Note de l'auteur : Six chapitres sans review, je commence un peu à désespérer... Ai-je perdu mes lecteurs/lectrices ? Si vous êtes toujours là, un petit commentaire de votre part me ferait grand plaisir ! Je profite également de cette note pour vous dire que le prochain chapitre ne sera pas publié avant le mois d'août. Je vais en effet consacrer le mois de juillet à la rédaction de la fin du Livre 2 en participant au Camp NaNoWriMo, ce qui ne me laissera guère le temps de relire les chapitres déjà écrits et qui restent encore à paraître. En attendant, je vous souhaite à toutes et à tous une bonne lecture !
Chapitre 12
La boîte de chocolats
Après sa mère, Cyrus était donc la deuxième personne à connaître le secret de Lisa. C'était à se demander si son amour pour Mr Bates n'était pas devenu trop évident et si tout le monde n'allait finir par s'en apercevoir… Tout le monde, sauf Mr Bates, bien entendu. Le principal concerné dans cette histoire semblait ne rien remarquer, et, à moins que Lisa n'aille directement lui avouer ses sentiments, il ne se rendrait probablement jamais compte de rien.
Il fallait dire aussi que Lisa n'avait pas été gâtée par la chance. D'abord trahie par la photo de Mr Bates qu'elle avait malencontreusement laissée sous son oreiller le jour où sa mère avait comme par hasard décidé de changer ses draps, elle n'avait ensuite cessé de voir Cyrus rappliquer à la bibliothèque pile aux heures où elle venait épier son prof de maths. Il n'avait pas fallu longtemps avant que son ami ne comprenne le sens de ses intentions cachées… même si Lisa se demandait encore s'il avait bien pris conscience de la force des sentiments qu'elle éprouvait pour Mr Bates. Pour lui, comme pour sa mère, il ne devait s'agir que d'une amourette passagère, d'un béguin sans conséquence, qui ne survivrait certainement pas au départ de Lisa pour le MIT.
A la différence d'Amanda, cependant, Cyrus paraissait bien plus compréhensif et ouvert d'esprit. Loin de condamner la passion de Lisa pour Mr Bates, il l'approuvait au contraire, et écoutait d'une oreille attentive les confidences que lui faisait son amie. Ce fut ainsi qu'il apprit depuis combien de temps durait cet amour impossible et non partagé, et que, hormis lui et la mère de Lisa, personne d'autre n'était au courant. Bien sûr, Lisa ne s'ouvrait à lui que lorsqu'elle était sûre de se trouver à l'abri des oreilles indiscrètes, ce qui, la plupart du temps, n'arrivait que quand Cyrus venait la rejoindre au café Monet's et que tous les deux s'asseyaient à l'écart.
L'avantage, depuis que son ami avait découvert son secret, c'était que Lisa pouvait désormais retourner savourer une bonne tasse de chocolat chaud sans craindre que les regards qu'elle jetait à Mr Bates n'éveillent de nouveaux soupçons. Astrid, Joey et Kevin ne mettaient quasiment jamais les pieds au Monet's, et les autres lycéens de Liberty qui fréquentaient le café étaient bien trop absorbés par leurs discussions pour faire attention à elle. Elle pouvait donc en profiter pour se confier à Cyrus en toute liberté, et remarquait d'ailleurs avec plaisir à quel point le fait de parler de Mr Bates nourrissait l'amour qu'elle avait pour lui.
Cyrus, de son côté, se faisait une joie de donner des conseils à sa camarade pour qu'elle parvienne à se rapprocher davantage de l'homme qu'elle aimait. La jeune fille, qui prenait toutes ces suggestions pour argent comptant, ne s'apercevait malheureusement pas que son ami les lui faisait surtout sur le ton de la plaisanterie.
Aussi, lorsqu'arriva le 1er février et que Cyrus lui recommanda d'offrir des chocolats à Mr Bates pour la Saint Valentin, Lisa se dit que c'était là une merveilleuse idée et qu'il fallait à tout prix qu'elle la mette à exécution.
« Ce sera aussi l'occasion de le remercier pour m'avoir aidée à obtenir une bourse d'études au MIT ! »
Lisa avait en effet eu le bonheur d'apprendre à la mi-janvier que son dossier de demande d'aide financière avait été retenu par le MIT et qu'elle se verrait ainsi octroyer une bourse pour payer ses études. Un succès qu'elle devait en grande partie à Mr Bates, sans qui jamais elle n'aurait réussi à convaincre sa mère d'envoyer tous les documents nécessaires à l'obtention d'une telle aide.
« Bien sûr, il faudra que ce cadeau reste anonyme, précisa Lisa, sinon je pense qu'il comprendra clairement pourquoi je lui offre des chocolats le jour de la Saint Valentin… Autant lui faire tout de suite ma déclaration, cela reviendrait au même !
- Et pourquoi tu ne lui ferais pas tout de suite ta déclaration, justement ? lança Cyrus avec un brin de malice.
- Tu es fou ? s'offusqua Lisa. C'est beaucoup trop tôt ! Je préfère attendre de ne plus l'avoir comme prof, avant de tout lui avouer !
- Il aurait peut-être fallu que tu ne demandes pas à suivre ses cours au second semestre… Ça aurait sans doute accéléré les choses..., fit remarquer Cyrus.
- Non, c'était au-dessus de mes forces, répondit Lisa d'un ton sans appel. Je ne peux pas me passer de le voir tous les jours.
- Tu l'aurais vu tous les jours à la bibliothèque... ou bien ici, au Monet's.
- Ça n'aurait pas suffi ! Il n'y a qu'en cours que je peux le regarder librement, le voir de près et écouter le son de sa voix. Ici, ce n'est pas pareil… » dit la jeune fille en jetant un regard plein de mélancolie vers la table habituelle de Mr Bates, encore inoccupée en ce début d'après-midi.
Naturellement, il était toujours plus facile pour Lisa de parler de Mr Bates lorsqu'il ne se trouvait pas dans les parages. Cela lui permettait aussi de combler le vide engendré par son absence, comme si le simple fait de l'évoquer était pour elle une manière de le sentir à ses côtés.
« Va pour le cadeau anonyme, alors..., concéda Cyrus. Même si tu ne le lui remets pas en mains propres, tu pourras l'accompagner d'un petit mot…
- Surtout pas ! s'exclama Lisa. Il risquerait de reconnaître mon écriture !
- Un petit mot écrit à l'ordinateur, dans ce cas…
- Quel manque de romantisme ! Il n'y a rien de plus impersonnel qu'un mot tapé à l'ordinateur !
- Il faudrait savoir ce que tu veux, à la fin !
- Tout ce que je veux, c'est lui faire comprendre qu'il est aimé de quelqu'un… sans lui révéler pour l'instant de qui il s'agit.
- Et comment comptes-tu t'y prendre ?
