28 janvier – 4 février 516


« Eh, vous avez entendu la nouvelle ? »
La tribu de wulvers, des hommes-loups natifs des îles Shetland et nommés lucarios au Japon, remue à peine en discutant. Elle est l'une des nombreuses tribus de wulvers à s'être installées en Europe, pour y vivre de la pêche et partager leurs prises avec les humains les moins bien lotis.
« Quelle nouvelle ? » s'enquiert une louve sans quitter son bouchon des yeux.
« Lukas. »
« Monsieur Guide Touristique ? Il lui est arrivé quoi, cette fois ? »
« Aurait rejoint un groupe de pokémons de toutes formes afin de lutter contre les mauvais traitements que les humains nous infligent parfois. »
« Foutaises » répond la louve en ramenant l'appât.

Elle le relance et recommence à enrouler lentement le fil. Elle pêche à la cuiller, espérant saisir un brochet ou une anguille pour le déjeuner.
« Je ne vois pas » continue la louve « pourquoi des humains s'en prendraient à des pokémons ? »
« Bah » répond son interlocuteur « ça doit être l'exception qui confirme la règle. »
La tribu de wulvers acquiesce. Oui, ça doit être ça, un comportement ponctuel exceptionnel. Pas de quoi s'alarmer. Cet hiver, c'est la première fois qu'ils entendent parler d'humains qui maltraiteraient des pokémons. Si tout le monde en parle, c'est certainement par effet de mode. Ce n'est pas possible autrement. Les humains ne peuvent pas être tous stupides et cruels au point de vouloir, comme le prétend la rumeur, rayer la totalité du peuple pokémon de la planète.

« Ah, tiens. Quand on parle du loup… »
Les museaux se tournent vers le nouveau venu.
« Lukas, tu as l'air mal en point. Encore en train de te monter la tête avec ces légendes urbaines ? »
La louve ramène son appât et fait signe au dénommé Lukas de s'installer à côté d'elle. Il refuse en secouant doucement la tête de droite à gauche.
« Pas le temps de bavasser » rétorque le gardien lycanthrope. « Je suis venu vous dire au-revoir. Je pars dans le sud. Là où je serai utile. »

La mâchoire de ses compagnons leur en tombe.
« Quoi ? Lukas, tu n'y penses pas ! Tu vas faire le déplacement pour rien ! »
« J'ai pris ma décision ! » proteste l'homme-loup. « Et je ne reviendrai pas dessus ! »
La louve se redresse, abandonnant sa cane à pêche, et se précipite à son cou.
« Lukas ! Je t'en prie, reste ! Reste avec moi ! »
Délicatement, il détache les mains de la femelle.
« Non, Marw. Combien de fois dois-je te le répéter ? Je ne désire pas vivre avec toi. »
« Fais-moi au moins un œuf avant de partir, que je puisse garder quelque chose de toi ! » plaide-t-elle.
« Non. »

Elle glisse au sol, tétanisée par le chagrin, regardant s'éloigner le lucario, les yeux remplis de larmes.


Les muscles puissants du mackogneur roulent sous sa peau luisante de santé. Malgré le froid et son absence de fourrure, il n'est pas couvert. Il refuse de montrer la moindre faille, la moindre faiblesse. Il est Mack le mackogneur. Même les gelées hivernales ne peuvent venir à bout de sa vigueur.
Le wulver émerge de la forêt, amaigri, épuisé. Mack lui lance un morceau de pain volé à un village humain, un sourire moqueur sur les lèvres.
« Alors, t'en as mis du temps ! » rit le colosse à quatre bras.
« Oh, ça va, hein… » grogne Lukas en mordant dans la miche.
« Elle est collante à ce point ? » s'enquiert Mack.
« Depuis l'œuf, elle croit dur comme fer qu'on est fait l'un pour l'autre. Impossible de la faire changer d'avis. J'ai dû couper court et lui imposer ma décision de partir. »

