Dumini : merci encore pour ta review ! Et oui, on part bien sur une fausse joie, comme tu le verras en lisant ce chapitre ;)

Je pense d'ailleurs que ce chapitre est l'avant-dernier avant l'épilogue. Bonne lecture !

XxX

Le lendemain matin, il était déjà neuf heures vingt-sept lorsque Sherlock finit par émerger, encore littéralement assommé par les effets de l'alcool sur son encéphale. Il se redressa en grognant, puis s'assit sur le matelas, la main sur le front, les yeux clos et les sourcils froncés à cause de la douleur. Il bâilla, puis ouvrit très difficilement les paupières, alors que le marteau piqueur dans sa tête continuait à y résonner -mais quand même moins fortement que la veille-, et il fut ensuite agité d'un étrange spasme qui se répandit dans chaque atome qui le constituait, dans chaque parcelle de son corps. Ensuite, il parvint à se lever, difficilement, frissonna -il avait horriblement froid-, et passa sa robe de chambre bleue, qui jonchait le sol de sa chambre. Son téléphone, qui était resté dans la poche du vêtement, vibra tout à coup. En soupirant et en grommelant, encore très mal réveillé, il le déverrouilla puis l'avisa avant de sourire : c'était John qui lui écrivait.

« Suis en ville ce matin. Si tu es réveillé, repose-toi et consomme du doux et du chaud niveau alimentation. Mange surtout, et bois beaucoup d'eau : pense à tes reins et à ton foie.

Je reviens vite,

John. »

Soudain, Sherlock reconnut le petit pas feutré de Mrs. Hudson dans le salon. Il quitta sa chambre à pas lents, encore ensommeillé, puis se frotta les yeux devant sa logeuse, qui lui sourit tout doucement. Elle s'approcha de lui alors qu'il restait debout dans la cuisine, puis déposa les mains sur ses joues comme le ferait une mère poule, l'air inquiet :

« Oh, Sherlock...Vous n'êtes pas très frais dites-moi...

-Hmmff... », grommela-t-il en baissant les yeux.

Puis, il remarqua les légères marques de nourriture sur ses manches et le coin de ses lèvres ainsi que son col, qui était en partie défait.

« Vous êtes venue ici à la va-vite après un petit déjeuner rapidement expédié. Vous venez à peine d'arriver ici.

-Sherlock, vous êtes incorrigible..., soupira-t-elle. En réalité, c'est...

-John, j'en suis sûr. Je dirais qu'il vous a demandé de revenir ici ce matin en urgence afin de me surveiller, est-ce que je me trompe ?

-En partie, rit-elle alors en fermant les yeux puis en les rouvrant une poignée de secondes après. Je dois et vous surveiller et m'occuper de vous. John doute de vos capacités d'autonomie en matière de cuisine et de soin de soi, surtout dans un tel état.

-Évidemment.

-Bref, reprit la vieille femme. Je vais vous préparer un petit quelque chose contre la gueule de bois. Vous allez voir, c'est très efficace ! »

Puis, elle lâcha ses joues, de ses mains le poussa doucement jusqu'au salon, et l'intima, par un regard doux et maternel, à s'assoir dans le canapé et à ne pas en bouger : de là où il était, le détective pouvait la voir s'activer -s'affairer même- en cuisine afin de lui préparer un bon remontant. Elle revint dans le salon peu de temps après, une théière bouillante dans la main et une assiette de porcelaine dans l'autre. Elle déposa tout ceci sur la table basse en face du détective, lui servit une grande tasse de thé, et lui tendit ensuite l'assiette. Sherlock la prit puis la renifla, les sourcils froncés, et leva ensuite la tête vers sa logeuse :

« Qu'est-ce que c'est ?

-Une banane écrasée dans un peu de miel et de cassonade. Je vous apporterai un grand bol de porridge dès que vous aurez avalé ça. Et, en boisson, du thé à la menthe.

-Oh.

-Faites-moi confiance, Sherlock. C'est vraiment très bon contre la gueule de bois.

-Hum. »

Il commença alors à manger du bout des lèvres, peu coopératif, n'ayant aucune envie de manger, mais il parvint tout de même à avaler quelques bouchées de ce que Mrs. Hudson lui avait préparé. Puis, il prit le mug de thé, le renifla doucement -l'odeur de la menthe embaumait dans toute la pièce-, puis n'en but qu'une petite gorgée avant de brusquement éloigner la tasse de sa bouche.

