La nuit était tombée sur le Surda. Galaad avait enfin réussi à quitter Aberon et galopait en direction de la frontière. Il n'avait pas revu de trace de ses poursuivants, mais il était probable qu'ils l'attendaient près des fortifications. Malheureusement, il n'avait pas le choix. Il devait quitter ce maudit pays avant l'aube.

Après une après-midi de repos bien mérité – même si ça avait eu lieu dans les catacombes d'Aberon – le cheval avait retrouvé toute sa vitalité et sa rapidité. Le ciel ne s'était pas encore éclairci que la frontière était en vue. Par contre, aucun dragon ne l'était en vue. Eragon se cachait-il ou n'avait-il pas eu la présence d'esprit de se dire que Galaad chercherait à tous prix à quitter le Surda ?

Galaad n'avait pas le temps d'escalader comme la dernière fois les remparts, surtout qu'il comptait garder sa monture cette fois. Il allait devoir combattre les gardes à la porte principale et fuir avant que les archets sur le chemin de ronde ne le transforment en porc-épic. D'ailleurs, en y pensant, il n'avait pas d'arc. Pourtant cela lui aurait été très utile. Il aurait pu descendre les soldats à distance, plutôt que de devoir les affronter à l'épée. Il allait devoir faire avec le peu qu'il avait. Il accéléra tout en dégainant sa lame. Plus il serait rapide, moins de risque il prendrait.

Lorsqu'ils entendirent le galop du cheval, les gardes se retournèrent. Voyant le cavalier arriver, ils se mirent en position. Leur supérieur s'avança de quelques pas et tendit le bras en criant « halte ». Mais de halte, il n'en eut point. Galaad arriva sur eux à toute vitesse, renversant le pauvre officier qui fut projeté plusieurs mètres plus loin. Les soldats s'agenouillèrent aussitôt en brandissant leur lance. La porte derrière eux était fermée. Même s'il sautait par dessus les gardes, Galaad ne pouvait espérer s'échapper. Il s'arrêta donc en catastrophe à quelques centimètres des pointes.

Sans laisser le temps aux hommes de se relever et de dégainer, le vroengardois sortit ses épées. Il parvint à trancher les manches en bois des lances. À présent, les soldats seront obligés d'approcher pour le combattre. Ce qui lui donnait l'avantage car grâce au cheval il était surélevé par rapport aux autres. Et à un contre trois, il en avait bien besoin de quelques avantages. Tandis que les surdans se relevèrent et sortirent leurs lames, il en profita pour repérer le mécanisme d'ouverture de la porte. Grâce à une rembarrée de sa monture, il évita de justesse un coup d'épée. Il para une seconde tentative et voulut frapper l'homme qui l'attaquait. Il ne parvint qu'à érafler son écu. De sa deuxième épée, il fit reculer les deux autres grâce à de larges moulinets. Il était déjà essoufflé. Finalement, le combat ne durerait peut-être aussi longtemps qu'il ne l'avait espéré et pas en sa faveur. Il fit ruer son cheval en tentant ainsi d'éloigner ses adversaires. Deux se poussèrent contre la murailles à l'abri des lourds sabots. Le dernier tenta de s'approcher de la bête dans le but de la tuer ou de faire tomber son cavalier à terre. Il calcula mal son coup l'étalon lui défonça sans effort le crâne.

« Un de moins » pensa Galaad en se tournant vers les deux derniers.

L'un d'eux regarda autour de lui, cherchant visiblement des renforts. Galaad lui envoya l'une de ses épées dans la gorge juste à temps : il avait ouvert la bouche pour appeler les gardes du chemin de ronde. Le dernier survivant se jeta sur Galaad et le toucha aux côtes. Le blessure était superficielle, mais saignait et surtout était douloureuse. Elle ralentissait Galaad. Il serra les dents et engageant le fer avec l'ennemi restant. Chacun paraît les coups de l'autre. Le Parjure se fatiguait rapidement. S'il ne tenait pas la cadence, il allait finir embroché. Il ne pouvait pas gagner à la loyale. En ce cas, il serait déloyal.

Il se laissa soudainement tomber de sa monture. La lame du soldat frappa le vide. Il n'eut pas le temps de se baisser que Galaad leva son arme et l'enfonça dans son ventre. L'homme resta un moment immobile, le souffle coupé. Puis un horrible gargouillis sortit de sa gorge tandis son corps s'affaissait sur l'épée.