- C'est simple : je pensais faire comme l'année dernière, lorsque j'ai déposé une rose rouge dans sa boîte aux lettres pour la Saint Valentin.
- Tu lui as offert une rose rouge pour la Saint Valentin ? se récria Cyrus, stupéfait.
- Dont je n'ai plus jamais entendu parler…, compléta Lisa d'un air dépité.
- Pas étonnant, s'il ne savait pas qu'elle venait de toi…
- Je me demande encore si ce n'est pas quelqu'un qui la lui a volée… Comme elle n'entrait qu'à moitié dans sa boîte aux lettres, ça ne m'étonnerait pas…
- Essaye alors de ne pas lui offrir une trop grande boîte de chocolats..., lui conseilla Cyrus. Ou bien de choisir un autre endroit où la déposer.
- Où ça, par exemple ?
- Je ne sais pas, moi… Sur son bureau ?
- Pas question ! Tout le monde dans la classe verrait son cadeau et devinerait que c'est une élève qui l'a déposé là. Ce serait le scandale assuré !
- Pourquoi pas dans son casier à la salle des profs, alors ?
- Cette fois, ce sont ses collègues qui risquent de se poser des questions… Vu que les élèves n'ont pas le droit d'entrer dans cette salle, je serai obligée de rester sur le seuil et de confier mon cadeau au prof qui viendra m'ouvrir, pour qu'il le dépose à ma place dans le casier de Mr Bates...
- Pas si tu réussis à t'infiltrer dans la salle des profs pendant qu'elle est vide !
- Et comment veux-tu que je sache si elle est vide ou pas ? demanda naïvement Lisa.
- Ne t'inquiète pas pour ça ! lui répondit alors Cyrus en lui faisant un clin d'œil. J'ai déjà deux ou trois petites idées… »
Le mercredi 14 février, lorsque l'alarme incendie du lycée retentit à midi trente et des poussières, Joey Barker fut le premier à pousser une beuglante dans la cafétéria :
« C'est pas vrai ! s'écria-t-il d'un air furibond. Ils le font exprès, ou quoi ? Je viens tout juste de m'asseoir pour manger ! »
Il avait rejoint Astrid et Kevin à leur table habituelle, chargé d'un plateau repas plein à craquer sur lequel il semblait avoir amassé toute la nourriture la plus calorique servie à la cantine : son plat principal consistait en deux gigantesques parts de pizza à la bolognaise, recouvertes d'une montagne de frites au cheddar fondu et accompagnées d'un bol d'onion rings ; son dessert était quant à lui composé d'un énorme pot de yaourt aux M&M's et d'un donut chocolat-noisettes reluisant de graisse. Un déjeuner qui n'allait certes pas l'aider à perdre sa bedaine, mais qui au moins compenserait la frustration qu'il ressentait toujours pendant la Saint Valentin. Lui qui, cette année encore, se retrouvait célibataire le jour de la fête des amoureux, il supportait d'autant plus mal le fait d'être seul, qu'il avait maintenant à endurer la vue de Kevin et Astrid en train de se faire des mamours sous ses yeux.
« A tous les coups, c'est encore un exercice..., commenta la blonde en se levant de table avec nonchalance.
- Quoi ? s'exclama Kevin. Mais on en a déjà eu un i peine deux semaines !
- Il faut croire qu'il n'a pas été suffisamment réussi…
- Ils n'auraient pas pu faire ça pendant mon cours de bio ? bougonna Joey. Tout mon repas sera froid quand on reviendra au réfectoire !
- Pas s'il s'agit d'un véritable incendie…, fit remarquer Kevin.
- Quelle journée de merde ! fulmina Joey, avant de s'emparer d'une de ses tranches de pizza pour l'emporter avec lui.
- Et dire que Lisa n'a même pas eu le temps de nous rejoindre pour manger un morceau ! lança Astrid en regardant autour d'elle à la recherche de son amie. Je me demande bien où elle a pu passer… »
Naturellement, jamais elle n'aurait eu l'idée d'aller la chercher dans les toilettes des filles… Et pourtant, c'était bien là que Lisa avait choisi de se planquer. Enfermée dans la cabine du fond et perchée sur la cuvette des WC pour éviter que ses pieds ne dépassent sous la porte, elle attendait avec impatience que les bruits de pas dans les couloirs finissent par s'estomper, afin de pouvoir sortir de sa cachette et se glisser incognito dans la salle des profs. Cyrus, qui s'était fait le plaisir de déclencher l'alarme, lui avait donné rendez-vous devant cette fameuse salle, trois minutes exactement après le début de l'alerte – ce qui, d'après l'exercice incendie précédent, correspondait plus au moins au temps qu'avaient mis les élèves et le personnel à évacuer le lycée Liberty. Cette fois, tout le monde redoubla d'efficacité, car au bout d'à peine deux minutes, Lisa n'entendit plus aucune voix dans le corridor, à croire qu'il ne restait déjà plus personne dans l'établissement… Seul le son de l'alarme persistait – un son strident et insupportable qui commençait à lui taper sérieusement sur les nerfs.
Lorsque le chronomètre de son téléphone portable afficha deux minutes et trente secondes, Lisa sortit de sa cabine et se dirigea prudemment vers la porte béante des toilettes des filles. Elle s'arrêta sur le seuil, se pencha en avant et regarda furtivement à gauche et à droite : le couloir était désert... La voie était libre !
La jeune fille se précipita en courant vers la salle des profs, serrant contre elle son sac en bandoulière, dans lequel elle avait rangé la boîte de chocolats destinée à Mr Bates. Quelle euphorie grisante c'était que de traverser au pas de course un lycée entièrement vide et abandonné, sachant qu'elle n'avait théoriquement rien à faire ici et qu'elle risquait très gros si elle se faisait prendre ! Tout portait à croire qu'elle s'apprêtait à commettre un méfait, alors qu'au contraire il ne pouvait pas y avoir de meilleures intentions que les siennes ! Mais qui aurait pu imaginer qu'elle avait orchestré cette fausse alarme incendie dans le seul et unique but d'offrir son cadeau de Saint Valentin à l'homme qu'elle aimait ?
Cyrus, qui était à l'origine de cette idée pour le moins audacieuse, l'attendait déjà devant la salle des profs, dont la porte avait été laissée grande ouverte.
« A toi l'honneur ! lança-t-il en invitant son amie à entrer. Je reste dans le couloir pour faire le guet. »
Lisa franchit le seuil de la porte et sentit les battements de son cœur s'accélérer de plus belle. C'était la première fois qu'elle mettait les pieds dans cette pièce strictement interdite aux élèves, et elle avait l'impression d'entrer dans un sanctuaire… Elle regardait autour d'elle d'un air fasciné, captivée par tout ce qu'elle voyait : de grandes étagères remplies de livres, de classeurs et de fournitures de bureau se dressaient contre les murs, à côté de tableaux blancs recouverts de notes, d'affiches et de post-its. Dans un coin de la pièce se trouvaient deux ordinateurs en libre accès, ainsi qu'une photocopieuse qui continuait de tirer des exemplaires de l'énoncé d'un devoir d'espagnol. Le fond de la salle avait été aménagé en coin cuisine pourvu d'un évier, d'une machine à café, d'un mini frigo, d'un micro-ondes et même d'un grille-pain, dans lequel se trouvait encore un toast qui venait visiblement de sortir.
