrière lui avant de se retourner vers Mélanie. On aura essayé!
Toutes deux haussèrent les épaules, dépitées et prirent des chemin séparés.
Dans le couloir, Drazic rattrapa Anita en quelques enjambées.
- On se voit ce soir?
La jeune fille fronça les sourcils, l'air dubititative tandis que le rouge lui montait aux joues.
- Pour nos révisions, précisa Drazic, le sourire au coin des lèvres.
- Ah oui, enfin je n'en ai pas discuté avec Charlie mais...
- On s'en fout de lui!
- Drazic, soit pas comme ça! le réprimanda-t-elle.
- De toute façon il va réviser quoi, ce mec il a une calculette à la place du crâne, railla Drazic, toi par contre t'es pas si doué que ça en maths.
- Tout ce qui touche aux sciences, ce n'est pas ma tasse de thé, admit-elle.
- Alors on pourrait s'entraider, dit-il d'une voix lascive, s'amusant à suggérer un tout autre type d'entrainement en approchant son visage du sien.
Anita le repoussa d'une main placée sous son menton tout en riant.
- Charlie et toi êtes de service au Sharkpool ce soir, lui rappela-t-elle, je ne pense pas qu'on aura le temps de se voir.
- Mais moi oui, je peux passer après vingt heures?
- Où ça chez moi, tu rigoles?
- Ryan et ta mère n'en sauront rien, lui assura-t-il.
- Et tout ça pour réviser nos maths? demanda-t-elle suspicieuse.
- Évidemment, qu'est-ce que tu t'imagine? la taquina-t-il.
Anita secoua la têta en souriant.
- Et alors quoi, tu comptes passer par la fenêtre?
- C'était mon idée, ouais, confirma Drazic tout sourire.
- T'es dingue! rit-elle. Non tu vas passer par la porte d'entrée, comme tout le monde, Ryan sait qu'on doit réviser ensemble de toute manière.
- Ouais mais c'est beaucoup moins marrant, rala-t-il.
Alors qu'ils arrivaient à hauteur des casiers, la jeune fille prit soudain un air embarrassé.
- On pourrait déjeuner ensemble? proposa-t-elle d'une petite voix.
Drazic ne put retenir un gloussement, incapable d'ignorer plus longtemps le rouge qui teintait les joues de la jeune fille, trouvant cela trop adorable.
- Quoi? dit-elle d'une voix à la fois vexée et rieuse.
- Tu sais que tu rougis de la tête au pied quand t'es gêné, c'est juste trop craquant.
- Ah et bien contente d'être une source d'amusement, fit-elle encore plus embarrasée.
- Non, j'aurais bien voulu mais j'ai un truc à faire qui va me prendre toute l'heure du déjeuner.
- Ohh! fit-elle, l'air franchement déçue qui donna envie à Drazic de reconsidérer ses projets.
Hélas, il ne pouvait pas annuler son rendez-vous avec Pete. Derrière lui, Drazic entendit siffler, son copain Mark lui faisait signe de le rejoindre dans l'arrière cour.
- On se voit tout à l'heure, lui dit-il en posant brièvement une main sur le haut du bras de sa camarade avant de s'éloigner.
- Alors, t'as mon blé? s'enquit Mark à peine eut-il descendu les marches menant à l'arrière cour.
- Pas là non, soupira Drazic.
- Je t'ai laissé plus de temps que prévu, lui rappela son copain.
- Ouais je sais mais je le recupère là, justement.
- La totalité?
- Ouais au centimes près, promit Drazic.
- Ok, ça marche, bon tu me le passera discretos au Sharkpool tout à l'heure et t'as de la chance que j'ajoute pas un supplément pour les jours de retard.
- Ouais, t'es un vrai pote, le remercia Drazic en lui checkant la main.
...
Devant le garage de la maison de Pete, Drazic inspecta les billets que ce dernier venait de lui donner.
- Quoi 60 dollars, tu te fous de ma gueule?
- J'ai eu un p'tit imprévu.
- Attends, il est où le reste de l'argent? insista Drazic.
- Te fais pas de bile, tu l'auras mais pas aujourd'hui?
- Bah alors je répare pas ta bécane aujourd'hui , décréta Drazic.
- Depuis quand on paye un service avant qu'il soit complétement fini?
- Depuis que je le dis, dit Drazic d'un ton irrévocable. J'ai déja fait du gros boulot sur bécane, je veux tout mon fric maintenant.
- Sois cool, vieux, t'aura le reste demain. On avait dit que 250 dollars au départ et je t'ai déjà filé une bonne moitié.
- Ah ouais et l'argent que j'ai dû donner pour les pièces tu crois que je l'ai mis dans ma poche peut-être? La moitié des 120 dollars que tu m'as refilé c'était pour le payer et encore mon pote t'a fait un sacré prix.
- Ouais bon c'est vrai, je pensais pas que ça allait me coûter autant.
- C'est pas de ma faute si t'as été acheté une bécane toute pourrie. Alors tu me le file ce blé ou je me tire?
- Bon écoutes mec, là je les ai pas.
Drazic laissa éclater un rire sans joie.
- Oh c'est pas vrai, si t'essaye de m'entourlouper...
- Mais non, mais non, le calma Pete. Je vais essayer de t'avoir le reste en fin de journée.
- T'as plutôt intérêt, assura Drazic avant de le contourner pour aller travailler sur la moto.
Une bonne demie heure plus tard, Drazic jugea qu'il avait assez perdu de temps sur cet engin. Il s'essuya ses doigts plein de suie sur le chiffon déjà sale et le balança sans vergogne dans l'herbe avant de rejoindre Pete qui tirait une cigarette, installé contre un muret proche de sa maison.
- Faut que je douche, tu me fais entrer deux minutes? demanda Drazic.
- Euh c'est que mes vieux sont là, répondit Pete d'une voix ennuyée.
- Et alors?
- T'as pas des douches à ton lycée?
- Si tu crois que je vais y retourner dans cet état, dit Drazic en montrant ses mains, ses bras et une partie de son visage sur lequel il avait eu le malheur de se frotter plein de suie.
- Ouais bon, tu peux passer par la porte arrière du garage, tu monte à l'étage et ce sera au bout du couloir mais tu fais vite sinon je vais me faire tuer.
- Ça roule, dit Drazic prenant déjà la direction indiquée.
- Tu penses que ce sera fini pour quand? l'arrêta Pete.
- J'en sais trop rien, je dirais encore une bonne heure ou demi heure dessus et ce sera bon.
- Tu repasseras après les cours?
- Tu m'as pris pour ton larbin? répliqua-t-il, irrité.
- Écoutes, j'ai besoin qu'elle roule pour demain.
Drazic soupira fortement avant d'acquiescer à contre coeur.
- Après les cours, 16h, pas avant.
- Ah ouais, t'es collé, ricana Pete.
- Nan pas cette fois, sourit Drazic d'un air forcé, c'est le prof de Sciences qui nous fait rester une heure de plus.
- Ah ouais, vous sortirez tous à cette heure là, alors? s'enquit Pete d'une voix intéressée.
Drazic tiqua à sa remarque, regrettant de lui avoir donné trop de renseignement sur son emploi du temps et en parallèle sur celui d'Anita. Il allait devoir s'assurer qu'elle ne rentre pas seule ce soir-là. Drazic ne confirma pas ses dires et partit se doucher rapidement chez lui. Il le fit en un temps record, peu désireux de trainer ses guêtres chez Pete mais surtout parce qu'il avait dans l'idée de se servir du temps qu'il lui était imparti pour prendre sa douche pour fouiner dans les affaires de son copain. Ainsi, il ne tarda pas à trouver sa chambre car une pancarte indiquait qu'il s'agissait de l'antre de Pete et que celui qui y pénétrait le faisait à ses risques et périls, Drazic aurait bien pris le temps de se moquer de ses gamineries si quelque chose de plus important n'avait pas retenu son attention. Sur un fil pendu et accroché au fond de la chambre de Pete se trouvaient une dizaine de photos d'Anita, le même genre qu'elle lui avait montré la veille et prise de toute évidence le même jour à en juger par la tenue de la jeune fille mais dans des postures différentes.
- Le sale pervers! grogna Drazic, de colère et d'écoeurement avant d'arracher l'une des photos retenues par une pince à linge.
Il aurait aimé toutes les arracher et aller le confronter directement à ce sujet mais doutait que ce soit la bonne démarche à adopter, d'une part il serait obligé de reconnaitre qu'il avait été envahir son espace personnel et à coup sûr Pete retournerait ça contre lui et d'une autre, il pensait toujours qu'il était préférable de prétendre que le sort d'Anita l'indifférait, alors au lieu de laisser sa rage contrôler ses actes, il s'accorda quelques secondes de répit, enfoui la photo dans une des larges poches de son bas de jogging et se força à quitter la pièce malgré l'envie violente de la saccager du sol au plafond.
- T'en as mis du temps, lui reprocha Pete en le voyant ressortir. J'espère que mes vieux t'ont pas vu.
Dès l'instant où il entendit la voix de Pete et croisa son regard, les bonnes résolutions de Drazic éclatèrent en morceaux.
- C'est quoi ça? aboya-t-il en sortant la photo de sa poche afin de la lui mettre sous le nez.
Il fonça droit sur lui jusqu'à se trouver à sa hauteur, fier de le dominer de quelques centimètres.
- Je croyais que t'avais décidé de la laisser tranquille, ragea Drazic.
Autant pour l'indifférence, mais même s'il en avait eu la force, il était trop tard pour reculer.
- T'es entré dans ma piaule... réalisa Pete, sur la défensive
- Tu fais quoi avec ça? insista Drazic, furibond, son visage à quelques centimètres du sien.
- T'énerves pas vieux, je me fais juste un petit plaisir personnel.
- Un plaisir personnel hein! répéta Drazic, ahuri.
Fou de rage, il le saisit d'une main à l'arrière de la nuque et colla son visage au sien dans le but de lui faire bien comprendre le message.
- Avec ça je peux t'envoyer direct au trou alors joue pas à ça!
- Tu me vendrais pour une meuf?
Drazic le fixa mauvaisement dans le blanc des yeux avant de le relâcher sans ménagement, le faisant trébucher quelques pas en arrière.
- Me pousse pas à bout! le prévint-il, le doigt pointé vers lui.
Pete en profita pour lui prendre la photo des mains et la déchiqueter en mille morceaux.
- C'est bon, voilà t'es content! C'est qu'une meuf, qu'est-ce que t'en as à faire?
Drazic se pinça un instant l'arrête du nez pour se contenir, conscient qu'il avait déjà été trop loin et dut se faire violence pour se calmer et revenir dans les bonnes grâces de Pete car autant il désirait le sortir de sa vie, autant il devait l'y faire rester dans le seul but de garder un oeil sur lui.
- T'avais dit que tu la laisserais, lui rappela-t-il d'une voix bien moins agressive.
- Et alors y'a rien de mal à prendre du bon temps sur une photo.
À nouveau, il se forca à rester de marbre alors que les traits tirés de son visage et la veine qui palpait à sa carotide trahissait toute sa colère sous-jacente.
- Tu sais qu'avec ton passif tu pourrais te faire coffrer pour moins que ça? le prévint Drazic.
- Et tu vas faire quoi, Draz me dénoncer parce que je prends des petites lycéennes en photo?
- Je te parles pas de moi, mais méfies-toi, ça pourrait vite se retourner contre toi, dit Drazic, la menace à peine voilée.
