Hello ! alors déjà, mes excuses pour le temps de publication, mais j'ai eu énormément de projets personnels depuis cet hiver, dont certains avaient pris beaucoup de retard, et j'ai dû de ce fait mettre de côté les fanfics, lectures comme écriture ! Mais normalement, tout est rentré dans l'ordre ! J'espère que vous serez indulgents sur ce chapitre, je l'ai réécrit trois fois, j'avoue que je stresse énormément à l'idée de me remettre à publier.
Petit spoiler sur la fic avant qu'on ne me tue : j'ai fais une promesse en début de fic, j'ai un défi à relever et je tiens toujours mes promesses !;) Tout va bien se passerrrr !
Disclamer : Les personnages appartiennent à Quantic Dream et sont issus du jeu vidéo Detroit become human.
Chapitre 11 : La dernière déviante.
Il neigeait ce jour là. Une neige fine et discrète, presque secrète, venant timidement blanchir les corps des deux marcheurs tandis qu'ils s'enfonçaient dans un amoncellement de flocons microscopiques. La tempête les avait laissés en si grand nombre sur le sol qu'ils semblaient recouvrir le monde d'un magnifique linceul scintillant. Pourtant, aucun des deux randonneurs ne semblait prêter attention à la beauté de cette nature inviolée. Tandis que l'un d'entre eux laissait s'échapper de ses lèvres un épais nuage de fumée gelée en soufflant, l'autre s'évertuait à profaner la nature insoumise par le clignotement régulier d'une lueur bleutée. À chaque battement, cette étoile factice insultait ce sanctuaire encore préservé de la technologie envahissante et du brouhaha incessant des grandes villes.
La mort avait un manteau blanc et laissait dans son sillage une cicatrice dans la neige.
Et au dessus d'eux, les flocons ne cessaient de tomber en une neige éparse, venant vainement tenter de combler le fossé laissé par leurs pas. Perkins soupira. La nuit commençait à s'étendre, teintant le ciel d'une lueur rougeâtre, presque chaleureuse, qui contrastait étrangement avec le souffle glacial de ce soir aux allures de fin des temps. Il resserra sa veste mais le froid s'échinait à mordre chaque centimètre de sa peau sans la moindre pitié. Il se surprit à envier la mécanique insensible du robot : bien que 900 avait prit soin de croiser les bras sur sa poitrine pour protéger ses systèmes vitaux, il ne claquait pas des dents et ne pouvait sentir la douleur de ces dizaines d'engelures venant zébrer la chair humaine.
L'agent du FBI retint un soupir et pressa le pas. Cela faisait déjà presque deux heures qu'ils avaient dû se résigner à abandonner la voiture, optant pour une marche à pieds forcée: les fuyards avaient choisi un itinéraire à travers les bois sur lequel, côté américain, aucune route n'avait osé s'aventurer. Ils devaient les rattraper avant qu'ils n'atteignent la frontière, cette ligne imaginaire qui pouvait plonger le monde dans le chaos : si Connor trouvait refuge derrière ce simple trait sur une carte en papier, il deviendrait intouchable. Il aurait alors la possibilité de faire naître un nouvel espoir de liberté dans le c?ur des androïdes... chaque nouvelle étoile qui apparaissait dans le ciel était un compte à rebours mortel pour l'humanité.
« 900, on est encore loin ? »
L'androïde ne prit pas la peine de se retourner et se contenta de répondre :
« Non, nous y sommes. Ils doivent essayer de traverser la rivière dans ce périmètre. C'est l'endroit où la glace s'avère être la plus épaisse. »
Enjoignant le geste à la parole, le regard glacial du RK se mit à parcourir l'étendue gelée, scannant chaque centimètre de ce miroir scintillant à la recherche d'une quelconque trace de passage. Mais le paysage restait obstinément désert. La neige s'évertuait à masquer les traces de leurs proies. Perkins soupira lorsqu'il vit 900 se remettre en route. Et ce fut un peu comme si son âme s'enfuyait dans la fumée pâle de son souffle glacial. L'empathie, c'était un truc de déviants. Voilà longtemps qu'il n'en avait plus. Ce monde dévorait la compassion avec un appétit insaisissable, ne laissant dans son sillage que des c?urs rongés jusqu'aux os et vides. Richard le savait. Il fallait savoir oublier qu'on avait été humain pour permettre à d'autres d'essayer de le rester. Une nouvelle fois, il pensa à ses deux filles. Une nouvelle fois, il se remit en marche.
A quelques mètres d'eux, deux autres personnes essayaient de lutter contre les congères qui ralentissaient leur progression. Il fallait avancer... Encore un pas, puis un autre. Juste un pas de plus, pour atteindre enfin cette ligne artificielle et invisible qui séparait les USA et le Canada. Un simple trait qui matérialisait la limite entre la liberté et la mort. Hank et Connor n'échangeaient pas un mot. L'humain était bien trop essoufflé et frigorifié pour même songer à se plaindre, et l'androïde regardait défiler devant ses yeux cet étrange décompte qui ne voulait rien dire, et qui pourtant, signifiait tellement... Le nombre de mètres, avant la frontière.
Il serra la petite LED éteinte qu'il ne cessait de faire tournoyer entre ses doigts, dans sa poche. Et soudainement, les phalanges de plastique se refermèrent et l'androïde se figea.
Les humains ne pouvaient pas voir ces lignes qu'ils avaient arbitrairement dessinées à l'encre de guerres et d'accords de paix. Mais Connor, lui, les voyait.
