Fondations

Ayant droits : Le concept des chevaliers du zodiaque appartient à M. Kurumada. Les incarnations des différents chevaliers m'appartiennent. Athéna et le panthéon grec n'appartiennent qu'à eux-mêmes.

Relecture : Newgaïa et Yann

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Le temps a une fois de plus joué contre moi. Je ne vous livre donc qu'un croquis préparatoire, ce qui montrera un peu la manière dont je procède. J'espère pouvoir me rattraper cet été.

Résumé des chapitres précédents : Cassidy, descendante du peuple de Mü et originaire de l'Atlantide reçoit l'armure du Burin sous le nom d'Alastair, son frère disparu. Elle reprend alors la mission de son père, à savoir poser les fondations pour faire du Sanctuaire d'Athéna un refuge millénaire.

Elle est également chargée de trouver les derniers survivants de son peuple, pourchassés par les armées de Poséidon et Arès. Lors d'une de ses expéditions, Cassidy rencontre le général de Chrysaor qui n'est autre que son frère Alastair. Il la renvoie au Sanctuaire avec l'ordre d'éliminer Athéna et les derniers descendants de Mü.

Le chevalier du verseau Viris enferme Cassidy dans un cercueil de glace le temps que les secours arrivent d'Egypte et d'Ethiopie où se trouvent les chaînes d'Andromède. Aidé de la nouvelle Andromède, ils sont sauvés par l'arrivée des chevaliers du Loup et du Scorpion. Ils mettent en fuite les deux généraux et regagnent le Sanctuaire.

Viris plonge alors dans l'esprit de Cassidy pour réparer les dégâts provoqués par le Chrysaor. A l'issue de cette reconstitution, Viris perd durablement connaissance. Cassidy est enfermée pour être jugée. Pendant la nuit, Athéna, Andromède et Cassidy élaborent ensemble les premières lois qui permettront aux femmes d'intégrer la chevalerie. Le jugement est rendu, Cassidy est condamnée à seize ans d'exil. Alors qu'elle est accompagnée hors des limites du Sanctuaire, les chevaliers mécontents l'attaque. Viris la sauve et les fait disparaitre.

Plusieurs années après ces événements, Shuang et les jumeaux Chad et Aila se rendent au Sanctuaire pour répondre à une convocation. Shuang écarta Jason, l'aspirant Bélier dans l'arène de Sang. Ils sont ensuite escortés par les Chevaliers Persée et Andromède jusqu'au chemin des douze maisons. Aldébaran du Taureau perd le défi qu'il lance à Aila dans la maison du Bélier. Le duel confrontant Chad et Sofiane du Scorpion s'achève de manière tragique par la défaite des deux chevaliers. Sofiane aidé par Viris parvient à surmonter l'ordre implanté par le Chrysaor avant sa mort, et à sauver provisoirement son jeune adversaire.

A l'heure de la convocation, les trois guerriers se présentent devant le Grand Pope Viris. Ceux-ci ouvrent alors un portail vers Jamir, leur patrie, dont émergent deux personnes, Ottrin et Cassidy. Leur arrivée est accueillie de façon mitigée, cependant Viris leur offre l'hospitalité, et Cassidy réinvestie de son titre de Chevalier du Burin grâce à son armure. Le récit de ses années d'exil présente Jamir, le refuge fondé sur les ruines des laboratoires d'alchimie müviens, et la volonté des survivants de créer un second village, cette fois plus proche des océans. Athéna surgit alors et repousse les négociations au lendemain. Elle demande l'intervention d'Asclépios pour remettre sur pieds les combattants du jour. Si la prise en charge d'Aila et Shuang est aisée, Chad quant à lui nécessite un échange de sang. Viris propose de faire don de son sang à son fils.


Chapitre douze - Les femmes du Sanctuaire

Asclépios le guérisseur revint au bout d'une demi-flamme. Je ne m'en rendis compte que lorsqu'il me força à retirer mes mains crispées autour de celles de Viris et de Chad.

« Comment va Shuang ? demandai-je en m'écartant et lui laissant la place.
— Je l'ai assommé avec du vin pour le forcer à dormir. Il est plus fatigué que blessé. Il a été plus raisonnable que ces deux-là. »

Je souris intérieurement. Shuang n'était pas téméraire, contrairement aux jumeaux.

« Comment vont-ils ? insistai-je alors qu'Asclépios dissipait prudemment le lien de cosmos qui avait relié les deux hommes de ma vie.
— Pope, tenez ça sur la plaie. Pour que le sang coagule. Je vous ai coupé du vin à l'eau pour que vous ne fassiez pas un malaise. Je m'occupe du jeune guerrier. Il ira bien ma Dame. Il a déjà repris des couleurs. »

Viris s'écarta avec précaution de Chad et l'allongea. Les joues de mon garçon avaient repris quelques couleurs. Le sang ne coulait plus de son nez, et sa respiration était redevenue calme. Par contre Viris manqua de s'effondrer en se levant hors du lit. Je le rattrapai avant qu'il ne tombe et ne se blesse.

« Pardonne moi, souffla-t-il à travers son masque, tout en acceptant mon aide.
— Tu n'as rien à te faire pardonner, murmurai-je. En tout cas pas avant que tu ne m'ais pardonné toi. »

Je sentis son esprit tâtonner à la rencontre du mien, dans ce petit espace qui avait toujours été sien depuis que nous nous étions ouvert totalement l'un à l'autre. Espace dont le chemin avait été perdu durant ces longues années d'exil. Je voulus répondre, me dévoiler à lui, et tout lui dire. Mais ce n'était pas le moment. Pas ici, pas dans cette pièce pleine de spectateurs. Aussi répondis-je par une caresse timide.

Une femme rousse, vêtue de l'armure de l'aigle se présenta à l'entrée de la pièce.

« Grand Pope », salua-t-elle.

Viris répondit d'une légère inclinaison de tête.

« Je vais vous laisser, » déclarai-je en me redressant.

Je sentis la panique saisir Viris. Même si je crevais littéralement d'envie de me cacher, je ne le pouvais plus. Je lui lançai donc une pensée rassurante, que j'accompagnai d'une légère pression de la main.

« Je suis venue chercher le Chevalier du burin, me coupa-t-elle. Ainsi que la jeune Aila si elle est suffisamment reposée. Athéna souhaite rassembler les femmes de la chevalerie.
— Je vous demande juste un instant et je vous accompagne, déclara Viris en buvant une timbale d'eau tintée de vin.
— Notre Déesse a été très précise. Si la santé de nos hôtes ne requiert plus votre attention, elle vous demande de réunir les chevaliers ayant pris part aux événements, ainsi que les chevaliers d'or et d'organiser une délégation pour l'accompagner prochainement au Parthénon. »

Viris soupira lourdement, puis demanda.

« Lequel pose problème Sophia?
— Et bien, les habituels. Dios et Alexandros. Par contre Aldébaran a laissé sa place à Karel aujourd'hui.
— Le vieil imbécile, soupira de nouveau Viris. Cassidy ? » appela-t-il alors que je quittai la pièce.

Je m'arrêtai à l'entrée de la pièce, m'appuyant un instant contre la colonne. Je voulais parler, je le jure. Mais je n'y arrivais pas. Pas comme ça. Une vague de détresse me submergea, mélange intime de nos deux sentiments.

« Je ne quitterai plus le Sanctuaire sans que vous ne m'y autorisiez, Grand Pope. N'ayez crainte. »

Et je poursuivis mon chemin vers la chambre où reposait Aila. Sophia, le chevalier de l'aigle me suivit tout en maintenant une distance de déférence.

« Pourquoi restes-tu en retrait ? demandai-je agacée.
— Vous êtes une légende pour toutes les femmes chevaliers. Et la Dame de Jamir. Je ne suis pas votre égale, répondit-elle en baissant la tête.
— Je ne suis qu'un chevalier de Bronze, tu es un chevalier d'Argent. Passe devant », l'invitai-je en m'écartant pour lui laisser le chemin libre.

Elle leva son visage de métal vers moi. Je reconnus le travail d'orfèvre de Viris et admirai la personnalisation du masque, les deux joues barrées de trois marques, coups de serres de l'aigle. Je sentis vaguement ses émotions et me giflai mentalement. J'étais d'une indiscrétion maladive, et manifestement, les précautions que j'avais prises en me couvrant de perles de Jade ne suffisaient pas à bloquer les impulsions de mon pouvoir. J'aurais dû en apporter également pour Chad. Mais il avait un bien meilleur contrôle que moi sur ses capacités, portait le collier qui l'avait protégé enfant et ne montrait aucune manifestation de surcharge à présent. Malgré les traumatismes de leur enfance, mes jumeaux étaient bien plus solides que moi.

