Chapitre 12 : les premiers mots

La nuit fut longue et terrible pour Kelly et Matt. Terriblement douloureuse. Pour dire vrai, Severide n'avait pas réussi à fermer l'œil de la nuit à cause de son meilleur ami. Toutes les heures environ, Matt se réveillait en sursaut, criant de toutes ses forces et se débattant, arrachant presque toutes les perfusions à tel point qu'à chaque fois qu'il arrivait à se calmer et se rendormait, Serena devait vérifier si rien n'avait bougé plusieurs fois dans un silence absolue. Vers cinq heures du matin, Matt fut pris d'une crise d'angoisse si grande que le simple fait d'avoir le masque à oxygène sur son visage l'avait empêché de respirer et il avait paniqué. Il avait à nouveau retiré la plupart des intraveineuses et avait ouvert la pommette de Kelly en tentant de se débattre alors que ce dernier essayait de le calmer. Serena avait même dû lui injecter une légère dose d'haldopéridol pour freiner sa folie. Elle avait même voulu restreindre ses mouvements, en accord avec le docteur Bennett, mais Kelly s'y était farouchement opposé. Il avait vu une grande partie de la détention de Matt, il savait ce qu'il lui avait fait subir, et il était hors de question, pour quelque raison que ce soit, qu'il soit à nouveau attaché, même si c'était soit disant pour son bien. L'attacher n'était pas la solution, bien au contraire : cela n'allait faire qu'empirer les choses Matt allait se débattre et sans aucun doute créer un système de défiance et de psychoses, et par conséquent allait refuser de se faire soigner cela pouvait lui faire croire qu'il avait juste changé d'endroit mais que le but final allait être le même. Le torturer. Il était déjà dans une pièce suffisamment petite pour lui donner des frissons, alors le sangler au lit ? Non, pas tant que Kelly serait à ses côtés, pas tant qu'il sera vivant. Voyant qu'ils allaient perdre, Serena et le docteur Bennett décidèrent d'un commun accord à essayer une nouvelle méthode d'oxygénation pour enrayer les réveils délirants de Matt. L'infirmière s'amena donc une demi-heure plus tard avec un dispositif inconnu de Kelly. Serena assura alors qu'il s'agit de garder Matt sous oxygène, mais de façon moins invasive, de sorte que le masque de déclenche plus de crises de panique. Construisant le dispositif, elle retira ensuite délicatement le masque à oxygène que Matt détestait et plaça sur son visage une canule nasale plus imposante que dans les souvenirs du lieutenant. Elle dut lui expliquer que ce type d'oxygénothérapie est utilisé afin de réduire l'effort respiratoire et de garder une hydratation constante et parfaite des voies aériennes et ainsi, diminuer drastiquement le risque d'infection respiratoire qu'il pouvait contracter. En plus de cela, la constante oppression que Matt ressentait pouvait être réduite à néant si tout se passait comme prévu. Elle en profita ensuite pour changer la plupart des bandages de son patient, surtout ceux de ses poignets et chevilles, et changea à nouveau les poches de fluides accrochées à la barre près du lit, mais aussi la poche d'urine. C'était quelque chose que Kelly trouvait déplaisant, il avait connu cela il y a des années, mais cela le rassurait quelque peu de voir que ses reins fonctionnaient toujours parfaitement malgré les coups violents qu'il avait reçu dans le bas du dos.

« J'espère que les policiers ont arrêté les personnes odieuses qui lui ont fait cela », expliqua Serena très sérieusement alors qu'elle tentait de nourrir Matt via le long tube fin allant dans sa narine.

« Il n'a plus rien à craindre à présent », affirma Kelly d'un ton ferme. « Ils sont morts, et le dernier encore en vie va croupir en prison jusqu'à la fin de sa vie ».

Acquiesçant, elle finit les soins dans un silence presque meurtrier. Et alors qu'elle se dirigeait vers la porte pour finir sa ronde, elle se retourna vers Kelly.

« Vous devriez vous reposer, ne serait-ce que quelques heures. Vous n'avez pas dormi depuis son admission ».

« Je ne peux pas », avoua Kelly. « J'ai toujours… Cette peur qu'il se réveille et qu'il panique si… Si je ne suis pas là pour le ramener à la raison ».

