Chapitre 12 : Flame

Jack et Sam se réveillèrent simultanément au bruit de légers coups frappés à leur porte. Ils échangèrent un regard lourd de lassitude mais la jeune femme détourna rapidement la tête. Depuis l'humiliante scène d'hier, elle n'osait plus regarder le Colonel en face. Elle n'arrivait même pas à concevoir comment elle avait pu tant paniquer. Elle n'arrivait même à comprendre pourquoi l'angoisse latente dansait toujours à la périphérie de son esprit.

Elle enfila sa veste, tentant de son mieux d'ignorer le regard scrutateur de son supérieur. Il ne cessait de faire ça depuis hier soir. Comme si elle allait craquer d'une seconde à l'autre… Mais ça n'arriverait plus. Elle ne faiblirait plus. Et, afin de faire ça, elle devait absolument remettre de la distance entre eux. Oui… Remettre de la distance était une urgence.

Elle sortit la première de la chambre et salua Karlan d'un signe de tête. Elle mit en revanche un point d'honneur à ne pas avoir un regard pour Garkan. Le Colonel se rangea près d'elle comme à l'accoutumée mais elle se força à ne pas se focaliser sur les papillons qui s'affolaient dans son estomac à chaque frôlement.

Les deux militaires suivirent les Melkorans sans échanger un mot. Si les Conseillers étaient surpris par le silence inhabituellement lourd qui planait entre la Pécheresse et son Gardien, ils n'en dirent rien. Néanmoins, Karlan eut un regard étonné quand, sur son indication, Sam pénétra dans la pièce où était censée se dérouler la cinquième épreuve sans même un regard pour le Colonel. La jeune femme ignora le reproche subtil dans les yeux du vieillard en se disant qu'après tout, il n'avait rien dit non plus.

Karlan et Garkan l'abandonnèrent aux portes d'une vaste pièce aux murs marron. Ce qui choqua immédiatement Carter fut le vide absolu qui régnait dans la pièce. Mis à part une Melkorane plus jeune qu'elle, assise à même le sol, une couverture étendue devant elle et des espèces de vases d'où sortait une fumée colorée qui se dissipait presque aussitôt dans l'air, il n'y avait rien. Pas de meubles, pas de fenêtres… Rien.

Sam fit quelques pas dans la pièce, sursautant quand la lourde porte de bois massif se referma derrière elle. Elle sentit sur le champ la panique qu'elle avait vainement tentée de rejeter se distiller dans chaque fibre de son corps. La sensation d'enfermement était si brutale, si irrépressible, qu'elle se précipita sur la porte et la martela de coups de poings.

Elle devait sortir d'ici. Elle allait mourir si elle ne le faisait pas.

Sam n'avait jamais été sujette à la claustrophobie. C'était quelque chose qu'il faudrait revoir à partir de maintenant. Elle ne supporterait pas ça. Etre enfermée, prisonnière de quatre murs aux teintes lourdes qui donnaient l'impression de se refermer sur elle.

Elle frappa plus fort. Elle frappa à s'en faire mal.

« La violence n'est pas le chemin qu'il te faudra emprunter pour sortir d'ici. »

Elle se tourna vers la jeune femme, se reprochant d'avoir oublié une ennemie potentielle dans son accès de panique. La fille était jolie. Son apparence était celle d'une toute jeune femme d'une vingtaine d'années, mais sa voix… La façon dont ses mots résonnaient… Leurs regards se croisèrent et Sam ne put contenir un mouvement de recul devant la sagesse brute qui brillait dans ses yeux. Le Major lui aurait donné cent ans.

« Qui êtes vous ? » balbutia-t-elle.

Elle ne comprenait pas le respect instinctif qui s'imposait à son esprit. La fille lui sourit.

« Mon nom en lui-même n'a pas d'importance… Le Conseil des Trois est la voix de Donzar. Je suis son esprit. »

Sam fronça les sourcils. « Vous êtes une sorte de prêtresse ? »

Son interlocutrice inclina la tête, songeuse. « Je suis l'esprit de Donzar. »

La militaire retint un soupir agacé puis retourna à son observation de la porte. Elle ne pourrait pas l'ouvrir seule. Elle ne pourrait certainement pas l'ouvrir de toute façon, elle était probablement bloquée de l'extérieur.

« Je dois sortir d'ici. Pouvez-vous m'aider ? »

Comme si elle avait enfin posé la bonne question, « l'esprit de Donzar » lui désigna l'espèce de tapis qui était étendu devant elle. Sam considéra un instant la possibilité de s'y installer puis recula encore, se collant au cadre de bois. C'était irrationnel, mais elle avait l'impression que si elle avançait dans la pièce, elle se refermerait sur elle et l'engloutirait.

