La porte claqua sous le poids du corps soudainement plaqué contre elle. Une tête aux cheveux bleus vint cogner le battant sous l'assaut d'une paire de lèvres impatientes. Le rouquin à l'origine de l'agression vint frotter son nez contre la mâchoire de son vis-à-vis lui arrachant un petit soupir. Une série de baisers fiévreux suivirent la ligne du cou puis les lèvres taquines remontèrent vers le lobe de l'oreille qu'elles mordillèrent doucement. Des mains baladeuses vinrent remonter la chemise qui leur faisait obstacle.
Kuroko ne pouvait pas dire qu'il ne l'avait pas vu venir. Le regard brûlant de Kagami sur lui dans les vestiaires puis la main posée haut sur sa cuisse dans la voiture lui avait laissé entrevoir la suite des évènements.
Il ne s'attendait cependant pas à ce que son compagnon le colle au mur, littéralement, dès leur arrivée dans son appartement pour le dévorer tout cru. Non pas qu'il soit contre, notez bien, mais il avait passé plus de quinze heures dans un avion à imaginer sa soirée et là, ils avaient sauté plusieurs étapes, dont une tout à fait vitale.
Absolument inadmissible.
Kuroko fit donc appel à tout son self-control et libéra héroïquement ses lèvres de celles de Taiga. Il prit une profonde inspiration tandis que Kagami musardait fébrilement dans son cou.
- Taiga, j'ai envie…
- Je sais Tetsu, moi aussi j'ai envie.
Agacé qu'il lui coupe la parole, Tetsuya envisagea une seconde de lui envoyer une droite bien sentie. Après un instant de réflexion, il vota contre et poursuivit sa phrase à la place :
- D'un milk-shake vanille…
Kagami se figea. Il se foutait de lui, obligé ! il s'apprêtait à lui faire vivre les meilleurs moments de sa vie et lui ne pensait qu'à son estomac ?
Incrédule, il dévisagea son petit-ami et lâcha :
- Tu plaisantes ?
Kuroko ignora l'interruption et termina sa phrase :
- …fait maison.
- Ben voyons !s'exclama Kagami, exaspéré.
Kuroko tenta d'imiter de son mieux le regard implorant de Nigou, champion toute catégorie de la discipline, et enfonça le clou :
- J'ai faim, Taiga.
- Un milk-shake, ce n'est pas un repas !
- J'y ai pensé pendant tout le voyage, Taiga.
- Très bien, t'as gagné, abdiqua Kagami, convaincu que Kuroko ne lâcherait pas l'affaire avant d'avoir obtenu satisfaction.
Devant l'air satisfait du joueur de l'ombre, il ne put résister à l'envie d'argumenter :
- Mais tu vas me faire le plaisir de manger un repas complet. T'es maigre comme un clou !
- J'ai grandi trop vite, Taiga.
- En trois ans, tu aurais dû combler ton déficit de poids.
- Neuf mois de rue, ça ne fait pas grossir.
- Tout de même, ça fait quoi, quatorze mois que tu en es sorti ? Tu aurais dû revenir à un poids normal, depuis le temps.
Tetsu soupira, vaincu :
- Je ne sais pas cuisiner, avoua-t-il enfin. Je me nourris uniquement de salades et de milk-shakes.
Kagami le dévisagea, scandalisé.
- Mais ce n'est pas suffisant, voyons ! C'est décidé : pendant ton séjour, je vais te faire des repas consistants et tu vas me faire le plaisir de te remplumer !
- C'est du muscle que je veux prendre, pas de la graisse, Kagami, rétorqua franchement Kuroko.
- Ton corps a besoin de carburant pour fabriquer du muscle. Si tu ne lui donne rien…
- Mon corps n'avait pas l'air de te déplaire, tout à l'heure, remarqua Kuroko d'un ton acide.
Kagami sentit que la conversation n'allait pas tarder à virer à la dispute aussi décida-t-il de faire preuve d'un tact qui ne lui était pas coutumier.
- Je t'aime, Tetsuya et je te désire. Que tu sois maigre ou gros, cela ne changera jamais. Je ne voulais pas te vexer. Je m'inquiétais juste pour ta santé, c'est tout. Excuse-moi.
- Non, c'est à moi de m'excuser. Je n'aurais pas dû prendre la mouche comme ça. Pardon.
- En tout cas, maigre ou non, t'as sacrément assuré pendant le match ! Le coach était bluffé !
- Et pas toi, peut-être ?
- Si bien sûr, comme tout le monde. Mais dans les trois dernières minutes, j'étais surtout inquiet. Tu avais l'air prêt à t'effondrer.
