Note : Hello à toutes et à tous. Malgré ce début d'année difficile et endeuillé, je vous souhaite une merveilleuse année 2015. Les drames qui se sont passés la semaine dernière sont au-delà des mots, alors, même si rien de ce que je pourrais dire ne servirait à grand chose, je ne me voyais pas publier ce chapitre sans l'évoquer, comme ci de rien n'était. Aussi, influencée par la peine de ces derniers jours, je ne vous cacherai pas que ce chapitre sera plus léger que les précédents.
Note bis : La semaine dernière, il s'est également passé quelque chose dont je voudrais parler. Une auteure, amie, membre du fandom Sherlock, a reçu un email anonyme, d'une violence inadmissible. Il n'est pas possible en 2015, de perpétuer cette tradition détestable de harcèlement en ligne (et IRL également). Je lance un appel à la personne qui a envoyé cet email, qui me suit peut-être, pour proposer un dialogue. Si l'on se sent mal, seul, l'envoi d'email d'insultes n'est pas une solution et blesser quelqu'un intentionnellement ne vous soulagera jamais. La discussion, le dialogue, eux, sont un vrai moyen de s'exprimer, de s'expliquer, de guérir, souvent. Si la personne qui a envoyé cet email me lit, je suis joignable par MP pour régler cette histoire, non seulement pour la personne qui l'a reçu mais également pour celle qui l'a envoyé, qui m'a semblé très malheureuse, vu le contenu de son message.
Si parmi vous, des personnes sont elles aussi victimes d'harcèlement, n'hésitez surtout pas à en parler autour de vous, ne restez pas seul(e) dans cette situation.
Note ter (promis, c'est la dernière :P) : Merci à Mathilde et Margaux (en guest) pour leurs reviews !
Bêtas : Nathdawn et Kathleen-Holson, merci, merci !
John tourne une fois la clé dans la serrure qui grince et trotte plus qu'il ne marche, jusqu'à l'accueil où il dépose son trousseau, comme chaque jour où il travaille à la clinique. Il sourit à la standardiste, glisse sur le comptoir le carnet où il a noté ses rendez-vous (même ceux annulés) et ne tourne pas la tête avant de passer par la double porte en verre. Ces derniers temps, l'envie de croiser Barrow est aussi tentante que celle de passer sa main sous la tondeuse à gazon.
Au moins, le travail à la clinique n'est pas trop difficile à gérer, ce qui est une vraie bonne nouvelle parce que l'esprit de John n'a absolument plus aucune capacité de concentration, sur cette partie de sa vie, ces derniers temps. Lorsqu'il demande à Mr. Carlisle de tousser par exemple, il repense à la respiration saccadée de Benjamin. Quand il vérifie l'eczéma de la petite dernière de Mrs. Lang, c'est Sheri et ses joues rougies par la timidité qui lui reviennent en tête. Et quand il s'assoit derrière son bureau et qu'il attend, seul, son prochain patient, c'est à Sherlock auquel il pense.
Ils n'ont pas reparlé de ce qu'il se passe entre eux deux (qu'importe ce qu'il se passe), depuis que les genoux de John ont mordu la poussière du Tesco avec bien peu de grâce. Et John y pense. Tous les jours.
C'est le cas depuis que Sherlock a levé sa main, a approché son doigt de la clavicule marquée par les balles et une mauvaise opération dont l'ex-soldat se souviendra toute sa vie. Il ne l'a pas touché mais ça n'a pas empêché le blond de le sentir, plus fort que tout. C'est parce que le plus jeune lui a parlé de sa cicatrice, avec une fascination non feinte que ce moment reste gravé dans sa mémoire, comme un sale gosse qui aurait inscrit au cutter son nom dans la table en bois de sa salle de classe. Et Sherlock est un sale gamin, tout le monde sait ça.
