Chapitre 11 : Menaces
Détachant leurs yeux du téléphone sonnant toujours, Alex et Gibbs se fixèrent avec intensité. Le garçon ne tenta rien, sachant qu'il était inutile d'espérer pouvoir parler à son tuteur et fit même un geste à peine perceptible en direction de l'objet, autorisant à regret l'agent à décrocher. Ce dernier, étonné de sa docilité, le remercia d'un hochement de tête et répondit à l'appel.
« Gibbs. »
« Agent Gibbs, », fit une voix impassible à l'autre bout du fil. Aucun accent ne filtrait. « Je ne crois pas utile de me présenter, n'est ce pas ? »
« Que voulez-vous, Gregorovitch ? »
« Vous le savez parfaitement. Je pense même que l'objet de mes recherches est avec vous en ce moment même, Agent Gibbs. »
Gibbs tourna son regard vers le gamin qui tentait visiblement de comprendre les paroles de son interlocuteur.
« Alex est avec moi, en effet. Mais je ne vous laisserai pas lui parler. En revanche, cela vous intéresserait-il de savoir qu'après s'être à nouveau vider de tout son sang dans mon salon, il est finalement en pleine forme ? », Titilla-t-il l'assassin.
Il entendit presque les lèvres de l'autre homme se pincer. Mais l'homme était un professionnel et aucune émotion ne perçait dans sa voix lorsqu'il répondit.
« Des blessures que Vous lui avez causées, et par deux fois, en peu de temps. Finalement, peut-être n'êtes-vous pas aussi différent de moi que vous semblez le penser. »
Sous l'effet d'une colère retenue, les mains de l'agent du NCIS se crispèrent. Le garçon en face de lui jeta un coup d'œil, surpris de le voir réagir aussi facilement. Le regard qu'il lui lança poussa même Gibbs à tenter de prendre verbalement le dessus sur le tueur à gages.
« Ce n'est pas moi qui forme un enfant à la guerre, Gregorovitch. Peut-être devriez-vous regarder dans le dictionnaire la définition du mot « abus ». Vous avez une drôle de façon de prendre soin d'un enfant. »
A ces mots, l'enfant en question bondit presque, comme s'il voulait lui arracher le téléphone. Ziva contourna alors la table, pour lui poser doucement mais fermement les mains sur les épaules, le maintenant en place.
« Demandez donc à Alex s'il préfère rester avec vous ou revenir avec moi à la maison, Agent Gibbs. Vous pourriez être étonné de la réponse. »
« Pas tant que cela, puisque vous semblez l'avoir conditionné. », répondit Gibbs amèrement. « Mais dites moi, s'il y avait un problème, qui choisiriez-vous d'Alex ou de Scorpia ? »
Sa question avait sans doute fait mouche l'espace d'un quart de seconde, puisqu'il entendit à l'autre bout du fil une infime inspiration. Mais Gregorovitch reprit aussitôt sa voix froide.
« Cessons ce petit jeu. Je suis sûr que nous pouvons trouver un arrangement. Quel est votre prix, Agent Gibbs ? Tous les hommes en ont un. »
La voix était chargée de menace.
« Dans votre monde sans doute, oui. Mais une agence fédérale ne négocie pas avec les criminels. »
Le Russe avait un sourire à peine perceptible dans la voix.
« Demandez donc au FBI ou à la CIA. Mais je note votre refus de coopérer et saurai m'en souvenir lorsque je récupérerai Alex. Faites attention, il vous reste peu de temps pour le retourner contre moi et la tâche sera ardue. A bientôt, Agent Gibbs. »
Et l'assassin raccrocha.
Gibbs observa l'objet de leur conversation un moment puis fit signe à l'ex-Mossad de relâcher ce dernier. Il ne doutait pas un instant de ce que l'assassin venait de lui dire. Le gamin semblait extrêmement attaché au tueur et d'une loyauté sans bornes. Après tout, l'homme l'avait élevé, pensa-t-il. Mais Alex n'était pas cruel et il sentait qu'un jour, Scorpia le remarquerait aussi et deviendrait son ennemi. Gibbs était honnêtement curieux de voir ce que Gregorovitch ferait lorsque ce jour arriverait.
Finalement, l'ex-Marine se leva sans un mot de plus, conscient du regard de l'adolescent dans son dos.
