Jardins Nocturnes – Premier jour
Ils marchaient.
Tout à coup, Harry sentit son cœur s'arrêter. Il tomba, mais il s'évanouit avant de toucher le sol. La dernière image qu'il avait dans sa tête à son réveil était celle d'un coucher de soleil sanglant sur des collines d'un vert émeraude, dorées par la lumière du soleil mourant dans son sang.
Il s'éveilla au petit matin. Son ouïe, avant que ses yeux ne fussent ouverts, distingua le bruit de rideaux qu'on tirait. Il ouvrit avec peine les yeux, mais la porte s'était déjà refermée et Snape était parti. Il remarqua que ses vêtements avaient été changés. Il rougit en se sentant s'enflammer et se leva. Snape l'avait déshabillé… La Baguette de Sureau avait été retirée de sa poche et posée sur la table de nuit. Il alla se laver dans la salle de bains qui jouxtait sa chambre puis prit des vêtements dans sa valise et les enfila. Il descendit.
- Bonjour, monsieur Potter !
Il se retourna.
- J'aurais dû m'en douter... maugréa-t-il pour lui-même. Bonjour, Yag !
- Monsieur Snape a dit à Yag de dire à monsieur Potter qu'il était dans le jardin et qu'il attendait monsieur Potter pour déjeuner agréablement en plein air par cette belle matinée.
- Ah, euh... oui, Yag.
Harry se demanda comment la petite créature pouvait-elle réfléchir assez vite pour répéter d'une traite une phrase aussi compliquée.
- Monsieur Potter veut-il que Yag le conduise ?
- Je pense pouvoir y aller tout, seul, merci, Yag.
Tout content, l'elfe de maison s'en alla en sautillant gaiement d'une façon assez pitoyable. Harry descendit l'escalier et hésita un moment avant de se diriger vers la grande porte vitrée, qui était entrouverte. La petite cour dans laquelle il entra était splendide. D'immenses parterres de fleurs s'étendaient à perte de vue vers l'horizon, des allées gravillonnées serpentant parmi eux, dessinant des entrelacs ondoyants, d'un blanc un peu beige dans l'herbe verte, menaient à une destination encore inconnue. De ce côté-ci, la façade de la maison, loin de l'apparence imposante et austère de son côté rue, était riante, gaie. Une sorte de lierre courait sur les pierres, mais un lierre dans lequel des grappes de raisin pas encore mûr se faisaient voir. Unevignevierge.
Il mit un certain temps avant de le voir. En face de lui, sur l'étendue herbeuse et à l'ombre d'un tilleul, Snape était assis et lisait. Enfin, il avait dû lire car maintenant, il regardait par-dessus son journal, et il regardait Harry qui avançait vers lui.
Il passa par trois petites marches à demi cachées sous l'herbe et la terre, qui coupaient les parterres de fleurs en deux, pour rejoindre son ancien professeur à la table de bois.
Il remarqua à peine l'intense vague d'excitation qui le submergea lorsqu'il vit son professeur, tant l'emprise de Ses yeux sur son esprit était grande. Il marchait dans un sentiment d'hébétude, dans un brouillard de bleu, de vert et de noir. Il ne le quitta pas des yeux, même lorsqu'il s'assit à côté de lui.
À côté de lui ? Il ne le remarqua que plus tard. Snape avait placé les chaises de telle sorte que Harry ne soit pas en face mais à côté de lui. D'ici, le dos tourné à l'écorce du tilleul, il voyait tout. À sa droite, la maison, à sa gauche, l'infini verdoyant, et en haut, l'infini bleuté, immense.
Snape lâcha son journal avec un bruit mat. Il tomba sur la table, tout près d'Harry. Celui-ci tourna les yeux vers la gauche, sans réfléchir, et se trouva en face de deux perles noires qui le scrutaient. Il détourna vivement la tête et un battement de cœur particulièrement haut placé et sensible l'accompagna. Il essaya de reprendre son souffle silencieusement.
S'accordant avec l'harmonie unique du paysage, l'accompagnant d'une façon tellement essentielle, la voix de Snape, douce, suave, sensuelle, s'éleva dans les airs et captura l'esprit de Harry tandis qu'elle s'élevait vers les cieux.
« ... Alors, Potter, bien dormi ? ... »…
« Oui, très bien, je vous remercie... »...
« Comment trouvez-vous mon jardin ? ... »...
« Magnifique, je dois l'admettre... » ...
