A/N : Attention, cet extra est publié en même temps que l'épilogue de De lumière et de cendres. Si un chapitre du point de vue de Kratos ne vous dit rien, revenez au chapitre précédent ;)
Autour d'une tasse (Raine)
Isélia est une pause dont elle a besoin. Elle a passé six ans à aller de villes en villes, de ruines en ruines sans rien trouver qui corresponde à ses souvenirs. Génis ne comprend pas, et elle ne veut pas le lui expliquer, parce qu'il n'a pas à avoir le poids de l'abandon de ses parents sur les épaules. Elle sait qu'il en a assez de quitter les rares amis qu'il parvient à se faire et de ne pas avoir de maison.
L'annonce pour un poste d'enseignant est une opportunité. Elle sait que le maire n'aura pas beaucoup de réponses et qu'il sera plus ouvert à l'idée d'embaucher une inconnue sans références. Après cela, lorsqu'ils repartiront, elle pourra toujours utiliser cette expérience pour gagner de l'argent.
Elle ne pense pas rester longtemps. Elle n'a jamais apprécié l'étroitesse d'esprit commune à ces villages isolés, ces vies qui semblent presque toutes tracées dès la naissance. Elle sait qu'elle et Génis seront en décalage et elle craint l'effet que cela pourrait avoir sur son frère. Mais c'est une pause et elle a besoin d'un quotidien solide, d'une routine, de quelque chose qui ne change pas, et non une suite d'espoirs sans cesse déçus, et si possible un salaire qu'elle puisse économiser pour la suite de leurs voyages.
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Elle ne s'attend pas à trouver quelqu'un comme Anna à Isélia. Elle s'attendait à ce que sont le maire et son épouse, des notables de petit village, qui pour tout ce qu'ils revendiquent culture et sagesse, ne sont jamais vraiment sortis de leur pays et qui sont plus absorbés par leur pouvoir que par le savoir. Les gens comme Anna quittent les villages pour aller vers les villes, parce qu'ils savent que c'est là où ils trouveront d'autres esprits comme les leurs – mais la ville est trop dangereuse pour un enfant aussi doué que Génis et elle ne veut pas y revenir tout de suite.
Au départ, elle entend parler d'Anna à la troisième personne. Elle est « la mère de Lloyd », elle est « cette femme bizarre qui vit hors du village avec un nain ». Il doit bien y avoir une histoire derrière ces choix, mais Anna ne la partage pas, et Raine se garde bien de demander parce qu'il y a une histoire derrière sa propre arrivée à Isélia, mais elle est trop dangereuse à raconter.
Et puis, il y a l'anniversaire de Génis, et sa demande de pouvoir accompagner Lloyd et de rester. Raine combat la pudeur à l'idée d'avoir une adulte dans sa maison – leur refuge – parce qu'elle voit bien qu'elle a du mal à marcher et que ce serait cruel de lui refuser cela.
Anna est parfaitement polie en arrivant. Elle s'installe à l'extérieur avec les enfants, et fait de son mieux pour aider Raine à les canaliser, même s'il est clair qu'elle ne sait pas gérer un aussi grand groupe. La professeure se demande combien d'enfants font l'effort de traverser la forêt pour l'anniversaire de Lloyd – pas beaucoup, certainement.
Et pendant que les enfants sont calmes à manger leur part de gâteau – cuisiné par Génis – Anna et elles s'installent dans le salon, porte grande ouverte pour voir les enfants qui sont autour de la table, un peu de gâteau et une tasse de thé sur la table basse. Raine voit les yeux de son invitée être attirés presque immédiatement par les étagères et elle est surprise d'y lire un intérêt certain.
« C'est une belle collection, remarque-t-elle. »
Raine est presque certaine de déceler une note de regret ou d'envie. C'est peut-être cela qui la pousse à dire :
« Si vous voulez en ramener chez vous… »
Anna se fige, et elle la voit hésiter pendant une longue seconde. Elle doit peser la quantité de politesse et d'honnêteté dans l'offre de Raine. Et puis, ses yeux brillent :
« Ce serait avec plaisir. Mais dans ce cas, il faut qu'on se tutoie. »
Il y a un bruit de vaisselle, des cris, et Raine est obligé de quitter sa place pour voir s'il n'y a rien de grave. Lorsqu'elle revient, Anna est debout, et lit les titres.
« Vous avez tous les volumes du Mystère des étoiles de Lochan ?, s'étonne-t-elle. »
Raine est surprise par ce choix : de tous les livres de sa bibliothèque, elle ne s'attendait pas à entendre citer un obscur philosophe sur un recueil de biographies encore moins connu que ses théories.
