Carte 12 : L'Alankal
Des yeux de fauve dément, des canines blanches et acérées. Quand il souriait, elles se faisaient proéminentes. Mais était-ce un sourire ou plutôt l'esquisse d'une expression aussi indéchiffrable que son regard tantôt aussi glacé que les neiges noires de cette terre aride où il régnait en maître, tantôt aussi brûlant que le soleil ardent dévastateur qui ne laissait rien pousser en ce monde sec et desséché ?
Son bras gauche était recouvert d'une cuirasse de fer rouge semblable à de la lave en fusion, grimpant sur sa peau, de son poing à son épaule, sanglée par une lanière de cuir sombre qui enserrait son hémi thorax opposé pour regagner son attache postérieure au niveau de cette protection dont le dessin avait été copié et fait à partir de l'ancien gardien du monde dans lequel il avait élu domicile, un dragon de feu millénaire. En guise de trophée pour cette victoire sans partage et écrasante, il l'avait dépossédé de sa peau aussi résistante que l'acier le plus dur, si bien qu'elle en prenait l'aspect.
Son poing enveloppé dans cette gaine infernale à l'odeur de mort était doté de griffes longues et courbes donnant à sa main l'aspect venimeux d'une serre implacable.
Son autre main portait un gant noir épais, cachant cette rainure qu'elle portait en sa paume, une cicatrice que même par delà la mort, elle été restée indélébile.
Il baissa ses yeux dorés vers ses doigts dénudés de protection au niveau de leurs phalanges distales, lui permettant de ne rien perdre de son sens du toucher quand il combattait, quand il tenait son sabre d'une longueur impressionnante, aussi noir que les plumes de cette centaine de corbeaux qu'il avait abattus un jour, pour nourrir ses chiens affamés.
Il referma le poing, faisant crisser la matière de son gant, celle des sangles qu'il portait sur son bras droit masquant la peau. Depuis quelques temps, cette ancienne blessure le relançait. Ca signifiait que l'être qui la lui avait offerte au prix de sa vie lui en voulait toujours autant.
Cette douleur subite et exagérée par son geste brusque élargit les commissures de ses lèvres en un sourire carnassier. Enfin… Depuis tout ce temps qu'il sommeillait, qu'il attendait ce moment, son heure arrivait à grands pas… Cette idée traversa le trou béant qu'il avait au milieu de la poitrine, faisant vibrer les bords de cette empale qu'il avait à la place du cœur… Tout son être en frémissait de plaisir, ça faisait si longtemps qu'il n'avait pas bougé que lorsqu'il amorça son premier pas hors de cette cellule où il était enfermé depuis toutes ces années et dont les barreaux venaient de se rompre au son de cette vibration, omettant de masquer son aura dévastatrice, le monde entier autour de lui gémit de douleur et de désespoir.
Il sortit progressivement de cette salle obscure où il avait sommeillé, avançant, le pas souverain, vers le rideau de velours rouge qui séparait sa geôle du reste de ce manoir où il avait choisi de demeurer. La demeure des rois de ce monde.
Les autres se retournèrent alors qu'il apparut dans la pièce dans laquelle ils se trouvaient rassemblés, d'abord masqué d'ombre puis celle-ci repoussée avec puissance par cet être implacable. Un frisson parcourut leur être, personne n'osant croiser ces yeux dont l'expression était incroyablement douce, chacun sachant bien que cette façade cachait quelque chose de complètement débridé, au bord même de la folie.
Ils étaient neuf en tout, le chiffre maudit. Certains étaient d'une taille impressionnante, d'autres, plus petits, dégageaient une aura noire et malsaine.
Il les observa tous, les uns après les autres, prenant à chaque fois un temps infini pour les détailler minutieusement, pour graver en sa mémoire leur physionomie, le rythme de leur respiration. Qu'ils étaient lents ! Lui, même après cette longue léthargie dans laquelle il était tombé, distinguait leurs mouvements au ralenti comme si un film passait devant lui la bande retardée par un mécanisme automate. S'il avait voulu, il aurait pu les massacrer tous, jusqu'au dernier, et ce, sans avoir à dégainer son sabre.
Mais bon, il était d'humeur joyeuse, aujourd'hui marquait le jour de sa renaissance, et puis, ces pions seraient bien assez forts pour ce qu'il avait prévu pour eux.
Ils s'inclinèrent respectueusement devant son passage.
« Seigneur », murmurèrent-ils, inquiets, impatients, déjà morts.
