Bon. Je n'ai aucune excuse pour poster avec un tel délai, mais je m'excuse tout de même. I'm a lame loser. J'avais pourtant prévu de publier bien avant. Je poste et je file me cacher quelque part où je serais susceptible de retrouver mon efficacité...
Quelques mots traversèrent l'esprit de John alors qu'il était ceinturé fermement au milieu des passants s'époumonant d'horreur et que l'air s'emplissait d'une chaleur étouffante et d'une odeur âcre. « Cette fois, tout est fini ». Et ils s'évaporèrent pour laisser place aux images de sa rencontre avec son amie, sa confidente, sa mystérieuse danseuse dont le voile se muait progressivement en linceul.
« Eugenia... »
Il s'écroula, genoux à terre, sentant les jambes de Sherlock dans son dos. Tout lui parut soudain gigantesque autour de lui, aussi malveillant et irréel que l'enfer, et il n'aurait à fournir qu'un mince effort d'imagination pour visualiser au-dessus de la ville une lune grimaçante sous le joug de l'attraction terrestre, si seulement il était en état de le faire. Même ses pensées semblaient être lentement absorbées par une fumée noire et mortuaire. Parmi les cris se détacha une voix familière ; il releva la tête, le regard vide. C'était celle de Rachel.
« Vous ?! s'exclama Sherlock en se baissant instinctivement pour poser ses mains sur les épaules de John. Qu'est-ce qui s'est passé ? Où sont les autres ? »
La jeune femme tremblait de tout son corps, sa respiration saccadée s'entrecoupait de quelques onomatopées incohérentes que laissait échapper sa bouche agitée de sanglots.
« Où est Eugenia ?!
– Je... je n'ai rien- Richard- il m'a demandé de partir, parvint à balbutier Rachel. Je ne savais pas qu'il allait... je ne sais pas comment il a fait. Il m'a juste dit qu'il devait obéir à Jack- une dernière fois. Et en un instant...
– Ils sont tous restés...? » souffla John misérablement.
La pression sur ses épaules se resserra. Jack avait finalement mis la dernière partie de son plan raté à exécution. Dans une tentative de calmer les tremblements dans sa voix, Rachel prit une grande inspiration.
« Il m'a dit aussi qu'il ne supportait pas d'avoir trahi son maître, même p-pour son bien. Qu'il voulait se racheter. Mais je croyais qu'on allait tout arranger, avec le temps... pas que ça allait finir comme ça... »
Le visage de Sherlock s'assombrit. Se racheter ? Il n'avait jamais rien entendu d'aussi hypocrite. Comment cet homme osait-il se faire passer pour un bon Samaritain alors qu'il avait privilégié son orgueil à la vie d'une femme perdue qui avait fait de mauvais choix ?
Soudain, son regard changea. Rachel pouvait presque voir son cerveau s'agiter à toute vitesse sous ses boucles en bataille et eut inconsciemment un mouvement de recul.
« Attendez... Brunton a dit qu'il devait obéir à Jack "une dernière fois" ? Et vous seriez sortie de la tour sans vous douter de rien ?
– ...Oh, euh... non, je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça, bafouilla Rachel, la confusion...
– Vous étiez toujours là quand Brunton est monté, juste avant qu'on s'en aille John et moi. Et vous n'auriez eu aucune idée de ce qu'il prévoyait de faire ?
– Il... il m'a dit de partir juste après...
– Vous mentez. » John se releva péniblement, à peine conscient du soutien de son ami. « Vous saviez tout, hein ? Vous saviez qu'il allait mettre le feu.
– Non ! »
Mais sa panique subite l'accusait plus que tout le reste. Ils ne savaient même plus si ses sanglots faisaient partie de sa comédie ou non.
« Vous espériez qu'on aurait encore du respect pour vous si vous affirmiez tout ignorer, c'est ça ? » Sherlock parlait lentement, presque avec lassitude, mais il sentait la colère bouillir dans ses veines comme du sang noir. « Si c'est ce que vous voulez, avouer que vous êtes en partie responsable de la mort d'Eugenia serait peut-être plus efficace.
– Nous ne l'avons pas fait à son insu, je le jure ! Elle a choisi ! » Elle ferma les yeux. « J'étais contre ce plan. Mais personne n'a rien voulu entendre. Jack et Eugenia ont parlé un moment en tête-à-tête. Je ne sais pas ce qu'ils se sont dits, mais elle nous a ensuite déclaré... qu'elle voulait mourir. Qu'elle le voulait depuis très longtemps, et qu'elle ne pouvait pas espérer une meilleure façon de-
– Ça suffit ! »
C'était au tour de John d'entrer dans une colère noire. Cette femme en qui il avait une confiance inexistante tentait de romancer la mort de son amie en lui prêtant des mots qui pouvaient très bien n'être qu'invention – cela n'aurait pas été son premier mensonge. Mourir auprès de son aimé, ou plutôt auprès d'un homme qui avait pu l'y inciter par d'habiles paroles culpabilisantes et en faisant passer ça pour un choix... Tout était possible, et tout était abject. En toute connaissance de cause, Jack avait ordonné l'incendie. En toute connaissance de cause, Brunton s'était plié à cet ordre. Et Rachel avait encore une fois tenté de les manipuler, lui et Sherlock, de les prendre pour les imbéciles qu'ils n'étaient pas, alors jamais John n'accorderait du crédit à ses paroles. La vérité avait à jamais disparu sous une pluie de cendres chaudes, mais à ses yeux, ces individus étaient tous les trois coupables dans tous les cas.
« ...Taisez-vous. ».
Il se tourna vers Sherlock. Les lumières de la ville et des flammes étaient insuffisantes pour masquer sa terrible pâleur, et à en juger par son expression, John ne devait pas être en meilleur état.
« ...Vous ne devez pas rester là, dit Rachel. C'est dangereux. Laissez-moi vous raccompagner à l'auberge. »
Dans un geste qui se voulut gentil, elle prit Sherlock par le bras et John, qui prit ça comme une tentative de repentir maladroite et égoïste, la repoussa comme Sherlock l'avait fait plus tôt pour lui avec Brunton. Il remarqua, non loin, le masque qu'il avait fait tomber sans s'en rendre compte et alla le ramasser presque du bout des doigts, comme s'il pouvait se brûler à un simple contact. Il refusa de le regarder, certain qu'il découvrirait une infâme trace de vie dans ses yeux jaunes.
« Il faut aller le rendre, dit Sherlock. Tout de suite. » Il prit le masque des mains de John. « Tu n'es pas obligé de m'accompagner, tu sais.