Il savait que feindre l'indifférence maintenant ne servait probablement plus à grand chose mais s'il pouvait au moins éviter de le menacer, l'attaquer de front comme il avait commis l'erreur de le faire, Pete serait sans doute moins sur la défensive.
- Elle t'a tapée dans l'oeil à toi aussi, remarqua Pete, l'air goguenard.
- Oh dis pas n'importe quoi, grogna Drazic.
- C'est une vraie petite allumeuse celle-là!
- Je t'ai déjà dit que je m'étais trompé sur elle alors fous-lui la paix, elle t'a rien fait, enchaîna Drazic, essayant de répondre le plus calmement possible.
- C'est là où tu te gourres, y'a qu'à la regarder pour savoir qu'elle attend que ça.
Drazic serra la mâchoire, les lèvres pincées, refusant de répliquer quoique ce soit même si cela aurait donné l'illusion d'adhérer à ses paroles.
Il avait envie de lui mettre son poing dans la figure et tellement plus encore mais se retint et à la place enfonça ses ongles dans la paume de ses mains jusqu'à s'en faire mal, espérant que la douleur le fasse revenir à la raison et tenta de se répéter inlassablement que lui refaire le portrait n'était pas la solution.
- Tu sais ce qu'il lui faut, c'est un mec qui la domine.
- Ouais c'est ça, grommela-t-il entre ses dents. Un mec comme toi.
Drazic allait le laisser planter devant le garage, n'accordant aucune confiance à sa maîtrise déjà bien fragilisée car un simple regard en direction de Pete risquait de lui faire perdre pied mais visiblement, ce dernier ne sembla pas réaliser qu'il marchait sur une corde raide car il le retint de partir.
- Tu passe toujours tout à l'heure?
- Ouais, je veux mon blé, ragea Drazic avant de se reprendre. Puis je vais pas laisser ton tas de féraille dans cet état.
- Moi aussi, je finis toujours ce que j'entreprends, assura Pete d'un ton et d'un air qui déplut fortement à son vis-à-vis.
- Bon ben on s'est compris.
Drazic fit mine de partir mais ce fut lui qui revint vers Pete.
- Tu sais, j'ai encore pas mal de boulot à faire sur ta bécane. Si t'es prêt à payer je peux te la retaper à neuf d'ici vendredi.
- Ah ouais, tu ferais ça pour moi? douta Pete.
- Pas pour toi mais par amour du métier, j'aime trop les motos pour en laisser une dans un état aussi pitoyable. Plus tu traines à la réparer plus vite elle va retomber en panne et alors tu paieras deux fois voir trois fois plus cher le prix que j'aurais pu te proposer au départ.
- Ah j'sais pas, dit Pete, donnant l'air d'éluder le sujet. Pour l'instant on en reste là.
- Comme tu veux, après tout c'est ta gueule qui risque de cogner le bitume, pas la mienne.
"Système D", se dit Drazic, il allait devoir saboter son propre travail s'il voulait garder Pete dans son champ de vision.
...
Mr Bailey fit dérouler une longue feuille et la scotcha sur le panneau d'affichage, attirant aussitôt les regards sur lui et bientôt une nuée d'élèves se rua vers lui. Il s'écarta et repartit en direction de son bureau, croisant au passage Ronnie.
- Alors ça y est, les écoles ont choisies leurs élèves?
- Oui et ça ne va pas faire beaucoup d'heureux, se désola le principal. Nous avons dû faire des choix, les classes des autres lycées sont déjà bien chargées.
Anita, revenant justement de l'arrière cour avec Mélanie, entendit une partie de la conversation.
- Je crois que je vais être malade, dit-elle, plaintive.
- C'est encore pire que d'attendre des résultats d'examens, renchérit Mélanie.
Anita approuva, le coeur lourd et suivit son amie jusqu'au hall où se trouvait le panneau s'affichage. Toutes deux luttèrent pour se frayer un passage entre les lycéens plantés comme des piquets devant le panneau pour prendre connaissance de la liste. Sur sa gauche, Anita vit son frère arriver et bousculer sans scrupule un élève d'une classe de seconde, ne recevant qu'un rale de mécontentement de la part de celui-ci.
- Allez dégagez un peu! fit Ryan qui n'arrivait toujours pas à voir correctement la liste.
- J'vois pas mon nom, pourquoi j'vois pas mon nom? dit l'une des élèves, d'une voix affolée.
- Parce que t'as le nez dessus, idiote, l'agressa Ryan.
- Peut-être que Bailey n'a pas encore tout affiché, suggéra un autre élève.
- Ohh, vous vous écartez où vous voulez que je vous y force? s'emporta Ryan d'une voix forte et auroritaire.
- Mais ils se prennent pour qui ceux là? lança à son tour la voix emportée de Mai.
- Ils sont dessus depuis tout à l'heure, pesta Ryan.
- Je crois qu'ils n'arrivent pas à voir leur nom, expliqua Anita en se tournant vers Mai.
- Ouais ben moi j'en ai rien à secouer, affirma Ryan avant de placer ses doigts dans sa bouche et de siffler.
Anita et ses camarades grimacèrent au son strident mais furent soulagés de voir que le groupe reconnut enfin leur présence.
- Bailey est à l'autre bout du couloir, les prévint Ryan, si vous voulez pas que je l'appelle vous allez vous écartez et laisser tout le monde regarder!
Cette menace eut l'effet escompté, le petit groupe qui se prenait pour le nombril du monde recula d'un bel ensemble du panneau d'affichage.
- Bien joué, fit Anita, tout sourire en tapotant le dos de son frère.
- De toute façon les mômes c'est pas pour vous, annonça Ryan aux élèves de Seconde, y'a que les Premières et les Terminales d'affichés alors du balai!
Poussant des rales de protestations et d'agacements, les plus jeunes s'éloignèrent du hall et retournèrent pour la plupart dans la cours.
- On est à Hartley Heights, dit Ryan en voyant son nom et celui de sa soeur sous le nom de l'établissement.
- Fais-voir, demanda-t-elle en se hissant sur la pointe des pieds pour lire par dessus l'épaule de son frère.
- Oh non j'y crois pas, se plaignit Ryan en prenant peu à peu connaissance des autres noms.
- Quoi? fit sa soeur en parcourant à son tour plus attentivement la liste.
Elle n'avait pourtant jamais eu besoin de lunettes mais les caractères étaient minuscules, radin comme était le principal il avait dû demander à ce que cette liste soit imprimée sur une seule feuille. Si de voir certains noms comme celui de Chris lui donna franchement envie de vomir, celui de deux autres de ses camarades fit briller ses yeux d'excitations.
- Ohhhh! fit-elle avant de se tourner vers Mélanie et de l'enlacer.
- Quoi? s'enquit Mélanie qui, à cause de sa petite taille n'y voyait pas grand chose.
- On reste ensemble! lui expliqua Anita, toute heureuse.
Mélanie lui rendit alors son étreinte, visiblement soulagée.
- C'est les résultats du loto ou quoi? railla la voix de Drazic en se postant derrière eux.
Anita qui ne l'avait pas vu arriver sourit à sa remarque.
- Nan, c'est la liste idiot, se moqua-t-elle en le laissant regarder.
Elle ne pouvait effacer son large sourire aux lèvres, espérant qu'au fond il partagerait aussi sa joie ou lui montrerait un semblant d'enthousiasme.
- Bon ben je crois que vous êtes coincés avec moi les gars, lança Drazic en voyant sous nom sous celui de Ryan, Anita, Mélanie, Mai et Chris.
- On a mal commencé l'année, autant mal la finir, maugréa Ryan qui se reçut un coup dans les côtes de la part de sa soeur.
Cette dernière s'écarta légèrement pour en laisser d'autres prendre connaissance de la liste des établissements qui les avaient acceptés et osa un regard plein d'espoir vers Drazic.
- Alors tu te sens capable de me supporter encore un peu? plaisanta ce dernier.
- Hum, faut voir, le taquina-t-elle à son tour, dans l'impossibilité de réprimer sa joie tant elle irradiait son visage.
À leur côté, Ryan et Mélanie se prirent brièvement dans les bras suivit de Mai qui accepta exceptionnellement d'enterrer la hache de guerre avec Ryan.
Profitant de l'accolade générale, Anita osa passer un bras autour de la taille de Drazic.
- Je suis contente, lui chuchota-t-elle à l'oreille.
Ce qu'il fit ensuite les prit tous les deux par surprise, c'était lui qui avait initié le geste et pourtant lorsqu'il passa ses bras autour des épaules d'Anita elle eut l'impression de le sentir tout aussi tendu et incertain par cette preuve d'affection, comme s'il craignait d'être rejetté. Alors pour lui prouver qu'il n'avait rien à craindre, elle lui renvoya son étreinte sous les yeux réprobateurs et sensiblement inquiets de Ryan.
...
Assise sur un muret dans l'arrière cour, Katerina jouait avec le bouchon de sa petite bouteille d'eau, l'air ailleurs lorsque Charlie vint à sa rencontre.
- Ben tu ne viens pas voir les listes?
- Hein? fit-elle en levant les yeux vers lui. Oh je sais déjà.
- Ah oui, s'étonna Charlie avant de penser qu'une de ses copines avait dû lui apprendre la nouvelle.
La jeune femme était pensive mais ne semblait pas contrariée, au contraire elle souriait.
- Et ça n'a pas l'air de te perturber plus que ça?
- Je crois que ça m'a aidé à prendre une décision.
Charlie fronça les sourcils, l'air perdu et de plus en plus angoissé alors que la jeune fille se redressait pour se placer à sa hauteur.
- Il faut encore que je m'assure d'une ou deux choses mais ensuite je t'expliquerais tout.
- Je n'aime pas vraiment ça, avoua Charlie.
Katerina prit une mine embêtée et le serra quelques instants dans ses bras, passant un bras autour de son torse avant de lui offrir un sourire forcé et de le laisser planter dans la cour.
...
- Je n'arrive pas à croire qu'on va être séparés, fit Mélanie à l'intention de Charlie.
Avec Anita, ils traversaient les couloirs du premier étage pour gagner leur prochain et dernier cours de la journée, Arts Plastique.
- Hartley Heights ne peut pas tous nous accepter, lui dit Charlie, résigné.
- Quand je pense que ce lycée a accepté cet imbécile de Chris, ajouta Anita avec dégoût.
- Oui là vous perdez vraiment au change, renchérit Charlie.
- Alors il n'y a vraiment rien qu'on puisse faire? se désespéra Mélanie.
L'air tout aussi dépité, Anita secoua la tête.
- Mais ce n'est pas notre faute si le lycée va fermer.
- Peut-être mais c'est bien nous qui en payons les pots cassés, dit Charlie.
- Vois le bons côtés des choses, au moins tu restes avec Kat', fit remarquer Anita.
Charlie lui renvoya un sourire triste, moins convaincu par cette affirmation.
...
En sortant du lycée, Drazic vit Ryan croiser Anita qui sortait de son cours d'Art-plastique. Un regard en coin de la part de sa camarade lui fit comprendre qu'elle rentrerait avec son frère et qu'il n'avait donc pas de raison de s'inquiéter. Par ailleurs, Drazic était pressé cette après-midi là et il ne pouvait nier que reconduire Anita chez elle lui aurait fait perdre un temps considérable.
...
Au Sharkpool
Dès la fin des cours, Katerina se précipita au Sharkpool, à cette heure-ci, il y avait de forte chance que Léo soit dans son bureau à règler toutes la paperasserie. À l'extérieur du bar, la porte non vérouillée lui indiqua la présence de son patron.