« C'est…trop sucré, Mrs. Hudson. »

La vieille femme lui sourit, étouffa un petit rire, puis reprit :

« C'est normal vous savez. C'est…

-Bon pour la gueule de bois je suppose. »

Elle hocha la tête, puis retourna en cuisine, le laissant seul dans le salon. Il fit alors l'effort de finir toute son assiette et son mug, puis s'allongea complètement sur le canapé en fermant les yeux : il sentait bien que les effets de l'alcool commençaient à se dissiper. Quelques minutes plus tard, il entendit à nouveau la voix de Mrs. Hudson venant de sa cuisine.

« Je vous apporte le porridge ! »

Elle revint avec un grand bol dans les mains, pratiquement rempli à ras bord de porridge -qui semblait parfaitement cuit et crémeux à souhait-, qu'elle posa également sur la table, ainsi qu'une bouteille d'eau.

« Voila. Mangez ça en plus et buvez bien surtout. Il faut vraiment vous hydrater. »

Il soupira, mais ne se releva pas : il n'avait vraiment pas envie de manger et le bol qu'il avait sous le nez -même si le porridge semblait préparé à la perfection- ne lui inspirait qu'un certain dégoût : une bouchée de plus et il vomirait tout sur le plancher. Il fit une petite sieste pendant une bonne heure, et lorsqu'il rouvrit les yeux, il remarqua immédiatement que l'atmosphère de la pièce avait changé, et pour cause : Mrs. Hudson, la fourbe, avait profité de sa faiblesse et de sa fatigue pour faire les poussières dans le salon. Il grogna, puis ne mangea qu'un quart du bol de porridge -froid, évidemment- et ne but qu'un peu d'eau : il avait déjà l'impression de se sentir mieux. Il se leva, tout de même avec lenteur, et rejoignit la cuisine en marchant sur la table basse, comme il en avait l'habitude. Il s'isola dans la salle de bains, se frotta à nouveau les yeux, puis se doucha : l'eau chaude finit de le dégriser. Ensuite, il se sécha, passa sa tenue habituelle -un costume habillé par-dessus une chemise aux deux premiers boutons ouverts-, ne prit pas la peine de se coiffer -c'était inutile vu la tignasse qui bouclait sur son crâne-, puis retourna dans le salon avant de s'installer devant son ordinateur. Il actualisa ses mails, et soupira en constatant qu'on lui avait envoyé une bonne dizaine de demandes d'enquêtes -toutes plus insipides les unes que les autres-, avant de faire un tour sur son site. Ensuite, alors qu'il commençait à s'ennuyer, il regagna sa chambre -l'antre du dragon diraient certains-, et commença à y fureter -parce qu'au final, il n'avait rien d'autre à faire. Vu qu'il refusait de poursuivre le cas Olffstein sans John -il gardait les menaces du Scorpion encore en tête-, il tournait comme un lion en cage sachant que son ami n'était pas encore rentré. Alors qu'il fouillait, il remarqua soudain quelque chose de vraiment étrange, caché derrière deux livres de sa bibliothèque, qui, il en était sûr, avaient été déplacés -la poussière lui permettait de marquer le territoire en quelque sorte, et son absence était révélateur d'un joli déplacement ici-. Il retira avec la plus grande précaution les deux ouvrages reliés de cuir, toussa un peu à cause de la poussière qui recouvrait les autres livres -Mrs. Hudson n'essayait même pas d'entrer dans cette pièce et il le savait parfaitement-, et les jeta sur le lit. Ensuite, il remarqua, les sourcils froncés, que ceux-ci dissimulaient un drôle de bouton accroché au mur et qui clignotait très légèrement. Il le décrocha d'un coup sec et l'examina sous toutes les coutures avant de pester bruyamment en l'identifiant : c'était un enregistreur. Il le fit tomber au sol puis l'écrasa en un coup de talon, avant de continuer à grogner et à grommeler dans sa barbe. C'était un coup du Scorpion, il en était sûr : il avait dû s'introduire ici lorsqu'ils avaient quitté l'appartement, peut-être lorsqu'ils étaient allés dans le Dartmoor -ou peut-être même alors qu'ils étaient encore en France, ça n'était pas impossible-. Sauf que si ce petit appareil avait tout enregistré depuis sa pose, ça voulait dire que…

Que le seul moment de faiblesse qu'il s'était autorisé dans cette éprouvante enquête, à savoir sa cuite d'hier et sa déclaration, n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Désormais, Olffstein savait encore un peu plus comment l'atteindre. Un nouveau point de pression, en somme. Comme s'il avait en plus besoin de ça.

