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Harry ne put retenir le mot qui lui échappa. Même s'il savait qu'il était bien trop tard.

« Sev… » murmura-t-il

Il lui sembla qu'un éclat de terreur venait de traverser les yeux noirs, mais il ne dura pas.

« Potter ! » gronda à nouveau la petite voix distordue du garçon, « Comment… comment… »

La rage menaçait d'étouffer le professeur alors qu'il contemplait sa main toujours tendue ; celle d'un enfant de sept ans petit pour son âge. L'instant d'après, il poussa un cri étranglé et s'enfuis en courant en direction de la maison. Harry soupira, mi-soulagé et mi-abattu. Cette fois, ils y étaient… Si l'expression et le visage de Severus n'avaient pas été assez révélateurs, le nom par lequel il l'avait appelé suffisait bien. Jamais Sev ne l'aurait appelé de cette façon… non, Sev préférait l'appeler Papa.

Oh, Merlin. Le jeune homme fut pris d'une subite envie de s'asseoir dans l'herbe et de se prendre la tête à deux mains ; mais ce n'était vraiment pas le moment. Sev ou Snape, quelqu'un avait besoin de lui, maintenant. Prenant une grande inspiration, il se dirigea à son tour vers la maison.

Il ne fut pas vraiment surpris de trouver le garçon dans sa chambre, recroquevillé dans un coin, les bras entourant ses genoux et basculant d'avant en arrière, le regard dans le vide.

Lentement, il s'approcha jusqu'à se trouver à deux pas de lui et s'assis sur le sol.

« Sev ? »

Le garçon sursauta, et les yeux noirs se fixèrent sur lui, partagés entre la colère et le doute.

« Professeur Snape ? » tenta-t-il cette fois.

« Sortez d'ici, Potter, » fit la voix tremblante du garçon.

« Ca n'a pas l'air d'aller fort, hum ? » demanda Harry, compatissant.

« Et ne me parlez pas sur ce ton ! Je ne suis pas un… un… » La voix mourut tandis que le garçon recommençait à se bercer d'avant en arrière.

« Ecoutez, je suis désolé, » commença le jeune homme sans pouvoir s'empêcher d'employer sa voix douce. « Je n'ai pas voulu tout cela, croyez moi. J'ignore comment nous sommes arrivés ici. »

« A cause de votre stupidité, évidemment ! » glapit le garçon. « Il faut toujours que je sauve votre peau, Potter, c'est une constante de l'univers ! Et cette fois ci, je ne vois pas comment je pourrais justifier ma performance auprès du Seigneur des Ténèbres. Félicitations, vous avez réussi à réduire à néant ma couverture. »

« Je regrette, » offrit Harry, « mais ce n'est peut-être pas une si mauvaise chose. Vous allez pouvoir rester à Poudlard et laisser tomber Voldemort. »

« Vous ne comprenez jamais rien, n'est-ce pas ? Le monde n'est pas blanc ou noir, Potter ! » fit le garçon d'une voix brûlante. « Je fais ce que j'ai à faire, parce que ça doit être fait. C'était mon choix, stupide Gryffondor, et toutes vos leçons de morales n'y pourront rien changer ! »

« C'était-il y a longtemps… » commença Harry.

« Ca suffit, mêlez vous de vos affaire, et restez en dehors des miennes une bonne fois pour tout, » gronda le professeur.

Harry se sentit subitement défait et… inutile. Alors, c'était fini ? Il n'avait plus à se préoccuper que de lui-même, plus de petit garçon sur lequel veiller…

Mais à voir l'expression hagarde sur le visage de Severus, ce n'était pas tout à fait vrai.

« Je suis désolé pour tout ça, » fit-il doucement. « Vous devez me détester, encore plus je veux dire… mais je veux que vous sachiez que j'ai fait de mon mieux. Je n'ai pas essayer de… vous ridiculiser ou quoique ce soit. Au début, peut-être, c'était tentant… mais pas après que… oui, enfin. J'ai vraiment fait de mon mieux, professeur, même si ce n'a pas toujours été évident. »

Le garçon mit un moment à répondre, le regard dans le vide. Harry pouvait voir les épaules trembler et du résister à l'impulsion de prendre l'enfant dans ses bras. Ce n'en était plus un, après tout.

« Je sais, » dit-il finalement. « Laissez-moi, maintenant. »

Le jeune homme se leva péniblement. Merlin, il avait vraiment pris dix ans ces dernières semaines… plus en réalité, il se sentait comme un vieillard brisé.

« Très bien, » capitula-t-il. « Je serai en bas. »

Et sur ces mots, il laissa le garçon dans sa chambre, non sans un dernier regard en arrière. Le silence de la maison était pesant, plus pesant qu'il ne l'avait jamais été. Et Sev lui manquait déjà… même à un étage de distance.

