BO d'écriture : « It's probably me » – Sting feat. Eric Clapton

Note : La mise en page sur ffnet n'est pas super claire, désolée. Les passages flottants en italiques entre guillemets (sans tirets) sont des SMS.


Croisements, dépassements (3)


Draco faillit fracasser son portable contre le bord de la table de chevet, volontairement, quand il l'attrapa pour couper la sonnerie.

« Tu fais comment pour récupérer les cours, quand je n'y suis pas ? grommela-t-il.

- Mélissa. »

Draco rentabilisa sa minute d'éveil en désactivant toutes les alarmes de la semaine, puis se renfonça dans les oreillers et se rendormit.



Le troisième jour, Draco dut quand même se forcer à se reprendre et à réfléchir à plus long terme que l'heure ou la minute suivante. Une nouvelle semaine allait commencer et il n'allait pas pouvoir continuer de sécher les cours jusqu'à ce que la troisième guerre mondiale éclate et que tout cela paraisse dérisoire et inutile. Contrairement à Blaise, il n'avait pas mis les pieds en dehors de l'appartement depuis leur discussion de malheur. Blaise avait l'habitude de sécher, et refusait de rater ses sacro-saints cours de persan ; deux ou trois jours d'absence complète de Draco sur le campus pouvaient passer pour une petite maladie – ce n'était pas comme s'il allait manquer à grand monde. Mais il fallait vraiment qu'il se secoue.

Un nouveau message de Harry, envoyé dans la nuit de dimanche à lundi mais qu'il ne vit qu'à son retour en cours, le convainquit que son idylle sexuelle avec Blaise était une merveilleuse idée.

« Juste, si tu ne veux pas qu'on se revoie, je préfère que tu me le dises, plutôt que de me prendre un mur de silence. »

Il chevaucha Blaise sur une chaise de la cuisine, grisé de l'intensité d'avoir ce corps, cette personne extraordinaire rien qu'à lui.

Mais un élément crucial de la personnalité de Blaise manquait à son comportement de ces inconcevables derniers jours : en dehors du lit de Draco, en dehors du contexte sexuel et des premiers jours où il lui avait fait manquer les cours de la matinée, il ne lui disait plus quoi faire.

Ce n'était pas normal et c'était moins drôle. Et clairement Draco n'en menait pas large si on ne lui disait pas ce qu'il devait faire ou penser ou ressentir. Alors il appela Pansy.

« - …

- Draco, explique-moi tout de suite pourquoi on s'appelle avant que je fasse un arrêt cardiaque. Et avec des mots s'il te plaît, je t'entends pleurer à trois cent kilomètres.

Elle mentait, il ne pleurait pas. Mais de l'entendre aussi péremptoire, il sentit les larmes lui monter aux yeux.

- J'ai couché avec Blaise, articula-t-il dans le silence de la chambre – la chambre de Blaise.

- …

- On couche ensemble, tout le temps depuis une semaine.

- OK… J'en étais restée à « c'est qu'un con manipulateur, je suis ravi de plus être amoureux de lui » et « non, mais, ça va, on est juste amis, ça va beaucoup mieux maintenant »…

Draco bouda.

- Et tu es vraiment en train de pleurer maintenant donc j'en déduis que c'est pas le paradis tant attendu… Prends un mouchoir, chouchou, ça me perturbe.

- J'ai pas répondu à Harry, sanglota-t-il.

- C'est qui ça encore…

- Le mec de la boutique de jeux.

- J'ai raté combien d'épisodes, grinça Pansy.

- Je suis sorti avec lui, renifla-t-il, la dernière fois que j'étais chez mes parents. Le samedi et le dimanche. J'ai passé quasiment toute la journée avec lui.

- Et du coup tu couches avec Blaise.

- Ça s'est trop bien passé, ça me fait super peur…

- Tu le sais que ça demande beaucoup d'énergie et de patience d'être ton amie…

Il se moucha pour lui exprimer sa gratitude.

- Je vais partir du principe que tu n'es pas shooté et que tu es juste aussi inapte au bonheur que moi dans mes heures de gloire.

Draco attendit sagement les recommandations à suivre.

- Blaise et toi, c'est la relation la plus malsaine que tu aies eue. C'en est au point que, je suis venue plusieurs fois chez vous, en quatre ans que vous êtes en « colocation », et je ne l'ai jamais rencontré. C'est même pas une vraie colocation, votre appartement, c'est une espèce de garçonnière ou de studio d'étudiant à deux chambres, où vous vous êtes enfermés tous les deux l'un sur l'autre comme si vous n'aviez pas les moyens de vous payer plus grand, ou d'avoir un salon, où inviter des gens, genre d'autres amis,…

- On invite des gens, parfois.