Serena comprenait ce sentiment, elle l'avait vu à l'œuvre hier et savait que lorsque Kelly était proche de lui, Matt ne paniquait pas autant que s'il n'était pas à ses côtés.

« Vous pouvez rester ici et dormir, même quelques heures. S'il se réveille et commence à paniquer, vous le saurez et serez là pour lui en un instant ».

Elle sourit, laissant Kelly seul dans la chambre aux côtés de son meilleur ami. Il repensa à Gabby. Il lui avait tout raconté, tout ce qu'il s'était passé à l'hôpital, et il lui avait demandé de passer dans la journée arrivante pour le voir enfin lucide. Peut-être avait-il besoin de cela, de sa présence pour se raccrocher à la réalité ? A partir de ce moment, malgré l'anxiété constante qui l'enlaçait, il se laissa submerger par la fatigue et s'endormit tout près de Matt, son visage collé sur le lit, à proximité de son bras gauche. Plusieurs heures plus tard, Matt se réveilla avec le soleil dansant déjà dans le ciel, mais il ne paniqua pas. Avant, il se réveillait en panique en sentant son visage être obstrué par le masque à oxygène, mais plus maintenant. Tout ce qu'il pouvait sentir, c'était que dans son nez s'était planté quelque chose qui l'aidait à beaucoup mieux respirer, à ne plus se sentir oppressé. Malgré tout, instinctivement son cœur se serra, mais il n'avait pas eu de sensations comparables ces derniers jours. C'était bien la première fois qu'il se sentait aussi libre et apaisé. Sans prendre en compte les antibiotiques qu'on lui administrait et qui lui faisaient assez peur. Il avait l'impression que c'était du poison, mais il se sentait de mieux en mieux. Il sentait une présence proche de lui, qui l'apaisait. Doucement, il tourna la tête et remarqua que Kelly s'était endormi la tête sur le lit, un très léger ronflement venant rompre le silence de la pièce. Ce fut plus fort que Matt il se mit à sourire. Il avait oublié à quel point cela faisait du bien d'entendre qu'il était revenu à la réalité, que le cauchemar semblait fini. Même si tout lui faisait peur, la seule présence de son ami suffisait à le raccrocher à la réalité. On frappa à la porte, et d'instinct, la panique le gagna. C'était à présent son quotidien le moindre bruit étrange et non familier pouvait déclencher la panique chez lui. Il tourna la tête vers la porte et ferma les yeux, faisant semblant de dormir afin de ne pas être dérangé. Il entendit la porte s'ouvrir puis se refermer, des pas silencieux et légers, et ensuite une voix. Une voix qu'il avait appris à connaître.

« Je sais que vous êtes réveillés », lui dit cette voix en murmurant.

Serena. L'infirmière si douce qui s'occupait de lui depuis son arrivée ici. Se convaincant à nouveau qu'elle était ici pour l'aider, il ouvrit les yeux et rencontra son regard il était rempli de bonté de d'amour, un sourire gracieux sur son visage.

« Ca va mieux ? »

Subitement, il se rappela de sa mésaventure dans la nuit : son réveil, sa panique à cause du masque à oxygène et d'un terrible cauchemar qu'il avait fait, son crochet à Kelly, Serena qui lui avait alors injecté un produit qui le calma presque instantanément et le rendormit presque aussitôt après. Il acquiesça, faisant sourire l'infirmière.

« C'est la première fois que vous me répondez », se félicita-t-elle. « Même si ce n'est pas encore verbalement, cela me fait plaisir de vous voir me faire confiance ».

Matt tourna alors la tête vers Kelly, posant une question sans un seul mot.

« Il n'a pas fermé l'œil depuis que vous êtes ici. Il était trop inquiet de vous voir paniquer qu'il refusait toute sieste et tout assoupissement ».

Cela n'étonnait pas Matt, bien au contraire. Si Kelly était soucieux au sujet de quelqu'un, il faisait tout son possible pour que cette personne puisse compter sur lui, quitte à négliger sa propre santé.

« La première fois qu'il a décidé de rentrer chez lui, c'était hier ».

Hier. L'infirmier qu'il ne connaissait pas, sa panique totale, son refuge dans la salle de bain, sous la douche brûlante. Kelly le réconfortant, et lui se laissant aller. Kelly ne l'avait pas laissé avant, et il ne voulait à présent plus le laisser seul, de peur qu'un événement pareil se produise.