– Tu rêves. Évidemment que je viens. »
Il se voulait dur, mais Sherlock savait qu'il était prêt à s'effondrer de nouveau à tout moment. Rachel se tritura les mains, la tête baissée.
« John, Sherlock... je suis désolée.
– Rentrez sans nous, répliqua sèchement Sherlock. On a vos dégâts à réparer. »
Ils s'éloignèrent de la tour sinistrée, ignorant la responsable de l'auberge et les passants courant en sens inverse, attirés par l'incendie comme des papillons par la lumière. La curiosité morbide des témoins masqués ; ils en avaient désormais une vision concrète, à leur plus grand regret.
Quand ils entrèrent dans la boutique de masques pour la deuxième et dernière fois, aucune mélodie émanant d'une boîte à musique ne les accueillit. La boutique n'était pas fermée – peut-être ne fermait-elle jamais – mais elle baignait dans une obscurité encore plus intense que dans leurs souvenirs, rendant les masques difficilement discernables mais non moins menaçants. La seule source de lumière, filtrée par le rideau de perles, provenait de l'arrière-boutique d'où finit par surgir le vendeur de masques, toujours aussi extatique, l'œil toujours aussi fou, le sourire toujours aussi avenant et cruel à la fois.
« Oh ho ho ! Mes justiciers ! Est-ce une bonne nouvelle qui vous amène à une heure pareille ?
– Appelez ça comme vous voulez, » dit Sherlock sans se laisser avoir par son enthousiasme. Il lui tendit le masque de ses deux mains.
Dire que le vendeur de masques était au septième ciel eût été le plus ridicule des euphémismes. Sans pouvoir réagir, John et Sherlock se firent mener derrière le rideau de perles – qui cachait un simple bureau désordonné, des tas de cartons mal empilés et sur les murs, comme dans le cabinet d'un entomologiste, des collections de morceaux de masques – tandis que le vendeur chantait le retour de son bien en l'inspectant attentivement, le brandissant à la lumière puis en y collant son nez. Ils n'avaient pas encore pu décrocher un mot au sujet de leurs mésaventures.
« Pas d'éraflure... pas d'écaillure... il est en parfait état ! Regardez-moi ça, comme il est beau ! Vous avez vu cette merveille ? »
A croire qu'il avait déjà oublié qui le lui avait ramené.
« C'est comme s'il n'était jamais rien arrivé !
– Rien arrivé ? répéta Sherlock. Écoutez, des gens sont morts à cause de ce masque-
– Peut-être que je devrais en profiter pour faire du reclassement, continua de babiller le vendeur. Par couleur, ou par provenance...
– Vous avez entendu ?
– Hm ?
– Des gens sont morts, insista Sherlock.
– Oui. Figure-toi que j'en ai déjà eu des échos. Je ne suis pas totalement détaché de la vie locale, vous savez ! »
"La vie locale". Ces mots rebondirent douloureusement dans le crâne de Sherlock. Comme si le vendeur parlait d'un événement mondain organisé par la municipalité.
« Les gens meurent, mes jolis, c'est ainsi... mais ne croyez-vous pas qu'il faille blâmer leur bêtise plutôt que mes masques ? Tant qu'ils sont entre de bonnes mains, ils sont tout à fait inoffensifs. »
Il retourna dans la boutique accrocher sa "merveille", laissant derrière lui un John médusé et un Sherlock tremblant de rage.
« Ça ne l'intéresse même pas de savoir ce qui s'est passé, murmura John.
– Il a récupéré ce qu'il voulait. Le reste lui est égal. » Fatigué, Sherlock se laissa tomber sur l'un des cartons à sa hauteur. « Je n'arrive pas à croire qu'on se soit donné autant de mal pour aider ce type. Ce n'est pas vraiment de sa faute si ce masque a été volé, mais... comment il peut être aussi indifférent ? Il doit penser qu'il n'a pas à se sentir coupable puisque toi, moi et les Irregulars avons fait tout le travail sans qu'il ne soit intervenu, et il trouve ça normal ! »
Il fit une pause dans l'espoir d'une réaction de la part de John, mais John attendait simplement la suite.
« Si je n'avais pas accepté d'enquêter, on n'aurait jamais rencontré Eugenia. Mais elle serait encore là. Saine et sauve.
– Hein ? Mais tu n'y es pour rien ! C'est Brunton qui a mis le feu !
– Elle serait encore vivante ! On n'aurait jamais eu à se mêler de sa vie. Tout ça pourquoi ? »
Parce qu'il avait peur de s'ennuyer, pensa-t-il. Parce qu'il eût tenté n'importe quoi, accepté même la plus absurde des propositions pour ne pas passer une semaine dans une insupportable léthargie coincé avec des camarades qu'il voyait déjà beaucoup trop, et – s'il devait être honnête – parce que la perspective d'impressionner l'un d'eux en particulier s'était avérée particulièrement jouissive. Et à présent, la femme à qui il devait l'affection inespérée de ce camarade et que, pour le peu de temps qu'il l'avait connue, il avait adorée, avait disparu pour toujours. Aussi longtemps qu'il vivrait, il ne pourrait se le pardonner.
Il aurait dû s'en douter, en voyant Brunton monter les escaliers. Il aurait dû se douter de tout. C'était un échec retentissant. Jamais il ne s'était senti aussi inutile. Sans son esprit, qui était-il ? A quoi servait-il ?
John discernait sur le visage de son ami ses efforts pour empêcher l'émotion de prendre le dessus, mais une larme amère déchira l'apparente impassibilité. Jamais il n'avait vu quelque chose d'aussi triste, et sa gorge lui fit horriblement mal tandis qu'il déclarait :
« Rachel serait partie trouver Eugenia, qu'on ait été là ou pas. Peut-être même que ça aurait été pire si on n'avait pas été là. On ne peut pas savoir. Et tu ne pouvais pas non plus savoir que ça allait finir comme ça. Personne ne le pouvait.
– C'est à cause de moi qu'Eugenia a accepté de nous accompagner, Rachel et moi. Elle est venue parce que tu étais en danger. Et si tu étais en danger, c'est parce que... »
Il reprit sa respiration, les poings serrés.
« Est-ce que tu penses encore que je t'ai forcé ?
– Quoi ?
– A enquêter avec moi. Tu penses que je t'ai forcé ? »
Après une seconde d'incompréhension, John se souvint. « Oh, Sherlock... on en a déjà parlé, non ? On était en train de se disputer quand j'ai dit ça, je ne le pensais pas du tout...
– Oui, mais ce qui vient de se passer...
