Chapitre 12 : Du sang sous la lune
Newkirk s'en fut dans le bois, sans but précis. Son seul objectif était de protéger ses amis en attirant la Gestapo dans sa direction pour permettre à ses camarades de se mettre à l'abri. Au bout d'un petit moment, sans le remarquer, il ralentit la cadence de sa course et entendit les premiers coups de feu dans son dos Les gardes tiraient à l'aveugle, espérant le toucher pour l'attraper.
L'Anglais tira lui aussi à travers les branches des arbres, non seulement pour se essayer d'en abattre un ou deux, mais également pour attirer la Gestapo. Le bois était grand, mais suivre le chemin était devenu trop dangereux, d'autres patrouilles pouvant lui barrer la route et il s'enfonça brusquement dans les hautes herbes. Il continua de courir, se protégeant des branches du mieux qu'il put, mais n'arriva pas à empêcher l'une d'entre elle de lui entailler le cou. Une légère coupure sans gravité qui se soignera bien toute seule.
Il se retourna à nouveau pour tirer. Au même instant, un choc violent et brutal lui arracha un cri de douleur.
L'un des membres de la Gestapo à sa poursuite l'avait touché au moment où il s'était retourné, cassant nettement sa clavicule. Au même moment, Newkirk se prit les pieds dans une racine en tomba, face contre terre. Il se releva bien vite, abattit un Allemand trop proche de lui à son goût et grimpa dans les branches de l'arbre qui venait de le faire trébucher. Il plaqua sa main gauche contre sa blessure pour tenter de contenir le flot sanguin, mais le sang giclait toujours avec autant de violence. Visant une liane dans l'arbre, il l'attrapa de sa main gauche et se projeta au sol, près de 50 mètres plus loin et put ainsi se cacher du regard de ses poursuivants.
La Gestapo arriva bientôt très proche de sa cachette. L'Anglais pria pour qu'ils ne le découvrent pas.
- Halt! ça ne sert à rien, il a déjà filé, dit le commandant, et puis, l'odeur du sang va attirer les loups. Il ne survivra pas à la nuit.
Ils rebroussèrent chemin. Newkirk expira. Par St-George, cette fois, ce n'est vraiment pas passé loin, se dit-il, soulagé de l'abandon de cette course-poursuite mortelle. Il préférait encore la vie enfermé au stalag. Là-bas, au moins, il ne risquait pas sa peau à chaque sortie de la baraque. Reprenant sous souffle, il continua de s'enfoncer parmi les hautes herbes et traversa une partie de la forêt très dense. Dans sa folle course pour sa survie, il s'était perdu et ne reconnaissait pas ce coin du bois, mais il s'en fichait ; la seule chose qui était importante en ce moment, s'était de mettre le plus de distance entre la civilisation allemande et lui.
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- On ne peut pas le laisser seul dans la nature, protesta Floyd, on n'a pas le droit de le faire, il court à la mort et…
- On n'a pas le choix, rétorqua Hogan, où voulez-vous le chercher? Il peut déjà avoir fait 15 kilomètres et, si ça se trouve, il ne sait même pas lui où il va.
Tout le monde était très inquiet dans les tunnels du stalag. Bien que la mission de Londres ait parfaitement été accomplie, il avait fallu, aux joyeux saboteurs, laisser un de leur membre en fuite, avec la Gestapo à ses trousses.
- Si la Gestapo lui tombe dessus, fit remarquer Kinch, blessé ou pas, en possession d'information contre le Reich ou pas, il aura droit une balle entre les deux yeux.
- ça ne sert à rien de discuter, trancha Hogan d'une voix blanche qui trahissait son angoisse, on ne peut pas, de toute façon, lui venir en aide avant le matin, il fait trop noir.
- La forêt est pleine de piège, colonel, souligna Olsen, Gestapo ou pas, s'il est blessé, il ne survivra certainement pas à la nuit. On doit l'aider.
Devant les regards plus qu'affligés de ses camarades, le colonel se décida, à contrecœur, à sortir une carte des environs de Düsseldorf. Les six cerveaux étudiaient en détail chaque recoin, chaque possibilité de cachette où il pourrait trouver leur compagnon, désormais livré à lui-même, en fuite, dans le noir complet de cette nuit d'encre.
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La pluie fine commençait à tomber dans le noir. Newkirk marchait, écrasant les hautes herbes, simplement pour ne pas céder à l'envie de dormir. Sa clavicule cassée l'obligeait à tenir son bras collé contre lui. La blessure le faisait horriblement souffrir et il ne pouvait la soigner, ne serait-ce que précairement, car le sang chaud avait solidement collé aux fibres de ses vêtements mouillés. La blessure ne saignait plus beaucoup, mais l'odeur du sang frais se répandait dans les bois, rendant la nature hostile à sa présence. De plus, comme pour hypothéquer encore ses chances de survie, il n'avait plus aucune arme sur lui, si ce n'est son "taille-crayon", un petit poignard qu'il cachait dans la doublure du col de sa veste.