Il coinça sa tête entre ses mains, réfrénant sa colère -sa rage même-, et agrippa violemment les mèches brunes qui étaient à sa portée, les jointures de ses doigts devenant même blanches -enfin, encore plus blanches qu'elles ne l'étaient déjà-, son cerveau désormais fonctionnel tournant à plein régime. Ensuite, il se redressa, soupira un bon coup, puis retourna dans le salon après avoir entendu le bruit de pas si caractéristique de John, qui revenait de sa petite promenade. Il l'avisa, debout dans le salon, puis lui sourit doucement : il était heureux de le voir.

« Ah, Sherlock. Je viens de voir Mrs. Hudson et elle m'a confirmé que tu avais bien mangé et bu. Tu dois te sentir beaucoup mieux maintenant, non ?

-Moui, c'est…vrai.

-En tout cas, c'est hors de question que tu touches de nouveau à l'alcool, d'accord ? Tu aurais dû te voir hier… »

Sherlock commença à s'avancer vers son ami, mais celui-ci stoppa sa marche d'un geste de la main alors qu'ils entendirent tous les deux son téléphone sonner. John le sortit, puis sourit en décrochant.

« Oui, salut Mary. Joyeux Noël à toi aussi. Oui, tout va très bien. Ah ah, oui, j'ai juste eu une mauvaise surprise hier en rentrant. Tu aurais dû le voir complètement ivre ! Il m'a vraiment fait peur tu sais !, rit-il en regardant Sherlock dans les yeux, l'air doucement réprobateur. En tout cas, encore joyeux Noël. Oui, moi aussi je t'aime. A la prochaine. »

Sherlock se pétrifia littéralement lorsqu'il entendit les derniers mots de John, alors qu'une douleur sourde le frappait et dans le cœur et dans la tête. Il déglutit, puis prit la parole d'une voix blanche :

« Tu…Tu l'aimes ? »

John haussa un sourcil, arborant une expression à la fois sceptique, étonnée et méfiante presque, sur la défensive. Puis, il croisa les bras, et lui répondit :

« Oui, Sherlock. Même si je ne la connais que depuis peu, je…je crois bien que je suis amoureux d'elle. Elle est formidable tu sais. »

Le détective fit quelques pas en arrière, essayant de rester le plus calme et le plus impassible possible, alors qu'il avait l'impression que le peu de cœur qu'il avait se déchirait en hurlant. C'était donc ça, un...chagrin d'amour ? Ça faisait horriblement mal : il se sentait presque mourir, alors que son ami le regardait toujours, le scrutant d'un regard perplexe et légèrement inquiet.

"Sherlock, est-ce que tout va bien ?

-Euh..., commença-t-il en se raclant bruyamment la gorge. Oui, tout va très bien, John. Je viens de...de me rappeler que j'ai un petit quelque chose à vérifier dans ma chambre. Tu m'excuseras..."

Il lui sourit alors -plutôt froidement- et regagna sa chambre presque au pas de course. Une fois qu'il y fut, il referma la porte puis la verrouilla lestement avant de s'y adosser.

Seigneur, mais quelle horreur.

Il se sentait si mal...C'était encore pire que sa gueule de bois d'hier. Il baissa la tête puis l'enfouit dans ses mains, alors qu'il sentait une étrange émotion l'envahir, insidieuse, et se répandre dans chaque centimètre de ses veines. Et il détestait ce sentiment, qu'il plaçait sans peine entre une sorte de tristesse froide et une violente et sourde sensation de trahison. Oui, voilà, c'était le mot exact : il avait la douloureuse impression que John venait de le trahir en lui avouant explicitement qu'il était amoureux de cette…Mary Morstan.