Cette conversation avait un petit quelque chose d'irréel. La voix de l'ancien Mangemort enrobait tout, entourait tout, faisait le monde sien. Harry tremblait, sous son emprise. Il ne se rendait compte de rien, pour le moment, mais il changeait. Il perdait la tête.
Il s'efforça de ne pas tourner la tête une deuxième fois, restant les yeux rivés sur un éclat de bois de la table, sans toutefois le regarder. Pourquoi se sentait-il si mal ? Il avait mal au ventre.
Yag arriva, demandant ce qu'ils prendraient pour déjeuner.
- Moi, un café, répondit tranquillement Snape. Et vous, monsieur Potter ?
- Euh... comme vous, souffla-t-il.
- Monsieur Potter ne se sent pas bien ? couina Yag.
Snape répondit à la place de Harry.
- Je dois encore discuter de quelques petites choses avec monsieur Potter.
Harry crispa son ventre pour se forcer à respirer normalement. Sa vue se brouilla tandis qu'il essayait de ne pas faire trembler sa mâchoire. Cette phrase ! JedoisencorediscuterdequelquespetiteschosesavecmonsieurPotter… Pourtant, dite d'un ton absolument tranquille…
- Monsieur Potter n'a vraiment pas l'air en forme ! Voudrait-il un comprimé pour le mal de tête ?
Harry répondit, d'une voix rauque et tremblante qui le surprit.
- Ce ne serait pas de refus.
- Je l'apporte tout de suite !
L'elfe disparut, laissant Harry et Snape à nouveau seuls. La présence à la gauche du Gryffondor sembla plomber encore plus son esprit.
- Vous devez vous demander pourquoi vous êtes soudain évanoui hier, fit Snape.
- Oui, susurra le Gryffondor.
Harry remarqua que Snape avait légèrement reculé sa chaise pour pouvoir croiser les jambes et qu'il s'était orienté vers lui. Rassemblant son courage, Harry tourna la tête sans paraître troublé (du moins le crut-il) et ses yeux se plantèrent dans ceux de Snape, automatiquement, et sans qu'il ne puisse les en détacher. Son professeur avait la tête penchée, semblait le regarder depuis un bon bout de temps et, un coude sur la table, s'appuyait sur sa main. De ce côté, ses cheveux pendaient, libres, de l'autre, ils effleuraient de leurs pointes la courbure de sa mâchoire.
Harry avait la bouche entrouverte et le regardait fixement, sans ciller. Au bout d'un moment, Snape, qui supportait ce regard depuis un certain moment, haussa un sourcil de manière amusée, en souriant, mais d'un air étonné. Sans doute se demandait-il pourquoi son élève le regardait-il ainsi. Harry, rouge de honte et confus, retourna à la contemplation de la table. Ses yeux rencontrèrent un autre éclat de bois (ou était-ce le même ?) et le gardèrent comme point de fixation. Il s'était juste passé quelques secondes, et quand Snape répondit à Harry, celui-ci dut s'accrocher pour comprendre de quoi il parlait. Il avait la tête ailleurs.
- Je vous avais prévenu. C'est une potion compliquée et dangereuse. Je ne vous aurais pas permis de l'utiliser sans ma présence à vos côtés.
« ...maprésenceàvoscôtés... »... Harry rougit.
- Elle cesse d'agir dès que vous avez réalisé ce que vous deviez faire. Vous vous êtes évanoui car sitôt le surplus d'énergie envolé, vous avez retrouvé l'état de fatigue que vous auriez eu. Elle est dangereuse car elle peut confondre des étapes d'une action avec le but de l'action elle-même. Je ne veux plus que vous m'en redemandiez.
Un long silence s'écoula. Cette fois, ce fut Harry qui parla.
- J'aimerais connaître le mot de passe que vous avez employé.
Sa voix manquait cruellement de conviction.
Snape eut un petit rire.
- Ça pourrait vous blesser, Potter.
- Pourquoi ? Ça me concerne ?
- Oh, non. Pas spécialement vous. Ça pourrait plutôt... vous choquer. Et vous ne comprendriez pas.
- Je comprends quand on me parle ! Je comprendrais !
- Je sais, je sais bien, Potter, fit Snape d'une voix apaisante. Mais je ne veux pas vous faire mal avec ce genre de choses.
- Comme vous voudrez, fit douloureusement Harry. De toute manière, je finirai bien par le connaître un jour ou l'autre, poursuivit-il sur un ton de défi.
À sa gauche, Snape s'immobilisa. Harry regretta ses paroles. Pendant un moment, la douce torpeur électrique qui l'avait envahi avait laissé la place à de la colère, mais elle revint l'habiter, accompagnée en plus de honte.