« Oui, confirme-t-elle.
-Je m'étais arrêtée au deuxième tome, confie Anna d'un ton distrait. Après, je n'ai plus pu les acheter. »
La totalité des Mystères se tient dans six volumes, qui n'ont été édités qu'une seule fois sur une période de seize ans. Raine les avait trouvés à Palmacosta, mais elle doutait qu'ils soient arrivés même jusqu'à Triet. Anna tend la main, caresse le dos d'un tome, et hésite.
« Vous êtes certaine ?, demande-t-elle. Ce sont des livres rares, et je comprendrai si…
-Je suis certaine, la coupe Raine du même ton qu'elle emploie pour rassurer ses élèves. »
Lorsqu'Anna se tourne vers elle, son visage est illuminé d'un large sourire qu'elle ne lui avait pas encore connu.
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Cela devient quelque chose comme un rituel : tous les jeudis d'école, elle prend le thé avec Anna et elles discutent ensemble pendant que Lloyd, Génis et Colette jouent dehors. La mère de Lloyd dévore sa bibliothèque avec la passion d'une femme qui voit une oasis après plusieurs jours de marche dans un désert.
Sans concertation, elles établissent une règle tacite : pas de questions sur leurs passés. Elles en devinent chacune certains contours d'une vie avant Isélia au fil des anecdotes, mais Raine sent dans Anna un mur de silence similaire au sien, et se refuse à le briser.
Ce qu'elle comprend très vite, c'est qu'Anna a eu une éducation formelle, à la manière des jeunes filles de bonnes familles, celles dont on espère qu'elles feront un bon mariage et dont la culture sera un reflet de la puissance de leur mari – pas une femme avec une jambe mal ressoudée, un fils, vivant grâce à la générosité d'un nain. En plus de cela, elle a un goût pour les historiens et les philosophes, mais elle évite soigneusement tous ceux dont les liens avec le culte de Martel sont trop visibles.
« J'ai la foi, répond Anna lorsqu'elle lui pose la question. Mais l'Église veut diriger nos vies et nos actes et je ne souscris pas à ce qu'ils racontent. »
Il y a une certitude dans sa voix que Raine retrouvera lorsqu'elle parlera de Martel, une sorte de conviction abrupte qui écarte toute question. Anna doit le sentir, parce qu'elle sourit et rajoute :
« Mais j'aimerais bien avoir un nom à appeler parfois. »
Raine sourit à son tour.
« Les Elfes ont d'autres croyances que les humains, rajoute-t-elle brusquement. Y souscris-tu ? »
Raine se fige. C'est une des parts de savoir qu'est capable de lancer Anna sans qu'elle puisse jamais savoir d'où elle est capable d'en savoir autant, quand les informations sur les Elfes sont limitées et mal connues.
« Non, répond Raine. Mais je ne suis pas certaine de souscrire non plus à la doctrine de l'Église. »
Et après un silence :
« Mais j'appelle quand même le nom de Martel. »
Anna sourit, et boit une gorgée de thé.
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Raine est suffisamment analytique pour savoir qu'elles se ressemblent beaucoup. Elle n'a pas envie d'avoir des enfants, mais lorsqu'elle voit Anna avec Lloyd, elle pense qu'elle aimerait être une mère comme elle et à arriver à balancer de la même manière, l'équilibre instable entre inquiétude et indépendance. Au delà de cela, elles sont des femmes de conviction et Raine a toujours été soulagée que leur amitié n'ait pas été testée par des désaccords qui dépassent leurs avis sur les livres qu'elles ont lus toutes les deux. Anna l'a vue déconstruire pierre par pierre la philosophie en action de Barlow, et Raine l'a écoutée rejeter en vrac et avec une certitude absolue les postulats de l'abbé Tyrésias. Elles peinent toutes les deux à admettre qu'elles ont tort et ont encore plus de mal à s'excuser ou à oublier. Raine a l'habitude de tenir tête aux parents qui refusent d'envoyer leurs enfants dans sa classe lors des récoltes et trouve l'énergie de venir chercher ses ouailles chaque été.
Ce qui les sauve, aussi, c'est qu'elles sont plus des femmes de réflexion que d'action. Elles n'aiment pas se tromper, et, le temps qu'elles soient sûres de leurs choix, le temps d'agir est souvent passé. Dans un village comme Isélia, cela n'a aucune conséquence – et c'est l'une des raisons pour lesquelles elles y vivent toujours.