Lisa ressentit une pointe de culpabilité à la pensée qu'elle avait pu interrompre le déjeuner de Mr Bates. Elle ignorait si ce pain grillé lui appartenait, mais elle se doutait qu'il venait manger ici le midi, car elle ne le croisait jamais à la cafétéria et ne l'avait jamais vu traverser la cour du lycée à cette heure pour aller déjeuner en ville. Bon nombre d'enseignants semblaient d'ailleurs faire de même, à en juger par les sandwichs et les tupperwares qui traînaient sur les tables, au milieu des manuels de cours et des copies à corriger. Quelques mugs de café encore fumant avait également été laissés à l'abandon, dont un sur lequel était dessiné le nombre pi. Lisa se demanda s'il s'agissait de celui de son prof de maths...
Mais ce n'était pas le moment de se poser ce genre de questions. Lisa devait se dépêcher de trouver le casier de Mr Bates si elle voulait y déposer son cadeau et déguerpir au plus vite. Sur le mur de gauche s'étendait une large étagère multi-cases, dont les compartiments cubiques faisaient vraisemblablement office de boîtes aux lettres. Chacune d'entre elles portait une étiquette avec le nom de l'enseignant auquel elle appartenait. Par chance, elles étaient rangées dans l'ordre alphabétique, ce qui facilita considérablement la tâche de Lisa. Celle-ci repéra le casier d'Harold Bates en moins de dix secondes. Situé en bas à gauche du meuble de rangement, il ne contenait qu'une enveloppe adressée à son nom, un devoir maison manifestement rendu en retard, et… une clémentine.
Encore pourvu de sa tige et d'une longue feuille verte, ce fruit rappela à Lisa celui que lui avait offert Mr Bates lors du dernier contrôle de maths du premier semestre. Ainsi donc son prof se servait de son casier non seulement comme d'une boîte aux lettres, mais aussi comme d'un garde-manger ? « Parfait ! » se dit la jeune fille, car c'était justement de la nourriture qu'elle venait y déposer.
Les doigts tremblant d'excitation, elle ouvrit son sac en bandoulière et en sortit la boîte de chocolats qu'elle avait achetée la veille dans une boutique d'Evergreen. C'était un petit coffret rouge en forme de cœur, contenant un assortiment de dix chocolats pralinés. Si avec ce cadeau et la rose rouge de l'année dernière Mr Bates ne comprenait toujours pas le message, Lisa ne voyait vraiment pas ce qu'elle pouvait lui offrir de plus...
La jeune fille poussa un soupir de soulagement lorsqu'elle vit que sa boîte de chocolats rentrait pile-poil dans le casier de Mr Bates. C'était l'avantage, avec ces compartiments sans porte : on pouvait vraiment y déposer tout et n'importe quoi ! L'inconvénient, c'était qu'ils laissaient voir l'intégralité de leur contenu, et que les collègues de Mr Bates ne tarderaient pas à remarquer ce mystérieux cadeau qui venait d'apparaître dans son casier… Lisa imaginait déjà avec angoisse la réaction de Mr Bates lorsqu'il découvrirait sa boîte de chocolats et qu'il serait assailli de questions de la part des autres professeurs, qui bien sûr ne manqueraient pas de vouloir connaître l'identité de son admiratrice secrète. Que pourrait-il alors leur répondre, lui qui n'en savait rien lui-même ? En voulant lui faire plaisir, Lisa n'allait-elle pas au contraire le plonger dans l'embarras ?
La jeune fille hésita un bref instant à reprendre son cadeau...
« Oh, et puis non ! » se dit-elle finalement en laissant la boîte dans le casier de Mr Bates et en plaçant sa clémentine par-dessus. « Je n'ai tout de même pas fait évacuer le lycée Liberty pour rien ! »
Sur ce, elle prit ses jambes à son cou et se précipita avec Cyrus jusqu'à la sortie de secours la plus proche.
« Méfait accompli ! » s'écria le garçon en courant à côté d'elle.
Méfait ou bienfait, tout dépendait de l'effet que son cadeau de Saint Valentin aurait sur Mr Bates… Sans doute le découvrirait-elle bien assez tôt : son prochain cours avec lui avait lieu dans moins de deux heures.
Harold Bates était décidément un homme impénétrable. Lorsque Lisa le retrouva à deux heures en cours de maths, il lui fut absolument impossible de deviner s'il avait ou non trouvé la boîte de chocolats qu'elle avait déposée dans son casier. Elle avait l'impression de voir se répéter la triste histoire de la rose rouge : un cadeau offert avec amour, mais qui restait lettre morte, comme s'il n'avait jamais existé... C'était à se demander si elle ne l'avait pas inventé...
Lisa essaya de calmer sa frustration en se disant qu'après tout, Mr Bates n'avait peut-être pas eu le temps de repasser à la salle des profs avant de reprendre ses cours de l'après-midi... Ou peut-être y était-il entré en coup de vent, le temps d'y récupérer son cartable, sans prêter attention à son casier ? Oui, c'était certainement ce qui expliquait pourquoi il ne paraissait ni plus gai ni plus fâché qu'à l'ordinaire…
Ce fut en tout cas ce qui conforta Lisa pendant toute la première moitié du cours. Bercée par cette douce illusion, elle regagna peu à peu l'espoir que son cadeau n'avait pas laissé Mr Bates indifférent, mais était simplement resté inaperçu.
« Il le trouvera sûrement tout à l'heure, quand il repassera par la salle des profs avant d'aller au Monet's » se dit Lisa, tandis qu'elle et les autres élèves planchaient silencieusement sur un exercice de probabilités conditionnelles que venait de leur donner Mr Bates.
Quel ne fut pas alors son désarroi lorsqu'elle vit l'enseignant sortir une clémentine de son cartable et commencer à l'éplucher tranquillement... Elle reconnut aussitôt l'agrume qu'elle avait vu traîner dans son casier au moment de l'alarme incendie : sa longue feuille verte encore rattachée à sa tige ne laissait aucun doute là-dessus.
« Comment est-ce possible ? » se demanda Lisa, en proie à un terrible malaise.
Comment Mr Bates avait-il pu récupérer ce fruit dans son casier sans remarquer la boîte de chocolats sur laquelle il était posé ? Etait-il à ce point distrait ou lui fallait-il une nouvelle paire de lunettes ? Hélas, toutes ces explications semblaient de moins en moins rationnelles, et Lisa dut finalement se rendre à l'évidence : le cadeau de Saint Valentin qu'elle avait offert à Mr Bates l'avait entièrement laissé de marbre.