- Je vais vous le dire. C'était mon nom.
- Votre nom ?
- Mon prénom, plutôt.
- Severus ?
- Oui.
Severus ! Il l'avait dit. Harry se sentit rougir une fois de plus. Il avait dit « Severus » tout en s'adressant à son professeur…
Et d'ailleurs, pourquoi cela ?
Il réfléchit longuement, en silence. C'était James Cromwell qui le violait. Et c'était James Cromwell qui avait fait les mots de passe. L'horrible vérité lui sauta tout à coup à la figure.
- Et ce qu'il fallait faire ? Le... L'acte ? fit-il en détournant le regard de la table.
- Je refuse de vous dire de quoi il s'agissait.
- Il fallait violer quelqu'un ? osa-t-il timidement.
Snape laissa sa tasse suspendue en l'air et tourna la tête, les yeux étonnés et l'air embêté, vers Harry.
- C'est gênant quand vous réfléchissez, Potter.
Ils ne parlèrent plus et, au bout d'un moment, Yag revint. Il posa les deux tasses fumantes sur la table, accompagnées d'un cachet blanc.
- Pour la migraine d'Harry Potter ! C'est un médicament moldu ! Très efficace !
Il disparut pour la deuxième fois.
- De l'aspirine, maugréa Harry.
Snape ne lui répondit pas.
Harry saisit la petite cuiller en argent et commença à tracer des petits cercles dans le café fumant. Il cassa le comprimé en deux et s'apprêta à le porter à sa bouche, mais...
... Snape avance la main vers le bras de son élève. Harry tremble. Snape, doucement mais fermement, lui emprisonne le poignet. Lui emprisonne... Harry sent une bouffée de chaleur lui monter à la tête. Emprisonné par Snape… C'est merveilleux. Ces longs doigts pâles et forts… Froids…
Harry lâche le comprimé, qui tombe sur la table. Snape lui lâche la main, puis le prend et le jette au loin.
La main de Harry le brûle encore. Ce contact, ces doigts froids qui lui interdisent tout mouvement, repassent et repassent en continu dans sa tête.
- Ne prenez pas ce genre de choses, fit doucement Snape sur le ton d'un conseil.
- Mais j'ai mal à la tête, protesta Harry sans conviction.
- Vraiment ?
Snape fit ironiquement durer le « ai » de « vraiment ». Apparemment, il ne croyait pas son élève.
- Quand bien même ce serait vrai, vous savez, il y a des solutions naturelles aux maux de tête.
« ...Solutions naturelles ! » ...
- Il y a des herbes, par exemple.
La tension retomba. Harry se maudit. Qu'avait-il encore imaginé ? Il but une gorgée de café. Snape l'imita.
- Mais enfin, Potter ? Que vous arrive-t-il ?
- Je ne sais pas. Rien.
- Bien sûr… Rien.
« ...Biensûr … » Snape avait chuchoté ces mots. Pourquoi Harry portait-il soudain attention à tout ce que faisait ou disait-il ?
- Pourquoi ai-je pu prendre la baguette ? fit-il soudain. Il me semble que ça, au moins, ça me concerne.
- Je n'aimerais pas encore aborder ce sujet avec vous. Plus tard, peut-être...
- Et pourquoi avez-vous ri ?
- Vous avez quel âge, Potter ?
- Dix-sept ans. Pourquoi ?
Snape ne répondit pas à cette question.
- Je reviens, fit-il en se levant.
Harry le regarda s'éloigner sans penser. Après que Snape eut passé la porte vitrée, il avait toujours les yeux braqués dessus.
Il les détourna finalement pour s'intéresser au journal.
Jack l'Éventreur, alias Severus Snape, toujours en fuite
« L'assassin du directeur de Poudlard est toujours en vadrouille, malgré ce que font les autorités pour le retrouver. Des Aurors ont été envoyés à sa recherche mais n'ont apparemment trouvé de piste nulle part. Le Mangemort serait-il encore plus malin que ce que l'on ne pensait ?
Nous avons interrogé plusieurs personnes le connaissant, notamment la nouvelle directrice de Poudlard, Minerva McGonagall, mais personne ne semble rien savoir. Nous supposons qu'il se cache avec les derniers Mangemorts ayant survécu.