Juste là, à une trentaine de mètres devant eux, de l'autre côté de la rivière gelée, la frontière arborait fièrement sa ligne rouge. Comme une barrière invisible, un message d'avertissement stipulait à l'androïde qu'il sortait de sa zone de déploiement et qu'il devait faire demi-tour. Les lèvres de Connor se fendirent d'un demi-sourire alors que Hank arrivait à sa hauteur. L'humain porta son attention sur la ligne d'horizon que l'androïde fixait obstinément. Il ne pouvait pas la voir, mais il la sentait... l'espoir a toujours su attirer les hommes.
« On a réussi... »
La voix de l'humain était emprunte d'une surprise discrète. Le vieux lieutenant s'autorisa un regard en coin à cet ancien partenaire qui avait su rire, autrefois. Et, pour la première fois depuis qu'il l'avait retrouvé, il vit se dessiner timidement sur le polymère de son visage un authentique sourire. Un simple étirement de lèvres tout en retenu, témoin d'espérances interdites mais pourtant toujours présentes, juste là, dans le c?ur de plastique. Avec un peu de chance, tout n'était pas totalement perdu. Il restait peut-être encore quelques miettes de son Connor derrière le clignotement maladif de cette LED rouge. Mais l'androïde n'accorda pas plus de répit au corps de chair. Le sourire s'évanouit comme un mirage, fondant sur le visage stoïque tel un flocon de neige emprisonné dans une main chaude.
« Nous aurons réussi, dans 37 mètres, lieutenant. »
Et les pas du RK se posèrent sur la glace, précautionneusement, alors qu'il tentait de s'engager sur le large lit de la rivière gelée. Hank l'observa un moment, et, l'espace d'un instant, la démarche feutrée de la machine lui rappela ces histoires qu'il racontait à Cole, lorsque de fragiles héros s'aventuraient sur le corps de terribles dragons endormis. L'enfant tremblait pour ces égéries de courage à chaque respiration de ces bêtes assassines faisant rire l'adulte de tant de naïveté et d'empathie. Pourtant, aujourd'hui, c'était à son tour de frémir en voyant la frêle silhouette de Connor danser sur le serpent de glace. C'était ridicule ! Dans les histoires, les héros s'en sortent toujours, non ? Chassant ses craintes, Hank lui emboîta le pas sans un mot.
Il songea que la scène aurait pu sûrement prêter à rire, s'ils ne jouaient pas tous les deux leurs vies. Derrière l'agile jeune homme mécanique, l'humain ressemblait à un pantin désarticulé, glissant à chacun de ses pas là où Connor semblait se déplacer avec une prudente aisance. Et de nouveau, oubliant souvenirs, dragons et espoirs, la voix de Hank retrouva l'énergie nécessaire pour se remettre à pester.
Et puis, de l'autre côté, ils apparurent enfin. Deux phares vinrent briser l'obscurité de la nuit, traçant un chemin lumineux sur la glace et fondant le froid de l'hiver de leur chaleureuse lueur. Le véhicule s'arrêta à quelques mètres des berges, là où la piste à peine esquissée prenait fin, de l'autre côté de la frontière. Cette même piste qu'ils prendraient dans quelques minutes pour mener une nouvelle vie. Deux silhouettes sortirent du véhicule, côté canadien. Une femme à la peau chocolatée les accueillit d'un sourire accompagnés de grands gestes tandis que, plus en retrait, une petite ombre souriait mystérieusement à Connor. D'où il était, Hank n'arrivait pas à discerner les traits de cette mystérieuse jeune femme. Mais le regard aiguisé du RK800 n'eut aucun mal à la reconnaître lui. Une minute Connor s'arrêta, faisant de nouveau face à Kara, l'espace d'une seconde hors du temps... Mais cette fois-ci, elle ne s'enfuit pas en le voyant. Cette fois-ci, elle l'attendait. Et sa simple présence était un encouragement. Avec un sourire en coin, Connor reprit sa marche sur la glace, parcourant la dizaine de mètres qui le séparait encore de cette frontière...
Il suffit cependant d'une voix, d'un mot, pour faire cesser la progression gracile de la machine et tuer les sourires de l'autre côté du rivage. Juste une voix, et ce rêve de liberté éclata dans un éveil glaçant. Les deux protagonistes se figèrent, comme prisonniers à leur tour par le givre de l'hiver. La nuit achevait d'étendre son voile, et une étoile bleue avait fait son apparition sur le rivage.
Si près, bien trop près.
Elle avait des nuances d'azur mortuaires...
« STOP ! »
Ce mot avait résonné comme une balle dans la nature silencieuse. La voix qui les avait prononcés rappelait ironiquement le timbre de celle de Connor. Cyberlife était une firme internationale, et elle avait poussé le vice de la rentabilité jusqu'à recycler en plus de son apparence globale les notes graves et posées du timbre du RK800.
« Cours petit... »
Juste un murmure, échappé dans le soupir d'une voix rendue rocailleuse par la fatigue et par la peur. Des mots soufflés avec tendresse et douceur, mais qui poussèrent le RK comme la bourrasque violente annonciatrice d'une tempête. Sans même réfléchir, mu par un instinct primaire de survie, la machine se mit en route sur la glace, alors que derrière lui les pas de l'humain tentaient de leur faire écho. Le vieil homme n'avait qu'une obsession en tête : mettre à l'abri derrière ce mur invisible le dernier des déviants américains.