Avec des gestes imprécis dû à sa fatigue, Galaad le repoussa, libérant son arme. Précipitamment, il se jeta sur le mécanisme d'ouverture de la porte. Il abaissa de toutes ses forces le levier. Les portes s'ouvrirent en grinçant. Le bruit allait avertir les gardes d'en haut. Il devait fuir maintenant. Il rangea son épée dans son fourreau, sauta sur son cheval et s'élança. Il ne pouvait pas perdre du précieux temps en retournant en arrière chercher sa seconde épée. Il franchit donc la frontière à toute vitesse.

Après avoir parcouru quelques mètres, il poussa un soupir de soulagement. Il s'en était sorti. Il avait soufflé trop tôt. Les gardes du chemin de ronde venaient de le remarquer. Il entendit sans comprendre des ordres. Très vite, une nuée de flèches s'abattit autour de lui. Il talonna son cheval qui ne pouvait accélérer plus. Une flèche lui frôla la nuque. Il se baissa, regrettant l'absence de bouclier. Les projectiles cessèrent. Il se permit de se redresser légèrement pour jeter un coup d'oeil derrière. Apparemment, ils préparaient une seconde attaque. Galaad encouragea sa bête à maintenir son allure. Il devait s'éloigner le plus vite possible. Il aurait peut-être moins de chance lors de la deuxième vague.

Le sifflement des flèches retentit dans son dos. Ça avait recommencé. Il ne vit plus beaucoup de flèches le dépasser ou arriver à a hauteur. Il était trop loin pour beaucoup d'archers. Il esquissa un sourire.

-Allez, encore un petit effort, encouragea t-il le cheval.

Il arrêta là ses encouragements, car une douleur aigüe lui coupa le souffle. Elle venait de son épaule droite. Il avait été touché. Il s'effondra sur sa monture. Il sentit vaguement son sang couler. Le cheval, indifférent à la blessure de son cavalier, poursuivit sa course en ligne droite.

Les gardes du chemin de ronde rangèrent leurs arcs. Le fugitif était trop loin à présent. Mais apparemment, il était blessé. Il ne serait pas difficile à retrouver.

Le soleil se levait péniblement. Galaad restait avachi sur le cheval, le visage enfoui dans la crinière. Sa blessure lui volait toutes ses forces. Il n'avait plus aucune sensation dans le bras droit, mais chaque mouvement lui était atrocement douloureux. Sentant la chaleur du soleil sur sa tête, il la redressa péniblement et jeta un coup d'oeil autour de lui. Une plaine déserte. Où était-il ? S'était-il perdu ?

Soudain, une ombre gigantesque l'enveloppa. Sur le sol, il distinguait clairement les formes des ailes et du long cou. Un dragon ! Eragon l'avait-il poursuivi et retrouvé ? Si c'était le cas, il était fichu. Il n'était pas en état de se battre ou de tenter une fuite. Et où se cacherait-il ?

« C'est moi » fit la voix de Nuallan au fond de son esprit.

Soupirant de soulagement, Galaad guida comme il put le cheval derrière Nuallan. Il le ramenait là où campaient Murtagh et Thorn. Il espérait que Murtagh lui ferait des reproches après l'avoir soigné. Il ignora combien de temps, il leur fallut pour atteindre le bivouac. Galaad avait perdu la notion du temps. Cependant, le soleil était déjà haut dans le ciel quand il aperçut les silhouettes sombres du Parjure et de son dragon. Le cheval, épuisé, se contentait de marcher tranquillement. Ce fut lentement qu'ils arrivèrent.

Galaad vit Murtagh se lever aussitôt à sa vue. Ce dernier s'approcha à grands pas. Il examina rapidement du regard le vroengardois et siffla entre ses dents.

-Non seulement tu es en retard, mais en plus tu t'es fait prendre. Comme espion, tu es désespérant. Descends de là.

Galaad gémit. Même lorsqu'il arrivait blessé et en sang à moitié avachi sur sa monture, Murtagh trouvait des critiques à lui lancer. Il n'aurait pas pu attendre qu'il soit sur pieds à nouveau pour les réprimandes ? Quel manque de savoir-vivre !

Il tenta de se relever avant que l'autre ne s'impatiente, mais le simple fait de bouger lui était insupportable. Il retint un cri de douleur avant de s'effondrer sur sa selle. Murtagh poussa un soupir et passa son bras sous ses épaules. Doucement, il le fit glisser du cheval. L'animal ne réagit pas, trop occupé à brouter l'herbe rase à ses sabots.

Pendant ce temps, Nuallan tournait en rond au dessus du campement, préparant son atterrissage. Thorn le suivait du regard, amusé. Enfin, le dragon vert entama sa descente. Il perdit petit à petit de l'altitude et toucha le sol. Il voulut freiner, mais sa vitesse était trop grande. Il glissa, formant de larges et profondes trainées dans l'herbe pendant une dizaine de mètres. Enfin, il s'arrêta. Surpris, Nuallan bascula en avant. Furieux et honteux, il se releva. Thorn se tut, mais ses yeux trop brillants disaient tout.