Si chaque année la Saint Valentin faisait le bonheur des amoureux en créant de nouveaux couples ou en resserrant les liens de ceux déjà formés, elle pouvait à l'inverse faire le malheur des célibataires, en particulier de ceux qui, comme Lisa, souffraient d'un amour non partagé. L'indifférence totale de Mr Bates à l'égard des chocolats qu'elle lui avait offerts plongea la jeune fille dans un profond désespoir. Certes, si elle ne lui avait pas remis ce cadeau de façon anonyme, elle aurait peut-être eu le plaisir de le voir lui exprimer sa gratitude, mais comment aurait-elle fait pour ne pas risquer de le compromettre ou de provoquer un scandale au lycée ? Non, elle avait pris la plus sage décision. Elle avait simplement été un peu trop naïve pour croire qu'elle pourrait lire sur le visage de Mr Bates ce qu'il avait pensé de son cadeau.
A la déception de Lisa s'ajoutait également la jalousie qu'elle éprouvait à la vue de tous ces nouveaux couples que la Saint Valentin avait fait naître et qui se tenaient désormais par la main dans les couloirs du lycée. Des couples parfois totalement inattendus, comme celui de Skye Miller et de Clay Jensen, qu'elle aperçut un matin en train de s'embrasser devant le parking à motos. Depuis quand ces deux-là se connaissaient-ils ? Eux que tout semblait opposer – aussi bien en termes de look que de caractère –, jamais elle ne les aurait imaginés un jour sortir ensemble...
D'autres couples, à l'inverse, paraissaient beaucoup moins surprenants, comme celui de Bryce Walker et de Chloé Rice, la nouvelle capitaine de l'équipe des pom-pom girls. Bryce, qui changeait de copine comme de chemise, avait encore une fois choisi l'une des filles les plus canons du lycée : avec ses longs cheveux blonds, ses yeux bleus maquillés à la perfection et son corps de rêve, Chloé aurait très bien pu jouer les mannequins pour un magazine de mode. Convoitant sans doute le titre de couple le plus populaire du bahut, tous les deux ne manquaient jamais une occasion de se faire remarquer en se roulant des pelles interminables, ce qui avait naturellement le don d'exaspérer Lisa. Ecœurée, celle-ci détournait rapidement le regard et s'efforçait d'ignorer ce ridicule étalage de bonheur.
Elle le supportait d'autant moins qu'il lui rappelait cruellement le bonheur qu'elle rêvait de connaître en sortant avec Mr Bates. Comme elle serait heureuse si elle pouvait elle aussi l'embrasser sur les lèvres, poser des baisers dans son cou ou simplement lui tenir la main... Hélas, c'était un bonheur qu'elle ne savourerait probablement jamais, pour la seule et unique raison qu'il lui était interdit.
Lisa trouvait cela terriblement injuste. Pourquoi ses camarades avaient-ils le droit de goûter aux joies de la vie amoureuse et pas elle ? Elle était sûre que la plupart d'entre eux ne s'aimaient même pas d'un amour authentique. Rien qu'à regarder Clay et Skye, elle devinait clairement que ces deux-là n'éprouvaient rien de plus que de l'amitié l'un pour l'autre. Quant à Bryce et Chloé, il était évident que tous les deux confondaient le désir et l'amour...
Mais qu'était-ce que l'amour ? Pour Lisa, c'était cette passion dévorante qu'elle ressentait pour Mr Bates à chaque instant de la journée, cette véritable obsession qui lui donnait l'impression de le voir à tous les coins de rue quand elle se promenait en ville, qui la faisait penser à lui jour et nuit, et qui l'empêchait parfois de trouver le sommeil quand elle était trop excitée à l'idée de le revoir au lycée le lendemain. C'était aussi ce trouble dans lequel il la plongeait quand il s'approchait d'elle ou qu'il lui adressait la parole. Un trouble qui faisait trembler ses mains et accélérer les battements de son cœur, mais qui laissait bientôt place au plaisir enivrant de se trouver en présence de l'être adoré et de lui parler comme si elle le connaissait depuis toujours. Lisa le vénérait comme un dieu, son admiration pour lui était telle qu'elle dépassait l'entendement… Comment pouvait-on aimer à ce point quelqu'un sans qu'il ne s'aperçoive de rien ?
Pleurant sur son triste sort, Lisa se demandait si ce n'était pas elle qui avait un problème… Pourquoi se sentait-elle toujours attirée par les hommes beaucoup plus âgés qu'elle ? Etait-ce une maladie ? Etait-ce une perversion sexuelle aussi condamnable que la pédophilie ? Elle ne voyait pourtant rien de répréhensible dans la nature de ses sentiments pour Mr Bates… Au contraire, son amour était si pur qu'elle le trouvait parfaitement honorable. Peut-être était-ce alors parce qu'elle n'avait plus de père, qu'elle recherchait l'affection de son prof de maths ? Après tout, elle avait l'âge d'être sa fille… Mais non, c'était absurde ! Ce qu'elle cherchait en lui n'était pas la figure paternelle qui lui faisait défaut, mais bel et bien le compagnon avait lequel elle souhaitait passer le reste de ses jours.
Ce n'était pas de sa faute si elle avait un faible pour les hommes d'âge mûr. Tous ses camarades de classe lui paraissaient tellement immatures… Non seulement ils se comportaient comme des gamins, mais ils ressemblaient aussi à des gamins. Que pouvait-on trouver de séduisant chez un ado au visage boutonneux qui ne prenait même pas la peine de raser le duvet naissant au-dessus de ses lèvres ? Certes, ce genre de considérations prouvait à quel point Lisa pouvait elle aussi se montrer superficielle, mais elle estimait pour sa défense qu'il n'y avait pas d'amour possible sans un minimum d'attirance physique. C'était d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles elle avait refusé de sortir avec Joey : même si tous les deux s'entendaient à merveille, jamais elle n'avait ressenti pour lui le moindre désir. L'autre raison était bien sûr qu'elle n'avait d'yeux que pour Mr Bates.
Son amour pour lui était à la fois sa peine et sa consolation. Source de joie mais aussi de tristesse, cet amour lui donnait tantôt l'envie de vivre, tantôt l'envie de mourir. Lisa essayait de surmonter le chagrin que lui causait Mr Bates en se réfugiant dans le travail, en particulier dans ses devoirs de mathématiques. Cela pouvait sembler paradoxal, mais c'était précisément la résolution de ses problèmes de probabilité qui l'aidait le mieux à oublier ses problèmes personnels.
