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Une rencontre prédestinée


4 Mars 2014, arrondissement de Nishinari-ku, Osaka

Une jeune femme plantée sur le pas de sa porte, était perdue loin dans ses pensées, la tête basse et les membres ballants le long de son corps menu. Son visage s'il avait été relevé, aurait pu paraître inexpressif et pourtant un déluge d'émotions la traversait, l'immobilisant de sa brutalité. L'air était lourd et le calme pesant, dans ce quartier d'habitude animé. Depuis plusieurs jours les habitants vivaient reclus, ne sortant qu'en cas d'extrême nécessité. La vie à son image s'était figée, remontant le temps plusieurs années en arrière, où tellement de destins avaient changés à jamais.

L'impact des derniers jours avait été immédiat sur Osaka, et sur ses alentours plus particulièrement, faisant resurgir de vieux démons que l'on pensait pourtant enfin exorcisés. Tout d'abord, il y avait eu les regards suspicieux entre voisins. Une méfiance de l'autre qui était monté crescendo, puis une paranoïa c'était emparé de chacun. Les enfants étaient barricadés dans les maisons, on entendait les chargeurs des fusils cliquetaient derrière les parois. Le trafic s'était suspendu, l'école avait fermée. La folie menaçait doucement de déferler sur les rues, comme cela avait été le cas à la suite des assassinats de Sakai. La violence engendrant la violence, les conséquences des terribles événements de cette nuit se matérialisaient par une démonstration de toutes les pires facettes de l'homme : égoïsme et haine régnant longtemps en maîtres incontestés.

Mais aujourd'hui, à l'inverse de toutes ces personnes revivant le passé, Tenten était tourné vers l'avenir. Elle se battait intérieurement avec ces souvenirs qui voulaient refaire surface, et se concentrait vers ce qui allait arriver. C'était un jour important. Pas parce que les réponses tant attendues à de sombres années s'apprêtaient à être révélées, mais parce que Tenten avait enfin trouvé une raison d'exister. Après toute une vie d'errance sans but précis, elle avait trouvé un fil conducteur à sa vie. Cependant, le prix à payer pour en arriver là avait été bien trop élevé.

Il était tôt ce matin, quand elle était finalement montée dans sa voiture, les yeux perdus dans une profonde réflexion. Il faisait froid, aussi. Alors elle était retournée à l'intérieur de sa grande maison, bien trop vide, pour y prendre une écharpe. Elle avait regardé une dernière fois ce vide ambiant, ce froid que dégageait les murs. Malgré les couleurs douces et claires qu'arboraient les pièces, les ombres étaient omniprésentes, gagnant du terrain. Les volets étaient entrebâillés, laissant à peine entrer un mince filet de lumière. Elle voulait dire au revoir à cette tristesse dans laquelle elle se complaisait depuis bien trop longtemps, car tout aller bientôt changer. Quoi qu'en réalité, ce qu'elle voulait c'était plutôt gagner du temps, même si elle ne pouvait pas se permettre d'arriver en retard. C'était une situation plutôt paradoxale.

La vérité et la réalité font chacune partie de principes bien différents. Tandis que la réalité était qu'elle gagnait du temps pour se préparer mentalement à ce qui allait suivre, la vérité était qu'elle avait peur. Peur, oui. Car ce jour marquait un tournant décisif, il marquait le début de sa nouvelle vie, tout comme il lui servait de tremplin pour rebondir sur son douloureux passé.

Mais si elle n'y prenait pas garde, elle était consciente que le futur pourrait supplanter le passé en niveau de douleur et cela aurait été sa dernière chance de changer enfin intérieurement, profondément et surtout complètement. Fermant une nouvelle fois sa porte d'entrée, elle prit un instant pour clore ses yeux et faire le vide dans son esprit, voulant se purger de tout ce tourbillon d'émotions. À partir de maintenant, elle ne pouvait plus se permettre d'être faible, de se contenter de survivre à un autre jour. Au contraire, elle allait devoir être forte, forte pour cinq. Elle serait désormais un pilier et si elle s'effondrait, elle entraînerait quatre autres personnes avec elle. Elle donna un violent coup de poing sur la porte en bois, tentant vainement d'évacuer le stress qui la rongeait, s'entaillant les phalanges.

« Je vais être forte ! Je dois le faire pour eux... et pour lui. »

Répétant silencieusement la phrase comme pour se convaincre elle-même, son attitude changea du tout au tout, et soudain on aurait presque crût voir une autre personne. La jeune femme c'était redressé, elle paraissait résolue et son visage arborait une mine concentrée des plus sérieuses. Depuis le temps qu'elle attendait, le moment était enfin arrivé. Remonté à bloc, elle grimpa dans sa longue Mercedes noire et démarra.