Seigneur, il se rendait compte maintenant qu'il aurait pu donner effroyablement cher pour que ce soit lui dont John se soit amouraché -mai, bien évidemment, ça n'était pas le cas-. Et puis, malgré leur relation et la solidité de leur amitié, il comprenait peu à peu que…qu'il ne serait jamais digne de l'amour de quelqu'un qui avait autant de cœur : il était si égoïste, si narcissique, si prétentieux qu'il demeurait condamné à la solitude. Son cœur, en ce moment, lui faisait si mal qu'il se sentait prêt à se soûler de nouveau avec des alcools encore plus forts rien que pour noyer cette douleur, cette langueur larmoyante, ce mal harassant, destructeur et sourd qui le mettait presque au tapis, seconde après seconde.

Ce fut alors qu'il les sentit. Les prémices de larmes qui commençaient à perler au coin de ses yeux, à hauteur de ses glandes lacrymales. Lui, le grand Sherlock Holmes, le seul détective-consultant de tout le Commonwealth, pleurait pour, certainement, rien qu'un banal émoi, rien qu'une petite amourette. Oh, mail il savait pertinemment -mais il n'osait se l'avouer- qu'il se trompait en imprimant cette idée dans son crâne. Cela faisait plusieurs années qu'il était entré dans cette si particulière décennie de l'existence humaine, où l'on souhaitait construire avec quelqu'un une relation plus sérieuse et plus solide qu'une rencontre fortuite dans un bar ou une amourette passagère. Il était réellement amoureux de John Watson, aussi douloureuse qu'était pour lui cette ignoble vérité, et qu'il savait avoir dissimulée beaucoup trop longtemps, tant aux autres qu'à lui-même. Il se sentit à nouveau frissonner, puis rouvrit très doucement les yeux : le vide de sa chambre, qui auparavant semblait pouvoir le rassurer, n'y parvenait même plus. Il la trouvait désormais si froide, si triste, qu'il voulait immédiatement en sortir. Mais, quitter sa tanière signifiait qu'il devait se confronter à John et à son petit air sceptique, mais néanmoins critique et intelligent : il percutait le plus souvent plus vite que la moyenne, et, contrairement à lui, il avait un minimum de connaissances en matière de sentiments humains. Et, s'il le voyait ainsi, lire en lui serait pour son ami un jeu d'enfant beaucoup trop simple et auquel il ne voulait pas vraiment jouer.

Soudain, son téléphone vibra : c'était Lestrade. Il était donc en service et ce même le jour de Noël : son zèle demeurait presque remarquable.

« Sherlock,

Un corps est arrivé à la morgue du St Barts Hospital ce matin. Ai immédiatement besoin de vous deux là-bas pour l'identification : il est même très probable que vous ayez déjà rencontré le mort. Je vous attends à la morgue avec Miss Hooper.

Ça semble lié au cas Olffstein. »

Sherlock avait beau profondément détester le Scorpion et condamner son comportement, il le remerciait bien cette fois-ci : se concentrer sur son affaire lui éviterait de trop réfléchir sur les sentiments qu'il éprouvait pour John -et qui lui faisaient tellement, tellement mal qu'il se sentait mourir en ce moment-. Il répondit par l'affirmative à Lestrade en un petit message concis, puis soupira un bon coup, se forçant à se rasséréner et à reprendre un air le plus neutre possible. Ensuite, il sortit de la chambre, marcha rapidement jusqu'au porte-manteau, passa son écharpe et son trench, et ce tout en lançant ces mots à la cantonade dans tout l'appartement :

« John, prépare-toi. On va au St Barts Hospital. Molly et Lestrade ont besoin de nous pour identifier un cadavre. »

Il était déjà presque en bas de l'escalier qui séparait l'appartement du hall en prononçant sa dernière phrase, alors que John, lui, était encore debout sur le palier, essayant de comprendre pourquoi le ton de Sherlock semblait si froid alors qu'il allait identifier un cadavre -ce qui, normalement, le mettait aisément en joie, au même titre que les meurtres les plus sordides-. Il soupira, puis passa son propre manteau avant de suivre son ami. Ils quittèrent tous les deux le 221B en à peine une petite minute, puis, après avoir hélé un taxi, le prirent en direction de l'hôpital où ce fameux cadavre mystérieux avait atterri.