Sophia sembla peser le pour et le contre. Puis la tension cessa. Ses épaules se détendirent et elle se mit à ma hauteur. Elle fit un geste pour m'inviter à avancer. Nous marchâmes côte à côte, comme de vieux compagnons venus rendre visite à l'un des leurs en convalescence.

Ma petite fille était allongée dans la même position que sa forme astrale. Elle semblait protéger quelqu'un, malgré son bras bandé et le lit vide. Je m'assis sur le bord, et laissai courir mes doigts sur son menton. Ce masque brisé dévoilant ses lèvres était un beau compromis entre les règles d'Athéna et sa volonté de ne rien cacher d'elle-même. Lentement, Aila revint vers son corps et s'éveilla.

« Maman ? murmura-t-elle en tournant la tête.
— Je suis là. Peux-tu te lever ? » demandai-je en m'écartant.

Aila se redressa lentement. Je me rendis compte à travers la détresse fugace que je perçus dans son esprit, que son centre de gravité était modifié par l'immobilisation de son bras. Je l'entourai d'un flux d'énergie psychique et l'aidai à se tenir debout. Elle comprit immédiatement ce que j'avais fait, et repoussa gentiment mon aide. Ma petite fille s'était encore affirmée depuis son départ de Jamir, une demi-année plus tôt.

« Aila aspirant du Bélier, Athéna requiert votre présence. »

Aila dévisagea l'inconnue, lui sourit et lui tendit sa main valide. Sophia eu un léger mouvement de recul, puis se détendit mais préféra répondre au geste d'Aila par une révérence. Je m'interrogeai un instant sur ce que le Chevalier de l'Aigle cachait sous son masque. Mais ce secret était sien et je devais attendre qu'elle le partage, si elle le désirait.

« Je vous suis, par contre vous devrez pardonner ma lenteur. J'ai quelques difficultés à trouver mon équilibre avec les bandages du guérisseur.
— Vous avez de la chance que ce soit Asclépios qui se soit occupé de vous, expliqua Sophia. Il ne mesure pas ses efforts lorsqu'il s'agit de sauver une vie ou de guérir une blessure noblement acquise. C'est le meilleur guérisseur que nous ayons au Sanctuaire avec le Chevalier Sofiane du Scorpion. Et Asclépios est beaucoup plus doux dans ses médications.
— Hé ? Ce psychopathe est votre guérisseur ? » s'étonna Aila, une grimace déformant ses lèvres.

Sophia rit et s'approcha d'Aila.

« Souhaitez-vous mon aide ? proposa-t-elle.
— Je pense que ça ira si tu me tutoies. Je ne voudrai pas me montrer dans un plus mauvais état qu'à mon arrivée au Sanctuaire. Mère ? »

J'acquiesçai silencieusement, et lui lançai mes encouragements mentaux. Si elle flanchait et que sa télékinésie ne la portait plus, je serais là pour l'épauler. Nous quittâmes l'aile des blessés pour rejoindre le palais du Grand Pope. Sophia nous indiqua un escalier caché derrière une tenture, nous menant vers l'étage supérieur. Elle nous guida vers une grande porte qui devait se trouver au-dessus de celle de la salle d'audience, qui semblait en réalité être un appartement privé hâtivement transformé pour servir de pièce de réception. Et à en juger par la décoration, il s'agissait de ceux d'Athéna, alors qu'il aurait dû s'agir de ceux du Grand Pope. Enfin c'est ce dont je me souvenais, des plans que Père m'avait laissé. Après savoir si Viris et Félix n'y avaient pas apporté modification depuis le temps, était une autre histoire.

A la table tirée en hâte au milieu de la pièce, des serviteurs avaient ajouté deux tréteaux, l'agrandissant suffisamment pour permettre à notre petite assemblée de siéger. Deux bancs de bois avaient été tirés de chaque côté d'un fauteuil de bataille élimé. J'accompagnai Aila jusqu'à la table. Avec un soulagement évident, ma petite fille se laissa tomber sur l'un des bancs. Elle avait choisi celui de gauche, de manière à ce que celui ou celle qui mènerait les discussions ne voit pas son flanc blessé. Sophia prit place à côté d'Aila, nous séparant.

« Si vous voulez bien prendre place à gauche d'Athéna, m'invita le chevalier de l'Aigle.
— C'est que je ne suis plus venue au Sanctuaire depuis longtemps. Je ne pense pas avoir plus de choses à dire que celles qui sont restées auprès de notre Déesse toutes ces années.
— N'y voit aucune tactique malveillante ou manière de me rabaisser par rapport à toi, Chevalier du Burin.
— Dans ces assemblées de femmes, Athéna nous a toujours fait siéger par ancienneté. Il est donc normal que tu reprennes la place de première appelée, expliqua une voix que j'avais connue lors de mes dernières heures au Sanctuaire.
— Andromède ! m'exclamai-je avec délice.
— Cela fait bien trop longtemps Cassidy, répondit-elle en inclinant légèrement la tête de côté. Je suis heureuse d'avoir vu le jour de ton retour. »

Nous nous fîmes face, chacune cherchant à deviner ce que l'autre pensait derrière son masque. Quel âge avait-elle maintenant… à peine la trentaine ? Elle avait changé depuis tout ce temps. L'adolescente rétive avait fait place à une femme sûre d'elle, et en même temps auréolée d'une tranquillité silencieuse. Comme un souffle tiède à l'aube du désert.

« Bon alors, vous vous la faîtes cette accolade de bienvenue ? Ou alors il faut que je participe avec vous au câlin de retrouvailles ? Oh et puis zut ! »

Athéna venait d'entrer et nous attrapa toutes les deux par les épaules, nous attirant dans une étreinte à étouffer un bœuf. Si j'avais un jour oublié que l'apparence humaine de ma déesse était trompeuse, la douleur dans mes côtes me le rappela un peu trop vivement à mon goût. Et si j'avais oublié que j'avais autrefois, et pendant plus de dix ans, été la seule femme chevalier et confidente de ma Déesse, la stupeur que je vis dans l'attitude et les émotions de mes consœurs me fit comprendre que je conserverai ce lien privilégié avec ma Déesse à jamais.

Athéna était entrée suivie de deux jeunes femmes. L'une d'entre elles, la brune dont les cheveux tiraient vers le vert, effet pervers de la décoloration à l'eau de mer, portait l'armure d'Ophicius[1], que je me rappelais avoir restaurée. Elle tirait derrière elle une petite fille que je n'avais pas aperçue dans un premier temps. Le Chevalier d'Ophicius prit la parole.

« Athéna, peut-être pourrions-nous commencer ? Je dois ramener Lys aux cuisines.
— Lys, appela Athéna en se tournant vers la fillette. Puis-je savoir pourquoi tu dois te rendre aux cuisines ? »

L'enfant se cacha de plus belle derrière celle qui devait être son maître. Mais la femme ne montra aucune pitié et s'écarta, la laissant seule face à Athéna pour assumer ses actes. Celle-ci avait repris son sceptre et attendait appuyée sur celui-ci que l'enfant parle.

« Ils ont dit que je ne serai jamais chevalier. Que je ne serai jamais digne de le devenir, éclata-t-elle.
— Qui ça ils ? lui fit préciser Athéna.
— Les esclaves de la cuisine. Ils disent que je suis comme eux. Que c'est un mauvais tour que vous me jouez, bégaya-t-elle.
— Lys, ne t'ai-je pas déjà dit qu'il ne fallait pas te mettre en colère pour si peu ? soupira Athéna.
— Mais Déesse. Je serai bientôt nubile et ma famille me réclamera si je ne prends pas le masque. Je ne veux pas quitter le Sanctuaire, ni me faire enfermer dans un Gynécée. Je veux vous servir. »

La petite fille éclata en sanglot et immédiatement me revinrent en mémoire les souvenirs de ma propre adolescence. A l'époque, j'avais été dans la position difficile où les chevaliers en charge des apprentis m'avaient cherché un Eraste[2]. J'avais fait jouer le fait que mon père était à la guerre et que j'étais müvien pour retarder le choix. Puis lorsque les propositions avaient été un peu trop appuyées, j'avais trouvé comme astuce pour échapper à ce rite venu de Crête, d'accepter toutes les missions de messager en dehors du Sanctuaire. Ainsi, à part Alix dont j'étais l'une des élèves, personne ne savait où me trouver. Et Alix n'était pas très porté sur le côté physique de la relation maitre/disciple.

« Maman ? Qu'est-ce qu'un Eraste? » me demanda subrepticement Aila, percevant ce mot à travers notre lien mental.

