Sallluuuuut la compagnie !
Après deux ans d'absence, j'ai enfin réussi à me remettre à l'ouvrage. Après quelques aventures et mésaventures, mon inspiration est revenue, et je sais même (enfin!) où pourrait aller l'histoire.
Fans de la première heure et peut-être nouveaux adeptes, j'espère que vous serez toujours aussi avides de lire les aventures de Panorea et DeathMask :)
Très bonne lecture, et ravie de vous retrouver !
L'Amazone.
Lente et pensive, Panorea avait poursuivi son chemin. Elle qui croyait son avenir tout tracé, de nouveau se retrouvait en proie au doute. Ses pieds usés s'écorchaient sur les pierres tranchantes, des buissons épineux griffaient parfois ses chevilles, mais elle montait vers les temples, le regard aussi fixe que celui d'une somnambule.
A mesure qu'elle gravissait la montagne sacrée, le sentier se faisait plus dur, plus étroit. Des rochers, des pierres aiguës, des épines, la terre âcre, et inlassablement elle montait, montait toujours, sans réfléchir. Les derniers mètres qui la séparaient de l'autre flanc de la montagne étaient à pic, le chemin avait disparu. En un souffle, imperturbable, elle avait bondi jusque sur la crête, et ses pieds frappèrent durement le dallage de marbre.
Le bruit la fit tressauter : sans qu'elle s'en rende compte, elle avait gravi le chemin interdit du Mont Etoilé, où nul n'avait le droit d'aller, hormis le Grand Pope et quelques chevaliers d'or.
De nombreux coins du dallage étaient brisés, des oliviers desséchés et mornes se courbaient au-dessus d'un autel encerclé d'herbes folles. Dans un temps très ancien, des statues devaient cercler le transept, fêtées d'or et de riches parures. Aujourd'hui, leurs têtes défigurées gisaient aux pieds de la montagne, seuls les piédestaux étaient encore debout, et Panorea vit même des racines qui emprisonnaient les corps décapités des divinités de jadis, en une ultime moquerie des éléments envers l'impermanence des splendeurs humaines. Elle frissonna. Malgré la belle clarté de la lune et des étoiles, le lieu était lugubre.
Elle s'approcha de l'autel poussiéreux et à demi détruit, et fut étonnée d'apercevoir alors, au-delà, un petit oratoire en demi-lune dont le toit de tuiles semblait neuf. Elle ne l'avait pas vu du premier coup d'oeil, ce qui l'intrigua. De très anciennes tentures noire, rouge et or parsemaient les murs intérieurs du petit temple, et sur l'autel de marbre blanc de l'encens finissait de brûler. Panorea en toucha les restes. Quelqu'un s'était recueilli ici avant elle.
Un bruit de pas résonna derrière elle, puis plus rien. Instinctivement, elle se dissimula dans l'ombre d'une colonne, à l'abri de la lune. Elle n'osait pas se pencher pour voir qui avait pénétré le lieu. Si on la trouvait ici, elle ne donnait pas cher de sa peau.
Ses yeux aveugles étaient rafraîchis par le vent qui jouait entre les colonnes, et qui semblait se rire d'elle. Elle se concentra pour sentir une aura, en vain. Soudain, une mélodie s'éleva, et elle sourit. Cette voix, elle l'avait tant entendue chanter ces paroles quand elle était petite, cette vieille balade espagnole.
Shura était assis sur le marbre, à quelques mètres du vide. Il travaillait du bois, un bois étrange, noir au dehors, avec des reflets dorés en son sein. Il l'effilait en pointe et polissait le reste pour en faire un manche lisse et agréable au touché. Comme à son habitude, il travaillait à mains nues, et chantonnait d'une voix grave la balade du fils de la Lune, avec laquelle il la berçait quand elle était petite.
« Si j'étais toi, je m'en repartirai aussi discrètement que possible... »
« Qu'ai-je à craindre de vous ? Vous allez me dénoncer ? »
« Je devrais. Si je ne le fais pas, je passe pour un faible. »
Panorea avança résolument hors de sa cachette, et vint s'accroupir devant Shura, qui tout à sa besogne ne leva pas les yeux sur elle. « Vous ne le ferez pas tout de même ».
Un coup de main un peu violent du chevalier manqua de briser le bois d'un trait net, il se retint in extremis et regarda Panorea, courroucé. Ses yeux à elle riaient. Ils se fixèrent un moment sans rien dire, et Shura repris son ouvrage.