L'autre moyen qu'elle avait trouvé pour y parvenir était de noyer son chagrin dans l'alcool. Elle n'en était pas fière, mais elle avait commencé à boire à l'insu de sa mère, en se servant en cachette dans sa réserve de spiritueux. Celle-ci ne contenait en vérité que trois bouteilles entamées de tequila, de gin et de vodka, qu'Amanda n'utilisait que pour préparer des cocktails lorsqu'elle recevait des invités, mais qui suffisaient largement à apporter à Lisa le réconfort dont elle avait besoin dans ses moments les plus sombres. Il lui arrivait parfois de se verser des quantités plus généreuses que prévu, ce qui la conduisait alors dans un état d'ébriété tel qu'elle finissait toujours par se laisser submerger par les émotions qu'elle tentait justement de refouler. Sombrant dans le désespoir le plus total, elle ne pouvait dès lors s'empêcher d'accentuer son mal-être en écoutant des morceaux de musique lents et mélancoliques, qui ne manquaient jamais de déclencher chez elle de violentes crises de larmes. Ainsi découvrit-elle que, même si elle pouvait avoir l'alcool joyeux pendant les concerts de metal auxquels l'emmenait Cyrus, elle pouvait aussi avoir l'alcool triste lorsqu'elle buvait toute seule dans sa chambre...
Bien sûr, Lisa veillait à ce que sa mère ne s'aperçoive de rien et tâchait de ne succomber à son désespoir que lorsqu'elle se retrouvait absolument seule à la maison. Le temps qu'Amanda rentre du travail suffisait à sa fille pour sécher ses larmes et enlever le mascara qui avait dégouliné sur ses joues. Le seul indice qui pouvait la trahir était la diminution progressive du niveau des bouteilles d'alcool, qui ne tarderait pas à se faire remarquer...
Il arriva un matin où, ayant tellement pleuré la veille au soir dans son lit, Lisa se réveilla avec les paupières gonflées comme celles d'un poisson rouge. Elle prit peur lorsqu'elle se découvrit dans le miroir. Se reconnaissant à peine, elle préféra ne pas descendre tout de suite prendre son petit déjeuner dans la cuisine où l'attendait sa mère. Inutile de l'inquiéter ou de l'effrayer. Il valait mieux pour elle passer directement à la salle de bains et tenter de camoufler cette affreuse boursouflure avec son maquillage. Heureusement pour elle qu'elle mettait du fard à paupières...
Heureusement aussi que ce matin-là fut celui où Alex Standall et Jessica Davis décidèrent de faire leur grand retour au lycée. Absents depuis quatre mois, les deux élèves ne manquèrent pas d'attirer sur eux tous les regards, ce qui permit à Lisa d'éviter toute question embarrassante au sujet de ses paupières dont l'inflammation passa finalement inaperçue. Tout le monde n'avait d'yeux que pour les deux revenants, en particulier pour Alex qui gardait les séquelles de sa tentative de suicide et devait désormais se déplacer à l'aide d'une canne. Ses cheveux jadis teints en blond platine avaient maintenant repris leur couleur châtain naturelle, et étaient coupés moins court que d'ordinaire, probablement pour cacher la cicatrice qu'avait dû laisser la balle ayant traversé son crâne. Jessica faisait elle aussi tourner les têtes des curieux, qui se demandaient sans doute comment elle allait réagir lorsqu'elle se retrouverait face à face avec Bryce, à cause de qui elle avait cessé de venir au lycée. Les rumeurs disaient en effet qu'elle avait couché avec lui alors qu'elle sortait encore avec Justin, puis qu'elle l'avait accusé de l'avoir violée pour ne pas reconnaître qu'elle avait trompé son petit ami. Lisa, qui ne prêtait guère attention aux commérages, ignorait totalement qui de Jessica ou de Bryce était en tort. Ce dont elle était sûre, c'était que Jessica et Alex s'étaient à nouveau rapprochés durant leur convalescence. Eux qui étaient sortis quelques mois ensemble l'année dernière avant de rompre durant l'été, ils semblaient aujourd'hui ne pas vouloir se quitter d'une semelle, comme si le fait de rester collés l'un à l'autre les aidait à mieux supporter les regards scrutateurs de leurs camarades.
« C'est bizarre que ces deux-là soient revenus au lycée pile le jour de l'ouverture du procès des parents d'Hannah contre l'école…, commenta Astrid lors de la pause déjeuner. Vous pensez qu'il s'agit d'une coïncidence ? »
Ce mercredi 7 mars marquait effectivement le début du procès opposant Andrew et Olivia Baker à l'établissement qu'ils jugeaient responsable du suicide de leur fille. Cet événement faisait bien sûr la une de la presse locale, en même temps qu'il réveillait au lycée Liberty de douloureux souvenirs...
« Il paraît que c'est Tyler Down qui va témoigner à la barre en premier, annonça Joey. Je me demande comment il va réussir à expliquer la photo qu'il a prise de Courtney et Hannah en train de s'embrasser sur la bouche…
- Ah oui, celle qui avait circulé au lycée quand on était en première et qui t'avait tant fait fantasmer ! » lança Kevin en riant.
Lisa s'estimait heureuse de ne pas avoir reçu de citation à comparaître devant le tribunal. La déposition qu'elle avait faite en novembre lui avait largement suffi et elle ne tenait pour rien au monde à revivre ce moment particulièrement éprouvant. Elle qui avait eu la surprise de croiser Tyler à sa sortie de la salle d'audience, elle se demandait ce que le garçon aurait à dire au procès. Mais ce qu'elle se demandait surtout, c'était si Mr Bates avait été convoqué pour plaider en faveur du lycée Liberty…
Poussée par la curiosité, elle se mit à suivre le déroulement du procès avec une grande attention, lisant tous les soirs le blog du comté d'Evergreen qui retraçait les temps forts de la journée. Ainsi apprit-elle avec stupeur comment Tyler, en espionnant un soir Hannah par la fenêtre de sa chambre, l'avait surprise en train de photographier sa poitrine avec son smartphone, avant d'envoyer les images à un mystérieux inconnu. Non pas qu'elle fût choquée par le comportement de Tyler – celui-ci avait déjà acquis au lycée la triste réputation de voyeur, et Lisa ne pouvait se permettre de le juger, elle qui avait de la même façon cherché à épier Mr Bates à son domicile lors de la soirée chez Jessica. Non, ce qui la déconcertait le plus, c'était le comportement d'Hannah, qui s'était amusée à envoyer des sextos alors même que l'étiquette de traînée lui collait déjà à la peau… N'était-ce pas confirmer les ragots que d'envoyer à un garçon des photos de ses seins pour l'exciter ? Même si Lisa avait eu le numéro de portable de Mr Bates, et même si elle avait été en couple avec lui, jamais il ne lui serait venu à l'esprit de le séduire de la sorte – il fallait dire aussi qu'elle n'avait pas grand-chose à photographier… Elle trouvait cette pratique tellement déplacée, tellement vulgaire, qu'elle n'arrivait pas à s'expliquer ce qui avait pu pousser Hannah à faire une chose pareille… Etait-ce par narcissisme ou, au contraire, par manque d'amour-propre qu'Hannah s'était livrée à ce que le blog du comté d'Evergreen qualifiait d'exhibitionnisme ?