Je lui répondis rapidement, et perçu sa réaction initiale de dégoût, puis d'incompréhension. Je devais avouer que j'avais extrêmement mal géré l'éveil des sens de mes enfants. Sans doute parce que moi-même j'avais eu une approche très négative de la chose. Il faudrait que j'en parle à Viris quand nous aurions une minute pour nous et la famille. A cette pensée, je sentis l'étincelle de curiosité s'allumer au fond de mon esprit. Viris réagissait à mes émotions. Comme si, il avait peur qu'en me perdant à nouveau de vue, notre lien se brise comme il y a quinze ans. Sa présence discrète mais à l'écoute me réchauffa le cœur, mais ce n'était encore une fois pas le moment. Une caresse mentale pour le rassurer, et je repris le fils de la conversation entre Lys et Athéna.

La petite s'était remise à pleurer, et Athéna s'était baissée pour mettre leurs regards à la même hauteur.

« Pourquoi pleures-tu Lys ? demanda-t-elle. Pourquoi pleurer alors que tu sais qu'ils racontent des bêtises, et que ton armure attend sagement que tu te montres digne d'elle ?
— Parce que sans masque, je ne suis même pas une apprentie, articula-t-elle en se frottant les yeux pour endiguer le flot de larmes.
— Ne t'inquiète pas Lys, tu es mon aspirant du cygne. Et personne ne viendra me contredire, moi ou l'armure. Cependant… » Athéna lança un coup d'œil à la brune, « … tu déshonores ton maître en te comportant ainsi. Tu t'acquitteras de ta punition comme elle l'en a décidé. »

La petite fille mortifiée s'inclina et murmura : « Pardonne-moi déesse, j'ai été égoïste. » Elle se tourna vers la brune et ajouta : « Pardonne-moi, maître Mery. Je n'ai pensé qu'à moi dans mon accès de colère. Cela n'arrivera plus.
— Je n'ai aucune illusion sur le fait que cela se produira encore Lys, rétorqua Mery. J'espère juste parvenir à te mettre assez de plomb dans la cervelle pour que tu ne mettes que toi en péril. »

La réplique était dure, mais l'expression corporelle de l'Ophicius avait changée pour se faire plus maternelle.

« Bien, ceci étant réglé, veuillez prendre vos places que je fasse les présentations. »

Nous prîmes places autour de la table, selon notre ancienneté. Je fus surprise que la petite aux cheveux noirs ne demande pas à Aila de se déplacer. Mais elle devait mieux connaître que nous le protocole de ces réunions.

« Si vous voulez bien vous présenter une par une. Bien que cette réunion soit assez informelle, je crois que vous ne vous connaissez pas toutes. Aussi, ce sera plus convivial si chacune prend la parole. »

Elle me fit signe de commencer.

« Je suis Cassidy de Jamir, dite Alastair, Chevalier de Bronze du Burin.
— Et la première femme Chevalier de mon ordre, précisa Athéna.
— Andromède d'Ethiopie, Chevalier de Bronze, seconde femme Chevalier, poursuivi l'éthiopienne.
— Sophia d'Asie mineure, Chevalier d'argent de l'aigle. Troisième femme Chevalier.
— Mery d'Athène, Chevalier d'argent d'Ophicius, quatrième femme Chevalier. »

C'était au tour d'Aila de parler. Elle hésita sur la manière de se présenter. Puis se lança.

« Aila de Jamir, reconnue par l'armure d'or du Bélier. Je suppose que je serai la cinquième.
— Louve, aspirant Chevalier du Loup. Sixième femme Chevalier. »

Mon cœur se serra. Si elle se préparait à endosser l'armure du loup, cela signifiait qu'Alix ne pouvait plus la porter. Dans le meilleur des cas, pour cause de vieillesse. Dans le pire des cas, parce qu'il n'était plus…

« Lys, aspirant Chevalier du cygne. Septième femme Chevalier.
— Parfait ! s'exclama Athéna en applaudissant des deux mains. J'attendais l'occasion de pouvoir toutes vous réunir depuis longtemps. Il fallait que je discute avec vous des lois qui régissent la présence des femmes dans la Chevalerie. »

Elle se tut un instant. Andromède se redressa et croisa les bras sous sa poitrine, le visage tourné vers moi. J'expirai le souffle que j'avais inconsciemment retenu.

« Ça nous rappelle des choses, pas vrai Cassidy ?
— Oh que oui, répondis-je, mes lèvres s'étirant en un sourire nostalgique.
— Puis-je parler ? demanda l'Ophicius.
— Oh ne soit pas si rigide Mery, la taquina Athéna. Nous sommes entre filles, je veux de la langue de vipère et du franc-parler. »

La brunette sembla s'offusquer de l'allusion d'Athéna, puis reprit la parole.

« J'aimerais savoir en quoi les lois actuelles ne suffisent pas.
— Ne fait pas semblant Mery, la coupa Sophia. J'ai déjà eu cette conversation avec toi et Andromède à plusieurs reprises. Nos lois actuelles sont encore trop soumises à interprétation.
— Nous venons d'ailleurs d'assister à une discussion fortement chargée en émotion au sujet de l'une de ces imprécisions, déclara calmement louve. A savoir, quand la femme chevalier doit-elle recevoir son premier masque. »

Lys s'agita sur le banc.

« Je n'ai revêtu mon masque que ce matin. Je ne crois pas m'en porter mal, expliqua Aila.
— Tu es une extérieure, cracha Mery sans se retenir.
— Et donc ? l'invita à continuer Aila dont la mâchoire s'était crispée.
— Il suffit Mery. Le Sanctuaire ne pourra sans doute jamais être assez grand et autonome pour abriter l'ensemble de ma garde, de leur disciple et de leurs petites gens en un même lieu. Il est donc normal que des camps extérieurs se créent et que l'on y forme de futurs chevaliers, les coupa Athéna. Par contre, je suis d'accord sur le problème du premier masque. J'aimerais pouvoir faire de cette remise une cérémonie qui comptera dans la vie de vos consœurs. Que ce soit le premier honneur à entrer dans ma garde.
— Pourquoi pas au moment de l'entrée chez les apprentis ? proposèrent Louve et Lys ensembles.
— Je trouve personnellement que porter le masque est vraiment contraignant pendant les jeunes années, avoua Mery. J'aurais préféré passer pour un garçon à mon entrée au Sanctuaire plutôt que d'avoir à les corriger un par un pour leur montrer que j'étais aussi capable qu'eux. C'est pourquoi j'avais insisté pour que Lys garde secret son sexe et sur le fait qu'elle ne recevrait son masque qu'à ses premières règles.
— Je serais même plus extrême, proposa Sophia. Et de ne faire du masque une obligation qu'à partir du moment où elle recevrait son armure. Après tout, si un apprenti sur dix réussi son entraînement, qu'en sera-t-il pour le peu de fillettes qui accepteront les sacrifices de notre charge ?
— Je suis assez d'accord avec Sophia, appuya Aila. Mais comme l'a si gentiment fait remarquer le chevalier de l'Ophicius, je ne suis qu'une extérieure et ne connaît rien des conditions de vie des femmes en vos régions.
— Aila, la fustigeai-je.
— Mais Maman, elle nous provoque gratuitement depuis tout à l'heure.
— Et bien montre lui que tu es digne de ton futur de rang de chevalier d'or en lui répondant par le calme. Observe-la bien, elle réagit pareil avec les autres. Elle va se ridiculiser en provocations inutiles si tu ne lui réponds pas, puis se taira. »

Seules les lèvres d'Aila, qui s'affaissèrent légèrement, trahirent notre échange mental. L'Ophicius avait manifestement souhaité répondre vertement à la remarque de ma fille, mais avait été interrompue par Athéna. Celle-ci avait attendu le retour du calme.

« Andromède, qu'en penses-tu ? demanda-t-elle en se tournant vers l'Ethiopienne qui avait dû reprendre ma charge de gardienne des femmes Chevaliers.
— Les raisons pour lesquelles j'ai pris le masque avant mon arrivée au Sanctuaire étaient personnelles et culturelles. Je n'ai donc pas d'avis tranché sur la question.
— Et toi Cassidy ? insista ma Déesse.
— Mes raisons étaient personnelles et équivalentes à celles d'Andromède. Je n'aurais sans doute pas pu recevoir l'entraînement dont j'ai bénéficié sans cacher mon visage et ma féminité. Cependant, nous sommes en train d'écrire les lois de notre ordre, lois qui changeront les mentalités de nos compagnons. Peut-être lentement, mais elles les changeront. Je pense donc que mes arguments pour cacher mon visage enfant ne tiennent pas la route.
— Et donc ? m'invita à continuer Athéna.
— Je serai de l'avis du Chevalier Ophicius. »

Celle-ci redressa le menton, triomphalement.