Clara avait dit qu'il trouvait ça honteux qu'il se sente faible. Il n'y a pas de preuve plus concrète, plus rouge et plus boursouflée que sa cicatrice, pour prouver que John Watson a eu de vrais moments de faiblesse dans sa vie. Les genoux qui tremblent quand la plus belle fille du lycée vous embrasse, ça, ça ne compte pas. Quand le coeur bat si fort qu'il semble vouloir remonter par la gorge, s'arracher aux veines, prendre appui sur les molaires et surgir loin de ce corps en sueur, tout ça parce qu'on n'a pas la force d'appuyer sur la détente et que c'est la balle de l'ennemi qui finit par s'implanter dans votre corps, là, il n'y a pas plus fort moment de faiblesse.
Sa psy avait dit qu'il avait des problèmes de confiance. Bien sûr que John Watson en a, il sait mieux que quiconque qu'on ne peut faire confiance à personne. S'il n'avait pas hésité, avant de tirer sur le gamin afghan d'une vingtaine d'année, qui était rentré par effraction au camp Bastion, perdu dans cette guerre envahissante et absurde, il ne lui aurait jamais laissé la possibilité de tirer deux balles. La première qui a atterri dans sa propre épaule et la deuxième dans le ventre de Matthew Rosemond. Et ça, ça ne serait jamais arrivé si Matthew ne lui avait pas fait confiance. John en est persuadé.
Lorsqu'il traverse Rosebery Avenue, il regarde deux fois de chaque côté avant de poser le pied sur le passage piéton. Il garde les poings serrés le long de ses jambes et ne baisse jamais les yeux. John Watson se doit de toujours garder le contrôle.
Il ralentit lorsqu'il arrive sur Westgate Street parce que les enfants de l'école primaire London Field sortent en criant, des cartables trop lourds sur leurs épaules et pour les plus rapides, le goûter amené par leur mère déjà dans leur main droite. Il a un sourire en entendant un petit roux, dont il manque les deux dents de devant, essayer d'expliquer à un camarade pourquoi le père Noël existe, et laisse passer une nourrice avec deux petites filles tenant de part et d'autre une poussette, avant de relever les yeux.
Ça lui donne un coup à l'estomac, discret mais réel, lorsqu'il voit plus loin un homme caché dans un long manteau gris, un chapeau bien trop grand tombant sur sa tête. L'homme a les mains dans ses poches et sa présence statique entre les rires d'enfants et les parents pressés car ils sont garés en double file est détestable. Quelque chose ne va pas.
L'homme se retourne et se dirige lentement dans une ruelle adjacente et lorsque John comprend qu'il est en train de suivre un garçon d'environ sept ans, il bondit et accélère entre les familles pour se frayer un chemin. Ils ont déjà tourné dans la petite rue et ça parait trop énorme que ce soit vrai, mais John a un pressentiment si horrible qu'il en a la nausée. Il contourne une mère aux bras chargés par les sacs de ses enfants, avant de s'engouffrer dans le chemin. Le garçon trottine, ralentit au bout de la rue et fait un signe de la main à une voiture grise qui s'arrête à ses côté. C'est une femme grande et blonde qui en sort pour lui ouvrir la porte arrière. Elle n'est pas spécialement tendre avec lui mais au moins la ressemblance est frappante : le garçon a rejoint sa mère.
L'homme au long manteau gris semble avoir compris la même chose, puisqu'il fait demi-tour avec la rapidité d'un chien pris en faute. John s'interpose sur son chemin, garde ses pieds fermement posés sur le trottoir couvert de chewing-gum et l'attrape par les épaules lorsque l'individu tente de le contourner :
« Je peux savoir ce que vous étiez en train de faire ? », hurle-t-il en le secouant bien plus fort que prévu.
« Hein ? Mais rien, lâchez m... Monsieur Watson ? »
John ouvre grand les yeux, repousse d'une main le chapeau gênant et resserre plus fort son empoigne sous la surprise.