« Je suis venue prendre votre température, vérifier si tout va bien et aussi vous faire manger un peu », expliqua Serena.

Après l'accord de Matt, elle vérifia tous les branchements, toutes les poches et changeant celles qui avaient besoin d'être renouvelées, ensuite elle prit sa température au niveau du front, effrayant un peu Matt au passage puisque auparavant il se contentait de fermer les yeux, mais cette fois, il avait décidé de garder les yeux ouverts.

« Votre fièvre est tombée durant la nuit, c'est parfait. 37,8°C donc vous en avez encore, mais c'est à un niveau tout à fait acceptable », expliqua-t-elle afin que Matt ait toutes les cartes dans ces mains. « Maintenant, il faut vous nourrir ».

Mais avant qu'elle ne puisse faire quoi que ce soit, Matt ouvrit la bouche, comme s'il voulait essayer de dire quelque chose.

« C-combien… »

Aussi surpris l'un que l'autre, personne ne dit rien, avant que Serena ne se mette à sourire.

« On fait des progrès ! » murmura-t-elle en riant. « Vous voulez savoir depuis combien de jours vous êtes ici ? »

Doucement et après réflexion, il acquiesça à nouveau. Tout en prenant en main le tube nasogastrique, Serena répondit honnêtement.

« C'est votre quatrième jour ici. Vous répondez au traitement antibiotique bien mieux que nous l'avions espéré. On pensait que cela allait être plus compliqué de vous soigner convenablement, mais vous vous êtes battu comme un chef ».

C'était vrai, dans tous les sens du terme. Il avait d'abord combattu ces hommes indignes pour ne pas leur révéler des informations qu'il n'avait pas, ensuite contre cette infection qui aurait pu se répandre dans son sang, mais heureusement stoppée à temps, il avait frappé cet infirmier qu'il croyait offensant, puis Kelly dans un accès de panique. Oui, il s'était battu.

« Je voulais vous proposer plusieurs choses pour aujourd'hui », dit Serena alors qu'elle finissait de réaliser les connexions nécessaires au tube nourricier. « Je voulais voir avec vous si vous seriez tentés de manger un yaourt, pour voir si votre corps accepte que vous le nourrissiez. Cela vous tente ? »

Matt prit plusieurs secondes pour répondre. Même si son corps était proprement nourri via la sonde et les nutriments par intraveineuse, il avait besoin de ressentir ce moment où il devait se nourrir de lui-même. Cela faisait plusieurs jours qu'il n'avait pas réellement mangé, et le fait de le faire lui permettrait sans doute de se sentir vraiment libre. Il n'avait pas eu droit de manger durant des jours, et aujourd'hui on lui permettait de le faire. Il ne pouvait refuser, même si c'était un yaourt par-ci par-là. Alors, il acquiesça, esquissant un léger sourire à l'infirmière.

« Vous voulez essayer tout de suite ? Ou on peut aussi attendre que vous soyez prêt ».

Il acquiesça à nouveau, se sentant prêt pour cette expérience qui lui manquait considérablement. Serena déposa le dispositif de la sonde sur l'oreiller prêt de Matt et lui sourit à nouveau, regardant attentivement si Kelly dormait encore.

« Vous avez un parfum préféré ? Nous avons de nombreux parfums ici ».

« Vanille ? »

« On a de la vanille, un de mes parfums préférés ! Je vous amène ça tout de suite ».

L'infirmière quitta la chambre quelques secondes, ramenant avec elle une cuillère et un petit pot de yaourt. Elle retira l'opercule et tendit la cuillère à Matt, qui la prit de la main droite. Comme son bras gauche était strappé le long de sa poitrine, à cause de la déchirure du trapèze, Serena l'aida en tenant le pot alors qu'il enfonçait la cuillère dedans tout en avalant sa salive. Il avait peur : et si cela se passait mal ? Et si son corps ne supportait plus de manger ? Sa main tremblait, et l'infirmière comprit vite ce qu'il se passait dans la tête de Matt.

« Tout va bien se passer ».

