Chapitre 12

Bonjour à vous, je souhaite remercier toutes celles qui m'encouragent à continuer de partager mes "lubies" scripturales, auxquelles je réponds systématiquement, avec une mention particulière aujourd'hui pour Laura à laquelle je ne peux répondre qu'ici. voici donc mes chaleureux retours pour les trés encourageants commentaires que tu m'envoies, je m'incline devant tant de gentillesse.

Merci à vous de me soutenir si fidèlement, car vos réactions me sont précieuses!

Bon voyage au pays des mots,

Calazzi.

«Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible,

Dont le doigt nous menace et nous dit: «Souviens- toi!»

Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d'effroi

Se planteront bientôt comme dans une cible.»

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, L'horloge.

Le dormeur (s'est) éveillé

Comment faire? Qu'attend- on de moi à cet instant? Je ne veux plus rien savoir des humains, leur longue expérience de l'agonie ne leur a-t-elle donc rien appris des désirs des endeuillés? Je les déteste, je les voue aux gémonies, eux et tous les samaritains qui me lanceront des regards chargés à mort de commisération, la pitié plein la face...

Un bruit de pas derrière moi m'oblige à interrompre ce flot de haine, qui me ressemble si peu. L'homme de la situation se présente sous la forme d'un petit homme replet, aux cheveux rares et disséminés sur tout le crâne. Sa tenue indique l'homme de pouvoir.

«Madame, j'ai des informations à vous communiquer mais auparavant je souhaite m'assurer que vous êtes suffisamment remise de votre … malaise. Comment vous sentez- vous? L'expression inquiète n'avait pas quitté ses yeux depuis qu'il était sorti de la chambre de William.

-Je vais mieux, je vous remercie. Il devait lire sur les lèvres car je ne m'entendis même pas moi- même. Toutefois, ma réponse sembla lui suffire.

-Je dois vous dire tout d'abord que M. William Darcy est sorti du coma dans lequel il était plongé depuis 6 jours.

-Oh, Mon Dieu! Oh, merci mon Dieu! Voilà que je me répandais maintenant comme une fervente pratiquante...moi qui n'avais cru en rien d'autre qu'au hasard, à l'anarchie, à la rigueur à la psychanalyse... cette fois-ci, les larmes me firent perdre tout ce qui me restait de dignité, je ne parvenais plus à m'arrêter. C'était tout bonnement terrifiant! Sa quasi résurrection m'ébranlait plus bruyamment que sa mort! Cette terrible expérience avait décidément infligé des dommages sous- estimés à mon cerveau,et donc à mon psychisme.

-Tenez. Le bon docteur me tendait avec une délicatesse étudiée une boîte de mouchoirs en papier presque vide. L'expérience de la souffrance, résumée en un coffret en carton rempli de rectangles de papier savamment pliés. J'ai l'habitude, vous savez. Il croyait réellement m'apporter un quelconque réconfort avec de telles paroles? Un croque- mort n'aurait pas fait pire!

-Puis- je le voir? A vrai dire, plutôt qu'une question, c'était une supplique adressée au maître des lieux.

-Et, bien, il est temps d'aborder la seconde partie de notre entretien, madame. La famille de M. Darcy interdit que vous tentiez d'entrer en contact avec lui. Je suis désolé mais étant donné leur position et les menaces non déguisées qu'ils mont adressé, je ne peux me permettre de transgresser la loi. Vous n'ignorez pas que seule sa famille proche peut lui rendre visite dans ce service. Il n'osait plus croiser mon regard, de peur d'être touché par ma détresse probablement. Combien de fois avait- il servi ce genre d'arguments? Ce bureau servait d'antichambre du désespoir des amantes déchues?

-Très bien, je ne vous poserai pas de problème. Sa famille est- elle déjà arrivée? Je ravalais le goût de bile qui imprégnait ma bouche.

-Non, ils seront là dans une heure. Maximum. Finalement, l'homme de science avait revêtu son masque d'humanité et semblait m'autoriser officieusement à partager les trente prochaines minutes avec celui que j'avais accompagné chaque jour passé au purgatoire. Vous devez tout de même savoir que si accompagner un être cher dans le coma est difficile, son réveil n'est pas forcément plus facile. La plupart du temps on n'évoque que les problèmes mnésiques mais il y en a d'autres,liés au comportement, à l'humeur. Les revenants ne sont pas tout à fait les mêmes, en tous cas pas tout de suite. Ne soyez pas déçue...par ce que vous entendrez, ou plus largement par tout ce dont vous serez témoin.