Quand l'heure du diner arriva, Snape ne descendit pas malgré ses appels. Une heure plus tard, il se décida à contrecœur à monter voir comment le professeur prenait l'affaire. Ouvrant la porte, il sentit sa gorge se nouer en constatant que Severus n'avait pas bougé d'un centimètre depuis son départ, son regard flou toujours fixé sur le mur devant lui.

A nouveau, il vint s'asseoir à ses côtés.

« Il faut tout de même que vous mangiez, » soupira-t-il.

Le garçon tourna la tête vers lui.

« Ne me dites pas ce que j'ai à faire, » fit-il d'une voix rugueuse. « Je ne suis pas un enfant. »

« Techniquement, si, » objecta Harry, « et si vous ne mangez pas vous allez épuiser votre corps. Je sais que ce n'est pas amusant, mais soyez raisonnable. »

« Je peux très bien m'occuper de moi-même, » rétorqua Snape. Mais la voix était un peu trop anxieuse au goût d'Harry.

« Oui, eh bien, vous ne faites pas du très bon boulot jusque là. Descendez au moins en bas, faites vous à manger si vous n'aimez pas ce que j'ai fait. »

Le garçon secoua la tête frénétiquement, dans un geste qui ne collait absolument pas à l'image du professeur de potions…

« Sev… » ne put s'empêcher d'appeler le jeune homme. Le garçon sursauta, comme s'il avait été brûlé par le mot.

« Noooon ! » cria-t-il presque.

« Oh, chhhh » sans réfléchir, Harry caressa les cheveux du garçon avant d'attirer sa tête vers son épaule, où elle resta le temps d'une seconde. Il y eu un son étranglé, et Severus bondit sur ses pieds avant de sortir en courant et de dévaler l'escalier.

Harry passa sa main sur son visage. Stupide, il avait été stupide. Mais comment était-il sensé réagir ? Snape n'était de toute évidence pas tout à fait lui-même… et Sev… oh, Merlin. Tout au moins ne semblait-il pas s'être à nouveau enfuis de la maison. Il ne voyait vraiment pas ce qu'il aurait pu faire si cela avait été le cas… à part envoyer son hibou sur ses traces.

Le hibou… Eole ! Où était donc passé l'oiseau ?

Un bruit sourd sur le carreau lui répondit aussitôt. De l'autre côté de la vitre, le hibou le regardait de son air sévère, perché sur la rambarde. Harry s'empressa de lui ouvrir la fenêtre.

« Ce changement ne te convient pas non plus, pas vrai ? » demanda-t-il à l'oiseau quand il vint se percher sur son épaule. Eole lui répondit d'un hululement sinistre. « Honnêtement, je ne crois pas que le professeur Snape ait une chouette à lui, mais il n'est jamais trop tard, pas vrai ? Tu peux voler jusqu'en bas ? »

Le hibou battit des ailes.

« Alors vas-y, je te rejoins. Je crois que notre petit ami a besoin de quelqu'un, et ce ne peut pas être moi pour l'instant… » Le hibou ne perdit pas de temps pour s'envoler en direction de l'escalier, laissant Harry seul dans la chambre. Le jeune homme parcourut la chambre du regard, tant de choses avaient changé ici aussi… il avait rétrécit le bureau à la taille de l'enfant qui y dessinait régulièrement ; un parchemin entamé était encore déroulé sur la table. Harry s'approcha pour le regarder : le hibou était facilement reconnaissable, perché sur l'épaule de Severus, et le décors de la plage ne laissait aucun doute. Les personnages, eux, firent soupirer Harry. Deux silhouettes, une grande et une petite, l'homme ayant un bras passé sur les épaules du garçon. Sans réfléchir, il plia le parchemin inachevé et le glissa dans sa poche. Ce serait toujours ça qu'il lui resterait… un petit secret pour un gros regret.

Et autour de lui, tous les jouets qu'ils avaient descendu du grenier pour que Sev puisse jouer. Le dragon et la licorne, ses préférés, étaient posés sur la table de chevet avec le livre qu'Harry lui lisait le soir. La petit bibliothèque débordait de livres d'enfants, une balle traînait par terre, deux sorciers de bois se battaient en duel sur le rebord de la fenêtre… et en bas, Severus Snape l'attendait. Secouant la tête, Harry referma la porte de la chambre. Snape ferait ce qu'il voudrait, bien sûr, mais il espérait tout de même qu'il ne bannirait pas les jouets dans un geste de colère. … après tout le mal qu'il avait eu pour apprendre à Severus à jouer, l'idée de voir tout cela détruit lui serrait vraiment le cœur.

