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Kadaj adresse un regard de reproche au contenu de son assiette, comme s'il le soupçonnait de s'être mis dans cet état tout seul. Puis il lève les yeux vers Loz qui, derrière le comptoir, termine de servir Yazoo.
— Pourquoi est-ce que mon repas est carbonisé ?
Loz échange un regard en coin avec Tifa, avant de répondre, un peu gêné :
— Heu… c'est-à-dire que j'ai pas fait attention et que je l'ai laissé brûler.
— Dans ce cas, pourquoi est-ce que c'est à moi de le manger ?
— Parce que… heu… parce que j'aime pas le cramé ?
— Et je suis censé l'aimer, selon toi ?
— Non, mais… on pouvait pas le mettre à la poubelle, quand même !
— D'accord, mais encore une fois, pourquoi c'est moi qui dois le manger ?
Là-dessus, il jette un coup d'œil à Yazoo qui, par précaution, a déjà attaqué son repas et fait mine de ne pas entendre l'échange. Puis il revient à Loz. De la sueur a commencé à perler le long des tempes de ce dernier, qui s'emploie à présent à éviter son regard. Tapotant des doigts contre le comptoir, il insiste :
— Loz ? Je ne veux pas manger ça, débrouille-toi avec !
Puis il va pour échanger son assiette avec celle de son frère, mais celui-ci se jette en avant pour la mettre hors de sa portée. Et pour ne pas arranger son cas, voilà qu'il s'exclame :
— Oh, c'est bon, 'daj ! Ne fais pas l'enfant !
— Et c'est à moi que tu dis ça ?!
Occupée à réchauffer son propre repas, Tifa sent venir la catastrophe. Kadaj est à deux doigts de se jeter sur son frère pour lui arracher son assiette et, dans la bataille qui s'en suivra, ils risquent de renverser une bonne partie de ce qui se trouve derrière le comptoir. Désireuse d'empêcher cela, elle lance :
— En compensation, ce sera double dessert pour toi, Kadaj !
Son intervention amène un moment de flottement entre les deux frères. Puis Loz se tourne vers elle, l'air envieux.
— Hé ! Moi aussi je veux un double dessert !
— Je t'en prie, fais-toi plaisir, grommelle Kadaj en lui tendant son assiette.
Ce à quoi Loz répond, l'expression malheureuse :
— Mais j'aime vraiment pas ça, le brûlé…
— Dans ce cas…, fait Kadaj en laissant retomber son assiette. Tant pis pour toi !
Puis, avec une grimace, il attrape ses couverts. Ça ne va pas être agréable à manger, mais rien que pour savourer l'expression de Loz au moment du dessert, plus question de se débiner.
Dans les minutes qui suivent, on n'entend plus que Tifa qui s'active derrière ses fourneaux, ainsi que le bruit de leurs couverts. Loz est venu prendre place près de Kadaj et, de temps à autre, marmonne. Il a l'air profondément malheureux quand celui-ci relève finalement les yeux sur lui. Toutefois, pas question de se laisser attendrir ou de lui céder quoi que ce soit. Le faire, ce serait ouvrir la porte à d'autres caprices dans l'avenir. Aussi, à la place, commence-t-il :
— Au fait, cette après-midi j'ai…
Avant de se souvenir qu'il ne se trouve pas en la seule compagnie de ses frères. Son regard se porte donc vers Tifa, qui a tourné le sien dans leur direction, et son expression s'assombrit. Sans un mot de plus, il s'en retourne à son repas, ignorant Loz qui questionne :
— Quoi ?
N'obtenant pas de réponse, il tourne les yeux vers Yazoo, qui lui fait discrètement signe de laisser tomber. À son tour, il comprend, jette un regard rapide à la jeune femme, avant d'engloutir la fin de son repas.
Tifa se mord la lèvre, se sentant soudain de trop. Elle a également le sentiment que tout sujet dont ils se refusent à parler devant elle est une potentielle source d'inquiétude pour eux tous. Elle ne voit toutefois pas comment les pousser à revenir sur le sujet et Yazoo, finalement, détourne son attention en questionnant :
— Marlène et Denzel… ce ne sont pas vraiment vos enfants, n'est-ce pas ?
La question surprend Tifa, tout autant que Loz et Kadaj. Le premier, d'ailleurs, adresse à présent un regard interloqué à son frère, qui se contente de l'ignorer. Après avoir éteint le gaz, la jeune femme répond :
— Oui, nous… le papa de Marlène travaille beaucoup et il ne peut pas emmener sa fille avec lui. Comme c'est un ami et que je connais Marlène depuis qu'elle est toute petite, nous nous en occupons pour lui.
