Soupirs

Chapitre 12


Nda : Bétalecture par Delphine.
Cela me fait toujours du bien de te voir comme cela.

Furieux.

Enragé.

Le regard enflammé et meurtrier.

Je me sens mieux alors que tu cries.

Tout est mieux que cette sollicitude hideuse qui te fait me traiter comme si j'étais un bébé dragon, prêt à exploser à la moindre contrariété.

« Tu n'as pas le droit de décider de ça tout seul ! J'ai mon mot à dire ! »

Je me sens si calme.

Je ne comprends pas comment j'ai pu être aussi agité.

Tout est si simple.

Si simple.

« Potter, tu n'as rien à dire en ce qui concerne mes sentiments. »

Tes yeux s'agrandissent et reflètent une telle terreur qu'une partie de moi jubile d'une joie sadique alors que l'autre n'a qu'une envie, te prendre dans ses bras.

Maudite soit ma propre dichotomie…

oO§Oo

Les premières semaines furent horribles.

Des gens que je ne connaissais pas me lançaient des injures en me voyant, certains me jetaient des sorts mais, paradoxalement, le collier de contention me privant de toute magie absorbait également celle qui m'était envoyée.

Je ris de la colère de mes assaillants.

Jusqu'à ce qu'ils commencent à s'en prendre à moi physiquement.

Le seul médicomage qui daigna vouloir me soigner gaspilla sa magie.

Je souffrais donc en silence de longues semaines le temps que mes plaies guérissent d'elles même.

Puis, petit à petit, la hargne populaire se calma.

La guerre était finie, les sorciers se désintéressaient des sombres jours pour accueillir la nouvelle coupe du monde de Quidditch, les frasques des célébrités en vue et les nouveautés de la mode.

Et on m'oublia.

Oh, de temps à autre, quelque sorcier un peu éméché me reconnaissait et me prenait à partie, mais j'arrivais à m'en sortir sans trop de mal.

Je vécus un moment dans l'allée des embrumes, me terrant au fond de ruelles sombres quand je n'avais pas de toit pour me protéger.

Je réussis à ne pas tomber suffisamment bas au point de devoir vendre mon corps au plus offrant, comme un vulgaire cracmol, mais c'était limite.

Je vivais des petits boulots qu'on voulait bien me confier, enterrant ma fierté sous une montagne d'humiliation.

Les Malefoy n'étaient PAS destinés à travailler comme de vulgaires plébéiens !

Manipuler les arcanes de la condition humaine, huiler les rouages de la politique, exploiter toutes les situations à son avantage et investir dans des entreprises fructueuse, voilà ce que faisait un Malefoy, voilà comment un Malefoy concevait le travail.

Et moi, je me retrouvais à charrier des ordures, nettoyer des infâmes taudis et livrer des colis… Toutes les tâches dont personne n'aurait voulu, pour lesquelles aucun sorcier ne gaspillerait sa magie me tombaient entre les mains et je les acceptais avec reconnaissance.

Tout ce que je n'aurais jamais accepté de faire même sous la torture auparavant je l'effectuais avec empressement et j'en redemandais.

Je n'avais plus aucune fierté.

Après plus d'un an, j'avais de quoi louer un logement, un cagibi miteux sans commodités et sans chauffage sous les toits d'une vieille bâtisse de l'allée des embrumes où survivaient quelques cracmols désargentés.

J'enviais presque le taudis où m'avait recueilli Potter.

Mes voisins me détestaient et me traitaient de haut, furieux de voir un sorcier qui avait gâché sa vie au point d'être privé de cette magie pour laquelle ils auraient donné n'importe quoi.

Mon propriétaire, qui était également un employeur occasionnel, me traitait comme un elfe de maison tout en se plaignant de mon absence de pouvoirs magiques.

Et, globalement, dans l'allée des embrumes on me regardait avec condescendance.

L'homme aime voir qu'il y a plus malheureux et plus mal loti que lui… Moi même je prenais plaisir à croiser le regard chargé d'envie des cracmols, jaloux du fait que j'avais eu, un jour, de la magie coulant dans mes veines. Et je refoulais l'idée absurde que je puisse de mon côté envier leur condition de cracmol leur permettant de bénéficier d'une maigre pension et de la pitié des sorciers.

J'étais moins qu'un cracmol, moins qu'un sang-de-bourbe, moins qu'un moldu.