Il prit une grande inspiration et approcha enfin la cuillère pour la mettre dans la bouche. La sensation qu'il eut fut incomparable à tout ce qu'il avait pu expérimenté auparavant. Il ferma les yeux, se laissant envahir par cette sensation qu'il avait presque oublié : manger. Cependant, avaler était très difficile. Sa gorge était encore contusionnée à cause de ces actes barbares qu'ils ne voulaient plus jamais mentionner, et cela lui faisait mal. Gardant les yeux fermés, il sentit un malaise, une nausée l'envahir. Et avant qu'il ne puisse prévenir quelqu'un, tout remonta d'un coup. Son corps réagit d'instinct et se projeta vers l'avant, surprenant Serena au passage, qui fit un pas en arrière par surprise, et tout le contenu de son estomac, c'est-à-dire presque rien, se vida sur les draps. Ce soudain mouvement et ce brusque bruit réveillèrent Kelly en sursaut, et il dut prendre plusieurs secondes avant de comprendre ce qui arrivait.

« Matt, est-ce que ça va ? » demanda tout de suite Kelly. « Matt, réponds-moi s'il te plaît ».

Mais Matt ne pouvait pas parler, pas dans l'immédiat, à cause des nausées. Une simple cuillère de yaourt lui faisait un tel effet ? Cet instant déplaisant se transforma vite en flashback, celui où avec rien dans son estomac, ces êtres abjects lui faisaient des choses qu'il souhaitait oublier. Le goût qu'il avait eu à ces moments-là revinrent le hanter, les sensations qu'il avait ressenties prirent le pas sur celles d'avant, les émotions aussi. Tout changea en seulement une fraction de secondes. Il s'entendit pleurer, quelque chose qu'il détestait montrer aux yeux de tous, restant assis avec l'odeur de son estomac s'engouffrant dangereusement dans les narines malgré la canule.

« Je… Vais changer les draps », annonça Serena.

Pendant que Kelly tentait tant bien que mal de rassurer Matt et de le faire se rallonger, l'infirmière le drap-housse et la couverture afin de les changer. Durant le temps de ballottement, Matt ressentit un grand froid s'installer en lui, un froid comme celui qu'il avait connu des jours durant. Son meilleur ami le vit immédiatement, mais ne pouvait rien faire à part dire que Serena allait bientôt revenir avec une couverture et une housse propre pour qu'il puisse se réchauffer. Une fois fait, elle profita que Kelly soit réveillé pour changer à nouveau les bandages de Matt avant de finalement utiliser le dispositif de la sonde pour le nourrir convenablement. Après plusieurs minutes, l'infirmière s'apprêtait à partir lorsque Matt la retint, à la grande surprise générale, y compris la sienne. Quelque chose l'intriguait, quelque chose que Serena n'avait pas expliquée.

« P-plusieurs choses ? »

« Oh… »

En effet, l'infirmière avait voulu essayer plusieurs choses, et elle n'en avait fait qu'une. Quant à Kelly, cela le rassurait de finalement entendre la voix de Matt.

« Et bien… Je voulais voir avec le docteur Bennett s'il était possible que vous sortiez un peu dans le couloir pour marcher, ou au moins prendre l'air. Vu que votre fièvre est tombée. En plus, il fait beau dehors, et… »

Serena voulait rajouter quelque chose, mais elle se ravisa, trouvant ces paroles déplacées. Elle voulait dire qu'après ce qu'il avait vécu, un peu d'air ne lui ferait pas de mal.

« Cela pourrait vous faire beaucoup de bien », dit-elle en souriant.

Le soleil. La chaleur. Le vent, la brise frôlant la peau. Ce frisson s'installant en prenant du plaisir. Après ce que Matt avait subi ces derniers jours, cela ne pouvait qu'être bénéfique. Rien que de penser à ce moment de liberté le faisait sourire, réjouissant les deux personnes autour de lui.

« Ouai… »

« Il faut d'abord que le docteur Bennett autorise cette sortie, mais vous êtes… Libres d'aller dans le couloir. Je vous demanderai juste de faire attention à vos jambes, s'il vous plaît ».

« On fera attention », assura Kelly en remerciant l'infirmière qui s'en allait.

Il se tourna alors vers Matt, toujours un léger sourire dessiné sur le visage, et sourit à son tour.

« Tu vois Matt ? Tout ceci est réel, tu n'as vraiment plus rien à craindre ».

Une dernière fois, Matt acquiesça et se tourna vers Kelly. Il contemplait sa joue gonflée sous le coup qu'il lui avait asséné dans la nuit. Il avait mal pour son meilleur ami. Mais il était sûr d'une chose : jamais il ne pourrait lui mentir.

« Je sais ».