Il se laisse tomber sur un rocher qui émerge de la neige.
« Je n'aime pas faire ça… » grogne le lucario.
« C'est pas comme si on avait le choix » frissonne le mackogneur.
Les deux pokémons restent silencieux quelques instants.
« Tu as un plan ? » interroge Mack.
« Le sud » répond Lukas en achevant son maigre repas.
« Et là-bas, que feras-tu ? »
« J'improviserai. »
Mack secoue la tête.
« Et si tu commençais par te renseigner ? Tu m'as bien dit qu'il y avait un pokémon bizarre qui avait déjà commencé à organiser un réseau de communication, n'est-ce pas ? »

Le lucario acquiesce en se relevant. Il rabat ses oreilles en arrière, pour éviter que les flocons soulevés par le vent ne rentrent dedans.
« Alors » continue Mack « qu'est-ce que ça nous coûterait d'aller demander à un poste-relais où nous serions les plus utiles, et quoi faire ? »
« Tu as raison » approuve Lukas. « Tu as absolument raison. »
L'homme-loup resserre ses bras autour de son corps.
« Allez, une fois n'est pas coutume, je vais te porter » annonce le mackogneur.

Il saisit le wulver entre ses bras et le hisse sur son dos.
« Merci » murmure l'homme-loup en fermant à demi les yeux.
« Y'a pas d'quoi » répond Mack. « Tu as renoncé à ta famille, à ta tribu, pour venir avec moi. C'est la moindre des choses que je puisse faire. »
Lukas sourit en coin.
« Je serais de toute façon parti un jour ou l'autre » rétorque-t-il. « Partir avec toi, partir avec un autre… »
« Quoi ! » s'exclame le mackogneur sur un ton faussement indigné. « Je suis ton choix par défaut ? »
« Pas du tout pas du tout ! » se défend Lukas. « Tu es très beau, très séduisant, le mâle idéal dont on puisse rêver ! »
« Ah, quand même. »

Lukas est rouge jusqu'à la naissance des oreilles. Mack se fend d'un énorme sourire.
« Allez, repose-toi un peu, mon mignon » encourage le pokémon à quatre bras en lui tapotant l'épaule.


Ils parviennent à un élevage de cochons, en bordure d'un village humain, gardé par un groret en pleine méditation. Le pokémon entr'ouvre un œil en les entendant approcher.
« Tiens, des clients. »
Mack dépose Lukas par terre, dans un espace abrité du vent et de la neige, et s'approche, étonné, du cochon psychique.
« Tu… sais ce que nous sommes venus faire ici ? »
Le groret acquiesce.
« Mon nom est Oolong, comme le thé. Je sers de relais de communication pour le Fils du Père. Mes pouvoirs extra-sensoriels me permettent d'être en permanence en communication avec les autres pokémons du réseau – et de ressentir quelles sont les intentions de ceux qui s'approchent de moi. »

Le pokémon de combat est impressionné.
« Wha, c'est vraiment possible ? » interroge-t-il, dubitatif.
Oolong acquiesce.
« Quel message souhaitez-vous transmettre ? » interroge le cochon. « À qui souhaitez-vous l'envoyer ? »
« Euh… » hésite Mack. « Et bien… »
Il se gratte la tête en coulant un regard à son compagnon endormi.
« Bon, on va dire qu'on a besoin que le chef de tout ce bazar nous dise quoi faire. »
« Très bien. Je me mets en contact avec le Quartier Général. »

Quelques instants se passent. Une vague silhouette verdâtre apparaît, tremblotante, entre les deux interlocuteurs.
- C'est à quel sujet ? interroge l'image virtuelle par télépathie.
« On aimerait aider » annonce Mack de but en blanc. « Mais on ne sait pas trop quoi faire. »
- On ?
« Lukas et moi. »
Il désigne le lucario, un peu plus loin, toujours assoupi. La silhouette le toise de haut en bas, de bas en haut, plusieurs fois. Elle semble également s'entretenir avec Oolong.
- Bien, finit-elle par annoncer après un moment. Venez me retrouver au Quartier Général. Là, je me rendrai plus facilement compte de vos capacités, et je saurai mieux quelles missions vous confier.