« Jennings ? Mais qu'est-ce que vous faites là ? »
Le chauffeur remet rapidement son chapeau en place et repousse le docteur jusqu'à ce qu'ils changent de rue. Il referme son manteau dont il lève le col et se met à murmurer grossièrement :
« Faut pas que mon ex me voit ! »
« Quoi ? Attendez, vous étiez en train de suivre... votre fils ? »
« Ben ouais, comment je fais pour le voir, moi, sinon ? Le jeudi, sa mère est toujours en retard puisqu'elle a gym ou je sais plus quelle connerie. C'est Tim qui m'l'a dit le mois dernier, quand j'ai eu sa garde un week-end. Du coup, les jeudis, je passe un peu le voir et parfois elle a une heure de retard, on peut parler longtemps. Faut croire qu'aujourd'hui son cours a été annulé, la salo... Enfin, bref. », se reprend-il en toussant pour s'empêcher de lâcher un mot qui pourrait être retenu contre lui.
Les yeux de John s'ouvrent en grand à nouveau et après le pic de tension, il explose de rire en s'appuyant contre le mur d'à côté.
« Merde, Jennings, j'ai cru que vous étiez un pervers. Arrêtez de venir ici en imperméable gris, c'est hyper suspect. »
« Ah ? Je voulais justement pas attirer l'attention... »
« C'est pire que tout. », lui sourit John, en posant amicalement sa main sur l'épaule. « Il est temps de rentrer de toute façon. Vous prenez le métro ? »
« Ouais. », répond tristement le chauffeur, en regardant une dernière fois derrière son épaule, avant de suivre le médecin.
Ils marchent côte à côte une dizaine de minute avant d'entrer dans la première station qu'ils croisent. Assis dans un wagon brinquebalant, John repense soudain à l'interrogatoire qui avait eu lieu dans le parking :
« Au fait, on a trouvé le suspect petit et gr... Enfin, l'homme que vous aviez vu partir rapidement après le tir. »
« Ah, c'était lui alors, le mec que vous cherchez ? »
« J'en doute fort. »
« Ça veut dire que vous avez toujours pas trouvé le salopard qui a fait ça ? »
« ... Non. », avoue John, sans vraiment arriver à cacher la honte derrière l'aveu.
« Vous êtes un peu longs, non ? »
« On a d'autre chose à régler. »
« Ah ouais ? Comme quoi ? », demande le plus jeune, avec une réelle naïveté, que John trouverait presque touchante s'il n'était pas prêt à répondre 'Ma sexualité'.
Ils se quittent trois stations plus loin, lorsque John sort pour remonter jusqu'à Baker Street, bien calme en cette fin d'après-midi où Sherlock est retourné à la morgue pour voir à nouveau le corps de Sherrer. Il ne leur reste plus qu'un suspect à rencontrer, Jared Steele, un ingénieur financier de 51ans parti en Europe de l'Est pour ses affaires le lendemain du meurtre, qui ne rentrera que dans quelques jours. Holmes a bien insisté de sa grave voix de baryton qu'il voulait faire rapatrier l'homme dès que possible, mais Steele est apparemment un ingénieur reconnu que Lestrade a défendu, persuadé qu'un homme de son calibre n'irait jamais tuer un musicien sans importance. De suspect, Steele est automatiquement passé à la case témoin et cette case n'intéresse pas le détective plus que ça.
John veut passer une tête chez sa logeuse mais il trouve la porte fermée. Il monte au premier étage, se prépare une tasse de thé bergamote et va prendre place sur le canapé avant de glisser son ordinateur sur ses genoux. En contorsionnant ses pieds, il retire ses chaussures, respire profondément et détend sa nuque en la massant de sa main libre. Il est toujours mieux assis sur son fauteuil, mais il n'aime pas s'y asseoir lorsque Sherlock n'est pas là. Faire face au fauteuil en cuir noir, vide, a quelque chose de triste.