Le Ministère de la Magie promet qu'il déploiera toutes ses forces pour le rechercher et appliquer la sentence qu'ont prononcée les juges en juillet dernier. »
De rage, Harry jeta le journal par terre. Jack l'Éventreur… c'était complètement stupide ! La vérité lui sautait maintenant à la gorge. Snape était recherché. Ils ne le laisseraient donc jamais tranquille ? Il irait, lui, le leur dire, ce qu'était Snape. Un héros ! Une idole ! La seule lumière dans les Ténèbres !
- Ne vous énervez pas ainsi, fit une voix lassée tout près de lui.
Snape était revenu et se rasseyait.
- Ça alors ! Je ne vous ai pas entendu arriver.
- J'ai transplané. J'ai le droit, ici, c'est chez moi.
- Vous avez lu ce qu'ils disent de vous dans le journal ?
- Attention, Potter. Ne faites pas trop l'étonné. Vous auriez été le premier à approuver tout cela, il y a quelques années.
Harry ne répondit pas car il savait que c'était vrai.
- J'ai changé, monsieur.
- Je vois ça.
Harry tourna la tête vers Snape et croisa son regard. Il s'efforça de regarder ailleurs mais son professeur chercha ses yeux, alors il ne résista pas. Pourquoi le regardait-il ainsi ?
- Monsieur ?
- Oui ?
- J'aimerais vous poser une question.
- Je suis là.
- Vous me haïssez toujours ?
Snape se leva précipitamment, coupant tout regard avec Harry, un voile noir passant devant ses yeux.
- Excusez-moi, Potter. J'ai du travail.
Avant que Harry ait pu dire quoi que ce soit, Snape s'était levé et marchait d'un bon pas. Il passa par l'entrebâillement de la porte vitrée et la laissa ouverte. Harry ne chercha pas à le retenir. Il était triste. Il commençait à bien aimer Snape. Il s'en rendait compte. Toutes ces petites choses accumulées au fil des jours, de plus en plus nombreuses, ces choses qu'il identifiait comme des attentions de la part de son professeur, n'existaient pas. Il les créait. Il se les imaginait. Et ça lui faisait de la peine de ne plus y croire. Il se souvenait encore...
Quand Snape lui avait dit qu'il était pur... Snape était rongé par le fait d'avoir tué. Il aurait tellement aimé le regarder dans les yeux tout en lui disant que non, qu'il avait fait ça pour sauver des centaines de personnes, qu'il n'avait tué que des monstres, mais il ne pourrait jamais le lui dire. « Excusez-moi, Potter. J'ai du travail ». Ça voulait tout dire. Snape le méprisait. Snape le haïssait.
Harry sentit son estomac se tordre. Non ! avait-il envie de hurler. Il commençait à bien l'aimer. Était-ce vraiment cela ? Il lui semblait que ce n'étaient pas les mots justes.
- Monsieur Potter semble triste !
Excédé, Harry baissa les yeux vers le sol.
- Vous n'avez plus faim ? fit la voix flûtée de l'elfe.
- Je te remercie.
- Monsieur Snape a dit à Yag de dire à monsieur Potter qu'il l'attendait dans sa pièce de travail avec la baguette, poursuivit-il. Quand il aurait le temps.
- Je te remercie. Je vais y aller.
- Monsieur Potter ne veut rien d'autre ?
- Rien du tout. Dis-moi, il est gentil avec toi, monsieur Snape ?
- Oui, il est très gentil. Mais il a dit à Dobby de partir, car Dobby était là avec nous mais est retourné à Poudlard quelques jours.
- Ah oui, c'est vrai !
Harry se souvint tout à coup que l'elfe lui avait déjà dit que Dobby était ici.
- Pourquoi ?
- Je crois que monsieur Snape ne voulait pas trop que Dobby vous parle trop, monsieur Potter, fit Yag avec un regard confus. Ne lui dites pas que je vous l'ai dit. Il me punirait.
- Non, non, bien sûr, rit Harry.
Snape le voulait pour lui tout seul, mais il le rejetait. C'était spécial.
- Eh bien, je vais aller le voir, dit Harry en se levant.
- Il dit beaucoup de bien de Harry Potter, monsieur Snape. Il l'aime beaucoup !
- Ah bon ?
Harry n'entendit même pas la réponse de l'elfe de maison. Son cœur avait manqué plusieurs battements avant de repartir à tout allure. Il cligna des yeux. Il avait encore plus mal au ventre.