XxX

Ils arrivèrent à l'hôpital peu de temps après avoir quitté leur appartement, ayant expressément annoncé au chauffeur qu'ils étaient particulièrement pressés : ils furent immédiatement reçus par une partie de l'équipe de la morgue, qui les conduisit jusqu'à la chambre froide d'entrepôt des cadavres non identifiés. Lorsqu'ils entrèrent dans la pièce, Molly et Lestrade étaient déjà là, graves, conscients du sérieux de l'affaire Olffstein et à quel point Sherlock et John y étaient impliqués. Toutefois, dès qu'il y entra, le détective fronça les sourcils et plissa le nez : une odeur -certes très discrète, peut-être même imperceptible pour le grand commun des mortels…- florale avait pénétré ses narines, douce et extrêmement subtile, délicate et…féminine presque. Il garda cette information dans un petit coin de sa tête, puis se dirigea vers le médecin légiste et le lieutenant. Ils discutèrent une petite minute, puis Molly les conduisit, lui et John, jusqu'à l'un des sacs mortuaires, posé sur une table en inox -à côté d'une multitude d'autres tables de la même matière d'ailleurs-. Ensuite, elle releva la fermeture éclair du sac, et, d'un geste assuré -le geste d'une femme qui connaissait son métier-, la fit glisser jusqu'aux pieds du mort. Alors, le duo, à l'unisson, frémit d'horreur en reconnaissant en un coup d'œil le cadavre qui leur faisait face. Il était habillé -ce qui était même plutôt étonnant vu les règles de la morgue en matière d'hygiène-, et portait un simple jean délavé et une chemise blanche maculée de sang sur le col et les manches, avec une paire de chaussures de ville. Sherlock se pencha sur le mort, sortit sa loupe de poche, et l'examina avec son habituelle méticulosité, les deux yeux concentrés sur chaque centimètre de son corps. Ce cadavre s'était tellement ri de lui pendant si longtemps qu'il avait presque du mal à rester complètement professionnel et impassible face à lui : s'il n'était pas mort, il l'aurait bien tué lui-même. Car, oui, lui et John avaient tout de suite identifié ce cadavre qui faisait tellement parler de lui depuis le début de la matinée.

C'était Elijah Olffstein qui était étendu pratiquement à ses pieds, mort, des marques de lutte sur le cou et les poignets et une balle dans le ventre. Sherlock l'examinait le plus précisément possible, ayant l'impression qu'il était une nouvelle fois trompé par ce brillant criminel, guettant toutes les marques, tous les signes qui lui prouveraient qu'il faisait bien face au corps d'Elijah Olffstein et non pas à celui de son frère jumeau qu'il aurait aisément maquillé afin de le berner un peu plus. Parce que, à ses yeux, il en était parfaitement capable. John s'approcha également du cadavre, puis examina son avant-bras et la rigidité de ses doigts.

« On a un cas de rigidité maximale, Sherlock. Il est mort depuis…huit heures je dirais, vu l'état de ses fibres musculaires. Et il a bien un scorpion tatoué sur l'avant-bras, exactement au même endroit qu'Elijah Olffstein.

-Alors…C'est très certainement lui, soupira Sherlock en rangeant sa loupe d'un coup sec, son bruit claquant dans le silence de la pièce.

-Tu sembles peu sûr de toi.

-Je le suis. Cette situation est plus qu'étrange, John. Cette mort est étrange. Trop…artificielle pour être vraie.

-Mais, il est mort, Sherlock. On vient de le constater et nous avons tous les deux des bases solides en médecine légale, peut-être même plus que ça. Cet homme est mort. Ou, du moins, il semble l'être. Alors oui, je trouve que ce décès est plus qu'étrange, même si je garde en tête qu'il ne s'agit peut-être pas d'une mise en scène.

-Hum. Alors, toi aussi, tu doutes.

-Evidemment. Avoue que tout ceci ne tourne pas vraiment rond.

-En effet. »

Sherlock s'éloigna alors du cadavre d'Elijah Olffstein, soupira, puis se frotta les mains comme s'il essayait de les réchauffer, puis avisa Molly :

« Quand est-il arrivé ?

