La fin d'après-midi s'étendait sur Dvar et ce qui restait de la batterie «Rodina».
Jay avait tenu son poste toute l'après midi à portée de voix de Blom. Le tas d'accumulateurs épuisés à ses pieds témoignait de l'âpreté du combat. Son fusil à lunette était appuyé sur la paroi de la tranchée, inutile pour l'instant, ses cibles étant proches et mobiles.
La forte odeur d'ozone provoquée par le tir des armes saturait l'air ambiant. Elle voulut se frotter le nez et ne rencontra que le tissu autocollant de son masque.
Il va falloir que je m'y fasse se dit-elle.
Elle regarda ce qu'il lui restait de munitions. Cinq accus, encore dans leurs emballages étanches. Suffisant pour contenir deux assauts, peut-être trois en mettant son blaster en émission courte, mais pas au-delà. Elle tourna la tête du coté de Blom et le héla :
-Blom, il te reste quoi en munitions ?
-Trois accus. Il faut retourner au dépôt avant qu'ils ne reviennent.
-C'est loin ?
-Te biles pas, j'ai déjà envoyé Yil. Dans la tranchée il ne vaut rien, mais comme ravitailleur il est excellent.
Un moment passa, puis Blom fit la grimace.
- Ça ne bouge plus beaucoup. Ils ont essayé de nous avoir, mais on dirait qu'ils sont passés à autre chose.
Jay l'entendit sans l'écouter vraiment. La fatigue commençait à se faire sentir.
La position qu'elle occupait était bien aménagée, et bien que ne portant pas de casque elle n'avait eu à se plaquer contre le parapet qu'en trois occasions. Elle se doutait quand même que Blom y était pour quelque chose, car elle l'avait vu dévier son tir de temps en temps pour la dégager d'une pression trop forte.
Yil arriva, portant deux sacs remplis de munition, un dans le dos, l'autre sur son ventre. Il déposa le premier aux pieds de Jay, puis le second à coté de Blom, vingt mètres plus loin.
Il allait repartir vers de dépôt de munition lorsqu'un trooper déboucha de l'extrémité de la tranchée. Il courut du plus vite qu'il put rejoindre Blom.
-Le chef m'envoie te prévenir. On est encerclé !
-Encore ! Ronchonna le convict. Quelles sont les consignes ?
-On reste en position.
-C'est les ordres de qui, ça ?
-Du centre. Julius passera dans la soirée évaluer la situation. En attendant il faut que ça tienne.
Le convict haussa les épaules, puis regarda le champ de bataille par une meurtrière de sa position.
-C'est plus que calme et ce n'est pas bon signe. Dit-lui de ne pas traîner en route.
L'estafette repartit. Jay était en train de ranger les accumulateurs à son poste lorsque Blom l'appela :
-Major !
-Oui ?
-Ils nous ont encerclé. Julius passera ce soir voir ce que l'on peut faire. Nettoie bien ton fusil en attendant.
-Bien reçu.
Elle posa son blaster dans la niche prévue à cet effet et déballa son fusil. Les chargeurs n'étaient pas du même type que ceux qu'elle venait de recevoir. Elle se tourna vers Yil qui n'avait pas perdu une miette de la conversation :
-Yil, il faut que tu me ramène au moins deux accus comme celui-ci, dit-elle en lui faisant passer un modèle.
-Ok major, vous les aurez dans l'heure.
Il récupéra les sacs et repartit comme il était venu.
Julius arriva deux heures plus tard, un peu défraîchi, accompagné par Bujac. Il était soucieux et annonça abruptement :
-Ils ont placé des robots fixes d'encerclement. On ne pourra jamais passer entre ces cochonneries.
Blom et Jay restèrent silencieux. Ils avaient vu en effet au loin les fantassins ennemis poser ces engins qui ressemblaient à de grosses unités R2, bardées de capteurs et armées d'un laser de haute précision.
-Pas dit, répondit Jay. Avec des tireurs d'élites, on peut en bousiller deux et passer ensuite entre eux.
Elle ne voulait être prisonnière à aucun prix et était prête à tout tenter pour éviter cela.
L'appui lui vint d'un coté auquel elle ne s'attendait pas.
-Ça peut coller, intervint Bujac après un temps de réflexion. Il faudra faire ça tôt le matin, la brume rendra le tir optique des droïdes moins précis. On lancera des leurres thermiques pour les éblouir en infrarouge.
Jay tiqua. Ou avait-il appris tout ça ? Pour un Jedi de son âge, soi-disant un observateur impérial, il s'y connaissait un peu trop en tactique. Qu'est-ce que ça voulait dire ?
Elle n'avait pas les réponses, aussi revint-elle à des problèmes plus immédiats.
-Qui peut faire ça en plus de moi ? demanda-elle en se tournant vers Julius.