Il se connecte sur son blog à la recherche de nouvelles affaires, mais il n'y a que des gens curieux de savoir s'ils ont enfin trouvé le meurtrier du concert. Il grommelle tout bas, ouvre une nouvelle fenêtre, vierge de toute preuve que Sherlock et lui font vraiment un travail minable et regarde longuement le logo Google s'animer, en buvant son thé parfaitement infusé.
Le voilà seul. Avec du temps libre. C'est bien. Non, en vrai c'est légèrement angoissant et complètement inutile, mais il entend tellement de ses collègues geindre de n'avoir pas plus de temps que ça, qu'il se dit qu'il peut essayer d'y prendre plaisir, au moins une fois. De sa souris, il suit le G qui s'agite, repasse pour la huitième fois l'animation et se décide à changer son fond d'écran. Il passe de la photo du paysage en noir et blanc au zoom sur une grenouille verte. Ce qui n'est pas particulièrement intéressant.
Il retourne sur internet et repose sa tasse presque vide avant de poser ses doigts à quelques millimètres des touches (même s'il n'utilise toujours que ses index sans en avoir conscience). Il se lance et cherche le premier mot qui lui passe par la tête : Sherlock Holmes.
Bien sûr, il tombe d'abord sur le site de son colocataire, qu'il regarde plus par réflexe que par réelle curiosité, puisqu'il le connaît par coeur. Sur la page des résultats, son blog vient en deuxième position et ça le fait rire cette façon dont on les associe comme le sel et le poivre (dans le cas précis, bien sûr, Sherlock serait le poivre ; supportable à petite dose et toujours piquant). Il ne tombe ensuite que sur des blogs de fans en partie romancés et quelques articles de presse. Mais il connaît déjà tout ça, alors il tape 'Sherlock Holmes et colocataire', dans l'espoir un peu idiot de voir si Lestrade serait mentionné mais sans réelle surprise, il ne tombe que sur son propre nom. Il essaye ensuite 'Qui est réellement Sherlock Holmes', 'Sherlock Holmes fait-il semblant d'être allergique au produit vaisselle pour ne pas la faire' et 'Sherlock Holmes est-il l'oeuvre du diable' avant d'abandonner, par manque d'information probante.
Il lui reste une seule question, avant de passer à autre chose, alors, il prépare ses index fièrement au-dessus des touches et tape, lettre après lettre, un bout de langue sorti entre ses lèvres dans une grimace d'extrême concentration : 'Sherlock Holmes est-il gay'.
Il fronce ses sourcils blonds et se penche en avant jusqu'à manquer d'écraser son nez contre l'écran. Le premier site proposé (un site porno qu'il n'avait jamais consulté avant), a intitulé sa page Sherlock Holmes et la fouille très privée. Il clique, lui qui est en trop bon chemin pour s'arrêter là, et la vidéo se lance, dans un site entouré de petites miniatures d'images très équivoques qu'il ne remarque même pas.
Ce n'est pas possible que ce soit réellement Sherlock mais ça ne l'empêche tout de même pas de redresser son torse, ses deux pieds posés sur le sol, dont le talon du droit se secoue inconsciemment. Sur la vidéo, il n'y a qu'une chambre réalisée en carton pâte, et un homme, brun, quelconque, qui mime l'attente avec la subtilité d'une tronçonneuse. La caméra (tremblante, ils n'ont même pas de pied pour la poser, ou quoi ?) se tourne et se pose sur un homme grand, aux cheveux d'un brun sombre et fous, emmitouflé dans un long manteau noir. John connaît le vrai manteau par coeur et il soupire, rassuré, en voyant que ce n'est pas celui du détective. Sherlock Holmes pourrait très probablement jouer dans un film porno mais il ne porterait jamais un manteau en acrylique.