L'image disparaît. Mack cligne des yeux, déstabilisé.
« C'est où, le Quartier Général ? » parvient-il à demander à Oolong.
« Je vous montrerai la route demain » répond le groret. « Pour le moment, je vous invite à passer la nuit dans la porcherie. Vous y serez au chaud, et vous pourrez y voler un peu de la nourriture des animaux. Ce n'est pas grand-chose » s'excuse-t-il « mais c'est tout ce que je peux vous offrir sans attirer trop l'attention des humains. »
Le mackogneur s'incline de manière formelle.
« Merci beaucoup pour ton aide, camarade. »
« Merci d'avance pour la vôtre » répond le pokémon psychique en s'inclinant à son tour.


Kami est à moitié assommé. Quel pokémon au monde possède suffisamment de force physique et psychique pour le mettre à terre en un seul bond alors qu'il est en pleine possession de ses moyens ? La Wyrm des Glaces s'est-elle échappée ? Mais non, le seul froid qu'il ressente est celui du sol gelé de l'allée dans son dos, et la créature lovée sur son estomac n'est pas aussi grande que la Wyrm. Enroulée dans une cape moelleuse, elle dégage une douce odeur parfumée, et sa peau contre la sienne est toute douce. Ce n'est pourtant pas la collante Lorelei – Lorelei est plus petite. Ça ne peut pas être une rusalka, likoradka ou nocnitsa, il n'en ressent pas l'ombre sur son esprit.
Il prend la créature par les épaules, l'éloigne un peu pour observer son visage. Il n'ose pas la sonder de ses pouvoirs psychiques, cherchant à maintenir le suspens le plus longtemps possible, afin d'éloigner le moment fatidique où l'espoir se brise contre la réalité.

- Tu m'as manqué, Kami. Je suis contente que tu sois rentré. Est-ce que tout va bien ?
Cette douce voix qui tinte comme une bol tibétain, jeune mais pourtant sage, cette puissance similaire à la sienne mais manquant d'expérience, c'est Shym. Shym est allée au-devant de lui pour lui souhaiter la bienvenue.
- Je suis content de te voir, répond le mâle. J'ai beaucoup de nouvelles à annoncer. Il faut demander à Madame Boss de réunir…
Il n'achève pas sa phrase, intrigué par le visage soudain sombre de sa compagne.
- Qu'y a-t-il ? S'inquiète-t-il.
- Madame Boss… est décédée, lâche Shym du bout des lèvres. Déchirure de l'aorte. Personne n'a rien pu faire. Elle a eu un choc en voyant Père ramener quelques amis légendaires pour une discussion quelconque au sujet de l'organisation globale avec les humains.

Kami cligne des yeux stupidement.
- Mais alors, qui dirige la Team Rocket ? Ce n'est quand même pas toi !
- Non non non ! se défend la femelle chromatique. C'est Domino qui a pris le relais.
Kami acquiesce doucement.
- Je sais que elle, je peux lui faire confiance. Très bien. Je n'ai plus qu'à demander une réunion exceptionnelle. Je ne peux pas rester très longtemps.
Shym ne comprend pas trop pourquoi, mais elle est fortement blessée par la considération que son compagnon a pour l'humaine. Elle éloigne cette pensée déplaisante d'un mouvement d'épaule. Ce n'est pas le moment de penser à ce genre de choses.


Kami est mal à l'aise. Il est entouré de nouveaux visages, il n'y a guère que Clio, Lorelei et Domino qui lui soient familières. Père a laissé derrière lui, en guise de délégué, non pas Celebi-Sérénité mais un pokémon maigre, élancé, sans visage, la tête ronde et blanche, le corps noir vaguement humanoïde, une créature des ténèbres nommée Slenderman.
Nerveusement, il triture le bout de sa queue, attendant que Domino prenne la parole. Enfin elle se lève, faisant taire les bavardages tant des humains que des pokémons.
- Merci d'avoir pu tous vous libérer pour cette réunion au pied levé, déclame-t-elle. Nous allons ainsi pouvoir apprendre quelles sont les dernières avancées de la mission de Kami.

