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Chapitre 12. Le rendez-vous

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Après son travail, Derek retrouve l'appartement de Baker Street avec un plaisir mitigé. Sherlock est plongé dans un bouquin de l'auteur mégalo. Il l'embrasse tendrement. Son homme ne le lâche pas. A-t-il jugé sérieux leur différent du matin ou les mises en garde de l'ancien médecin militaire ?

— Journée intéressante ? demande-t-il.

— Oui, on fera le bilan après avoir mangé.

— Tu t'es occupé du dîner ?

Sherlock le fixe les yeux écarquillés. Il ne s'est jamais préoccupé de ça. Le petit-déjeuner d'aujourd'hui était l'exception qui confirme la règle. Amusé, Derek l'observe.

— On peut commander italien pour changer ? suggère son chéri plein d'espoir.

Il le fait craquer.

— Les grands esprits se rencontrent, raille-t-il en l'enlaçant. Je vais te faire les spaghetti carbonara à la méthode Rossi. Tu m'en diras des nouvelles. Viens m'aider que je te raconte ça en même temps.

Suit le récit d'un repas mémorable qu'avait organisé l'aîné des profileurs du BAU lorsque Emily était revenue d'entre les morts.

— Elle avait, comme toi, programmé sa disparition après une mission en infiltration qui a mal tourné. JJ. et Hotchner qui l'avaient aidée étaient seuls au courant.

— Elle est partie combien de longtemps ?

— Un peu plus d'un an. Elle est rentrée au département quelques mois, mais ne s'y sentait plus à l'aise. Elle a bouclé ses valises direction Londres et Interpol.

— Vous lui en avez voulu ?

— Non. Pas plus que toi, elle n'avait eu le choix. Spence a eu des difficultés à l'accepter. Nous avons cru d'ailleurs qu'il ne viendrait pas ce soir là chez David qui nous a tous appris à cuisiner son plat favori, se moque Derek. Une première pour certains.

Ils rient beaucoup des déboires des divers enquêteurs. Les pâtes sont délicieuses. Un peu bourratives mais délicieuses. Manifestement, Derek a été un élève attentif. Ensuite devant un café et un thé, ils abordent l'affaire. Sherlock lui met sous le nez le livre du romancier qu'il avait repéré chez l'écrivain et les clichés pris par l'équipe scientifique de Scotland Yard.

— Oui, il y a des similitudes étonnantes, admet Derek, les coïncidences sont possibles.

— Ça également ?

Il ouvre un mail qu'il a reçu – le diable seul sait comment il l'a obtenu – de l'éditeur de l'auteur. La première et la quatrième de couverture d'un bouquin s'affichent en gros plan sur l'écran.

— Il n'est pas encore paru. Il en est à l'étape correction. Qu'en penses-tu ?

Derek en reste muet. Le livre s'intitulera "L'échec au roi" et le projet de jaquette est une photo de lui attaché par les poignets à un coffrage d'acier et de béton dans un chantier. Retouchée, elle ressemble à un dessin encré en noir et blanc, nul ne pourrait le reconnaître. Sauf eux. Au lieu des dards du taser26, il a un couteau planté dans le cœur. Sur sa poitrine du sang carmin s'étale, seule tache de couleur avec le titre.

— C'est toi, murmure Sherlock.

— En effet. C'est vraiment un malade. C'est ce qui te rend si nerveux, constate-t-il. Je craignais que ce soit mon reproche un peu vif qui ait provoqué ça.

— Sûrement pas, dit son homme en levant un sourcil interdit. Je t'ai réveillé, c'était involontaire. J'ai parachuté John dans notre lit en conversant avec lui au téléphone. Je devine que tu n'apprécies pas.

— Être réveillé ou John ?

— Les deux, le défie Sherlock.