La ressemblance n'est pas vraiment frappante, mis à part les cheveux, et la façon dont l'homme passe ses longs droits entre ses boucles (et ça, ça tord le ventre de John d'une manière un peu trop insistante). Le Sherlock fictif se met à interroger l'homme assis sur le lit, enfin, si on peut utiliser le mot interroger alors qu'il lui demande s'il est à l'aise et s'il ne veut pas retirer sa chemise, vu qu'apparemment il fait trop chaud. Il y a un semblant d'histoire, ce qui amuse beaucoup John vu leur qualité de jeu. Il se lève, pose l'ordinateur à sa place sur le canapé, pour la garder au chaud, et attrape sa tasse avant de hâter le pas jusqu'à la cuisine où il se prépare un nouveau thé.
« Vous êtes un témoin capital dans cette affaire... », joue d'une voix suave la pâle copie de Sherlock.
« Mais, détective, je ne me souviens plus de ce que j'ai vu... »
« J'ai peut-être quelque chose qui pourra vous faire retrouver la mémoire... »
John arrête de touiller sa cuillère dans la tasse une seconde pour écouter la suite, et reconnaît le bruit d'une braguette qui s'ouvre. Il explose de rire et dit tout haut :
« Si c'est ce qu'il fallait faire à chaque fois qu'on a un témoin... »
« John ? »
Oh. Non. Et merde. Il laisse sa tasse fumante sur le plan de travail, fait 3 énormes pas et arrive dans le salon. Debout, dans l'embrasure de la porte d'entrée, Sherlock le regarde, les yeux si grands ouverts qu'ils semblent prêts à sortir de leurs orbites, les bras un peu emmêlés dans le manteau qu'il était en train de retirer. Leurs regards sont liés, ils se retiennent, comme deux funambules sur un fil au bord de la rupture. C'est le premier gémissement qui sort des enceintes de mauvaise qualité de l'ordinateur du médecin, qui donne le coup d'envoi.
John bondit, contourne son fauteuil, Sherlock a laissé tomber son manteau à terre, le médecin passe par dessus la table basse mais le détective s'est déjà jeté sur le canapé pour attraper l'ordinateur. Le plus vieux ne se laisse pas faire, il tente par tous les moyens de fermer l'écran, mais les doigts du brun l'en empêchent.
« Lâche ça, Sherlock ! »
Il n'écoute pas, bien entendu, se débat sur le canapé sur lequel il finit par être allongé, John à genoux près de lui, les mains entremêlées aux siennes pour essayer de décoller ses doigts. Si le médecin n'arrive pas à fermer complètement l'écran, au moins, il empêche son colocataire de le relever suffisamment pour le voir. Heureusement qu'ils crient assez fort pour étouffer les gémissements des deux acteurs.
« John ! », finit par aboyer le plus jeune, « Ta braguette est ouverte. »
Il ouvre grand les yeux, rougit de la même teinte que son fauteuil favoris, et lâche automatiquement l'ordinateur pour poser ses mains entre ses jambes, mais il découvre son jean parfaitement fermé - et pire, par des boutons, il n'a même pas de braguette. Il relève la tête lentement, bien conscient de toute façon que Sherlock a usé de cette excuse puérile pour ouvrir à sa guise l'ordinateur, et c'est exactement ce qu'il a fait. Il regarde sans gène apparente son médiocre double embrasser à pleine bouche le témoin et soupire, comme légèrement déçu :
« Ah, c'est celle-là. »
« Je cherchais un truc et je suis tombé par hasard dessus... », répond John en toussant, cachant ses joues cramoisies derrière son poing inutile. « Comment ça, celle-là ? T'as regardé -cherché- un film porno te mettant en scène ? »
Sherlock tourne automatiquement la tête vers son colocataire et cette fois, ce sont ses joues à lui qui rosissent comme jamais auparavant.
« Changement de sujet ? », propose-t-il, la voix légèrement pincée.
« Changement de sujet. », accepte John en hochant énergiquement la tête.