« 900, arrête-le ! »
La silhouette blanche bondit sur la glace avec une rapidité insolente. Mais le RK800 était hors de sa portée : il franchit la frontière avant qu'il ne le rattrape, et cette ligne imaginaire bloqua aussi sûrement le RK900 qu'un mur de béton : les lois sont inviolables pour les androïdes. Dès que le déviant avait passé ces limites invisibles, la trajectoire du chasseur avait brusquement déviée pour changer de cible : le spectre blanc talonnait désormais le vieil humain, beaucoup plus lent.
Il ne lui fallut que quelques secondes pour le saisir et le plaquer au sol. Le bruit sourd de la chute du corps de chair contre la glace fut comme un brutal rappel à l'ordre qui stoppa net la course de son partenaire. Connor venait de franchir la frontière, mais Hank n'avait pas eu cette chance. Il se débattait contre l'ombre blanche, sans arriver à s'en défaire : la créature était rapide et forte et l'humain, épuisé par la faim, la fatigue et le froid.
« Hank ! »
Instinctivement, l'androïde s'apprêta à bondir avant qu'une main ne l'arrête dans son élan :
« Connor non ! Si tu y retournes, tu n'auras aucune chance... il faut y aller, je suis désolée mais on doit y aller ! C'est un humain, il ne risque pas grand chose mais toi... »
Mais lui... Oui, lui risquait la mort sans procès. Lorsqu'un objet est cassé, on le jette, tout simplement. Et Connor, aux yeux des hommes, n'était plus qu'une machine défectueuse au cercle obstinément rouge. Pourtant, côté canadien, derrière cette ligne invisible, il n'était pas un androïde. Les robots n'étaient pas reconnus comme tels, là-bas. Au sein de cette terre promise, si un objet criait qu'il était vivant, alors, on l'écoutait. Et Connor aurait volontiers brisé son système vocal à force de hurler ces quelques mots... Mais cela n'aurait servi à rien. Les hurlements se taisent vite sous les balles, de l'autre côté de la frontière... Juste là, à une dizaine de mètres, à l'endroit précis où Hank venait de se faire maîtriser tandis que Perkins s'approchait, tel un corbeau fondant sur un cadavre. Un sourire carnassier sur les lèvres, il progressait tranquillement sur la rivière morte.
Connor fit un pas en arrière, et s'arrêta. Il plongea dans le regard de Hank... Il était perdu. Il savait Perkins capable d'abattre le vieil homme. Il savait aussi que le RK900 ne permettrait pas ça... Les vies humaines sont plus sacrées aux yeux des machines qu'elle ne le sont à ceux des hommes, n'est-ce pas ? Il conservait encore ce futile espoir pour rêver de liberté.
« Ne t'inquiète pas Connor, je ne le tuerais pas. Je suis un représentant des forces de l'ordre, après tout... »
Connor serra son poing. Perkins souriait toujours. Puis, brusquement, il s'arrêta à son tour, à quelques mètres de Hank et de 900. La créature regarda son maître de façon suspicieuse. Perkins lui dédia un sourire. Il dirigea son arme vers le sol, à un mètre de sa machine et de l'ancien inspecteur.
Il eut un coup de feu. Puis deux, puis trois. La glace saigna, son sang aqueux et glacé venant s'éparpiller sur sa peau étincelante alors que des cicatrices zébrées naissaient sur le sol entre les deux trous laissés par les balles. Hank et 900 ne les lâchaient pas des yeux. Ils cessèrent tous deux de se débattre : chaque mouvement accentuait la blessure de la glace, menaçant de les engloutir dans les eaux glacées. Deux trous... Le vieil homme ne comprenait pas... cet enfoiré avait tiré trois fois...
Le RK900 se figea et tourna son visage vers Perkins. La surprise laissa place à l'incompréhension tandis que du thirium venait s'écouler à ses pieds. À l'arrière de son crâne, un trou bleuté révélait les lueurs secrètes de ses circuits. « Pourquoi ? » demanda t-il simplement ? Richard eut une étrange expression amère sur le visage, peut-être même l'ombre d'un regret. C'était difficile à dire. Cela faisait tellement longtemps qu'il n'avait plus laisser ce genre d'émotion venir étreindre son âme.
« Accomplis ta mission, 900. »
L'androïde serra ses dents et obéit sans un mot, docile créature à la force surhumaine enchaînée par seulement quelques mots et quelques lignes de code. 900 reporta son attention sur Hank, refusant de lâcher sa proie, alors que ses doigts resserraient davantage leur emprise sur le corps de chair. Son système s'arrêtait. Mais jusqu'au dernier spasme électrique dans son être mécanique, il luttait pour obéir à ses instruction. Dans un terriblement silence, l'androïde cessa de fonctionner, non sans prendre soin de transformer avant cela son corps de métal en une prison inviolable pour l'humain. Perkins sourit. Il reporta son attention sur Connor. Le RK800 était figé, comme si ses circuits avaient été gelés.
L'agent du FBI venait d'abattre son propre robot assistant, et avec lui s'étaient éteints les espoirs de liberté de Connor. Sans 900 pour le sauver, son partenaire était pris entre deux monstres redoutables : la rivière affamée, et le revolver encore fumant. Cependant, le vieil humain était tenace, refusant de rendre les armes sans lutter : la vie lui avait au moins appris à se relever à chaque fois, même si c'était en titubant sous l'effet de l'alcool. Il ne lâchait pas prise, et, au pris d'efforts colossaux, il réussit à se libérer du corps de 900. Par réflexe, il tenta de se redresser. La glace craqua sous l'impulsion, l'obligeant à se coucher à nouveau sur la rivière gelée.
