Chapitre 12: Spleen

« - Je suis désolé, mon amour, je ne sais pas quand je rentrerai exactement à Paris.

- Raoul, tu m'avais promis d'être toujours près de moi. Un mois! Cela sera interminable.

- Tu as la compagnie de la comtesse de Noailles. Tu ne t'ennuieras pas avec les préparatifs du mariage. Ne sois pas triste, Christine. Cela me déchire le coeur de te laisser mais j'ai promis à mon père de l'accompagner à Londres pour régler avec Lord Lancaster l'annulation de la promesse de mariage avec sa fille. Je me dois de réparer cette erreur. J'en ai fait le serment. De plus, mon père a décidé de me me préparer à la succession de ses affaires. Même si j'ai un titre de noblesse, il faut que je sois capable de mener correctement nos entreprises pour que nous puissions vivre confortablement. Je reviendrai vite car tu me manques déjà. »

Tel avait été leur premier sujet de dispute, le lendemain de la réception à l'Hôtel de Chagny. Raoul était informé, depuis l'accord de son père pour leur mariage, qu'il devait se rendre en Angleterre et Christine lui en voulait de le lui avoir caché.

oOoOoOoOoOoO

Le mois de février avait fait place au mois de mars et déjà les prémices du printemps s'annonçait. La jeune femme était déprimée depuis l'absence de son fiancé, malgré leur correspondance quotidienne. La solitude lui pesait. Même la comtesse ne parvenait pas à la distraire. D'ailleurs, cette dernière s'absentait souvent à l'Hôtel de Chagny pour organiser avec la vicomtesse le mariage si bien que Christine ne pouvait s'occuper de rien. Elle devait rester au Manoir de Noailles où les professeurs particuliers se succédaient: latin, anglais, allemand et même mathématiques.

Le vicomte de Chagny ayant craint que l'éducation de sa belle-fille fut délaissée au profit de la danse, il voulait qu'elle profite de son temps libre pour terminer son accomplissement et aider au mieux son fils dans la gestion de leur future maison.

Émilie de Noailles sentait que son amie s'éteignait de jour en jour. Elle ne souriait presque pas. Aussi la sortit-elle de ses pensées, alors que Christine faisait semblant de lire dans la bibliothèque.

« Venez, ma chère, je crois avoir une surprise pour vous, dit la comtesse. »

Christine posa son volume de Cicéron sur la table et suivit Émilie jusqu'à son salon de musique. Un homme d'une quarantaine d'années s'y trouvait déjà.

« Je vous présente, Monsieur Carnet, professeur de musique et de chant! Cela sera certainement plus agréable que votre latin! Dit-elle en laissant Christine avec son nouveau professeur. »

Elle le salua. Monsieur Carnet était un homme grand et sec. Il savait que Christine avait des dons presque naturels pour le chant et il lui demanda si elle voulait s'exercer. Elle acquiesça aussitôt, trop heureuse de pouvoir à nouveau chanter. Elle ne l'avait pas fait depuis la fin de l'opéra. Elle n'avait même pas oser chanter la moindre note. Le manoir possédait des pièces si grandes que sa voix se répercutait en écho lorsqu'elle parlait. Sa nature discrète n'avait pas voulu incommoder la comtesse. Car bien que celle-ci lui avait montrée son admiration pour sa voix, elle ne lui avait, depuis, jamais demander de chanter pour elle.

Monsieur Carnet s'installa au piano à queue et commença à chauffer la voix de la jeune femme avec des vocalises. Elle ne s'était pas entraînée depuis longtemps. L'Ange ne lui avait plus donné de leçons depuis le spectacle d' ''Il Muto''. Cependant, les notes vinrent avec fluidité. Son nouveau professeur avait une façon différente de lui faire cours et sa manière d'enseigner était très monocorde et ennuyeuse. Rien à voir avec son Ange qui, malgré sa sévérité et sa rigueur, savait la pousser dans ses retranchements les plus insoupçonnés. Au bout de trois quarts d'heure, Monsieur Carnet la félicita et lui confia qu'il n'avait malheureusement pas grand chose à lui apporter. La jeune femme avait un talent pour l'opéra et il n'avait pas les compétences qui lui convenaient. Christine le savait très bien et n'en fut pas déçue. Ce qui la chagrinait, c'était le fait qu'elle n'avait pris aucun plaisir à chanter et cela la déstabilisait.