Ou du moins ils en avaient invité plusieurs fois, pour l'anniversaire de Blaise, ou pour d'autres occasions diverses, au début, avant que Draco ne râle et que ça ne se reproduise plus.

- C'est pas le propos. Tu as rencontré quelqu'un d'autre, et j'imagine que c'est ça qui a fait que vous… roulez enlacés sur les divans de cuir maintenant… Draco, si ça avait dû se faire avant, ça se serait fait, pour lui comme pour toi.

Draco se pinça l'arête du nez et ne répondit pas.

- Ça ne peut pas bien se finir.

- Je sais…

- Et ton mystérieux inconnu de province, tu n'aurais jamais fait ça si ça n'avait pas eu beaucoup d'importance pour toi, quoi qu'il se soit passé entre vous là-bas. Tu as la trouille de croiser le moindre camarade de maternelle… Ça doit vraiment être quelqu'un d'exceptionnel pour que tu prennes la peine de mentir à tes parents – j'imagine – pour passer tout un weekend avec lui.

- Je sais pas. J'en sais rien. Je le connais à peine.

- Tu dis que tu ne lui as pas répondu – j'ai l'impression d'être avec Daphné et Millicent au lycée… – ça fait combien de temps qu'il t'a écrit, ou appelé ?

- Trois-quatre jours, et dix depuis le précédent. Je ne l'ai pas recontacté depuis que je suis rentré.

- Bon, eh bien tu lui réponds maintenant, que tu veux le revoir quand tu retourneras faire des heures de conduite, et d'ici là tu arrêtes tes conneries avec ton colocataire.

- D'accord….

- Et tu me tiens au courant ! »

Quand Draco finit par raccrocher, il resta quelques minutes encore assis par terre, la tête contre le matelas froid. Il ferma les yeux. Il y avait l'odeur de Blaise dans les draps, tenace dans la chambre pourtant inoccupée depuis plusieurs jours ; toujours là pour lui rappeler à qui il avait affaire. Blaise ne l'avait pas dérangé. Il n'avait pas enlevé son écouteur quand Draco était sorti du lit, au contraire, il s'était vissé le second dans l'oreille, sans quitter son livre des yeux. Draco lui enviait l'air imperturbable avec lequel il traversait la vie, quand lui perdait la tête à chaque fois qu'il ressentait une émotion un peu plus forte qu'une autre. Ça n'allait pas être agréable d'affronter son jugement à nouveau ; mais peut-être que Blaise serait soulagé, lui aussi.

Il ne répondit pas à Harry tout de suite. Il se releva péniblement, posant le coude sur le matelas et sifflant de douleur quand la bordure s'enfonça dans l'hématome qui fanait sous son avant-bras. Ce n'était pas son truc. Ce n'était pas viable. Et ça ne pouvait pas être le truc de Blaise… Il retrouva son ami dans sa propre chambre, comme il l'y avait laissé, et se rallongea sous les draps à côté de lui, lui faisant signe, un peu vivement, d'enlever ses écouteurs.

« On couche une dernière fois et après on arrête, déclara-t-il.

Blaise pouffa de rire :

- T'es vraiment incroyable.

- Si tu as encore des révélations fracassantes à me faire, c'est le moment, mais ça me ferait chier…

- Non, c'est bon. Comme tu veux.

Évidemment…

- Et je veux que tu arrêtes de ramener des gens dans ma chambre.

Blaise leva les yeux au ciel.

- Ça fait longtemps que je ne le fais plus, ça.

- … Je sais.

Draco déglutit.

- Et si tout se passe bien, termina-t-il, je coucherai jamais avec mon mec de province dans ta chambre.

Blaise le regarda quelques instants, mais Draco parvint à ne pas flancher.

- Merci, » finit par dire Blaise.



« Désolé du silence, j'avais un truc important à régler. Je reviens dans dix jours. Ça va être difficile de m'éclipser, avec mon père dans les parages, mais je vais essayer (si ça te dit toujours). On peut s'appeler en attendant, si tu veux. »


.

.

.


Note

La phrase de Pansy sur les "divans de cuir" est pillée/plagiée à Marguerite Yourcenar, Les Mémoires d'Hadrien (c'était trop beau, je n'ai pas pu résister) : "Il y eut la mer d'arbres : les forêts de chênes-lièges et les pinèdes de la Bithynie ; le pavillon de chasse aux galeries à claire-voie où le jeune garçon, repris par la nonchalance du pays natal, éparpillant au hasard ses flèches, sa dague, sa ceinture d'or, roulait avec les chiens sur les divans de cuir."