Du reste, songe-t-elle en prenant place sur un tabouret situé derrière le bar, on peut dire qu'elle fait un peu figure de mère de substitution pour la petite.
— Denzel, lui, est un orphelin que nous avons recueilli. Ses parents sont morts il y a quelques années et… disons que nous ne savons presque rien du reste de sa famille, ni de comment la contacter. Alors, maintenant, on peut dire que c'est ici sa maison.
Une légère boule s'est formée au creux de son estomac, comme la conversation fait remonter de mauvais souvenirs en elle. Dans le fond, et même si elle sait bien que c'est la Shinra qui a fait s'écrouler la plaque du secteur 7, elle ne pourra jamais vraiment se départir de toute culpabilité à l'égard de cette tragédie.
Il lui faut néanmoins aller de l'avant, pour elle, comme pour son entourage, et c'est pourquoi elle évite en général de penser à cette époque sombre de son passé. À trop se morfondre, on ne parvient à rien. Surtout, on cesse d'avancer. Dans son cas, elle préfère travailler au rachat de ses fautes, plutôt que de vivre dans un état d'autoflagellation permanent.
Son regard se pose sur Yazoo et elle note son expression songeuse. Les bras croisés, il a repoussé son assiette et a incliné la tête, le regard dans le vague. Elle se demande si elle doit prendre sa curiosité pour un signe encourageant. Car ce n'est pas anodin, n'est-ce pas, que celui qui semble le moins se soucier de son environnement soit également celui à poser ce type de question ?
Et comme pour achever de la surprendre, voilà qu'il s'enquiert également :
— Et la mère de Marlène ?
— Elle est… elle est morte il y a longtemps. Quand Marlène n'était encore qu'un bébé.
À ces mots, elle peut entendre Loz hoqueter.
— Ça veut dire que tous les deux n'ont plus de maman ? C'est triste…
De plus en plus troublée, Tifa note qu'il semble ébranlé par l'idée.
— Tu le penses vraiment ?
C'est au tour de Loz d'avoir l'air surpris. Il jette un regard inquiet à ses frères, cherche à savoir s'il vient de commettre une bêtise. En réponse, Yazoo se contente d'un haussement d'épaules, tandis que Kadaj continue son repas sans paraître s'intéresser à la conversation. Nerveux, il se mord la lèvre et revient à Tifa.
— Ben… puisque nous non plus on n'a plus de maman… ou plutôt, qu'on n'a pas le droit de la voir… et que ça me rend triste… alors…
— Alors tu t'es mis à leur place ? Tu as imaginé ce qu'ils devaient ressentir en sachant leurs mamans mortes, c'est ça ?
Quoique toujours peu confiant, Loz approuve d'un hochement de tête.
— C'est bien, Loz, le félicite-t-elle. Tu as fait exactement ce qu'il fallait !
Un large sourire vient étirer les traits de son interlocuteur, dont le visage se décrispe. Très fier, il se tourne à nouveau vers ses frères, mais n'obtient qu'un roulement d'yeux de la part de Yazoo. Kadaj, lui, attrape son assiette à présent vide et la tend en direction de Tifa.
— Je peux avoir mes desserts ?
9
— Hé, Marlène… Psst ! Marlène !
La petite grogne dans son sommeil, mais ne se réveille pas. Disparaissant en partie sous ses couvertures, ne laissant visible que le sommet de son crâne, elle a depuis longtemps rejoint le pays des songes. Son insouciance agace Denzel qui, dans le lit voisin, n'a fait que se tourner et se retourner depuis qu'ils se sont couchés.
— Marlène ! Debout, bon sang !
Là-dessus, il attrape l'oreiller de Cloud et le jette en direction de la petite fille. L'objet atteint sa cible, qui grogne de plus belle. L'instant d'après, le visage ensommeillé de Marlène quitte sa tanière et la fillette lui adresse un regard de reproche.
— Quoi ? grommelle-t-elle en se frottant les yeux.
— Faut qu'on parle des squatteurs !
— On a déjà parlé… encore, encore, encore et encore…
Disant cela, sa voix s'est faite de plus en plus lointaine. Ses paupières, lourdes de sommeil, ne demandent qu'à se fermer pour la renvoyer dans l'oubli. Un bâillement lui échappe et elle porte la main à sa bouche.
La tête soutenue par une main, Denzel est couché sur le flanc. Les sourcils froncés, il réplique :
— Et on en parlera autant qu'il le faudra ! Et puis c'est important. Tu vois, cette après-midi, j'étais… (Se rappelant à temps qu'il n'est pas prudent de confier à la petite fille à quoi il passe ses fins d'après-midi, il se reprend :) En ville. Et il y a le grand, là, Yazoo, qui est venu me parler.