Ils se lèvent tous les deux d'un bond. Le plus jeune ferme l'ordinateur sans attendre, époussette sa veste après leur semblant de bagarre, et chacun se dirige aux antipodes de la pièce. Ce n'est vraiment pas étonnant que Mrs. Hudson les appelle « mes garçons », ils ne sont pas plus matures que des adolescents lorsqu'ils agissent comme ça.
« Tu ne devineras jamais qui j'ai croisé cet après-midi ! », lance le blond, déjà en train de nettoyer sa tasse pour avoir quelque chose à faire de ses mains.
« Craig Jennings. », répond d'une voix bien peu impressionnée Sherlock, resté debout près de la fenêtre en train d'inspecter une corde de son violon.
« ... Ouais. », boude John, qui ne cherche même pas comment son colocataire peut le savoir. « Est-ce que tu sais précisément quand Steele revient ? »
« Nous le rencontrons mardi prochain. Mais nous devrons interroger à nouveau Sheri Walsh et Benjamin Cox. »
« Greg ne te laissera jamais interroger Benjamin, après ce que tu lui as fait... »
« Je ne lui ai rien fait, j'ai été tout à fait naturel avec lui. », peste le plus jeune en pinçant une corde dans un son improbable.
« C'est ce que je dis. », précise John en arrivant à son tour dans le salon, s'essuyant les mains avec un chiffon qu'il pose sur le dossier de son siège.
Il a tout juste le temps de voir les yeux de Sherlock se hausser dans leurs orbites avant qu'il ne se retourne pour faire face à la fenêtre, et qu'il commence une série de longues notes, sans doute improvisée, pour vérifier qu'il a bien accordé son instrument. John ralentit ses gestes, contourne son fauteuil sur lequel il s'assoit. Entre se retrouver seul avec du temps libre et pouvoir écouter Sherlock, sa mauvaise humeur et son violon qui grince, il n'est plus vraiment utile de faire croire que la première solution tient vraiment le poids de la comparaison. Il appuie ses bras contre les accoudoirs rembourrés, bloque sa bouche dans un petit rictus discret et ferme parfois les yeux, lorsque Sherlock improvise une mélodie orientale.
Ça dure une minute ou bien dix. Ça ne sert à rien de savoir précisément le nombre de secondes qui se sont écoulées de toute façon. John se sent bien. Pire, John se sent courageux. Il attend que Sherlock se soit retourné et qu'il range silencieusement son instrument dans son étui, pour lui demander, d'une voix très calme.
« Qu'est-ce qu'il se passe entre toi et Elisa ? »
Le brun relève la tête, regarde une seconde son colocataire en répondant :
« Rien. »
Ça fait rire le médecin qui secoue légèrement la tête, avant de s'affaisser un peu plus dans son fauteuil.
« Tu avais raison Sherlock... »
« J'ai toujours rai- »
« Non, tais toi. », l'interrompt-il en levant une main. « J'ai besoin de savoir si je peux te faire confiance. »
Le détective se redresse, soudain sérieux et visiblement concentré. Il ferme son étui et vient prendre place devant son colocataire. Il n'a pas pris sa position d'Être Supérieur (celle où il croise les jambes et joint ses mains en collant le bout de ses doigts). Il est assis comme un être humain, les deux pieds sur le sol, les coudes appuyés contre ses genoux, légèrement penché en avant et John a l'audace de croire que c'est une façon inconsciente pour Sherlock de s'incliner face à ses demandes.
« Il ne se passe rien entre Elisa et moi. Je te l'ai déjà dit, avoir une petite amie n'est pas vraiment... ma tasse de thé. »
« Sans être un couple, vous auriez pu coucher ensemble. », propose le médecin, sans aucune animosité dans la voix.
« Nous n'avons jamais couché ensemble. »
« C'est une amie, alors ? », demande John, un petit sourire aux lèvres, bien conscient que la question fera bondir son ami.