Severus, lui, ne l'entendit pas arriver, trop occupé qu'il était à serrer Eole dans ses bras. Harry resta un instant sur le pas de la porte, abasourdi. L'enfant était en train de serrer le hibou comme si sa vie en dépendait, comme il l'aurait fait avec une peluche… Eole se gardait bien de protester, mais il pouvait voir que l'oiseau n'appréciait guère le traitement, en particulier avec son aile mal remise.

Harry s'approcha doucement et posa une main sur l'épaule de Severus qui sursauta.

« Je sais qu'Eole est très affectueux, mais je crois qu'il vaudrait mieux qu'il aille se percher ailleurs, à cause de son aile, vous savez… » Le garçon rougit et relâcha l'oiseau qui se posa avec soulagement sur son épaule.

« Il est presque guéri, » marmonna Snape.

« Oui, vous avez fait du bon travail, » sourit Harry. « A table ? »

« Je n'ai pas faim, » grogna le garçon.

« Juste un peu, je ferai ce que vous voudrez. Dites moi juste ce que vous ferait plaisir. »

« Rien, Potter, trouvez moi simplement une potion nutritive. »

« Je vous en donnerai une, mais ça ne suffira pas. Je suis désolé de vous le dire, mais vous n'êtes pas dans un superbe état. Vous allez mieux qu'en arrivant, mais… vous n'avez pas tellement de poids à perdre, si vous voyez ce que je veux dire, » fit remarquer Harry.

« Oh, vous êtes comblé, n'est-ce pas ? » gronda Snape d'un ton sombre. « Vous avez fait le plein de petites anecdotes croustillantes à raconter à votre retour à Poudlard ? Vos petits camarades de Gryffondor seront tout simplement enchantés d'apprendre tout ce que vous savez sur l'horrible professeur de potions, je suis prêt à parier que vous avez tenu un carnet de bord pour être sur de ne rien omettre… »

« Non ! » s'écria Harry, « arrêtez, je ne suis pas comme ça ! Je n'ai pas l'intention de leur dire quoique ce soit, c'est promis. Et si on trouve une solution à votre problème de… taille d'ici là, ils n'en sauront absolument rien pour cela non plus. Ecoutez, inventez une histoire et je l'appuierai, d'accord ? N'importe quoi. Peu importe. »

Severus le fixa de son regard froid et calculateur.

« Ne vous avisez pas d'avoir pitié de moi, Potter, car croyez moi, c'est bien la dernière des choses stupides qui pourrait passer par votre crâne épais. Quelles que soient les belles petites histoires que vous vous soyez forgées, oubliez les. J'ai fait mes choix seuls, et je les ai assumés. Tout ce que vous avez appris… n'a rien à voir avec le reste. »

Harry secoua la tête.

« Comment pouvez vous dire cela ? Evidemment, que ça a un rapport. Je veux dire… si vous aviez réellement… si tout ceci était réellement arrivé, dans le passé, est-ce que vous croyez que vous auriez fait ces mêmes choix ? Que vous auriez choisi de suivre Voldemort ? »

« Vous êtes fier de vous, n'est-ce pas ? » grinça Severus en repoussant sa chaise. « Orgueilleux petit Gryffondor… noble et arrogant. Vous pensez avoir changé les choses en quelques semaines, à l'aide de quelques histoires et quelques tours de passe-passe ? Changé ce que je suis, ou étais ? Vous vous leurrez, Potter, vous ne pouvez pas sauver le monde. Pas de cette façon. Pas à grand renforts de jouets et de belles promesses. »

« Je les pensais, ces promesses, » murmura Harry. Il vit les lèvres de l'enfant se tordre en une grimace de dégoût.

« Oubliez vos mièvreries, Potter, » fit Snape. « Vos manipulations n'ont servi à rien. Je n'ai pas besoin de vous, et je n'ai jamais eu besoin de vous. Plutôt le contraire, en réalité. »

Mais moi, j'ai besoin de toi, faillit lâcher Harry. Il se contenta de détourner le regard. Il y eut un lourd moment de silence et Severus remit brutalement sa chaise en place avant de se diriger vers le salon, où Harry le retrouva quelques minutes plus tard étudiant un livre de potions, les sourcils froncés.

Sans un mot, il déposa un plateau à ses côtés et alla s'asseoir dans son fauteuil habituel. Snape se renfrogna un peu plus, mais entreprit de manger le contenu de l'assiette, au grand soulagement d'Harry. Il ne fallut pas longtemps avant que le garçon ne referme sèchement son livre pour se diriger vers l'étage.

Harry ne put s'empêcher de bondir.

« Tu vas… hum, vous allez vous coucher ? » demanda-t-il, vaguement mal à l'aise.

« Oui, Potter, » siffla Snape entre ses dents. « Et ne vous avisez pas de me suivre ! »

« Mais vous aurez besoin, pour la lumière… » il s'interrompit quand Severus tira sa baguette de ses robes pour murmurer un 'lumos'.