Avait-elle changé au point de ne plus aimer cela?

Peut-être était-ce le fait qu'elle savait au plus profond d'elle-même qu'elle ne remonterait plus jamais sur une scène?

Monsieur Carnet vit son désappointement et lui demanda si elle savait jouer d'un instrument. Elle lui répondit la négative. Christine aurait aimé jouer du violon comme son père mais son professeur lui répliqua que les dames jouaient d'habitude du piano. Elle se résigna alors à prendre des cours de piano. M. Carnet lui apprit les règles de base, la différence entre les touches blanches et noires, l'utilité des pédales. Il lui montra une partition simple pour qu'elle joue à une main et fut surpris lorsqu'elle lui annonça qu'elle ne connaissait pas le solfège.

« Comment avez-vous appris à chanter juste, alors? lui demanda-t-il. »

Elle ne put que lui répondre que son ancien professeur avait une autre façon de lui apprendre. D'après lui, elle avait une oreille exceptionnelle, ce qui la dispensait de solfège. Cette excuse suffit. M. Carnet n'aurait pas pu comprendre que son ancien mentor lui avait enseigné le chant, caché dans l'ombre durant dix ans, ce qui avait rendu l'apprentissage du solfège impossible et inutile.

Depuis, elle avait cours de piano et de solfège avec M. Carnet trois fois par semaine.

Raoul revint d'Angleterre huit jours plus tard. Il était heureux que tout se soit bien passé. Lord Lancaster ne s'était pas fâché outre mesure qu'il se désengage de la promesse de mariage car, d'après lui, il n'en avait fait qu'une simple suggestion à Georges de Chagny. Le jeune vicomte avait appris les rudiments des nombreuses tractations que son père menait outre-atlantique.

Christine fut comblée d'enfin pouvoir le revoir. Il n'y avait que lui qui pouvait la consoler et lui remonter le moral. Émilie était également heureuse du retour du vicomte car sa protégée se morfondait, même si elle essayait de rien laisser paraître. Elle était devenue de plus en plus pâle en un mois de temps et ne mangeait presque rien. La comtesse avait compris que la jeune fille était d'un naturel doux et mélancolique.

Raoul la sortit de cette sphère avec son retour mais il ne put rendre visite à Christine que deux fois par semaine. Alors, doucement, celle-ci replongea dans une tristesse sombre. Émilie de Noailles pria pour que le mariage arrive au plus tôt et que son amie, visiblement si attachée à Raoul, puisse enfin reprendre goût à la vie.

OooOoOoOoOoO

Christine marchait à l'aveuglette. La voix qu'elle entendait se faisait de plus en plus proche. Elle courait presque maintenant pour rejoindre ce son de ténor fascinant, son Ange. Elle courait, courait à perdre haleine. Elle avait tant voulu entendre cette voix mais ce qu'elle voulait par dessus tout c'était revoir le visage de son possesseur. Il était en train de chanter pour elle. Il l'appelait et entonnait son nom. Elle pleurait car elle n'arrivait pas à l'atteindre. Elle voulait crier, lui dire qu'elle était là mais aucun son ne sortait de sa bouche. Soudain, la musique cessa et la lumière se fit. Elle se tenait dans ce qu'elle reconnut être le hall d'entrée de l'Hôtel de Chagny. Raoul l'attendait devant l'escalier.

Christine s'éveilla en sursaut. Son coeur battait à tout rompre. Elle transpirait. Malgré tout, elle s'enroula dans les couvertures et alors qu'elle essayait de se rendormir, elle se mit à sangloter.

Toutes les nuits, depuis le départ de Raoul, elle faisait ce rêve. Ce rêve qui la hantait et l'obsédait, même dans la journée. Cela avait été une chimère que de prier pour que le retour de son fiancé mette un terme à ce cauchemar. Raoul était revenu et cela n'avait rien changé.

Alors vos avis?