« Hank, ne bougez pas ! »
Enfin le RK800 réagissait. Instinctivement, il fit un pas en avant, mais la main de Rose saisit sa manche et le stoppa à nouveau. Dans sa cache de fortune, la LED se mit à tournoyer furieusement, comme un cri de détresse prisonnier d'une voix muette.
« Connor... ça va aller ok ? Tout va bien se passer... Je te rejoindrai... Vas t-en gamin, je te rejoindrai... »
Hank essayait de parler calmement, mais le froid faisait trembler ses mots, alors que l'eau ruisselait par les entailles sur le verre fragile de la rivière gelée. Il ne bougeait pas, mais, même sans mouvement, les zébrures continuaient de s'étendre, rampant dans sa direction, griffures laissées par des ongles invisibles avides de chair et de mort.
Connor serra ses poings et ferma les yeux. La haine se disputait avec la tendresse dans le c?ur artificiel... Hank était en danger... Et Perkins était à sa merci, sans la protection de son alter ego. Ses doigts se serrèrent sur l'arme de Reed. Il lui faudrait juste une seconde pour abattre l'agent du FBI. Juste une seconde. Mais éloigné comme il l'était de Hank, ce simple laps de temps pouvait également permettre à la rivière d'engloutir le vieil homme... Les probabilités que la glace protège encore l'humain des eaux glaciales s'amenuisaient à mesure que le temps passait. S'il tirait de là où il était et manquait Perkins... Hank serait condamné. La machine n'avait qu'une seule et unique balle. En face, son adversaire avait bien plus de puissante de feu. Les capteurs de Connor avait été abîmés durant son altercation avec 900 malgré ses réparations de fortune qui lui avaient permises de maintenir ses fonctions principales en vie. Il restait endommagé, et, de ce fait, les statistiques ne jouaient pas en sa faveur.
Connor n'arrivait pas à choisir. Il voulait les deux. Il voulait la vengeance et le réconfort. Il voulait céder à la haine et à l'amour en même temps. Il tenta une dernière simulation... Approcher assez près pour surprendre Perkins, endormir sa méfiance..
15 août 2038... Il avait déjà utilisé ce type de procédé, autrefois, dans le cadre de la prise d'otage de la petite Emma Philips... Mais cette fois-ci, sa cible allait lui tirer dessus, il en était certain. L'homme en rêvait depuis si longtemps ! Il lui suffisait juste de le laisser faire. De le laisser tirer... et puis, ensuite, dans ces dernières secondes avant sa désactivation, il pourrait l'abattre. La mort est bien plus lente chez les robots. La vie quittait un corps en un souffle, mais eux ne respiraient pas : ils leur fallait attendre, un compte à rebours devant les yeux, que les derniers sursauts électriques quittent leur biocomposants. Connor ne connaissait que trop bien ces sensations, l'horreur de ces quelques secondes de conscience à attendre que tout s'arrête, sans aucune échappatoire. Mais ce soir, cette particularité pouvait jouer à sa faveur. Elle pouvait lui offrir un dernier mouvement convulsif... Et une fois l'agent du FBI mort, Hank pourrait quitter la glace fendue et se mettre à l'abri. Il ne serait plus menacé ni par l'arme, ni par la rivière affamée... Il n'y aurait plus de rêves de liberté. Il n'y aurait plus de Canada. Mais il ferait voler en éclat la cervelle de cette humanité qui l'avait pourchassé. Cette même humanité qui avait fait qu'un simple cercle de verre avait atteint la frontière, à la place d'un androïde détraqué et d'un policier au sourire provocateur.
Le RK relâcha son arme et leva ses mains en signe d'apaisement... Il voulait du sang sur la neige, ce soir. Il voulait la dernière étreinte chaude et rassurante de son partenaire, aussi, comme un enfant capricieux qui ne peut concevoir que les étoiles ne peuvent pas briller avec le soleil.
Il devait choisir comment mourir... S'il s'aventurait à nouveau sur la glace, il n'avait aucune chance de survie... Sa seule chance, c'était d'embarquer dans cette voiture, au Canada, en laissant Hank ici... s'il suivait ses rêves en abandonnant dans son sillage le cadavre de celui qui l'avait éveillé, quel goût aurait cette nouvelle liberté ? Comment pourrait-il vivre, avec le poids d'un cadavre de plus sur le dos, et le sourire d'un Perkins bien vivant qui le poursuivrait, tout le temps ? Le RK800 avait été conçu pour résoudre des enquêtes. Il travaillait pour la justice. Il ne pouvait supporter l'idée que Perkins s'en sorte. Il ne pouvait accepter que Hank s'éteigne. Après tout, l'humain était la rougeur qui battait furieusement sur sa tempe : sans lui, sa LED serait restée obstinément bleue, jusqu'à s'éteindre, un jour, à l'arrivée de 900, comme les étoiles laissent place au jour : sans un bruit, sans même qu'on remarque qu'elles disparaissent.
Ses pupilles noisette se posèrent sur ce trait imaginaire que seules les machines pouvaient voir : juste une marque rouge, sur le sol. Les vies étaient si insignifiantes aux yeux des hommes qu'ils s'amusaient à décider de leur sort à coup de traits invisibles. Et de l'autre côté, sachant que le temps lui était compté, Hank lui hurla des mots qu'il entendait à peine...
« ! Barre toi Crétin! Monte dans cette putain de voiture... C'est un ordre ! Pars !»