-Quand j'ai pris mon service, il y a un peu plus de quatre heures, il était déjà arrivé. Mais j'avais d'autres morts avant celui-ci, ce qui fait que j'ai commencé à travailler sur lui i peine un petit quart d'heure. Le lieutenant Lestrade est arrivé peu de temps après et maintenant, vous voilà…

-Hum. Très bien. »

Il continua à marcher dans la pièce, à y faire les cent pas, en pleine réflexion, tentant de rester le plus calme et le plus pragmatique possible, conscient que c'était la totalité de ses capacités qu'Olffstein voulait voir à l'œuvre -parce qu'il demeurait pratiquement persuadé que tout ceci n'était qu'une belle mise en scène-, et aucunement désireux de se tromper, parce qu'il savait également que chaque erreur pourrait avoir de bien funestes conséquences -le genre qu'il souhaitait éviter plus que tout au monde-.

Et puis, l'odeur commençait à se dissiper de plus en plus, parce que même si elle était plus que légère, il avait très bien senti qu'elle perdait en intensité. Ça l'agaçait profondément : il la connaissait et avait -évidemment- son nom sur le bout de la langue, alors que celui-ci refusait de sortir. Il renifla alors l'air, par petits coups de narine, presque comme le ferait un animal, tentant de capter toutes les effluves de cette odeur si particulière et qu'il était sûr de vraiment connaître. Il fit encore une fois les cent pas, alors qu'il sentait très bien que les regards de John, de Lestrade et de Molly le dévisageaient, attendant avec impatience et une certaine fébrilité la conclusion qu'il livrerait de ses étranges observations et réflexions. Soudain, il se redressa en inspirant, le regard pétillant dans le vide, puis fit claquer ses mains l'une contre l'autre en reprenant un air effroyablement grave.

Bon Dieu qu'il était stupide et lent d'esprit. Evidemment qu'il connaissait cette odeur si subtile et si florale, puisque c'était celle du myosotis. Myosotis des marais pour être plus précis, ou, si l'on appréciait le latin et ses sonorités si savantes, Myosotis scorpioides.

Il avisa en un éclair chacune des personnes avec lui dans la pièce, et leur dit, d'un ton injonctif :

« Montez immédiatement sur les tables. »

Il remarqua tout de suite la profonde expression d'incompréhension de Molly alors que John avait croisé les bras contre son torse, dubitatif.

« Sherlock, tu es sûr que…

-Oui. Montez sur ces tables tout de suite.

-Il y a des morts là-dessus ! Que fais-tu donc de l'éthique ?!

-Ce sont nos vies qui sont en jeu ! Alors, pour l'amour de Dieu, John, monte sur cette satanée table ! Et ça vaut aussi pour toutes les autres personnes dans cette salle ! »

Vu le ton autoritaire que le détective venait de prendre, John comprit immédiatement que c'était leur survie qui importait sur le coup, et acquiesça alors aux mots de son ami avant de grimper sur l'une des tables de la morgue, suivi de près par Molly et Lestrade dans son comportement. Sherlock fut le dernier à monter sur une autre table, après avoir observé en détail la totalité des grilles d'aération de la pièce. Dès qu'ils furent tous en place, le lieutenant se retourna vers le détective, et prit ensuite la parole :

« Sherlock, pourquoi…pourquoi toutes ces…précautions ?

-Tout est dans les grilles d'aération, Lestrade. N'avez-vous pas remarqué la subtile odeur de myosotis quand vous êtes entré dans cette pièce ?

-O…Oui, mais…J'ai cru sur le coup que c'était le parfum de Miss Hooper.

-Lestrade, enfin, tiqua Sherlock. Ça n'est pas la première fois que vous travaillez avec Molly : vous auriez dû remarquer que son parfum ne ressemble pas du tout aux effluves du myosotis. Il est beaucoup plus musqué, voyez-vous, certes avec des pointes d'arômes floraux mais tout de même plus…

-Sherlock, s'il-te-plaît, l'interrompit John, réprobateur, alors que Molly avait baissé la tête et se triturait les doigts, certainement gênée par le début de description de Sherlock, surtout sur une chose aussi personnelle que le parfum qu'elle appréciait porter. Ça n'est vraiment pas du tout le moment. »

Un ange passa pendant quelques secondes, puis l'ancien médecin reprit :

« Quel est le rapport avec le myosotis ?

-Le nom latin du myosotis des marais est Mysiotis scorpioides : on nomme également cette plante le myosotis faux scorpion à cause de la forme qu'elle prend à certaines périodes de l'année, lors de la floraison, et qui ressemble plus ou moins à la queue d'un scorpion. Or, le myosotis des marais a une propriété unique sur ces animaux : elle les attire et les…endort en quelque sorte. Ils deviennent beaucoup plus tranquilles et sont alors neutralisés.