-Merci docteur, du fond de mon cœur, merci.» Je lui aurais bien sauté au cou mais la bienséance me dictait une attitude toute en retenue, surtout après tous ces débordements émotionnels. Je lui serrai la main, fermement et suffisamment longtemps pour qu'il appréhende toute ma reconnaissance.

Je rêvais d'une cigarette, là maintenant, ou d'un verre d'alcool...enfin d'un produit qui me procure une (fausse) sensation d'assurance avant de retrouver l'antre de ...Dieu sait quoi. J'avais passé des heures et des heures à lui raconter quelques souvenirs, notre rencontre, à lui décrire l'endroit où il se trouvait hic et nunc*, à lui expliquer les différents bruits produits par les appareils de surveillance. J'avais aussi évoqué la raison pour laquelle il était allongé sur un lit de réanimation, réduit à un corps inerte simplement couvert d'un drap immaculé un peu rêche. Je lui avais présenté les soignants qui entraient et sortaient. Je l'avais embrassé, caressé en évitant soigneusement les électrodes et autres instruments de mesure ou de maintien de ses paramètres vitaux. Je lui avais murmuré des mots tendres, coquins au creux de l'oreille. Sans jamais un retour palpable. Rien. Pas d'augmentation du rythme cardiaque ou respiratoire. Pas de frémissement musculaire. Rien. Seulement une relation à sens unique. L'équipe m'avait aidée à supporter, m'avait encouragée chaque fois que je chancelais. Nul ne sait avec certitude ce qui parvient aux comateux du monde animé qui les entoure. Cependant, il s'avère nécessaire, indispensable de continuer à les considérer comme vivants et interactifs. Cette épreuve eut sans aucun doute été plus aisée à assumer si sa famille avait joué son rôle. Mais que nenni! elle avait brillé par son absence... William devrait se manifester pour qu'ils daignent se déplacer à son chevet. Que pouvait- on faire face à un patient aveugle, muet, sourd, en un mot inconscient?

Le temps nous était compté à partir de maintenant, je devais franchir le seuil. Ouvre les yeux et affronte ma grande, allez vas- y!

Ulysse (Darcy) le naufragé

Mes yeux à peine entrouverts avaient immédiatement capté le caractère inédit du décor. Demain était donc arrivé! Mon réveil n'avait pas lieu dans cette chambre de Rosings Park où je dépérissais hier encore. Le soulagement ne vécut qu'un laps de temps extrêmement bref car l'ambiance froide, fondamentalement impersonnelle de ce lieu n'augurait rien de positif, le futur me poursuivait avec un acharnement évident. Pas de retour au XIXe siècle. Mes oreilles percevaient d'étranges sons réguliers semblant provenir des alentours immédiats. Lorsque je tentai de me redresser et tourner la tête pour obtenir une meilleure compréhension, qu'elle ne fut pas ma stupeur de découvrir que j'étais entravé! Divers dispositifs me reliaient à des appareils effrayants, lumineux et sonores...j'étais devenu un homme- machine! Dans un mouvement réflexe témoin de mon émoi, je sentis très nettement les liens qui enserraient mes poignets ainsi que mes chevilles aux barrières du lit. J'étais réduit à l'impuissance, incapable de remuer autre chose que mes extrémités.

«Bonjour William. Je suis tellement heureuse que tu sois revenu...oh, excuse- moi, mais je...» Complètement abasourdi, je fixais tant bien que mal un nouvel avatar d'une Élisabeth Bennet bouleversée, aux yeux rougis, gonflés et desquels des larmes profuses se déversaient bruyamment.

De francs reniflements ponctuaient sa respiration, elle n'osait me présenter que son dos, ses cheveux attachés traduisaient un certain laisser- aller, ils étaient rassemblés en un genre de chignon maintenu par un bonnet constitué d'une texture verdâtre très fine et dont s'échappaient tant de mèches qu'il eut été sans doute préférable de tout relâcher. Ses vêtements tenaient réellement des oripeaux: une blouse longue et informe, évidemment bien trop grande la couvrait littéralement des pieds à la tête. En parlant de ses pieds, elle les avaient dissimulés dans d'horribles babouches composées en un semblant de papier assez épais. Seul son visage émergeait, ravagé par les pleurs, les cernes et une expression de tristesse impénétrable. Était- ce vraiment la même jeune femme qui avait conquis si magistralement mon cœur, mon esprit, mon désir? Étais- je condamné à rencontrer éternellement toutes les versions d'Élisabeth Bennet de l'univers et de toutes les époques? Étais- je toujours moi- même Fitzwilliam Darcy, maître de Pemberley? Le même ersatz qui traversait les générations?