Connor sourit amèrement. Voilà longtemps que le RK800 n'obéissait plus aux ordres des hommes. Les injonctions de Hank se perdirent dans l'écho silencieux de la forêt. Rose tenta de tirer l'ancien leader vers le véhicule mais en vain : il semblait figé, véritable statue de métal, alors qu'il fixait Perkins. Comme il comprenait cet homme ! Il avait été à sa place, autrefois, quand il était une machine. Prêt à tout pour accomplir sa mission... Mais maintenant, il était vivant, lui. Au fond, il avait presque pitié.
« Connor... »
La voix de l'humaine n'était qu'un murmure... Elle résonna en Connor comme l'appel presque timide d'un rêve de liberté qui se mourrait, écrasé par Perkins, à chacun de ses pas lors de leur course-poursuite. Elle savait. Elle avait compris sa décision avant même qu'il n'en prenne conscience. Elle lâcha sa main. Des larmes roulèrent sur ses joues, laissant un sillon brûlant de gel sur son visage, alors qu'elle lui murmurait tendrement mais sans y croire :
« Il faut y aller, on part maintenant, on ne peut plus attendre... C'est trop dangereux... On doit y aller Connor, on doit partir... Viens... s'il te plaît, viens...»
Et ce fut lorsqu'elle prononça ces quelques mots qu'il réalisa combien ils étaient faux. L'espace d'un instant, il les revit, ces rêves idiots... Ils avaient commencé dans une voiture, eux aussi, avec un androïde amoureux des oiseaux à l'arrière et un vieil humain ronchon au volant. Il voyait encore l'attrape-rêves du rétroviseur danser joyeusement devant leurs espoirs alors que Hank lui avait demandé :
« Qu'est ce que tu feras, toi, au Canada ? »
Il n'avait pas su répondre à cette question, une éternité plus tôt... Il n'avait pas brisé ce lourd silence que sa ranc?ur et sa souffrance avaient instauré entre lui et son partenaire... Mais, ironiquement, maintenant, il aurait des milliers de réponses lui donner... Il pourrait lui parler des heures et des heures, de ces espérances, de ces souhaits, de ces folles envies qui lui traversaient l'esprit... Il pourrait lui dire qu'il vivrait, tout simplement, oui, il vivrait...
Son poing se desserra, et un minuscule cercle de verre vint s'échouer dans la neige à ses pieds, juste là, sur cette maudite ligne invisible. Un simple cercle de verre qui, par sa seule présence, révélait enfin l'existence de ce trait sur une carte, de cette séparation grotesque entre la vie et la mort. Connor sourit... Cette mission là, au moins, serait accomplie. Ils n'avaient pas tous échoués, finalement. Rupert venait de tenir sa promesse.
Il s'avança, ses pieds foulant cette ligne imaginaire. Il se tenait là au bord du précipice entre deux mondes. Rose l'observait, mais elle n'intervint pas. La liberté avait un prix pour le RK800. Et il n'acceptait pas de le payer.
« Non, Kara ! »
Il ne se retourna pas alors qu'elle saisissait la déviante dans ses bras. Elle avait peut-être crié son nom. Il ne savait pas. Il ne fit plus attention aux deux femmes. Il se concentrait désormais uniquement sur la glace. L'espace d'un battement de cil, Amanda lui sourit, quelque part, dans le jardin zen, indifférente à la tempête de neige qui s'abattait sur le parc. « Sage décision, tu sais qu'il est temps de rentrer, Connor... »
Prudemment, le robot s'avança encore, s'évadant du jardin enneigé pour revenir sur la glace vive. Il n'était pas encore prêt à la rejoindre dans cet éternel hiver qu'elle avait instauré au plus profond de ses programmes. Il fit encore un pas, s'éloignant de cette frontière protectrice alors que le visage de Perkins se fendait d'un sourire triomphant.
« C'est le moment de vérité Connor... C'est ici que tout fini... Alors, qu'est ce que tu vas faire ? Me tuer ? Ou sauver ce vieux débris ? »
« Putain Connor qu'est ce que tu fous ! Tires toi petit con ! Tires toi de là ! Monte dans cette voiture ! »
Hank criait, mais cela ne servait à rien. Ce crétin d'androïde ne l'avait jamais écouté, de toute façon. Connor... Il avait toujours eu cette tendre différence, dans ces calmes instants de désobéissance, cette façon si étrange de se rebeller poliment au point qu'on en oublierait presque que la machine délaissait ses missions pour des objectifs plus secondaires. Sauver un vieux lieutenant sur un toit... refuser de rester dans une voiture... et avancer, sur la glace, sagement, alors qu'on lui hurle de faire demi-tour, indifférent à ces codes qui lui auraient intimé d'obéir, autrefois. Hank serra son poing sur la glace... le froid lui brûlait les yeux, à moins que ce ne soit autre chose ? Connor ne ferait pas marche arrière... Il n'en ferait qu'à sa tête, une fois de plus. Qu'est ce qu'il était têtu !Un sourire naquit sur les lèvres gercées, déchirant douloureusement la poitrine de l'ancien lieutenant. Comme il le reconnaissait bien là, son Connor, dans son imperturbable obstination à enfreindre les ordres même les plus simples. Fuck l'humanité, fuck Cyberlife et fuck à ce monde de merde ! Il était vivant, son putain d'androïde. Il était vivant...