Je n'étais rien.

J'étais d'autant plus amer que si certains cracmols végétaient dans leur détresse, d'autres avaient choisi de s'immerger dans le monde des moldus afin de survivre. Les plus doués partaient même vivre dans ce qui était, pour l'ensemble des cracmols de l'allée des embrumes, un terrifiant pays de cocagne plein de promesses et de richesses ouvertes à celui qui oserait les pourchasser.

Alors que moi, qui étais talentueux, intelligent, beau et parfait, moi qui me serais parfaitement intégré dans ce monde sous évolué et primaire et y aurais rapidement fait fortune, j'étais bloqué dans mon monde originel, ce monde qui ne voulait plus de moi mais qui ne voulait pas non plus me laisser partir.

Je promenais ma rancœur de petit boulot en petit boulot et un jour, elle explosa.

oO§Oo

« Malefoy ? D… Draco ? » Une voix incertaine, comme si son propriétaire ne croyait pas ce qu'il voyait, à savoir moi.

J'étais dans l'arrière cour d'une sombre officine, occupé à curer les alambiques et les chaudrons dégoûtants d'un tâcheron se faisant appeler « Maître de Potion » alors qu'il ne savait même pas distinguer une racine de mandragore d'un poulpe séché. Fainéant, il ne nettoyait aucun de ses instruments lui même, arguant qu'il avait la conviction qu'il ne fallait surtout pas utiliser d'enchantement de nettoyage afin de préserver leur pureté et d'empêcher qu'il y ait des interactions magiques avec les ingrédients.

Foutaise.

Néanmoins, sa mauvaise foi m'arrangeait bien car pour conserver un minimum de crédibilité il refusait d'embaucher des cracmols, à cause du taux minime de magie coulant dans leurs veines. Mon collier de contention et moi étions donc une aubaine pour lui comme pour moi : il pouvait me sous-payer et m'exploiter en toute légalité (je n'avais plus aucun droit) pendant que moi je bénéficiais d'un emploi fixe me permettant de garder un toit au dessus de ma tête.

A l'énoncé de mon prénom, je levais la tête et me figeai.

Un soleil venait de crever mon ciel hivernal de ses rayons : Potter était là, magnifique dans une cape noire allongeant sa silhouette gracile, magnifique avec ses cheveux trop longs dans le cou, magnifique avec sa peau imberbe et son visage juvénile et ses yeux éclatants.

Magnifique…

Furieux contre moi même, je chassais ces pensées dégoulinantes d'une mièvrerie insupportable et me rembrunis.

« Vous connaissez mon employé ? » Demanda nerveusement mon patron du moment en emphatisant volontairement le dernier mot et en me défiant de le contredire. Après tout, je n'avais pas signé de contrat et bossais au black.

« Malheureusement. » Lui répondit une autre personne et je fis la grimace.

Grand, bâti comme un bûcheron et arborant fièrement son uniformes et décorations d'auror d'élite, Ronald Weasley, Weasel pour les intimes, se tenait en sentinelle à côté de Potter.

Que diable faisaient-ils dans cette arrière-cour crasseuse ?

Et d'une, elle n'était pas ouverte au public, et de deux, Potter avait certainement les moyens de se payer le meilleur maître de potion sur le marché en lieu et place du pire tâcheron des embrumes.

Le patron me jeta un regard méfiant et ma fureur s'accentua. Je pouvais m'attendre à avoir mon congé dans l'heure et je serai bien chanceux si je recevais seulement ma paie.

« Ah. Je l'ai embauché par simple bonté d'âme. Ce n'est pas facile pour quelqu'un sans pouvoir magique de survivre ici. »

Je n'aurai même pas une heure. La « bonté d'âme » de ce vieux grigou s'évanouirait comme neige au soleil avec le simple mot d'un auror.

Je me sentais impuissant.

Je bouillonnais de rage.

Ah ! Comme Weasley devait jubiler à l'idée de pouvoir détruire ma vie plus qu'elle ne l'était déjà !

« Vraiment ? » S'exclama Potter en se tournant vers lui, me privant de la vision merveilleuse et éphémère de ses yeux verts. « C'est tellement charitable de votre part. Ça ne doit pas être facile tous les jours pour Draco. Savoir que quelqu'un comme vous l'ait pris sous son aile me rassure grandement sur la bonté humaine. »

J'observais son profil, stupéfait par le sarcasme et la menace coulant de sa voix.