Yag avait disparu. Il était là, tout seul, debout. Il avança vers la porte vitrée. Il entra dans le hall, plus froid qu'au dehors, et aperçut la porte du bureau de Snape entrouverte, comme pour lui. Il grimpa rapidement l'escalier et prit la baguette dans sa chambre. Il redescendit et risqua un œil dans l'entrebâillement de la Grande Porte. Snape ne leva pas les yeux de ses mains croisées et lui dit d'entrer.
- Laissez-moi la baguette, fit-il toujours sans le regarder. Je dois comprendre comment nous pourrions la détruire.
- Qui a posé toutes ces barrières concernant la baguette ? James Cromwell ?
- Oui.
- Mais... était-il assez compétent pour ça ? Il m'avait semblé plutôt... impuissant !
- Impuissant...
Snape rit.
- Ah ça non, il n'était pas impuissant. Du tout. Et d'ailleurs, je crains ce qu'il va falloir que nous fassions pour détruire cet Horcruxe. Ses moyens ne sont pas très propres… tout comme ses mots de passe.
Harry ne revint pas sur la discussion du repas mais il la garda en tête. Un jour, il arracherait la réponse à Snape : il se le promit.
- Que faisons-nous maintenant ? demanda-t-il.
- Je ne sais toujours pas. Ça dépendra de ce que je trouverai comme moyen de détruire la baguette. Mais, Potter, il y a autre chose, dit-il en s'assombrissant.
- Quoi donc ?
- Il va falloir faire vite. Très vite.
- Pourquoi ?
- Le Seigneur des Ténèbres est en train de renaître.
Harry, sous le choc, ne répondit pas. Il leva les yeux vers Snape et rencontra les siens, espérant y déceler quelque chose. Rien.
- Comment cela ? articula Harry.
- C'est tout simple. Cet Horcruxe n'est toujours pas détruit.
- Mais où... !
- C'est aussi la question.
- Il ne renaît pas à partir de la baguette ?
- Pas forcément. Dans ce cas-ci, non. Et il a déjà pris forme. Il ne grandit pas vite, si je peux utiliser ce terme, car il n'a personne à ses côtés.
Harry se souvint de Pettigrow se coupant la main pour faire renaître Voldemort. Il frissonna.
- Il faut faire vite.
« ... Snape et Harry. Ils sont en pleine campagne, au bord d'une rivière.
- Noie-toi dans mes yeux ! et, immédiatement, il rit.
Harry sent l'eau s'emparer de lui, il coule. Au-dessus de lui, l'image de Snape, déformée par les ridules de l'eau, ondoie doucement tandis que sa vue se trouble. Un dernier rire lui parvient, triomphe du Maître Sombre. »
Harry se réveilla. Il aurait dû demander une potion de Sommeil sans Rêves à Snape.
Pourquoi ce rêve ? Voulait-il dire quelque chose ?
Il s'interdit d'y penser et mit un peignoir chaud par-dessus son pyjama et, cette fois, se souvenant de la pierre glacée, il enfila des chaussettes épaisses.
Décidément, cette chambre semblait propice aux cauchemars. Ça serait déjà la deuxième fois où il irait dehors la nuit, faute de ne plus pouvoir dormir.
Il poussa doucement la porte sans la fermer, pour ne pas faire de bruit, et, la baguette illuminée à la main, descendit silencieusement l'escalier. Il espérait se rendre à la cuisine pour boire quelque chose.
Il faisait froid.
Le frou-frou de ses propres pas sur le tapis rouge l'angoissait. Il sentait comme du vent caresser ses membres. Il s'arrêta, aux aguets, et prit conscience qu'un souffle tiède pénétrait par l'ouverture du col de sa robe de chambre. Il descendit encore, jusqu'à voir entièrement la grande porte vitrée. Elle était ouverte. Il s'en étonna et se souvint que Snape avait dit que personne ne pouvait sortir ou entrer de la maison après la tombée de la nuit. Pourtant, la porte était ouverte. Il avança.
La nuit était chaude. Pas d'étoiles, cependant. Nuit noire.
Il marcha un moment sur les dalles de la petite cour mais se souvint des graviers. Il n'avait pas pu prévoir qu'il aurait pu sortir graviers et chaussettes, ça n'allait pas.
Un évènement le fit changer d'avis. À sa gauche, on cria. Il s'arrêta et écouta. Un deuxième cri se fit entendre. Il courut, courbé en deux pour ne pas qu'on le surprenne, en se maudissant de n'avoir pas emmené sa cape avec lui. Il marchait sur l'herbe bientôt, ses chaussettes furent entièrement trempées par la rosée. Il déboucha sur la cour de l'entrée, après avoir passé un coude qui suivait les murs du manoir, et se retrouva devant l'entrée principale. Sur le banc, dissimulée en partie par l'ombre d'un grand arbre, était assise une forme dont les contours étaient familiers à Harry. C'était lui qui avait crié, Harry en était certain, mais d'une voix tellement changée qu'il ne l'avait pas reconnue tout de suite.