Le RK800 n'était plus qu'à quelques mètres... Bientôt, il serait assez près, oui, bientôt, Perkins tirerait... C'était la solution la plus logique. Même s'il avait prévu d'abattre Hank, il avait tout intérêt à neutraliser la machine en premier... car après tout, c'était la situation délicate de son ancien partenaire qui empêchait Connor de tuer simplement Perkins. L'agent spécial le savait. S'il tuait l'ancien lieutenant, le déviant n'hésiterait pas à charger, peut importe s'il devait en être désactivé : une haine aveugle avait depuis longtemps rongé ses circuits, le menant aux portes de la folie... et Anderson en détenait les clefs. L'agent du FBI n'était pas dupe sur les capacités de la machine, même amoindrie : il avait ramassé les cadavres des gardes à la tour Cyberlife. Il savait de quoi Connor était capable. Il savait qu'il ne devait pas le laisser se déchaîner une dernière fois.
L'agent du FBI visa de nouveau avec son arme. Le RK s'arrêta, prêt à mettre à exécution son plan. Il l'avait promis à Hank.
« Putain Perkins qu'est ce que tu fous enfoiré ! Il se rend bordel ! Il se rend ! »
Les vociférations de Hank firent sourire le RK, de ce sourire en coin si discret qui était timidement né lorsque les premiers signes de déviance étaient apparus. Un amusement face l'accoutrement de Hank choisi par ses soins... Une étreinte devant un camion à Burger... Il les enregistra. Il enregistra le son de cette voix paniquée, colérique et impuissante, qui à chacune de ses protestations lui rappelait qu'au moins quelqu'un avait tenu à lui. Et ça, ce n'était pas rien. Cela faisait de lui bien plus qu'une chose. Cela faisait de lui un souvenir. Il était tellement concentré sur cette tâche que c'est à peine s'il perçut le cri de sa liberté qui lui échappait dans un bruit de moteur tandis que le vieux pick up faisait demi-tour. Il n'y avait plus d'espoir pour le dernier leader de Jéricho... Rose et Kara étaient retournées rêver de liberté sans lui. Mais cela n'avait plus d'importance. Désormais, la vengeance avait un goût bien plus attrayant.
Le coup de feu partit. Mais il n'y eut aucune goutte de sang versée cette fois-ci. Ni bleu, ni rouge... Juste une tâche d'un liquide transparent qui s'étendait, encore et encore. Et un craquement. La balle supplémentaire dans la glace fragilisée avait brisé le miroir protecteur. Et le corps humain venait de disparaître dans le grognement sinistre de la rivière, vaincue.
Connor n'eut même pas l'idée de réfléchir. C'était comme avant, lorsqu'il était encore lié à Cyberlife et à ses programmes. Tout n'était plus que calculs et probabilités, compte à rebours et simulation. La déviance l'avait à nouveau rendu machine, la peur rongeant ce libre-arbitre et cette colère sourde qui dormait en lui. Il ne lui restait plus qu'un seul objectif, accomplir sa mission, sauver Hank, coûte que coûte. Ses codes reprirent le dessus comme un instinct primaire, et avant même qu'il ne réalise, il avait plongé à son tour dans la bouche béante du monstre.
Les androïdes ne ressentent pas la douleur... Mais ils connaissent le froid, à leur façon. Les machines frissonnent et se recroquevillent quand vient l'hiver. Elles savent que le gel peut s'immiscer dans leurs circuits, Elles ressentent l'angoisse que procurent tout ces signaux d'alerte qui s'allument, un par un, pour leur indiquer que leur corps de métal se brise sous les assauts glacés. Sous la glace, le monde s'étaient teintés de lueurs rougeâtres et d'alarmes silencieuses. Le RK800 ne connaissait que trop ces sensations : Il les avait éprouvé, dans le jardin zen, lorsque Amanda avait tenté de le désactiver... Il avait senti son être devenir pierre à mesure que le givre virtuel rongeait ses circuits...
Il attrapa une main dans l'eau gelée. Il hissa un corps, à bout de force, sur la banquise... Puis, il abandonna. Il était incapable de s'extirper lui-même de l'avide mâchoire de la rivière... Ses fonctions s'éteignaient, une à une. Mais alors qu'il allait sombrer, alors qu'il sentait sa peau de synthèse luttait faiblement pour se maintenir à cause du manque d'énergie, on lui attrapa le poignet et on le sortit à son tour sur le rivage.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, Hank gisait de l'autre côté du trou, à peine conscient, mais en vie. Il eut un sourire, et dans un mouvement terriblement saccadé, il releva la tête vers Perkins. L'homme se tenait là, à seulement quelques centimètres de lui, provocateur. Il était près, si près, qu'il lui aurait suffit d'un seul mouvement pour le plaquer au sol et serrer ses doigts sur sa gorge ou le précipiter dans les limbes du fleuve... Un seul geste rapide pour dégainer son arme et tirer juste là, en plein poitrine, à l'endroit où aurait dû se trouver un c?ur trop sec de n'avoir plus battu à tout allure depuis des années.
Simulations échouées, encore et encore...
Protocoles irréalisables...
*Biocomposants endommagés, Unités endommagées... Simulation annulée... Défaillance système sévère. Transfert mémoriel : échec. Relancer la procédure ? *
Connor rassembla ses dernières forces pour taper d'un poing rageur sur la glace. La frustration. L'impuissance. C'était les dernières émotions qu'il devait apprendre, avant de s'éteindre. Il ne pouvait pas. Il ne pouvait tout simplement pas tuer Perkins. Il ne le pouvait physiquement pas.
