14.

Un moment, Aldéran regretta ses propres mesures de sécurité qui l'avaient fait passer par trois barrages à montrer patte blanche avant de pouvoir parvenir dans la salle de recherches principales du Laboratoire de son aîné.

- Tu as réussi, Sky ? ! jeta-t-il depuis l'entrée, ayant tout juste passé son badge dans le décodeur.

- J'ai réussi, rectifia Delly en venant glisser son bras sous celui de son beau-frère. Skyrone a beau être brillant, c'est un garçon et il n'a aucune imagination et il ne voit pas plus loin que la froide analyse des données.

- Très drôle, grogna l'intéressé en les conduisant à sa salle de réunion.

- Et comme tous les êtres trop brillants, il n'envisage pas les passages « par les côtés » je dirais. Moi, j'ai quand même une formation de laborantine à la base et je n'étais pas première de classe donc j'ai dû tricher un peu…

- … et passer par les côtés ! s'amusa Aldéran en saisissant la carafe d'eau devant lui pour se remplir un grand verre.

Delly lui mit une tablette entre les mains.

- Je t'y ai copié le fichier des résultats des recherches. J'ai été une vraie fourmi, je te prie de le croire, Aldie.

Elle serra furtivement les poings.

- Il était hors de question que ces ordures, qui s'en sont pris à toi et à Sky s'en tirent, sans compter tous les morts si horriblement mutilés, et tes amis tahérois, rugit-elle, à la stupéfaction des deux hommes.

Elle rit dans la foulée.

- Oui, je ne suis pas une gentille petite colombe. Je suis comme toute épouse, mère ou membre d'une famille : si on touche aux miens, je deviens une tigresse ! Et, oui à nouveau, Aldéran, j'ai identifié plusieurs des membres des tarés, et par élargissement, je pense qu'on va trouver ceux qui manquent dans leur entourage proche car ce genre d'activités ne permet pas qu'on se confie hors d'un cercle restreint. Je te remets toutes ces données, Aldéran, je sais que tu sauras à ton tour demeurer discret jusqu'à ce que ces créatures immondes soient mises hors d'état de nuire !

- Bien sûr que je vais la mener profil très bas ! Ne serait-ce que pour votre sécurité. Tant que tous ces tarés ne seront pas au Pénitencier, ce Labo demeurera un bunker !

Surpris, et vexé, Aldéran vit son frère et sa belle-sœur éclater de rire.

- Mais, Aldie, nous on ne s'en plaint pas !

- Si j'en crois les caméras intérieures, c'est toi que ça gonfle, ajouta Delly avec un clin d'œil affectueux. Sky et moi avons suivi ta progression dans les couloirs et étage par étage !

- Hilarant, grinça le grand rouquin balafré en se renfrognant.


- Soreyn, Kycham, dans mon bureau !

A l'injonction de leur Général, les deux Subordonnés obéirent, juste le temps d'enregistrer leur travail en cours.

- Nous sommes là.

Aldéran leur tendit des feuillets.

- Et je vous ai transmis copie des fichiers. Voici les identités de quelques-uns des tarés que mon frère et sa femme ont pu identifier. Dès que les Mandats venus du Juge arrivent, faites procéder à leur arrestation immédiate !

- Enfin une bonne nouvelle. A tes ordres, Aldéran !

- Nous en sommes heureux… Mais, ce ne sont pas, tous, les tarés ?

- Ma belle-sœur continue d'investiguer. Elle nous transmettra ses prochaines identifications, si elle y parvient.

- Je suppose que ton frère et elle demeurent en danger ? Surtout vu ce qu'ils n'ont pas hésité à te faire… Et à faire sauter le jet de Skyrone !

- Une réaction épidermique, sur le coup de l'émotion que leur ego avait par ailleurs attiré, à leur espoir et à leur mécontentement, l'attention sur eux ! Deux techniciens de l'Aéroport des Lignes Intérieures ont été arrêtés pour avoir effectué les ultimes révisions du jet, mais ils avaient été contactés par voie électronique, payés de même via des comptes fantômes bien que l'argent fut bien réel. La directrice du complexe scientifique a été mise hors de cause, elle collabore même avec ma belle-sœur. Espérons qu'elle n'ait cependant pas opté pour un double jeu, mais je ne veux pas voir le mal partout…

- … Ce qui fait que tu te prends des beignes, encore et toujours, et de partout ! releva Soreyn. Aldie tu devrait être profondément méfiant, le fils du pirate qui fut le plus recherché de l'univers, mais tu fais preuve d'un tel altruisme envers de parfaits inconnus, tu as une telle tendance à accorder ta confiance et ton amitié…

- Aucune importance, grinça encore le grand rouquin balafré. Dans un an je pars à la retraite et je te laisse la place, tu feras certainement mille fois mieux, Soreyn, si j'en crois ta propension à me sermonner à tout bout de champ. Fin de la réunion !