– Ça ne change rien. Je suis capable de prendre des décisions, tu sais. J'ai choisi. Et ce qui vient de se passer, c'est pas ta faute. D'accord ? Tu es brillant. Tu es... extraordinaire. Mais tu es un enfant. Je sais que tu ne veux pas que ton âge définisse ce que tu es, mais ne te rends pas coupable d'un crime que tu n'as pas commis. S'il te plaît, ne laisse pas Jack... ne laisse pas un adulte te faire ça. »
Sherlock leva un regard brouillé vers John. Il n'avait plus rien du garçon condescendant du fond de la classe. Sa solide armure n'existait plus. Il lui parut si petit, si vulnérable que John sans trop réfléchir posa les mains de part et d'autre de son cou et l'embrassa sur le front comme s'il était le plus précieux des êtres vivants. Sous ses doigts, il sentit son ami déglutir et, sous ses lèvres, quelques mèches rebelles, et c'était parfait : ne voulant pas le lâcher immédiatement, il laissa reposer sa tête contre les boucles épaisses et glisser sa main sur la nuque brûlante.
Quand John s'éloigna de Sherlock, il vit que ses joues tachées de traces de larmes étaient écarlates. Mais il ne vit pas cet éclat d'admiration dans ses yeux clairs qui ne s'éveillait que lorsqu'ils étaient posés sur John. John qui était là pour l'aider à ramasser ses livres quand quelqu'un les renversait, qui l'adorait même quand lui se trouvait détestable, qui ne se moquait pas de sa subite émotivité ni ne le méprisait pour son inutilité – et qui se mettrait sans doute en colère si Sherlock se décrivait devant lui en utilisant ce terme.
John ne savait pas s'il l'avait consolé. Lui-même ne se sentait pas mieux. La mort d'Eugenia demeurerait en partie un mystère. « Choisis ce que tu préfères », avait dit Richard Brook en parlant des absences de justification narrative de sa légende. Mais c'était loin d'être suffisant. Face à son impuissance à changer les choses, il ressentit une rage telle qu'il se sentait capable de tout détruire dans la boutique et de frapper de toutes ses forces le vendeur de masques. Il voulut l'étrangler, voir son ignoble sourire se tordre alors qu'il pressait ses mains autour de son cou gracile et son visage se déformer de douleur à un point tel qu'il aurait besoin d'un masque perpétuel pour pouvoir se montrer devant quiconque-
« Et voilà, c'est fait ! »
John sursauta. Il ne comprit pas d'où venaient ces rêveries barbares, mais il fit de son mieux pour les refouler avant de se retourner vers le vendeur. Il préféra les mettre sur le compte du choc qu'il avait subi.
Pour une fois, le vendeur avait l'air sérieux.
« Ne croyez pas que je sois un ingrat. Je sais que vous avez fourni bien des efforts, et je vous en suis reconnaissant. Je sais aussi que vous pensez que je ne suis qu'un vendeur un peu toqué, et vous avez raison (il gloussa légèrement), mais même si je doute que nos routes se croiseront de nouveau, vous faites désormais partie de mes amis. »
Un silence s'installa.
« Il... il faut qu'on rentre, dit Sherlock en se levant prestement, nous nous occuperons de faire un rapport aux Irregulars. Demain matin. Ils vous le transmettrons si ça vous intéresse.
– Bien, bien ! Dans ce cas, permettez-moi de vous offrir... (il s'éclipsa une seconde dans la boutique)... ceci ! »
Il leur montra un masque splendide, presque translucide, imprimé délicatement d'ornements argentés.
« Je crois qu'un masque pour deux sera suffisant, n'est-ce pas ? Je ne le connais pas très bien, leur confia-t-il, mais selon la légende, ce masque serait l'œuvre de l'union de deux fiancés aussi opposés et indissociables que le soleil et la lune, tous deux décédés le jour de leur mariage. Il est sublime, non ? Empreint de la beauté d'un amour tragique. Et il est à vous. »
Il le plaça soigneusement dans une boîte qu'il noua d'un ruban rouge sombre et la leur tendit.
« Eh bien... merci, fit John quand il se retrouva avec la boîte dans les mains (il ne voulait plus jamais entendre parler de masque de sa vie, mais il n'osa pas refuser). Mais...
– Mais ?
– Pourquoi... ce masque-là ? »
Le vendeur se fendit d'un immense sourire, et John crut entendre les carillons de son cauchemar dans le lointain. Pour toute réponse, il déclama d'un ton un peu sournois, accompagné du cliquetis du rideau de perles derrière lequel il disparut :
« Bel ami, ainsi en va-t-il de nous : ni vous sans moi, ni moi sans vous.* »
Ces paroles retentirent aux oreilles des deux enfants avec une musicalité plaisante mais incompréhensible : le vendeur de masques avait parlé en français.
Ils ne purent faire autrement que de passer devant le clocher, carbonisé et délabré, pour regagner l'auberge. Les flammes qui l'avaient dévoré comme une colonie de termites avaient été vaincues ; la tour chancelante se dressait dans la nuit telle une survivante profondément abîmée mais victorieuse. Ils croisèrent les danseuses de la ruelle du QG, mais elles ne les reconnurent pas. Celle aux yeux noirs et Marietta (John n'avait pas oublié son nom) se tenaient à l'écart, pleurant silencieusement. Ils ralentirent pour écouter leur conversation :
« C'est sûr que c'est elle ? demanda Marietta.
– Les pompiers ont eu confirmation. Y a aucun doute.
– Je me sens tellement mal... j'aurais dû être là pour elle. On aurait dû toutes l'être. Quel genre d'amies on est ?
– Ne le dis pas aux filles parce qu'elles ne seront pas d'accord, mais on est toutes responsables. Cela dit, je crois que si tu n'étais pas quelqu'un de bien, tu ne serais pas dans cet état maintenant.
– Tu trouves pas ça hypocrite, de regretter quand c'est trop tard ?
– On fait tous des erreurs. Dans ce boulot, c'est très facile de se laisser influencer, la preuve. La soif de gloire, les rivalités et le spectacle qui doit continuer coûte que coûte. Tout ce qu'on peut faire maintenant, c'est honorer Geny comme elle le mérite.
– Tu sais Elisa, ça me rassure que tu penses comme moi. Y a vraiment qu'à toi que je peux en parler.
– Avec plaisir, mon amour. »
Les deux femmes se prirent la main. John et Sherlock se remirent en route, contournant la tour aussi vite que possible sans parler ni se toucher.