« Tu n'as aucune chance de réussir la cinquième épreuve si tu n'acceptes pas la leçon que t'as offert la quatrième. » constata platement la jeune fille.

Sam se força à ne pas penser à hier. Ca avait été affreux. Peut-être la chose la plus dure qu'elle ait jamais faite de sa vie. Rester là, allongée dans le noir, sans bouger, sans parler… Juste penser… Penser jusqu'à se perdre en soi. Penser jusqu'à ne plus savoir si on est un ou des milliers… Penser à ce à quoi on ne veut pas penser. Elle frissonna. Elle ne voulait pas revivre ça.

« J'ai réussi la quatrième épreuve. »

La Melkorane secoua la tête. « Physiquement, tu as vaincu les troubles que la Boîte a réveillé en toi… Mais ton esprit en est encore prisonnier. »

Sam déglutit péniblement. « C'est faux. »

Un sourire ironique aux lèvres, l'étrange prêtresse embrassa la pièce d'un geste de la main.

« Alors, viens. »

Serrant les dents, le Major fit deux pas en avant pour s'immobiliser aussitôt. C'était dingue. Elle ne pouvait même pas avancer. Son cerveau ordonnait : marche, mais la peur prenait le dessus et court-circuitait l'information avant qu'elle n'arrive à ses jambes. Jetant un regard inquiet aux murs d'aspect à la fois si menaçants et fragiles, elle se força à parcourir la distance qui la séparait du tapis.

« Tu as contraint ton esprit mais tu n'as pas accepté le cadeau que la Boîte t'a offert. »

Sans répondre, Sam se laissa aller sur la petite couverture et mima la position de son hôte. Ainsi assise en tailleur, elle se sentit vulnérable. Trop exposée. Elle regrettait son arme.

« Pourquoi résonnes-tu toujours par la violence ? Une arme ne te serait d'aucune utilité puisque personne ne t'attaque. »

Les yeux du Major s'ouvrirent en grand. « Comment… »

« Je suis l'esprit de Donzar. Je sais tout. » coupa-t-elle.

Il était impossible que cette fille lise dans ses pensées… Totalement impossible. Et pourtant, ils avaient déjà rencontré des peuples doués de pouvoir de télékinésies. Génétiquement modifiés par Nirti, certains pouvaient lire dans l'esprit des autres…

« Ne cherche pas à comprendre, ceci est au dessus de tes capacités. »

L'échange eut le mérite de distraire la jeune femme de sa claustrophobie grandissante. Cependant, la prêtresse, sans sembler hostile, n'avait pas l'air très chaleureux. Elle était peut-être la menace la plus réelle dans cette pièce.

« En quoi consiste l'épreuve ? »

Sa question fut balayée d'un gracieux mouvement de main. « Quel présent t'a fait la Boîte ? »

Sam refoula les images. Elle ne voulait pas penser à ça. Elle ne voulait pas admettre qu'elle avait fini par réaliser hier qu'elle n'était pas heureuse, que rien dans sa vie ne lui apportait un vrai bonheur. Certes, elle aimait son travail, mais s'il l'aidait à s'accomplir, il constituait également l'intégralité de sa vie. Qu'inscrirait-on sur sa tombe quand elle serait morte ? S'est dédiée corps et âme à son travail ? Mais elle voulait plus. Tellement plus.

Elle voulait ce que les autres avaient. Elle voulait une famille à elle. Un mari… Des enfants… Elle voulait une vie.

« Pourquoi te refuses-tu ce que ton cœur désire ? »

Elle leva les yeux vers la jeune fille.

« Parce que ce que je veux m'est interdit. »

Elle ne savait pas pourquoi elle était si honnête d'un coup. Mais c'était la parfaite vérité. La raison pour laquelle elle n'avait jamais pris le temps de rechercher « l'âme sœur » parce qu'elle l'avait déjà trouvée. Jack était celui qu'elle avait choisi. Depuis longtemps. Mais elle ne pouvait pas l'avoir.

« Peut-être est-ce ton esprit qui met des barrières là où il n'y en pas… » suggéra doucement la prêtresse. Elle avait abaissé la voix presque jusqu'au murmure. La fumée qui se dégageait des étranges jarres commençait à piquer les yeux du Major. D'un coup, elle se sentait fatiguée. Très fatiguée.

« Pourquoi ne t'étends tu pas une seconde ? »

Obéissant à la gentille, et pourtant ferme, recommandation de la Melkorane, elle s'allongea sur la couverture.

Dans un sursaut de lucidité, elle voulut se relever.

« Détends-toi… » susurra la voix chantante de la fille à son oreille. « Ouvre ton esprit à Donzar… Laisse le juger de ta morale. »

Incapable de faire autre chose que de suivre les instructions de la voix, Sam ferma les yeux. Aussitôt, elle se sentit flotter. Vers où ? Vers quoi ? Elle ne savait pas…