La route défila rapidement, les paysages abstraits aux différentes teintes de vert et de gris déformés par la vitesse du véhicule donnant un drôle d'aspect à la campagne que Tenten traversait. Ça ne serait pas très long.

Une vingtaine de minutes plus tard, elle aperçue du coin de l'œil un panneau indiquant la sortie qu'elle devait prendre. Elle s'engagea sur le chemin terreux, le souffle légèrement accéléré et son ventre prit de douloureuses crampes. Quelques kilomètres d'égarement dans une forêt, et elle était arrivée à destination.

Tenten éteignit le contact et se glissa hors de la voiture, se rendant compte que ses jambes étaient relativement instables et tremblantes. Elle était tellement nerveuse !

Un instant, la pensée qu'elle pouvait encore remonter dans sa voiture et rentrer chez elle comme Lee l'aurait souhaité l'effleura, mais rien que l'idée qu'elle ose y penser en de telles circonstances lui souleva l'estomac. Non ! Il en était hors de question. Elle avait traversé tellement de choses pour en arriver là qu'elle ne pouvait pas renoncer et encore moins si tôt : ce n'était que le début. Et que dire de toutes les personnes qu'elle décevrait, à qui elle aurait donné de faux espoirs... Non.

Elle se secoua la tête pour chasser les mauvaises pensées et vérifia l'état de ses habits, remettant un peu d'ordre dans ses longs cheveux châtains foncés, lâchés sur ses fines épaules.

Elle releva la tête. Devant elle se dressait fièrement une grande bâtisse, toute faite de belles pierres ciselés et autour de laquelle se déployait un somptueux jardin naturel. La forêt qui englobait le tout accordait un air féerique à ce lieu, comme éloigné de toute civilisation, de tous les événements récents qui avaient agités la ville. Les longues ombres qu'étalaient les arbres sur son chemin lui parurent protectrices, comme si la nature environnante était pourvu d'une bienveillance à son égard.

Doucement, elle entama la dernière partie du chemin à pied, s'engageant sur la bande de castine qui menait à l'entrée du lieu. Son regard voleta jusqu'à un panneau de bois noir, sûrement aussi ancien que le bâtiment lui-même l'était, qui se trouvait sur sa droite. Il était à moitié enseveli sous des branchages et de la verdure, là où la végétation avait reprit ses droits, peut-être souhaitant le dissimuler. On pouvait encore vaguement distinguer ce qu'il annonçait :

« Orphelinat Hatake... » Devina Tenten, plus qu'elle ne déchiffra les vielles inscriptions.

Elle fronça ses fins sourcils et reprit la marche. Le directeur de cet établissement, et ce depuis plusieurs années maintenant, était un ami de longue date : Iruka Umino. Pourtant, même s'il était directeur il n'était pas propriétaire et celui qui avait ce privilège était un homme d'une trentaine d'années, Kakashi Hatake, dont l'orphelinat portait d'une façon dérangeante le nom. Ce bâtiment était dans sa famille depuis très longtemps, mais jusqu'à ce qu'Iruka lui propose de le prendre en main, il ne lui avait servi qu'à organiser des fêtes incroyables de perversité et autres orgies monstrueuses, tout le monde le savait.

Tenten haïssait Kakashi. En réalité, elle ne l'avait côtoyé que très peu, le connaissant à peine. Mais il lui avait toujours donné une impression si mauvaise, qu'elle ne pouvait s'empêcher de le détester. Elle se demandait d'ailleurs fréquemment comment Iruka, qui était si doux, arrivait à tolérer un type pareil. Ces deux-là avaient été dans le même lycée, même si Kakashi était de quelques années l'aîné de Iruka et à ce que son ami lui avait dit, ils ne s'étaient jamais vraiment entendus. Mais étrangement, lorsque Iruka avait dévoilé à Kakashi son plan de retransformer la bâtisse, qui lui servait également de maison, en ce qu'elle avait été il y a des décennies, il avait fini par donner son accord. Cela avait étonné tout le monde d'ailleurs, à cette époque.

Depuis, Tenten se méfiait de Kakashi et avait peur qu'il ne veuille quelque chose de Iruka, même si elle n'arrivait pas à déterminer quoi. Enfin, le fait était que depuis lors, Kakashi s'était étonnement rangé et que le projet d'Iruka c'était développé pour devenir un grand orphelinat applaudit par les habitants, où chaque enfant accueilli était choyé, heureux, et se voyait offrir une chance de recommencer de zéro, un nouveau départ dans la vie amplement mérité. Ces quartiers avaient tellement besoin d'une telle aide, que quelques années en arrière on les entendait presque crier leur désespoir, faisant écho aux cris de tous les enfants abandonnés, démunis, forcés à commettre les plus affreux délits, crimes et sacrifices, pour à peine survivre. Elle était fière de la réussite de son ami et de la dévotion dont il faisait preuve, de son acharnement contre l'injustice que tous avaient finit par accepter comme normale.