La blessure de Pénélope

Je ne saurais évaluer le temps qui s'écoula, il me parut bien sûr une éternité. Je finis par reprendre possession de mon corps, par maîtriser suffisamment mes réactions pour m'aventurer sur le fragile terrain de la première conversation avec un homme couché dans un lit de réa depuis une semaine et dont j'ignorais même s'il me reconnaissait ou bien s'il se souvenait de sa propre identité... Lorsque je pivotais pour lui faire face, l'expression de son regard provoqua une douleur fulgurante en mon sein. Ce qu'il observait consciencieusement ne paraissait guère lui convenir, pire, le pli de sa bouche témoignait d'un certain mécontentement voire d'une aversion à mon endroit. A cet instant-là, ma résolution s'envola, se volatilisa pour ne laisser qu'un furieux désir de fuite. Je ne souhaitai plus me battre. Après tout, William Darcy avait survécu, sa famille était en chemin pour le récupérer et lui offrir les soins les plus coûteux pour sa convalescence. Ma présence à ses côtés était dénuée de sens, et de toute façon proscrite par ses parents.

«Comment te sens- tu? Pas vraiment original mais indispensable étant donné les circonstances...

-Et bien...je ne sais pas encore...Élisabeth...Élisabeth Bennet? Aïe, il testait ses souvenirs!

-Oui, c'est bien moi, William. Ma voix semblait assurée. J'aurais certainement dû l'aider davantage à approfondir, le guider mais je voulais simplement m'assurer qu'il avait somme toute récupéré de ce coma avant de disparaître.

-Où sommes- nous? Sa voix n'avait pas encore regagné sa vigueur ni son timbre habituels, rendue rauque par le manque d'usage.

-A l'hôpital, en service de Réanimation...» Décidément, j'avais longuement décrit les lieux pour peu de résultats au final. La porte s'ouvrit discrètement sur l'infirmière qui m'avait soutenue un peu plus tôt dans cette mortelle journée, une dénommée Charlotte. Elle me fit signe de m'approcher, trop contente d'exaucer son désir, je glissai jusqu'à elle. Elle me chuchota que la prestigieuse famille Darcy avait fait une entrée spectaculaire, s'entretenait pour l'heure avec le staff médical mais qu'il était grand temps de procéder aux adieux... Si une seule personne ici sombrait dans la mélancolie, c'était bien elle, car lui, comme moi, ressentions un soulagement bienfaiteur.

Elle était retournée promptement à ses activités professionnelles après sa mise en garde compassionnelle. Je me sentais tellement gauche, tellement désadaptée à la situation.

Le dernier jour de ma vie en sa compagnie était arrivé, je n'éprouvais pas de sentiments grandiloquents, intenses, non, je n'étais qu'abattement et lâcheté. Je me penchai vers lui pour déposer un chaste baiser sur sa joue, je fus brutalement assaillie par une foule de souvenirs, de sensationsdiffuses. Mon manège à moi, c'est lui et tout le film de notre histoire qui a envahi mon espace sensoriel. L'une de mes mains avait trouvé son chemin dans ses cheveux, ma bouche effleurant les contours de son visage, puis ses lèvres encore asséchées.

Ainsi l'histoire s'achevait. Mon conte de fées se terminait comme les plus classiques: «Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants.» Mais pas ensemble. La touche de modernité finalement.

Encore un peu chancelante, je me dirigeais vers le vestiaire afin de me débarrasser de la sur-blouse, du bonnet et des sur-chaussures quand je reconnus la voix de Georgiana. La panique étreignant ma poitrine, je baissais la tête et rasais le mur. Une fois dehors, je ne pus m'empêcher de courir de plus en plus vite, le diable et l'ensemble de ses créatures serviles aux trousses! Loin et seule. Mon ultime désir concernant le chapitre de mes relations avec Darcy.

A suivre

* hic et nunc: locution latine signifiant «ici et maintenant».