Il marcha jusqu'au centre de la vaste salle pavée d'un damier noir et blanc, s'avançant dans la seule partie de la salle où se tenait la lumière dans laquelle il rentra. Il écarta les bras, rejeta la tête en arrière, fermant les yeux, il partit d'un grand rire clair, tournant sur lui-même lentement, se noyant avec délectation dans cette lumière qu'il avait attendue si longtemps. Comme c'était bon… Comme c'était chaud… Ses longs cheveux bleus voletèrent autour de lui, retombant en cascade sur ses larges épaules, sur son vêtement noir l'enserrant, le bridant, cousu avec pour tissu le cuir prélevé de cette race dont il ne se souvenait plus du nom peuplant le dernier monde qu'il avait asservi, pour pressions des boutons blancs taillés dans les os de ses ennemis. Comme il se sentait libre ! Ce sentiment emplissait le trou qui ornait sa poitrine, le comblant presque tant il était exacerbé à l'extrême.
Puis il passa devant ses esclaves pour gagner la petite fenêtre de la vaste salle. Il sentit leur frayeur au son de ses pas. Il s'approcha de l'ouverture ornée de vitraux travaillés aux couleurs stupidement criardes. Il fit une grimace. Il avait horreur de tout ça, toute cette ornementation qui louait le bonheur futile de la vie. Ces valeurs n'étaient plus les siennes. Il avait tout donné, son être tout entier pour ce qu'ils appelaient les « sentiments ». En retour, on l'avait empalé sur le fil de sa propre épée. Cette symbolique de quiétude lui donna envie de vomir.
Ils sursautèrent. Ils avaient suivi sa déambulation sans partage le long des limites de cette salle, la Salle du Conseil Suprême. Comme cet être était étrange, seul souverain incontesté des Alankals, il n'en restait pas moins un total étranger pour eux qui le respectaient autant qu'ils le craignaient. Il était si versatile, si instable dans ses humeurs que chacun redoutait le moindre de ses gestes comme la peste, pouvant signifier la mort. Leur mort. Celle de tout.
Pourtant, seul cet homme à l'esprit malade et torturé par un feu destructeur pouvait être celui qui les dominait tous, quelle que soit leur classe, leur rang. Personne ne savait d'où il venait, ni pourquoi ils n'avaient jamais ressenti son aura purgatrice avant sa venue dans ce monde, mais chacun avait compris que quelque soit le nombre de ses adversaires, il en sortirait toujours vainqueur, laissant derrière lui une véritable boucherie.
Il s'était approché de la petite fenêtre calée dans un renfoncement du mur couvert de tapisseries épaisses et brodées de scènes poétiques, mythiques. Il l'avait fixée d'un air absent et froid. Puis sans crier garde, il avait bandé son bras gauche, celui recouvert de cette armure aux sons farouches ressemblant à chacun de ses mouvements à des cris féroces et lamentables, les griffes d'acier s'étaient enfoncées dans les vitraux délicats, les faisant voler en mille morceaux. L'homme arracha avec une fureur mal contrôlée les morceaux de verre restant collés au bois de la fenêtre, les jetant au sol et terminant de les réduire en poussière en les écrasant de ses chaussures aux semelles cloutées épaisses. Puis il se pencha dans l'ouverture qu'il venait de créer sauvagement, l'air s'engouffrant dans la salle et faisant pâlir les bougies des lanternes, dégagèrent les mèches courtes de sa frange, dénudant son front lisse dont la peau était gravée par une cicatrice cruciforme.
Il s'accouda au rebord, croisant les bras, noyant son regard de démon dans le paysage calme et serein de cette matinée. C'était l'hiver, tout était enseveli sous une couche de neige blanche. Il esquissa une mine de dégoût.
L'un d'eux se risqua à interrompre cette contemplation, ramenant l'esprit de l'homme dans cette pièce tout à coup devenue petite, beaucoup trop pour lui.
« Seigneur, nous vous souhaitons la bienvenue. Votre sommeil a certes duré bien longtemps, mais nous sommes rassurés de voir que rien n'a su altérer votre force. »
Lentement, l'homme tourna la tête vers cet importun qui venait de troubler ses pensées. L'esclave eut un mouvement de recul tant ce qu'il pu lire dans ce regard l'effraya. Quelque chose de bestial, dissimulé par un masque souriant docilement. Le serpent avait déjà commencé sa mue.
L'homme se redressa, réajustant l'attache du long sabre scellé par des attaches sacrées aux signes anciens gravés dessus en une inscription occulte. L'Amnivore, le dévoreur de cauchemars et de vie, la Flamme de Mort, le sabre légendaire que seul un être unique pouvait porter, car il avait été reforgé à partir des cendres des deux Keyblades jumelles qui avaient ouvert et scellé la porte début et fin de tout, la Porte de la Lumière.