« Evidemment, » murmura Harry. Puis, hésitant, il demanda : « Vous… la baguette… c'est elle qui vous a rendu la mémoire ? »

« C'est l'objet le plus magique et le plus personnel qu'il soit, Potter. Evidemment, que c'est elle. Si vous n'aviez pas été aussi obtus, vous y auriez pensé avant. »

« Je n'y ai vraiment pas réfléchis. Vous aviez l'air… de ne pas pouvoir retrouver la mémoire sous cette forme là, en réalité, » s'excusa le jeune homme.

« Oh vraiment ? » siffla Snape. « pas le moindre petit indice ? Pas la moindre indication que vous vous berciez de douces illusions ? mais cela aurait été trop vous demander que de faire quelque chose dans ce sens, n'est-ce pas ? Pour une fois que vous aviez la main haute, vous n'alliez pas la lâcher. »

« Non, écoutez, ce n'est pas… »

« Je m'en fiche, » fit Severus en tournant le dos. Sans un regard en arrière, il monta les escaliers, laissant Harry désemparé. Snape ne s'en fichait pas ; Snape s'en moquait, s'en contrefichait, ou quoique ce soit d'autre, mais il n'aurait jamais utilisé une expression si enfantine.

Et si… ? Rongeant son frein, Harry se força à attendre, patiemment. Que la lumière de la chambre soit éteinte, que tout signe d'activité ait disparu… puis il monta furtivement l'escalier, avant d'ouvrir la porte sans un bruit, sa baguette réglée pour éclairer au minimum. Comme il s'y attendait, Severus était endormi comme une souche, le visage enfoui dans les coussins et… le bras solidement passé autour d'Eliott.

Harry ne put s'empêcher de sourire. Les volets n'étaient pas fermés, et la lune éclairait doucement la pièce. Eteignant sa baguette, le jeune homme s'assis dans un coin, les yeux fermés. Si seulement-il avait pu rejoindre Sev, passer une main dans ses cheveux, lui raconter une histoire pour être sûr qu'il dorme bien… mais ce n'était pas possible, non. Ce qui ne voulait pas dire qu'il ne pouvait pas parler.

« Tu me manques, Sev, » murmura-t-il. « J'espère juste que tu dors bien malgré tout… tu as eu une journée terrible, bonhomme. Mais tu sais que je suis là, juste derrière la porte, et que je ne te laisserai pas tomber. Je te l'ai promis, et que tu aies changé ne change rien à cela. Tu es toujours mon Sev malgré tout… malgré toi. On va se sortir de là, et tout ira bien, tu verras. Je me charge de tout. Et quand on sera rentrés, je te promet aussi que je n'essaierai jamais de te ridiculiser avec tout cela, Sev, ce serait impossible, vraiment. D'abord parce que ça n'aurait rien de drôle, et puis, de quoi j'aurais l'air, moi, à être fou d'un petit garçon que je connais à peine, et qui me déteste dans sa version adulte ? Tu comptes trop pour moi, et ce serait moi qui aurait l'air ridicule, pas vrai ? Alors ne t'inquiète pas, pour rien. Et fais de beaux rêves, bonhomme. Ou professeur Snape, peu importe. »

Puis, se levant aussi silencieusement qu'il s'était installé, il quitta la pièce, laissant la porte entrouverte derrière lui.

Cette nuit là, Eliott ne fut pas suffisant pour faire barrage aux cauchemars qui vinrent hanter Severus. Le cri qui réveilla Harry se transforma rapidement en gargouillement étranglé, ce qui ne l'empêcha pas de courir dans la chambre du garçon, prêt à allumer la lumière. Mais la chambre était déjà éclairée, et Severus se tenait assis au milieu du lit, sa couverture entortillée autour de lui, respirant fort.

Le jeune homme se précipita à ses côtés, prêt à le rassurer, mais il n'en eu pas l'occasion.

« Potter, combien de fois devrais-je vous dire de me laisser tranquille ! Merlin, si vous passez encore une fois cette porte sans frapper, je vous jure que vous apprendrez de nouveaux sorts, et aucun d'entre eu enseignés à Poudlard ! »

« Ca va, ça va, » tenta de le calmer Harry, passablement vexé. « Je venais juste voir si tout allait bien. »

« Tout va très bien, fichez le camp, » gronda la petite voix.

« Vous êtes sûr que… »

« Voilà exactement ce qui arrive quand on gâte trop les enfants, vous n'avez qu'à vous en prendre à vous-même, Potter, et maintenant déguerpissez avant que je ne vous renvoies dans une autre dimension ! »

La réflexion irrita Harry. Gâter les enfants ? Il n'avait pas gâté Sev !