AR/NCIS
Lorsque sa mère lui annonça qu'elle voulait faire une surprise à son père et le rejoindre à son travail le midi même, Kelly ne s'en plaignit pas, au contraire. Elle reconnaissait elle aussi que son père, surmené ces derniers temps, méritait de souffler. Car même si elle était encore un petit peu en colère contre lui et qu'il n'avait rien voulu lui expliquer, elle comprenait qu'il souhaitait avant tout la protéger et lui faisait confiance en ce qui concernait Alex. Son père ne ferait jamais de mal à un enfant. Elle espérait que son ami allait vraiment mieux et demanderait d'ici quelques temps des nouvelles à son père.
En attendant, elle aida sa mère à se préparer. Elle-même avait prévue de manger seul, malgré l'autorisation d'inviter Maddie. Enfin, elle pourrait peut-être tenter de faire la conversation aux deux agents en service autour de la maison lorsque son père était absent. Il les avait demandés dès le début de son enquête concernant un certain « cartel Reynosa », comme elle avait pu entendre en cachette son père en informer sa mère.
Au même instant, cette dernière descendit finir de se préparer. Elle allait partir sous peu.
« Tu as tout ce qu'il te faut, ma chérie ? »
« Ne t'inquiète pas, maman. Je n'ai plus sept ans. Et pour cet après-midi, j'ai pleins de devoirs à faire. »
Sa mère sourit puis l'embrassa et sortit enfin de leur maison. Kelly entendit sa voiture démarrer puis s'éloigner tandis qu'elle se préparait un repas. Après manger, elle alla demander aux agents s'ils ne voulaient rien puis s'enferma dans sa chambre pour plusieurs heures de travail scolaire. Sa mère lui avait bien précisé qu'elle ne rentrerait pas avant sept heures du soir car elle allait ensuite voir une amie.
L'horloge du salon venait de sonner cinq heures, lorsqu'elle se décida à faire une pause. Elle descendit dans la cuisine pour se préparer un goûter et s'apprêtait à le dévorer lorsqu'elle se souvint de proposer à boire aux deux agents à l'extérieur.
Elle sortit par la porte d'entrée et ne les voyant pas, se dirigea tout naturellement vers le jardin entouré d'une haute palissade de bois. A peine avait-elle tourné l'angle de sa maison qu'elle vit le premier agent, allongé à terre. Elle s'approcha et se rendit alors compte avec horreur qu'il était mort, la nuque brisée.
Affolée, elle se précipita à nouveau à l'intérieur de sa maison et barricada la porte derrière elle. Elle se précipita sur le téléphone du salon, le seul relié au numéro d'urgence du NCIS, mais avant qu'elle enregistre qu'elle n'entendait aucune tonalité, quelqu'un l'avait fermement attrapé par derrière et maintenait un chiffon imbibé de chloroforme sur son visage, l'endormant dans la seconde.
AR/NCIS
Walker, Herman, Andrew et Kingston n'avait pas été étonné des ordres qu'ils avaient reçu de Gregorovitch le midi même. Avec Alex aux mains du NCIS, il lui fallait une monnaie d'échange. Et quoi de mieux pour remplir ce rôle que la propre fille de l'agent Leroy Jethro Gibbs ?
Ils avaient donc espionné durant quelques heures les alentours de la maison avant de passer à l'action. Toutes les maisons les plus proches et les plus susceptibles de remarquer des bruits suspects étaient vides. Les quelques chiens habitant dans le quartier avaient reçu des fléchettes tranquillisantes.
Walker et Kingston brisèrent en silence les cervicales des deux agents de sécurité, tandis qu'Andrew était chargé de couper les moyens de communication et Herman de surveiller les déplacements de la cible. Hisham n'avait pu venir avec eux, toujours en convalescence.
Herman avait profité que l'attention de la fille était concentrée sur le téléphone pour arriver sans bruit derrière elle et l'endormir à l'aide de chloroforme.
Une fois ceci fait, il la porta en mariée et sortit pour indiquer à ses collègues qu'ils pouvaient s'en aller. Les quatre mercenaires repassèrent par-dessus la palissade en faisant très attention à leur fardeau puis reprirent leur voiture sans demander leur reste.
