18.
Au lendemain de son retour, ayant passé la soirée de la veille chez Hoby et Nasylle, Aldéran n'en menait pas large en se rendant au Q.G. du SIGiP afin d'y être entendu par le Général Aym Grendele.
Même s'il n'avait pas vraiment fait quelque chose de mal, il s'était volatilisé – au propre comme au figuré – durant deux semaines !
Non sans appréhension, il avait alors patienté quelques minutes jusqu'à l'heure de son rendez-vous.
- Prenez place, Colonel Skendromme… Et maintenant, j'attends vos explications !
Aldéran se racla la gorge, la tasse de café un peu trop brûlante à la main.
- Ce fut totalement indépendant de ma volonté. C'est mon « autre ascendance » qui m'a envoyé très loin d'ici, sans pouvoir communiquer. Je ne peux que vous présenter toutes mes excuses les plus sincères pour cette défection. J'en supporterai bien évidemment les conséquences.
- Vous étiez piégé ?
- On peut l'exprimer ainsi. J'étais sur une planète primitive.
- Mais, vous en êtes revenu. Et il n'y a pas trace de vous sur la liste de passagers d'un cargo de croisière ou commercial ! Vous avez pourtant bien dû voyager d'une façon ou d'une autre !
- Ma demi-sœur m'a fait revenir de la même manière qu'elle m'avait appelé, par téléportation instantanée, répondit Aldéran en songeant qu'il devait vraiment passer pour un fou ! Je suis désolé.
- Vous l'avez déjà dit, grinça le Général Grendele. Le Lieutenant Jarvyl Ouzer a dû vous remplacer au pied levé ! Et nous ignorions combien de temps allait durer votre disparition !
- Je suis prêt à subir votre sentence, Général.
- Comme si l'AL-99 pouvait réellement se passer de vous ! Vous ne valiez pas grand-chose pour le SIGiP, il a cependant fait de vous un élément d'élite pour votre Bureau. Ouzer est bon, mais vous êtes meilleur ! Disons que, effectivement, il me faut faire avec votre « autre ascendance », comme vous dites. Vous mettre à pied ne rimerait à rien vu que vous n'êtes pas parti volontairement, et l'AL-99 a besoin de son Colonel. Je vais cependant rédiger un avertissement, car je ne puis y couper, personne ne comprendrait que je passe sur ces quinze jours de disparition. Je dois aussi proposer à l'Etat-Major une suspension de solde pour cette période, mais je doute que ça vous affecte grandement.
- En effet ! Merci pour votre compréhension, Général.
- Je n'ai guère le choix, grommela Aym Grendele. Votre situation est vraiment unique, Colonel, et difficilement explicable à des non-initiés. Vous me causez bien des soucis !
- Pardonnez-moi.
- Passons, soupira le Général du SIGiP. Et vous comptez vous volatilisez ainsi encore souvent ? Ca peut recommencer ?
- Oui, je le crains.
- Bien, je le mentionnerai également dans mon rapport. J'espère néanmoins que cela ne se reproduira pas.
- Et moi donc !
- Vous pouvez disposez, conclut Aym Grendele.
Aldéran se leva lentement, la gorge sèche mais l'odeur du café le révulsait.
Il salua impeccablement son supérieur et quitta précipitamment le bureau pour aller vomir dans les toilettes les plus proches.
L'arrivée de leur Colonel dans son uniforme militaire rouge et blanc du SIGiP avait stupéfait plus d'un des policiers de l'ancien GD-12 !
Aldéran s'était rapidement changé et, avec ses secrétaires avait fait le point sur tout ce qui s'était passé durant son absence.
Et ce n'était qu'à la pause de midi qu'il avait pu retrouver ses amis.
- On avait bien compris que ça avait rapport avec la Magicienne Blanche quand on a vu son symbole à ton front, fit Soreyn. Mais à mesure que les jours passaient, on s'est vraiment inquiétés !
- Désolé, il n'y avait pas moyen de faire autrement, aucune communication ne passait, entrante ou sortante. Et Sylvarande m'a fait réapparaître hier soir au penthouse de mon cadet où il passait avec sa copine les derniers jours de vacances.
- En tout cas, tu reviens avec une nouvelle histoire fantastique, glissa Talvérya. Je n'ai rien soupçonné de ce qui arrivait à ma Reine et à mes sœurs !