Mon patron dût le remarquer également car il pâlit légèrement.

Je me sentis furieux contre Potter. De quel droit se mêlait-il de ma vie ? D'abord il débarquait sans crier gare à mon travail et manquait de me faire renvoyer, alors qu'il avait des dizaines de maîtres de potions poudrés et d'officines immaculées n'attendant que sa clientèle, et ensuite il se permettait de s'ingérer dans mes relations professionnelles.

Je n'avais PAS besoin de sa pitié !

Avant que je n'aie le temps de réagir, il continua.

« Et si nous y allions ? Je meurs d'envie de voir votre laboratoire. »

Weasley lui jeta un coup d'œil surpris mais ne pipa mot. Pas une fois il ne m'avait accordé un regard.

Ah, était-il donc tellement monté dans la hiérarchie que je ne méritais même plus de souiller son espace vital de ma misérable présence ? Parvenu, va !

Mon patron se racla la gorge et les mena avec empressement dans son laboratoire au fond de la cour.

Potter ne m'adressa pas un regard supplémentaire.

Rageusement, je frottais avec une vigueur inutilement brutale le chaudron que je récurais, imaginant qu'il s'agissait du visage de Ginevra Weasley, ou de la quelconque donzelle avec laquelle Potter devait certainement s'afficher à ce moment là.

Je m'arrangeais pour être dans la resserre à ranger des instruments d'alchimie quand ils quittèrent le magasin.

Le patron vint tout de suite me rejoindre, m'observant avec méfiance de son regard de fouine.

« Hum… Tu connais du beau monde… » Le ton était acerbe, envieux.

Je haussais les épaules.

« Même année à Poudlard. »

« Ah. Voilà. » Il semblait soulagé. « Hum. Tu peux rentrer chez toi, si tu as fini. » Lâcha-t-il sans me regarder davantage, mal à l'aise.

Je grinçais des dents.

Je n'avais pas d'horaire, j'étais payé au petit bonheur la chance. Jamais les mêmes montants, jamais à la même date. Mais le patron s'arrangeait tout le temps pour me donner le minimum possible.

« Tiens. Ta paie de la semaine. » Il me lança une petite bourse miteuse.

Je la regardais, la tête vide.

« Ecoutez… » Je ravalais ma fierté. « Je suis désolé pour Potter et… Son ami. Vous n'avez pas besoin de me renvoyer, ils… »

« Te renvoyer ? » Il me regarda avec horreur. « Ah ! Non, jamais. Non, non… Tu bosses bien et je ne vois pas pourquoi je te renverrais alors que tu connais quelqu'un comme le grand Harry Potter ! Hum… Euh… Je vais fermer la boutique, là. Alors…»

« Oh. Bien. » Je sortais sans un mot de plus, fuyant presque, sentant le regard plein de ressentiment du vieux sorcier me poursuivre.

Maudits soient Potter et Weasley ! N'aurai-je donc jamais la paix ?

Avec ma chance, ils me poursuivaient de leur rancune et avaient obtenu des informations sur moi via mon agent de probation.

Rageur, je donnais un coup de pieds dans ce que je crus être une pierre mais qui couina lamentablement. Certainement un gnome égaré en ville cherchant un coin de terre grasse afin de faire son nid.

« Draco ! »

Une fraction de seconde, mon cerveau hésita à accélérer le pas mais mon cœur fut plus rapide à prendre le contrôle de mes membres. Je me retournais lentement, à regret, et le vit appuyé contre un mur, emmitouflé dans sa lourde cape noire.

« Potter,» grognais-je, «je ne suis pas d'humeur à supporter tes railleries, alors va donc ennuyer quelqu'un d'autre, tu veux ? »

Il m'observait avec une expression gardée, attentive.

« J'aimerai qu'on parle. » Répondit-il.

« Et moi, j'aimerai que ma mère soit encore en vie, que mon père soit hors de prison, que je n'ai pas a porter cet horrible collier de chien qui fait de moi moins qu'un homme, voire même que tu sois mort si ce n'était pas trop demander, mais, tu vois, on n'a pas toujours ce qu'on veut dans la vie. Sur ce… »

« Attends ! »

Il me rattrapa et me saisit par le poignet.

Je ne pus réprimer un frisson et me dégageai vivement.