- Monsieur Potter. Bonsoir.
Harry resta coi. Snape prenait cette rencontre nocturne sur le ton de la discussion.
- Bonsoir, répondit hâtivement Harry.
- Venez donc vous asseoir, fit Snape en faisant un geste vers le banc.
Harry, tremblant, s'exécuta. Être assis à côté de Snape était déjà une chose... mais la nuit... il avait l'impression de le découvrir sous toutes ses coutures, de l'apprécier en entier, de prendre conscience de sa main qui était là, posée sur le banc. Dans une obscurité presque totale, la voix de Snape s'élevait, faible mais forte, et elle semblait soutenir les fondations du monde.
- J'aurais dû m'en douter. Encore votre légendaire et Gryffondorienne curiosité qui prend le dessus.
- J'ai entendu crier... et je suis venu, bafouilla Harry.
Ce n'était pas totalement vrai, mais s'il n'avait pas entendu crier, il ne serait pas allé dans cette direction.
- Vous étiez déjà dehors, Potter. J'ai placé un sort d'insonorisation sur la maison.
Harry ne put rien répliquer : c'était l'exacte vérité.
- Vous ne me faites donc pas confiance, fit Snape d'une voix tranquille.
- Je ne comprends pas.
- Non, rien... tant pis.
Silence.
- Vous vous savez pourquoi j'ai crié ? fit subitement Snape.
- Non, répondit naïvement Harry.
- Il revient.
Horrifié, Harry se retourna vers son professeur. Tout à coup, il se souvint de son rêve.
« ... - Noie-toi dans mes yeux ! et, immédiatement, il rit.
Harry sent l'eau s'emparer de lui, il coule... »
Il s'était levé et affichait une expression d'horreur non mesurée. Snape leva les yeux et le regarda.
- Vous me faites peur, souffla Harry avant que le Serpentard n'ait pu dire quoi que ce soit.
- C'est l'exacte vérité.
- Non, non... vous me faites peur pour autre chose...
Il s'apprêta à partir, mais une main ferme le retint par la ceinture de sa robe de chambre. Harry ne se retourna pas, resta face aux murs de la bâtisse, et Snape retint la même pression sur la robe de chambre, inexorable. Harry éprouva la même sensation que quelques heures auparavant, quand Snape lui avait saisi le poignet pour lui interdire de prendre le comprimé. Emprisonné par Snape… C'était merveilleux.
Lentement et en même temps, Harry se retourna et Snape lâcha le tissu. Leurs yeux suivaient un même chemin et, inévitablement, se rencontrèrent.
Deux lourds nuages se séparèrent, et la lumière du quart de lune choisit de les éclairer tous les deux. Harry regarda intensément son professeur et, quand celui-ci bougea, il crut apercevoir une petite traînée dorée renvoyée par la lumière de la lune. Il ressentit à ce moment un intense pincement au cœur, tendant vers Severus. Il se rassit. Snape le lâcha complètement et ils ne se parlèrent plus jusqu'à ce que Snape se lève et, sans rien dire, disparaisse.
Il avait transplané si vite que Harry n'avait rien pu dire.
Abasourdi, il se releva lentement et regarda inutilement autour de lui. Alors, il rentra au manoir.
- Yag ! cria-t-il dans le hall.
Immédiatement, la petite créature apparut à ses pieds. Harry n'aurait jamais cru qu'il l'appellerait un jour...
- Monsieur Potter désire ? Aux ordres de Monsieur Potter ! fit l'elfe, apparemment nullement gêné du fait qu'on l'appelle vers une heure du matin.
- Où monsieur Snape part-il le soir ?
Rougissant, l'elfe de maison se tordit les mains.
- Yag lui-même ne le sait pas, Monsieur Potter, mais il part tous les soirs. Quand le Maître revient... il est fatigué et tout ébouriffé.
Fatigué et tout ébouriffé... Il revenait peut-être des réunions avec Voldemort. Alors... ça voudrait dire qu'il était en ce moment même en train de le trahir !
Demain soir, il préparerait sa cape, et il le suivrait.
Harry se rendormit difficilement, tiraillé entre deux émotions. Il s'endormit totalement à l'aube.