Comme d'habitude, le portail de l'auberge était fermé. A chaque fois qu'ils revenaient de leurs expéditions nocturnes, ils enjambaient la clôture à tour de rôle, de préférence loin de l'entrée – une étape toujours un peu angoissante car le risque d'être surpris au dernier moment n'était jamais nul. Mais cette nuit-là, après que John eût passé sa deuxième jambe par-dessus la grille et alors qu'il avait les pieds en équilibre sur le muret, prêt à atterrir sur l'herbe, Sherlock qui était déjà de l'autre côté tendit les bras vers lui. Un peu surpris, John prit appui sur ses épaules, sauta et resta accroché à lui sans oser croiser son regard. Le muret n'était vraiment pas haut et ce soutien pouvait être considéré comme superflu pour n'importe qui d'autre, mais John l'apprécia beaucoup. Il repensa au baiser qu'il avait déposé sur le front de Sherlock dans l'arrière-boutique et trembla, les mains crispées sur ses manches. Il se demanda s'ils devaient en reparler, et s'ils devaient le faire maintenant. Il regarda brièvement son ami dans les yeux et sentit son souffle s'écraser sur son front et ses mains se resserrer sur ses hanches.
Si Sherlock allait dire quelque chose, il fut interrompu.
« La maîtresse... » murmura John qui avait pâli d'un seul coup.
Sherlock se retourna. Au loin, devant la porte d'entrée de l'auberge, une silhouette immobile vêtue de blanc les fixait avec insistance. Cette immobilité était un ordre à elle seule : passer par le jardin était impensable.
« Là, on est mal. »
Sherlock sourit un peu. « Eh bien, on sera deux à se faire tuer. »
Ils s'efforçaient de minimiser la situation, mais ils savaient que ce que John craignait depuis le début était en train d'arriver.
« Je brûle d'impatience d'entendre vos explications, » articula froidement l'institutrice quand ils approchèrent.
C'était comme revivre la situation d'il y a une semaine, mais en pire : il faisait nuit même s'il n'était pas encore très tard, ils venaient de passer l'une des soirées les plus horribles de leur vie et ils étaient littéralement dévisagés de tous côtés. Le hall s'était soudain changé en tribunal : face à eux, la maîtresse, les bras croisés ; à leur droite, Sarah, Molly, Violet – toutes très mal à l'aise – et sa mère ; à gauche, Wilson et sa bande – bon sang, John les avait totalement oubliés ; en revanche, Rachel Howells était absente. John avait caché le masque dans son dos et espérait que personne ne remarquerait le léger renflement sous son pull.
Finalement, Wilson lança dédaigneusement :
« Pourquoi nous on est là ? On a rien fait !
– Silence ! Est-ce que vous imaginez ce à quoi j'ai pu penser en voyant que HUIT de mes élèves étaient absents ? Et que deux d'entre eux restaient totalement introuvables ?!
– Mais c'est elles qui nous ont enfermés ! s'indigna Diaz en pointant du doigts les trois fillettes. C'est dégueulasse !
– Ton langage ! Et vous, vous pouvez me dire ce qui vous a pris ? Les enfermer dans des placards, vous avez quel âge ? Est-ce que c'est une façon de traiter ses camarades ? »
Violet pinça les lèvres, se retenant de répliquer que s'il était plus respectable selon elle de harceler tout le monde et de s'en tirer à tous les coups parce qu'il n'y avait aucun témoin de poids, alors son sens des priorités était très inquiétant.
« Vous avez perdu votre langue ? Croyez bien que ce n'est pas terminé. Quant à vous deux. »
Les filles retinrent leur souffle. John et Sherlock se figèrent.
« Je sais ce que vous avez fait. J'étais sur le point d'alerter les autorités quand Rachel est arrivée. Elle m'a tout raconté. Elle était en état de choc, elle enchaînait les crises. Nous avons réussi à contacter un médecin, et à présent elle se repose. Je dis ça pour que vous sachiez que malgré son état je crois ce qu'elle me dit. Oh ! je sais aussi quel rôle elle a joué, elle me l'a avoué, et je peux vous assurer que je n'ai jamais été plus écœurée et en colère contre quelqu'un de toute ma vie. Et que je n'ai jamais été plus déçue, choquée et terrifiée par le comportement de mes propres élèves. Comment... comment avez-vous pu faire ça...? »
John regarda fixement le bout de ses chaussures. Même après tout ce qu'elle avait fait, Rachel Howells avait osé les dénoncer. Peut-être n'avait-elle pas eu le choix face à son amie, peut-être était-ce la conséquence du choc, mais il n'en avait que faire. Tout ce qu'il voulait, c'était se cacher au fond de son lit et tout oublier – tout compte fait, mauvaise idée, son lit était dans la même chambre que Wilson. Il préférait se dissoudre ici et maintenant comme la Méchante Sorcière de l'Ouest plutôt que d'affronter cette situation, même s'il était loin d'être le méchant de l'histoire. Tout comme Sherlock. Mais comment expliquer cela ?
Puisqu'ils gardèrent le silence, ils durent écouter la longue diatribe de leur institutrice au sujet du danger qu'ils avaient encouru, et les hypothèses (fumeuses) sur ce qui avait pu les y pousser. Écouter était un bien grand mot : c'était soit des choses qu'ils savaient déjà, soit des absurdités, rien qui ne méritât une attention soutenue. Seulement, il était humiliant d'avoir à subir cette réprimande devant leurs camarades – qui n'en comprenaient pas la moitié puisqu'ils étaient ignorants des faits exacts.
« John, nous en avions déjà parlé. Tout ça ne te ressemble pas. Alors pourquoi ? Dis-le moi. »
Il serra les poings. Elle voulait l'entendre dire qu'il s'était laissé "influencer" et "entraîner". Quelle surprise. Si elle croyait qu'il lui ferait le plaisir de proférer ce mensonge, elle se fourrait le doigt dans l'œil.
Si elle voulait les punir, qu'elle les punisse tous les deux, et de la même façon. Et qu'elle ne laisse pas John bénéficier d'un traitement de faveur basé sur la supposition que Sherlock était forcément le principal responsable. John tiendrait ses promesses. Il protégerait Sherlock. Des moqueries, des médisances, de l'injustice. Il pensa tout cela très fort, mais ne put hélas l'exprimer qu'au travers de son regard – déterminé, avec une pointe de férocité juvénile.
Hélas, elle prit ce regard et ce silence pour de simples signes d'insubordination (voire un autre indice de l'influence de Sherlock Holmes) et capitula, pour le moment.
« Très bien. Très bien. Ce n'est pas terminé, répéta-t-elle exaspérée. Dès que nous serons à Londres, cette histoire sera éclaircie d'un bout à l'autre, vous avez ma parole. A jouer les détectives, vous vous êtes mis en danger délibérément, et votre comportement inadmissible va vous coûter cher. Maintenant allez dormir. Tous. C'est un ordre.