Sans doute Lisa était-elle trop prude pour comprendre ce qui pouvait passer par la tête de ses camarades, car elle fut de nouveau stupéfaite lorsqu'au deuxième jour du procès elle découvrit qu'Hannah et Courtney ne s'étaient pas contentées d'échanger un baiser – immortalisé par l'appareil photo de Tyler – mais s'étaient bel et bien embrassées plusieurs fois sur la bouche. « Ça n'a rien d'extraordinaire. Toutes les filles font ça ! » s'était justifiée Courtney lors de l'audience. Lisa, elle, était sidérée. Non, toutes les filles ne faisaient pas ça ! La preuve : elle ne l'avait jamais fait et n'avait même jamais eu l'envie de le faire ! Il n'y avait véritablement que les hommes qui l'attiraient. Le désir qu'elle éprouvait pour Harold Bates en était la parfaite illustration. Si Hannah avait pris autant de plaisir à rouler des pelles à Courtney, cela n'était-il pas le signe, sinon de son homosexualité, du moins de sa bisexualité ?
Tous les jours, Lisa en apprenait un peu plus sur la personnalité d'Hannah Baker et avait l'impression de découvrir son vrai visage… Certes, elle n'avait jamais eu la prétention de bien la connaître, mais elle avait toujours considéré que les rumeurs qui circulaient à son sujet étaient fausses et infondées. Désormais, elle se demandait si elle ne s'était pas voilé la face depuis le début, et si elle n'aurait pas dû accorder davantage de crédibilité à ces commérages… Lors de son témoignage à la barre, Jessica Davis révéla qu'elle et Alex Standall avaient eux aussi échangé un baiser avec Hannah, ce qui allongeait à nouveau la liste des élèves que la jeune fille avait embrassés sur la bouche… A croire que la moitié du lycée y était passée !
« Après ça, elle se plaignait que tout le monde la traite d'aguicheuse, commenta Astrid le mardi midi à la cafétéria. Elle était pourtant loin d'être une sainte… »
Lisa devait reconnaître qu'elle était déçue. Elle qui avait longtemps cru en l'innocence d'Hannah, elle finissait par réaliser que celle-ci n'était pas bien différente des autres filles faciles du lycée... Elle s'abstenait pourtant de tout commentaire, et se contentait d'écouter en silence la conversation de ses camarades.
« Visiblement, ça n'a pas empêché Marcus Cole de vouloir sortir avec elle l'année dernière, pour la Saint Valentin ! lança Kevin d'un ton moqueur.
- Ni de se prendre un râteau ! » compléta Joey en riant.
Les deux garçons faisaient ici référence aux propos qu'avait tenus Marcus la veille au tribunal. Lors de sa déclaration, il avait en effet expliqué au jury comment il avait proposé à Hannah un rencard au Rosie's Diner pour la Saint Valentin, et comment la jeune fille l'avait violemment repoussé à table alors qu'il avait simplement cherché à lui tenir la main. Lisa se demandait bien pourquoi Hannah avait réagi de façon aussi brusque… S'était-elle sentie menacée ? Peut-être Marcus ne racontait-il pas tous les détails de sa soirée avec Hannah... Peut-être avait-il essayé de lui toucher plus que la main… Pour seule explication, le garçon avait prétendu qu'Hannah l'avait rejeté parce qu'elle ne voulait pas sortir avec lui mais avec son ami Bryce Walker, et qu'elle avait uniquement accepté son invitation au diner pour qu'il la branche avec celui-ci. Lisa avait du mal à y croire… Qui, à part une fille sans cervelle comme Chloé Rice, pourrait avoir envie de sortir avec une enflure comme Bryce Walker ?
Non, la déclaration de Marcus semblait vraiment trop louche pour que Lisa puisse y prêter foi… Rien dans son témoignage ne permettait d'expliquer le désespoir qu'elle avait lu sur le visage d'Hannah au lendemain de la Saint Valentin, lorsqu'elle l'avait retrouvée l'après-midi à la bibliothèque pour leur séance de soutien hebdomadaire. Elle se souvenait encore clairement de la manière dont Hannah avait évité de croiser son regard, avant de finir par lui avouer que son rendez-vous au diner ne s'était pas tout à fait déroulé comme elle l'avait souhaité, notamment parce que son Valentin l'avait fait attendre pendant une heure avant de bien vouloir rappliquer. Lisa était alors loin de s'imaginer que le Valentin en question n'était autre que Marcus Cole…
« En parlant de Marcus, reprit Joey avec un sourire goguenard, vous avez vu ce qui lui est arrivé hier après-midi, à la sortie du lycée ?
- Non, pourquoi ? On a loupé quelque chose ? s'enquit Astrid.
- Ça, c'est le moins qu'on puisse dire ! Une bombe de peinture rose fluo lui a explosé à la figure ! Apparemment, elle était cachée au fond d'un sac de sport qui traînait par terre, à côté de sa voiture…
- Mince, alors ! s'exclama Kevin. J'aurais tellement aimé voir ça !
- Moi aussi…, admit Lisa, qui avait passé la plus grande partie de son après-midi au Monet's et qui regrettait d'avoir raté ce spectacle.
- Si vous aviez vu la tête de Marcus ! continua Joey en se bidonnant. Son visage était entièrement rose, sauf autour des yeux, parce qu'il portait encore ses lunettes de soleil au moment de l'explosion !
- J'espère qu'il portait aussi son sweat de Harvard ! » lança Kevin avec une pointe de malice.
Depuis que Marcus avait été admis dans cette prestigieuse université, il ne pouvait en effet s'empêcher de se pavaner dans les couloirs du lycée en arborant fièrement le hoodie bordeaux des étudiants de Harvard. C'était sa façon à lui de montrer à tous l'étendue de sa réussite, comme s'il avait encore besoin de se mettre en valeur, lui qui était déjà président du bureau des élèves et dont le père se présentait aux élections municipales de la ville d'Evergreen... Lisa ne pouvait supporter l'idée qu'un crétin aussi prétentieux puisse entrer à l'université où Mr Bates avait fait ses études… Exaspérée par son arrogance, elle se demandait si elle ne devait pas essayer de lui rabaisser le caquet en se promenant elle aussi avec un pull du MIT, pour lui montrer qu'il n'était pas le seul à avoir intégré une grande université.
« Malheureusement, il avait gardé les vêtements qu'il avait mis le matin pour aller témoigner au tribunal…, répondit Joey, ce qui causa une certaine déception chez ses camarades. N'empêche que le rose fluo ressortait particulièrement bien sur sa belle chemise blanche !