L'intéressé annonce sa découverte et le rassemblement des Kyogre, Groudon et Rayquaza l'assemblée est impressionnée. La plupart d'entre eux, Barjok et Sapin les premiers, avaient estimé qu'il faudrait une bonne année pour débusquer ces trois créatures de légendes et les convaincre de coopérer. C'était sans compter avec la nature pokémone de Kami, lui facilitant la tâche par rapport à ce dont l'humain le plus doué et le plus chanceux aurait été capable.
- À présent, conclut Kami, je suis à la recherche d'un pokémon possédant une roue dorée. Si vous avez la moindre idée, faites-le moi savoir. Je peux rester ici encore six jours, après, il me faudra repartir.

Il se rassoit. Slenderman croise ses longs doigts sous son menton et y pose sa tête sans visage, réfléchissant intensément. Domino, qui connaît bien les pokémons légendaires, en récite mentalement la liste et les caractéristiques. Clio et Lorelei font de même. Chacune des trois femmes a en effet une culture différente, et connaît des légendes différentes. En mettant leurs connaissances en commun, elles améliorent leurs chances de trouver le pokémon en question.
Les autres personnes rassemblées fouillent elles aussi leur mémoire, jusqu'à ce que Sapin suggère :
- Et si, au lieu de réfléchir silencieusement en restant assis à cette table, nous prenions quelques jours pour effectuer une recherche bibliographique ?
L'assemblée acquiesce et se sépare.

- Tu as l'air préoccupé, dit Domino à Kami. Quelque chose ne va pas ?
- Je ne sais pas trop à qui en parler, admet le pokémon. Mais oui, je suis préoccupé.
- C'est Shym, n'est-ce pas ?
Le mewtwo tourne brusquement la tête.
- Comment sais-tu ?
L'humaine sourit à demi.
- Shym a le même genre de langage non-verbal que toi, et j'ai appris à la connaître. C'est facile pour moi de lire entre les lignes, pour ce qui te concerne.

Kami rentre la tête dans les épaules et couche ses oreilles sur les côtés.
- Si tu ne veux pas en parler, poursuit Domino, tu n'es pas obligé. Et puis, je ne suis pas la seule personne à m'y connaître un peu en histoires de couple et à pouvoir te conseiller. Sapin est marié si tu ne veux pas lui parler, je pense que sa femme acceptera de prendre un peu de temps pour toi. Loredana aussi, a vécu en couple – je te déconseille de lui parler en priorité, elle ne s'est pas encore remise de ses expériences traumatisantes. Évite Megara, par contre, elle est très très chatouilleuse sur le sujet et de toute façon, elle n'aime pas discuter. Barjok n'est pas du genre à vivre en couple non plus, mais je suis certaine que parmi les ingénieurs de recherche ou les généraux tacticiens…
Le pokémon lève la main pour l'interrompre.
- Je n'ai pas trop envie de discuter avec quelqu'un qui m'est encore complètement inconnu, avoue-t-il.

L'humaine acquiesce.
- Je comprends que tu sois mal à l'aise. Je ne te forcerai pas la main. Mais je peux au moins te soutenir moralement, j'espère ?
Elle rit doucement, gênée.
- Si tu as un peu de temps, je crois que j'aimerais en discuter avec toi.
Domino ouvre de grands yeux surpris. Elle ne s'y attendait pas. Flattée par l'attention et la confiance du pokémon le plus puissant du monde, elle vérifie son emploi du temps, demande à quelque sous-fifres de la remplacer pour quelque tâche insignifiante, et pilote Kami jusqu'à son bureau.

Nerveusement, le pokémon s'installe au bord d'un des fauteuils du coin « discussion détendue » l'humaine prend place en face de lui. Les deux autres sièges sont occupés par le persian de Giovanni et celui de Madame Boss. Le premier saute dans le giron de Domino pour s'y blottir le second lève la tête, soupire et gémit, et se roule en boule encore plus serrée. Il commence déjà à devenir transparent, se laissant lentement dépérir. Kami en a le cœur brisé.
- De quoi voulais-tu parler ? interroge Domino à mi-voix.
- De Shym, répond doucement Kami.
L'humaine se cale dans son siège et évite de poser sur lui un regard trop inquisiteur, préférant le laisser s'exprimer à sa guise.