– Voulez-vous que je les raccompagne à leur chambre ? proposa la mère de Violet.
– Merci, oui. Vous avez bien bloqué la fenêtre du premier ?
– Le cuisinier et la jardinière m'ont donné un coup de main. Nous avons fait au mieux. »
Même leur combine pour faire le mur avait été découverte. Rachel ne les avait pas épargnés.
« Profitez-en pour faire un tour des chambres. Je vais voir... mon amie. »
Quand elle fut partie, tout le monde grimpa au premier, Wilson et sa bande en tête. John tremblait à l'idée de ce qui les attendait au moment où ils franchiraient le seuil de la chambre. Leur vengeance n'était sûrement pas terminée (avec eux, ce n'était jamais terminé) et il n'avait pas la force de supporter la moindre forme de harcèlement, ce soir pire que jamais. Alors qu'il s'y préparait mentalement, Sarah le tira par la manche.
« Ça va ?
– Oui, mentit John.
– On a loupé. On est désolées.
– T'en fais pas. C'est déjà super que vous ayez voulu nous aider.
– Vous les avez enfermés pour qu'ils n'essaient pas de nous espionner ? dit Sherlock, plus comme une confirmation que comme une question.
– Tu lui as dit finalement ? chuchota Violet.
– Donc c'est bien ça.
– Ils avaient prévu de nous piéger aujourd'hui, expliqua John en jetant un coup d'œil furtif au fond du couloir : ses "colocataires" avaient disparu à l'intérieur de la chambre. J'aurais dû te le dire, mais... »
Sherlock l'arrêta. « Aucune importance. Je comprends.
– Rentrez vite, pressa la mère de Violet, je dois veiller à ce que tout le monde soit couché.
– Dites-nous au moins ce qui s'est passé, dit John qui repoussait l'échéance du moment où ils devraient regagner leurs chambres.
– Alors venez, on va tout vous raconter, dit Sarah. On sera plus tranquilles.
– Mais...
– Ah, c'est vrai, on vous a pas dit ! s'exclama Violet. Vous dormez dans notre chambre cette nuit. »
John et Sherlock se regardèrent, incrédules.
« C'est arrangé. Comme c'est la dernière nuit, y en a plein qui ont changé de chambre. On s'est dit que...
– ...que vous voudriez sans doute pas dormir avec eux, termina Sarah. On a déplacé vos affaires après les avoir enfermés et... voilà !
– Maman, tu le dis pas à la maîtresse hein !
– Écoute, je ne crois pas que ce soit une bonne idée-
– S'il te plaît ! Elle n'en saura rien ! Et puis on voit bien que tu connais pas Jabez et les autres. Dormir avec eux, c'est une punition !
– ...Tant que vous ne changez pas toutes les cinq minutes, concéda en soupirant la mère de Violet. Je peux comprendre que vous vouliez profiter de votre dernière nuit ici, mais je veux juste qu'il y ait le compte après que je sois passée dans toutes les chambres. Et, bien sûr, pas question de faire une nuit blanche !
– T'es la meilleure, dit tendrement Violet.
– Et vous (elle s'adressa à John et Sherlock), une fois entrés, vous ne bougez plus ! »
Pour aller où, songèrent-ils. Ils n'avaient plus de moyen ni de raison de sortir.
« Quelle histoire. Je suis épuisée.
– T'inquiète pas Maman, on sera sages ! Tu peux dormir tranquille ! »
Elle la regarda un peu de travers, pas dupe. Sa fille n'était pas un modèle de discipline. Mais elle n'insista pas.
Violet, Sarah et Molly poussèrent les deux garçons dans la chambre.
« Tu crois que tu vas avoir des problèmes avec ta mère pour ce qu'on a fait ? demanda Molly en refermant la porte.
– Bah, elle sait bien que j'agis jamais sans raison, répondit Violet. Elle saura bien l'expliquer à la maîtresse. Ils l'ont pas volé ! Eh, vous trois ! C'est bon, on est au complet ! »
John et Sherlock reconnurent Mike Stamford, Bill Murray et Sally Donovan, assis en tailleur entre deux lits et jouant aux cartes – un jeu de rapidité, d'après les cris qu'ils poussaient. Mike et Bill n'appartenaient à aucun groupe mais étaient acceptés partout. Ils n'avaient adressé la parole à Sherlock que deux fois, mais n'avaient apparemment pas détesté l'expérience. Rares étaient ceux qui ne les appréciaient pas et qu'ils n'appréciaient pas, et jamais ils ne s'engageaient dans des amitiés exclusives, préférant se garder un champ relationnel plus vaste mais peut-être aussi plus abstrait. En revanche, John était surpris de la présence de Sally ici. Il ne la connaissait pas bien, mais tout le monde savait que même si elle s'entendait avec Molly et Sarah, elle n'aimait pas tellement Violet. Elles avaient toutes les deux des caractères assez forts sans qu'ils fussent pour autant compatibles.
« Cool ! Salut les gars ! fit Mike avec un grand sourire. Je leur mets une de ces pâtées, vous verriez ça !
– Profites-en, ça doit te changer des cinq dernières parties, répliqua Sally.
– On a mis vos affaires ici. » Sarah indiqua les valises et leurs sacs au milieu de la pièce. Ils s'aperçurent que le sac renfermant leurs costumes était parmi eux, mais personne n'y avait fait attention. « Comme on ne sait pas encore qui dort où...
– Merci. »
Elles tournèrent la tête vers Sherlock, interloquées. John et lui avaient parlé en même temps, mais entendre un remerciement de sa part était bien plus inattendu.
« Pour ça et... pour votre aide, poursuivit-il avec ce ton légèrement interrogateur qu'il utilisait quand il n'était pas sûr de dire ce qu'il fallait.
– ...De rien, marmonna Violet, plus déconcertée que les autres. Surtout que ça a raté. »
Elles racontèrent qu'elles avaient proposé aux garçons (qui étrangement ne s'étaient douté de rien) de jouer avec elles et que, au terme d'une partie de chat dans les couloirs, elles avaient réussi à les attirer dans plusieurs placards différents, dans les chambres et les débarras, qu'elles avaient bloqués par la suite avec tout ce qu'elles avaient pu trouver : chaises, planches, balais, et même des clés qu'elles avaient "empruntées". Malheureusement, ils étaient parvenus à se libérer, assez tard pour inquiéter la maîtresse mais tout de même trop tôt. Ils n'avaient aucune preuve de ce que manigançaient John et Sherlock, mais à cause d'eux leur absence s'était vite remarquée. Ils avaient aussitôt dénoncé les trois filles, qui n'avaient pas pu jouer les innocentes bien longtemps.