« Néanmoins, tu ne devrais pas être ici, et tu le sais. Pas la peine de jouer les esprits forts. »
« Quelle importance, puisque je pars demain... » Elle le regarda, il n'avait pas marqué le moindre signe de surprise. « Vous le saviez. N'est-ce pas ? »
Il lui jeta un coup d'oeil sans répondre. Il évitait délibérément son regard, et paraissait contrarié. Ne trouvant aucune prise sur lui, Panorea se pencha vers lui, ses cheveux tombant sur ses mains : « Pourquoi vous ne me parlez plus ? »
Cette fois Shura la transperça du regard, un long regard aussi effilé que la lance qu'il fabriquait : « Que veux-tu que je te dise de plus Panorea ? L'essentiel de ce que je pouvais te dire, tu l'as entendu ce matin. Tu pars avec ton maître, c'est une bonne chose que tu quittes le Sanctuaire. »
« Vous souhaitiez donc me voir partir ? »
« Ce n'est pas ce que j'ai dit. Ecoute attentivement tes interlocuteurs. C'est une bonne chose que tu partes car c'est nécessaire à ton apprentissage. »
« Donc vous pensez comme maître Kanon que c'est pour m'entraîner que mon maître me fait partir ? »
Shura tressaillit : « Kanon est revenu ? »
« Oui, je l'ai croisé en venant ici. »
« Que t'a-t-il dit ? »
Elle haussa les épaules. « On a parlé de moi, et puis à un moment il s'est sauvé aussi vite qu'il est apparu, en disant qu'on l'attendait en haut lieu. Vous croyez que c'est le Pope qui veut le voir ? »
« Sans doute. Je ne sais pas. »
Agacée par son discours laconique, Panorea s'assit en tailleur face à Shura et joua avec les chutes de bois. Elle regarda une grande écharde à la lumière de la lune : celle-ci brillait d'un feu sombre, comme des feuilles d'or emmurées dans un sarcophage de cendre. Elle n'avait jamais vu un bois pareil.
Shura tendit la lance loin de lui et jugea son travail. Il se mit debout et fit tournoyer la lance sur elle-même, la passa d'une main à l'autre, la lança et la saisit au vol quelques mètres plus loin. La lance était plus rapide et mortelle qu'une flèche. Un frisson parcourut Panorea lorsque Shura la lança vers elle et en stoppa la pointe à quelques millimètres de son visage.
« Prends. Elle est à toi. »
« A moi ? » Panorea sentait des vibrations étranges émaner du bois doré. « Maître Shura, quel est ce bois ? Je n'ai jamais vu son pareil au Sanctuaire ».
Le chevalier sourit. « C'est un bois qu'on ne trouve que sur le mont Pélion. Toi la grande adoratrice d'Achille, tu devrais l'avoir reconnu... »
Stupéfaite, Panorea saisit la lance : « Quoi, elle est faite du même bois que la lance d'Achille ? Mais je croyais que ce n'était qu'un mythe ! »
« Toute notre existence est un mythe Panorea, et pourtant je suis bien réel, moi. Et toi aussi. »
Panorea se leva, contempla la lance qu'elle tenait à deux mains, la caressa délicatement : « Alors... cette lance est indestructible et a le pouvoir de guérir ceux qu'elle blesse ? » Elle entreprit de la manier pour juger sa rapidité.
Shura sourit : « Je ne sais pas si la légende d'Achille s'applique toujours et pour tout le monde à ce bois, mais tu peux toujours essayer... pas sur moi, merci. »
Panorea avait pointé la lance juste sous le nez du Capricorne. Elle rit et abandonna sa position d'attaque.
« Pourquoi me faites-vous ce cadeau ? »
« Tu en auras sans doute besoin. Et tu es une guerrière, qui part. Il est juste que ce soit avec une arme à ta mesure. Une arme qui te ressemble » ajouta-t-il avec un sourire en coin.