« Quoi, vous auriez peut-être préféré que je vous traite comme votre père ? C'est sûrement ce que vous auriez fait avec moi si les rôles avaient été inversés, évidemment… eh bien désolé, je ne suis pas comme ça, » fit sèchement Harry.

Le visage de Severus émergea des couvertures, tordu par la rage.

« Vous n'êtes qu'un petit crétin » siffla-t-il. « Je ne suis pas comme mon père, et notez Potter que vous auriez certainement gagné à m'avoir comme gardien, je n'ai pas l'impression que votre propre famille ait été particulièrement enthousiaste d'élever le fameux Harry Potter, n'est-ce pas ? Tachez de vous rappeler que vous n'êtes pas le seul ici à avoir appris des choses intéressantes. »

« Pour l'amour du ciel, » fit Harry exaspéré, « je vous ait déjà dit que je n'avais pas l'intention d'utiliser cela contre vous ! Vous êtes absolument incapable de lâcher prise, vous savez pertinemment que je ne ferais rien mais ça ne vous empêchera pas de faire de votre mieux pour me rendre la vie impossible, pas vrai ? Vous savez quoi, vous êtes juste un sale type ! »

A ces mots, le regard précédemment brûlant de haine de Severus changea brusquement. La douleur et la trahison imprégnèrent les yeux verts tandis que sa lèvre inférieure se mettait à trembler.

« Je… je… je n'ai pas fait exprès, » fit-il d'une voix dangereusement aiguë, « je ne voulais pas être méchant, ce n'est pas moi, s'il vous plait ? »

« Oh, Sev, » fit Harry, toute colère dissipée tandis qu'il se précipitait pour prendre le garçon dans ses bras. « C'est bien toi ? »

« Je suis désolé-é ! » hoqueta-t-il en hochant la tête, ses mains serrant les robes d'Harry.

« Chhh, tout va bien, » le consola le jeune homme, « je ne voulais pas dire ça, pas à toi, je parlais juste de… est-ce que tu te souviens de ce dont on parlait-il y a quelques instants ? »

« Oui-i, » fit le garçon, tremblant. « Je regrette, je n'y suis pour rien, je ne peux pas l'empêcher… »

« Ce n'est pas grave, je sais… est-ce que tu vas bien, bonhomme ? » demanda Harry, reconnaissant au delà de toute mesure du retour de Sev.

« Je déteste ça ! » s'écria le garçon, plongeant un regard hanté dans celui du jeune homme. « Je ne sais pas comment faire… je ne sais pas… je ne peux pas… »

« Sev, de quoi est-ce que tu te souviens, là, maintenant ? »

« De tout, » souffla Severus. « Mais je ne suis pas comme lui, pas maintenant. »

« Pourtant, j'ai eu l'impression de te voir par moments, » murmura Harry, déconcerté.

« Je ne sais pas, c'est un peu moi, un peu lui… les souvenirs… mais c'est moi aussi… mais pas maintenant, je suis tellement désolé ! »

« Oh Sev tout va bien, c'est moi qui suis désolé, » répondit le jeune homme, « si j'avais su que tu étais toujours là malgré tout, je n'aurais jamais dit une chose pareille. J'étais énervé et déçu et tu me manquais, voila tout. Je voudrais juste te garder pour moi tout le temps, » fit-il en embrassant ses cheveux.

« Tu me manque aussi, » avoua le garçon. « Je sais que tu es là mais je ne peux pas… je n'arrive pas… »

« Je sais, » fit simplement Harry. « Tout ira bien, je te le promets. Tu n'as pas à t'inquiéter. »

« Et… et… il a jeté Eliott, » conclut Severus d'une voix contrie.

Le sourire aux lèvres, Harry fit venir la peluche d'un accio et le donna au garçon qui la serra contre lui.

« Je suis désolé, » répéta le garçon d'une voix misérable, « j'aurais voulu que ça dure toujours. »

« Moi aussi, » murmura Harry. « Je t'aime, Sev. »

L'instant d'après, le regard franc et dévoué de l'enfant se brouilla à nouveau, et Severus se jeta en arrière, hors d'atteinte d'Harry. Ses yeux noirs lançaient des éclairs, mais le doute et le regret y étaient également visible alors qu'il posait son menton sur ses genoux.

Harry soupira.

« Ca ne va pas être facile, je sais. Mais nous ne sommes pas des ennemis, et nous sommes dans la même galère, est-ce que vous pouvez accepter cela ? »

Lentement, le professeur hocha la tête.

« Et pour commencer, vous pourriez peut-être m'appeler par mon prénom, et je ferai de même. Pas de diminutif, promis, » ajouta-t-il en voyant que Snape s'apprêtait à protester. « Après tout, nous travaillons ensemble et vous appelez tous les autres professeurs par leurs prénoms. »

« Très bien, » croassa Severus. Etait-ce une impression, ou Harry avait-il noté une once de soulagement dans le ton ?