AR/NCIS
Si Gibbs avait été au départ très surpris voir un peu inquiet de voir sa femme à son bureau, il en avait par la suite conclu que cela lui faisait du bien. Pendant la pause déjeuné, il l'avait rapidement emmenée dans un restaurant italien, sa nourriture préféré. Puis sa femme avait annulée son rendez-vous avec son amie pour passer toute l'après-midi avec lui, malgré ses protestations et avec l'autorisation cachée du Directeur Vance. Ils ne rentrèrent finalement à l'agence que vers dix-huit heures trente, dans le but de rejoindre leur fille à la maison vers dix-neuf heures quinze au plus tard. Cela faisait depuis le début de cette nouvelle enquête qu'ils n'avaient pas partagé un moment pareil. A leur retour à l'agence, ils furent tous les deux chaleureusement accueillis par Tony, Ziva et McGee, ravis de voir leur patron moins tendu.
« Vous devriez faire cela plus souvent, Mme Gibbs ! », ajouta même en riant Tony.
Inutile de préciser qu'il se reçut un coup sur la tête.
Gibbs leur ordonna à tous les trois de retourner travailler. Mais leur attitude plus ou moins studieuse fut interrompue quelques instants plus tard lorsqu'Abby, Ducky et Palmer arrivèrent également pour saluer la femme de leur ami.
Enfin, ce fut au tour de Léon Vance. Mais il n'était pas seul et ce n'était par plaisir. Il était accompagné par un Alex Rider un petit peu revêche avec qui il venait d'avoir une petite discussion.
Le silence envahit la pièce. Abby et Palmer semblaient curieux, ils n'avaient fait qu'entendre parler du garçon. Les trois agents de terrain étaient sur leurs gardes, sachant qu'il valait mieux ne pas le sous-estimer. Mais Shannon, elle, se tourna vers lui avec un sourire doux et maternel, soulagée de le voir en meilleure forme que la dernière fois. Ce fut elle qui brisa le silence opaque.
« Bonjour, Alex. »
« Bonjour, Mme Gibbs. »
Sentant le garçon gêné et stressé d'être au milieu de tant d'agents fédéraux, Gibbs l'autorisa alors à s'asseoir près de Ziva. En effet, la jeune femme semblait avoir réussi à apprivoiser quelque peu le garçon. Au bout de quelques minutes, il les entendit d'ailleurs commencer une conversation en alternant vraisemblablement arabe et hébreu. Vance intervint, sévère.
« En anglais uniquement, Agent David. »
Gibbs les avait laissé faire car il voulait que le garçon se sente suffisamment à l'aise et il savait que son agent lui rapporterait le moindre détail important. Il se demandait de combien d'autres talents cachés le jeune Rider disposait encore. Ils étaient sans aucun doute nombreux, si Yassen Gregorovitch voulait en faire un assassin accompli, à la manière dont le père du jeune homme, espion extraordinaire s'il on croyait les dires de son frère Ian, avait lui-même entraîné le Russe. Peut-être ces compétences lui ouvriraient-elles une carrière dans l'armée ou une agence fédérale, s'ils parvenaient à la détourner de la voie que Gregorovitch et Scorpia avaient tracée pour lui.
L'ambiance un peu plus détendue fut brisée par l'apparition dudit oncle d'Alex. Celui-ci, en sursautant, faillit tomber de sa chaise, rattrapé de justesse par Ziva.
Alex, lui, se maudit d'avoir réagi si ostensiblement. Il sentit à peine l'agent le rattraper, tant son cœur battait la chamade.
« Je ne veux pas le voir… je vous en supplie… s'il vous plaît… », murmura-t-il en hébreu à l'israélienne, tandis que Ian était stoppé par les autres personnes présentes. Il ne pouvait pas, c'était un cauchemar, Yassen allait le sortir de là. Il sentit quelqu'un lui caresser le dos et se concentra sur cela pour faire le vide de ses émotions.
Ziva continua un moment ces gestes pour apaiser le jeune garçon. La réaction violente lui fit penser à un désordre de stress post-traumatique ou PTSD, dont beaucoup de soldats sur le terrain souffraient et n'arrivaient jamais à se débarrasser entièrement. Le mal que Scorpia lui avait fait avec son entraînement se voyait dans toute sa splendeur en cet instant.
Finalement, Ian Rider repartit et la quiétude revint. Au moment où Gibbs disait à Shannon qu'ils devraient rentrer, son téléphone sonna. L'ex-Marine vit que c'était le numéro du portable de sa fille et décrocha, ses yeux bleu rieurs.
La seconde suivante, son visage se décomposa en entendant la voix froide et impassible à l'autre bout du fil.
« Agent Gibbs, vous ne voulez toujours pas négocier ? »