- « fantastique », c'est bien le mot, murmura Jarvyl, proprement estomaqué. Je n'aurais jamais soupçonné…
Son Colonel eut un petit rire.
- Le mélange des espèces est chose banale. Mais il est vrai qu'une part de surnaturel ne doit pas être courante ! En tout cas, ça m'a une fois de plus apporté la preuve que tout fonctionnait très bien sans moi !
- Tu nous as manqués, assura Yélyne Morvik.
- Vous aussi, assura Aldéran. Il n'y a rien de pire qu'attendre qu'un ennemi frappe. On s'ennuie à périr !
- Plus de nouvelle disparition en vue ? ironisa Darys Lougard.
- J'espère bien ! Le procès de Uhaerté va suffisamment m'agacer, même si je ne dois y témoigner qu'une seule fois. Et même si ces deux semaines ne seront pas déduites de mes congés, j'ai intérêt à mettre les bouchées doubles d'ici à ma prochaine virée spatiale !
Soreyn jeta un coup d'œil à sa montre puis à son Colonel, fronça les sourcils.
- Tu comptes te contenter de cette soupe pour tout déjeuner ?
- Je n'ai pas faim.
19.
Après avoir arrêté son tout-terrain grenat, Aldéran en était descendu pour ouvrir la portière à son passager.
Soulageant sa jambe droite profondément lacérée par des éclats en s'appuyant sur une canne, Ban sortit à son tour et clopina, son autre main sur l'épaule du jeune homme, jusqu'à ce qu'avait été La Bannière de la Liberté.
Des échafaudages et des projecteurs entouraient entièrement le bâtiment en reconstruction.
- Mais… ? Je n'ai jamais entrepris les démarches pour… ? s'étrangla le vieux médecin. Aldie, c'est toi ?
- Bien sûr. C'était bien la moindre des choses que je puisse faire !
- Et moi, je serai incapable de te rembourser…
Aldéran haussa négligemment les épaules.
- Je ne te demande rien. Et puis, c'est surtout de ma faute, en cachant là Sylvarande que ton bar a été soufflé !
- Je devinais les risques, mais je n'imaginais pas un instant que Maji passerait à l'acte !
Faiblissant, Ban resserra son étreinte sur l'épaule du jeune homme qui l'amena au banc le plus proche pour qu'il puisse s'asseoir.
- Ce que tu m'as raconté… C'est incroyable. Mais je doute que cette vérité suffise aux autres Marins, qu'ils aient été blessés ou non !
- Je m'en doute. Maji a dépassé toutes les limites, même s'il n'était pas responsable de ses actes. Il faudra du temps. Et à commencer pour lui-même car je peux t'assurer qu'il n'a jamais autant culpabilisé de sa vie !
- C'est bien le moins, grinça Ban.
- Décidément, tu es aussi rancunier que mon père !
- Si tu avais passé ces semaines à l'hôpital, vu s'envoler l'unique réalisation de ta vie et su tes amis blessés et un mort, tout pardon aurait quitté ton cœur ! Aldie, ça va ?
Cela avait été au tour du jeune homme de s'appuyer fugitivement sur son ami avant de s'asseoir.
- Tu es blanc comme un linge. Qu'y a-t-il ?
- Rien de grave, juste un vertige. Un bol de potage à midi et une portion de frites ce soir, c'est trop peu j'imagine.
Le vieux médecin ne put s'empêcher de sourire.
- C'est sûr que tu m'as habitué à engloutir bien plus en un seul repas ! Tu fais régime ou quoi ?
- Non, je suis assez barbouillé ces derniers temps. Je crois que les lésions internes dues à l'explosion m'ont fragilisé…
- … Et tu as à nouveau été soumis à rude épreuve face à ce bosquet noir, ajouta Ban. Tu aurais bien besoin de repos, de te ménager.
- C'est loin d'être prévu ou même seulement possible à envisager. Pourtant, pour une des rares fois de ma vie, j'aimerais pouvoir me poser un instant, décompresser et me reposer…
- Tu es retourné te faire examiner ?
- Ca va passer.
- Je t'aurais bien proposé mes services mais je ne me sens moi-même pas assez en forme que pour poser un diagnostic, et puis je ne dispose surtout plus du moindre appareil !