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La seule raison pour laquelle Raine est certaine que Lloyd est le fils biologique d'Anna, c'est une fois où elle remarque :
« Il a le menton de mon frère. Je me demande s'il aura sa voix quand il grandira. »
Et c'est tout. Anna a un frère dont elle ne donne pas le nom, mais Raine sent une certaine nostalgie dans ces paroles – assez pour penser qu'Anna aimerait qu'il ait sa voix. Ce frère revient dans certaines histoires, dans certains goûts – une après-midi où les doigts d'Anna glissent sur un recueil de poésie et où elle note :
« Tu n'as rien de Vivien. C'était la préférée de mon frère…
-Vivien, répète Raine.
-Oui. »
Raine attend. Anna fronce les sourcils et se concentre et elle sait qu'elle va tirer un poème de sa mémoire :
« Je te méprise enfin, souffrance passagère !
J'ai relevé mon front. J'ai fini de pleurer.
Mon âme est affranchie, et ton ombre légère
Dans les nuits sans repos ne vient plus l'effleurer. »
Et, devant le silence qui suit, elle hausse une épaule :
« Je n'ai jamais été certaine qu'elle ait été connue hors de nos cercles. Je l'ai toujours trouvée trop élégiaque, mais il l'adorait, assez pour que j'apprenne par cœur certains de ces poèmes pour pouvoir les réciter avec lui. »
Et le regard d'Anna se trouble, et elle se tait. Raine laisse passer le silence. Elle n'a jamais su quels livres aimaient ses parents, n'a jamais eu de mots à réciter de leur part – elle était trop jeune lorsqu'elle a été abandonnée. Y a-t-il eu une dispute, une mort ? Anna n'est pas en contact avec sa famille. Raine a supposé une mésalliance, une histoire furtive qui n'aurait jamais dû donner un enfant, mais elle n'est certaine de rien.
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La voix de Lloyd commence à muer. Anna et elles boivent un thé en les regardant, comme souvent. Il y a une ombre sur son visage, une vague inquiétude informe et informulée.
« Que le temps passe vite, soupire-t-elle. J'ai l'impression qu'hier encore, il n'osait pas faire ses premiers pas. »
Raine est brusquement envahie par les questions. Pourquoi Anna vit-elle ici ? Qu'est-ce qui l'a poussée à s'enterrer dans ce village, célibataire avec un enfant ? Quel entêtement ou quelle tragédie l'a poussée à ne jamais chercher l'aide de ses parents ou de sa famille ?
« Il a dû te falloir du courage, sont les seuls mots qui dépassent ses lèvres. »
Anna sursaute, presque surprise.
« Du courage ?, répète-t-elle.
-Oui. Tu aurais pu le laisser – je veux dire… Tu l'as eu jeune, et tu aurais pu reconstruire ta vie plus facilement sans un enfant. »
Les yeux d'Anna étincellent.
« Non, répond-elle résolument. J'en aurais été incapable. »
Raine avale difficilement sa salive, et retient le « ma mère l'a probablement fait » qui est au bord de ses lèvres.
« Je veux dire, c'est un choix qui demande du courage. »
Anna la dévisage un instant, et finit par répondre avec prudence :
« Je pense que c'est un choix difficile dans tous les cas. »
Raine ne répond pas : « mais ma mère n'a pas fait le même que toi et je n'ai jamais su pourquoi »
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Le soir après la destruction de la ferme d'Isélia, Raine a l'impression qu'un rideau se déchire lorsque Colette rentre dans la maison, le visage paniqué et leur annonce que Kratos est le père de Lloyd.
Raine pense « comment a-t-elle pu me dissimuler cela. » Et puis elle pense que cela explique beaucoup de choses au contraire, des choses qu'elle avait mises sur le compte de la réserve qui est caractéristique à Kratos et à Anna. Mais cet éclairage nouveau ne change rien au sentiment de trahison qui l'habite. Comment a-t-elle pu dissimuler un tel secret ? Depuis tant de temps ! Dans de telles circonstances ! Que sait-elle de plus ? Est-elle fidèle au Cruxis elle aussi ? Était-ce un mensonge de plus, un plan de plus de leur part ?
Rationnellement, elle sait qu'Anna s'est toujours cachée de la ferme, et savoir qu'elle y a été enfermée, savoir qu'elle s'est enfuie des mains de Kvar pointe vers la conclusion inverse. Mais elle n'a rien dit à propos de Kratos. Elle n'a rien dit.
