Chapitre XI

« Je l'aime, et je sais qu'il m'aime aussi. Nous étions des solitaires, perdus et faibles. Ensemble, nous avons changé ; pour nous-mêmes, mais surtout l'un pour l'autre. Nos nations nous ont unis, aucune autre ne nous séparera. »

Chevalier Toris Laurinaitis

-Ta tante veut toujours te marier ? Demanda le polonais, la tête sur le ventre du lituanien.

-Oui, mais ton numéro de l'autre fois l'a passablement refroidie.

-Tant mieux, gloussa le blond.

Le brun sourit.

-Cette robe t'allait bien.

-Tout me va, tu sais, super bien, se vanta l'autre.

-Tu as conscience que toute l'armée est au courant pour nous, désormais ?

-Deux chevaliers homosexuels, dont un n'hésite pas à s'habiller en fille pour sauver son amant d'un affreux mariage avec une donzelle tombée amoureuse s'étant attirée les faveurs de la tante ; ça ferait, genre, un roman génial.

Le lituanien rit doucement, amusé. L'autre chevalier se laissa aller à rire, lui aussi. Même s'ils savaient que ce type de relation n'était pas bien vue entre chevaliers, même s'ils savaient qu'ils auraient de plus en plus de mal à se voir seul à seul et qu'on tenterait sûrement de les séparer ; ils avaient besoin de rire de leurs problèmes. Surtout par les temps qui couraient, car le plus dur était à venir. La guerre menaçait.

-J'ai peur, avoua finalement le polonais.

-Moi aussi.

-Je ne veux pas, tu sais, être séparé de toi.

-Moi non plus.

-Et si l'un de nous, tu vois, meurt au combat ?

-Je ne sais pas, confia le brun, l'air soucieux, avant de se forcer à sourire. Nous avons déjà combattu ensemble ; et nous avons gagné. Après, ce n'était pas des guerres de l'envergure de celle qui risque d'avoir lieu, mais... je n'ai pas envie de penser aux catastrophes qui pourraient survenir.

-Il faut, genre, attendre que l'arbre ait pris feu pour jeter de l'eau. C'est ce que tu m'as dit pour me rassurer, la première fois où nous avons combattu côte à côte, fit le blond, et la première fois où nous l'avons fait, ajouta-t-il, les pommettes colorées.

Ils se redressèrent tous deux, faisant glisser de leurs vêtements les feuilles mortes qui leur étaient tombées dessus. Ils échangèrent quelques baisers puis, comme il se faisait tard, décidèrent de retourner chez le polonais. Le majordome les attendait, droit comme un « i », devant les portes du manoir. Il avait la mine sombre et les chevaliers se doutaient bien de la nouvelle que leur annonceraient les parents du blond lorsqu'ils entreraient dans le salon. En effet, sitôt qu'elle les vit, la mère du polonais se jeta au cou de son fils en pleurant. Le père était debout près de la fenêtre et observait le paysage. Il déclara, sans les regarder :

-Le Roi a reçu une lettre ce matin. Nous sommes en guerre. Tous les hommes en âge de se battre sont convoqués. L'armée de métier doit se réunir dans les plus brefs délais. Je suis mobilisé contre les russes, vous contre les prussiens. Nous partons tous dans l'heure.

-Oh, Feliks ! Mon garçon ! Continuait de sangloter la femme.

-Ce n'est rien, mère. Nous vous protégerons. N'est-ce pas, Toris ?

-Oui, madame, Feliks a raison. Nous pouvons encore éteindre le feu.

La femme aux joues encore ruisselantes jeta un regard incertain au lituanien mais finit par lui offrir un sourire fragile avant de s'approcher de lui, posant ses mains sur les épaules du jeune homme.

-Chevalier, prenez soin de mon fils, je vous en prie ! C'est mon unique enfant ! Je ne supporterais pas de le perdre ! Hier encore, il dansait dans les champs pour fêter le renouveau des fleurs ! Hier encore, il refusait de toucher une épée, pleurant, suppliant, tremblant à l'idée d'un jour combattre ! Vous l'avez changé ; vous en avez fait un guerrier, un chevalier ! Vous en avez fait un homme, et je ne sais comment, vous avez préservé cette délicatesse, et son amour pour la vie !

-Mère..., tenta en vain d'intervenir Feliks.