-Oh, attends Sherlock, reprit-il alors que sa voix commençait presque à trembler tandis qu'il comprenait peu à peu ce que son ami sous-entendait.

-Exactement, John. Nous allons enfin comprendre le surnom de ce cher Elijah Olffstein. »

A peine avait-il fini sa phrase que les grilles d'aération avaient commencé à trembler, frénétiques, comme agitées de spasmes, possédées, et effroyablement bruyantes. Le métal tremblait contre le mur et tintait, agaçant et horrible, vrillant la tête de tous ceux qui s'étaient réfugiés dans la pièce. Ensuite, ils eurent tous l'impression d'entendre des sortes de petits pas presque, dans les conduits, le bruit que ferait un animal pianotant sur une surface dure et métallique, mais tellement frénétique qu'il était plus que probable qu'ils ne faisaient pas face qu'à un seul animal. Et, alors, les plaques sautèrent littéralement et tombèrent bruyamment au sol alors que les trois conduits d'aération vomissaient des cascades et des cascades de scorpions d'un orange virant vers le rouge et longs d'à peu près sept centimètres. Leurs pinces et leurs pattes claquaient dans l'air, glaçantes, et ne rassuraient absolument pas Molly, Lestrade et John : seul Sherlock demeurait impassible, pensif comme à son habitude, scrutant les arachnides qui, une fois qu'ils avaient touché le sol, se répandaient sur le carrelage avec une si grande rapidité qu'elle en devenait effrayante. Ensuite, il releva la tête vers ses amis, et reprit :

« Hottentota tamulus. Scorpion rouge indien. Le plus mortel au monde. Ne bougez surtout pas. Restez ici.

-Qu'est-ce que tu… »

Mais le détective était déjà debout sur la table où il avait grimpé, le regard rivé vers le bas, ne lâchant pas des yeux les scorpions qui continuaient de courir et de se répandre dans la pièce.

« Sherlock, non !, commença alors John, effaré par son geste -qui, ici, semblait presque suicidaire-.

-Ne t'inquiète pas, John. Je sais parfaitement ce que je fais. »

Puis, il bondit sur la table voisine, qui était beaucoup plus proche que l'une des bouches d'aération, et atterrit lestement sur la surface en inox. Ensuite, il examina l'une des bouches en détail, constatant de légères griffures sur la surface métallique. Mais depuis combien de temps ces scorpions étaient-ils ici, endormis par les effets du myosotis ?

Mais, il y avait quelque chose qu'il trouvait étrange : les scorpions étaient réveillés -ce qui voulait donc dire que les effets du myosotis avaient disparu-, et l'odeur persistait, même si elle était légèrement différente. Alors, il comprit. Il était vrai que le parfum de Molly était différent aujourd'hui.

« Lestrade, vous n'aviez pas totalement tort : le parfum de Molly pourrait bien nous sauver de cette situation.

-Par…Pardon ?

-Molly, je crois bien que votre parfum contient du myosotis. L'odeur est encore là alors qu'il n'y a plus aucune trace d'une quelconque solution dans les conduits d'aération. Ce qui veut dire qu'on pourrait bien les endormir à nouveau afin de nous échapper. »

La jeune médecin acquiesça, puis attrapa son sac, posé sur le comptoir à côté de la table où elle s'était assise. Elle fouilla un peu à l'intérieur, puis en sortit une petite fiole -ces fioles de parfum que l'on gardait sur soi pour se rafraîchir quelquefois lors de la journée-, qu'elle tint fermement entre ses doigts fins et blancs.

« Lancez-la moi. »

Elle releva la tête, peu rassurée, mais le regard de Sherlock et son expression confiante la rassérénèrent. Elle lui lança donc la fiole, qui vola dans la pièce, et que le détective rattrapa en un éclair. Il l'ouvrit, la sentit légèrement, et sourit en constatant qu'il s'en dégageait une délicate effluve de myosotis.

« Parfait, parfait, parfait. On va enfin pouvoir sortir d'ici. »

Sherlock rampa sur la table jusqu'à une autre, qui se trouvait dans le coin le plus opposé à la porte d'entrée de la pièce après avoir refermé la fiole, puis la rouvrit avant d'en faire couler la moitié sur le sol.