- A propos, merci de m'avoir rattrapé, répliqua Tetsu, faisant référence à sa légère défaillance à la fin du match. J'ai encore du boulot question endurance.
- T'as quand même fait de sacrés progrès. T'a dépensé beaucoup d'énergie à neutraliser Gonzales. Je ne t'avais jamais vu aussi hargneux.
- Il a eu de la chance : j'ai failli le mordre à la jugulaire.
- Mais qu'est-ce qu'il t'a dit pour te rendre furax à ce point ?
- Mieux vaut que tu ne le sache pas.
- Mais…
- Il a eu son compte. C'est tout ce qui importe. N'en parlons plus.
- Pourquoi…
- J'ai faim, Taiga ! l'interrompit Tetsuya, ne souhaitant pas gâcher la soirée en rapportant les propos injurieux de Gonzales.
- Oh, très bien ! soupira Kagami, abandonnant le sujet. Que penses-tu d'un curry ?
- Ce sera parfait.
Tetsuya s'installa sur la chaise haute qui bordait le comptoir délimitant la cuisine américaine du salon et inspecta son environnement. Le salon était spacieux et peu meublé. Quelques tableaux colorés (des originaux ?) décoraient les murs blancs de la salle de séjour. Un canapé de cuir fauve, accompagné de deux fauteuils assortis, incitait les hôtes de ces lieux à se blottir dans ses coussins confortables. Une télévision, posée sur un meuble hifi d'apparence coûteuse, faisait face aux sièges. Une bibliothèque, contenant plus de DVD que de livres côtoyait un banc de musculation haut de gamme.
Un petit bruit en provenance de la cuisine ramena l'attention de Tetsuya sur son occupant : Kagami venait de faire tomber son couteau. Il le ramassa, le déposa dans l'évier et ouvrit un tiroir rouge pétant comme l'ensemble des meubles de la cuisine équipée pour en reprendre un autre.
Un frigo américain accolé à un congélateur à tiroir presque aussi imposant attestait du goût du maître de maison pour la nourriture. Une cafetière à dosette trônait au-dessus du lave-vaisselle tandis qu'un four micro-onde s'encastrait dans un meuble au-dessus de la plaque à induction.
Kagami se détourna de son plan de travail pour saisir les légumes entreposés dans le bas de son frigo, exposant ainsi les courbes de son postérieur aux regards indiscrets. Kuroko ne se priva pas de profiter de l'aubaine et laissa sa fantaisie vagabonder, imaginant Taiga nu sous son tablier.
Miam.
La voix de Kagami le tira de ses réflexions hautement philosophiques.
- Tu peux défaire ta valise et prendre une douche pendant que je prépare le repas, si tu veux. Tu dois crever de chaud, ici. Combien il faisait à Tokyo ?
- Moins un. Il commençait à neiger quand je suis parti.
-Effectivement, on est loin des vingt-deux degrés d'ici.
- Je ne m'attendais pas à une telle température. Je pense que les vêtements que j'ai apportés seront trop chaud.
- Je pourrais t'en prêter mais ce sera sûrement trop grand.
-Sûrement, approuva Kuroko. Tant pis, j'improviserais.
- Demain, on est samedi. Il risque d'y avoir un peu de monde mais on peut faire les magasins, t'acheter deux ou trois T-shirts. Des trucs comme ça.
- Si j'objecte que je n'ai pas les moyens, soupira Kuroko, je suppose que je vais avoir droit au couplet : « Nous sommes ensemble, mon argent est ton argent ».
- Tout juste !
- Alors je vais m'épargner cette épreuve. Mais ça me gêne, tu sais. J'ai l'impression d'être incapable de subvenir à mes besoins. Mon amour-propre en prend un sacré coup à chaque fois.
- Si ça te gêne tant que ça, tu peux toujours me rembourser en nature, plaisanta Kagami en l'enlaçant.
- Crétin, énonça tendrement Tetsu en se calant contre lui.
Ils restèrent ainsi pendant quelques instants et Kuroko revint à ses priorités :
- Et mon milk-shake ?
- Je suppose que je n'aurai pas la paix tant que tu ne l'auras pas eu, n'est-ce pas ?
- Tu supposes bien.
- Va t'assoir au salon, Je t'apporte ça. T'as de la chance que j'ai tous les ingrédients.
- Dis plutôt que tu te doutais que j'en réclamerai un à un moment ou à un autre.