-Je sais qu'il est fort, mais il est toujours mon petit garçon ! La chair de ma chair ! Ne le laissez pas périr ! Épargnez-lui les blessures inutiles ! Soyez son gardien, je vous en conjure !

-C'est... C'est une lourde responsabilité, madame... mais, il ne me serait jamais venu à l'esprit d'agir autrement. J'aime votre fils.

-Ah, pitié ! Grogna le père, en sortant d'un pas colérique de la pièce.

Et quelques heures plus tard, Feliks et Toris, vêtus de leur armure, chevauchaient à travers champs, leur épée battant contre leur cuisse et le flan de leur cheval. Sur la poitrine de leur armure, ils avaient les armoiries de leurs familles respectives, sur leur bouclier, ceux de leurs patries, et sur leur visage, la même expression de détermination mêlée d'appréhension. C'est le polonais qui rompit le silence.

-J'ai cru que mon père allait nous cracher dessus de dégoût. Il était heureux que j'ai rejoint l'Ordre Saint, et il t'aimait bien... jusqu'à ce que, tu vois, il sache pour nous.

-L'indifférence n'est-elle pas préférable à de longs discours ?

-S'il garde toute sa rancœur pour lui, il risque de, genre, totalement imploser.

-Ça lui fera un peu plus d'énergie à dépenser contre ses ennemis.

-Je ne veux pas qu'il arrive malheur à mon père, mais je ne suis, tu sais, pas certain qu'il ressente la même chose à mon égard, confessa tristement Feliks.

-Je ne sais pas quoi te dire ; j'ignore ce que c'est d'avoir un père. Le mien est mort quand j'étais encore un enfant.

Oui, et sa mère était morte en lui donnant la vie. Ainsi, le lituanien n'avait pas connu sa mère, et ne se souvenait pas de son père. Feliks connaissait cette histoire. Il l'avait déjà entendue, une ou deux fois. Toris n'en parlait pas beaucoup ; il n'y avait pas grand chose à dire. Il avait été élevé par sa tante ; veuve avant d'avoir eu un enfant. Si Toris mourait ; son nom s'éteindrait avec lui. Il en était de même pour Feliks, à moins que son père lui survive et ait un autre enfant.

Ils s'arrêtèrent dans une auberge quand leurs chevaux furent épuisés. Ils firent l'amour une large partie de la nuit. Ils reprirent la route à l'aube, et durant plusieurs jours, ils avalèrent les champs, les plaines, les domaines, les cités, s'étreignant la nuit avec des gémissements étouffés dans une chambre minuscule aux murs trop fins, le vieux lit craquant sous leur poids.

[... ... ...]

Ludwig avait été désespéré à l'idée de quitter Feliciano, mais heureusement, il était parvenu à contraindre le Redoutable à faire un détour par la ferme en prétextant de devoir aviser d'un programme avec les propriétaires, afin qu'ils sachent quoi produire durant son absence. Il en avait alors profité pour expliquer à Feliciano les tenants et aboutissants de cette situation qui ne lui plaisait guère.

L'allemand avait été surpris quand, au lieu de prendre la route de la France comme prévu, ils partirent pour la Prusse. Ils en rejoignirent la capitale, et l'enfant y fut présenté par le pirate comme le successeur du défunt Général Gilbert Beilschmidt. Immédiatement considéré comme la nouvelle poule aux œufs d'or du royaume, c'est avec des regards d'avidités et des sourires hypocrites qu'on mit le fils de l'Aigle dans la meilleure école militaire de la nation, quoique refusant tout net de le faire entrer tout de suite dans l'armée de métier, contrairement à ce que désirait le français. Toutefois, après seulement quelques jours à apprendre les différentes méthodes de combat et de stratégie à travers le temps, la guerre éclata.

On apprit que, parmi les hommes envoyés par l'union lituano-polonaise contre l'armée prussienne, se trouvait son célèbre Ordre Saint. C'était un corps d'armée composé de chevaliers ; soldats avec la défense de leurs nations comme religion, des hommes jusque-là invaincus et réputés invincibles. L'orgueil de la Prusse ne fut pas alors de sous-estimer l'ennemi, quoiqu'elle fut flattée d'être considérée, entre l'Autriche et la Russie, comme l'adversaire le plus dangereux. Non ; son orgueil fut de croire qu'un jeune garçon changerait la donne. Ainsi, le refus si catégorique de faire entrer Ludwig dans l'armée vola en éclats dans la plus grande des naïvetés.