- Ben qu'est-ce que tu fais Léo? s'enquit Katerina en voyant Léo déplacer la caisse enregistreuse.
- Ça se voit pas, je retire cette foutue caisse.
Léo partit ensuite dans la réserve sans un mot de plus sous le regard inquisiteur de Katerina et revint quelques secondes plus tard avec un carton qu'il ouvrit devant elle.
- Ça c'est la nouvelle caisse, avec ça, personne en dehors de toi et de Charlie pourra l'ouvrir sans connaître le code.
Il la brancha rapidement, sans prendre la peine de la sortir du carton et composa un code à l'aide des touches sous les yeux de Katerina afin de lui montrer comment ça fonctionnait.
- Et Drazic? remarqua Katerina.
- Quoi Drazic? rala Léo.
- Ben lui aussi tu peux le compter dans le lot parce que je t'ai donné ma parole, je sais qu'il n'a rien à voir dans ce vol.
- Ouais ben justement avec ce système, on verra bien si c'est l'un de vous trois!
Katerina osa rouler des yeux devant lui pour lui montrer son agacement. Léo grogna avant de remplacer l'ancienne caisse enregistreuse par la nouvelle en la plaçant sur le comptoir.
- S'il manque un centimes, je le saurais, assura Léo.
- Tu sais les clients n'ont pas toujours la monnaie et il nous en manque toujours un peu, expliqua la jeune femme, alors s'il y a un écart d'un ou deux dollars ne va pas t'imaginer quoique ce soit c'est juste que le client repassera nous les donner plus tard.
- Ouais et ben ce genre d'arrangement tu oublies! À partir de maintenant, la maison ne fait plus crédit c'est clair.
- Et s'il manque de la monnaie on fait quoi, on ne les sers pas?
- Ils s'arrangeront pour demander autour d'eux et s'ils sont pas content, c'est la porte. Je dirige un commerce moi pas une oeuvre de bienfaisance.
- Très bien, très bien, fit Katerina en levant une main en signe de paix, voyant que le ton de son patron grimpait dangereusement.
- Et en ce qui concerne ton petit copain Drazic, dis-lui bien de se tenir à carreaux parce que je le louperai pas!
- C'est pas mon petit copain, se sentit-elle obligée de rectifier.
- Façon de parler, répliqua-t-il, raleur. Si t'es prête à mettre ton job en péril pour sa pomme, c'est que tu l'apprécies alors oublie pas de lui rappeler pour qui il travaille.
- Oui oui, dit-elle agacée. Bon en fait, si je suis passée c'est pour te parler d'un truc.
Intrigué, Léo s'assit au bar, les bras croisé, après avoir fini d'installer la nouvelle caisse et la laissa continuer.
- Voilà on voudrait organiser une fête pour marquer la fermeture du lycée.
- Ah ouais j'ai lu ça dans le journal mais rassures-moi t'es pas en train de me demander de faire cette petite soirée ici?
- Ben si... avoua-t-elle avant d'enchainer en voyant qu'il allait l'interrompre. Mais en dehors de la nourriture, ça ne te coûtera rien du tout, mes copains et moi on peut s'arranger pour trouver le reste.
- Parce que tu crois que j'ai de l'argent à dépenser dans la bouffe? Vous serez combien, au moins une centaine?
- Quelque chose comme ça, oui, admit-elle, mais voilà ce à quoi j'ai pensé, on pourrait faire un buffet à volonté de boissons, d'apéritif et toutes ces cochoneries mais s'ils veulent vraiment manger ils devront payer.
- À une fête, on mange pas on picore, fit remarquer Léo.
- Sauf que ce sont des ados, des estomacs sur pattes, crois-moi, ils voudront manger autre chose que des chips.
- Ouais, fit-il en se grattant le menton, c'est pas si bête en fin de compte mais je te préviens, je ne veux pas d'alcool. Je ne te tiens pas à avoir les flics sur le dos et encore moins les parents de ces mômes.
- T'inquiète pas, de toute façon y'aura sûrement les profs.
- Et autre chose, j'avance peut-être le buffet mais je retiendrai 20 dollars de ta paye.
Katerina dodelina de la tête, peu enthousiasme mais acquiesça.
- Bon ça marche, accepta Léo, mais oublie pas, en dehors du buffet j'avance rien du tout, tu te débrouilles!
...
Ryan fit une partie du chemin avec sa soeur seulement, il se rappela qu'il avait une course à faire pour un copain et laissa Anita planter dans la rue. Dès l'instant où Ryan s'éloigna, Anita accéléra le pas, et jeta des regards hâtifs aux alentours, bien moins confiante. Elle continua à avancer sur deux cent mètres avant de voir la rue menant à sa maison et de soupirer de soulagement.
- Hey, salut ma belle! dit soudain une voix qu'elle aurait souhaité ne jamais avoir entendu.
En même temps qu'elle sursautait, prise au dépourvu, son angoisse refit surface, faisant battre son coeur deux fois plus vite que quelques minutes plus tôt.
- T'es toujours bien entouré dis-moi. Faut prendre rendez-vous pour parler avec la reine?
Les bras serrés contre elle, Anita préféra ne pas répondre. Cependant, elle ne sut si elle devait totalement faire fi de sa présence ou au moins reconnaitre qu'il était là. Elle choisit la première option, n'ayant nullement envie de croiser son regard ou de lui donner l'impression qu'elle le provoquait.
- Ah je vois, alors c'est comme ça que tu la joues.
Instinctivement, elle ne put s'empêcher de presser le pas même si elle savait pertinemment que cela lui démontrerait à quel point il l'effrayait.
- Je ne te fais pas peur au moins? demanda-t-il.
On ne pouvait pas dire qu'il était perspicace puisqu'elle ne faisait pas preuve d'une grande subtilité, en renvanche, cette remarque réveilla son caractère combatif.
- Bon ça suffit qu'est-ce que tu veux? s'enquit-elle en s'arrêtant net afin de lui faire finalement face.
- Ah là je te reconnais mieux, dit-il en la regardant de bas en haut tout en se mordant la lèvre inférieure.
Anita lutta pour ne pas reprendre sa route, la sécurité des murs de sa maison à seulement quelques pas mais elle garda les pieds solidement ancrés au sol.
- Tu sais ce qu'il pense mon pote Draz, demanda-t-il avant de s'interrompre. Tu sais de qui je parles, Drazic ton copain de classe, celui avec qui tu traines tout le temps en ce moment.
Elle écarquilla les yeux, comprenant qu'il avait sans doute suivit ses faits et gestes même quand elle pensait qu'il avait fini par se lasser de son petit jeu alors qu'il souriait d'un air carnassier, certainement fier de son coup.
- Ouais ben mon pote dit que je t'ai fait un peu flipper.
- Je vois vraiment pas pourquoi, maugréa-t-elle, sarcastique.
- Ben oui un, je suis un gentil gars, moi. T'es d'accord que j'ai rien fait pour te mettre mal à l'aise?
Anita eut du mal à déglutir, opressée par la boule qui s'était formée dans le fond de sa gorge. Nerveuse, elle jeta des regards sur sa gauche où une mère poussait son bébé en poussette, rassurée de voir qu'elle n'était pas complétement seule.
- Je suis content qu'on ait règlé les choses, continua Pete avant d'incliner sa tête sur le côté.
De nouveau, il sembla la déshabiller du regard, lui lançant un regard qui lui donnait envie de fuir.
- Alors on pourrait sortir ensemble? proposa-t-il tout-de-go.
- Quoi? s'étrangla-t-elle, choquée.
Il devait être encore plus dérangé que ce qu'elle pensait s'il s'imaginait un seul instant avoir encore la moindre chance avec elle.
- Ouais puisqu'on est revenu en bon terme, on pourrait aller se balader sur l'esplanade.
La jeune fille cligna plusieurs fois des yeux, hébétée par ce qu'il lui demandait.
- Je.. J'ai des choses à faire, bredouilla-t-elle en faisant un pas en avant, désireuse de rentrer au plus vite chez elle et maudissant Ryan pour l'avoir lâchement abandonné.
- Ah ouais alors demain? insista-t-il.
- Je serais occupée demain et le jour d'après, tenta-t-elle de lui faire comprendre.
Néanmoins, elle n'osa pas se montrer trop direct, la peur qu'il réagisse excessivement et violemment bien présente.
- Bah qu'est-ce qui se passe Anita, on est copain, non? On peut bien sortir ensemble.
- Ça ne m'intéresse pas d'accord, dit-elle plus fermement. Laisse-moi tranquille!
Elle n'avait vraiment pas voulut paraitre faible, hélas ces derniers mots sonnèrent comme une supplication.
- Oh là tu me vexes, vraiment, fit-il d'une voix qui parut bien plus irritée que réellement vexée. Je veux juste t'offrir un café, faire plus ample connaissance et toi tu me jettes?
La jeune fille avait la sensation d'avoir perdu de l'ouïe tant son coeur tambourinait à ses tympans. Dans l'espoir de lui échapper, elle reprit sa marche jusqu'à son portail mais il se plaça rapidement devant elle.
- Ce que tu ne sembles pas avoir saisi, c'est que je ne te laisse pas le choix, dit-il d'une voix si crispé qu'elle fit comprendre à Anita que son vis-à-vis avait fini de jouer.
La jeune fille prit réellement peur et plaça la main sur le loquet de son portail quand il lui prit le poignet et la tira en avant.
- Lâche-moi! ordonna-t-elle en hurlant.
Anita allait se mettre à crier, sachant que sa mère devait être à la maison et priant pour qu'elle l'entende mais d'un simple geste il lui fit comprendre de se taire. Elle ne sut pourquoi elle lui obéit, sans doute parce qu'il avait relâché son bras et ne semblait plus décidé à la blesser.
- Si t'es intelligente, tu vas m'écouter ou alors ça pourrait mal se passer pour notre ami en commun.
Les sourcils froncés, elle devina qu'il faisait allusion à Drazic mais ne comprenait vraiment pas ce qu'il entendait par là.
- Tu vois depuis quelques jours, il répare ma bécane mais ce qu'il ne sait pas cet imbécile c'est que la plupart des pièces ont une provenance plus que douteuse.
La jeune fille secoua la tête incrédule. Son visage devait être suffisament expressif pour que Pete prenne la peine d'expliquer plus en détails.
- Tu sais qu'il a déjà eu des emmerdes avec les flics, il pourrait prendre cher pour ça.
- Tu es en train de le menacer, comprit Anita. Et pourquoi, pour que je te suive?
- Nan nan, le voit pas comme ça, dit-il l'air faussement ennuyé.
- Tu ne peux rien contre Drazic, il n'est pas censé être au courant que ces pièces ont été volées, osa lui rétorquer Anita dont la simple idée qu'il puisse se servir de Drazic pour arriver à ses fins lui donnait envie de vomir.
- Et si je te disais que ma bécane vient du garage de son vieux.
- Quoi? s'étonna Anita.
- Et ouais tu vois, papa Drazic trainait dans des affaires plutôt louches, la semaine dernière encore son commerce servait de recèle de pièces volées mais ça c'était avant que les flics viennent mettre leur grain de sel.
- Dr.. Drazic n'a rien à voir là dedans, tu ne peux pas le faire accuser.