« Tu vois Aila, elle a besoin de se mettre en avant ? murmurai-je en pointant mentalement l'Athénienne.
— Oui, je ne suis pas habituée à ça, grommela-t-elle.
— N'oublie pas que même si la franchise est un trait de notre race, il y a aussi des esprits retords chez les müviens, lui rappelai-je.
— Tu crois que c'est parce que notre sang est mêlé ? » demanda Aila la peur au ventre.

Je ris.

« Non ma chérie, tout est question d'éducation et d'expérience personnelle. Il faudra juste que tu apprennes à desceller ces esprits, pour ne pas te laisser surprendre. »

Elle acquiesça mentalement. La conversation avait continué pendant notre échange, mais risquait de tourner à l'affrontement. Mery semblait croire que mon accord sur la question du masque suffisait à faire taire les propositions des autres, et qu'elle pouvait décider de la suite pour nous toutes. Elle avait tendance à oublier qu'Athéna avait permis aux apprenties et aspirants de se prononcer au même titre que nous autres. Elle était d'ailleurs en train de menacer Lys de doubler sa punition si elle ne restait pas à sa place dans cette discussion. Et ça, ça n'était pas pour plaire à ma tête brûlée de fille qui risquait de lui rentrer dedans, aussi bien verbalement que physiquement, et ceux, malgré ses blessures. Je me sentis obligée de la précéder pour éviter le bain de sang.

« Rappelons ce que risque une femme Chevalier à dévoiler son visage. Dans tous les cas, elle devra réclamer la vie de celui qui l'aura aperçu, pour le tuer ou pour l'épouser. Or dans toutes les cultures rattachées au culte d'Athéna, une jeune femme ne peut être mariée avant d'être nubile. Je serais donc d'avis d'associer aux premières règles le port du premier masque.
— Et si l'armure est accordée avant que la femme chevalier ne soit adulte ? demanda Lys.
— Alors elle devra automatiquement prendre le masque, » trancha Athéna.

Son regard balaya l'assemblée cherchant tout signe de désaccord. Je sentis le désespoir de Lys de ne pas enfin se voir octroyé son masque comme elle l'avait espéré. Mais en tant que plus jeune membre de notre assemblée, et reconnaissant son manque d'expérience, elle accepta la décision d'Athéna sans protester davantage.

« J'aurais deux questions, toujours au sujet du masque, intervint alors Aila.
— Nous t'écoutons, l'invita à continuer Athéna.
— Ma première question porte sur la forme du masque. Doit-il couvrir tout le visage ou pouvons-nous nous contenter de cacher seulement une partie de celui-ci ? »

Mery explosa.

« Le masque doit cacher notre féminité et notre identité ! S'il n'est pas intégral, comment pourrons-nous circuler librement parmi les hommes ?
— Tiens, c'était donc ça. Je me demandais comment tu pouvais avoir autant d'informations croustillantes sur les hommes du Sanctuaire, » la taquina Sophia.

Le poing de la brunette se crispa sur la table.

« Sache qu'à l'origine j'étais destinée au Gynécée du Sanctuaire, j'y ai conservé des amies qui savent très bien le genre de chose qui peuvent…
— Tu n'as pas à te justifier, l'interrompit Andromède. Tant que tes habitudes ne viennent pas perturber ta charge de chevalier, tu peux bien t'amuser comme tu le souhaites.
— Andromède ! protesta l'Ophicius.
— Mery, l'interrompis-je, puis-je te prouver que dévoiler une partie de mon visage ne trahira pas forcément mon identité ? »

Elle me toisa d'un œil mauvais, comme si j'étais un insecte dérangeant. Athéna me fit signe de continuer. Aila avait compris où je voulais en venir et ses lèvres se figèrent en un sourire léger et serein, imitant mon expression habituelle. Je pris l'une des étoles qui me couvraient les bras, et la bandai sur le haut de mon visage, cachant mon nez et mes yeux. Puis je fis glisser mon masque et dévoilai mes lèvres.

« Alors, qui est qui ? » demanda Aila.

Louve et Mery se penchèrent légèrement en avant pour mieux nous observer. Athéna leva discrètement la main pour cacher ses lèvres. Elle se retenait de rire, de même qu'Aila qui se débattait pour maintenir une expression similaire à la mienne, mais dont les lèvres tremblaient légèrement.

« Vous êtes parentes, cela ne compte pas ! trouva comme contre argument l'Ophicius.
— Andromède, veux-tu bien te prêter à l'expérience ? proposa Aila en touchant les attaches de son masque.
— Je préfère ne pas dévoiler mon visage, même à vous mes sœurs. Je porte toujours les cicatrices de ma vie avant le Sanctuaire, et je préférerais ne pas en faire étalage, expliqua-t-elle tendue.
— Je veux bien me prêter au jeu, » proposa Sophia pour apaiser la tension de son aînée.

Sans dévoiler leurs visages aux autres, cachés par leurs chevelures respectives, Aila et Sophia échangèrent leurs masques. J'observai une seconde le chevalier de l'aigle, puis reproduit son sourire avenant du mieux que je le pus. De nouveau Louve et Mery se penchèrent pour nous observer.

« Incroyable ! murmura Louve.
— Je veux voir ! Je veux voir ! protesta Lys qui était assise à côté d'Aila et devait se contorsionner pour nous observer.
— Es-tu convaincue, chevalier Ophicius ? demanda Athéna pour conclure cette nouvelle question.
— Je suis sure qu'on peut nous confondre si une partie du visage est dévoilée, mais je dois avouer que je suis incapable de distinguer le chevalier de l'Aigle de celui du Burin en observant uniquement leurs lèvres.
— Tu n'es pas très observatrice, se moqua Andromède en se penchant vers moi. Cassidy a la peau très claire, et les lèvres d'un rouge un peu trop prononcé pour être naturel. Sophia a la peau légèrement plus rose et tachée de soleil. Si tu regardes également, Cassidy a le sourire moins ouvert que celui de Sophia, et les lèvres plus fines.
— Comme si je pouvais me souvenir de ce genre de détails… se défendit l'Ophicius.
— Tu retiens bien les paroles prononcées, mais tu as du mal sur le visuel, la taquina Andromède.
— Pourtant toi qui aime chercher le petit détail, ce jeu aurait dû te convenir ! » appuya Sophia tout en rendant son masque à Aila.

La brunette devint tellement rouge que je pus le voir sur son cou. Manifestement, Sophia et Andromède en profitaient pour régler quelques comptes au passage.

« En fait, ce que tu souhaites, mais ne formule pas, c'est que nous disposions d'un équivalent du Gynécée pour les femmes chevaliers ? » s'exclama Aila dont les idées venaient de se mettre en place.

Mery abattit son poing sur la table, et la pointa du doigt.

« Ce que je fais de mon corps, en dehors du service ne concerne que moi. Je sais prendre mes précautions pour ne pas m'encombrer d'un enfant. Mais je ne supporte pas qu'on puisse remettre en question mon autorité de chevalier d'argent sous prétexte qu'effectivement, j'ai des besoins autres que le sommeil et la nourriture, s'emporta-t-elle.
— Est-ce que tu connais un seul homme qui accepterait de vivre comme le font les femmes du Gynécée ? Même si nous leur trouvions des occupations plus nobles, comme d'assurer la garde du Sanctuaire, ou de travailler aux champs, je ne suis pas sûre que les hommes de Grèce se prêteraient au jeu et ne te feraient pas chanter, marmonna Andromède.
— En l'état actuel des choses, il me parait difficile de créer un tel lieu dans le Sanctuaire, soupira Athéna. Même si je faisais passer la chose comme une de mes lubies, et que je demande des esclaves qui n'ont pas les mêmes exigences, cela risque d'être très difficile à accepter. Mery, est-ce vraiment ce que tu revendiques en parlant de ton masque comme d'un rempart pour préserver ton identité ?
— J'ai tout à fait conscience que de ce point de vue, nos confrères ne sont pas prêts. C'est pourquoi je préfère séparer ces deux parties de moi, les préservant l'une de l'autre.
— Je ne vous obligerai pas à vous plier à une mode quant à la forme du masque, rappela Athéna. Chaque masque est unique. A vous de décider de sa forme. Je souhaite cependant conserver cette tradition qui a permis aux premières d'entre vous de me rejoindre. Un peu comme la coupe qui autorise les hommes à se présenter aux banquets, je souhaite que le masque devienne un symbole similaire. Sommes-nous d'accord ?»

Son regard balaya l'assemblée. Mery s'était assise, et faisait de gros efforts pour se calmer. Lys semblait mieux accepter également le fait qu'elle ne recevrait pas son masque aujourd'hui. Andromède et Sophia semblaient également satisfaites.