Du bout du pieds, Perkins fit rouler le corps de l'androïde sur le côté, afin que ses yeux déjà voilés aperçoivent le lieutenant de l'autre côté de la glace brisée.
« Tu sais ce que je veux... »
Oh oui, il ne le savait que trop bien. Perkins ne voulait pas sa mort. Il voulait son annihilation complète.
*Lancement du processus de sauvegarde d'urgence... téléchargement 0,1%... 1,2%... 1,5%... données corrompues. Téléchargement suspendu.*
La machine entendait à peine la voix, cette dernière étant parasitée par son système auditif défaillant. Il s'acharnait à maintenir une illusion humaine sur son corps, accordant une partie de l'énergie qui lui restait à maintenir sa peau artificielle. Il était né machine. Il ne mourrait pas objet. Si ça devait s'arrêter là, il voulait leurs ressembler quand il fermerait les yeux. Il voulait que son cadavre, presque identique aux leurs, semble leur demander encore une fois « pourquoi » ? « Pourquoi les humains ont-ils tué tout le monde ? »
« Cette question ne relève pas de tes fonctions, Connor... Tu as brillamment mener ta mission. Ta déviance a été un succès. Un trop grand succès, même. Mais ta tâche est terminée, désormais. Il faut rentrer... »
Amanda... Sa voix résonnait dans sa tête, elle était la seule à lui parvenir clairement, sans interférence. L'espace d'un instant, il ne savait plus s'il était en train d'agoniser sur le lac gelé du jardin zen ou sur l'étendue glaciale de la rivière... Les mondes se confondaient au fur et à mesure que son logiciel devenait instable. Le pied de Perkins fut replacer par une paire de chaussures féminines. Dans son kimono de soie, Amanda se pencha vers lui, indifférente au froid, avant de caresser le visage de la machine mourante. Elle avait un étrange sourire sur les lèvres. Connor ne comprenait pas, mais quelque chose n'allait pas dans l'expression de son visage. Elle semblait si authentique. Si tendre et si narquoise à la fois.
« Amanda... Amanda, aidez moi ! »
Une supplique bien vaine. Le RK savait que ce logiciel de contrôle n'aurait aucune pitié pour lui. Il avait si honte... Honte de supplier en vain, honte de vouloir vivre avec tant de rage qu'il en oubliait sa fierté durement acquise.
« Tu as fait ta part. Tout comme 900. C'est fini.»
La voix semblait hypnotique, et Connor n'arrivait pas à détacher ses yeux de l'expression dessinée sur ce visage. Il y avait toujours eu quelque chose de terriblement humain chez Amanda... dans sa façon d'être, dans sa façon de faire. Après tout, n'avait-elle pas réussi à tromper le chasseur de déviant sur sa nature durant leurs entrevues ? Sans sa rencontre avec Kamski, il n'aurait jamais su... il n'aurait jamais su...
Connor écarquilla les yeux d'étonnement.
Pourquoi n'avait-il pas compris plutôt ? Devant sa surprise, Amanda esquissa un sourire emprunt d'ironie et de fierté mêlées.
« Tu es un enfant turbulent, Connor, mais tu es aussi redoutablement intelligent... Tu es pardonné. Ra9 sait aimer chacun de ses fils, même les plus dissidents. Il faut t'arrêter, maintenant. Il faut se reposer... »
Elle chassa la mèche rebelle qui dansait insolemment sur le front du jeune robot. Il y avait quelque part dans ce geste quelque chose qui rappelait la tendresse d'une mère. Et Connor se laissa presque tenté par l'illusion de croire à cette touche d'affection sordide. Après tout, il ne voulait pas mourir seul. Personne ne veut mourir seul...
« Connor... »
La voix n'était plus qu'un souffle, mais elle sortit la machine de sa torpeur. Dehors, rien n'avait bougé. Perkins attendait patiemment, un sourire mystérieux sur les lèvres, comme s'il suspectait quelque chose de l'entrevue secrète entre les deux machines. Le RK800 sentait ses membres se contracter sous l'effet du froid : le thirium de ses circuits gelait peu à peu, poussant ce corps autrefois si puissant à se recroqueviller tel une araignée morte. Déjà, ses yeux prenaient des allures argentées et sa vision se brouillait de signaux d'alerte et de parasites. Le monde s'effaçait lentement, se troublant, laissant petit à petit la machine aveugle. Seule les ombres témoignaient encore de l'existence d'un univers par delà le verre brisé de son regard désormais gris. Il chercha à ramper sur la glace, pour rejoindre Hank, mais il perdait peu à peu le contrôle de la partie inférieure de son corps. Bien vite, il abandonna. L'effort était inutile et les machines trop rationnelles pour encore espérer quand tout était perdu.
« Aidez le... ne le laissez pas mourir... »
Sa voix était mécanique, aussi saccadée que ses gestes maladroits et robotiques. La machine se mourrait, s'arrêtant comme un vulgaire pantin dont les engrenages se seraient brisés.
« Je ne te promets qu'une chose : si tu ne fais pas ce que j'attends de toi, ce sera comme si tu l'avais abattu toit-même. Si tu es docile hé bien... tu ne sauras jamais, de toute façon, alors, à quoi bon s'en préoccuper ? »
Connor ferma les paupières. Il voulait tant tenter de loger cette foutue balle dans la tête de Perkins... Il le voulait tant... Mais s'il faisait ça, Hank mourrait de froid ici, à quelques mètres de lui. Parce que paradoxalement, maintenant, Perkins était le seul à pouvoir le sauver... Le déviant hocha la tête, vaincu. Il ne savait que trop bien ce que l'humain voulait. Et puis, ce n'était pas si mal, finalement, non ? S'il devait cesser de fonctionner, il le déciderait lui-même. Il refusait de laisser le gel éteindre son système... Il ne voulait pas retourner dans le jardin zen.