Autour de nous, des passants un peu louches, camouflés sous leurs capuches ou leur chapeau nous jetaient des regards vaguement intéressés avant de disparaître dans le smog montant.

L'haleine de Potter sortait en nuage de buée et le verre de ses lunettes semblait voilé d'humidité.

« Je veux te parler, Draco. »

« Je ne pense pas t'avoir jamais autorisé à utiliser mon prénom, Potter ! Et ce que tu veux m'est bien égal ! »

Il ferma brièvement les yeux.

« Tu ne me rends pas les choses faciles, tu sais ? »

« C'est parce que ce n'est pas mon but, trésor. Maintenant, à moins que tu ne me menaces d'user de ton influence pour me faire jeter à Azkaban afin de m'imposer ta compagnie, je me casse. »

Alors que je me tournai pour partir, il se saisit à nouveau de mon poignet.

« S'il te plait… »

« Hmpf… Et qu'est-ce que ça me rapporte ? »

« Hein ? »

« Je suis un homme occupé, Potter et je ne tiens pas à te parler. Donc si tu veux me faire perdre mon temps, il faut que ça me rapporte un minimum. »

Il se mit à rougir de colère.

Je ne saurai dire à quel point je jouissais du simulacre de contrôle que j'avais sur la conversation, moi qu'on méprisait et maltraitait constamment. J'avais Potter à mes pieds, mais je censurai toute pensée non figurative relative à cette expression.

« Un dîner, ça te va ? »

Je souris d'un air que j'espérai carnassier.

« Si c'est dans le meilleur restaurant du chemin de traverse, oui, ça me va. »

Jamais il ne voudrait. J'avais l'apparence du plus vile des gueux.

Il redressa le nez et, à mon immense surprise, accepta le challenge.

« Très bien. La Fée des Epices ? ».

Je clignais des yeux.

D'après les journaux que je prenais dans les poubelles, c'était bien la table la plus prisée du moment dans la haute société.

Soudain, je réalisais que ce n'était pas Potter qui se ridiculiserait en m'y amenant mais moi et je lui en voulus instantanément.

Avide de lui montrer que ce n'était pas comme ça qu'il me rabaisserait, je levais à mon tour le menton.

« Parfait. Laisse moi juste le temps de me changer. »

Il m'adressa un drôle de regard que je pris pour de la pitié et je m'écartais de lui d'un pas rageur, me dirigeant vers l'immeuble insalubre où j'habitais pour le moment. Je ne regardais pas derrière moi pour voir s'il me suivait et sentis une rougeur de honte qui me rendit furieux me monter aux joues.

Arrivé dans la soupente où je vivais, je cherchais désespérément dans mes maigres possessions quelque chose de correct à porter. Mais je n'avais que la simple robe que Potter m'avait prêté.

J'aurai dû la brûler.

Je savais que j'aurais dû la brûler ou la jeter ou la vendre.

J'ignorai ce qui m'avait poussé à la garder précieusement, à la cacher afin qu'on ne me la vole pas et l'observer parfois, tard dans la nuit à la lumière des éclairages de rue.

Après tout, vu la taille, il était impossible que Potter l'ait portée un jour.

Le tissu qui m'avait semblé à l'époque si médiocre me paraissait maintenant d'un luxe outrancier.

Je me retournais pour aller aux douches, au fond du couloir et me rendis compte que Potter m'avait bel et bien suivi.

Il observait la petite pièce avec une expression hantée sur le visage.

Je n'avais décidément pas l'envie d'accepter sa pitié.

« Tu permets ? » crachais-je avec morgue.

Il cligna des yeux, hébété.

« Ah… Excuse moi. »

Je fermais la porte derrière moi, verrouillais le cadenas minable et le plantais là afin de prendre ma douche. A cette heure ci l'eau serait froide, vu l'avarice naturelle du propriétaire. Mais de toute façon je n'avais pas de quoi me payer du savon, donc la température de l'eau importait peu pour l'efficacité de mes ablutions.

Potter me jeta un étrange regard en me voyant habillé de cette manière. Reconnaissait-il la robe qu'il m'avait prêtée ?

Sur la route du restaurant, le silence entre nous était lourd et pesant.

Potter semblait perdu dans ses pensées et moi je commençais à regretter d'avoir accepté de l'accompagner. Mais bon, un repas reste un repas et ce n'était que justice qu'il paie pour tout ce qu'il m'avait fait subir.