En dépit du calme et de la douceur que lui avait toujours inspiré cet endroit, elle ne pouvait cependant s'empêcher de ressentir un profond malaise, comme si les fantômes d'un passé trouble se tenaient tapis dans l'ombre, riant de l'absurde qui se jouait devant eux. Un lieu souillé jusqu'à ses fondations, théâtre de mille scènes plus obscènes les unes que les autres, tellement entaché par la noirceur des âmes qui l'avaient habité, pouvait-il vraiment renaître en son cœur et servir un autre but, plus noble certes, mais si déplacé en cet instant ?

Elle ne savait pas pourquoi Iruka avait choisi ce lieu parmi tous les autres, si emblématique et si perverti aux yeux de chacun. Peut-être que son dessein caché était justement de redoré ce fantastique décor et de l'élever à la place qu'il méritait. Mais sans doute qu'elle ne comprendrait jamais vraiment les motivations de son ami dans son projet fou. Elle rit intérieurement et un sourire éclaira son doux visage. Oui, elle voyait bien pourquoi ils s'entendaient si bien, Iruka et elle.

Arrivée devant la grande porte sculptée de bois, son stress avait diminué et un sourire non feint, confiant, ornait à présent son visage. Elle frappa deux coups.

Quelques secondes plus tard, la porte s'ouvrit sur un garçon qui ne devait pas avoir plus de huit ans et dont les cheveux roux cachaient les yeux. Il sembla la regarder longuement, puis poussa un peu plus la porte, l'invitant à entrer en silence.

Tenten fût surprise d'un tel accueil, mais s'exécuta à la suite du garçonnet qui semblait vouloir l'emmener jusqu'à son directeur. Ils traversèrent d'immenses couloirs aux teintes clairs couverts de peintures, (des portraits et des paysages éblouissants), et dont le sol était couvert d'épais tapis aux imprimés floraux. Le tout était très élégant et rafraîchissant.

Ils débouchèrent finalement dans une grande pièce qui devait servir de salon et Tenten fût étonnée par sa beauté. Elle était déjà venue à l'orphelinat de nombreuses fois, mais elle n'avait encore jamais vu cette pièce, sûrement nouvellement rénovée.

Il y avait beaucoup d'ouvertures lumineuses, de grandes fenêtres bordés de rideaux bleus nuit et un pan de mur entier était recouvert d'étagères de livres. Mais ce qui lui plaisait le plus était le mobilier, acajou et marron clair, qui était tout bonnement magnifique. Au centre de la pièce, deux canapés et deux fauteuils bordeaux aux coutures or avaient été tirés et disposés en arc de cercle, invitant à la discussion et à l'échange. Devant eux se tenait un imposant bureau en bois ancien qui brillait de laque et qui illuminait la pièce grâce à une plaque de verre recouvrant le plan de travail.

Derrière ce bureau majestueux Iruka, jeune homme aux cheveux longs et châtains attachés en catogan, s'affairait sur une pile de documents. On aurait presque pût croire à une scène d'une autre époque, si l'homme en question n'avait pas porté un jean et une chemise des années 2000. Il ne semblait pas avoir remarqué qu'il avait de la visite, alors le gamin aux cheveux roux toussa fortement, attirant ainsi son attention.

« Gama... ? Que fais-tu dans... Oh, Tenten tu es déjà là ! »

Son large sourire pourtant sincère contrastait fortement avec l'étrange expression dans ses yeux fatigués. La jeune femme se reteint de rétorquer qu'elle avait dix minutes de retard et se contenta de saluer son ami. Iruka semblait toujours être dans un autre monde, de toute façon.

« Justement, je terminais de remplir les derniers documents. Approche-toi, j'ai quelques déclarations à te faire signer. Gama, peux-tu nous laisser, s'il te plaît ? »

Le garçon sortit en silence, fermant la lourde porte en bois massif derrière lui, et Tenten se demanda vaguement s'il était muet. Iruka répondit inconsciemment à sa question, tout en lui présentant un fauteuil devant lui.

« C'est notre dernier pensionnaire. Une femme nous l'a emmenée, ce devait être temporaire... encore une histoire de divorce qui a tourné au cauchemar. On ne l'a plus jamais revue après ça. Je n'aime pas juger, mais à mon avis elle a vu là l'occasion de s'en débarrasser, ses propos étaient décousus et l'histoire ne tenait pas debout. Enfin, il n'a pas prononcé un mot depuis son arrivée. »

Iruka reporta son attention sur la montagne de documents devant lui, et cinq minutes plus tard d'un calme rempli de questions silencieuses, il en tendit une pile à Tenten. Ils évitaient tout d'eux sciemment d'aborder un sujet sensible qui pourtant ne quittait jamais leurs pensées.