- J'imagine qu'il devait être furieux…, commenta Astrid, avant d'ajouter d'un air songeur : Je me demande qui a pu lui faire une telle blague… »
Lisa, elle, ne tarda pas à le deviner. Lorsqu'elle se rendit à la bibliothèque dans l'après-midi, elle eut la surprise de voir Cyrus débarquer en compagnie de Tyler Down. Tous les deux arboraient fièrement le même t-shirt gris clair sur lequel était écrit en lettres rouge sang le mot « CONNARDS », ce qui ne manqua pas d'attirer sur eux tous les regards. Tandis que Tyler filait droit vers les PC en libre service, Cyrus, lui, remarqua la présence de Lisa assise à sa table habituelle, et s'empressa de venir la saluer.
« Hey Lisa ! Toujours fidèle au poste, à ce que je vois ? lança le garçon, qui avait également constaté que Mr Bates se trouvait au fond de la salle et qui ne put s'empêcher de faire un clin d'œil complice à son amie.
- Salut Cyrus, répondit celle-ci d'un air un peu embarrassé. Qu'est-ce que tu fais ici ? Je croyais que tu étais banni de la bibliothèque…
- Plus maintenant ! s'exclama joyeusement Cyrus. Ma condamnation a pris fin la semaine dernière. Je peux de nouveau franchir les portes de la bibliothèque en toute impunité !
- Même avec un t-shirt aussi provoquant ? s'étonna la jeune fille. Je doute qu'il soit du goût de la documentaliste…
- Bah ! Je ne suis pas le seul à le porter ! rétorqua Cyrus en faisant un petit mouvement de tête en direction de Tyler, qui s'était déjà installé derrière un écran d'ordinateur. Si ça ne plaît pas à la documentaliste, elle n'aura qu'à nous virer tous les deux ! Mais je suis sûr qu'elle n'osera pas mettre à la porte un élève aussi sérieux que Tyler...
- Depuis quand est-ce que tu traînes avec lui ? ne put s'empêcher de demander Lisa, qui avait du mal à comprendre comment deux garçons à première vue si différents avaient réussi à sympathiser.
- Depuis que Mr Porter nous a tous les deux obligés à suivre son cours débile sur la maîtrise de soi et le développement personnel…
- Waouh ! Je ne savais pas que Mr Porter donnait un tel cours...
- Il reste encore de la place, si tu veux nous rejoindre !
- Non merci. Une heure d'anglais par jour avec Mr Porter me suffit déjà largement. Pas la peine de me l'infliger plus longtemps.
- J'imagine que s'il s'agissait d'un autre prof, tu ne dirais pas non, n'est-ce pas ? » lança alors Cyrus d'une voix malicieuse.
Paniquée, Lisa regarda nerveusement autour d'elle pour s'assurer que personne n'avait entendu son ami. Hélas, la plupart des élèves avaient toujours les yeux braqués sur Cyrus et sur son t-shirt excentrique, et même Mr Bates s'était mis à l'observer avec curiosité.
« Je… Je ne vois vraiment pas de qui tu veux parler…, balbutia Lisa en rougissant subitement. Et si tu allais rejoindre Tyler ? Je suis sûre qu'il t'attend pour travailler sur je ne sais quel devoir que vous a donné Mr Porter…
- Oh, ça ne risque pas ! s'exclama Cyrus dans un bref éclat de rire. Mr Porter a beau nous proposer des exercices stupides durant ses cours, il a au moins le mérite de ne pas nous donner de devoirs à faire à la maison ! Non, je pense plutôt que Tyler m'attend pour commenter le dernier article du blog sur le procès des Baker contre le lycée Liberty… Rien qu'à voir la tête qu'il fait, je devine déjà que ce qu'il est en train de lire ne lui plaît pas…
- Ah, vous aussi vous lisez ce blog ? s'enquit Lisa. Je me demande si tout ce qui y est écrit est vrai…
- Clairement, les propos qu'a tenus Marcus hier au tribunal n'étaient qu'un ramassis de mensonges ! Comment peut-il nous faire croire qu'Hannah avait flashé sur Bryce et que c'est la raison pour laquelle elle a violemment repoussé Marcus par terre au moment où il a cherché à lui tenir la main ? Il nous prend vraiment pour des idiots ! N'importe quelle personne douée d'un peu de bon sens pourrait se douter qu'il n'a pas voulu uniquement lui toucher la main. Après ça, il prétend que son seul souci en tant que président du bureau des élèves est le bien-être des lycéens… Quel hypocrite ! Il a bien mérité ce qui lui est arrivé hier après-midi.
- Tu veux parler de la bombe de peinture rose fluo qui lui a explosé au visage ?
- Oui, tu l'as vu ? se récria Cyrus d'un air surexcité.
- Non, mais j'en ai entendu parler...
- Dommage. Tu as vraiment raté quelque chose !
- J'imagine que tu étais aux premières loges…
- Pas tout à fait. A vrai dire, j'étais plutôt en train de me planquer derrière un arbre pour ne pas que Marcus me voie…
- Attends…, fit Lisa, pas sûre de bien comprendre ce qu'insinuait son ami. Ne me dis pas que c'est toi qui… »
Mais la jeune fille ne termina pas sa phrase, prenant soudain conscience de la gravité de ce qu'elle venait de découvrir : évidemment, il ne pouvait y avoir que Cyrus pour jouer un aussi mauvais tour à Marcus !
« Moi et Tyler, compléta le garçon avec un sourire amusé.
- Tyler ? répéta Lisa d'un air ahuri. Tu l'entraînes dans tes bêtises, maintenant ?
- Pour tout te dire, c'est lui qui a eu l'idée en premier. Je n'ai fait que la mettre en pratique.
- Ça alors… Jamais je n'aurais cru ça de Tyler…
- Il ne faut pas se fier aux apparences, comme on dit ! » lança alors Cyrus, avant de prendre congé de Lisa pour retrouver son nouvel ami et lire avec lui le dernier article du blog du comté d'Evergreen.
Celui-ci était consacré au témoignage de Ryan Shaver, le rédacteur en chef du magazine littéraire du lycée, connu pour son homosexualité mais aussi pour avoir publié un des poèmes d'Hannah Baker à son insu. Ce matin-là, Ryan avait déclaré devant le tribunal qu'Hannah était secrètement restée en contact avec Justin Foley après leur séparation, et qu'elle lui avait dédié la plupart des poèmes d'amour qu'elle avait écrits au début de son année de seconde. Connaissant le coup tordu que Justin lui avait fait en photographiant sa petite culotte alors qu'elle descendait d'un toboggan en mini-jupe et en diffusant cette photo compromettante à tout le lycée, Lisa avait du mal à comprendre comment Hannah avait pu continuer à en pincer pour ce crétin. Certes, elle savait à quel point l'amour pouvait être une profonde source d'inspiration en matière de poésie – elle-même avait déjà écrit plus d'une dizaine de poèmes dédiés à Mr Bates –, mais ce qui lui échappait totalement était la raison pour laquelle Hannah était restée amoureuse de Justin après l'humiliation qu'il lui avait fait subir.