- C'est là où tu te gourres ma chérie, il me suffit d'un seul coup de fil pour le faire impliquer là-dedans et mon contact assurera que c'est Drazic qui lui a réparé sa bécane au sein même du garage de son vieux et que c'est lui qui a touché aux pièces volées.
Abasourdi par ce qu'elle venait d'entendre, Anita resta bouche bée, ne sachant comment réagir.
- Mais moi j'ai rien contre lui, hein, assura-t-il C'est toi qui va le foutre dans la merde si tu refuse de sortir avec moi.
- Tu es complètement malade, ne put-elle s'empêcher de lui cracher au visage.
- C'est à toi de voir ma jolie, fit-il en passant ses mains sous son menton.
Écoeurée par son toucher, la jeune fille se dégagea vivement et recula jusqu'à ce que son dos touche la clôture entourant sa maison. Elle avait envie de se précipiter de l'autre côté de celle-ci et se demandait encore pourquoi ses jambes refusaient obstinément de lui obéir. Peut-être parce que son esprit lui, émettait des objections.
- Je te laisse réfléchir mais ne tarde pas trop si tu ne veux pas que les choses dégénèrent, la prévint-il d'une voix venimeuse. Je serai au café sur l'esplanade d'ici une demie heure.
Il lui envoya un clin d'oeil puis un regard des plus déplacés, rempli de sous-entendu avant de tourner les talons et de la laisser enfin respirer. Anita porta aussitôt une main à son coeur dont le rythme effréné lui faisait presque mal tandis qu'elle s'autorisa à laisser la panique la dominer quelques secondes. Était-il capable de mettre ses menaces à éxécutions? Pouvait-il réellement faire accuser Drazic pour un délit qu'il n'avait pas commis? Et plus important encore considérait-elle vraiment la possibilité d'aller rejoindre ce détraqué sexuel? Anita tenta de reprendre une respiration normale alors que son coeur prenait le pas sur sa raison et décida pour elle de la marche à suivre.
...
En arrivant devant la maison de Pete, Drazic n'avait été guère surpris de se retrouver seul. Il commençait à avoir l'habitude que Pete ne tienne pas sa parole, en revanche il avait tout intérêt à le payer car Drazic était bien décidé à rester planté comme un piquet devant chez lui jusqu'à ce qu'il revienne quitte à prendre son poste en retard au Sharkpool. Bien que la présence de Pete faisait défaut, ce dernier avait laissé le garage ouvert et sa moto bien en évidence afin que Drazic s'en occupe. Non sans pester, Drazic s'était donc mis rapidement au travail, profitant du fait d'être seul pour détériorer une pièce qui à coup sûr obligerait Pete à venir ramper à ses pieds quelques jours plus tard.
Il se débattait avec un écrou rouillé qui refusait de céder quand de sa vision périphérique il vit la silhouette de Pete marcher nonchalement, les mains dans les poches jusqu'à lui.
- Tu foutais quoi? aboya Drazic en se redressant. T'as l'argent?
- Eh relax, fit Pete un sourire narquois aux lèvres, tout en fouillant dans l'une de ses poches. J'ai jamais dit que je serais là à 16h.
Drazic poussa un grognement irrité, la main tendue.
- Tiens, il manque que dix dollars.
- Tu te fous vraiment de ma gueule, siffla Drazic dans un rire jaune, acceptant tout de même les billets.
- Relax, tu les auras, ricana-t-il. Tu penses avoir fini quand?
- Je dois encore tout resserer et la tester mais ça prendra pas longtemps.
- Ok, ben je te laisse finir, dit Pete en lui jetant les clefs du garage. Tu refermeras sinon mes vieux vont criser!
- Tu reste pas pour voir si elle roule? s'étonna Drazic.
- Nan, je te fais entièrement confiance mon pote!
À ces mots, Drazic esquissa un sourire en coin, pensant à la manière dont il venait de saboter sa bécane pendant que Pete le saluait d'un bref signe du menton avant de partir.
...
- Je savais que tu viendrais, lança Pete en levant les yeux de la carte du menu qu'il tenait en main.
Attablé à la terrasse du café sur l'esplanade avec vu sur l'océan, il avait l'allure d'un jeune homme parfaitement sain d'esprit et sûr de lui, pas d'un détraqué qui avait attiré une lycéenne à le rejoindre sous la menace.
Les bras ramenés contre elle, Anita n'arrivait toujours pas à croire qu'elle avait accepté sa "proposition".
- Je n'ai pas eu le choix, maugréa-t-elle.
Il se leva soudain et contourna la table pour tirer la chaise vide et inviter la jeune fille à s'y asseoir. D'habitude, Anita adorait les hommes qui savaient faire preuve de galanterie mais le voir se comporter ainsi lui donna presque la nausée. Néanmoins, elle se força à aller s'asseoir.
- Pourquoi tu es si tendue avec moi, hein? osa-t-il lui demander d'une voix et d'une expression des plus sérieuse.
Anita le regarda les yeux écarquillés, hébété, ne sachant quoi lui répondre, ni même si elle devait le faire.
- Tu es toujours comme ça... Non, non c'est pas vrai, se corrigea-t-il, je t'ai vu avec tes petits copains du lycée, t'es toute mielleuse avec eux, une vraie crème mais tout ça c'est du cinéma pas vrai. J'ai vu comment t'étais vraiment.
De nouveau, Anita se tut et se contenta de le regarder avec une certaine appréhension.
- Sinon pourquoi tu serais comme ça juste avec moi, hein?
Puisqu'il n'obtenait toujours aucune réponse de la part de la jeune fille, Anita sentit Pete s'agiter, ses gestes devenir de plus en plus nerveux et son regard perdre de sa stoïcité.
- Alors c'est juste à cause de moi, si tu réagis comme ça? Pourquoi qu'est-ce que je t'ai fait?
Anita secoua la tête, l'air abasourdi mais cette fois, le jeune homme en face d'elle ne se contenta pas d'un silence et frappa brutalement son poing sur la table, la faisant sursauter avec force.
- Réponds-moi! Tu vas me répondre oui? Pourquoi t'es comme ça, hein?
- Je.. j'ai qu'est-ce que tu attends de moi? réussit-elle à lui demander, complètement paniquée.
- Il y a un problème, s'enquit l'une des serveuses.
- Non, y'a rien, se hâta de lui répondre Pete d'une voix des plus sèches.
- Mademoiselle, vous voulez que j'appelle quelqu'un? s'inquiéta-t-elle à l'adresse d'Anita.
Un simple regard d'avertissement de la part de Pete suffit à rappeller à Anita la raison de sa présence ici. Alors elle marmonna une réponse qui se voulait rassurante à la serveuse, la tête basse avant de prendre conscience que cette attitude la faisait paraitre encore plus en danger.
- Une petite querelle, rien de grave, dit-elle d'une voix claire en s'obligeant à lever les yeux sur la serveuse.
- Ouais et tu te mêles pas de ça, ajouta Pete, tu vas agir en bonne petite bonne femme soumise, faire ton job et nous ramener deux capuccino.
Choquée par la façon dont il parlait à la serveuse, Anita regarda celle-ci avec embarras, véritablement honteuse d'être associée à cet énergumène.
- Il plaisantes, se sentit-elle forcée d'ajouter.
- C'est ça, grommela la jeune femme en dévisageant froidement Pete qui l'observait à présent de son regard salace.
Quand la serveuse les laissa finalement pour s'occuper de leur commande, Anita aurait tout donné pour la rattraper et lui expliquer la situation précaire dans laquelle elle se trouvait. Dire que Pete lui faisait peur était en deçà de la vérité, bien qu'elle faisait tout pour se convaincre qu'il se contenterait d'un café et la laisserait repartir, au fond la jeune fille savait qu'elle s'était jeté elle-même dans la gueule du loup. Il allait falloir qu'elle agisse avec finesse pour lui échapper.
- Les nanas, toutes les mêmes. Elle se croit tellement supérieure à nous, maugréa Pete pour lui-même, occultant momentanément la présence d'Anita.
Tandis qu'il continuait à marmonner des propos sexistes dans sa barbe, Anita aperçut son frère à quelques mètres de là. Ce dernier allait poursuivre son chemin lorsqu'il leva les yeux et la vit. Anita ne sut si elle devait profiter de la présence de son frère comme excuse pour couper court à ce rendez-vous forcé ou bien faire comme si de rien n'était et continuer à prétendre que tout allait bien.
Ryan la salua et fit mine d'avancer dans sa direction avant que son regard ne tombe sur le jeune homme à la table de sa soeur et qu'un large sourire idiot aux lèvres accompagné d'un clin d'oeil rempli de sous-entendu ne le fasse revenir sur ses pas. Visiblement, il s'imaginait qu'Anita avait rencard avec ce type de son plein gré et s'en amusait. Anita hésitait entre l'envie de tordre le coup de son frère pour oser croire qu'elle pourrait sortir avec un type comme lui ou courrir le rejoindre. Connaissant la menace qui pesait au dessus d'elle et de Drazic si jamais elle plantait Pete au beau milieu de leur rendez-vous, Anita choisit de rester, la boule au ventre. Cela aurait été tellement plus simple si Ryan les avait interrompu, peut être aurait-elle pu convaincre Pete qu'il était préférable qu'elle rentre s'il ne voulait pas que leur rendez-vous s'ébruite. En même temps, elle ne pouvait pas blâmer Ryan de s'être imaginé qu'elle sortait avec Pete car en dehors de son allure légèrement débraillée, le jeune homme ne portait pas une pancarte autour du cou portant l'inscription "détraqué sexuel" ni même "harceleur", malheureusement pour elle, il paraissait des plus normal... tant qu'il n'ouvrait pas la bouche.
- Je te parles! répéta Pete.
- Hein? s'enquit la jeune fille, perdue.
- Qu'est-ce qui te déplait chez moi? recommença-t-il à s'interroger. Pourquoi tu ne me regarde pas comme tu regardes les autres?
- Peut-être parce que tu me harcèle? lâcha-t-elle, tout-de-go, sans réfléchir aux conséquences.
Hélas, l'instant où elle vit les yeux de Pete briller d'une lueur pernicieuse et menaçante, elle comprit qu'elle avait commis une erreur.
- Qu'est-ce que tu dis, je te quoi?
Anita ne prit pas le risque de répéter sa bourde et à la place, essaya une approche moins directe.
- C'est juste que je n'ai pas l'habitude qu'on me force la main.
- Non, non, je te force à rien, prétendit-il. Pourquoi tu dis ça?
Elle avait bien une dizaine de raisons à lui soumettre mais se garda bien de les formuler à haute voix.
- C'est juste des petites attentions, c'est tout. T'aime pas qu'on te fasse des cadeaux?
En toute franchise, elle n'avait aucune idée de quoi il parlait. Est-ce que dans son esprit malade la photo prise à son insue alors qu'il la suivait et le mot laissé dans son casier étaient perçu comme des cadeaux ou bien se jouait-il d'elle?
- Tu m'as suivie, dit-elle, courageuse.
- T'en sais rien, t'as aucune preuve.
La jeune fille déglutit, sachant pertinement qu'elle ne pouvait effectivement rien prouver. Même la photo ne signifiait rien, du moins rien de ce qu'il avait fait ne pouvait vraiment le pointer du doigt. Elle se sentait piégée, elle savait que c'était lui mais tant qu'il n'agissait pas elle ne pouvait pas le confondre.
- Admettons que je t'ai suivi, concéda-t-il. Ça t'a foutu les jetons, pas vrai?