- Ne t'inquiète pas si les malaises persistent, j'irai consulter – si Sky ne m'y traîne pas avant par la peau du cou !
- Il est un peu protecteur.
- C'est le moins que l'on puisse dire, et ça empire plus le temps passe, alors qu'on aurait pu s'attendre au contraire.
Le sourire de Ban s'accentua.
- Ton aîné est comme nous tous : il sait que tu n'atteindras jamais l'âge de raison !
- Merci, c'est sympa, commenta le jeune homme, nullement vexé. Ton bagage est prêt ? ajouta-t-il pour changer de sujet.
- Mon bar, le début d'une nouvelle garde-robe, je te dois beaucoup, Aldie ! Oui, j'ai bouclé ma valise et je suis prêt à embarquer. Merci pour LaBannière, ça me faisait mal au cœur de revenir la voir, mais je pars avec de l'espoir à présent. Heu, pour ton jet… ?
- Le pilote avisera selon qu'on a besoin de lui, ou non, à Skendromme Industry. A la base, il est prévu qu'il reste sur l'île, ne serait-ce – pour une raison ou pour une autre – tu ne veuilles bouger. Revenir plus tôt ou prolonger ton séjour !
- D'accord… Ce sera sans doute la première option.
- Pourquoi cela ? s'étonna Aldéran, un peu grinçant.
- Ne te fâche pas, mais j'ai toujours vécu entouré de monde. Pourquoi donc crois-tu que j'ai ouvert un bar ! ? Et les images de ton île en reflètent un lieu paradisiaque, mais je vais me morfondre dans cette immense demeure, avec ce personnel alors que j'ai toujours tout fait moi-même !
Aldéran éclata alors franchement de rire.
- Tu te souviens que papa se plaignait que Sky et moi étions hyperactifs durant l'enfance ? Avec ensuite Eryna qui est venue sur le tard, un peu par hasard ! Et bien, je peux t'assurer qu'après une journée au lagon de l'île, on passait tout le reste du séjour à faire la crêpe ou à nous baigner. Au moment du départ, c'est tout juste s'il ne fallait pas droguer nos jus de fruits pour parvenir à nous mettre dans l'avion ! Tu te feras prendre au charme de l'île, je t'assure !
- Cela ne m'étonnerait pas, convint le vieux médecin. A dans un mois, Aldéran.
- Je te conduis au jet.
Tout en continuant de deviser tranquillement, les deux amis remontèrent dans le tout-terrain et s'éloignèrent de l'immeuble en reconstruction.
Ayvanère jouant avec leurs deux fils sous le regard protecteur de Lense, Aldéran était resté sur la terrasse de l'appartement de sa mère.
- Hoby et Nasylle ne vont plus tarder, fit cette dernière. Alguénor pourra aller dans la salle de jeu et Alyénor au lit. Mielle veillera sur eux.
Karémyne sourit en posant sa joue contre l'épaule de son fils.
- Tes amis ont peut-être qualifié ces deux semaines de fantastique, moi je les trouve inquiétantes !
- Nous avions tous les atouts en mains face à Maji, mentit le jeune homme qui s'était d'ailleurs bien gardé de parler de l'épisode final au bosquet noir à sa mère et à son épouse ! Ca a juste pris beaucoup plus de temps que prévu. Ensuite, il a fallu attendre que Maji se remette en retrouvant son cerveau enfin libre.
- Je ne sais toujours quoi penser… Si tu n'avais pas eu cette interaction avec Terra IV, en étant toi-même lié au Sanctuaire de Saharya, nous aurions tous continué à croire à sa folie et ton père l'aurait abattu sans hésitation ! Mais je ne me réjouis toujours pas de cette partie d'ascendance en toi, ça t'expose à de démentiels dangers ! Oh, mon grand garçon…
L'arrivée de Hoby et de Nasylle ne lui permit pas de s'exprimer davantage et tous s'embrassèrent chaleureusement, heureux de se retrouver pour la soirée.
- Des nouvelles d'Eryna ?
- Elle devrait accoucher d'un jour à l'autre !
Tous dans le salon, ils avaient pris place, les rideaux tirés.
Nasylle se leva avec un grand sourire.
- Je vais préparer les apéritifs. Je connais vos goût, inutile de me dire quoi. On verra si je ne me suis pas trompée !