Après quelques moments d'hésitation, le pokémon se lance.
- Je ne sais pas comment l'aborder. Autant tout était facile avec Kei, autant avec Shym…
- Tu aurais préféré qu'elle soit restée humaine ?
Il secoue la tête.
- Ça n'a rien à voir. Humaine, pokémone, c'est la même personne. Enfin, ça aurait pu être la même personne si Fujii n'avait pas mélangé les pokémons de Kei à son âme. Tous les six, qui plus est, alors que théoriquement, trois auraient suffit !
Il serre ses bras autour de lui pour se réconforter. Domino n'ose pas bouger.
- Est-ce qu'elle le sait ? ose enfin l'humaine.
- Non. Je n'arrive pas à lui dire.

La blonde acquiesce.
- Je comprends, c'est difficile d'en parler. Et elle, qu'en pense-t-elle ? Du mystère de sa naissance ? De la manière distante dont tu te comportes avec elle ?
De grosses larmes roulent sur les joues de Kami.
- Elle se montre compréhensive et reste loyale à son devoir, exactement comme Kei l'aurait fait !
La détresse le plie en deux, crispant une main sur la bourse contenant les cendres de son ex-compagne, cachant son visage de l'autre.
- C'est trop dur, hoquète Kami, je n'arrive pas à la voir pour ce qu'elle est maintenant, je n'arrive qu'à me rappeler ce qu'elle a été, penser à ce qu'elle aurait pu être ! C'est affreux ! Et plus je me concentre, comme elle, sur mon devoir de reconstituer le Vaisseau, plus j'oublie Shym, plus je repense à l'humaine !


Megara accompagne Shym alors que celle-ci est à la recherche de Kami.
« Ça ne sert à rien » miaule la mentalie en soupirant. « Si la réunion est terminée et qu'il n'est pas allé te voir, c'est qu'il est en train de passer du temps avec une autre femelle. »
- Permets-moi d'émettre de gros doutes, rétorque crânement la mewtwo. Jamais il n'irait passer du temps avec une autre femelle que moi, sans me le signaler ou me demander la permission. C'est mon compagnon.
« Ce n'est pas une raison » rétorque la pokémone mauve. « C'est un mâle. Les mâles n'ont pas d'intérêt à rester avec des femelles qui ne peuvent pas leur donner des œufs. »
Shym tique.
- Ce n'est pas que je ne peux pas, c'est qu'il ne veut pas ! Ce n'est pas la même chose ! Et puis, Megara, tu m'importunes !

La mentalie ne se laisse pas désarçonner par la remarque cinglante. Elle continue de se presser contre les jambes de Shym et de la suivre dans les couloirs du QG.
- Le voilà ! annonce la mewtwo, sentant la présence psychique de son compagnon.
Elle se fige en découvrant qu'il est seul avec Domino dans le bureau de cette dernière. Ses oreilles tombent de chaque côté de son visage : Kami est triste, désespérément triste, à cause d'elle, à cause de sa compagne, et au lieu de venir lui en parler, à elle, à sa compagne, il se console dans les bras de Domino, une humaine !
- Megara… Je ne comprends pas…
La mentalie souffle bruyamment par le nez.
« Je te l'avais dit. Les mâles ne s'intéressent qu'aux œufs. »

Shym secoue énergiquement la tête de gauche à droite.
- Ne dis pas de sottises ! Un pokémon ne peut pas faire d'œufs avec un humain !
« Mais les humains ont d'autres avantages » rétorque la mentalie. « D'autre part, tu te comportes encore comme une enfant, et tu n'as aucun pouvoir. Cette humaine est à la tête d'un grand groupe d'humains et de pokémons. Elle a des avantages que tu n'as pas. »
- Mais je suis sa compagne ! Il m'a promis ! Nous avons promis !
« Domino est adulte et plus expérimentée dans les choses de l'amour. Elle a déjà eu d'autres compagnons. Elle sait ce qui attire les mâles. »
- Non, c'est impossible !