— J'ai mes raisons. Il agit en ex-amant jaloux. J'ai entendu tes réponses dans le living et en ai déduit ses remarques, ses mises en garde. Sans gêne, je me retourne sur une belle femme ou un mec canon, j'adresse un clin d'œil à la serveuse quelconque qui nous apporte nos consommations, je plaisante avec le caissier du supermarché pourtant moche, oui, c'est vrai, cela n'a aucune importance. C'est ma façon d'être. Je l'ai oublié trente secondes plus tard. Lors de notre rencontre au Yard, tu as dit : Un désir de plaire jamais assouvi. Je me souviens, tu vois. Je ne regarde réellement que toi. Nous sommes ensemble depuis peu, c'est vrai. A cause des circonstances, tout s'est enchaîné peut-être trop vite. Autant pour toi, que pour moi. Ne doute pas. Mon temps libre, mes nuits, je les passe à tes côtés. Par envie.

— Je sais, réplique-t-il avec un sourire.

— Dès que je le peux, je suis sur cette enquête, continue-t-il en désignant ses documents sur la table, son ordinateur allumé. Et si demain tu as un besoin urgent de moi, je lâcherai tout et accourrai.

— J'ai semblé douter de toi ? s'étonne-t-il.

— Tu étais triste, ce matin.

— Oui, mais pas à cause de toi. Quand je suis revenu il y a trois ans, que j'ai réalisé que la vie de tous avait continué, je me suis senti trahi particulièrement par John. J'avais tort, admet-il. Parallèlement, j'étais content qu'il soit heureux avec Mary. En fait, je ne comprends pas mes propres états d'âme. J'ai respecté son choix, je savais qu'elle comblerait ses attentes. Pourquoi ne veut-il en faire de même ?

— Trop soudain. Trop rapide. Trop envahissant. Les motifs ne manquent pas. Emily et Spencer se sont inquiété. Pénélope, elle, t'a accepté de suite. Elle est romantique. Et puis, elle me connaît si bien qu'elle a compris de suite mon attachement envers toi. La manière de voir des uns n'est pas celle des autres. Il m'agace, il a occupé et occupe encore une trop grande place en ta vie. Ton logis est rempli de sa présence, grommelle-t-il. J'ai l'impression d'y marcher dans ses traces. La tasse de John, le fauteuil de John, la chambre de John...

Le désarroi de Sherlock est tellement évident qu'il s'arrête en soupirant.

— Je n'ai pas vu que ça te blessait, rétorque celui-ci. On remédiera à ça dès que l'affaire sera résolue. On aménagera le bureau, on changera le salon. La cuisine te déplaît parce qu'elle est mal équipée, nous verrons ça aussi. En attendant, vivons plus souvent à Chelsea.

Une fois de plus sa réaction le surprend. Assurément, il ne s'en plaint pas et se plaît à penser que son amour de Sherlock-le-sociopathe éprouve des sentiments envers lui.

— Je m'y sens mieux depuis que tu y as mis un peu de vie, reprend ce dernier. Depuis qu'on a acheté des objets qui nous plaisaient à tous les deux afin de le personnaliser. Maintenant que tu me l'as dit, je saisis ta perception de Baker Street. Mon appartement est là, tout à côté, en cas de tension ou de dispute. En ce moment, j'ai besoin de cette sécurité. Tu viendras m'y rechercher. Ou pas, termine-t-il avec une grimace.

— Compte sur moi. Si cela se produit, je viendrai, se moque-t-il en l'attirant à lui pour l'embrasser avec fougue.

— Je suis égoïste, difficile à vivre, plein d'idées préconçues, incapable de discerner tes nécessités, tes émotions, pourtant je...

Il s'interrompt.

— Je vois et apprécie chaque pas que tu fais vers moi, mon amour, souffle-t-il contre sa bouche. Tu t'en sors pas mal du tout, tu sais.

Il frémit. A-t-il frissonné sous la musique des mots, son violoniste ? Ou sous ses lèvres qu'il fait courir sur son visage.

— J'ai déjà peur de te perdre, murmure Sherlock en lui rendant ses baisers fébrilement, les bras autour de sa taille.

— Ne crois pas que je veuille les laisser gagner. Et tu es là afin de les en empêcher.

— ...