-On a Esi, c'est une très bonne tireuse. Elle ne pourra pas aller avec nous, elle a perdu une guibolle il y deux semaines, mais si je le lui demande elle fera le job.
-Bon, c'est réglé, conclut Jay. On a la nuit pour se mettre en place. Je vais faire le tour pour relever les positions des robots et dénicher le meilleur emplacement.
-Pendant ce temps, j'amène Esi à pied d'œuvre, répondit Julius.
-Je vous accompagne major, dit Bujac en se levant. Je n'ai pas envie de rester là à attendre.
Tout le monde se leva et partit. Jay et Bujac se dirigèrent par la tranchée principale vers les rameaux ouest, dans la direction du centre de résistance de la base impériale.
Au bout d'un moment, Bujac rompit le silence :
-Major, je vous sens réservée à mon égard. C'est ma fonction d'observateur qui vous bloque ?
-Un peu sans doute, mais en vérité je ne comprends pas ce que vous faites là. Pourquoi le Conseil aurait-il besoin de savoir ce qui se passe ici ? Seul le résultat lui importe, non ?
-Pourtant, il a nommé Crebs pour rester sur le vaisseau mère…
-Tout le monde sait que l'amiral Louchké sort de prison. Quoique vous n'ayez pas eu à vous en plaindre pour le moment.
-Vous appréciez Louchké ?
-Oui. J'ai déjà combattu sous ses ordres avant son arrestation. J'ai été amené à témoigner à ce moment-la et je n'ai jamais compris ce qu'on lui reprochait.
-Les raisons de l'Empereur étaient quelquefois impénétrables, répondit prudemment le jedi.
Il continua :
-En vérité, c'est moi qui ai demandé au Conseil Impérial de me joindre à opération. Je considère qu'au vu de l'importance de cette mission, il devait avoir l'information la plus précise possible.
-Et vous l'avez contacté depuis que vous avez atterri ?
-Pas encore. Ça a été un peu mouvementé depuis l'atterrissage, dit-il en sortant un transmetteur crypté de sa veste. Mais bien entendu dès que nous aurons rejoint le centre de «New Massada»…
-Surtout, appelez-moi à ce moment-la. Je suis captivée d'avance à l'idée d'assister à une transmission impériale, répliqua alors Jay avec un fin sourire.
-Je n'y manquerai pas, conclut Bujac en lui rendant la pareille.
Ils arrivèrent au bout de la tranchée. Les choses sérieuses recommençaient.
La nuit, ou plutôt le crépuscule qui servait de nuit sur Dvar était tombée depuis environ une heure lorsque tous les protagonistes de la réunion se retrouvèrent à nouveau, à l'exception de Blom. Deux nouvelles têtes avaient néanmoins fait leur apparition.
La première était une belle femme de grande taille habillée d'un treillis ou était épinglé l'insigne des unités de char. La jambe gauche de son pantalon était vide et une béquille artisanale fabriquée en matériaux de récupération était appuyée derrière elle, contre la paroi de la tranchée.
Julius se chargea des présentations :
-Major Hawkers, flotte impériale, Esi, ex-artilleur sur TB-TT et tireuse d'élite…
Les deux femmes se regardèrent un bref instant en silence, puis Jay prit la parole :
-Bujac et moi avons repéré un coin pas trop mal.
Elle traça un plan sur le sol.
-Il y a un dénivelé à cet endroit-là. Les droïdes on été placé un peu en hauteur, ce qui fait qu'on peut les approcher au ras du sol sans se détacher sur l'horizon. Il faudra quand même creuser un peu pour ne pas être détecté à la sortie de la tranchée.
-Je prends le robot de gauche, ici, le plus éloigné, indiqua t'elle en creusant un petit cratère au bord du cercle qu'elle avait dessiné.
-Attention quand même, il faudra approcher d'assez près pour être efficace, ajouta Bujac.
-Esi, tu sauras faire ? demanda Jay.
-C'est pour ramper ou pour tirer que tu me pose la question ? répondit Esi.
Elle ajouta :
-Sache qu'ici, on apprend vite à avoir le ventre dans la boue. Et pour tirer, il me semble que ce n'est pas avec les jambes.
Bujac sourit imperceptiblement. Jay répondit d'une voix conciliante :
-Pas de problème. Je ne voulais pas t'offenser ou mettre en doute tes capacités. Pour la boue, tu as raison, j'ai déjà donné.
Elle regarda la jambe vide du pantalon :
-Il semble qu'on laisse tous quelque chose sur cette foutue planète.
-C'est loin d'être fini, répondit Esi du tac au tac. On peut encore en perdre.
Julius intervint :
-Esi, merci d'être là. C'est un sale boulot qu'on te demande. Tu sais que tu ne pourras pas aller avec nous…
Esi haussa les épaules.
-Si vous vous en sortez, n'oubliez pas de me citer dans vos rapports !