Elle ne répondit rien, et se contenta de lui sourire. « Maître, croyez-vous que je reviendrai différente ? »
« N'en doute pas. Tu seras forcément différente. »
« Je n'ai pas le droit de le dire, mais après tout je vous ai déjà dit bon nombre d'interdits... J'ai un peu peur. »
« On le serait à moins. Tu pars avec DeathMask en terra incognita. De quoi trembler d'effroi... ou d'excitation, va savoir ! C'est l'aventure, Panorea, qui t'attend aussi. La vie. » Il se leva lentement, comme un très vieux guerrier usé. « Quelque part... je t'envie. J'envie ton ignorance, tes découvertes, ton inconnu, tes premières fois. Parfois, je donnerai n'importe quoi pour revivre tout ça. »
Il regarda les montagnes silencieuses, les yeux plein de souvenirs connus de lui seul. Dans l'égoïsme radical de son extrême jeunesse, Panorea ne comprenait pas très bien ce moment de nostalgie. Un truc de vieux. Mais elle se sentait tout de même reconnaissante envers lui. Pour toutes ces années passées ensemble, pour l'exemple qu'il lui avait donné. Pour cette journée particulière pour elle.
« Merci Maître Shura. Merci... pour tout. »
Panorea commençait à s'éloigner et à regagner le chemin, la tête baissée, sa lance vibrante dans la main. Shura se retourna : « Panorea, pourquoi es-tu montée ici ? »
Elle s'arrêta, haussa les épaules. « Je n'ai pas fait attention. Je suis remontée de la plage, j'étais dans mes pensées, et sans que je m'en rende compte, j'étais arrivée ici. Et puis... comme je pars demain, je ne sais pas pour combien de temps, je cherchais quelqu'un à saluer. »
En se retournant, elle lui lança le plus beau regard qu'il avait jamais vu dans ses yeux. Le regard de l'enfant qui s'apprête à vivre et à aimer. Shura sourit, et lui dit : « Cette lance était bien faite pour toi. Prends garde à toi pugneta. Et protège ton maître. S'il vous arrivait malheur, j'en serai fort contrit. »
…...
Elle était très vite redescendue du Mont Etoilé, mais cette fois, elle savait où elle désirait aller. Elle sautait de rocher en rocher, faisait tournoyer sa lance au-dessus d'elle, brillante dans la nuit, elle tentait de piquer les lézards avec et riait, riait follement, le cœur saisit par l'impatience et la hâte que l'aube se lève.
Elle approchait enfin de la demeure de son maître. Une faible lumière émanait du fond du temple, sans doute celle des flambeaux qu'il aimait allumer quand il était seul. Et pensif, lui aussi. Elle savait, elle l'avait espionné certaines nuits, finissant toujours par abréger son observation de mauvais gré pour s'enfuir le cœur battant, tant elle craignait qu'il ne la surprenne. Elle fit le tour pour entrer au plus près de cette lumière, grimpa les dernières marches, et sur le seuil, finalement, elle hésita. Pourquoi venir ici au juste ? Traverser le temple pour rentrer chez les apprentis ? Elle pouvait bien l'éviter, et il ne manquerait pas de le lui faire remarquer. Voulait-elle encore le voir, lui montrer le cadeau qu'elle avait reçu ? N'en avait-elle pas assez entendu pour aujourd'hui ? Elle ne le connaissait que trop. Lorsqu'il était d'humeur changeante, le silence était la meilleure des politiques.
Pourtant... ses pieds ne lui obéissaient pas. Ils la menèrent près de la terrasse de la chambre de son maître, masquée par des voiles blancs que le vent faisait danser légèrement, et qui amena à ses narines une effluve fine et intrigante. Elle la respira profondément, et ferma les yeux pour mieux la sentir en elle, l'odeur de la terre, de la peau au soleil, des épices, de l'animal, de l'homme. Son odeur.
Elle se cacha derrière une colonne, et tira discrètement un voile pour mieux l'observer. Des volutes de fumée voletaient élégamment au-dessus du lit, où il paraissait si lointain, statufié dans ses pensées, les yeux clos. Il tenait sa cigarette nonchalamment au-dessus de sa tête, les lèvres entrouvertes. A quoi pensait-il ? Elle ne bougeait plus, écoutait simplement le vent qui murmurait, qui jouait dans les colonnes et les voiles et qui lui chantait une envie ancestrale, mystérieuse et en même temps connue, reconnue par ses sens et par son cœur qui battait fort, si fort. Une envie qui n'existait que la nuit et que les étoiles faisaient plus séduisante, plus belle, plus juste. Elle ne bougeait plus. Elle n'était que regard.
Il était resté immobile, mais très lentement, elle vit ses lèvres former un sourire, son visage s'éclairer face à la vision délicieuse cachée derrière ses paupières. A quoi pensait-il ? A quoi ?! Soudain, il sortit de sa rêverie, sauta hors du lit, et se déshabilla totalement. Il fit quelques étirements, et s'étala à nouveau dans le lit blanc, en s'allumant une nouvelle cigarette.