Et puis, soudain, le jeune Anglais se sentit observé. La peur commençait à se faire voir sur son visage, l'adrénaline le tenait prêt à prendre la fuite au besoin. Des yeux méchants l'observaient de partout. Pourtant, il continuait d'avancer, essayant d'oublier la peur qui le tiraillait. Et puis, il s'arrêta.
Deux yeux rouges, en face de lui, l'observaient silencieusement. Deux simples points rouges entre les arbres. C'était un animal sauvage, peut-être un loup affamé qui voyait en lui une proie facile. Ou alors un charognard qui avait été attiré par l'odeur du sang. Doucement, sans gestes brusques, Newkirk fit quelques pas en arrière, tentant de s'en éloigner quand un poids énorme lui tomba sur le dos, le faisant chuter. Un deuxième loup.
Il jeta alors ses dernières forces dans la bagarre, tentant vainement de faire lâcher prise au loup qui avait planté ses crocs dans son côté. Il y réussi par un miracle, mais l'animal revient à la charge. Newkirk, cette fois, était prêt et utilisa l'élan de l'animal pour l'envoyer s'écraser contre un gros tronc. Sa blessure venait de s'ouvrir à nouveau sous la tension des muscles et le sang coulait sur la neige. Le premier loup, qui était sorti de sa cachette, était prêt à l'attaquer et c'est ce qu'il fit. Il se jeta sur l'Anglais… Newkirk, qui se tenait sur ses gardes, s'aplatit au sol, laissant la bête sauter par-dessus son corps. Le cockney tenta alors sa dernière carte ; la ruse. Il se retourna vers l'animal et grogna, tel un ours en colère. Le loup prit peur et s'en alla… juste avant que le jeune Anglais, torturé par une douleur terrible et une chute violente de l'adrénaline, ne s'évanouisse.
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Dans le stalag, tous les prisonniers se décidèrent à couvrir Newkirk lors des appels qu'il manquera. On ne savait pour combien de temps, mais on se promit de ne jamais le trahir.
- Colonel, demanda Jones pour la douzième fois, est-ce qu'on ne peut pas l'aider? Je veux dire…n'y a-t-il pas un moyen de le ramener?
- Je n'en sais rien, répondit Hogan, pour le moment je n'ai aucune solution qui pourrait jouer. Il doit se débrouiller, soupira-t-il après une courte pause. Je lui fais confiance.
L'Américain jeta un œil vers Floyd. L'espion semblait abattu, comme coupable de ce qui arrivait à Newkirk. En soupirant, il s'approcha de lui.
- Ecoutez-moi bien, sergent. Vous n'êtes en aucun cas responsable de sa décision, ni de ce qui lui arrive actuellement. Vous avez voulu vous sacrifier pour lui, mais…
- Il a compris plus vite que moi que, s'il servait lui d'appât, nous aurions plus de chance de nous en sortir tous les deux, compléta l'espion.
L'aube montrait le bout de son nez. Les nuages de l'Est prenaient une couleur rouge sang, une couleur qu'aucun des prisonniers n'avait connu depuis son arrivée. Une couleur qui annonçait le pire… le soleil émergea alors de cette masse rougeoyante et réchauffa l'atmosphère très froide de ce premier jour de Décembre. Bientôt, les cris des soldats du IIIe Reich se firent entendre, réveillant les prisonniers et Schultz arriva dans la baraque 2.
- Debout tout le monde, s'eclama-il, raus, raus, raus, schnell!
Il s'interrompit en voyant les hommes déjà levés et prêts pour l'appel. Etonné, il se tourna vers Hogan pour plus d'explication. Comme pris la main dans le sac, le colonel répondit à l'Allemand.
- Et bien, Schultz, lui dit-il avec un sourire, la vérité, c'est…
- Nein, nein, coupa Schultz, je ne sais rien, je n'entends rien!
Hogan se tut et sorti à la suite des prisonniers de la baraque, une lueur d'inquiétude dans les yeux. Oui, sous le coup de la fatigue, ses émotions refirent surface ; il était réellement extrêmement inquiet pour le cockney. Son rire joyeux reviendra-t-il réchauffer les cœurs ?
L'appel se passa sans ennui, les prisonniers surent couvrir leur camarade en perdition dans la forêt. La matinée ne se réchauffa aucunement, comme si le seul homme capable de faire monter la température manquait… mais, reviendra-t-il ?