« Tiens, tu n'as qu'à indiquer tes coordonnées ici et signer en bas de chaque page. C'est à destination des agents de liaison sociaux. » précisa-t-il.

Tenten s'exécuta, un peu fébrile. C'était la dernière étape et cela rendait la situation comme encore plus "réelle" dans son esprit. Une fois qu'elle eut terminé, elle reposa le stylo, croisant le regard inquiet de son ami.

« Tenten... » Il se passa une main sur la nuque, et la jeune femme reconnut immédiatement le ton qu'il employa. « La situation a changé depuis ces derniers mois, et je comprendrais tout à fait si tu trouves que ça va trop vite, si tu veux mettre les démarches en pause, au moins le temps que tout se tasse. Tu sais ce que j'en pense, alors je ne vais pas te faire la morale une nouvelle fois, tu as déjà eu ton compte il me semble. Mais sache que tu peux compter sur moi si jamais...

- Ça ne change strictement rien à mes motivations. Tu sais, j'ai beaucoup réfléchi ces derniers jours. Oui j'ai douté. Pas de mon implication, mais de ma légitimité. Je me suis demandé si j'étais vraiment bien placé pour mener ce combat, alors que j'ai déjà du mal à combattre mes propres démons. Puis j'ai réalisé que les choix que j'ai fait étaient motivés par mon égoïsme. Je n'ai pensé qu'à moi quand tu m'as parlé de ce projet. À ce que ça pourrait m'apporter. Mais après tout ce que nous avons traversé pour en être là aujourd'hui, je me suis attaché à eux, même sans vraiment les connaître. J'ai compris que je pouvais leur apporter autant qu'ils pourraient m'apporter. Ne crois-pas que j'agis par pure bonté d'âme, ça non. Du moins au début, je ne voyais pas à quel point mes décisions pouvaient être une question de vie ou de mort pour eux. Les évènements des derniers jours, même si porteurs de tant de souffrances, m'ont fait réaliser que je pouvais changer les choses mais surtout que j'en ai le devoir, envers eux, envers moi. Je n'ai pas l'intention de renoncer après une semaine, si c'est ce que tu crois, coupa-t-elle son monologue, lorsque ses yeux s'humidifièrent légèrement et qu'elle prenait enfin vraiment conscience de tout ce qui reposait sur ses épaules.

- Ce n'est pas ce que j'allais dire. J'ai confiance en toi, sinon je ne t'aurais jamais parlé de ça de prime abord. Mais c'est beaucoup de responsabilités et même si je t'en crois capable, je veux que tu considères toutes tes options, dans le cas où il y aurait... des complications. »

Tenten ne pût s'empêcher de se sentir blessée. C'était puérile, mais elle avait l'impression que personne ne la pensé assez forte pour assumer tout ça, qu'on l'a traité en enfant irresponsable. Et elle détestait ça.

« Iruka, on en a déjà parlé. Maintenant c'est trop tard pour faire marche arrière. Et puis, je n'en ai tout simplement pas envie. Crois-moi quand je te dis que je suis prête à assumer.

- J'ai besoin de ça... » ajouta-t-elle, plus doucement.

Iruka la jaugea, ses yeux noirs étudiants chaque parcelle de son visage. Il frôla de sa main la longue cicatrice qui traversait son nez et Tenten savait ce que cela signifiait. Il se demandait s'il pouvait vraiment placer toute sa confiance en elle. Iruka faisait tout le temps ce geste lorsqu'il s'apprêtait à livrer son entière confiance, pour la bonne raison que la personne lui ayant fait cette cicatrice l'avait trahi, il y a longtemps. Il ne voulait plus jamais faire la même erreur.

Finalement, il se redressa et lui fit un doux sourire, plaçant enfin en Tenten la confiance dont elle avait tant besoin, sentiment dont elle était si avide depuis, lui semblait-t-elle, toujours. Elle lui sourit en retour, lui signifiant par là qu'elle s'en montrerait digne.

« ... Alors, je suppose qu'il ne reste plus qu'à te les confier. »

Tenten acquiesça, sa gorge était nouée. Le moment qu'elle avait tant attendu était arrivé. Elle était envahie par une drôle de sensation, elle était à la fois impatiente de les voir, mais aussi très anxieuse de la réaction qu'ils auraient vis-à-vis d'elle. Elle avait beau connaître chacun de leurs dossiers par cœur, ils restaient de véritables étrangers pour elle comme elle l'était pour eux. Elle manqua de sursauter lorsqu'elle sentie la main de Iruka recouvrir la sienne, sur le verre frais du bureau.