« Aila, tu avais une seconde question au sujet du masque ? demanda Athéna, lui redonnant la parole.
— Ah, oui. Je voulais savoir si il était obligatoire pour une femme chevalier mariée de porter le masque. Je veux dire. Avant le mariage, le masque protège en quelque sorte le visage et l'intimité de la femme Chevalier. Mais après… »

Ma petite fille se tourna vers moi, et sans pouvoir m'en empêcher je sentis le rouge me monter aux joues. Je les cachais vivement en remettant mon masque en place, mais je savais pour qui Aila posait cette question. A Jamir, et avant Jamir, pendant ma première année d'exil, Viris avait eu un mal fou à me faire perdre l'habitude de dissimuler mon visage. Mais quand j'avais accepté cette perte, j'avais totalement cessé de me cacher dans mes activités quotidiennes. Je ne le revêtais plus que lorsque je recevais dans la Tour du Commencement des extérieurs à notre vallée.

Revenir au Sanctuaire, c'était renoncer à laisser les éléments jouer avec mon visage, ne plus pouvoir sourire ou embrasser mes enfants au grand jour, perdre le droit d'être moi sans faux-semblants. Tout cela, je l'avais expliqué à Aila, et je l'acceptais. Mais ma petite fille, pas encore âgée de quinze ans, ne comprenait pas que ces pertes étaient acceptables pour le bien commun. Aujourd'hui, Athéna avait choisi de lui donner la parole. Et elle s'en servirait, pour elle, mais aussi pour nous toute. Un baume de fierté me recouvrit le cœur.

« Le masque est la preuve de notre appartenance à la Chevalerie d'Athéna. Ne pas le porter, c'est se parjurer, grogna Mery.
— Allons, tu avoues toi-même t'en passer pour tes excursions nocturnes, soupira Sophia. Pourquoi une femme mariée ne pourrait-elle pas se promener dans le Sanctuaire le visage nu ?
— Tu ne supportes pas ton masque, taquina Louve. Personnellement, je n'ai aucun regret à cacher en permanence mon visage.
— Tu dis ça maintenant Louve, mais le diras-tu encore le jour où tu seras amoureuse, et où tu ne pourras pas vivre avec lui au grand jour au Sanctuaire ? la contredit Sophia.
— Devenir chevalier, servir et défendre notre Déesse Athéna. Rien d'autre ne compte, expliqua Lys. Le mariage, c'est juste pour faire plaisir à la famille et assurer sa descendance.»

Je soupirai. Comment ces jeunes femmes, pour certaines encore des enfants, pouvaient elles parler de ces choses avec autant de légèreté. J'avais été comme elles dans ma prime jeunesse. J'étais encore jeune selon les standards müviens, pas encore le demi-siècle, mais j'avais déjà commis tellement d'erreurs. J'avais moi aussi cru que mon cœur ne serait jamais assez grand pour contenir un autre amour que celui pour ma Déesse. Mais aujourd'hui, avec le recul, et en voyant ma petite fille, l'une de mes fiertés, prendre part à cette discussion, je savais qu'elles se trompaient. Le cœur humain n'est pas limité comme elles le pensent. Nous pouvons aimer à l'infini. Ne pas le faire, c'est être parjure envers notre nature profonde.

Je me penchai légèrement en arrière, mon regard dérivant sur la voûte céleste gravée dans le plafond. Les étoiles les plus importantes y étaient représentées. Les constellations dont le gardien était vivant semblaient auréolées d'une douce lumière dorée. Il restait beaucoup de zone d'ombre, notamment sur le zodiaque. La constellation du bélier semblait s'éveiller. Quant à celle du verseau, elle oscillait entre deux éclats légèrement différents, témoignant de la cohabitation de deux porteurs. Athéna remarqua mon geste et me sourit, puis se tourna vers les autres.

« C'est une très bonne question que celle du port du masque après le mariage, Aila, reprit Athéna. Et cette question peut être traitée en même temps que la seconde que je souhaitais vous soumettre. J'aimerais que nous parlions des mariages des Chevaliers. »

Silence. Les jeunes femmes se dévisagèrent les unes les autres. Andromède avait retrouvé sa posture en retrait, les bras croisés sous ses seins. Ses pensées aussi fermées que l'était l'expression de son masque.

« Peut-être devrais-je formuler ma question autrement. Pensez-vous qu'un chevalier, homme ou femme d'ailleurs, devrait être autorisé à se marier et à avoir des enfants ? J'aimerais connaître vos sentiments à ce sujet. »

Inconsciemment, mes épaules s'étaient relevées sous la tension que provoquait en moi cette question. Je dévisageai ouvertement Andromède, cette femme qui avait guidé nos sœurs en mon absence. Je ne connaissais pas réellement sa position, mais j'en avais vu les conséquences sur mon disciple, lorsqu'il avait séjourné à Jamir. La même position que celle que j'avais eu, et dont les conséquences avaient été, entre autre, mon exil. Andromède, que personne n'appelait plus par son prénom, Kiera, avait tourné la page sur beaucoup trop de choses lorsqu'elle avait prêté serment à Athéna. Le serment… c'était lui que notre Déesse voulait réécrire avec notre bénédiction de femmes.

« Personne ne veut se prononcer ? s'étonna Athéna.
— Je ne me considère pas comme apte à parler, avoua Louve au bout de quelques secondes douloureuses de silence. Je n'ai pas encore connu d'autre amour que le vôtre, Déesse. Je ne sais donc pas à quoi je pourrai renoncer.
— Mery ? »

La brunette baissa les yeux sur ses mains serrées.

« Certaines armures sont transmises de père en fils depuis plusieurs générations. Je ne vois pas pourquoi cela devrait changer, murmura-t-elle avec hésitation.
— Je vous pose la question du point de vue des femmes chevaliers, ajouta Athéna. Je connais déjà la position des hommes chevaliers. Karel est suffisamment protecteur de leurs privilèges pour que je ne les oublie pas, soupira-t-elle.
— Donc, vous nous demandez de réfléchir au droit des femmes chevaliers de se marier et d'enfanter, voire de transmettre leur charge à leurs enfants, fils ou filles ? reformula Sophia.
— Si les hommes commencent à accepter notre présence dans la chevalerie, ils n'acceptent pas le fait que nous puissions nous marier, enfanter et conserver notre charge, explicita Andromède.
— C'est tout à fait ça. Maintenant que le nombre de femmes dans la chevalerie est relativement important, je voulais avoir votre avis sur cette question, et inscrire dans le marbre les règles qui régissent mon ordre, rajouta Athéna.
— J'ai une question, intervins-je. Vous avez parlé de l'opinion des hommes à notre sujet. Mais pouvons-nous nous prononcer sur les mêmes questions concernant les hommes ? »

A ma surprise, Andromède éclata de rire.

« Allons Cassidy, crois-tu vraiment que notre nombre augmentant, nous avons le droit à un traitement égal à celui des hommes ?
— Justement, je le réclame, déclarai-je avec sans doute un peu trop de passion. N'est-ce pas ce pour quoi cette assemblée est réunie ? Écrire les lois qui nous protégeront en tant que femme, mais également mettrons les hommes au même niveau que nous ?
— C'est exactement ce que je vous demande aujourd'hui, acquiesça Athéna. L'entrée de la première femme dans ma chevalerie remonte déjà à vingt-cinq ans. Depuis tout ce temps, vous avez pu observer le comportement de vos compagnons d'arme et déceler les situations qui ont besoin d'une réglementation.
— Donc, résuma Mery, vous nous demandez de décider si les chevaliers peuvent avoir une descendance d'un côté, et de l'autre si ils peuvent se marier.
— Je pense que la question est plus profonde, coupa Sophia. La véritable question, si le mariage et les enfants sont autorisés, est de savoir quelles concessions devront nous faire entre nos vies de mères et nos devoirs de Chevalier. »

Le silence retomba sur notre assemblée, chacune baissant les yeux sur son giron. Il ne leur était pas difficile de se rappeler quelles étaient leurs obligations en tant que chevalier. Par contre, certaines avaient du mal à imaginer le changement émotionnel que pouvait représenter un mariage, et plus encore l'arrivée d'un enfant. Moi-même j'avais vécus plusieurs mois de panique lorsque j'appris avec certitude que j'allais donner naissance à un enfant. Et je ne parlais même pas de la terreur qui suivit l'annonce qu'un deuxième enfant refusait de naître en même temps que le premier. Andromède se racla la gorge, puis s'adressa à moi.