« Je crois que c'est ce qui s'en rapproche le plus. »
Pas la réponse attendue. Il écarquille un peu les yeux avant de les cligner rapidement, et se redresse sur son siège. Il ne pense plus à la vidéo, à la querelle d'enfants et au violon. Lorsqu'il peut réellement faire confiance à Sherlock, rien d'autre n'importe vraiment.
« Et qu'est-ce qu'il se passe entre Elisa et Greg ? »
« Ils couchent ensemble. », répond Sherlock en hochant une épaule.
« Ça a le mérite d'être clair... »
« On a rencontré Elisa lors d'une enquête. Elle travaille dans un grand hôtel où il y avait eu un meurtre et on était allés l'interroger. »
« Et... c'est sérieux entre eux ? Ça fait longtemps qu'ils se fréquentent ? », demande John, sans vraiment savoir pourquoi, mais Sherlock ne lui répond que d'un simple mouvement d'épaule. « C'est à dire ? »
« Quelques mois... 12, peut-être. »
« Un an, quoi. »
« Plus quelques autres mois... »
« Sherlock... », rit John en secouant la tête. « Tu es en train de me dire que Greg est amoureux, en fait. Et même si tu as l'air de beaucoup aimer Elisa, j'ai comme l'impression que tu es jaloux que quelqu'un t'ait piqué ton ami. »
Le détective hausse si haut les yeux au ciel qu'il semble vouloir les cacher dans le fond de ses orbites. Il se lève, s'apprête à faire le tour du fauteuil de John, mais y est arrêté bien vite lorsque la main du médecin s'enroule doucement autour de son poignet pour le retenir. Toujours assis, son aîné le regarde, un franc sourire aux lèvres.
« Je préfère quand tu es comme ça. Sincère. »
« Je ne te mens jamais, John. Est-ce que tu as d'autres questions ? »
Le blond fait juste non de la tête, alors le détective reprend.
« Moi, j'en ai une. Est-ce que ça veut dire que je peux te toucher, maintenant ? », demande-t-il en regardant les doigts de John toujours enlacés autour de son poignet.
Ils se regardent, Sherlock le surplombant de toute sa magnifique hauteur, et dans son corps enlisé dans le siège qui l'a tant de fois bercé, John sent son cœur se répercuter comme un animal sauvage dans sa cage faite d'os, dans les mailles de son pull, dans chaque fibre de son fauteuil. Il n'utilise pas sa bouche, parce que parfois les mots sont de trop, vulgaires, les sons agressifs et interprétables. Et John ne veut pas d'artifice. Alors, il hoche simplement la tête et bouger les muscles de sa nuque ne lui a jamais autant donné cette impression étrange et légèrement addictive d'avoir sauté dans la vide.
Lentement, Sherlock prend place sur l'accoudoir du siège bordeaux. Il ne retire pas sa main de l'emprise. John écarte ses doigts pour défaire son tendre joug et peau contre peau, ceux de Sherlock glissent. Leurs gestes ont la lenteur des premières fois, le goût piquant de l'interdit. Leurs paumes se touchent enfin et John a un petit sourire en sentant le doux épiderme du plus jeune se frotter au sien qu'il trouve rêche. Vieux, presque.
Leurs doigts s'effleurent et alors que le soldat inspire, persuadé qu'ils vont s'entremêler (un geste qu'il a toujours trouvé d'une intimité sans nom), il voit ceux de son colocataire continuer leur chemin avant de se refermer avec délicatesse autour de son propre poignet. Il sourit, acteur au premier rang d'un renversement de situation d'une finesse exquise. Il joue un peu avec sa mâchoire avant de relever les yeux vers son ami :
« Je brise tous mes principes en te laissant faire ça, tu sais . »
« Et ça te fait peur ? »
« Pas seulement. »
« Est-ce que ça veut dire que tu commences à me faire confiance ? »
John sourit et les petites ridules aux coins de ses yeux incarnent la réponse très concrète que Sherlock attendait.