Plus loin, Murtagh traînait son fardeau jusqu'au feu éteint à quelques mètres de lui, là où reposaient ses affaires. Pendant tout le chemin, Galaad gémit, se plaignit, cria, bref exprima sa douleur plus ou moins convaincante.

-Mais tu vas la fermer ? grogna Murtagh, énervé par ce vacarme. Tu n'es pas à l'agonie que je sache.

Galaad se redressa.

-Pas à l'agonie ? Je ne vois pas ce qui te faut de plus. Je suis blessé et je perds une énorme quantité de sang. J'ai même encore la flèche dans l'épaule.

-Tu saignes pas tant que ça puisque la flèche empêche l'hémorragie, répliqua le jeune homme. Tiens-toi tranquille cinq minutes.

Il se pencha et, d'un coup sec, arracha la flèche. Aussitôt, Galaad hurla à s'en casser la voix.

-La ferme ! Par tous les dieux, la ferme ! s'écria Murtagh, tentant de recouvrir les cris de son camarade. Arrête de hurler comme un cochon qu'on égorge ! Et comment ça t'ait arrivé tout ça ? Et parle correctement surtout. Pas de cris ou autres choses dans ce genre.

Galaad se tut et renifla. Il allait parler correctement donc. Il prit une inspiration et lança sur un ton de mauvais comédien tragique.

-Vaines précautions ! Cruelle destinée ! J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné. Ma blessure trop vite aussitôt a saigné.

Les yeux de Murtagh s'agrandirent, comme sous le choc. Doucement, il se releva, le visage pâle.

-Quoi ? C'était trop compliqué pour toi ? cracha Galaad. Viens me soigner.

La mâchoire de Murtagh se contracta. Il inspira profondément et lança d'une voix semblant contenir sa rage :

-« Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachées :

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.

J'ai conçu pour mon crime une juste terreur ;

J'ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur. »

Il se tut, les yeux étincelants de colère. Galaad esquissa un sourire coupable et souffla :

-Ah, toi aussi, tu connais.

-Phèdre n'a pas été mise en scène depuis plus de cinquante ans. La seule façon de la connaître,c 'est de la lire. Et la seule façon de la connaître par coeur est de l'avoir lu et relu.

Le vroengardois déglutit.

-Possible.

-Tu sais lire, connard ! Et je m'arrachais les cheveux à essayer de t'apprendre l'alphabet !

-Correction, intervint Galaad. Avant je ne savais pas lire. Tu n'as qu'à te dire que c'est grâce à tes talents de pédagogue que je peux maintenant.

Murtagh semblait sur le point d'exploser.

-Tu peux me soigner ? supplia Galaad, espérant en même temps changer de sujet de conversation.

-Qu'est-ce qui me dit que tu ne sais pas faire de magie ? demanda Murtagh en croisant ses bras sur sa poitrine.

-Moi. J'ai même pas essayé. Les livres étaient trop barbants. Je préfère les romans et les pièces de théâtre. Surtout quand tout le monde meurt à la fin.

-Je me demande ce qui me retient de mettre la raclée de ta vie.

-Tu ne frapperais jamais un homme blessé et sans défense. Tu es bien trop intègre.

-Qui t'as dit que j'étais intègre ? Et d'où tu connais ce mot ?

-J'ai beaucoup lu. Il fallait bien que j'occupe mes journées.

-Là, tu vas l'avoir ta raclée. Je te soignerai après.

Il leva le bras, menaçant. Il s'arrêta en plein mouvement lorsque Thorn poussa un rugissement. Galaad qui avait fermé les yeux les rouvrit. Murtagh s'était redressé, se désintéressant complètement de lui, en pleine conversation avec son dragon. Le vroengardois le vit se tendre. Finalement, Murtagh se tourna à nouveau vers lui, toute colère évanouie.

-Eragon et Saphira arrivent. Ils seront là d'une minute à l'autre.

Rapidement, Murtagh soigna Galaad. Quelques sorts plus tard, seules des courbatures restaient comme ultimes traces de ses blessures. Le Parjure se remit sur pieds. Thorn atterrit élégamment à ses côtés. Nuallan arriva en marchant près du groupe. Murtagh sauta en selle et le dragon écarlate s'envola. Nuallan et Galaad échangèrent un regard.

« Nous aussi, on doit voler ? » demanda Nuallan.

À cet instant, Murtagh leur ordonna de le rejoindre.

-Tu veux vraiment me revoir en train de voler ? cria Galaad. Il est hors de question que je remonte sur Nuallan.