Shym est horrifiée. Elle recule, jusqu'à se retrouver dos au mur.
- Non, non, je refuse de te croire !
« Tu n'as qu'à fouiller dans leurs pensées à tous les deux, si tu ne me crois pas » rétorque Megara.
La mewtwo refuse catégoriquement.
- Je veux lui faire confiance. Je veux leur faire confiance. Il y a certainement une explication beaucoup plus logique à la présence de Kami et Domino seuls dans la même pièce malgré leur participation commune à une réunion moins d'une heure auparavant.
« Tu es vraiment naïve » reproche la mentalie.
Shym ferme très fort les yeux pour ravaler ses larmes. Lentement, elle retourne à sa veille auprès de Gulliver la Wyrm des Glaces, et à ses méditations afin de maintenir en place le réseau de communication télépathique.


Shym, malgré toute la meilleure volonté du monde, ne peut pas se retenir de bouder et de se montrer distante envers Kami pendant tout le reste de la durée de son court séjour. Pressentant qu'il doit faire de nombreux efforts s'il souhaite garder la confiance de sa belle, le mâle refuse toutes les femelles le pressant de leur faire des œufs, détournant la tête des petits qu'il a engendré, les renvoyant auprès de leur mère et de leurs instructeurs de combat. Rien n'y fait pourtant : sa compagne au pelage chromatique ne lui adresse la parole qu'en cas d'extrême nécessité.
- Bon sang, Shym, qu'est-ce que je t'ai fait ? supplie-t-il, espérant une réponse.
- À moi, rien, et c'est bien ça le problème, finit-elle par soupirer quelques heures avant son départ.
Il comprend ce qui attriste sa compagne – son manque d'affection physique pour elle – mais, ne pouvant supporter de voir encore et toujours Céra, Joey, Léo, Pixel, Amalthea et Saturnin dans les grands yeux d'émeraude, il se détourne.

Barjok, tenant à bout de bras quelques pages imprimées, s'approche rapidement en faisant de grands gestes.
- Ohé, les pokémons ! J'ai trouvé une roue en or ! Juste à temps !
Shym ignore l'humain et escalade Gulliver, se réfugiant dans la forêt de formes de glace qui a poussé sur le dragon à partir de la température de son corps et de l'humidité de l'air. Kami sent son cœur se fendre, mais il ne peut pas laisser sa vie personnelle se dresser en-travers de sa quête des pièces du Vaisseau.
- Montrez-moi, s'impatiente le mewtwo. Le Dragon Blanc sera bientôt là.
Le scientifique exhibe de vieilles gravures imprimées depuis une bibliothèque virtuelle contenant la version scannée de nombreux ouvrages tombés dans le domaine public.
- Là, annonce Barjok. Une roue dorée.

Kami feuillette les quelques documents, félicitant l'efficacité des humains.
- Je vais pouvoir repartir l'esprit tranquille, sachant quelle est ma prochaine étape, annonce le pokémon en rendant les feuilles à l'humain. Merci.
- Oh, mais je n'ai pas fait grand-chose, rougit le scientifique. Je ne sais pas si cette créature est réelle ou imaginaire, ni le lieu où elle se trouve.
- Je saurai me débrouiller, l'apaise Kami. Savoir dans quelle direction chercher est déjà un bond en avant pour moi.
Il lève la tête vers le ciel.
- Mon taxi est à portée, s'excuse-t-il. Je reviendrai dès que possible. Transmettez mes salutations aux autres.
Il cherche à caresser une dernière fois l'esprit de sa compagne avant de s'en aller, mais elle boude et se rend inaccessible.


- Domino, il devient absolument urgent d'avoir des espions au sein même des troupes ennemies !
L'humaine sursaute et lève la tête. Elle est ébouriffée et a les yeux vitreux.
- Je dormais pas, je dormais pas ! bafouille-t-elle.
Clio, qui vient d'entrer en trombe dans le bureau, referme délicatement la porte derrière elle.
- Café ? interroge la pokémone en voyant l'air endormi de l'humaine.
- Whaaaa, répond Domino en s'étirant. Il est quelle heure ?
- Six heures du matin, répond Clio en tirant une chaise.
- Oh, bon sang… gémit l'humaine en se massant le visage.