Panorea était écarlate. Ce n'était pas la première fois qu'elle voyait un homme nu, mais lui... aaah. Elle ne savait pas par quoi commencer. Tout lui semblait parfait. Elle lâcha le voile aussi légèrement que possible, et se raidit contre la colonne pour reprendre ses esprits.
Bon. OK, tu l'a vu. Maintenant, va t-en. Va t-en avant qu'il ne te surprenne, et là, ça barderait. Va t'...
Dans le silence de la montagne, de très discrets soupirs se firent soudainement entendre. Panorea écarquilla les yeux, et dévorée de curiosité, souleva à nouveau le voile. Elle vit sa main dévaler et caresser, caresser encore, tout son corps galoper vers une tension folle, et son visage, Dieux... son visage, elle ne l'avait jamais vu ainsi, couché contre son bras gauche passé sous sa nuque. Il se mordait les lèvres, les yeux fermement clos, chantait des soupirs et le chant s'intensifiait encore, encore, toujours. Il n'était plus le même, il était ailleurs, dans un rêve enchanté. A qui pense-t-il ? C'est à moi qu'il pense peut-être ? Impossible pour elle de détacher son regard de lui : elle vivait chacun de ses gestes, et tout semblait durer une éternité. Même quand son corps devint une tempête, que son visage se tendit en grimaces qui la firent un peu rire et s'émerveiller en même temps, elle regardait tout, avide, dévorante, prédateur à l'affût et se délectant. Il était splendide à voir. Une idée folle la traversa. Et si elle entrait, maintenant ? Elle ne lui laissait plus le choix... Mais elle était paralysée, c'était tellement fou, criminel d'interrompre une telle scène. Panorea tremblait malgré elle, et elle sentait quelque chose s'émouvoir en elle, un désir monter, violent, qui lui faisait mal. L'impatience, l'avidité. Comme si elle avait eu la mémoire de ces choses qu'elle ignorait, elle avait envie de le déchirer de baisers, de l'étrangler entre ses bras, elle aussi de soupirer contre lui, et mille autres tortures délectables qui la faisaient défaillir. Enfin, elle le vit mourir, avec un cri contenu, terriblement douloureux et salvateur, et rester inerte de longs instants. Son corps luisait, sa main immense pendait là, interdite et vaincue, presque lasse. Il respirait vite, la bouche entrouverte, épuisé. Et Panorea l'entendit rire, son si beau rire sourd et fatal quand il se moque des autres, ou de lui-même.
Elle relâcha le voile qu'elle avait froissé tant elle s'y était agrippée. Elle prit lentement sa lance et descendit les marches à petits pas, complètement aveugle, encore sous le charme de ce qu'elle venait de voir. A quoi avait-il pensé? Quelles images avaient suscité son désir? Dans quelles situations m'a t-t-rêvée ? Je veux savoir, je veux savoir...
Un pas maladroit la fit cogner sa lance contre le dallage qui fit tinter un bruit clair. Sans se retourner pour vérifier s'il l'avait entendue, elle mit à profit ses dernières leçons et courut à la vitesse de la lumière. Son cœur l'étouffait tant il battait fort.
Importuné par le bruit, il avait arraché les voiles en pensant surprendre le voyeur. Mais seul le vide et le vent moqueur l'accueillirent. Il huma l'air un instant, sentant un parfum familier... Et inspira très profondément en souriant. Chipie va. Il rit de plus belle et rentra se coucher.
Cachée derrière un rocher, Panorea l'avait observé de très loin et reprenait son souffle. Le sang battait dans ses tempes, la sueur perlait sur son front, et son esprit chantait, chantait...
Je veux lui redonner ce visage. Je le veux. Il faut que je revois ça. C'était trop beau, fou... Je serai la seule à faire vivre ce visage-là. Ce visage, son visage... Il suo viso... Divino...
Ce soir-là, Panorea ne rentra pas au baraquement des apprentis. Elle s'éloigna du temple de son maître, vers une maigre prairie voisine où paissaient parfois des chèvres, s'allongea sur un coin d'herbe et fit face aux étoiles. Elle pleurait et souriait en même temps, comme si elle avait assisté à un miracle. Même en dormant, son esprit chantait et elle souriait toujours.