— Nous avons enfin un début de piste. Nous allons la remonter. J'ignore si ce cinglé est seul ou si Moriarty est derrière. Cela me semble de plus en plus improbable. Mon opinion est qu'Eder souffre de schizophrénie. La mort de son frère a déclenché chez lui une phase aiguë de la maladie. Il veut faire sa justice. Veut-il passer pour Moriarty qu'il admirait, plus peut-être ? Est-ce une partie de son plan ou croit-il que celui-ci le guide ? Nous devrons le déterminer. Je penche pour la seconde solution. Dans les deux cas, comment est-t-il au courant des détails de ta relation avec ton ennemi ? Seul l'intéressé a pu le lui rapporter. Il nous faut fouiller la vie des deux dans l'espoir de trouver une accointance. Tu as le contenu du livre ?

— Pas encore. J'en ai lu cet après-midi dont celui avec la tueuse. Assez édifiant comme littérature. Très sombre. Violent, à la limite de l'insoutenable. Contrainte morale et physique, viol, torture, sadisme, humiliation abjecte, rien n'est épargné au lecteur. Le genre de bouquins qui me répugnent. C'est de l'horreur glauque pas du fantastique. Ses romans ont fait débat à ce sujet sur internet, c'est ainsi que j'ai connu son nom. Involontairement, il en dévoile beaucoup sur lui dans ses écrits. Sur sa manière de penser. Sur ses problèmes psychiques. J'ai relu le commentaire de Reid sur celui qu'il a lu et il n'a fait que conforter mon opinion.

— Si tu réussis à obtenir le texte du livre à paraître, transmets-le à Spencer qu'il le lise aussi. Deux avis valent mieux qu'un.

Sherlock acquiesce de la tête. Serré sur Derek, il a des envies moins sages. Bien qu'ils soient loin d'avoir fini.

— J'aimerais, chuchote justement son compagnon en léchant son oreille ce qui le fait frissonner. Quantico nous attend. Je sens que nous ne devons pas tarder. Après le contrat commercial conclu, nos visites à Sarah puis à notre charmant auteur, il va riposter.

— Tu veux que je réfléchisse à autre chose quand ton corps est pressé sur le mien ? bougonne-t-il en effleurant le bas de son dos, ses fesses.

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— C'est meilleur à chaque fois, constate Sherlock avec un soupir de bien-être.

— D'accord avec toi.

En caressant sa peau moite, son Derek a un sourire à la fois chaleureux et un peu moqueur. Les sourires de Derek transforment son visage, plissent ses yeux, creusent aux commissures de ses lèvres des rides d'expression qui le rendent plus séduisant encore. Attendrissant également. En est-il conscient ? Il baise doucement le creux au coin de sa bouche.

— Arrête. Tu me fais fondre. Je vais ressembler à une petite flaque de beurre chaud, dégoulinante de sentiments.

— J'adorerais ça, raille Derek.

Il ne se lasse pas du contact de leurs épidermes. De son regard sur lui. De l'anneau de ses bras. Comment, Sherlock Holmes, détective consultant se voulant sociopathe à temps plein, a-t-il pu tomber amoureux ? Et dans le pire des moments. Quelle tension pénible que cette peur pour l'être aimé. Il offre à ce cinglé de Paul Roman Eder un moyen de pression incroyable. Fichus sentiments.

— Dors un peu, conseille son amant.

Il se blottit sur lui mais préfère se réfugier en son palais mental et se repasser tous les éléments dont ils disposent.

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Les nouvelles pleuvent tout au long du lendemain. A la demande de Pénélope, il se connecte au BAU malgré l'absence de Derek qui est au bureau. Avant son succès en temps qu'écrivain et l'achat de sa villa luxueuse en bord de mer, Paul Roman Eder a séjourné à Londres, à Whitechapel où il a essayé de percer comme artiste underground avec très peu de résultat il faut le dire. L'adresse est celle-là même qui a été fournie à la banque à l'ouverture du compte par Ezechiah Burnein. Sébastien Moran y était domicilié. Dans les dossiers de Scotland Yard, datant d'une époque où la chasse au criminel consultant faisait rage, elle est mentionnée à plusieurs reprises comme étant l'éventuel quartier général de Moriarty. A l'évidence, ces trois-là se côtoyaient encore fort régulièrement.