« Je vous laisse, dans ce cas. Si vous avez besoin de quoique ce soit, je suis de l'autre côté. »

En l'absence de réponse, Harry se leva et se dirigea vers le couloir. Il refermait la porte derrière lui quand un mot l'arrêta.

« Harry ? »

Il se retourna, plein d'espoir.

« Merci, » fit Severus d'une voix grave.

Ce fut au tour d'Harry d'hocher la tête avant de regagner sa chambre, le cœur plus léger. C'était une petite victoire, mais une victoire quand même…

Le lendemain matin, ce fut l'odeur du café chaud qui le réveilla, chatouillant agréablement ses narines. Il grogna en constatant l'heure matinale ; décidément, c'était bien Snape aux commandes ce matin… mais il ne se plaignit pas en trouvant la table déjà dressée et le déjeuner prêt et fumant, une assiette pleine l'attendant. Severus, en revanche, n'était pas en vue.

Ouvrant la fenêtre de la cuisine, il le chercha du regard.

« Severus ? »

Mais il n'eut pas de réponse. Soupirant, il vint s'asseoir à table et entama les œufs au bacon. Après tout, Snape pouvait bien faire ce qu'il voulait. Ce n'était pas comme s'il pouvait l'en empêcher… et apparemment, Eole était avec lui. C'était toujours ça de pris.

Severus ne réapparut que quelques heures plus tard, l'air renfrogné alors qu'il venait à la rencontre d'Harry occupé à bêcher le jardin.

« Vous êtes là… » fit Harry, incapable de réprimer son soulagement. Le garçon lui jeta un regard à la fois ironique et agacé.

« De tout évidence, oui. »

« Vous avez trouvé quelque chose d'intéressant ? » demanda Harry, tentant de garder son ton léger.

« Pas vraiment. Il y a deux villages à proximité, mais rien d'inquiétant. Le premier est-celui que vous avez trouvé, le deuxième se trouve à peine plus près, dans l'autre direction. Il a cependant le mérite d'être peuplé de sorciers. »

« Un autre village ? Vous en êtes sûr ? » fit Harry ébahi. Merlin, il n'avait même pas pensé à chercher…

« Non, Potter, je l'ai juste imaginé pour vous faire plaisir, » rétorqua Snape.

« Je croyais qu'on était d'accord pour les prénoms ? »

« Harry. Quoiqu'il en soit, rien d'inquiétant. Pas de mangemort ni rien d'original, une trentaine de personnes tout au plus. Aucune menace directe dans les environs, ni créature magique. Ce cottage est plutôt bien situé, » conclut-il.

« Et vous avez découvert ça comment ? » demanda Harry, vexé. « Vous n'avez pas été vous promener au milieu du village, j'espère ? »

« Et vous êtes professeur de Défense contre les Forces du Mal… consternant. Non, je ne me suis pas montré, et non, personne n'a remarqué ma présence. Par ailleurs, le hibou a été très utile. »

Sur son épaule, Eole hulula de plaisir.

« J'y retournerai cet après-midi… certaines plantes intéressantes poussent par ici. Elles pourraient être utiles pour certaines potions. »

« Très bien, faites ce que vous voulez, » soupira Harry. « Moi, je m'occuperai du jardin. La palissade a besoin d'être remise en état. »

Snape le regarda d'un air soupçonneux.

« Cette clôture n'a pas lieu d'être pour commencer, il n'y a aucun voisins. Et nous n'allons pas rester ici longtemps, je n'en vois pas l'intérêt. »

« Peut-être, mais je la trouve jolie, et ça rend le cottage plus… confortable. Et j'en ai envie, » ajouta Harry. Severus haussa les épaules.

« Faites ce que vous voulez. Il n'y a pas grand chose de productif à faire des les environs, de toute façon. J'apprécierai que vous restiez à distance de l'établi, cependant, j'ai l'intention d'y établir un laboratoire de potions. Votre incompétence notoire n'y est absolument pas requise. »

« Ca faisait longtemps, » murmura Harry. « Faites ce que vous voulez aussi… mais ne venez pas vous plaindre si vous êtes trop petit pour voir dans le chaudron. »

Severus le fusilla du regard et Harry ne put s'empêcher de rire.

« Je vous aiderai quand même si vous avez besoin. Vous n'avez qu'à demander. »

« Je n'ai besoin de personne, » répliqua Snape d'un ton boudeur. « et sûrement pas d'un gamin de dix huit ans. »

Cette fois, le jeune homme éclata de rire.

« Vous vous êtes regardé, ces derniers temps ? »

Severus fit une grimace qui lui découvrit les dents.