Kagami éclata de rire :
- Y'a un peu de ça ! Comment aurais-je pu oublier ton addiction ? Allez, file au salon ! Je t'apporte ça dans deux minutes.
Kuroko se dirigea docilement vers le fauteuil le plus proche de lui. Il alluma la télé sur une suggestion de Kagami et, sans surprise, constata qu'elle était branchée sur une chaine sportive. Il regardait distraitement un match de tennis quand Kagami déposa un verre de milk-shake sur la table basse.
- Du tennis ? s'étonna-t-il.
- Y'a un match de basket après. Les Los Angeles Lakers contre les Chicago Bulls
Ils regardèrent Novak Djokovic mettre la raclée de sa vie à son adversaire, un joueur des profondeurs du classement, puis Tetsu constata platement :
- Je ne comprendrais jamais le plaisir qu'on peut avoir à jouer tout seul.
- Tu l'as dit. Rien ne vaut le basket !
- La voilà ton addiction ! plaisanta Kuroko.
- Comme si tu n'étais pas atteint, toi aussi !
- ça m'a manqué, tu sais.
- Quoi donc, le basket ?
- Les matchs. L'adrénaline qui court dans les veines, les méninges qui tournent à fond la caisse, le cœur qui bat à la chamade….
-Je te comprends.
- Je veux rejouer, Taiga. Tu crois que ton coach serait d'accord pour m'accepter dans son équipe ?
- Tu rigoles ? Après t'avoir vu jouer, il était prêt à te kidnapper !
- Tu exagères.
- Non, je suis sérieux. Je ne l'avais jamais vu dans cet état. Il était excité comme une puce !
- En tout cas, il est compétent : il a su mettre le doigt sur ce qui n'allait pas pour chacun d'entre vous.
- T'as vu ce qu'il a mis à Gonzales ?
- Oui, mais c'était rien comparé à ce qu'il a pris dans les vestiaires.
- Ouais, Johnson n'y est pas allé de main morte. À un moment, j'ai cru qu'il allait lui envoyer une droite.
- C'était pas loin, à mon avis. Tu as vu comment il l'a plaqué contre les casiers ?
- Ouais. Et quand il lui a suggéré de changer de sport et d'en choisir un où il n'aurait pas de coéquipier auxquels nuire, comme le golf ou le ping-pong ! C'était jouissif !
- Ce n'est pas drôle, Taiga.
- Excuse-moi mais j'attendais ça depuis si longtemps ! La tête qu'il a fait !
- J'ai eu de la peine pour lui quand Dylan lui a dit qu'il était vraiment devenu un pauvre type. Il a paru blessé.
- ça ne m'étonne pas : ils sont amis d'enfance. Que Dylan lui-même lui tourne le dos a dû lui mettre un coup terrible.
- C'était peut-être ce qu'il lui fallait pour qu'il se remette en question.
- Peut-être, acquiesça Kagami. Mais je n'y crois pas trop. Il est tellement persuadé de tout savoir mieux que les autres.
Un bruit de succion informa Kagami que son compagnon avait terminé son milk-shake. Il se leva et lui en proposa un autre. Kuroko déclina, préférant prendre sa douche avant le début du match de basket.
Il saisit sa valise, restée dans l'entrée et suivi les indications de Kagami pour trouver la chambre et la salle de bain. Il ouvrit l'armoire en souriant pour défaire sa valise.
Ce qu'il vit ne lui plut pas du tout et il se rua vers Kagami.
- Tu peux m'expliquer ? attaqua-t-il.
Kagami le fixa, effaré :
- De quoi tu parles ?
- De la chambre d'amis , exposa Kuroko. Je suis ton mec oui ou non ?
- Bien sûr que oui !
- Alors, pourquoi tu me donnes la chambre d'amis ! rétorqua Tetsu, Je ne te plais pas, c'est ça ? C'est parce que je suis trop maigre ! Je…Je vais grossir, je te le promets mais ne me rejette pas !
Kagami le prit dans ses bras et le cajola, plaçant une main sur sa nuque, l'autre lui caressant le dos. Où était passé son imperturbable sérénité ? Jamais il n'aurait imaginé le voir aussi chamboulé pour si peu. Il prit alors conscience que Kuroko n'était pas encore pleinement sûr de lui et de son amour. Ses insécurités, dues au rejet de son père et à ses mois de rue, revenaient en force au moindre signe de rejet ou ce qu'il pouvait interpréter comme tel. Il faudrait à l'occasion lui parler de ses projets à long terme mais pour l'instant il se devait de le tranquilliser.