« On a eu peur quand même, avoua Sarah. Surtout quand la maîtresse s'est rendue compte que des employés avaient disparu aussi !
– Ça, c'était pas prévu, ajouta Violet. C'était le branle-bas de combat !
– Et impossible de vraiment vous défendre, acheva Molly. La maîtresse ne voulait pas croire qu'on ne savait rien !
– Elle vous a soupçonnées ?
– Bien sûr, qu'est-ce que tu crois ? » Violet haussa les épaules. « Pour elle, on était forcément les complices. Ça lui paraissait impossible qu'on vous aide pour une autre raison !
– Quelle raison ? demanda Sherlock.
– Le plaisir de régler nos comptes avec ces nullos ! »
Le silence tomba, puis se brisa avec un juron de Bill adressé à Mike qui ricana.
« N'empêche que c'était assez marrant, dit Sarah.
– Oui, ça faisait longtemps que je rêvais de faire quelque chose comme ça, dit Molly.
– Dommage que ça n'ait pas servi à grand chose.
– Mais si ! Sans vous, on n'aurait jamais pu... enfin... ils nous auraient tout de suite... bafouilla John. Le principal, c'est qu'ils ne sachent pas ce qu'on a fait exactement. » En disant cela, il fut saisi d'un doute. « Ils... ne savent rien ? Pas vrai ?
– Non, non ! le rassura Violet. Personne ne sait rien, à part que vous avez fait le mur. Et... de toute manière, ça regarde personne. »
Sarah et Molly acquiescèrent silencieusement, puis elles rejoignirent ensemble Mike et les autres. John n'en revenait pas. Lui qui s'était préparé à devoir faire un récit complet de leurs aventures. Ce n'était peut-être pas sérieux, mais ils avaient plus ou moins conclu un marché. D'où venait ce désintérêt soudain ? Mais après tout, tant mieux. Sherlock n'avait pas la moindre idée de l'existence de ce marché, et John jugea qu'il n'avait pas à le savoir. Ce qui s'était passé tout au long de cette semaine était à la fois merveilleux et terrible ; peut-être valait-il mieux que même les parties moins personnelles demeurent secrètes. De plus, ils n'étaient pas en état de faire un tel exposé.
Le reste de la soirée fut très reposant en comparaison des horreurs qu'ils venaient de vivre. John remarqua que Sherlock n'était pas mal à l'aise dans cette compagnie qui ne lui était pas coutumière. Il avait toujours le regard un peu fuyant, mais il était dénué de méfiance et de dédain. Ses épaules perdaient peu à peu de leur raideur, et il parvenait à répondre aux tentatives de Mike et Bill de le mêler à la conversation – bien qu'elle ne l'intéressât pas particulièrement. Ils l'avaient un peu forcé à s'asseoir avec eux, mais tout de même. John le regardait avec une tendresse apparemment évidente au vu de l'expression de Sally, avec qui il avait commencé à discuter sur l'un des lits un peu plus loin. Ses a priori avaient gravé en lui l'image d'une fille peu engageante, mais qui, en plus de faire partie des meilleurs de la classe, s'était avérée sympathique, sensible, intelligente et dotée d'un esprit logique. Autant de qualités qu'il appréciait chez Sherlock lui-même.
Parler lui fit du bien et lui permit d'oublier cette soirée abominable même pour quelques minutes. Les rires en pagaille, les beuglements indignés et les accusations de tricherie en fond sonore étaient si dépaysants que John éprouvait le sentiment d'avoir retrouvé un monde dans lequel il avait toujours fait partie, mais qui paraissait soudain bizarrement exotique. Tout était si tranquille, si innocent, si insouciant. C'était tellement agréable que c'en était intenable. Il ne devrait pas avoir à ressentir du dépaysement pour ce qui était parfaitement commun pour quelqu'un de son âge. Il regarda de nouveau Sherlock et se demanda si c'était ce que lui ressentait en permanence.
Immanquablement, la discussion dériva vers leur relation. Les questions que posa Sally n'étaient pas déplacées, et pourtant John répugnait à y répondre, surtout parce qu'il en avait déjà parlé ce qui lui semblait être un million de fois et qu'il sentait malgré tout que ses réponses restaient incomplètes. De plus, quelque chose le gênait dans l'intonation de Sally, comme une froideur piquante perçant son amabilité.
« En fait, tu n'aimes pas Sherlock, c'est ça ? » Sally haussa les épaules. « Pourquoi ? »
Il était sur la défensive. Cela la fit sourire. Peu de gens appréciaient Sherlock, mais elle savait que beaucoup avaient du mal à expliquer pourquoi.
« Tu te souviens des exposés de science de l'année dernière ? Pendant mon tour, il n'avait pas arrêté d'intervenir pour me corriger, alors que tout était juste. En fait, il répétait tout ce que je disais avec des mots différents, tout ça pour se donner l'air plus intelligent. »
John s'en souvenait maintenant. Sur le moment, il avait vaguement pensé que Sherlock exagérait, mais il était loin d'imaginer que Sally ressentait tant de rancœur. Une ombre passa sur son visage café au lait tandis qu'elle se tournait pour regarder Sherlock.
« Le pire, c'est qu'il n'avait fait ça qu'avec moi. Juste parce que je suis une fille, il me prend de haut. » Elle ne laissa pas le temps à John de faire la remarque qu'elle attendait. « J'invente rien. C'est pas la première fois. Même dans ma famille, on m'a dit que ce n'était pas une bonne idée que je m'intéresse aux sciences, que c'était inutile... "pas stratégique" même. Mais j'aime ça, et je ne veux pas y renoncer. C'est injuste. Lui, il n'aura jamais à entendre ce que j'ai entendu, c'est sûr. Alors je n'ai pas besoin qu'il me fasse me sentir plus mal. Je m'en fiche que ce soit "pour rire" ou pas.
– ...Je suis désolé, dit John sincèrement. Je ne pensais pas. Je peux lui en parler, si tu veux.
– C'est gentil mais ça m'étonnerait que ça serve à quelque chose.
– Il a changé. Enfin, ce n'est pas qu'il a changé, mais... je le connais. Il n'est pas ce que tout le monde croit. Il n'est pas intentionnellement blessant.
– Ça ne change pas le fait qu'il soit blessant.
– Non... Mais si je lui explique, il comprendra. »
Sally haussa légèrement un sourcil. Elle voulut dire autre chose mais s'interrompit en entendant la porte s'ouvrir. John sursauta, s'attendant à voir ses anciens camarades de chambre envahir les lieux. Mais il se détendit en voyant que ce n'était que deux autres amis de Violet. Avec leurs affaires.