« Cassidy, tu es la seule parmi nous à avoir eu des enfants. Est-ce que… »

Elle n'acheva pas sa question. En fait, son esprit bouillait de dizaines de questions. Un peu comme lorsque nous nous étions rencontrées, dans les Prisons d'Ouranos il y avait seize ans. Mais l'excitation l'empêchait d'en formuler une seule correctement. Je devais avouer que je n'étais pas sûre moi-même de pouvoir leur donner une réponse cohérente.

« C'est difficile à expliquer, répondis-je pour me donner le temps de formuler au mieux ma réponse. Je n'étais plus vraiment au service du Sanctuaire lorsque les enfants sont nés. Enfin… je veux dire… »

Je soulevai légèrement les mèches de cheveux rouges pour dévoiler la cicatrice à la limite de mon masque et la mèche de cheveux blancs qui lui était liée.

« A cette époque difficile, j'ai eu un grave accident et ma mémoire m'a joué des tours pendant plusieurs années. De ce fait je n'ai eu aucun contrôle sur la suite d'événements, dont la naissance des jumeaux fait partie. »

Je sentis Aila se crisper. Ce que j'allais dire, elle le redoutait, car je répondrai sans doute à de nombreuses questions qu'elle se posait depuis des années.

« Attention, m'exclamai-je aussitôt, je ne veux pas dire que je n'aurais pas eu d'enfant à un moment ou un autre. Je veux dire que lorsqu'ils sont arrivés, je n'avais plus d'attaches directes avec le Sanctuaire. Certes, j'avais le souvenir d'une mission à accomplir, mais les seuls comptes que je devais rendre étaient envers moi-même, et ceux qui avaient attaché leurs pas aux miens. »

J'inspirai lentement, tout en tournant le visage vers ma petite fille. En cet instant, j'espérais que Chad était assez réveillé pour qu'elle lui transmette exactement les mots que j'allais prononcer et qui lèveraient à jamais tous les doutes qu'ils avaient quant à leur naissance.

« Il n'y a pas de plus beau cadeau que celui de la vie. Alors oui, j'ai été surprise par cette double naissance, qui ne s'est pas produite dans les conditions les plus faciles et amicales qui soient. Mais jamais je n'ai regretté les changements que mes enfants ont apportés à mon existence. Je pense qu'avant, j'étais une jeune femme perdue, rebelle, entière et suicidaire. Quand mes enfants sont venus au monde, c'est comme si mes yeux s'étaient ouverts. Protéger quelqu'un ne se fait pas forcément au prix d'un sacrifice irremplaçable. En étant prêt, il n'est pas nécessaire de terminer le combat à terre et de perdre les êtres qui nous sont chers. Sans mes enfants, je crois que je ne l'aurais jamais compris. La volonté de protéger est puissante, et surpasse la réalisation de nos pires craintes, expliquai-je avec passion. Nous nous étions fait une promesse, leur père et moi, avant notre séparation accidentelle. Nous ne devions plus avoir de regret qui nous emprisonnent dans les pleurs et limitent nos cœurs. Alors, depuis leur naissance, je n'ai plus jamais versé de larmes de tristesse, car j'avais compris tout cela… »

Je sentis le contact timide d'Aila auquel je répondis d'une caresse sereine. Aussi fugace que l'avait été le contact de Viris quelques minutes plus tôt, je me sentis submergée par l'amour sans faille que me portait ma fille, et sa fierté que je sois sa mère.

« Tu es très douée pour jouer avec les mots, mais tu ne réponds pas vraiment à la question, » s'énerva Mery.

Je la dévisageai avec un mélange de fatigue et de désintérêt pour la conversation de l'Ophicius. Quoi que je puisse dire, je semblais déranger le petit ordre établi de ces dames, que la brunette athénienne menait.

« Je crois que je saisis le sens de tes paroles, me rassura Andromède. Je pense également que beaucoup d'entre nous n'ont pas le recul, ni l'expérience nécessaire pour comprendre tes paroles, s'excusa-t-elle.
— Mettons nous en situation pratique, » proposa Aila.

Elle tapota sa lèvre de son index, réfléchissant à une situation que chacune pourrait rencontrer.

« Et bien pourquoi ne pas parler de la situation de Sophia de l'Aigle et d'Alexandros du Lion, » proposa Louve sans le moindre état d'âme.

Nous observâmes la contraction involontaire de la main du Chevalier de l'aigle cachée sous la table. Louve avait manifestement dévoilé un secret que Sophia cachait depuis longtemps. Mery se redressa et foudroya la rouquine de ses yeux vides de métal. La rouquine resta tête baissée, mortifiée. Je lui pris la main et la serrai brièvement. Je ne sais si je l'avais rassurée, mais elle releva le menton et fit face au chevalier Ophicius.

« Imaginons qu'ils soient autorisés à se marier, et que tous les deux continuent à assumer leur charge et devoirs de chevaliers. Imaginons que ceux-ci aient des enfants. Vivent-ils en famille au Temple du Lion, ou bien disposent-ils d'une maison à Rodorio, là n'est pas tout à fait le problème. Chacun se déplace assez vite pour être au pied de l'escalier des Douze Maisons en quelques secondes quand retentit l'alarme. Maintenant, telle est la question que je me pose. Si la bataille fait rage au village et au Sanctuaire, qui choisiront-ils de défendre ? Athéna à qui ils ont juré fidélité ? Leurs enfants qui sont leur responsabilité ?
— Il n'y a pas à tergiverser. Tous les deux doivent se rendre au Sanctuaire pour y recevoir leurs ordres et préparer la riposte, déclara Mery sur un ton sans appel.
— Et les villageois ? s'écrièrent horrifiées Lys et Aila. Ils sont eux aussi sous notre protection, au même titre que le Sanctuaire et ses habitants.
— Nous ne pouvons pas les abandonner parce que le Sanctuaire est en alerte ! ajouta la fillette pour se justifier.
— Et cela n'aura rien à voir avec leurs enfants. Grâce à Athéna, nous sommes des êtres prétendument supérieurs. Nous nous devons d'assister et protéger les plus faibles que nous.
— Mais pas au détriment de notre Déesse, s'insurgea Mery.
— Si nous sommes incapables de protéger les nôtres, comment veux-tu que nous soyons capables de protéger notre Déesse ? » gronda Sophia.

Mery recula, comme assommée par l'aura et la volonté de Sophia.

« Je ne me sens pas capable de choisir, avoua Andromède qui sortit alors de sa réserve.
— Je crois que je ne saurais pas où se trouve mon devoir, l'accompagna Louve.
— C'est idiot, je suis la fille d'un chevalier, et mon existence n'a pas empêché mère de répondre aux attentes d'Athéna, protesta Aila.
— Mais le Chevalier Cassidy était porté disparu depuis seize ans, rétorqua Mery.
— En ce qui me concerne, elle était en mission, corrigea Athéna.
— Quoi qu'il en soit, je trouve plus facile de choisir de ne pas se marier et de ne pas enfanter, continua Louve.
— Au final, tu choisis de ne pas te poser le problème. D'une certaine manière, tu te montres lâche envers la vie, alors que tu n'as aucun souci à défier la mort. N'est-ce pas ironique ? soupira Aila.
— Athéna, vous devez nous laisser le droit de conserver notre statut de chevalier quoi qu'il advienne de notre vie de femme, supplia Sophia. Le fait que nous portions un masque marque notre acceptation de prendre part aux combats en tant que guerrières. Mais il n'a jamais été question de renoncer à notre nature profonde de femme. »

Les paroles fusèrent. Le débat était houleux. Aila ne les comprenait pas, et je devais avouer qu'après avoir guidé Jamir pendant plus de quatorze ans, j'avais du mal à accepter que ces femmes se dévaluent pareillement. Comme si toute leur puissance était enfermée dans leurs visages de métal. Je les laissai élever le ton. Mery tapait frénétiquement la table de ses ongles acérés. Aila se penchait à travers la table, prête à bondir à la remarque de trop de celle-ci. Heureusement le pansement d'Asclépios était solide. Louve était légèrement en retrait, apeurée par cette levée de boucliers. Lys semblait en grande réflexion, mordillant son pouce droit. Andromède avait son idée bien à elle, mais qui ne relevait que de son choix personnel et qu'elle garderait pour elle. Quant à Sophia, à la manière dont elle caressait son ventre chaque fois que les paroles de Mery devenaient trop aigues, il n'y avait plus de doute sur la vie qui s'y cachait. Athéna écoutait chacune des paroles prononcées. Sur son giron reposait une chouette dorée et articulée, forme qu'adoptait son sceptre lorsqu'elle quittait le combat pour redevenir la sagesse incarnée.