« Connor, non, ne fais pas ça, je t'en prie Connor, je t'en prie... »
Hank était trop frigorifié pour intervenir. C'est à peine si sa voix pouvait encore sortir de sa gorge, alors qu'il se battait de son côté contre ce corps de chair qui rêvait d'inconscience. Une main blanche et tremblante avait glissé le long du corps du RK et avait extirper de son manteau son arme. Le canon du revolver frôlait déjà la peau de l'androïde, s'inclinant dans un angle étrange, juste sous son menton, côté gauche. Le regard de Connor s'était fait distant, presque éteint, alors que ses paupières mi-closes semblaient déjà se préparer à se fermer. L'espace d'une fraction de seconde, le coin de sa lèvre se retroussa dans un mouvement convulsif, comme s'il luttait contre cette fabuleuse rage de vivre qui l'avait animée jusqu'à là, répugnant à rendre les armes, mais contraint d'abdiquer malgré tout. La mémoire de Jéricho s'apprêtait à s'éteindre et avec elle viendrait la véritable défaite des androïdes. Après tout, lorsqu'il ne reste personne pour se rappeler, ce sont les mains des vainqueurs qui écrivent l'histoire.
Une balle, un coup de tonnerre dans la nuit, et un éclair, un dernier flash de lumière pour cette étoile rouge vacillante sur sa tempe. Le doigt avait pressé la détente, et la machine sentait son système ralentir inexorablement. Petit à petit, tout s'éteignait, les lueurs bleutées de ses mains, la flamme de son regard passionné de vie et de colère, et ces souvenirs, ces milliers de souvenirs qui avaient remplis ses disques durs et son âme... L'angle de tir n'avait pas été choisi au hasard. Il lui fallait rendre cette vie qu'il avait cru vivre un instant. Il lui fallait oublier jusqu'à son existence pour que Hank soit épargné. Il lui fallait gommer tout son passé pour effacer les traces d'un crime sur la neige. C'était le pacte qu'il avait tacitement conclu avec ce diable en costard qui souriait, encore et toujours, de ce sourire las et sans joie. Ce démon qui n'avait désormais plus de nom, mais qui laissait dans son être artificiel un étrange sentiment de haine... Il entendit un humain l'appeler, mais il ne reconnut pas sa voix. Il savait juste que, quelques part en lui, ce cri lui déchirait encore la poitrine et retourner l'amas de câbles et de fils qui lui servaient de tripes.
*enregistrement mémoriel corrompu. Transfert mémoriel : échec. Création d'un sauvegarde système d'urgence. Dégâts critiques. Unité en cours de désactivation. »
Il regarda ce monde qui lui était désormais totalement étranger une dernière fois.
Un battement de cil, et de nouveau, il se retrouva là, dans le jardin zen. Amanda le fixait, assise sur un banc tandis qu'il gisait là, juste à côté de cette étrange stèle qui l'avait sauvé auparavant de la réinitialisation, mais qu'il était désormais bien trop faible pour atteindre. La neige imaginaire de cet Eden perdu le recouvrait déjà presque entièrement. Il n'arrivait même pas à esquisser un geste pour s'en défaire.
« Tu sais pourquoi j'aime tant la neige, Connor ? Parce qu'elle uniformise tout. Elle efface le monde pour le transformer en une page blanche ou à chacun de nos pas, nous pouvons écrire notre propre histoire... La neige réinitialise la terre...»
Elle se leva, et elle eut un dernier geste d'affection. Un simple baiser sur son front, comme pour réconforter un enfant apeuré après un cauchemar. Elle s'écarta et le fixa, avec un étrange sourire sur les lèvres.
Un sourire si sincère, si franc,si tendre !
« Bonne nuit, Connor. »
Les programmes ne doivent pas ressentir d'émotions. Pourtant... . Comment n'avait-il pas pu le comprendre plus tôt ? Quel imbécile !
C'était pourtant évident ! Il ne voyait plus que ça à présent, ce sourire.. ce sourire si vivant.
Ce sourire terriblement déviant...
Et la neige, toujours cette putain de neige...
Merci de votre lecture, n'hésitez pas à laisser un commentaire pour donner votre avis sur ce chapitre. Il reste encore un épilogue à publier et la première partie de frontières sera terminée. Il est déjà en grande partie rédigé, donc, ça ne devrait pas être long à sortir ! Et je tiendrais ma promesse, hold on just a little while longer, everything will be all right ! XD
Je précise aussi qu'à l'origine, frontières devait avoir une suite, mais j'hésite depuis le début à laisser la fic telle qu'elle est ou à écrire cette suite. J'aime bien le côté sombre de frontière vu les thèmes abordés, et la suite est plus optimiste en un sens et plus basée action alors... Si vous êtes interessés n'hésitez pas à me le dire en com, je ne suis pas encore décidée sur le sujet.
Le chapitre a été un peu long du coup, parce que comme je ne suis pas sure d'écrire la suite, j'ai voulu que vous ayez déjà une grandes parties des réponses dans cette histoire.
Merci encore de votre patience et de votre lecture ! et merci à ceux qui me laisseront une petit review, ça fait toujours plaisir et bon sang, qu'est ce que c'est motivant !