« Ce n'est pas drôle, Potter ! »

« Moi je trouve que si, » fit Harry en redoublant de rire. Incapable de se contenir, Severus envoya son petit poing frapper la hanche de son aîné, qui ne fit que glousser de plus belle.

« Ca suffit ! Je ne suis pas un enfant ! »

« Non… vous êtes juste… un peu court… sur pattes ! » hoqueta Harry

« Je suis plus grand que vous ! » fit Snape, indigné

« Tu es vraiment… trop mignon… » articula Harry entre deux éclats de rire, sans même chercher à reprendre son calme. Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase ; Severus se jeta sur lui, tous poings dehors, frappant de toutes ses forces et lançant ses pieds dans les tibias du jeune homme.

Et-il n'avait même pas pensé à sortir sa baguette, songea Harry en s'écroulant dans l'herbe, toujours hilare. Severus ne semblait pas s'apaiser, et Harry entreprit de répondre en lui chatouillant les côtes, faisant glapir le garçon.

« Non ! »

« Oh que si, gamin, c'est du jeu ! » s'exclama-t-il. Severus tenta de se dégager, mais c'était trop tard ; les doigts experts d'Harry cherchaient ses points faibles, titillant irrésistiblement son ventre jusqu'à ce qu'il ne soit à bout de souffle, pleurant de rire.

Il le relâcha alors et le garçon se laissa aller contre lui, haletant. Sans réfléchir, Harry passa un bras sur ses épaules. Il l'avait eu, pour finir, sa bataille de chatouilles… et Severus ne semblait pas en être contrarié.

« Si on allait pêcher, ce soir ? » suggéra-t-il. Le garçon hocha la tête contre sa poitrine avant de se redresser.

« D'accord. »

Puis, sans un mot, il se dirigea vers la maison, Eole voletant autour de lui.

Resté seul sur la pelouse, Harry sourit au nuages. La vie avec Snape n'allait peut-être pas être si terrible, après tout…

Deux jours passèrent, et les relations entre les deux sorciers peinaient à s'installer. Tantôt Sev, tantôt Snape, mais le plus souvent mélange savamment dosé des deux, le garçon ne cessait de chercher sa place, maudissant le sort et le silence de Dumbledore. L'inactivité et l'impuissance le rendaient nerveux, mais Harry savait que le petit garçon, lui, espérait de tout cœur que la situation durerait le plus longtemps possible… mais malgré ses efforts, Snape ne semblait pas disposé à se laisser consoler ou cajoler. Harry était sûr d'avoir aperçu plusieurs fois cette lueur de regret et d'envie dans les yeux noirs qui le fixaient si souvent, mais jamais Snape n'aurait admis quoique ce soit devant lui. Non, pas même si Harry surprenait toutes les nuits Eliott bien installé dans les bras du garçon.

Pas même si le professeur semblait autant chercher sa présence qu'il la fuyait à Poudlard. Et si Harry tentait une approche plus douce, il pouvait être certain d'être aussitôt rebiffé par quelques mots bien choisis, rappel amer des cours de Potions…

Sev lui manquait, oui. Mais plus que cela, il sentait Severus malheureux et en était contrarié. Bon sang, que pouvait-il faire de plus que promettre que rien ne sortirait d'ici ? Il n'était tout de même pas un monstre…

Seul Eole semblait avoir le privilège des confidences et de l'affection du professeur qui le caressait sans scrupule, murmurant à tout moment à son oreille. Et le hibou, malgré lui, fut la clé qui manquait à son petit maître…

Comme tous les jours, Severus était parti dans la lande chercher des plantes, Eole à ses côtés. Harry avait soupiré ; les potions étaient à nouveau l'obsession première de Snape, et cela ne l'enchantait guère. Après tout, Dumbledore leur fournissait tout ce dont-ils avaient besoin… mais Severus avait besoin de se sentir utile, et Harry comprenait cela. Il fut donc surpris de voir le garçon rentrer plus tôt qu'à son habitude, courant à travers la lande, et appelant son prénom d'un air paniqué.

En un clin d'œil, Harry fut à ses côtés. Haletant, le garçon se dirigea vers lui, Eole dans les bras.

« Un problème ? »

« Eole ! C'est Eole ! Un renard… je ne l'ai pas vu… j'ai… trop tard… je n'ai pas pu… ma baguette, elle ne m'obéit pas bien… s'il vous plait, il faut le soigner ! »

La voix du garçon était désespérée, et pourtant les intonations étaient bien celles de Snape, il en était sûr… son regard, quant à lui… quand Snape l'avait-il regardé de cette façon, comme s'il était son dernier refuge, la seule personne à pouvoir tout arranger ? Et depuis quand Snape avait-il les larmes aux yeux ?