« Ne t'en fais pas, on va tout faire pour que tout se passe bien. Ils seront certainement méfiants au début, mais surtout ne perds pas espoir, ils s'ouvriront à toi par la suite. Il faut simplement leur laisser du temps. Je ne t'ai jamais caché que chaque étape serait très longue, que tu passerais sûrement des moments difficiles. Mais lorsque enfin la confiance sera établie, tu en ressentiras un bonheur sans nom, crois-moi. Viendra un jour où vous serez une famille. Et cela n'a pas de prix. »

Son sourire se fit légèrement triste, mais il se ressaisie vite, lui tapotant la main plus vivement et se levant de son fauteuil.

« Bien, je vais les chercher, tu n'as qu'à t'installer sur le canapé là-bas. J'en ai pour deux minutes. »

Iruka commença à s'éloigner, s'approchant de la porte à pas vifs, mais Tenten l'interpella et il se retourna à nouveau, interrogatif.

« Merci... merci pour tout ce que tu as fait pour moi et pour ce que tu fais pour ces enfants, chaque jour. »

Son regard se fit tendre.

« Non. Merci à toi. Grâce à toi d'autres enfants vont pouvoir être accueillis et c'est suffisant pour moi. » Il sortit alors pour de bon, laissant Tenten s'asseoir, trop raide, sur le canapé pourtant confortable.

Iruka était parti depuis quelques minutes à peine, qu'une présence se présentait déjà à nouveau à la porte. Voyant des ombres bouger par l'entrebâillement, elle s'approcha, curieuse. Elle allait appeler Iruka, mais une conversation lui parvint lorsqu'elle fût à quelques pas de la cloison.

« …doit vraiment partir ? » La voix qui parlait était très fluette et emplie de larmes retenues. La curiosité de Tenten redoubla.

« Oui il le faut, je suis désolé... » Cette voix là, par contre, était grave est légèrement rauque et même si elle ne l'avait que peu entendu, elle l'a reconnu immédiatement.

« Mais tu vas me laisser tout seul ! T'as pas le droit de m'abandonner toi aussi, Naruto ! » Cette fois, la petite voix laissait clairement transparaître que son possesseur pleurait à chaudes larmes.

« Bien sûr que non je ne vais pas t'abandonner. Je ne pourrais jamais faire une chose pareille ! Je reviendrais te voir, d'accord ? Et puis tu ne seras pas seul, il y a tous les autres et il y a Iruka, aussi ! »

Le garçon renifla bruyamment.

« C'est... pas pareil si t'es pas là... Y'a qu'à toi que je peux parler. »

Un bruit sourd fit comprendre à Tenten que l'adolescent s'était agenouillé au sol, et serrait sans doute le petit garçon dans ses bras. Elle regretta d'avoir entendu cette conversation qui était clairement personnelle et retourna attendre Iruka sur le canapé.

« Oh Naruto, tu es déjà là? Je t'ai cherché partout. » Cette fois, c'était la voix du directeur. Tenten comprit vaguement qu'il y avait plusieurs personnes derrière la porte, au bruit étouffé que faisaient les pas sur le tapis et elle se tendit brusquement.

La porte s'ouvrit, découvrant trois silhouettes.

Elle reconnut les deux premières comme étant respectivement celle de son ami et celle de Naruto, mais ne pût mettre de nom sur la troisième. Elle avait déjà vu ce visage, mais sur le coup du stress et de toutes les émotions qui la traversaient, elle ne savait plus à quel prénom il était associé.

Elle prit quelque seconde pour détailler les deux adolescents qui prenaient place sur le deuxième canapé, en face d'elle, tandis qu'Iruka regagnait sa place à son bureau.

Ils se saluèrent, rapidement. Froidement.

L'adolescent plein de contrastes qu'était Naruto, aux traits faussement joyeux, était tel qu'elle l'avait déjà vu auparavant. Masquant difficilement son appréhension, le tic qui soulevait le coin de ses lèvres gercées et ses mains tremblantes transpiraient une peur déguisait en excitation. Ses cheveux autrefois blonds soleil et aujourd'hui ternes se détachaient du tissu rouge foncé et ses yeux bleus, perçants de l'honnêteté qui faisait défaut à son corps et à son attitude, étaient nerveux. Il portait un pull orange délavé et un jean usé jusqu'à la corde qu'elle avait déjà vu sur lui. Il lui sourit lorsqu'il intercepta son regard, mais on voyait clairement qu'il n'était pas à son aise et Tenten remarqua qu'il avait du mal à soutenir son regard et à s'empêcher de baisser la tête.