Elle se mit à rire. Un son décalé dans la tranchée. Un sentiment de malaise envahit Jay.
-Je survivrai au moins quelque part, conclut-elle.
Un silence.
La deuxième nouvelle tête qui était jusque-la restée à l'écart se mit alors à parler :
-Quand vous serez passé, on mènera une attaque de diversion sur le coté opposé de la poche. Ça les distraira un peu et vous donnera du temps.
Jay se tourna vers celui qui venait de parler et lui dit :
-Qui êtes-vous ?
-Ci-devant lieutenant Vo Skarga, répondit celui-ci. Chef de la batterie «Salang».
-Je suis l'aile nord de «Rodina», ajouta-il.
Jay se rendit compte qu'elle n'avait pas eu le temps d'apprendre la situation tactique.
-Vous êtes inclus dans l'encerclement ?
-Pas encore major. On a encore un couloir, mais vraisemblablement plus pour longtemps. Ils mettent le paquet.
-Comment vous êtes arrivés là, alors ?
-Le sac n'est pas encore noué. Des petits groupes peuvent encore vous rejoindre ou vous quitter.
Jay regarda à nouveau son interlocuteur. C'était un homme jeune, avec un visage paisible et franc.
Qu'est ce que tu as bien pu faire pour te retrouver en section pénale ? Pensa-elle. Elle faillit le lui demander, mais ce n'était vraiment pas le moment.
Elle se tourna à nouveau vers Esi :
-Tu feras quoi après ?
-Qu'est-ce que ça peut bien te faire ? Tu seras loin de tout ça.
Jay se raidit. Cette tôlarde unijambiste commençait à lui courir sur le système. Elle répondit quand même d'une voix douce avec un sourire :
-Il faudra bien que je complète le rapport pas vrai ? Ce n'est pas ce que tu souhaites ?
Esi se mit à rire pour la seconde fois, mais ce n'était pas le même, celui-ci sonnait plus clair.
-Bien répondu ! Admit-elle.
Skarga intervint :
-Je suis là pour ça, major. Après le job, je l'aiderai à retourner dans nos lignes.
Jay se demanda pourquoi un chef de batterie s'exposait de cette façon, mais elle n'insista pas dans cette voie. Elle se contenta de hocher la tête.
Julius, qui jusque-la était resté silencieux, dit alors :
-Bon, je vais passer la consigne à mes gars. La brume commence à monter vers deux heures du matin, il faudra que vous soyez en position de tir vers deux heures trente. Après, vous ne pourrez plus viser, ça sera une vraie purée de pois.
-Compris, répondit Jay. Je vais me trouver un coin tranquille pour dormir un peu. Il y aura intérêt à être en pleine forme.
-Pareil pour moi, dit Esi.
Bujac et les autres se levèrent sans un mot et quittèrent la tranchée.
Les droïdes de confinement étaient espacés d'environ cinq cent mètres. Jay se considérant plus mobile, les deux femmes s'installèrent quasiment devant celui destiné à Esi. Des petites banquettes de tir ayant été aménagées au bord de la tranchée, elles étendirent leurs ponchos, défirent leurs brodequins et s'allongèrent.
Le crépuscule venait juste de céder sa place à une nuit claire. Le front était calme, il y eut quelques tirs sporadiques de blaster, sans doute quelque reconnaissance nocturne, puis le calme se rétablit, presque incongru.
Jay ne put s'empêcher d'ouvrir la conversation :
-Esi, comment es-tu arrivée en section pénale ?
-Tu m'emmerdes, officier de mes deux. Laisse-moi pioncer.
-Bon, bon, grommela Jay en lui tournant le dos.
Quelques minutes passèrent, puis Jay entendit :
-Pour meurtre, si tu veux tout savoir.
-Hum…
-Un passeur. J'avais organisé un petit trafic entre les bases ou on était cantonné. On tournait pas mal dans l'univers à l'époque. Il a voulu me doubler, je l'ai appris et je l'ai éliminé.
-Ce que je ne savais pas, reprit-elle, c'est que ce salopard bouffait à tous les râteliers et servait d'informateur à la sécurité intérieure. Ils n'ont pas mis longtemps à me serrer.
-C'est sûr qu'ils n'ont pas du apprécier, dit Jay.
-Ça tu peux le dire, ils ne m'ont pas fait de cadeaux pour les interrogatoires ! Bon la suite tu la connais. Les sections pénales, la boue, une jambe en moins… J'estime que j'ai largement payé ma dette à l'Empire !
Les deux femmes étaient allongées sous les étoiles, un mètre environ les séparait. Un moment passa, puis Jay posa la question qui lui brûlait les lèvres :
-Esi… Pourquoi as-tu fait ça ?
-Pour la chose la plus importante de l'univers.
-Je ne vois pas… l'honneur ? Le combat ? L'Empire ?
-Non, le fric.