Lorsqu'Anna revient avec Lloyd, elle combat leurs suspicions avec opiniâtreté, et oppose parfois le même mur de silence sur son histoire avec Kratos que Raine lui a vu poser sur le reste de son passé, jusqu'à ce qu'elle intervienne à propos des paroles de la licorne au sujet de Martel. Pendant le repas, elle relate la guerre de Kharlan d'une voix qui semble calme et posée, factuelle, et semble totalement inconsciente de la manière dont ses paupières papillonnent lorsqu'elle est trop émue.
Raine aime de moins en moins le tableau que l'on dresse devant elle, et maudit une fois de plus Anna pour n'avoir rien dit jusqu'à maintenant. Elle en avait eu la possibilité pourtant !
« Récapitulons, fait-elle. Partant du principe que tu dis la vérité, si nous voulons vaincre Mithos, il nous faut faire un pacte avec Origin, trouver un moyen pour que Lloyd manie l'épée Éternelle, la voler à Yggdrasill et l'utiliser pour faire germer la Graine Suprême. »
Anna approuve, et puis elle semble tirer une dernière vérité de son corps avec beaucoup de difficulté à propos du sceau d'Origin. Raine note qu'elle est pâle comme la mort et que ses mains tremblent, posées sur le rebord de la table.
Et Raine comprend soudain pourquoi Anna n'a rien dit. Pourquoi elle les a laissés se démener dans d'autres impasses pour trouver une manière de sauver le monde. Mais ce n'est pas Anna qui a son attention, mais Lloyd, dont le visage trahit toutes les révélations cruelles qu'il absorbe depuis le début de la soirée, et dont la voix trahit l'ébranlement lorsqu'il s'exclame :
« Et – mais – ça – ça ne te fait rien ?! »
Quelque chose se tend encore plus chez Anna, et sa voix, qui était restée presque égale pendant tout le repas, monte soudain :
« Bien sûr que si !, répondit-elle avec plus de violence qu'elle ne l'aurait voulu. Pourquoi crois-tu que je n'ai rien dit la dernière fois où vous êtes venus ? S'il y avait eu un autre moyen… »
Et Raine songe : tu les aimes tous les deux également et c'est injuste. Pourquoi n'as-tu pas choisi Lloyd ? Tu t'es enterrée dans ce village pour lui, tu l'as protégé de la vérité – pourquoi refuses-tu soudain de lui être fidèle ? Mais Raine est incapable de dire ce qu'elle considère être de la fidélité à ce point.
Elle attend qu'Anna soit seule pour lui saisir l'épaule. Elle est pleine d'une colère cruelle qu'elle ne comprend pas totalement et qu'elle contient en de simples paroles. Elle veut qu'Anna se mette en colère, qu'elle crie ou pleure, qu'elle réagisse plutôt que ce calme factice et factuel qu'elle projette. C'est seulement lorsque le nom de Kratos est prononcé que le visage d'Anna s'anime, et Raine est prête à parier qu'elle est inconsciente de la passion qu'on lit sur son visage lorsqu'elle explique, ardente :
« Il m'a sauvée de la ferme. Il est resté avec moi pendant toute ma guérison. Il m'a offert un futur quand je ne voyais que le néant. Il n'était pas retourné au Cruxis, à l'époque. Il ne l'aurait jamais fait. Le Kratos que tu as connu n'est pas celui que j'ai aimé. »
Et Raine a l'impression de recevoir une claque. Elle n'a pas tort. Elle est incapable d'imaginer le Kratos qu'elle connaît avoir cette dévotion, cette fidélité, cette patience. Elle avait imaginé une histoire sordide, avant, une grossesse imprévu, une dispute familiale ou une tragédie. Elle n'aurait pas imaginé une histoire d'amour. Et Anna leur avait annoncé comment sauver le monde en tuant Kratos.
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Quand ils reviennent après avoir détruit le sceau d'Origin, épuisés, courbatus et incapable de se réjouir de leur victoire, Raine se demande vraiment comme elle a pu faire pour ne rien suspecter. Quand Anna voit Kratos en vie, son visage se fige, mais ses yeux s'illuminent. Elle serre Lloyd dans ses bras, mais dès qu'il rentre à l'intérieur, elle ne peut que regarder Kratos. Ils ne sourient pas, mais c'est un regard qui arrête la course des astres. Raine a aussi l'impression de voir quelque chose de tellement privé qu'elle finit par détourner le regard.