Ne souhaitant pas le braquer d'entrée de jeu, elle dirigea son attention vers l'autre garçon. Un frisson la parcourut, faisant flancher une seconde le sourire doux qu'elle s'appliquait à arborer. La première chose qu'elle vit fût ses yeux. D'un noir sans reflet et étrangement dessinés d'une courbe trop verticale, ils exprimaient la méfiance d'un animal sauvage, qui étudie son vis-à-vis afin de le classer dans une catégorie : danger, ou proie. Ce garçon ne souriait pas du tout, sa capuche grise à fourrure noir recouvrant des cheveux en bataille d'un marron profond, dont quelques mèches courraient devant ses étranges yeux immobiles. Mais, peut-être que le plus troublant le concernant, était les deux tatouages identiques qui ornaient ses joues bronzées par le soleil. En triangles inversés, rouge, ils marquaient son visage tels des larmes de sang à jamais gravées.

Alors que son cœur avait encore accéléré et que des milliers de questions traversées son esprit, le nom de l'adolescent lui revint brusquement en mémoire : Kiba. C'était le garçon qui sortait de l'hôpital psychiatrique. Ses yeux s'agrandirent lorsqu'elle se rappela une conversation avec Iruka à son sujet.

« Tu ne pourras pas rencontrer Kiba avant le jour où tu viendras chercher les garçons, il est encore à l'hôpital. » Lui avait dit son ami.

« A l'hôpital ? Comment ça ?

-C'est assez compliqué... Il a été gravement blessé suite à une attaque de chien, mais on ne connaît pas vraiment les circonstances de cet accident, il n'en a parlé à personne. Tout ce que je peux te dire, c'est qu'il attend d'être placé et qu'il subit en ce moment des soins nécessaires pour son rétablissement. Il se trouve en isolement psychiatrique, pour son propre bien. Tu sais en toute honnêteté, sans ton intervention il n'aurait aucune chance d'être adopté, avec ses antécédents.»

C'était donc lui. Maintenant qu'elle y pensait, cela paraissait logique, Kiba voulait dire "Crocs", et elle trouvait que ce prénom allait parfaitement au garçon en face d'elle. Mais d'un autre côté il paraissait également tellement inapproprié, au vue de l'accident...

Le silence, qui régnait depuis quelques minutes, était devenu lourd et elle se dit que c'était le moment de tenter une approche. Après tout, à partir d'aujourd'hui ils allaient être amenés à vivre ensemble alors autant commencer à sympathiser tout de suite. Tenten se racla la gorge.

« Alors... Tu es Kiba n'est-ce pas ? » Elle ne posait la question que pour entamer la conversation, mais le garçon hocha simplement et presque imperceptiblement la tête, gardant une position méfiante : ses avant-bras posés sur ses genoux, les mains croisées et le dos voûté.

Considérant le manque de réaction, elle décida de plutôt commencer avec Naruto qu'elle connaissait déjà, d'une part pour mettre l'autre garçon en confiance et d'autre part pour éviter une situation trop gênante.

« Naruto, je … » Tenten n'eut pas le temps de continuer que la porte du bureau d'Iruka s'ouvrit brusquement, attirant l'attention des quatre occupants de la pièce, et faisant même sursauter Naruto qui était tendu au possible.

« Kakashi...? » S'étonna Iruka en avisant l'homme entrer. « Mais, je croyais que le procès ne se terminerait que ce soir... »

Le dénommé Kakashi, propriétaire des lieux, ne prit pas la peine de répondre à la question, entrant d'un pas traînant dans la pièce et s'étalant presque sur le canapé occupé par Tenten. Celle-ci se tendit, lui lançant sans vraiment en avoir conscience un regard noir.

« Tiens, t'es encore là toi ? » Lança l'homme d'une voix empattée, alors que sa main gauche s'égarait sur la cuisse de la jeune femme.

Tenten se retint difficilement de lui faire une prise de tai jutsu et lui répondit d'un air faussement aimable, retirant sèchement la main inquisitrice en la tordant douloureusement au passage.

« Tu sais bien que c'est aujourd'hui que je viens chercher les garçons. »

Kakashi fit mine de se souvenir et, se penchant légèrement vers Naruto et Kiba, il leur souffla sur le ton du secret :

« Bon courage avec elle les gars ! »

Naruto ne pût pas s'empêcher de pouffer tandis que Kiba afficha un sourire carnassier qui fit frémir Tenten.

« Bon, si tu pouvais nous dire où sont les deux garçons que tu étais censé accompagner, ce serait gentil de ta part, Kakashi. »

Iruka, les bras croisés, ressemblait à un professeur demandant des comptes à son élève.

« Ouais, ouais... Ils devraient pas être loin, ils étaient juste derrière moi quand on est arrivés. »

Iruka souffla bruyamment devant l'air trop décontracté de l'autre homme.

« Comment se fait-il que le procès soit déjà terminé... ? Et tu trouves normal de les laisser seuls dans cette situation ?! »

« Bah... Ils ont plaidé coupables. »

Comme si cette seule phrase suffisait à justifier cet état de fait, Kakashi n'ajouta rien, calant un bras derrière sa tête et fermant les yeux.