« Ben qu'est-ce que vous faites là ? s'exclama-t-elle.
– Il vous reste de la place ici ? On n'a plus de chambre.
– Ben non. Vous avez pas croisé ma mère en venant ici ?
– Si. Elle nous a dit de nous grouiller de nous installer. Alors, on peut venir ?
– Nan, y a plus de place, je te dis.
– Mais y en a plus nulle part ! Allez, sois sympa !
– Si, dans la chambre du fond, rectifia Molly sans intention d'être sarcastique – elle ne se rendit compte de ce qu'elle avait dit que quand Violet éclata de rire.
– La chambre de...? Ça va pas ? Je préfère encore dormir dans le couloir !
– Ben vas-y, dit Violet en continuant de rire.
– On peut essayer de se serrer un peu, non ? proposa Sarah. Par exemple, Violet et moi, on peut dormir dans le même lit et...
– Et Bill et moi pareil, » dit Mike. Il fit un grand sourire à Bill qui y répondit avec un coup de pied dans les côtes en beuglant que jamais il ne dormirait dans son lit, espèce de taré.
Mike rendit son coup à Bill entre deux insultes. John entendit des rires, mais lui resta de marbre. Devant cette scène, il ne put s'empêcher de songer qu'il ne se voyait pas réagir comme Bill si Sherlock lui proposait de dormir ensemble, pas plus qu'il ne voyait Mike et Bill se tenir la main ou s'enlacer, sinon pour plaisanter. John ne voyait rien de drôle à cela. Il n'y avait rien de drôle dans le fait de sentir les doigts de Sherlock entre les siens, de le tenir dans ses bras ou de l'embrasser pour tenter de le réconforter. Pourquoi avait-il autant de difficultés à imaginer d'autres garçons agir ainsi ? Jusqu'à très récemment, cela ne lui serait même pas venu à l'esprit. Peut-être était-ce parce qu'on lui avait appris que les amitiés entre garçons devait suivre un modèle précis et invariable, et qu'afficher de l'affection physique ne faisait pas partie de ce schéma.
Correction : les relations entre garçons.
Il repensa à sa conversation avec Anderson. Il savait qu'il ne devait ni juger ni jauger les relations des autres. Alors pourquoi les autres le faisaient-ils avec lui ?
Quand son regard croisa celui de Sherlock, il sentit une vague de chaleur couvrir sa nuque et ses oreilles. Ils n'avaient pas eu un seul moment à eux depuis qu'ils étaient entrés dans la chambre, et il éprouvait un besoin viscéral de le rejoindre et de lui parler, d'établir un contact même minime. Il se sentait si mal. Il voulait hurler et vomir et pleurer, dans l'ordre ou dans le désordre. Il voulait comprendre pourquoi Sherlock était le seul à pouvoir l'apaiser, et il voulait comprendre pourquoi il s'efforçait de compliquer ce qui était rigoureusement simple.
Il vit Sherlock froncer les sourcils, et préféra détourner les yeux.
Malgré son épuisement, les bras de Morphée demeuraient inatteignables, et ce n'était pas parce qu'ils étaient dix à dormir dans la même pièce : hormis quelques bruissements de couverture et des murmures ensommeillés, le silence était complet. La répartition des lits avait été plus rapide que ce à quoi John s'était attendu. Il avait été décidé que Violet et Sarah partageraient un lit, tout comme Molly et Sally ; lui avait hérité du lit au-dessus de celui de Sherlock, exactement comme dans leur ancienne chambre. Finalement, la bande n'était pas venue, et John se rassurait en se disant qu'il était maintenant un peu tard. Toutefois – et il était conscient que c'était peut-être un peu idiot – il restait sur ses gardes. Mais ce n'était évidemment pas la seule raison pour laquelle il restait éveillé.
La culpabilité indubitable de Rachel et l'idée qu'elle n'était peut-être pas fondamentalement mauvaise, la bienveillance pédante de Richard Brunton et son obéissance criminelle, le malheur de Jack et ses actes impardonnables... Intentionnellement ou pas, Eugenia n'avait été que le jouet de leur cruauté inégale. Entre passer la nuit à ressasser ces événements et retrouver le monde des cauchemars si par miracle il arrivait à s'endormir, il n'avait aucune idée de ce qu'était le moindre mal. Sans mentionner le fait qu'il n'avait pas pu reparler à Sherlock avant d'aller se coucher. Il se concentra pour écouter sa respiration et en déduire s'il dormait, sans succès.
Voulant en avoir le cœur net, John s'allongea sur le côté, le plus près possible de la rambarde, et laissa pendre son bras. Il faisait noir, mais pas assez pour que Sherlock ne vît pas sa main.
John entendit un mouvement l'instant d'après qui lui indiqua que Sherlock avait dû se redresser. Puis, abasourdi, il le vit monter l'échelle sans se soucier de faire un peu trop grincer les barreaux et s'agenouiller près de lui.
Il distingua sur son visage un sourire soucieux, dessiné par les ombres bleutées de l'obscurité de la chambre.
Au terme d'un échange muet, John se décala sur sa droite et Sherlock posa sa tête sur l'oreiller, étalant ses jambes devant lui tandis que John se recroquevillait sous la couverture. Il songea que si Sherlock s'était donné la peine de monter, c'était sans doute qu'il n'allait pas mieux que lui, et qu'il avait autant envie de dormir avec John que John avec lui. Peut-être attendait-il juste une invitation ? Le cœur de John se gonfla. Puis il se serra de nouveau à l'idée que Sherlock ne pourrait pas rester là toute la nuit sous peine de déclencher une vague d'interrogations le lendemain. Mais à la réflexion, entre passer un moment avec Sherlock en se souvenant qu'ils devraient se séparer et ne pas le voir du tout, il n'y avait pas lieu d'hésiter. De plus, dans leur ancienne chambre, jamais ils n'auraient pu aller jusque-là.
Ce qui ne l'empêchait pas de trouver la clandestinité de ces rendez-vous de plus en plus pénible.
« J'ai cru que tu m'évitais ce soir. »
Sherlock parlait si bas que John dut se rapprocher pour entendre, à tel point que leurs fronts se touchaient presque. John voulut le démentir mais bien qu'il eût des raisons de le penser sincèrement, il soupçonnait Sherlock de plaisanter, et préféra se taire. Incroyable. Maintenant que Sherlock était allongé à ses côtés dans son pyjama bleu – très agréable au toucher, comme l'avait prouvé cette nuit à l'observatoire – et qu'il le regardait avec attention, John sentait tout son courage le quitter. Comme s'il avait besoin de courage pour lui parler alors qu'ils avaient passé la semaine – une semaine extraordinaire à tous les niveaux – collés ensemble et qu'ils se comprenaient mieux que personne. John ne pouvait se permettre de gâcher ce moment, d'autant que c'était peut-être le dernier.