La Fée de Epices était un restaurant chic et cossu, à la clientèle élégante et au personnel empressé. Tout à fait le genre d'endroit où, avant, j'aurai parfaitement pu étaler la fortune et la renommée de ma famille si l'établissement ne s'était pas révélé finalement en dessous de notre standing.

J'y pénétrais avec l'impression très nette de ne pas être à ma place. Tout le monde me regardait et me pointait du doigt.

Le maître d'hôtel me jeta un regard condescendant mais nous mena quand même à sa meilleure table.

« Commande ce que tu veux. » Marmonna Potter en me regardant d'un air ennuyé.

Je haussais les épaules et commandais les plats les plus chers de la carte. Cela ne parut pas le gêner plus que ça. Le serveur l'interrogea du regard et Potter acquiesça.

J'observais mon assiette de service, immaculée et étincelante comme j'en avais rarement vu depuis que j'avais quitté le domicile familial. La serviette, faite d'un tissu épais et lourdement amidonné, était pliée avec art. Je me sentais écrasé par le luxe autour de moi alors que j'aurai du me réjouir de pouvoir goûter à nouveaux aux douceurs de la vie que je méritais.

« Hum. » Fit Potter.

Je ne levais pas la tête.

Il ouvrit la bouche mais la referma alors que le serveur revenait avec les entrées et que le sommelier nous servait le vin.

Potter regarda le contenu de son assiette comme s'il ne savait pas ce qu'il s'y trouvait. Connaissant le rustre qu'il était, cela devait être le cas. Il avait commandé sans savoir. Parvenu !

Je sentis son regard sur moi alors que je mangeais avec appétit, me faisant un plaisir de déployer mes plus belles manières à table.

« Je voulais te dire… » Il s'arrêta et je levai la tête. Il avait les yeux fixés au fond de son verre.

Il inspira profondément.

« Je suis désolé. »

Je posais ma fourchette et m'essuyait délicatement le coin des lèvres, cherchant à donner l'apparence d'être totalement à l'aise, d'être sur mon terrain.

« Tu l'as déjà dit. Je ne vois pas ce que ça change. »

Il attrapa son couteau et le tritura nerveusement entre ses doigts.

« Mais c'est que je me sens coupable ! Personne ne veut me croire quand je dis que si je suis en vie à ce jour, c'est grâce à toi ! »

« Non, c'est malgré moi. J'aurai dû te tuer quand j'en ai eu l'occasion. »

Il leva les yeux de son verre et me jeta un regard blessé.

Incapable de me contrôler, je roulai des yeux, furieux.

«Au nom du Ciel, Potter ! Je ne suis pas ton ami ! Je ne le serai jamais ! Tes amis, ce sont Granger et Weasley, tu te souviens ? Moi, je ne ferai certainement jamais rien pour toi, JAMAIS ! Alors arrête de faire semblant d'être désolé pour moi, arrête de faire semblant qu'on est ami depuis des années, parce que ce n'est PAS VRAI ! »

Autour de nous, les autres clients discutaient à voix basse et nous jetaient des regards curieux.

Soudain, j'étais très content de la situation. Harry Potter humilié en public dans un restaurant chic.

Ses joues étaient rouges et ses doigts crispés sur le couteau.

« Je sais que nous ne sommes pas amis… » Finit-il par dire lentement. « Mais cela ne m'empêche pas de me sentir responsable de ce qui s'est passé. »

Ma fureur augmenta.

Le serveur remplaça nos assiettes d'entrées, la mienne soigneusement récurée et celle de Potter intacte, par nos plats.

J'attaquais la viande avec une vigueur presque hargneuse.

Comment osait-il ?

Comment osait-il s'approprier ma situation pour jouer les Saints, les bons samaritains ?

Comment osait-il se montrer bienveillant et empathique avec moi ?

Comment osait-il… Comment osait-il me traiter comme si mon bien être lui importait ?

Comme si j'étais… Comme s'il était… Comme si nous…

« Laisse tomber la pitié, Potter. Je n'ai pas besoin que tu apaises ta culpabilité et que tu m'utilises pour avoir bonne conscience ! »

Sa rougeur s'accentua et il lâcha le couteau qui rendit un bruit désagréable contre l'assiette.

« Je ne cherche pas à me donner bonne conscience, je veux juste… » Il se mordilla les lèvres. « Je veux juste que… Juste que… Je… »

Je songeai à la nature de mon inimitié avec Potter, à la raison réelle de ma rancune.