Plus tard, son opinion d'Anna remonte quand elle partage sans réfléchir la révolte qu'ils ont tous ressenti lorsque Kratos a demandé à Lloyd de l'affronter. Raine était capable de comprendre la symbolique du geste, mais Lloyd était son fils – à défaut d'un enfant – et ce n'est pas quelque chose qu'on demande à son enfant. Mais soudain, les yeux d'Anna s'écarquillent et sa colère retombe et Raine aimerait savoir ce qu'elle a compris et pourquoi elle change de sujet.
Lorsque la soirée s'avance, elle s'oblige à aller la voir, et à faire ce qu'elle s'était promis de faire depuis la dernière fois qu'elle s'étaient parlé : s'excuser, s'expliquer. Elle parle de sa mère en ayant l'impression que les mots sont du verre pilé au fond de sa gorge
Elle ne sait pas pourquoi elle est surprise quand Anna comprend et accepte ce qu'il s'est passé – c'est pourtant un trait familial que partage Lloyd. Malgré cela, Raine est mal à l'aise, avec l'impression qu'elle s'est mise à nue. Il est étrange d'avoir passé tant d'heures à parler et, finalement, n'avoir touché que des vérités partielles.
« J'ai mis un an à me remettre de ma chute, annonce soudain Anna. »
Raine l'écoute avec surprise. Blessure pour blessure, songe-t-elle. Vérité pour vérité. Elle comprend mieux, maintenant, pourquoi un tel silence – pourquoi un tel néant. Et elle refuse de juger.
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Plus tard, bien plus tard, alors qu'elle s'accroche à la certitude que le Cruxis est détruit et qu'ils ont permis au monde de renaître, elle se retrouve à côté d'Anna, deux verres de vin entre elles comme les tasses de thé d'autrefois. Elles échangent un sourire, et Raine prend sa décision : elles ont vécu pendant une dizaine d'années à partager des silences qui n'ont plus de raison d'être. Il est temps de poser les questions auxquelles elle n'a jamais reçu de réponses.
Elle apprend qu'Anna vient de Luin, et qu'elle effectivement reçu l'éducation d'une jeune fille de bonne famille destinée à faire briller un futur époux. Elle apprend qu'elle a aimé son frère et que son frère a aimé une Demi-Elfe, et le récit la fige. Pas tant par sa cruauté que par la réalisation brusque qu'ils ne sont pas les seuls – qu'ils ne sont pas les premiers – à entretenir le projet qu'elle imagine avec Génis. Elle aurait pu se sentir dépossédée, mais c'est le contraire : elle a l'impression de gagner quelque chose – une part de passé, une part d'histoire qui lui appartient et qui devrait lui revenir de droit. Elle se promet de faire des recherches sur cette Esther et de voir ce que peuvent lui offrir les archives. Elle se demande si, dans un lointain futur, cela ne pourrait pas devenir un livre – une part de mémoire, un moyen pour que les Demi-Elfes ne soient pas limités par le choix entre une vie de solitude ou l'histoire des Désians. Elle passe une partie de la soirée à mettre au point une méthodologie de recherche, une manière de trouver les témoignages, et se promet d'en parler bientôt avec son frère.
Évidement, c'est ce moment que choisit Kratos pour annoncer son intention de s'exiler sur Derris Kharlan et écrire une nouvelle page sur le drame déjà conséquent de la famille Aurion. Elle a envie de l'étrangler, et au visage d'Anna, elle suppose qu'elle n'est pas la seule. Raine ravale sa colère, et le lendemain les aide à vider la maison pour qu'ils puissent régler cela en privé.
Quand ils viennent reprendre leurs affaires, Lloyd rayonne presque littéralement de soulagement, et Anna donne l'impression qu'un grand poids a été ôté de ses épaules. Raine n'a pas besoin de poser de question pour comprendre qu'ils ont réussi. Elle n'est pas sûre d'aimer que Kratos reste à proximité de Lloyd parce qu'elle pense qu'il l'a déjà trop fait souffrir, mais l'inverse était encore pire. Elle espère qu'Anna sera suffisante pour lui mettre du plomb dans la cervelle.
Un peu plus tard, lorsqu'elle apprend un peu mieux quels sont leurs nouveaux plans pour le futur, elle glisse à Anna :
« S'il n'avait pas changé d'avis, je t'aurais emmenée avec nous. »
Un gloussement amusé échappe à Anna, qui a l'air étonnée de cette frivolité que Raine lui a rarement connu. Son sourire est chaleureux quand sa main se pose sur celle de Raine.
« J'aurais été très honorée d'accepter, confie-t-elle. »
Et Raine pense qu'il faudra qu'elle élabore un système pour qu'elles continuent à s'échanger des lettres, à défaut de se retrouver autour d'un thé.