-Comme tu voudras ! lança le fils de Morzan. Combattez un dragon au sol en ce cas.

En parlant de dragon, Galaad pouvait voir celui d'Eragon arriver. Il était plus gros que Nuallan et Thorn. Quant à son dragonnier, il connaissait la magie. Le vroengardois regrettait de ne pas l'avoir apprise. De plus, Nuallan ne crachait toujours pas de feu. Il espérait que Murtagh et Thorn se suffiront à eux-mêmes. S'il pouvait éviter le combat, ce serait parfait. En plus, il était encore épuisé de sa fuite du Surda.

Trop rapidement à son goût, le dragon bleu arriva au dessus de sa tête, face à Thorn. Il s'attendait à ce que le combat commence, mais il n'en fut rien. Apparemment, Murtagh et Eragon discutaient. Après avoir passé son temps à le critiquer sous toutes les coutures, il pactisait avec l'ennemi celui-là. Il ne manquait pas d'air ! De là où il était, Galaad ne pouvait entendre ce qu'ils disaient. Nuallan préférait rester à terre, le plus loin possible de la grande dragonne.

Pendant ce temps, Eragon et Murtagh s'observaient sans rien dire, attendant que l'autre attaque le premier. Le silence se poursuit et s'alourdit. Finalement, Eragon se décida à briser la glace.

-Je vois que le dernier œuf a éclot. En faveur de Galbatorix à nouveau.

-Galaad est plus un poids qu'un avantage si tu veux mon avis.

Ils se turent à nouveau. Murtagh se racla la gorge et lança :

-Quel discours naïf et plein d'espoir vas-tu me réciter aujourd'hui, mon frère ?

-Je n'ai pas l'intention de te réciter quoique ce soit.

Un rictus tordit les traits de Murtagh.

-Laisse-moi en douter.

-Murtagh, es-tu heureux comme tu es ?

Pas de réponse. Seule la crispation dans la pose du Parjure indiquait qu'il avait entendu.

-Il y a sûrement un moyen de te sortir de là, Murtagh. Les elfes peuvent nous aider et te libérer.

Le brun le coupa en laissant échapper une exclamation de mépris mêlé de lassitude.

-Je savais que tu ne pourrais pas t'en empêcher. Je ne crois guère que les elfes s'inquiètent de mon sort. Ils préfèrent sans doute me voir mort que libéré de quelques serments.

-Murtagh, laisse-moi m'expliquer...

-C'est inutile. Je suis pris au piège et il n'y a pas d'issu. Quand vas-tu enfin te décider à affronter la réalité ? Quoi que je fasse, Galbatorix m'asservira toujours. Même si par miracle, je parviens à m'extraire de ses griffes, il me retrouvera bien vite. Comme la dernière fois où je m'étais enfui. Et ce n'était même pas après moi qu'il en avait.

-Tu es tellement négatif, observa Eragon. Je ne peux pas croire que tout espoir ait disparu de toi. On ne peut vivre sans espoir.

-J'en suis pourtant la preuve vivante, ricana Murtagh, la bouche plissée de travers comme s'il réprimait une grimace de souffrance.

-Justement. L'es-tu vivant ?

-Je respire et mon coeur bat. Que te faut-il de plus ? C'est déjà bien que Galbatorix m'accorde ce privilège. Celui de vivre et en plein air comme tu peux le constater.

-Parce que pour toi c'est un privilège ?

-Il aurait pu m'enfermer.

-De vivre sous sa coupe ?

-Non.

-D'être sous sa coupe ?

Murtagh laissa un blanc s'installer. Ses yeux semblaient terriblement vides, mais une maigre lueur y brilla avant de s'éteindre. Il déglutit difficilement, le regard fixe. Après une courte inspiration, il murmura, la voix cassée :

-Les deux. Mais que pourrais-je avoir de plus ?

-Alors, selon toi, il n'y a pas d'espoir. La seule issue est la mort de l'un de nous ?

Murtagh resta silencieux un long moment. Il parut une éternité à Eragon.

-Oui.

Lentement, il sortit Zar'roc de son fourreau. Il l'observa brièvement avant de relever les yeux vers son frère.

-Empoigne ta lame et battons-nous. À moins que tu es quelque chose à ajouter.

-Il n'y a plus rien à ajouter. J'ai compris.

Et Eragon obéit à l'ordre de son aîné.

Alors, les vers récités par Galaad puis par Murtagh sont tiré de Phèdre de Racine. Plus précisément de la tirade de Phèdre durant l'acte I scène III, vers 301 à 308. Des restes de mon bac L. Que je lis encore bien volontièrement.