Je songeai aux unes de la gazette, avec lui au bras de belles sorcières interchangeables.

Je songeai à un sourire échangé avec une insignifiante rousse, des années plus tôt.

Je songeai à un baiser au sommet d'une tour crénelée en plein hiver.

De quel droit se permettait-il de rougir et de débarquer dans ma vie en propriétaire, espionnant mon travail, menaçant mon patron, furetant dans ma chambre et me forçant à souper avec lui sous le prétexte de « discuter » alors même qu'il était incapable d'aligner deux phrases cohérentes ?

Soudain, je n'eus plus faim.

Je me levai et jetai ma serviette sur la table, dégoûté.

« Si tu n'es pas capable de le dire, c'est que tu n'as pas le droit de le penser. » Dis-je le plus dignement possible avant de sortir du restaurant.

Un serveur chercha à m'empêcher de partir, mais je me dégageai. J'eu conscience que Potter était intervenu, mais je ne voulais pas me retourner.

Le soir même je quittais mon appartement miteux et ne revins jamais au magasin où je travaillais.

A suivre…


Réponse aux reviews :

Mel' : Merci beaucoup, merci de ton soutien, cela me fait plaisir de savoir que ma fic est capable de toucher à ce point, hi hi. J'ai vraiment eu du mal à travailler à la façon que j'appelle "coréenne" (à cause du filme "2 soeurs" qui m'a bluffé : tout est dans le non dit, dans le point de vue de l'héroïne et on ne te balance pas toute l'histoire à la tronche parce que de toute façon tu es trop stupide pour comprendre, non. On te laisse avancer dans le film, réflechir, tirer tes propres conclusions. J'adore ce film) j'ai eu du mal à ne pas m'étaler sur trop de choses, à ne pas trop en dire, à laisser des éléments dans le vague, parce que c'est un POV donc la subjectivité entraîne la méconnaissance de ce que pensent et ressentent les autres. Je suis contente si ça fonctionne bien, c'est la première fois que je fais cet exercice d'ommission volontaire.
Draco va avoir du mal de changer d'état d'esprit, parce que ce serait admettre qu'il a eu tort et a pris les mauvaises décisions dès le début. Si le Draco du "présent" en est capable (autrement, il ne ferait pas ce travail d'introspection et de retour sur son passé), pour celui du "passé" c'est impossible.
Sinon, du bonheur pour nos zouzous ? Tu verras bien .

Artemis : On parle de Draco là, monsieur "je suis trop bien pour tout le monde". Quand à ce débrouiller tout seul... Qu'en penses tu, finalement ?

Antimalfoy : C'est pas une fic très connue et je ne communique pas dessus (par contre, j'ai maintenant un service de presse efficace : Leviathoune a décidé de me faire de la pub, je trouve ça trop chou !) donc c'est logique que dans la nuée d'excellentes fics trainant sur le net, la mienne passe relativement inaperçue. Donc, ça me fait d'autant plus plaisir quand quelqu'un la découvre par hasard et l'apprécie. Merci à toi pour ta review.

Griselle : Et oui, Draco est un peu amer à cause de ce qu'il a traversé, mais surtout parce qu'il est orgueilleux et qu'il ne veut pas admettre ses sentiments. En ce qui concerne tes prédictions, tu as encore quelques chapitres avant de savoir ce qu'il en est vraiment...

Leviathoune : Tu as parfaitement résumé ce que je voulais faire passer : Draco est dans les plus bas fonds de la déchéance, mais ce n'est pas pour ça que ça ne va pas aller en s'empirant (qui a crié "sadique", dans le fond, là ?).

Lo Hana Ni : ben... La voilà...

Lemoncurd : Rupture ou pas de rupture ? Hum... Je ne sais pas... Je vais voir...

Zion : Seulement des fois ? Moi je dirais tout le temps (pas taper !)

Via : merci pour ta review. Je vais essayer d'updater plus vite (mais c'est pas gagné)

Oxalyne : Oui, je sais que les passages dans le "présent" sont courts, mais si j'en disais plus, j'aurais déjà dû finir la fic depuis 10 chapitres, et dans ce cas je n'aurai rien pu raconter du passé.

Yochu : Harry a repris du poil de la bête et Draco a perdu quelques écailles et ce n'est pas fini ! Contente que ma fic te plaise toujours.