Alors, les scorpions frétillèrent totalement et coururent tous jusqu'au coin où Sherlock avait répandu la fragrance, se marchant pratiquement les uns sur les autres, se piétinant, se pinçant presque tant ils étaient attirés par l'entêtante odeur de myosotis qui s'était propagée dans la salle. Les arachnides claquèrent alors leurs pinces les unes contre les autres, la pièce s'emplissant de leur insupportable bruit : le vacarme devenait de plus en plus assourdissant aux oreilles du détective et de ses amis. Puis, ils cessèrent tous d'émettre le moindre son, et semblèrent tous se détendre en un éclair : Sherlock était persuadé qu'ils s'étaient endormis sous les effets du myosotis. Prudent, il posa un pied à terre, tout doucement, et ne constata, comme prévu, aucun mouvement de la part des animaux. Il descendit alors complètement de la table, et invita ensuite Lestrade, Molly et John à faire de même d'un geste de la main. Ils marchèrent tout doucement jusqu'à la porte, guettant des yeux les moindres mouvements des scorpions -qui demeuraient toujours aussi dociles, endormis, aucunement sur la défensive-. Puis, Sherlock ouvrit précipitamment la porte de la morgue et laissa tout le monde sortir avant de lui-même rejoindre le couloir et boucler la cloison derrière lui. Et, la première réaction du quatuor dès qu'il fut hors de danger fut de soupirer de soulagement.

« Eh…Eh bien…, commença Lestrade.

-Je…J'appelle tout de suite le service d'hygiène », reprit Molly, encore tremblante de peur et d'émotion.

Elle s'éloigna alors des trois hommes, sortit son téléphone portable, et pianota rapidement sur son clavier tactile avant de porter l'appareil à son oreille.

« C'est impressionnant, tu ne trouves pas, John ? Un tel sens du spectacle…

-C'était…effrayant surtout. »

John frémit légèrement de dégoût.

« Il est très fort, reprit Sherlock. C'est un ennemi remarquable, de la même trempe que Moriar… »

Il fut tout à coup interrompu par l'arrivée de huit hommes portant casques teintés, combinaisons étanches, bottes, gants et matériel adéquat, qui bondirent littéralement dans le couloir, prêt à intervenir. Ils pénétrèrent avec la plus grande précaution dans la morgue puis refermèrent la porte derrière eux.

XxX

Le service d'hygiène ressortit une bonne vingtaine de minutes plus tard, des sacs remplis de scorpions endormis et neutralisés dans les bras. Sherlock les vit les confier aux responsables qualifiés, dépêches sur les lieux pour l'occasion, mais il était animé d'un étrange sentiment : quelque chose le dérangeait depuis que ces hommes étaient revenus de la morgue. Il était si perturbé qu'il ne remarqua la présence de John à ses côtés que quelques minutes plus tard.

« Oh, John, dit-alors en se retournant vers lui. Tu es là.

-Est-ce que tout va bien ? Tu sembles bizarre depuis qu'ils sont remontés de la morgue.

-Oui, effectivement. N'y-a-t-il pas quelque chose qui te gêne ici ? »

L'ancien médecin sembla réfléchir, puis reprit après une petite minute de silence :

« Eh bien, j'ai vraiment l'impression qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Le service d'hygiène est arrivé vite je trouve. Très vite même.

-Trop vite, John. Beaucoup trop vite.

-Alors, tu penses que…

-Mais oui, c'est évident, sourit-il. Ils sont tous de mèche avec le Scorpion. Et je suis sûr que toute cette mise en scène était un moyen de nous amener ici pour nous…

-Pour vous piéger, Messieurs. Et je dois dire que ça a bien marché. »

Ils frémirent tous les deux d'horreur lorsqu'ils reconnurent la voix qui avait résonné derrière eux, grave et narquoise, glaciale même, alors qu'ils entendirent également le cliquetis si caractéristique d'une arme à feu.

Elijah Olffstein était bien vivant, avec une arme entre les doigts. Désormais, ils étaient tous les deux piégés dans ses pinces toxiques. Et maintenant, la question ici n'était pas de savoir comment ils allaient s'en sortir, mais juste s'ils allaient réussir.