-Chut, lui susurra-t-il, tendrement. Je t'aime. Je en vais pas te rejeter, jamais. Calme-toi et laisse-moi t'expliquer.. C'est plutôt rare qu'on se déclare dans un hôpital pour partir quelques jours après à des milliers de kilomètres. Et moi, je te parle de vivre ensemble dans la foulée ! Je suis sûr de mes sentiments envers toi alors je fais des projets à long terme et je me dis que je vais peut-être une peu trop vite pour toi. Alors j'ai voulu te donner la chambre d'ami pour que tu ne te sentes pas contraint…
Il soupira, un peu fâché contre lui-même pour ne pas réussir à faire passer ce qu'il ressentait.
- Je t'ai donné cette pièce pour que tu puisses t'isoler si jamais tu me trouves trop collant, c'est tout. Je voulais juste de donner de l'espace. Depuis le début, on ne parle que de mes désirs, jamais des tiens !
- Tu veux connaitre mes désirs ? je désire reprendre mes études , je désire jouer au basket avec toi, je désire prendre ma douche avec toi . Je désire faire l'amour avec toi et m'endormir dans tes bras. Je désire te voir vêtu uniquement de ton tablier et rien d'autre…
- Hé, ça c'est un fantasme, pas un désir !
- Quelle différence ? Je désire vivre ma vie à tes côtés et pas dans la chambre d'amis.
- ça va, j'ai compris Je pensais juste que si tu reprenais tes études, tu pourrais avoir besoin d'un endroit où étudier. Cette pièce, tu en fait ce que tu veux : une salle de muscu, une bibliothèque, un bureau, un placard à balais, je m'en fiche. C'est ton coin à toi.
- je t'aime.
Kagami se figea : c'était la première fois que Kuroko lui disait ça. Sans y être incité, du moins.
Et pour la première fois, il se sentait pleinement confiant dans l'avenir de leur couple. Quoi qu'il arrive, ce serait comme sur le parquet : ils vaincraient ensemble.
. . .Épuisé, Kuroko ouvrit sa valise et en sortit le maillot noir de Seirin que Kagami lui avait prêté pour leur séjour avec les Lakers. Que de souvenirs se rattachaient à ce maillot, que d'émotions ! les plus récents et non les moindres étaient les moments passés auprès des Lakers. Ils avaient été accueillis chaleureusement par le coach de l'équipe et l'accompagnateur. Après s'être installés, ils avaient été conduits directement au gymnase pour assister à l'entrainement des Lakers. Sans trop savoir comment, ils s'étaient retrouvé embarqués dans un mini-match qui les avaient laissés haletants mais des étoiles plein les yeux. Eux, petits basketteurs de rien du tout, avaient joué avec les Lakers ! et avaient, dans la foulée, obtenu une promesse de recrutement à la fin de leurs études.
Kuroko n'en revenait pas. Il lui semblait vivre un rêve éveillé. Après tant d'années passées à sortir du gouffre, la vie semblait enfin lui sourire. Et tout ce bonheur portait un nom : Kagami.
Kagami, qu'il avait peiné à laisser au terminal de l'aéroport il y avait plus de dix-huit heures. Kagami, qui lui manquait déjà tant ! Plus que deux mois, se promit-il. Deux mois et il retrouverait son rouquin pour toujours.
Il s'approcha de la table où il avait déposé son courrier sans même l'ouvrir et commença à le consulter.
Une lettre de la directrice de l'école où il travaillait lui expliquait qu'elle avait bien reçu sa lettre de démission et qu'elle était désolée de sa décision mais qu'elle lui souhaitait le meilleur pour le futur. Une autre de Seirin disait à peu près la même chose et le prévenait de s'attendre à une visite des joueurs qu'il encadrait et qui espéraient le faire changer d'avis. Une troisième de son avocat, payé par Kagami, le prévenait que la date de l'audience était avancée. Une quatrième enfin, de son déménageur qui lui demandait de confirmer la date du déménagement. Une carte postale de Kise montrant des palmiers et une mer turquoise lui apprit que son ami faisait des photos aux Bermudes.
Une petite carte d'anniversaire, signé de son père, arrêta les battements de son cœur. Celui-ci expliquait qu'il s'excusait de sa réaction un peu trop vive et qu'ili souhaitait se réconcilier avec son fils unique. Il expliquait également qu'il était parti à sa recherche dès le lendemain de leur altercation mais qu'il n'avait pas réussi à le retrouver. Suivait un numéro de téléphone portable.
Kuroko tapota la carte sur sa lèvre inférieure, pensif .
Fallait-il l'appeler ou non ?