Rentrant dans son bureau, Aldéran se retourna.

- Soreyn, il me semblait avoir fait comprendre que ta présence, ou plutôt tes derniers propos, m'importunaient et que je ne souhaitais pas prolonger nos échanges. Retourne à ton poste !

- Aldie, je n'ai fait qu'énoncer une vérité… Et ce fut moins pour te critiquer que pour m'inquiéter d'une tes faiblesses les plus flagrantes et dangereuses, et ce n'est que pour ton bien !

- Une « faiblesse » ? ! hurla presque Aldéran. Tu es mon ami, mais ça ne te donne pas le droit de me parler ainsi ! Je n'ai jamais agi que pour respecter mon serment de protéger ce monde, même si je dois personnellement en souffrir. Aussi, quelles que soient mes décisions, mes actes, ils ne vont qu'en ce but, je n'autorise personne à les remettre en question, et je continuerai, longtemps encore je l'espère bien !

Soreyn eut le réflexe de claquer la porte du bureau, la poussée de rage de son Général ayant attiré l'attention de ses trois secrétaires, et même de quelques membres des Unités d'Intervention les plus proches. Il la rouvrit cependant aussitôt.

- Désolé, je ne voulais pas vraiment le faire… Tes traumatismes…

- Ca va, tu peux fermer, je sais désormais supporter une pièce close, fit Aldéran, légèrement apaisé, semblant recouvrer tous ses esprits et son contrôle. Qu'as-tu encore à me jeter à la figure, tu as toute liberté de parole, Soreyn.

- Je m'inquiète, nous nous inquiétons tous, pour toi ! Tu as été mordu, enterré vivant, ton frère a failli s'écraser au sol à cause d'une bombe et une bande à la solde de Brovell était à deux doigts de te massacrer !

Soreyn s'approcha de son ami, le prit par les épaules, le fixant dans les yeux.

- Nous sommes tous là pour toi, Général. Nous sommes ton bras étendu, ton arme. Nous ne ferons jamais que ce que tu ordonnes, tout en tâchant de te protéger de toi-même. C'est aussi simple que cela. Mais cela implique que je doive parfois te bousculer pour t'obliger à donner le meilleur de toi. Il te reste un an et tu peux encore tant, même si cela implique que tu doives en baver. Mais je ferai tout pour que tu prennes cette retraite, ton intégrité physique et psychologique totalement restaurées, je ne pourrais pas autrement te succéder, sereinement.

- Merci, Soreyn. Je me suis encore emporté, j'ai eu des propos insultants, pardonne-moi. J'ai un peu de mal à contrôler mes émotions, en dépit de la thérapie. Ces tarés enfermés aideront à ce que je reprenne mon contrôle, bien que je sache depuis quelques mois qu'ils finissent toujours par sortir de Pénitencier… Tu vas me supporter ?

- Je suis ton ami, Aldéran, je peux tout endurer de toi car je te respecte à un point que tu ne peux sans doute pas soupçonner !

- Si je suis un ami, il me faut impérativement arrêter de te rabaisser, de te faire des reproches injustifiés… Alors que d'un autre côté tu fais tout pour assurer ma protection… Comment pourrais-je rendre ce qu'on me donne ?

- Je ne demande rien, c'est le propre des amis. Tu ne te poserais même pas la question si tu avais entièrement retrouvé ton état normal. Il va te falloir un peu de temps…

- Et ?

- … et nous n'avons pas ce temps car les enlèvements en série qui sévissent depuis quelques semaines ont sûrement une raison, un but… Nous devrons repartir sur un terrible terrain sous peu.

- Je crains de ne trop le savoir, souffla Aldéran, anéanti. Je sais que c'est ce qu'on dit, et moi le premier à chaque fois, mais je crains que le pire ne soit devant moi !

- Je le redoute… gémit Soreyn.

Aldéran s'assit à sa table de travail, mit ses ordinateurs à jour, sourit de voir son petit monde tourner rond.

- Tout va bien. Tu peux reprendre ton travail, Soreyn. Et merci pour tes leçons, elles furent bénéfiques.