Il sourit. Après tout, cette journée morne était magnifique, car il venait de reprendre vie, alors, il épargnerait cet imbécile qui ne savait pas de quoi il parlait. Bien sûr que sa force n'avait pas failli, elle ne faillirait jamais, car elle venait d'elle, cette enveloppe qui était morte il y si longtemps, mais lui, avait survécu, portant en son sein ce stigmate et ce désir de vengeance, de faire taire à tout jamais ceux qui avait osé lui prendre sa destinée.
Pour l'heure, il était encore tôt, beaucoup trop pour faire ce pour quoi il était resté parmis les vivants, il allait s'acquitter de sa tâche, celle de faire régner l'ordre dans tous ces mondes qui ne représentaient rien pour lui, il devait défaire tout ce qui altérait leur quiétude. Il ne comptait même plus le nombre de Sans-Cœurs qu'il avait massacré, broyant cette parcelle d'âme qu'il leur restait dans son poing, s'assurant ainsi qu'il n'y aurait jamais plus de réincarnation pour eux. Il ne comptait plus non plus le nombre de défenseurs de la lumière qu'il avait exécutés.
Quand il s'était endormi, la paix des mondes était assurée, son rôle était devenu inutile. Mais il avait senti cette vibration fendre l'air et l'espace. Quelqu'un, quelque part avait transgressé les lois impartiales régissant l'équilibre de tout, ouvrant, fermant à sa guise les serrures pour une quête dont le but ne le préoccupait guère, seul lui importait le résultat. Le fragile équilibre avait été rompu pendant un temps court mais déjà suffisant pour corrompre un peu plus l'origine de tout, le Kingdom Hearts. Quand les Sans-Cœurs avaient envahi les mondes, l'obscurité avait pris le pas sur la lumière alors il avait rayonné, devant lumière.
Maintenant, la lumière avait pris le dessus sur les ténèbres, alors il allait devenir aussi noir que la mort.
C'était aussi simple que ça, lui était l'assassin de l'ombre, le gardien suprême de Kingdom Hearts, il faisait taire ceux qui avaient violé son royaume. Lui était la Loi, celle du Tout.
Il se retourna vers ses sujets, des Alankals, comme lui, mi-hommes, mi-âmes, ceux dont le devoir consistait à offrir à la cause la plus noble l'une des clefs légendaires qui se faisaient maîtres de toutes les portes, afin que toujours l'équilibre soit conservé entre les ténèbres et la lumière.
C'était des guerriers munis d'un savoir légendaire, déléguant le Pouvoir avec parcimonie. Eux, ils n'étaient pas comme lui, ils passaient beaucoup trop de temps à peser le pour et le contre, ils s'étaient faits devancés par cet être qui avait forcé leur garde, donnant naissance à une Keyblade trop sainte pour être tenue dans les mains d'un simple humain. Ils n'avaient rien pu faire contre cela, n'ayant pu lutter contre la volonté propre de cette épée mystique qui avait disparu depuis des siècles sans faire parler d'elle, ne pouvant être libérée que lorsque la volonté de son possesseur choisi fusionnait avec le souhait de l'épée. Pour l'instant, seul un être en avait été capable.
Alors, ils n'avaient pas prêté attention à cet écho puissant qui avait résonné dans le temps et l'espace. Lui l'avait ressenti au plus profond de ses chairs. Et maintenant, c'était à lui qu'incombait la mission de remettre les choses à leur place.
Ultima devait regagner ses scellés, son éclat était trop intense pour que les ténèbres puissent résister. Leur disparition ferait pencher irrémédiablement la balance du côté de la lumière.
Déjà, il sentait Kingdom Hearts s'effriter, bientôt, il s'écroulerait, et toute existence serait rayée du Livre de Vie, aucune renaissance ne deviendrait possible.
C'était ça le but de son réveil, c'était pour ça qu'il allait de nouveau apporter la paix en ne laissant derrière lui que le Chaos. Il en tremblait de plaisir, Amnivore allait pouvoir enfin se repaître des âmes de ceux qui avaient bravé la Loi. Il la sentait frémir d'impatience contre lui malgré le fourreau qui la maintenait scellée. Lui aussi allait enfin combattre. Le combattre.
Les autres se regardèrent en silence, leur air désolé et emprunt de pitié pour celui qui allait périr le plongea dans une colère sourde. Après tout, tout ça était de leur faute.
-« Comment s'appelle-t-il ? Quel est le nom de mon ennemi ?
-…Sora. »