Il la fixait de son regard fou, émoustillé par la simple pensée d'avoir réussi à l'effrayer. Anita ne savait plus où se mettre et aurait aimé que la foudre s'abatte sur lui ou bien que la terre ne s'ouvre pour l'engloutir elle et mettre fin à son calvaire.
C'est le moment que choisit la serveuse pour revenir, deux cappucinno sur un plateau. Anita regarda le brevage devant ses yeux, incapable de lever le regard quelques centimètres plus haut de peur d'être dévorée vivante par l'alliénation transperçant les yeux ténébreux de son vis-à-vis.
- Bon appétit, fit la serveuse d'une voix crispée.
Anita toucha la tasse du bout des doigts, réconfortée par la chaleur qui s'en dégageait.
- T'es du genre à tout gérer, tout contrôler, reprit la voix de Pete. Ça a dû te déstabiliser pas vrai, de sentir que tout échappait à ton contrôle.
Seul le bruit de la cuillère tournée dans la tasse de café de la jeune fille vint combler le silence.
- Mais tu m'as quand même un peu déçu, avoua Pete, je croyais pas que tu craquerais aussi vite.
- Bon qu'est-ce que tu cherches? s'emporta-t-elle, se forçant enfin à le confronter du regard.
- Voilà, c'est ça que je veux voir. J'aime quand tu me résiste tu sais. Je savais bien que la petite tigresse était cachée quelque part.
Anita tressaillit et se renfonça dans sa chaise.
- J'adore ça chez toi mais tu sais tu dois faire attention parce que y'a des mecs qui n'aime pas ça de voir des petites sainte-nitouche les chauffer comme ça. Tu dois faire attention, les mecs aiment garder le contrôle et pas que des petites bonne femme comme toi se donne des airs.
De toute évidence, il parlait pour lui, son air lubrique et son ton vicieux ne laissait aucun doute là dessus. Anita ne repondit rien mais regretta d'avoir eu cet éclat de colère. Drazic l'avait pourtant mis en garde que lui répondre et entrer dans son jeu serait sûrement la dernière chose à faire. Elle ne pouvait que constater à quel point il avait raison, Pete ne paraissait plus en colère mais totalement excitée par son agressivité.
...
Au Sharkpool
Drazic prenait tout juste son poste quand Ryan entra, un grand sourire suffisant aux lèvres et se dirigea droit vers le bar.
- Sers-moi un coca!
Drazic le regarda de travers, irrité par l'ordre donné. Il aurait accepté ce manque de politesse de la part de n'importe quel autre client seulement il s'agissait de Ryan et il savait pertinement que son camarade en profitait pour le traiter comme un chien. Cependant, il était en service et ne pouvait pas refuser de le servir alors il serra les dents et se tourna pour lui préparer ce fameux coca.
- Alors elle t'a jeté ma soeur? dit Ryan, se narguant de lui.
Tout en versant le soda dans un verre, Drazic se tourna vers lui, les sourcils froncés.
- Quoi?
- Désolé de briser tes espoirs mon vieux mais elle s'est déjà trouvé un autre mec.
- Quel mec? s'étonna Drazic, ressentant un mélange d'inquiétude et de jalousie.
- Il est encore plus déguindé que toi mais bizarrement je le préfère largement, continua Ryan, un large sourire moqueur aux lèvres.
- Attends, c'est quoi cette histoire? exigea de savoirDrazic en posant brusquement le verre rempli sur le comptoir, renversant un peu de boisson.
- Qu'est-ce qu'il y a, tu te sens menacé? satirisa Ryan.
- Mais t'es encore plus stupide que ce que je croyais, lança Drazic, pris d'un très mauvais pressentiment. Tu l'as vu où ce mec?
- C'est quoi le problème? s'enquit alors Ryan, pris au dépourvu par l'air grave de Drazic.
- J'en sais rien encore mais si tu continues de te foutre de ma gueule au lieu de m'expliquer ce qui se passe, il pourrait y en avoir un.
- Attends, je te suis pas là, Anita boit juste un café avec lui, je vois pas le souci.
- Maintenant? devina son Drazic. Elle est avec lui en ce moment?
- Ben ouais mais c'est quoi le problème? insista Ryan, ahuri.
- Elle est où? demanda vivement Drazic en contournant le bar pour se retrouver du côté des clients.
- Sur l'esplanade, le café qui borde la plage.
- Je vais le tuer, gronda Drazic, filant telle une fusée vers la sortie.
- Tu vas me dire ce qui se passe oui?
Ryan se levait à son tour, inquiet par la tournure des événements et prêt à s'élancer dans la direction que prenait Drazic mais ce dernier l'arrêta dans son élan.
- Toi tu restes là!
- Ça pas question, refusa Ryan.
- J'ai un compte à règler avec un pote, ça te concerne pas.
- Si c'est le type qui est avec ma soeur ça me concerne.
Charlie sortait de la réserve, un carton en mains quand il vit Drazic sur le point de partir. Ce dernier roula des yeux en le voyant approcher.
- Où est-ce que tu compte aller, y'a des clients qui t'attendent! lui signala Charlie.
- Oui ben tu le retiendras sur ma paye!
Drazic refusa de perdre davantage de temps à bavarder avec eux et traversa le couloir conduisant tout droit à la sortie du Sharkpool, Ryan sur ses talons.
- Tu me suis et t'as mon poing dans la gueule, fit-il excédé en faisant volte face.
- Je sais pas ce qui se passe mais si Anita a un problème c'est aussi le mien...
- T'as raison tu sais pas ce qui se passe alors si tu veux pas aggraver les choses pour ta frangine tu vas rester bien sagement ici et attendre que je la ramène!
Au premier abord, Ryan n'eut pas l'air de prendre ses avertissements au sérieux, l'air toujours déterminé à le suivre puis les mots de Drazic semblèrent soudain le faire douter et le rendre indécis.
- Il lui arrivera rien si tu me laisse partir, lui assura Drazic.
- S'il lui arrive quoique ce soit, t'es mort! lui promit Ryan d'une voix emplie de venin.
Sans répondre, Drazic s'engouffra hâtivement par la porte que des clients venaient d'ouvrir de l'extérieur et courut jusqu'à l'esplanade, pensant que s'il arrivait effectivement quelque chose à Anita, il se tuerait bien avant que Ryan le fasse.
...
- Tu sais j'ai eu une copine comme toi, elle se croyait supérieure à moi en tout, me jugeait, me défiait alors j'ai dû lui montrer qui commendait, tu vois.
- Je vois, grommela Anita en avalant péniblement sa salive.
En réalité, elle préférait ne pas laisser son esprit imaginer ce qu'il entendait par là, sachant que la réponse lui ferait prendre ses jambes à son cou.
- Ne t'inquiètes pas, tu es bien plus mignonne qu'elle, je suis prêt à te laisser beaucoup plus de liberté.
Disant cela sa main s'était avancée sans qu'Anita ne s'en rende compte vers ses doigts qui encerclaient sa tasse de café, ce ne fut que lorsqu'il la toucha, d'une caresse à l'aide de son index qu'elle recula vivement, renversant au passage la tasse sur la table.
- Espèce d'idiote, regarde ce que tu as fait! l'engueula-t-il en se levant pour éviter le liquide qui dégoulinait à présent de la table.
Il était furieux, ses mains si agitées qu'Anita n'eut aucun doute que si elle avait été à sa portée et dans un lieu plus intime il n'aurait pas hésité à abattre sa colère sur elle. Par instinct de survie, elle se leva et fit quelque pas pour s'enfuir, oubliant un instant pourquoi elle s'était infligée ce rendez-vous en premier lieu. C'était comme si elle prenait conscience que la personne en face d'elle était capable de tout.
- Où tu crois aller comme ça? lança-t-il d'une voix menaçante.
Pour dire vrai, elle n'en avait pas la moindre idée. Elle était dans un lieu public, à quelques mètres de l'océan pourtant elle se sentait prisonnière. Elle aurait pu aisément demander de l'aide autour d'elle, les clients et personnels du café peu nombreux mais bien présent seulement elle craignait de le faire. Autant par peur de ses réactions envers elle autant qu'à cause de la menace qui pesait sur Drazic.
- Quelque chose ne va pas? s'enquit alors un client attablé juste derrière elle.
Anita se retourna pour voir qu'il s'agissait d'un homme d'une cinquantaine d'année qui avait délaissé ses dossiers pour s'intéresser à la situation étrange qui se jouait sous ses yeux. Elle fut surprise car jusque là, elle avait vu les clients lever les yeux sur le "couple", légèrement inquiet par leurs interractions sans toutefois intervenir.
- Non, elle a rien, elle est juste très maladroite! répondit Pete d'un ton sec à sa place.
- Vous allez bien? insista l'homme, un regard appuyé sur la jeune fille. Je peux appeler quelqu'un.
Anita considéra sérieusement sa proposition car elle ne savait plus comment se défaire de cette situation. Il était évident que jamais il ne la laisserait rentrer sagement chez elle.
- Tu viens, on sera plus tranquille sur la plage, proposa-t-il d'un ton et d'un regard pesant qui ne lui laissait guère le choix de protester.
- Mademoiselle? réitéra l'homme d'une voix toujours aussi inquiète. Vous êtes sûr que vous voulez le suivre?
- Oui oui, dit-elle d'une voix qui laissait suggérer le contraire.
- C'est quoi votre problème? s'enquit Pete. Elle est avec moi, ça se voit pas!
- Vous devriez la traiter avec un peu plus respect, lui répondit fermement l'homme.
- J'y peux rien si elle aime ça, répliqua Pete.
Anita afficha une mine horrifiée tandis que Pete lui tendit la main dans une demande silencieuse de le suivre sans faire d'esclandre. Pour donner le change elle fut forcée de lui donner la main, ne s'étant jamais sentie aussi humiliée qu'en cet instant.
- Tu te la ferme et tu me suis! lui murmura-t-il d'une voix froide à l'oreille.
Elle le fit alors que son cerveau se mit à tourner à mille à l'heure, comme pousser par l'adrénaline qui entrainait son coeur dans une course folle, cherchant une échappatoire à ce qui lui arrivait alors que les pas de son persécuteur les conduisirent tous deux sur la plage.
- Écoutes, tu m'as forcé à venir boire un café je l'ai fait, lui rappela-t-elle.
- Je ne te force à rien du tout, souligna Pete d'un ton emporté.
Ses gestes contredirent pourtant cette affirmation puisqu'il se saisit de son bras pour la faire avancer plus vite.
- Tu me fais mal, cria-t-elle, essayant de se dégager.
Étonnement, la poigne de Pete se fit plus lâche sans toutefois libérer son bras.
- C'est toi qui l'a cherché, assura-t-il.
- Je.. si tu veux sortir avec moi, d'accord!
Elle eut du mal à croire les mots qui avait franchi la barrière de ses propres lèvres et savait qu'elle les regretterait amèrement plus tard mais pour l'heure, c'est la seule façon qu'elle vit de calmer les nerfs de Pete. Elle ignorait ce qu'il avait prévu mais après la tentative de fuite qu'elle avait eu au café elle sentait la rage littéralement dégouliner des pores de sa peau.
- Oh, te fous pas de moi! grogna-t-il, peu crédule, sans s'arrêter.
- Je suis prête à te laisser ta chance, d'accord, insista-t-elle, mais tu dois d'abord te calmer!
- Mais je suis très calme, affirma-t-il d'une voix agacé.
- Je.. je comprends que tu sois énervé, prétendit-elle. Je ne t'ai pas laissé une chance de t'expliquer mais...