Au moment où Tenten allait essayer une nouvelle approche avec Naruto et Kiba, faisant abstraction de cet horripilant homme aux cheveux argentés, deux nouvelles personnes firent leur entrée.

« Ah, vous êtes là ! » s'exclama Iruka qui retrouva le sourire. « Venez vous asseoir avec nous ! »

Comme ils y étaient invités, les deux nouveaux arrivants prirent place sur les canapés. L'un deux, un adolescent aux longs cheveux châtain foncé arborant un air blasé, s'assit à côté de Tenten sans même lui attribuer un regard, tandis que l'autre, un rouquin qui devait mesurer un bon mètre quatre-vingt, se fit une place près de Naruto. Ce dernier tiqua un peu et l'envie de se décaler se voyait clairement sur son visage. Iruka reprit :

« Bien, maintenant que vous êtes tous là nous allons pouvoir commencer à faire les présentations. »

De son bureau, il désigna d'un geste souple de la main Tenten.

« Comme vous avez dû le deviner, voici la personne dont je vous ai parlé, Tenten, chez qui vous allez dès aujourd'hui habiter. Comme votre cas est assez... disons, particulier, vous n'avez pas encore pu vous rencontrer, mis à part Naruto puisqu'il était déjà sur place. J'espère que vous avez tous conscience de la difficulté que nous avons eue avec l'administration et que vous vous montrerez tous dignes de cette démarche. »

Les quatre garçons ne réagirent pas de la même façon. Tandis que Naruto tenta un sourire un peu fébrile, Kiba n'avait pas quitté son air sombre et les deux nouveaux n'eurent simplement aucune réaction. Le brun semblait vouloir souhaiter être n'importe où autre que dans cette pièce, et s'appliquait à ignorer tout le monde, semblant très intéressé par les reliures sur les murs. Son comparse avait semblait-t-il des épines sous les pieds et gigotait sans cesse sur le siège, faisant même glisser Naruto contre l'accoudoir. Le regard de Tenten s'attarda sur Kiba, qui fixait intensément le brun, les yeux légèrement écarquillés. C'était la première fois qu'elle le voyait arborer une autre expression que le défi, et elle n'aurait su quelle émotion en était à l'origine.

Iruka, pas décontenancé pour un sous, leur proposa de se présenter à tour de rôle et comme s'y attendait Tenten, Naruto commença. La voix était peu assurée, mais il était très clairement motivé à donner une bonne impression.

« Je m'appelle Naruto Uzumaki, j'ai seize ans et j'ai grandi à l'orphelinat Hatake. Plus tard j'aimerais faire de la politique. »

Tenten fût surprise des révélations du jeune homme et elle remarqua bien vite qu'elle n'était pas la seule. Cependant, personne ne fit de remarque, seuls quelques regards étonnés furent échangés.

Le garçon roux à côté de lui prit la suite, après avoir jeté de longs regards interrogatifs au brun.

« J'm'appelle Chôji et j'ai seize ans. Je sais pas trop ce qu'j'veux faire plus tard... »

Tenten se dit que finalement, ce garçon n'avait pas l'air aussi agressif que son physique imposant pouvait le laisser présagé, et sans savoir pourquoi, elle éprouva immédiatement de l'affection pour lui.

« Kiba Inuzuka. » La voix, grave et profonde était écaillée, comme si le garçon n'avait pas parlé depuis très longtemps : elle avait sonné étouffée par les vêtements qui recouvraient presque sa bouche, et l'effort demandé sembla considérable pour lui. Cette fois, Iruka passa une main dans ses cheveux, laissant quelques mèches s'échapper de leur attache, jeta un regard à Tenten qu'elle interpréta comme un « Je t'avais prévenu ! » et un poids supplémentaire sembla tomber sur ses épaules. Finalement, le dernier garçon se présenta à son tour.

« Je m'appelle Shikamaru, j'ai seize ans également. Je n'ai aucune idée de ce qui m'attend plus tard, mais je sais très bien ce que je ne veux pas. » Le regard du jeune homme, noir et réfléchi, plongea dans les yeux marron de Tenten et elle comprit qu'il s'agissait d'une provocation, peut-être pour juger sa réaction, peut-être pour l'avertir que rien n'était gagné même s'il était contraint de vivre avec elle.

Toutes les personnes présentes dans la pièce posèrent leur regard sur lui, ressentant également comme une menace voilée derrière ses paroles prononcées d'une voix pourtant calme et égale. Refusant de se laisser intimidé, Tenten releva :

« Chôji et toi, vous ne nous avez pas dit quels sont vos noms de famille. »

Elle ne posait pas une question, c'était seulement une remarque et aucun des deux garçons ne trouva utile de se justifier. Chôji s'était tout de même tendu et le regard de Shikamaru était devenu lointain, retournant admirer la pièce. Iruka toussota, et fit sur le ton de la confidence :

« Hum, en vérité ils ont tous deux refusé de donner leurs noms lorsqu'ils ont été appréhendés.. » Iruka semblait gêner d'avouer cela à Tenten seulement maintenant, et la jeune femme se demanda vaguement s'il y avait encore des choses qu'elle ignorait. Elle se trouva soudain idiote : évidemment qu'elle ne savait pas tout d'eux, elle ne savait même presque rien...