La pokémone lui laisse le temps d'émerger du sommeil avant de lui annoncer la mauvaise nouvelle.
- Journal du matin, explique-t-elle en tendant le papier. Éditorial, et page cinq.
- Les pages politiques ? s'étonne la blonde en feuilletant le quotidien.
Elle fronce les sourcils, se concentrant sur les petits caractères. La lumière crue de sa lampe de travail lui agresse les pupilles, rendant les lettres floues. Elle hoquète et étouffe des protestations à la lecture de l'éditorial. L'article des pages politiques la met dans tous ses états.
- Il faut absolument convoquer les stratèges, conclut-elle en se levant d'un bloc.
Elle titube, affaiblie.
- Je m'en charge, assure Clio, et je te ferai un rapport dès qu'on en aura terminé. En attendant, va te reposer. Tu en as besoin.

L'humaine acquiesce et se laisse tomber dans un canapé adossé au mur, entouré de fauteuils. La pokémone actionne l'interrupteur de la lumière à l'aide de ses pouvoirs psychiques et sort de la pièce, le journal du matin serré contre sa poitrine. Devant Domino, elle a fait de son mieux pour contrôler sa colère, mais une fois seule, son visage se tord en une grimace affreuse.
« Ça ne se passera pas comme ça » grince-t-elle dans ce langage que les humains ne peuvent pas comprendre.
Elle longe les couloirs à grands pas, passe les gardes sans même leur dire bonjour, parvient à la salle de communication repérable à son panneau « buanderie » - une ruse de Madame Boss pour distraire un éventuel ennemi qui serait éventuellement parvenu à prendre d'assaut le QG. Là, quelques personnes se concentrent pour ne pas s'endormir en attendant la relève. La pokémone s'approche, les saluant.

- Bonjour. C'est pour une réunion urgente.
- Urgente comment ? interroge un des agents, le plus poliment possible.
- Urgente urgente. Pour dans il y a cinq minutes, explique patiemment Clio.
Un bouton discret est enfoncé sur le panneau de commande. Aussitôt, des signaux sonores très puissants se mettent à retentir dans les appartements privés de certaines personnes tandis qu'un morceau de musique très particulier est diffusé dans tous les couloirs.
- Merci, soupire Clio en quittant les locaux.
- Y'a pas d'quoi, répondent les humains.

Quelques humains et pokémons, pas très bien réveillés, s'avachissent sur les sièges de la salle de réunion. D'autres leur apportent du café très fort. Tous ont répondu à l'appel, docilement. L'organisation mise au point par Madame Boss est peut-être originale et en apparence contraignante, mais elle est également redoutablement efficace une fois mise en action.
- Nos ennemis sont encore plus fourbes et retors que nous ne l'imaginions, annonce Clio sans faire de ronds de jambe. Cela leur a valu d'ailleurs d'être le sujet de l'éditorial du jour, et d'un bel article en pages politiques.
Elle leur lit les textes en question. Sa voix tremble. Les yeux de ses auditeurs sont écarquillés. Ils n'en croient pas leurs oreilles.

Lentement, elle repose le journal imprimé. Elle tremble. Elle tient à peine debout.
- C'est immonde… murmure Sapin en se cachant la bouche de la main. C'est absolument immonde.
Loredana est paralysée. Barjok reste stupidement assis, yeux exorbités. Hurlep même en reste muet. Slenderman est tellement choqué, qu'il disparaît presque, sa silhouette amaigrie par la brusque rétractation de tous ses membres.
- Comment peut-on oser… gémit un des stratèges, un indien répondant au nom de Vishwanathan Anand, ou simplement Nathan pour faire plus européen.
« C'est affreux » parvient à articuler le badalisc. « C'est intolérable. On ne peut pas laisser faire comme ça ! Il faut agir ! C'est impératif ! »
« Impératif ! » approuve Slenderman en frappant du poing sur la table.