- Arrêtes ton cinéma, tu commences à me gonfler!
- Mais qu'est-ce que tu veux de moi? lança-t-elle, affolée, voyant qu'elle n'arrivait pas à le convaincre. Je te dis que je suis prête à sortir avec toi. Qu'est-ce que tu veux de plus?
- Te donner une petite leçon! dit-il d'une voix des plus sombre qui donna des sueurs froides à la jeune fille.
Anita comprit que cela ne servait à rien d'essayer de l'amadouer, ii n'avait plus envie de discuter ni de l'écouter, son humeur avait chuté, atteignant des profondeurs inquiétantes desquelles la jeune fille doutait qu'il puisse remonter, alors elle fit la seule chose encore dans ses moyens, elle se débattit de toutes ses forces pour échapper à son emprise.
...
En quelques minutes, Drazic gagna l'esplanade seulement, arrivé sur place, il eut beau parcourir l'ensemble des tables du café, il ne la trouve nulle part.
- Excusez-moi! dit-il pour la troisième fois à l'une des serveuses qui passait devant lui.
Elle daigna enfin lever les yeux sur lui, un air de profond agacement peint sur son visage.
- Je cherche une fille, jeune, blonde, mince.
- Ça me dit rien, dit la serveuse.
- Mais écoutez-moi deux secondes c'est important, gronda Drazic. Elle devait être avec un type dans la vingtaine, les cheveux sales, en pétard et...
- Écoutez je n'ai pas de temps à perdre, s'impatienta la serveuse.
- Oh laissez tomber! s'énerva Drazic en parcourant à nouveau le café des yeux.
- Excuse-moi mon garçon, fit soudain une voix sur sa gauche. Je ne sais pas si tu parles de la même personne, mais y'avait une fille ici avec un type plutôt agressif.
- Où ils sont? s'enquit Drazic.
- Je crois qu'il a parlé de la plage, oui, il voulait qu'il la suive là-bas. Ils sont partis par là!
- Oh c'est pas vrai, s'alarma Drazic.
Il sortit en courrant du café, dévalant les marches donnant sur l'esplanade et contourna le café faisant directement face à la mer pour mettre les pieds dans le sable.
...
Pete tira la jeune fille par le bras malgré la résistance qu'elle lui opposait, elle ne faisait pas le poids contre sa poigne de fer et bien vite elle fut forcée de se calmer dans le seul but de conserver ses forces. Ils longèrent un amas de rocher semblant s'étendre sur des centaines de mètres puis le jeune homme s'arrêta soudain à mi-chemin.
- Rentre là-dedans! ordonna Pete.
Anita resta interdite quelques secondes, ne comprenant pas ce qu'il voulait dire mais lorsqu'elle avisa une partie creuse et vit que cela donnait sur une grotte, son sang ne fit qu'un tour et elle ancra le plus profondément possible ses pieds dans le sable afin d'entraver les mouvements de Pete.
- Non, laisse-moi!
- On va discuter tranquillement, t'as besoin que je t'explique deux ou trois chose.
Elle parvint à se dégager de l'emprise qu'il avait encore sur le haut de son bras car étrangement il la laissa faire. Au lieu de la rassurer, cela l'angoissa davantage parce qu'il ne le faisait pas par bonté d'âme mais uniquement en sachant qu'elle n'irait pas bien loin.
- Écoutes, je m'excuse si la façon dont je t'ai traité t'as déplu, dit-elle, les mains devant elle comme pour le dissuader d'avancer.
À chacune de ses paroles, elle essayait de s'éloigner de cette grotte, la pensée d'être coincé dans ce lieu confiné et sombre avec un tel détraqué l'effrayant au plus haut point. Hélas, tel un prédateur, il mimait chacun de ses pas.
- Je sais que je n'ai pas été très sympa, continua-t-elle, nauséeuse à cause de la peur qui lui tordait le ventre. Mais je vais changer, d'accord. Je ne te répondrais plus et...
- Mais t'as rien compris, ricana-t-il d'une voix horripilée, empreinte de sadisme, c'est ça qui me plait chez toi!
Alors pourquoi était-il si en colère? Anita n'y comprenait plus rien. En même temps, pourquoi essayait-elle de trouver une réponse logique avec un malade comme lui?
En reculant, la jeune fille trébucha en arrière et tomba lourdement sur les fesses. Paniquée de se retrouver dans une position aussi vulnérable elle essaya de se redresser avant que ses doigts ne s'enfoncent dans le sable fin et qu'une idée aussi folle que risquée lui traverse l'esprit.
Drazic traversa la plage, jetant des regards frénétiques de tous les côtés et demanda aux quelques passant s'ils avaient aperçu un couple étrange mais ils étaient complètement inutiles, certains refusant même de lui répondre, le prenant sans doute pour un fou tant il était agité.
Assise dans le sable, à la merci de Pete, celui-ci avançait à pas mesuré vers elle. Il avait visiblement une idée derrière la tête mais Anita n'était pas prête à en découvrir la nature alors elle rassembla tous son courage et lui permit de s'approcher et de réduire la distance entre eux afin de viser correctement son visage. D'un geste vif, la jeune fille jeta le sable qu'elle avait empoigné sur les yeux de Pete et ne perdit pas une seconde pour se relever, priant pour qu'elle y parvienne.
- Sale garce! hurla-t-il, les mains sur les yeux, complètement aveuglée.
Malgré ses jambes tremblantes et qui ne semblaient plus capable de la porter, elle parvint à courir à une vitesse impressionnante et distancer rapidement son agresseur. Son cerveau ne fonctionnait plus correctement, ses émotions avaient pris l'ascendant sur sa capacité de raisonnement et tout ce à quoi elle pensait était instinctif, il lui fallait échapper au danger même si c'était elle qui avait choisit de se retrouver dans cette situation.
Pas un seul instant elle ne regarda en arrière et au lieu de s'enfoncer davantage dans le sable son instinct lui dicta de couper par les rochers, quitte à risquer de dégringoler car si elle continuait sa progression dans le sable, Pete la rattraperait en moins de temps qu'il ne fallait pour le dire tant le sable ralentissait ses mouvements et la laissait à découvert.
Drazic avançait dans le sable en de petites foulées, craignant d'être passé du mauvais côté. Aussi loin que ses yeux lui permettaient de voir, il n'y avait que du sable et des personnes allongées sur des serviettes ou debout au bord de l'eau, pas une trace d'Anita ou de Pete. En proie au désarroi, Drazic croisa ses mains sur le haut de sa tête, essayant de réflechir correctement sur l'endroit où Pete pourrait avoir conduit Anita. Le client du café avait dit les avoir vu partir en direction de la plage mais peut être avait-il mal vu ou entendu? Après avoir donné rageusement un coup de pied dans le sable, le jeune homme revint sur ses pas et parcourant des yeux l'autre côté de la plage encore inexplorée repéra un amas de rochers derrière lesquels quelqu'un pourrait aisément se cacher s'il le voulait.
...
- Et tu ne m'as rien dit? s'insurgea Ryan, assis au bar face à Charlie.
- Ce n'était pas à moi de le faire, se défendit-il. Et je ne voulais pas trahir la confiance d'Anita, après ça elle n'aurait plus osé se confier.
- Ben pourquoi tu me le dis maintenant?
- Parce que ça ne sera bientôt plus un secret pour personne si c'est bien ce type que tu as vu, devina Charlie.
- T'aurais dû m'en parler, je peux pas croire que tu m'aies caché ça! Ça va bien trop loin.
- Oui je sais et c'est pour ça que j'ai fini par en parler à Drazic parce que...
- À Drazic? cracha Ryan ahuri. Attends tu te fous de moi, là!
- Oui tu comprends, ce type il le connait bien alors j'ai pensé que si y'en avait bien un qui pouvait calmer ses ardeurs c'était lui.
- Et t'as remis la sécurité de ma soeur entre les mains de ce guignol? demanda Ryan, l'air totalement incrédule.
- Non attends, tu fais fausse route, affirma Charlie, crois-moi ça me tue de l'admettre mais je crois que Drazic tient vraiment à elle et qu'il ne ferait rien pour la mettre en danger.
- Ouais ben, je vais pas attendre comme un couillon de savoir si t'as raison, décréta Ryan en commençant à se lever dans la ferme intention de retrouver sa soeur.
- Attends, réfléchis à ce que t'as dit Drazic, lui conseilla Charlie, et si tu aggravais les choses?
Ryan expira fortement puis laissa retomber ses bras, vaincu.
- Je te jure que s'il me la ramène pas je le tue, lança Ryan avant de pointer son copain du doigt, et toi tu seras le suivant!
- Oui oui, je sais, j'aurais dû t'en parler, reconnut Charlie, jugeant qu'il méritait son animosité.
Ryan s'éloigna du bar d'un pas agressif pour aller s'asseoir à une table.
...
Au pied des rochers, Anita ne perdit pas un instant pour grimper, le chemin rocailleux suffisament bas pour lui permettre de monter sans encombre. En contournant ce rocher, elle reviendrait du côté de l'esplanade. Son coeur battait à ses tempes aussi bien qu'à ses tympans, troublant son ouïe, pourtant elle perçut du mouvement à quelques mètres d'elle ainsi que des feulements de rage. Figée quelques instants par la peur, la poussée d'adrénaline la fit se reprendre et dévaler le chemin rocailleux tout en pente sans craindre de se casser la figure. Arrivée presque au bout du rocher, elle bifurqua pour le contourner, refusant de savoir si Pete la poursuivait toujours lorsqu'elle tomba nez à nez sur quelqu'un. Prise de peur panique, elle ne vit pas tout de suite de qui il s'agissait et eut un brusque mouvement de recul qui manqua de peu de la faire tomber en contrebas.
Drazic n'eut que le temps de se pencher en avant pour se saisir de son poignet et la hisser sur la roche avant d'être en mesure d'enrouler un bras autour de sa taille pour la ramener complètement sur la terre ferme.
- Drazic! réalisa-t-elle en passant aussitôt ses bras autour de son cou.
Tremblant à son tour, paniqué à l'idée de ce qui aurait pu lui arriver mais véritablement soulagé de la savoir saine et sauve, le jeune homme referma à son tour ses bras autour de son corps.
- Drazic, je... il.. il...
- Je suis là, je suis là, répéta-t-il plusieurs fois pour la rassurer.
- Je suis désolée, dit-elle en pleurs.
Drazic ne comprenait pas vraiment pourquoi elle s'excusait mais il aurait tout le temps de découvrir comment elle s'était retrouvée dans une telle situation plus tard, pour le moment tout ce qui lui importait c'était de la sentir contre lui.
- J'ai cru que je t'avais perdu, avoua-t-il contre son cou.
- Je suis désolée, lui redit-elle.
- C'est rien. Ça va aller, lui murmura-t-il la bouche contre son oreille.
En sentant les bras de la jeune fille enserrer son cou avec plus de force, il sentit la colère refaire surface.
- Il va me le payer! dit-il d'une voix grondante.
Soudain la pensée qu'il ait pu la toucher le fit se raidir et tendrement mais fermement il redressa le visage de la jeune fille afin d'avoir toute son attention.
- Il t'a fait du mal?
- Au bras, dit-elle, mais c'est pas grave.
Drazic se redressa et l'entraina avec lui avant de poser les yeux sur le haut du bras droit d'Anita qui portait encore les marques de la main de son bourreau.
- Je vais l'étrangler, assura Drazic en portant un regard à la ronde.