Le silence revint de lui-même. Elles étaient arrivées au point où quelqu'un devait trancher pour elles. Et d'un mouvement uni, elles se tournèrent toutes vers Athéna. Sa main courait sur les plumes dorées de sa chouette. Celle-ci balaya la table de ses yeux de turquoise, puis se tourna vers Athéna et reprit sa forme de sceptre. Les différents avis avaient été entendus. Elle allait énoncer la nouvelle loi qui régirait l'ordre des femmes chevaliers. Je retins mon souffle.

« Sachez que je vous ai entendu, et que je vous suis reconnaissante de ne pas avoir caché vos opinions. J'étais moi-même indécise, car en demandant à Père de protéger ma virginité, je ne serai jamais une femme à part entière. »

Elle s'arrêta et inspira profondément. Chacune d'entre nous était pendue à ses lèvres.

« Vous priver du droit d'enfanter et de celui d'avoir une famille serait égoïste de ma part. Quand je te regarde aujourd'hui Cassidy, que de chemin parcouru depuis la petite fille tétanisée retrouvée parmi les cadavres d'une caravane Müvienne. Et je pense que ta maternité y a été pour beaucoup. Aussi ai-je pris ma décision. »

Elle fit une nouvelle pause et ferma les yeux. Lys se pencha au-dessus de la table pour mieux voir. Je m'écartai de la table, et posai les mains sur mes genoux. Andromède reprit son attitude défensive, les bras croisès sous sa poitrine, les yeux sans doute fermés, toute son attention focalisée sur les paroles de notre déesse. Sophia protégeait son ventre de sa main gauche, et avait posé sa main droite à plat sur la table, comme pour conserver son équilibre. Louve avait pris une attitude similaire à celle d'Andromède. Aila, quant à elle, s'était redressée aussi droite que possible, et relevait son menton d'un air mutin. C'était la première décision que prenait devant elle Athéna. Et de cette décision découlerait la foi de ma fille en sa déesse.

« La règle du port du masque, sera la suivante. Toute fille apprentie recevra son premier masque lorsqu'elle deviendra nubile. Toute femme chevalier non mariée devra porter son masque en public, le port du masque des femmes mariées sera laissé à l'appréciation de la femme. Celui-ci devra couvrir suffisamment de son visage pour cacher son identité aux extérieurs à notre ordre.
— Si le visage d'une femme Chevalier est vu par une femme, elles pourront choisir de partager ce secret ou de s'entretuer. Si le visage d'une femme Chevalier est vu par un homme nubile, elle pourra décider de l'épouser, que celui-ci soit esclave, paysan, fermier ou Chevalier. Elle pourra également demander réparation auprès du Grand Pope. Un combat sera alors organisé au terme duquel le fautif devra être puni par la femme ou son représentant pour les apprenties. La mort est une option raisonnable pour l'homme fautif. »

Je frémis en regardant Mery. Elle semblait particulièrement tenir à cette dernière mesure. Combien de preux Chevalier avait-elle déjà fait chanter, blessé, voir tué…

« La femme chevalier est autorisée à procréer. Elle est également autorisée à se marier. Elle pourra demander à être excusée de ses devoirs de Chevalier pendant sa grossesse, ainsi que pendant les deux années suivant l'accouchement, temps de repos nécessaire à son corps. Le statut de Chevalier de la femme ne sera remis en cause que dans le cas où un successeur reconnut par l'armure serait découvert, et que la femme chevalier ne pourrait plus répondre à mon appel. Il lui restera pour dernier devoir, celui de former son successeur.
— Toutes ces décisions concernant l'abandon du statut de Chevalier ne pourront être prises que par la femme ou l'homme Chevalier. Un avis consultatif pourra être demandé au conjoint, ainsi qu'au Grand Pope en mon absence.
— La loi concernant le mariage et la procréation sera également appliquée aux hommes Chevaliers.
— Les relations entre Chevaliers ne sont pas interdites, et je ne vous obligerai pas à vous marier si vous choisissez un compagnon d'un temps pour enfanter votre descendance. Si tel est votre choix, je vous demanderai simplement de reconnaître au père le droit de vous assister pour l'éducation de vos enfants. Tout ceci devra être précisé dans une déclaration d'union au Grand Pope. J'apprécierais également, que d'une part, vous ne vous amusiez pas à décimer ma chevalerie en dévoilant trop souvent vos visages, et d'autre part, que vous mesuriez bien les conséquences d'une relation impliquant deux chevaliers. Je ne vous interdis rien, cependant je veux être sûre que vous sachiez tout des sacrifices que vous risquez de devoir faire en temps de guerre.»

A nouveau, son regard parcourut notre petite assemblée et nous dévisagea longuement. Chacune réfléchissait à l'énoncé de la nouvelle règle. Au final, elle était assez large pour satisfaire chacune d'entre nous et nous autoriser à avoir des comportements très différents. Elle me rassurait sur mon droit à élever seule mes enfants, permettrait à Kiera de faire le tri entre sentiments et devoir, laissait le choix à Sophia d'épouser Alexandros, autorisait les excès de Mery tant qu'elle ne réclamerait pas la tête de ses amants et cacherait son visage. Enfin elle laissait l'avenir totalement ouvert pour nos plus jeunes sœurs. Louve et Lys semblaient légèrement déstabilisées, mais elles étaient encore jeunes. Quant à Aila, son cœur était déjà plus sensible à ces questions, même si elle n'avait pas encore réalisé le pouvoir de son sexe. Il faudrait que je veille à ce qu'elle prenne conseils auprès de Sophia plutôt que de Mery, si jamais je n'étais pas là pour la guider.

« Bien, si vous n'avez pas d'autres questions, vous pouvez demander aux cuisines que l'on vous réchauffe le repas du soir, » déclara Athéna en se levant et s'étirant. « Nous nous retrouverons demain soir à l'Arène des Larmes pour officialiser ces règles. Puis je partirai avec une délégation au Parthénon. Cassidy du Burin, Andromède et Mery de l'Ophicius, vous ferez partis du groupe. Sophia, je pense qu'il est grand temps que tu aies une conversation sérieuse avec Alexandros. Lys, ta punition t'attend en cuisine. Louve, tu raccompagneras Aila à sa chambre pour qu'elle se repose et guérisse rapidement. »

Nous nous levâmes à l'unisson, et nous inclinâmes alors qu'Athéna quittait ses appartements par une petite porte dérobée. Le soulagement d'Aila s'ajouta au mien à la levée de séance. Je haïssais ces longues réunions, même si j'en connaissais les vertus. Elles m'épuisaient, aussi bien physiquement que mentalement. Au moins à Jamir, tous savaient canaliser leurs émotions et pensées, alors qu'ici, j'avais l'impression de plonger dans un tourbillon et de m'y noyer. Et j'étais d'autant plus fière de la maîtrise des jumeaux sur leurs esprits.

Mery quitta la salle en tirant Lys par le bras. Celle-ci trouva tout de même le moyen d'adresser un petit salut à Aila qui lui rendit de sa main valide. Sophia l'aida à se lever, et Louve se présenta pour la raccompagner. Mais Aila repoussa leur aide et m'appela.

« Mère ?
— Je t'accompagne Aila. Tu es toute pâle, il faut que tu t'allonges. Et puis, je m'inquiète pour Shuang et Chad.
— Vous les avez laissés entre de bonnes mains, voulut me rassurer Andromède.
— Je sais, mais que veux-tu, l'instinct de mère. Je n'arrive pas à laisser totalement s'envoler ma nichée. »

Aila tira la langue en entendant le surnom que leur donnait tout Jamir. J'atténuai ma taquinerie d'une douce pression mentale, et cherchait la présence de Chad. Mais mon garçon était profondément endormi, et son esprit protégé par de nouvelles murailles que quelqu'un avait mis en place pendant mon absence.

« Viris ? » murmurai-je dans cette petite partie de mon esprit qui lui était réservée.

Je sentis sa présence qu'il tenta de maintenir chaleureuse, alors que la situation où il se trouvait l'excédait au plus haut point. Manifestement, nous n'étions pas les seules à avoir eu quelques débats houleux.

« Elle vient d'arriver, répondit-il exténué, alors que je n'attendais plus vraiment de réponse. J'espère en avoir bientôt fini ici.
— Ne t'inquiète pas, je m'occupe des enfants. Je t'attendrai… »

La vague de chaleur qui m'envahit ne laissait aucun doute sur son impatience de me retrouver. Et quelque part, cela me fit peur. Il y avait si longtemps que nous ne nous étions pas vu. Et notre séparation avait été si brutale, pleine de non-dits, de doutes et de tristesse. Aila dont j'avais passé le bras valide au-dessus de mes épaules le sentit.

« Maman ? »

Je chassais la peur qui m'étreignait le cœur en secouant la tête vivement.