« Oh, je vois. »

Un nouveau silence gêné s'installa durant lequel les quatre garçons tentaient de se faire une idée sur les autres, tout en s'appliquant à regarder ailleurs ce faisant. Cette distance que chacun semblait installer n'était pas vraiment prometteuse pour la suite de la cohabitation. L'esprit de Tenten était traversé des milliers de scénarios possibles sur comment allait se dérouler les prochains jours et aucun d'eux ne la rassura. Elle regarda brièvement Iruka, qui lui fit comprendre avec un sourire encourageant qu'il était temps pour tout le monde de rentrer à la maison. Il se leva et s'approcha des deux canapés, Kakashi somnolant dans son coin.

« Bon les garçons, vous devriez aller chercher vos affaires, il faut encore que nous nous occupions de la paperasse. »

Les quatre adolescents se levèrent rapidement et allèrent chercher leurs sacs et leurs effets personnels séparément, dans un silence plein de questions, laissant Iruka, Tenten et Kakashi seuls.

« Je pensais que nous en avions terminé avec les documents ? » interrogea la jeune femme.

« Oui c'est le cas, mais il fallait que je te parle seul à seul. »

Iruka jeta un regard blasé à Kakashi qui dormait tranquillement sur le sofa, et continua.

« J'ai essayé de t'appeler, après l'annonce. Je voulais savoir comment tu prenais la chose... Enfin, je voulais surtout m'assurer que tu allais bien. On a tous été secoués, je me doute que ces derniers jours n'ont pas dû être faciles pour toi. »

Tenten ne s'attendait pas à ce qu'il aborde le sujet. En réalité, elle avait tout fait pour ignorer les appels et les messages qui s'étaient entassés sur sa messagerie. Elle ne voulait surtout pas en parler, elle risquait de dire des choses qu'elle regretterait ensuite.

« Je vais bien, ne t'en fais pas pour moi. J'aurais simplement préféré qu'on laisse cette histoire au passé. À quoi bon remuer le couteau dans la plaie. »

« Mais... Enfin j'aurais pensé que tu serais soulagé que l'affaire soit résolue. »

Tenten ne pût s'empêcher un sourire cynique de fendre ses lèvres. Sa voix se fit plus dure qu'elle ne l'aurait souhaité.

« Parce que tu crois vraiment qu'on en a terminé ? Oh comme tu es naïf. Maintenant que l'on en a inhumé les os, cette histoire n'est pas prête de se faire enterrer. »

Après qu'elle ait prononcé ces paroles énigmatiques, Tenten sourit tristement à son ami et se dirigea vers la porte. Un bruit sourd de pas précipités retentit dans la grande pièce au plafond haut lorsque Kakashi se leva brusquement, la tête baissée de sorte que ses yeux disparaissaient derrière sa chevelure argent et sans vie. Il disparût rapidement dans les profondeurs de la bâtisse, ne prenant pas la peine de fermer la porte. Tenten et Iruka se regardèrent en diagonale, la gorge serrée, et sans un mot ils quittèrent également le salon.

Tenten retrouva les garçons dans le couloir et leurs indiqua de la suivre à sa voiture. Après avoir chargé en silence leurs affaires, peu nombreuses avait-t-elle noté, ils entrèrent tous les cinq, Naruto devant et le début de la grande aventure qu'est l'adoption débuta vraiment.

Aucun d'eux ne savait dans quoi il s'engageait, ni quels seraient les tenants et les aboutissants de ce parcours ensemble. Après tout, ils étaient des inconnus les uns pour les autres et chacun avait sa part d'ombre, ses secrets et ses mystères, qui érigeaient d'eux-mêmes des cloisons avec les autres. Et pour pouvoir cohabiter, pour pouvoir s'entraider, ils allaient devoir faire tomber ces cloisons et construire des ponts. Ce sera long, peut-être douloureux mais au fond d'eux, chacun avait l'espoir d'une certaine cohésion. Oui, s'ils avaient bien un point commun, c'était leur futur flou et leur passé sombre, qu'ils allaient devoir combattre. Et de cela, tous en étaient pleinement conscients.


Merci pour votre soutien et vos gentils messages, j'espère sincèrement que vous apprécierez la suite, nous rentrons petit à petit dans l'intrigue. Merci encore à tous, j'attends vos avis avec impatience. ereagiel