La révélation de Ryan ne fut pourtant pas celle qui la choqua le plus. Non, ce fut probablement celle de Zach Dempsey qui, le lendemain matin, avoua au procès qu'Hannah et lui avaient eu des rapports sexuels réguliers durant tout l'été qui précéda le suicide de la jeune fille. Lisa n'en crut pas ses oreilles lorsqu'elle entendit les élèves du lycée commenter dès le mercredi midi l'article du blog du comté d'Evergreen qui retranscrivait déjà le témoignage de l'athlète des Liberty Tigers. Jamais elle n'aurait imaginé Hannah sortir avec un tel imbécile, encore moins lui donner sa virginité… Et dire qu'au fond elle avait toujours pensé qu'Hannah était restée vierge… Quelle naïveté !
Désormais, elle se demandait avec une pointe d'inquiétude si elle n'était finalement pas la seule fille du lycée à n'avoir jamais eu de relation sexuelle… Elle en venait presque à regretter de ne pas avoir dit oui à l'un des trois garçons qui lui avait proposé l'année dernière de sortir avec lui : qu'il s'agisse de Will, d'Andrew, ou même de Joey, au moins, cela lui aurait fait une expérience... Pourtant, plus elle y repensait, moins elle voyait comment elle aurait pu coucher avec l'un d'eux sans se sentir coupable. Non, il n'y avait qu'un seul et unique homme avec lequel elle avait envie de perdre sa virginité, et cet homme s'appelait Harold Bates.
Que pensait-il de toutes ces histoires au sujet d'Hannah Baker ? Elle et Zach Dempsey avaient été ses élèves pendant plus d'un an… S'était-il douté du lien très spécial qui les avait unis l'été dernier ? D'après ses dires, Zach avait tenu à garder secrète sa relation avec Hannah, afin d'éviter les commérages et de ne pas salir davantage la réputation de la jeune fille. Sans doute avait-il aussi cherché à se protéger lui-même des ragots, en particulier de ceux de ses camarades des Liberty Tigers qui, maintenant qu'ils connaissaient toute la vérité, ne se gênaient pas pour se payer sa tête.
Inutile de préciser à quel point le cours de maths du mercredi après-midi fut animé. Lorsque les élèves de la classe de Mr Bates virent Zach Dempsey faire son entrée dans la salle, tous les regards se tournèrent vers lui, et même son meilleur ami Bryce Walker ne put s'empêcher de l'accueillir avec un sourire goguenard.
« Ça pour une surprise, Zachy ! Je ne m'attendais pas à te voir ici ! s'exclama le sportif d'un air moqueur. Tu n'as pas d'autres filles à aller déflorer, cet après-midi ? »
Zach s'efforça d'ignorer la remarque de son camarade et s'assit à la table voisine, avant de déballer ses affaires sans mot dire.
« Aujourd'hui, nous allons continuer le cours sur les lois de probabilité discrètes » annonça Mr Bates qui, lui aussi, semblait faire comme si de rien n'était.
Son visage impassible ne laissait rien deviner de ce qu'il pensait du procès. C'était à se demander s'il suivait vraiment son déroulement… Lisa l'avait pourtant vu plusieurs fois au Monet's en train de lire attentivement la gazette locale, dont la une était toujours consacrée à l'affaire Hannah Baker. Si ce qu'il apprenait dans ce journal l'étonnait ou le scandalisait, il n'en laissait en tout cas rien paraître en classe, ce qui rappelait finalement à Lisa l'indifférence dont il avait fait preuve après avoir découvert son cadeau de Saint Valentin.
A défaut de pouvoir lire sur le visage de son prof le moindre signe trahissant son point de vue sur le procès, Lisa se contenta de l'admirer en silence. Son coude posé sur la table et sa joue appuyée contre la paume de sa main, elle le contempla d'un air rêveur pendant qu'il écrivait au tableau la définition de l'espérance mathématique. Le dos tourné, Mr Bates était loin de se douter du regard de braise avec lequel la jeune fille l'observait, encore moins des pensées fatalistes qu'il faisait naître dans son esprit tourmenté.
La nature des sentiments qu'elle éprouvait pour lui la plongeait dans une mélancolie proche de la torpeur. Certains disaient que l'amour rendait plus fort, mais pourquoi avait-elle justement l'impression du contraire ? Chaque jour, elle se sentait plus abattue que la veille à l'idée qu'elle ne pourrait jamais connaître la joie de vivre une idylle avec Mr Bates. Toute relation charnelle comme celle qu'avaient pu avoir Hannah et Zach lui semblait impossible entre elle et son prof, alors même qu'elle brûlait de désir pour lui… Alors même qu'elle mourait d'envie de poser ses lèvres sur son cou, pour l'embrasser tendrement et s'enivrer de son parfum...
Pourquoi était-elle attirée par cet homme inaccessible ? Etait-ce précisément le fait qu'il soit hors de sa portée qui l'attirait à ce point ? Voyait-elle une sorte de défi à relever en cherchant à sortir avec lui ? Non, elle n'avait pas choisi de l'aimer pour ces raisons saugrenues. En vérité, elle n'avait même rien choisi du tout ! L'amour s'était imposé à elle sans qu'elle puisse le contrôler. Elle ne pouvait s'expliquer clairement ce qui la fascinait autant chez Mr Bates… D'un point de vue purement objectif, il n'avait en réalité rien d'un apollon. Il était physiquement loin d'être parfait, avec ses cheveux qui commençaient à blanchir au niveau de ses tempes et au-dessus de sa nuque, les trois petits boutons qu'il avait sur le menton et sur la joue gauche, et ses grosses lunettes rondes en écailles de tortue. Et pourtant, pour Lisa, il était beau comme un dieu ! Elle le trouvait tellement beau qu'elle ne put d'ailleurs s'empêcher de pousser un profond soupir de langueur en le contemplant...
Elle qui avait déjà eu l'occasion de constater à quel point elle pouvait avoir l'alcool triste, elle se rendait désormais compte qu'elle pouvait également avoir l'amour triste. Sa passion pour Mr Bates, qui jadis la transportait de joie et la remplissait d'espoir en l'avenir, la faisait maintenant sombrer dans le découragement le plus total. Plus elle voyait se rapprocher la date tant redoutée de la fin des cours, plus elle se sentait perdue et désemparée… Elle avait l'impression d'avancer malgré elle vers un gouffre sans fond, vers un trou noir qui l'engloutirait à tout jamais… Pourquoi avait-elle le pressentiment que son amour la conduirait à sa perte ? Pourquoi n'arrivait-elle pas à se soigner de cet amour qui la rongeait comme une maladie incurable ? Sans doute était-il trop tard pour guérir… Sans doute était-elle déjà condamnée.