- Oui, vous avez raison, mes frères, approuve Clio, il faut agir. Discutons-en dès à présent, mais laissons à Domino le soin de prendre la dernière décision.
« Pourquoi attendre ? » braille Hurlep. « Nous n'avons pas besoin des humains pour prendre des décisions ! »
- Silence ! répond Clio. En agissant seuls nous ne ferons que conforter nos ennemis dans leurs démarches ! C'est pour cette raison que nous ne pouvons agir que sous le couvert d'humains. Mais si tu préfères y aller seul, et tomber sous leurs coups, personne ne te retient.
La gueule hurlante grogne mais fait silence.
- Mais enfin, interroge Sapin, où sont-ils allés chercher de pareilles idées ?
« Ce n'est pas important » coupe Slenderman. « Trouver une solution est plus urgent. »

Clio se laisse tomber sur son siège, se prenant la tête à deux mains. Elle n'a pas la poigne de Domino pour tenir cette troupe disparate. Elle aurait sans doute dû attendre quelques heures que l'humaine soit un peu plus fraîche et dispose. Après tout, ils n'en sont pas à la minute près. Mais ce qui est fait est fait et il lui faut désormais en assumer les conséquences.
- C'est la Cosa Nostra, interrompt Loredana. C'est ainsi qu'ils agissent. Oune ennemi démoralisé est plous facile à écraser.
- C'est donc la guerre des nerfs… murmure Nathan comme pour lui-même.
- Comment s'y opposer ? geint Sapin.
Le scientifique n'a pas l'habitude de ce genre d'affrontements.

Tous les regards se tournent vers Loredana.
- Vous vous y connaissez, de ce genre de choses, non ?
Elle se tasse sur son siège, mal à l'aise.
- Jé n'ai pas trop envié d'en parler…
- C'est comme dans une partie d'échecs, réfléchit Nathan à voix haute. Celui qui perd son sang-froid a perdu. Mais c'est aussi politique : manipuler l'opinion de la masse pour l'avoir derrière soi. Nous n'avons qu'à faire de la contre-propagande.
« Contre-propagande ? Kami en avait parlé aussi » remarque Hurlep.
- Alors, c'est décidé ? interroge Clio. De la contre-propagande ? Ça va à tout le monde ?

Slenderman renifle bruyamment – autant que faire se peut sans visage et sans nez – et croise les bras sur sa poitrine étroite.
« Vous pensez vraiment que ça va suffire ? Que se balader dans les rues avec des panneaux Prétendre que les pokémons sont des démons n'est pas une excuse pour les torturer en criant des slogans comme Les pokémons sont nos amis, il faut les aimer aussi va changer la face du monde ? »
- Et le gouvernement ? s'insurge un avocat ayant intégré la Team Rocket. Il y a des lois contre la maltraitance des pokémons ! Comment se fait-il que le gouvernement n'ait toujours pas réagit ?
- Secouer les puces du gouvernement, je note, répond Clio en joignant le geste à la parole.
- Vous avez bésoin d'éspions sour place, articule Loredana.
Elle est plus pâle encore que le pokémon cauchemardesque qui sert d'ambassadeur à Mew. Aussitôt après avoir parlé, elle se tasse encore plus sur son siège, semblant disparaître sous la table.

Clio note la suggestion.
- Avoir des agents infiltrés nous permettrait de saper directement l'ennemi, réfléchit Nathan. Excellente idée.
- Il ne faut pas oublier de prendre en compte le temps nécessaire à leur formation, renchérit Barjok. Loredana pourrait peut-être s'en charger ? De la formation ?
- Pour le moment, tranche Clio, contentons-nous de noter les idées principales. C'est à Domino de décider.
Elle voit bien que l'ex-policière n'est pas dans son assiette, souffrant de souvenirs intrusifs de son séjour entre les mains ennemies.
- C'était juste une idée comme ça, se défend Barjok.

La porte s'ouvre Domino entre. Clio lui laisse sa place, lui murmure quelques mots à l'oreille. La dirigeante de la Team Rocket acquiesce doucement.
- Désolée du retard, s'excuse l'humaine à l'assemblée. Je vois que vous n'avez pas chômé durant mon absence, c'est bien, je suis fière de vous. Je vous propose de commencer la planification temporelle de nos actions.


Chapitre inspiré de la chanson Walking on broken glass de Annie Lennox