18.
… Mais pour les proches d'Aldéran la réalité avait été très différente de celle qu'il avait « vécue » dans son coma.
Ban eut un petit sourire de soulagement quand Aldéran entra dans le bar.
- Je me suis peut-être emballé, fit-il néanmoins.
- Je crois que tu sais jauger un client, même si tu connais peu mon frère… Oui, j'avoue que tu me surprends un peu, Doc, il n'est pas très ivre !
- C'est plutôt pour son état d'esprit. Tu devrais le sortir d'ici, et le ramener chez lui. Bien que par ta seule présence, je réalise que j'aurais dû un peu attendre avant de t'appeler. Je t'ai dérangé ?
- Je quittais le Bureau. Ca va, j'aurai encore assez de temps pour rentrer me rafraîchir et me changer avant d'emmener Ayvi au resto !
- Sois prudent, il y a vraiment beaucoup de circulation ce soir.
- Je suis toujours très attentif quand j'ai un passager. Et, au cas où tu aurais des doutes, je n'ai pas bu une goutte d'alcool, moi – aucun mérite, pas eu le temps !
Au volant de la berline de son frère, Aldéran avait enfoncé le champignon, n'ayant pas bouclé sa ceinture car parfois obligé de même lâcher une fraction de seconde le volant pour calmer son aîné.
- Aldie, je n'ai jamais eu le moindre PV de ma vie ! glapit Skyrone qui ne cessait de s'agiter.
- Comme si ça pouvait m'étonner… Arrête de gigoter ! Je te ramène chez toi.
- Camion…
- Oui, des camions, tout partout. Même qu'une fois un m'a percuté et j'ai failli griller dans mon tout-terrain… Ce camion !
Avant d'avoir pu réagir, Aldéran vit un camion se rabattre illégalement sur la bande de droite où il se trouvait, projeter la pourtant lourde berline par-dessus la rambarde de sécurité entre les trois voies rapides parallèles.
Le jeune homme eut l'impression qu'un souffle puissant l'arrachait à son siège, que le trottoir se précipitait à sa rencontre, puis tout devint noir.
- Tu ne devrais pas quitter la Clinique !
- Je leur ai signé une décharge. Je n'ai pas envie de demeurer en Observation… Merci d'être venue, Delly… Il faut que j'aille voir comment Aldie s'en est sorti. Delly, qu'y a-t-il ? Ce regard… !
- Sky… Aldéran a été éjecté du véhicule et sa tête a très brutalement heurté le trottoir. Il est dans un profond coma, les médecins pensent qu'il ne se réveillera peut-être jamais…
Si les circonstances n'étaient pas si préoccupantes, Albator aurait sans doute ironisé sur le fait que Karémyne avait pris deux semaines de congé, pour ne rien faire !
- J'apprécie que tu sois là, fit cette dernière quand il la rejoignit dans la serre où elle tentait de créer une nouvelle variété de roses.
- Comment aurait-il pu en être autrement ? répondit-il doucement alors qu'elle massacrait un énième bourgeon au lieu de faire une greffe délicate. Toute la famille est sens dessus-dessous, à nouveau… Skyrone culpabilise, Eryna a suspendu la date de son mariage, Hobby est incapable de se concentrer sur ses études, et je ne parle pas du stress d'Ayvanère et d'Alguénor qui réclame son papa !
- J'ai encore essayé de parler à Sky, que c'était la fatalité, et surtout la manœuvre illégale de ce camion qui sont les causes de cet accident, mais je ne sais même pas s'il m'a entendue, gémit-elle.
- Sky est comme nous tous. Quelque part, il se fiche de ce camion, du procès que le Cabinet Juridique de SI a déjà collé aux dos du chauffeur et de son employeur. Il n'y a qu'Aldéran qui importe !
- Nous allons le voir en début d'après-midi ?
- Bien sûr.
Karémyne refoula un sanglot, les bras apaisants du pirate de son cœur autour d'elle.
- Il semble pourtant… juste dormir, fit-elle encore. Cela n'a rien avoir avec la fusillade où il a écopé de cette balafre, il y avait alors ces blessures, cette interminable intervention chirurgicale.
- Aldie s'en sortira, assura Albator. Dès qu'ils auront fini de le passer au scanner toutes les cinq minutes et de le soumettre à des batteries de tests pour tester sa réactivité, Clio tentera d'entrer en contact avec son esprit. Qui sait ? Après tout, cela a marché plus d'une fois avec moi !
- J'espère, soupira-t-elle. Mais pourquoi notre petit garçon ne peut-il pas avoir la paix ? ! Tout semblait au mieux pour lui, avec ce bébé à venir… C'est injuste ! Je ne veux pas le perdre, Albator !
- Si Clio échouait, j'irai au Sanctuaire de Saharya, promit le pirate à la chevelure de neige.
- Oui, ne tarde pas.
19.
Ayvanère de plus en plus éprouvée par sa grossesse et son habituelle spectaculaire prise de poids des derniers mois, Mielle s'était installée à l'appartement afin de la soulager de presque toutes les tâches.
Alguénor mangeait sagement son épais porridge, à petites cuillères, mais son regard qui revenait constamment vers le siège vide de son père indiquait clairement que ses trois ans n'étaient plus aussi insouciants.
- Je le conduis à la Maternelle, puis je reviens, fit Mielle à l'adresse d'Ayvanère qui était venue à bout d'une impressionnante pile de pancakes noyés dans le sirop.