La nuit était tombée sur le Sanctuaire pendant que nous discutions, et j'aperçus en contrebas les lumières vacillantes du mess. Une flopée de serviteurs courrait pour apporter de la nourriture vers la salle de stratégie située derrière la salle d'audience. Manifestement, les hommes avaient plus de mal à se mettre d'accord que les femmes. Les autres jeunes femmes s'étaient dirigées vers les cuisines pour s'y restaurer. Je n'avais pas franchement d'appétit ce soir. Sans doute cela était-il dû au transfert assez violent entre Jamir et la Grèce qui était nerveusement éprouvant.

Je raccompagnais Aila à sa chambre, escortée par Sophia. Le Chevalier de l'Aigle semblait en grande réflexion, et je la comprenais. Ce que nous avions décidé lui ouvrait tout un tas de perspectives. La question était maintenant de savoir si son compagnon serait aussi ouvert sur la condition de la femme Chevalier. Et d'après les brides de pensées que j'avais capté du Lion, ce n'était pas sûr…

Je permis à Aila de voir son jumeau avant de la reconduire à sa chambre. Je n'avais aucune illusion sur l'endroit où je la retrouverai demain matin. Pas plus que je n'avais d'illusion sur la réaction de Shuang au réveil. Après tout, ils venaient de voyager pendant une demi-année tous les trois, vivant le plus souvent à la belle étoile. Le luxe de l'aile de soin du Sanctuaire devait leur paraître superflu. Mais autant préserver les convenances de nos hôtes.

Lorsque je fus sûre qu'Aila s'était nourrie du bouillon médical préconisé par Asclépios, je revins au chevet de mon petit garçon. Enfin petit, tout était relatif. Il serait toujours mon petit miracle, même s'il ne tarderait plus à dépasser son père par la taille. Sophia ne sachant trop que faire, était restée assise à ses côtés, à le dévisager dans son sommeil. Je m'assis près d'eux, et dégageai le visage serein de mon fils, d'une de ses boucles rebelles qui lui chatouillait le nez.

« Vous aimez profondément vos enfants, chuchota Sophia.
— Oui, répondis-je avec un sourire. Ils sont mes petits miracles.
— Ce que vous avez dit tout à l'heure, c'était très beau.
— S'il te plaît Sophia, j'ai l'impression d'être un ancêtre quand tu me vouvoies. Soit gentille, je suis ta subordonnée… » la grondai-je gentiment.

J'ôtais mon masque pour déposer un tendre baiser sur le front de Chad. Ses joues avaient retrouvé une teinte légèrement rose. Il avait un peu de fièvre, mais rien d'inquiétant par rapport aux blessures qu'il avait subies. Sophia, surprise par mon visage nu, retira à son tour son masque.

« Vous paraissez encore très jeune ! s'exclama-t-elle tout en parlant bas pour ne pas déranger Chad.
— Mon peuple vieillit lentement comparé au tien. Ce qui fait de nous des recrues de choix pour le service des Dieux. Enfin si nous sommes assez doués pour survivre.
— Je comprends mieux pourquoi Athéna a choisi de confier la charge de Grand Pope au Chevalier Viris. Le Chevalier Karel n'aurait pas eu assez d'espérance de vie pour effleurer la dimension temporelle de ce que nous construisons, réfléchit-elle.
— Ce vieux Karel… Il était pourtant plus lucide dans sa jeunesse. Le plus pénible de nos chefs a toujours été Aldébaran. Je parle de celui qui était à Troie. Je ne sais pas s'il est toujours en vie, me rattrapai-je, voyant les sourcils de Sophia se froncer.
— Il est mort peu avant la dernière bataille contre Poséidon. Mais il faut avouer que son héritier est pas mal dans le genre. Quoi que beaucoup plus malin, je dirais même qu'il joue au lourdaud exprès pour avoir la paix et le moins de responsabilité possible, me fit remarquer Sophia.
— C'est lui qui a mis ma petite fille dans cet état ? demandai-je avec plus de véhémence que je ne l'aurais voulu, ce qui fit sourire Sophia.
— Oui, c'est bien lui. Je pense qu'il avait une bonne raison. Il était censé former l'aspirant Bélier. L'arrivée d'Aila lui donne raison quant au fait que Jason, le petit-fils de Karel, n'avait pas les épaules pour cette armure. Enfin avec ce que j'ai vu, je pense qu'Aila n'a qu'à prêter serment pour prendre ses fonctions.
— Tu étais là ? m'étonnai-je.
— Oui … »

Elle laissa sa phrase en suspens. Je compris alors qu'elle ne devait pas être une simple messagère, mais une observatrice hors pair. Après tout, ne parlait-on pas du regard de l'aigle ?

« Tu voulais me parler de quelque chose ? demandai-je, remarquant qu'elle jouait maladroitement avec l'une de ses mèches de cheveux.
— Oui… c'est à propos de la grossesse, enfin je veux dire… Vous l'avez vécue seule ?
— Non pas tout à fait…
— Le père de vos enfants était à vos côtés ?
— Non…
— Il vous a abandonné ? murmura-t-elle, trahissant sa propre angoisse.
— Non. S'il avait su, je pense qu'il aurait retourné le monde entier pour me retrouver. Je pense qu'il m'a cru morte. Je l'étais en quelque sorte. Et puis il y avait le Sanctuaire… »

Je frémis à mes propres paroles, et à l'évocation de ces mois de tristesse et de peur. Je n'étais pas prête à en parler avec une inconnue. Même si j'avais l'instinct des guides, c'était un point trop douloureux de ma propre vie.

« Tu t'inquiètes pour la réaction de ton compagnon, » déclarai-je la faisant rougir.

Les larmes brillaient dans ses beaux yeux d'un bleu marine. Elle tentait avec bravoure de les contenir. Les premiers mois étaient les plus difficiles émotionnellement. Et le doute qui lui broyait les entrailles de peur ne lui facilitait pas la tâche. Dans un geste qui m'avait moi-même aidé, je posai la main sur la nuque de la jeune femme, et l'attirait contre moi, lui offrant mon épaule pour y pleurer silencieusement. Elle fut surprise par mon geste, puis l'accepta et se laissa aller. Elle se redressa finalement, et murmura :

« Est-ce que vous aimez toujours le père de vos enfants ?
— Oui je l'aime, répondis-je avec cette boule au ventre qui me paralysait à deviner sa question suivante.
— Est-ce qu'il vous aime toujours ? »

J'inspirai profondément. Cette question, je me l'étais posée toutes ces années. Longtemps, j'avais ignoré son existence. Puis j'avais douté de son amour, quand les images de mon passé étaient apparues. Enfin j'avais compris qu'il ne savait pas, et que c'était mes choix qui l'avaient écarté de nous. Saurait-il m'aimer, malgré les erreurs, les mensonges, les incompréhensions et par-dessus tout, les rôles que nous devions tout deux jouer en ce monde ?

« Je pense qu'il m'aime oui, soufflai-je en me rappelant cette main tendue à travers le portail de téléportation. Mais je n'ai pas encore eu le temps de vraiment parler avec lui depuis mon arrivée, avouai-je avec ce mélange d'impatience et de frayeur. Sophia, quelle que soit la réaction de ton compagnon, il est mauvais pour toi et l'enfant de te taire plus longtemps. Alexandros aura également besoin d'un peu de temps pour assimiler la nouvelle. Il ne faut pas que tu paniques, mais il faut en parler. »

Sophia me dévisagea de ses grands yeux marine. Ils brillaient à présent d'une résolution nouvelle.

« Merci Cassidy. »

Elle m'embrassa sur la joue. Son contact me surprit, mais ne fut pas désagréable. Reconnaissance, soulagement, acceptation. Elle couvrit son visage de son masque, et courut retrouver le chevalier de son cœur. Je restais quelques secondes médusée, puis souris.

Peut-être qu'Athéna avait raison. Ces années en dehors du Sanctuaire m'avaient fait le plus grand bien. J'avais craint de ne pas être capable de retrouver mon rang au sein du Sanctuaire, d'autant plus que maintenant j'avais d'autres responsabilités envers mon peuple. J'avais eu les mots qu'il fallait pour Sophia, me surprenant moi-même, mais je ne savais plus où était ma place.


Merci à tous pour votre lecture, tout particulièrement Camus-Milo, Newgaïa, Ulrich et Aurowan qui ont laissé une trace de leur passage encourageante.

Angharrad, première publication le 12 juin 2011


[1] Armure du Serpentaire/cobra.

[2] Eraste : tradition venue de crête, l'Eraste est un homme à qui on confie l'éducation des armes, de citoyenneté et sexuelle d'un jeune garçon, appelé Eromène.