- Il a dû s'enfuir, pensa Anita.
Drazic acquiesça d'un faible mouvement de tête avant de se retourner vers elle et de la serrer à nouveau dans ses bras en poussant un profond soupir de soulagement.
...
Quelques minutes plus tard, Drazic la faisait entrer au Sharkpool. Sur le chemin, une fois le soulagement passé, il s'était montré très froid et silencieux, ne lui donnant aucune explication sur l'endroit où ils allaient. Il avait parut ruminer sa vengeance contre Pete et contenir sa colère contre elle. Sans doute essayait-il de replacer les morceaux du puzzle et comprendre par quel coup du sort elle s'était retrouvé avec Pete. Ce n'est que lorsqu'elle avait reconnut l'allée menant au Sharkpool qu'elle avait avait osé ouvrir la bouche, s'interrogeant sur la raison pour laquelle il l'avait amené là, que le jeune homme avait consentit à lui dire qu'il n'était pas le seul à s'être fait du mourron pour elle. Cependant, ce fut la seule réponse qu'elle obtint. Quand elle mit les pieds à l'intérieur du bar, son frère se leva aussitôt de son siège et alla à sa rencontre.
- Ça va? Il s'est passé quoi?
- Je, tout va bien, balbutia-t-elle, prise de court.
Drazic avait-il raconté quelque chose au sujet de Pete ou bien Ryan en avait tiré ses propres conclusions après les avoir aperçu ensemble? Anita ne savait pas du tout sur quel pied danser et en voulait un peu à Drazic de la laisser dans le flou.
- C'était lui, ce sale type qui te suivait partout? s'enquit Charlie en délaissant un client pour se mêler à la conversation.
Anita leva les yeux sur Drazic comme pour lui demander l'autorisation d'approuver les dires de Charlie mais il ne lui répondit que par un haussement d'épaule, l'air de dire "débrouille-toi".
- Oui, il n'a pas voulu me lâcher.
- C'est pour ça que t'as été boire un café avec lui? dit Drazic dans un rire jaune.
Anita sut qu'il ne se contentrait pas de ce genre d'excuse et comptait bien lui raconter toute l'histoire même si elle appréhendait beaucoup ses réactions mais ce n'était pas le bon moment pour le faire et espérait qu'il le comprendrait.
- Excusez-moi et mon sandwich? fit la voix d'un client.
- Oui, j'arrive, s'agaça Charlie avant de reporter son regard inquiet sur Anita.
- Ça va aller?
- Oui, j'ai juste besoin de m'asseoir, avoua-t-elle en portant une main à son front.
Elle se demandait encore comment ses jambes faisaient pour la soutenir tant elle se sentait affaiblie par sa course et la peur qui l'avait littéralement vidée.
Ryan lui indiqua la table sur laquelle il était quelques instants plus tôt et se dirigea là-bas tandis que Drazic, un pli soucieux sur le front, passa un bras autour de la taille d'Anita pour la conduire jusqu'à la banquette et la faire s'asseoir.
- Faut le faire enfermer ce type! lança Charlie avant de les laisser pour retourner travailler.
- Il s'est passé quoi au juste? demanda Ryan en s'asseyant en face de sa soeur.
- Rien de grave, prétendit-elle.
- Ce que je pige pas c'est pourquoi t'es sorti avec lui?
- Ouais j'aimerais bien le comprendre aussi, maugréa Drazic.
Elle le sentait bien énervé, néanmoins il gardait une attitude protectrice envers elle qui la réconforta et prit place à ses côtés, passant discrètement un bras autour de sa taille.
- Il s'est montré pressant et je ne savais plus trop comment m'en défaire.
- Bah pourquoi t'es pas venu me le dire quand je vous ai vu ensemble? s'enquit Ryan, incrédule.
- Tu veux pas aller lui chercher un truc à boire? lança Drazic uniquement pour faire partir Ryan.
- T'as qu'à y aller toi! rala ce dernier.
- Ryan, s'il te plait, lui demanda gentimment sa soeur.
Comprenant qu'il était de trop, Ryan montra son mécontentement en poussant un profond soupir mais accepta de les laisser.
- Je reviens tout de suite, assura-t-il, d'un regard appuyé sur Drazic qui en réponse leva le pouce pour se moquer de lui.
Une fois que Ryan fut hors de portée, Drazic bougea sur son siège pour lui faire face.
- Bon écoutes, je sais pas ce qui s'est passé mais tu dis rien à Ryan, d'accord, demanda-t-il, pas avant que tu m'aies tout raconté.
La jeune fille ferma un instant les yeux en approuvant sa demande d'un hochement de tête avant de les rouvrir et d'afficher un air navré.
- Je ne savais pas quoi faire, je...
- Tu m'expliqueras plus tard, décida-t-il d'un ton ferme, je passerai te voir tout à l'heure pour l'instant pas un mot à qui que ce soit à moins que tu veuilles aller porter plainte.
- Non, non je ne veux pas, refusa-t-elle.
- C'est bien ce que je pensais, grogna-t-il alors que Ryan revenait avec un verre de jus d'orange qu'il déposa devant sa soeur.
- Merci, marmonna-t-elle, les yeux fixés sur la boisson.
- Bon ben moi je vous laisse, annonça Drazic en se levant déjà de la banquette, je dois reprendre mon service.
Il fit quelques pas et se pencha vers Ryan.
- Tu la quittes pas des yeux, t'as compris!
- Oh ça va, c'est pas à toi de me dire ce que je dois faire.
- Ben visiblement si puisque t'as même pas su la ramener chez toi, rétorqua Drazic d'une voix accusatrice.
- Les gars, tenta Anita avant d'être interrompu.
- Et comment j'aurais pu deviner qu'un de tes cinglés de copains la suivait partout? renchérit Ryan. T'es mal placé pour me donner des leçons.
- Fais attention à ce que tu vas dire! le prévint Drazic.
Anita rejetta sa tête en arrière, cognant la banquette, exaspérée par leur prise de bec.
- C'est de ta faute tout ça, cracha Ryan, si t'avais pas provoqué ma soeur et vanté tes exploits auprès de tes copains on en serait pas là!
- Ryan, arrêtes ça! lui demanda Anita.
Elle savait que Drazic s'en voulait déjà suffisament sans qu'il en rajoute. Ce dernier ne répondit rien mais sembla accuser le coup avant de repousser violemment Ryan du plat de ses mains et de s'éclipser dans la réserve.
...
Au hangar
En poussant la porte de chez lui, Charlie remarqua sa petite amie assise sur le canapé.
- Ah tu es là? fit-il. On ne devait pas revenir ensemble après le boulot?
- Si mais j'ai dû partir plus tôt, expliqua Katerina avant de tapoter la place à côté d'elle. Viens t'asseoir!
- Tu m'inquiètes, avoua Charlie en posant son sac sur le meuble le plus proche avant d'aller s'installer à côté de la jeune femme.
Celle-ci soupira, comme pour se donner du courage puis lui tendit un ensemble de document.
- Art spec', lut Charlie. Aaa.. attend une minute, qu'est-ce que ça veut dire Katerina, cette école est à des milliers de kilomètres?
- En Australie occidentale, confirma-t-elle.
- Mais je rêve ou ce sont des papiers d'inscriptions?
- Non, c'est bien ça, dit-elle, l'air désolé. Olivia m'a appris que les inscriptions pour les auditions n'étaient peut être pas encore clôturées, je pensais que j'avais loupé le coche mais Ronnie m'a dit qu'en partant ce week end j'aurais encore des chances d'entrer dans cette école.
- Non, non, attends deux minutes s'il te plait! lui demanda Charlie, les mains devant lui comme pour se protéger de ce qu'elle allait lui annoncer. Qu'est-ce que tu es en train de me dire?
- Je veux y aller Charlie, c'est ma chance et elle ne se représentera sûrement pas une seconde fois.
- Pas une seconde fois, répéta-t-il hébété, mais des auditions ont lieu chaque année.
- Non je veux dire que je n'aurais sans doute pas le courage de m'y représenter dans un an ou deux.
- Alors tu..., bafouilla-t-il avant d'inspirer fortement. Laisse-moi mettre les choses au clair, tu veux quitter Hartley?
La jeune femme opina doucement de la tête, un léger sourire triste aux lèvres.
- Ça n'a rien à voir avec toi Charlie, c'est moi, j'ai besoin de saisir cette chance.
- Mais et ton année de Terminale et ton bac? Tu ne veux pas aller au bout?
- À quoi bon, je sais que je ne l'aurais sûrement pas et même si je me donnais les moyens d'y arriver ça ne me servirait à rien pour ce que je veux faire.
- Mais sans le bac...
- Charlie, le coupa-t-elle doucement, j'ai pris ma décision. Je veux intégrer cette école d'art.
Charlie s'assit plus profondément dans le canapé en lâchant un profond soupir.
- Et nous? Qu'est-ce qu'on devient?
- Ça ne change rien du tout, lui assura-t-elle en se tournant vers lui.
Charlie laissa échapper un rire sans joie à cette remarque, peu convaincu mais la laissa continuer.
- Je reviendrais te voir pendant les petites vacances et dis-toi que ce n'est l'histoire que de quelques années.
- Quelques années, souffla-t-il.
- Je pense que ça ne nous fera pas de mal de nous éloigner quelques temps, avoua-t-elle à mi-voix. Tu as dû remarquer que ce n'est plus comme avant.
Charlie acquiesça, le coeur au bord des lèvres.
- Si notre couple est aussi solide que je le crois alors on y survivra!
Elle s'approcha pour déposer un baiser qui se voulait langoureux sur ses lèvres quand Charlie la repoussa, semblant prendre conscience de quelque chose.
- Et le hangar, tu vas me laisser tout seul avec Drazic, réalisa-t-il avec horreur.
- Non, pas tout seul, figures-toi que j'ai trouvé quelqu'un pour me remplacer.
- Quoi? Alors qu'on a déjà eu un mal fou à trouver...
- Oui oui, le coupa-t-elle. Qu'est-ce que tu veux que je te dise, c'est toujours quand on cherche plus que les gens nous tombe dessus.
- Et qui sait?
- Mai, avoua-t-elle dans un rire qu'elle ne put contenir.
- Quoi, ah non là dis-moi que tu me fais marcher?
Face au regard des plus serieux de sa petite amie, Charlie se passa les mains sur le visage.
- Dis-moi que c'est une blague, lui redemanda-t-il d'une voix presque suppliante.
- C'est la chance de ma vie, Charlie alors essaye d'être content pour moi, s'il te plait!
- Oui, bien sûr je sais que c'est une opportunité en or pour toi mais tout va si vite, reconnut-il, sous le choc.
- Je sais, j'aurais aimé plus de temps pour me faire à cette idée aussi mais je n'en ai plus.
- Quand est-ce que tu comptes partir au juste?
- Vendredi, j'ai vu avec Léo pour faire la fête au Sharkpool alors je partirai sûrement après.
- Ça te permettra de faire tes adieux, pensa-t-il avant que Katerina ne réfute ses dires.
- Non, je ne vais rien dire aux autres. Tu sais que j'ai horreur des adieux larmoyants.
Charlie passa nerveusement une main dans ses cheveux, autant de lassitude que de tristesse avant que Katerina ne capture ses mains dans les siennes en signe de réconfort.
- C'est dur aussi pour moi alors ne sois pas trop triste d'accord, lui demanda-t-elle.