Ayvanère eut un gémissement, tout en massant son ventre bien rond.
- Décidément, ce bébé n'arrête pas de remuer dans tous les sens. Algie était tellement calme, lui… Je travaillerai sur les profils de la matinée et j'irai voir Aldéran en début d'après-midi.
- Je te déposerai à la Clinique. Le temps de faire les courses et je reviendrai t'y attendre.
- Merci, Mielle, je ne m'en sortirais pas sans toi !
- C'est normal. Je fais mon métier de sigipste en veillant sur le petit héritier de l'empire de Karémyne, mais vous êtes désormais avant tout des amis !
Alguénor ayant fini son petit-déjeuner, sa mère l'habilla et il partit pour la petite école avec sa Nounou.
Et si Ayvanère s'installa bien à son ordinateur, elle ne parvint guère à progresser dans son travail.
Pour sa quotidienne visite à la Clinique Tourfel, Ayvanère avait passé la majorité de son temps dans le fauteuil installé près du lit d'Aldéran, relié aux perfusions qui lui apportaient les compléments minéraux indispensables, le nourrissaient.
Elle n'avait pas vu le temps passer, n'était de toute façon pas à une heure ou deux près, sa hiérarchie lui accordant toute liberté au vu des circonstances.
La jeune femme avait pris la main d'Aldéran pour la poser sur son ventre bien rebondi.
- Tu sens comme il s'agite ? Et c'est ainsi de jour comme de nuit ! Vraiment rien à voir quand j'attendais Algie… Lui, on aurait pu croire qu'il a dormi neuf mois avant de naître !
Elle soupira.
- Déjà un mois que tu dors, il serait grand temps que tu te réveilles si tu veux assister à la naissance de notre enfant !
Levant les yeux, elle aperçut Skyrone qui se tenait sur le seuil de la chambre qui n'avait en réalité rien de médical dans son aménagement afin de gommer autant que possible le stress lié à l'hospitalisation autant pour la famille que pour le patient – du moins quand ce dernier était conscient, et Aldéran n'était, malheureusement, pas à son premier séjour dans l'établissement privé.
- Je suis désolé, je te pensais déjà repartie, murmura-t-il.
- Entre, fit la jeune femme. Je me suis attardée bien plus que je ne l'avais réalisé. Et Alguénor va bientôt revenir de la Maternelle… S'il ne me voit pas à l'appart, il va piquer une crise d'angoisse !
Ayvanère se leva lentement, le visage crispé par de la douleur.
- Cette fois, tu vas accoucher avant terme, remarqua Skyrone qui s'était approché. Ton bébé est beaucoup trop actif et tu es bien trop stressée… Pourquoi ne me chasse-tu pas de ta vue, je dois te répugner ?
Elle sourit, un peu tristement, plutôt résignée et préférant éviter toutes nouvelles dissensions familiales alors que la situation était déjà tellement tendue !
- On te l'a tous répété, depuis toutes ces semaines. Tu avais tes soucis, tu te faisais déjà tant de reproches pour l'échec des derniers contrats… Il n'était que normal que tu sois parti pour une soirée à te vider la tête…
- Et à vider des verres ! gémit Skyrone.
- … A te détendre, avant de te reprendre et de récupérer des contrats et à maintenir ton Labo à flots, avec ceux qui y travaillent. Aldéran était juste venu te chercher, et ce fut un accident !
- Je ne me souviens pas du crash. Je sais que les Urgentistes ont dit que j'avais heurté de la tête le montant de la portière, ce qui avait provoqué ma légère commotion. Mais il m'arrive d'avoir des flashs, je me vois asticoter Aldéran alors qu'il conduisait. Il est possible que si je ne l'avais pas tant distrait…
- Ca n'aurait pas suffi à perturber Aldie. Il y a eu cette malchance, cette fatalité si tu préfères ! Et puis surtout, Skyrone, inutile de revenir sur cette nuit, c'est arrivé et Aldéran est… Arrête, une fois de plus, de refuser la réalité et de te morfondre !
Assis près de sa belle-sœur, Skyrone était demeuré un long moment silencieux.
- Mes parents ?
- Ils étaient là à mon arrivée. En dépit de leur propre angoisse, ils se sont rapidement éclipsés pour me laisser seule.
- Ils savent que tu as tant à échanger avec Aldie, à parler de votre bébé.
Skyrone garda pour lui le fait qu'il pensait que son père ne tarderait pas à revenir, et sans doute avec sa Jurassienne d'amie.
Ayvanère se leva à nouveau.
- Il faut vraiment que j'y aille.
- Je veux bien proposer de te ramener, mais je crains que tu n'acceptes pas…
- On vient me chercher, ou plutôt on doit être en train de m'attendre depuis longtemps déjà. Un autre jour, Sky.
Et dans les prunelles émeraude de la jeune femme, Skyrone vit qu'elle était sérieuse et sincère, et cela lui mit un infini baume au cœur.
Mais, Ayvanère partie, ce fut peiné comme jamais et totalement déstabilisé que Skyrone se rassit au chevet d'Aldéran, reprenant la veille familiale.
- Où donc ton esprit erre-t-il à ce point, Aldie, que tu ne nous reviennes pas ?
Sur son lit, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, Aldéran continuait de dormir, son esprit parti dans un délire de rêves terribles où il n'y avait au final que sa propre destruction.