« Donne le moi, là, doucement, » fit Harry sans perdre plus de temps. Le hibou avait perdu du sang, c'était certain… et son aile valide avait été abîmée. « Pas de chance, mon grand, décidément… » murmura-t-il. Un rapide sort arrêta l'épanchement de sang et un second remis l'aile à sa place.

« Il lui faudra un peu de temps pour voler correctement, mais il ira bien, » assura-t-il au garçon qui le regardait faire anxieusement.

Severus laissa échapper un long soupir de soulagement et s'assit dans l'herbe, tête baissée.

« C'est ma faute, je ne faisais pas attention. Cette stupide baguette… elle est liée à la Marque, elle ne marche pas comme elle le devrait maintenant que je ne l'ai plus. Je déteste ça, même si… ça faisait longtemps que je n'avais pas été aussi libre, » fit-il dans un souffle.

« Tu aurais du me le dire, je t'aurais accompagné, » fit doucement Harry en s'asseyant avec lui. « La baguette ne marche pas du tout ? »

« Assez pour les potions, pour accio, ce genre de choses. Pas pour faire fuir un renard, » fit Severus en détournant les yeux.

Harry soupira.

« C'est le genre de chose que j'ai besoin de savoir, tu sais. »

« Je sais, » murmura Severus. « Mais je voulais me débrouiller sans toi. Je n'ai pas l'habitude… je n'ai jamais eu… » il s'interrompit. « Et je n'ai jamais eu de hibou non plus. Maintenant je sais pourquoi. Ces animaux son bien trop fragiles, » fit-il en caressant Eole du bout des doigts. Puis, levant les yeux vers Harry :

« Je regrette. »

Harry resta un instant muet. C'était bien Snape qui s'excusait… pas le professeur Snape, peut-être, mais Snape dans son corps et sa tête d'enfant. Avec tous ses souvenirs.

« Ce n'est pas grave, » répondit-il. « Je le saurai maintenant. Evite de trop t'éloigner, d'accord ? Dis moi si tu as besoin d'aller quelque part. »

Severus hocha la tête.

« Je pouvais transplaner facilement au début, mais j'ai plus de mal maintenant que la baguette ne me reconnaît pas. »

« Tu pourras utiliser la mienne, si tu veux, » offrit Harry. Snape leva vers lui un regard effaré.

« Vraiment ? »

« Vraiment, » fit Harry avec un sourire.

Pendant un instant, Severus sembla hésiter, avant de le lui rendre.

« Merci, » fit-il. « Et… je suis désolé. Je sais que ce n'est pas facile pour toi non plus. Je regrette si ma présence dans ce corps complique les choses. C'est juste… difficile parfois de focaliser. »

Vaguement ému, il posa une main sur l'épaule du garçon et la serra. Quand il n'eut pas de réaction, il ne put s'empêcher de pousser un peu plus et de passer ses bras sur ses épaules, attirant Severus contre lui, Eole à leurs pieds.

Il y eu un soupir étranglé, mais Snape ne le rejeta pas et se laissa aller dans l'étreinte, fermant les yeux.

Et pendant un court instant, Harry se sentit plus heureux qu'il ne l'avait jamais été. Accepté. Par la personne qui le méprisait le plus. Par son petit garçon. Par le monde entier. Il avait réussi, par un étrange miracle, à être entier à nouveau…

Le moment de grâce fut interrompu par un bruit caractéristique en provenance de la maison. La poudre de cheminette… mais Dumbledore leur avait envoyé des provision la veille seulement, il n'aurait pas du les recontacter avant plusieurs jours.

Severus avait également tourné la tête vers la maison au son et l'observait, les sourcils froncés, la main sur sa baguette inutile.

« Reste ici avec Eole, » lui intima Harry. « je vais voir ce qu'il se passe. »

Pendant un instant, il crut que Severus allait protester, mais le garçon hocha finalement la tête et prit le hibou dans ses bras. Baguette à la main, Harry se dirigea vers le salon.

Là, dans la cheminée, les flammes vertes dansaient, et au milieu d'elle, le buste rajeuni du directeur.

« Professeur, » fit-il, « je peux faire quelque chose pour vous ? »

« Ah, Harry, j'espérais te trouver. Oui, mon garçon, j'ai besoin de te parler seul à seul. Pourrais-tu venir un instant dans mon bureau ? »

« Bien-sûr, je vais juste prévenir Sev que je m'absente. Rien de grave ? » ne put-il s'empêcher de demander.

« Non, non, » répondit Dumbledore, « en réalité, il se trouve que j'ai pu récemment avoir une petite conversation avec moi-même. Ou plutôt devrais-je dire mon futur moi-même ? Quoiqu'il en soit, nous avons beaucoup réfléchi à la question. Et nous avons un plan, Harry. »