— Et alors ?
— Alors je crois qu'ils vont chercher à se rapprocher de nous. Ils savent que pour rester ici, ils vont devoir nous mettre dans leur poche. C'est déjà fait pour Cloud, et je suis sûr que Tifa est sur le point de craquer elle aussi. Il ne reste donc plus que nous et ils le savent. C'est pour ça qu'il faut qu'on s'en méfie. C'est nous leurs cibles, tu comprends ?
Et comme la petite marmonne un assentiment, il insiste :
— Moi, ça va, je suis méfiant. Mais toi, ils risquent de t'embobiner. C'est pour ça que tu dois pas les laisser essayer de sympathiser avec toi. Si tu le fais, c'est sûr qu'ils t'auront toi aussi. Alors, fais attention, d'accord ? Et s'il y en a un qui t'approche, crois pas un mot de ce qu'il te dira. Je suis sûr qu'ils vont vouloir nous faire croire qu'en vrai ils sont sympas, mais ça sera que des mensonges !
— Oui, oui…
— Je suis sérieux, Marlène ! Faut pas que tu te fasses avoir !
— D'accord…
Intérieurement, Denzel sent sa patience s'effriter. Il prend toutefois sur lui, conscient des difficultés de la petite à rester éveillée.
— On en reparlera demain, lui dit-il, comme elle remonte les couvertures jusqu'à son front. De toute façon, va falloir qu'on continue à se serrer les coudes si on veut qu'ils s'en aillent. C'est la seule solution !
Marlène ne répond pas. Son corps s'est de nouveau engourdi et elle se sent replonger dans le sommeil. Dans le lit voisin, elle peut entendre la voix de Denzel, de plus en plus lointaine, qui lui dit :
— Ce Yazoo… je crois que c'est le plus malin des trois. Il a l'air tout le temps ailleurs, mais je suis sûr que c'est juste un genre qu'il se donne. Parce qu'en vrai…
Le reste de son discours, toutefois, ne doit jamais atteindre sa conscience…
Et fin de l'épisode 3. Le prochain dans trois semaines… et sans doute quelques jours, parce que : les aléas de la vie, tout ça ; j'ai pris un peu de retard dans la réécriture de l'épisode 4. Mais, mais, mais ! Je vais faire de mon mieux pour rester tout de même dans les temps. x)
Solo : Mais oui ! MAIS OUI ! C'est ce que je me tue à répéter ! Ils ont tous besoin d'un câlin… et de beaucoup d'amour ! (èwé) / (Et sinon, héhé, pas de risque que ça devienne agaçant, ça rassure au contraire l'insatisfait notoire que je suis. x))
Malheureusement, pas exactement de Sephy dans ce texte. Son ombre sera là, à planer, mais...
Je bosse néanmoins sur de futurs projets où il apparaîtra aux côtés des Incarnés parce que : Il y a tellement de choses intéressantes à développer sur ces quatre-là ensemble ! (Bon, ils n'apparaîtront pas avant un moment, mais… au moins, ils existent bien ! xD)
(Et oui, le trailer, j'étais « AAAAH » de voir que Sephiroth apparaîtrait aussi tôt dans l'aventure. Je croise donc maintenant les doigts pour qu'ils trouvent comment recycler à un moment ou un autre de toutes leurs parties prévues les Incarnés… parce que l'espoir fait vivre et que sinon, je serai oh rage, oh désespoir ! D:)
Vuoksi : Haha, j'imagine tellement la tête de Kadaj si Loz venait à lui réclamer des bonbons en mode caprice. X,D Je crois qu'il s'énerverait très vite et que la pauvre Loz se payerait un remontage de bretelles en règle. (Ce qui forcément ferait pleurnicher Loz et agacerait d'autant plus Kadaj.)
Oui, Yazoo est… d'un tact incroyable. (Ironie, GROSSE ironie.) C'est naturel chez lui, le malheureux ne s'en rend même pas forcément compte… enfin, sauf quand il a volontairement l'intention d'être blessant. Du coup, évidemment, avec Denzel, ça casse plus que ça ne passe. X,)
Mais je ne voyais personne d'autre pour tenter d'amadouer Denzel. En tout cas de suffisamment têtu et « patient » pour, aussi… il va forcément y avoir un peu de sport au passage !
En tout cas, merci beaucoup à vous deux pour vos commentaires ! :D
Sur ce, je vous dis à la prochaine.