Il réalisa soudain que c'était la principale cause de son insomnie.
« ...Tu crois qu'ils vont nous séparer ?
– Qui ça, "ils" ?
– Tout le monde. La maîtresse. Nos parents. Le directeur.
– Qu'est-ce que tu veux qu'ils fassent ?
– Sherlock, ils sont capables de nous empêcher de nous voir. Rachel n'a que sa propre version. Elle n'a pas pu tout raconter. Mais tout ce qu'ils vont retenir, c'est qu'on aurait pu mourir. Et que c'est forcément de ta faute. Je ne voulais pas qu'ils sachent ce qui s'est exactement passé, parce que ça ne les regarde pas. Mais je veux encore moins qu'ils pensent que tu es dange- »
Un grognement entrecoupé de mots inintelligibles l'interrompit et il fut certain d'avoir réveillé quelqu'un. Fausse alerte cependant : le grognement évolua rapidement en ronflement et John reprit sa respiration.
« Même si tu fais le récit le plus détaillé possible de notre "propre version", ils continueront à me voir comme le sale gosse insolent et indiscipliné qui t'aura corrompu, chuchota Sherlock.
– Arrête, c'est pas drôle. Comment ça peut ne pas te déranger ?
– Ils peuvent bien penser ce qu'ils veulent de moi, ça m'est égal. »
John n'eut pas la force de lui rappeler qu'il était bien plus sensible à l'opinion des tierces personnes qu'il ne le laissait paraître (même si leur opinion était fausse) et que c'était la raison pour laquelle lui-même s'était battu avec Wilson deux jours plus tôt.
« Ce n'est pas leur avis qui m'intéresse. » Sherlock replaça la couverture sur l'épaule de John et laissa machinalement sa main caresser le tissu. Il eut l'impression que son épaule se tendit sous son toucher et s'inquiéta aussitôt : mettait-il John mal à l'aise ? Allait-il le repousser ? En profiter pour aborder le sujet du baiser et lui dire qu'il avait réagi impulsivement et qu'il ne devait rien en déduire ? Il était trop tard pour retirer sa main en espérant avoir l'air naturel, mais sans lui laisser le temps de se blâmer pour sa prétendue idiotie, John continua à parler comme si de rien n'était.
Sherlock se trouva quand même ridicule. Après tout, ce n'était pas leur premier contact physique. Loin de là.
« Sauf qu'il y a toujours un problème. Comment on fera si jamais ils nous interdisent de nous voir ? Ou de rester ensemble à l'école ?
– John, si tu respectais les interdictions, on n'en serait pas là maintenant. »
Son soupir agacé dissuada Sherlock d'être sarcastique.
« Tu vois ce que je veux dire. On trouvera un moyen. Comme d'habitude. On ne va pas laisser des adultes décider de notre vie. »
De toute évidence, ce n'était pas l'unique raison pour laquelle John était tourmenté – quoi de plus logique ? – mais Sherlock refusait de le pousser aux confessions. Il regrettait déjà tellement d'avoir traité ses peurs à la légère quelques jours plus tôt. Autant John n'était aucunement sous l'obligation de se confier, autant Sherlock sentait que sa présence auprès de lui était nécessaire quoi qu'il décidât. Tant qu'il aurait besoin de lui, bien entendu.
« Elle est morte. Elle est vraiment morte. »
S'il était possible de murmurer d'une voix blanche, ce fut précisément ce que Sherlock entendit. John avait le visage à moitié enfoncé dans l'oreiller mais il n'y avait nullement besoin de voir dans le noir pour en déduire qu'il était au bord des larmes. En un geste hésitant, il approcha sa main de la joue de John et dès que ses doigts effleurèrent la peau tiède, John soupira et recouvrit sa main de la sienne pour prolonger le contact. Sherlock retint un halètement, aussi bien consécutif à ce toucher qu'à sa signification : John voulait qu'il reste. Sherlock ramena ses jambes à lui pour les glisser sous la couverture et il n'eut pas le temps de s'allonger confortablement que John l'avait déjà entouré de ses bras avec une force qui le prit de court. Cependant, vu cette soirée, il pouvait bien se montrer aussi tactile qu'il le désirait. Sherlock lui avait promis l'aventure et le frisson ; il avait tenu sa promesse, mais pour le pire. John ne l'en blâmait pas, pourtant sa culpabilité était encore vive. Alors il le laissa faire, et se laissa lui-même couler dans son étreinte. Il sentit ses mains serrer nerveusement son pyjama et leurs orteils s'entrecroiser (maladroitement, car Sherlock avait de grandes jambes pour son âge), et Sherlock passa ses doigts dans ses cheveux de façon hasardeuse et peu assurée. Ce qui apparemment ne dérangea pas John. De nouveau, il expira et cala sa tête près du cou de Sherlock.
« Désolé, murmura John – totalement inutilement, jugea Sherlock.
– Essaie de dormir. »
Il ne voyait pas comment. Sherlock allait sans doute attendre qu'il fût endormi pour regagner son propre lit. Ni l'un ni l'autre ne le voulait, mais il n'y avait pas le choix. La chaleur de la couverture et de Sherlock pénétra peu à peu son corps et il se blottit dans ce cocon à la fois nouveau et familier.
Il allait s'endormir aux côtés de Sherlock Holmes. Il y avait bien là de quoi faire fuir tous les cauchemars.
L'image du masque offert par le vendeur vint danser une dernière fois devant ses yeux, puis ses paupières se fermèrent, l'odeur de Sherlock chatouillant ses narines.
*C'est un vers bien connu de la légende de Tristan et Iseut, qu'on peut trouver notamment dans le lai du Chèvrefeuille de Marie de France (lisez Marie de France, c'est beau). J'adore ce vers et je voulais vraiment l'utiliser ! Bien sûr, pour des raisons évidentes, j'ai transposé le « Belle amie » au masculin :)
Le prochain chapitre signera donc la fin. Encore une fois, je suis désolée d'être aussi peu régulière, je m'en veux... je ne comprends pas pourquoi il me faut tant de temps pour écrire, en ce moment... J'espère que ça ne durera pas, il n'y a rien de pire ! A bientôt - et ce bientôt, je compte bien m'y tenir !