Disant cela, une larme roula sur la joue de la jeune femme. Afin de lui apporter à son tour du réconfort, Charlie mit son propre chagrin et ses propres inquiétudes de côté et enlaça sa petite amie.
...
La porte d'entrée claqua, signalant à Anita que sa mère venait de partir effectuer sa garde de nuit à l'hôpital. Après maintes supplications, Anita avait réussi à convaincre son frère de taire la position dangereuse dans laquelle elle s'était retrouvée quelques heures plus tôt, lui assurant qu'Hilary en aurait fait une maladie. Même si elle suspectait Ryan d'avoir déposé les armes par crainte que ça lui retombe sur le dos.
Assise en tailleur sur son lit, la jeune fille essayait de se concentrer sur ses cours, hélas son esprit rejouait inlassablement son face-à-face traumatisant avec Pete. C'est pourquoi quand elle entendit frapper à la vitre de la fenêtre de sa chambre, elle ne put s'empêcher de sursauter malgré qu'elle savait de qui il s'agissait et qu'elle attendait sa visite. Toutefois, son coeur se mit à battre la chamade en approchant de la fenêtre, redoutant les explications qu'elle devrait lui fournir.
Quelque peu hésitante elle tira le rideau sur le côté afin de s'assurer qu'il s'agissait bien de Drazic puis rassurée, ouvrit la fenêtre, le gratifiant d'un léger sourire.
- Je peux? fit-il en désignant sa chambre.
Cependant, il n'attendit pas son consentement et enjamba la fenêtre comme la fois précédente pour entrer dans la pièce.
- J'ai attendu que ta mère parte, dit-il dans un rire. Je commençais à me les geler dehors.
- Je t'ai dit que tu n'étais pas obligée de passer par la fenêtre.
- Ouais mais ça me donne une bonne excuse pour passer dans ta chambre, plaisanta-t-il.
Anita lui offrit un sourire forcé, pas vraiment d'humeur.
- Ryan n'est pas là, lui apprit-elle.
- Quoi, tu veux dire que t'es toute seule? comprit Drazic, redevenu sérieux.
- Je suis chez moi, qu'est-ce qui pourrait bien m'arriver? rétorqua-t-elle.
- Tu veux un dessin? railla-t-il.
- De toute façon, Ryan n'en a pas pour longtemps.
- Heureusement que je lui ai demandé de ne pas te quitter des yeux, grogna-t-il. Quel abruti!
Elle alla fermer la fenêtre pendant qu'il continuait à pester contre l'idiotie de son frère.
- Bon, c'est pas plus mal, reconnut-il, je ne sais pas si je vais pouvoir garder mon calme.
La jeune fille déglutit, sachant qu'il était loin de la vérité, quand il découvrirait ce qui l'avait poussé à rejoindre Pete il serait certainement furieux.
- Mais qu'est-ce que tu foutais avec lui? exigea-t-il de savoir. T'as pété un plomb ou quoi?
- C'était juste un café...
- Et ne me sers pas l'excuse que t'as servi aux autres parce que je vais vraiment m'énerver.
La jeune fille sortit de sa chambre et se dirigea vers la cuisine.
- Tu veux quelque chose? lui demanda-t-elle essayant de retarder l'inévitable.
- Non, je suis vraiment pas d'humeur, répondit-il d'un ton sec qui lui fit comprendre qu'il n'était pas dupe.
- Pete a réussi à me convaincre d'aller boire un café avec lui, lui dit-elle alors après avoir pris une grande inspiration.
- Et tu l'as suivi comme ça, de ton plein gré?
- Je me suis dit qu'après ça il me laisserait peut-être tranquille.
- Ok alors soit t'es vraiment naïve et complètement stupide soit tu ne me dis pas toute la vérité.
Anita lui tourna le dos, aussi bien blessée par ses propos que pour fuir son regard puis se servit un verre de jus d'orange seulement c'était sans compter sur la ténacité de Drazic qui n'aimait pas beaucoup être ignoré puisque ce dernier contourna l'îlot de la cuisine pour la rejoindre.
- Il t'a menacé d'un truc, devina-t-il.
La jeune fille baissa les yeux sans répondre et but une gorgée de son verre de jus d'orange.
- Pourquoi j'ai l'impression que ça a un rapport avec moi?
Elle allait reprendre une gorgée pour échapper à son regard insistant mais il ne l'entendit pas de cette oreille et lui prit le verre des mains malgré une faible protestation de sa part et la força à le regarder en lui relevant le menton.
- Drazic...
- Dis-moi tout, lui intima-t-il doucement.
Il recula de quelques pas afin de lui laisser de l'espace. Au pied du mur, la jeune fille ne pouvait plus reculer alors pour se donner un semblant de courage, elle reprit une forte inspiration.
- Il m'a dit que tu travaillais sur sa moto dont la plupart des pièces ont été volées.
Drazic grogna avant de glousser d'un rire nerveux.
- Quelle enflure!
- C'est vrai alors tu répares sa moto?
- Ouais, admit-il, tu sais que j'ai besoin de fric et je me suis dit que ça ferait une excuse pour le surveiller.
Anita approuva d'un signe de tête.
- Et je me doutais que les pièces avaient été volées, poursuivit Drazic, mais par pitié ne me dit pas que c'est juste à cause de ça que t'es sorti avec lui?
- Il m'a dit qu'il pourrait t'envoyer en prison pour ça, dit-elle en confirmant ses craintes, les lèvres pincées.
- Pour réparer une bécane toute pourrie, s'emporta Drazic, mais bon sang il n'aurait rien pu retenir contre moi.
- Il n'y a pas que ça, admit-elle.
Drazic émit un rire sans joie.
- Sans blague, je sens que ça va me plaire!
Anita recula afin de s'adosser contre l'îlot, ressentant le besoin d'avoir un soutien physique pour ce qu'elle s'apprêtait à lui révéler.
- D'après lui, ces pièces viennent du garage de ton père.
- Quoi? s'écria Drazic.
Anita opina lentement de la tête tout en poursuivant ses révélations.
- Je ne sais pas si tout est vrai dans ce qu'il m'a dit mais il m'a fait comprendre qu'il avait un contact au sein du garage et qu'il pourrait te faire facilement accusé s'il le voulait.
Drazic poussa un grognement avant de se retourner pour frapper son poing contre la surface plane la plus proche.
- Fumier! ragea Drazic.
De ses mains il mima un étranglement, rêvant de serrer ses doigts autour du cou de Pete jusqu'à ce que mort s'ensuive.
- Il a dit qu'il te ferait couler si je ne faisais pas ce qu'il disait, renchérit-elle, la voix étranglée par l'émotion.
À ces mots, le jeune homme fit volte face.
- T'aurais été prête à aller jusqu'où, hein? cria-t-il, d'un ton accusateur.
Elle tressaillit, ses mots agissants comme des coups de poignards alors qu'elle prenait conscience de ce qu'ils impliquaient.
- Je...
- Mais qu'est-ce qui t'as pris? hurla-t-il, les nerfs tendus.
La jeune fille secoua la tête ne trouvant pas les mots. Ses larmes se mirent à couler et bien vite des sanglots incontrôlables la secouèrent de toute part.
Il était en colère contre elle, contre sa stupidité, sa naïveté et sa trop grande gentillesse mais la voir dans cet état lui fut insupportable. Sans attendre, il passa un bras autour de ses épaules et l'attira contre lui. Le visage niché dans le creu de son épaule, Anita laissa ses larmes se déverser en torrent.
- Je suis désolée, hoqueta-t-elle en pleurs.
- Arrête, c'est moi, j'aurais pas dû, dit-il d'une voix honteuse.
De sa main libre, il caressa les cheveux de celle qu'il considérait à présent comme son amie, son alliée et tellement plus encore.
- T'aurais pas dû faire ça. Pourquoi t'as fait ça?
Sa voix ne trahissait plus aucun reproche mais une profonde inquiétude tandis qu'il resserait son bras autour d'elle et invitait un peu plus sa tête à venir se nicher dans son cou.
Il fallut une bonne minute à la jeune fille pour se calmer et se détacher de l'étreinte réconfortante qu'offrait les bras de Drazic.
- Je sais que je n'aurais pas dû, reconnut-elle.
- Pas pour moi, sûrement pas pour moi, ajouta Drazic avec force.
- Je suis désolée d'avoir été si stupide.
- Dis pas ça! lui demanda-t-il fermement bien qu'il lui en voulait encore pour ses actes.
- Je ne savais pas quoi faire, avoua-t-elle. J'avais tellement peur que tu te retrouve en prison.
Elle marqua une pause, l'air ennuyée.
- Il m'a appris pour ton père.
Drazic secoua la tête, une expression désabusée et fatiguée sur le visage tout en soupirant d'irritation.
- Si tu veux en parler...
- Peut-être mais pas maintenant, décida-t-il.
Anita lui montra qu'elle comprenait son besoin de ne pas s'épancher sur le sujet d'un sourire triste et d'un geste de la tête.
- Est-ce que tu as revu Pete?
- Non et il ne vaut mieux pas, assura Drazic d'une voix dure. Il s'est sans doute tiré avec la bécane que j'ai réparé. Il avait prévu son coup ce salopard, je trouvais ça louche qu'il veuille précipiter les choses, j'aurais dû me méfier.
Il laissa échapper un rire noir.
- J'ai saboté son tas de ferraille, il ira pas bien loin.
- Alors il risque de revenir, s'inquiéta Anita.
Il se rapprocha d'elle et d'une pression douce mais ferme exercée sur sa taille l'attira contre lui.
- Qu'il essaye seulement de s'approcher de toi et il le paiera cher!
- Drazic je ne vais pas passer ma vie à regarder par dessus mon épaule, lui dit-elle d'une voix paniquée.
Le jeune homme fut obligé d'approuver ses dires dans un bruit rauque altérant sa respiration.
- Alors qu'est-ce qu'on va faire?
- Toi, rien du tout, affirma-t-il d'un ton sans appel. À partir de maintenant tu ne te mêles plus de rien.
Elle allait ouvrir la bouche pour protester mais il fut plus rapide.
- Ah ah pas de mais, je suis sérieux Anita. Tu ne me refais plus jamais ça! Je ne le mérite pas.
- Si tu le mérites, le contredit-elle d'une voix fragilisée par l'émotion de ce que ces mots représentaient.
- Je ne te mérite pas, lui affirma-t-il, rectifiant sa pensée.
- Bien sûr que si, insista-t-elle ses yeux bleus capturant les siens comme pour donner du poids à ses paroles.
- Qu'est-ce que je vais faire de toi? se demanda-t-il dans un léger sourire mais d'une voix des plus sincères.
Il la fixa intensément, passant une main sur sa joue et la caressa de longues et agonisantes secondes durant lesquelles Anita le regarda avec une certaine incertitude puis voyant les yeux de la jeune fille glisser sur sa bouche, il n'y tint plus et réduisit la distance séparant ses lèvres des siennes, goûtant enfin au fruit qu'il s'était interdit de savourer. Et soudain il eut l'impression que chaque fibre de son corps reprenait vie, comme si la simple sensation de ses lèvres se mouvant aux siennes comblait le vide laissé en lui toutes ces années. Quand il avait cru la perdre, il s'était senti suffoqué tel un poisson séparé de sa seule source de vie, sans la présence de la jeune fille tout autour de lui, il manquait de souffle. Alors quand elle répondit sans réticence à son baiser et que leurs langues se touchèrent puis s'entremêlèrent, pour la première fois de sa vie il se sentit enfin chez lui.