Vers midi, Lestrade l'informe que le frère d'Alice est venu identifier le corps à la morgue et qu'il l'a convoqué.

Enfin, à quinze heures quarante, il reçoit un message sur son portable. Il n'y a que peu de mots : Sheridan Pub, Charing Cross Road, 16 h 30. Il hésite à peine. Il appelle un taxi et envoie un texto à Derek. Il sait qu'il le rejoindra dès que possible.

Dans la librairie de l'autre côté de la rue, il fait mine de chercher un livre tout en épiant l'entrée du pub. Il a une idée précise de qui lui a fixé ce rendez-vous. Quelques minutes avant l'heure choisie, il repère une femme qui lance des coups d'œil inquiets autour d'elle avant de pénétrer dans l'établissement. Dans un effort illusoire pour se dissimuler, elle a coupé et teint ses cheveux. Pas d'hésitation à avoir, c'est la même stature, petite et mince, le même nez pointu de musaraigne que sur les photos transmises par Garcia. Il observe. Est-elle suivie ? Oui, bien sûr. Il soupire, puis donne un coup de fil.

Lorsque Sarah Vapienne, une demi-heure plus tard, sort d'un pas nerveux, dépitée de l'avoir espéré en vain, il lui emboîte le pas. Ainsi qu'à son ombre, un homme d'une quarantaine d'années d'apparence quelconque. A l'approche d'un carrefour, l'espion est pris à partie par deux jeunes voyous qu'il aurait bousculés. Projeté sur la chaussée, il manque être renversé par un motard qui freine en catastrophe et l'invective. Les passants se retournent, s'arrêtent, s'amassent et contemplent le spectacle. Dès le début, il a empoigné le coude de Sarah Vapienne et l'a poussée dans un taxi qui attendait le long du trottoir. Celui-ci démarre dès que le feu devient vert. Impeccablement synchronisé, le tout s'est déroulé en quelques secondes. Will a réussi sa diversion.

— Salut, Joe.

— Salut Sherlock. Je t'emmène où ?

— The Rye. Peckham. Vous êtes extrêmement imprudente, poursuit-il en se tournant vers la femme qui n'a dit mot. Vous vous doutiez que vous seriez surveillée. Ils ne vous ont pas lâchés, vous et votre frère, depuis que vous êtes allés à l'institut médico-légal. Vous êtes en danger. S'ils ont découvert la solution du code, vous en savez trop et ils vont vous éliminer. Si ce n'est pas le cas, ils ont besoin d'indications et ce n'est que partie remise.

— Moriarty ne se salit pas les mains, raille-t-elle.

Il la dévisage, stupéfait de l'affirmation calme.

— Moriarty est décédé, réplique-t-il.

— Alice travaillait à la Banque de Berne à Lausanne. Par hasard, elle a vu le portrait de Jim sur l'écran d'un des ordinateurs alors qu'une employée était sortie boire une tasse de café. Elle a jeté un coup d'œil. Elle a relevé les renseignements utiles. Elle a épié les gratte-papier jusqu'à l'obtention d'un mot de passe lui permettant de se connecter. Elle était plutôt débrouillarde, Alice. Jim avait effectué des transactions une dizaine de jours plus tôt au départ d'un terminal américain. Il était pourtant mort d'après vous. Je lui ai dit que je connaissais le bénéficiaire, l'un des personnages de mon ex-mari et donc forcément un prête-nom. Elle a eu envie d'en savoir plus. Elle pensait le faire chanter.

— Faire chanter Moriarty ? ricane-t-il. Vous plaisantez ? continue-t-il en la voyant hocher la tête.

— Alice ne craignait nul homme et surtout pas Jim.

Il lève les yeux au ciel. Cela ne lui a pas réussi.

— Vous vous êtes laissé berner. Ce n'est pas lui. Merci, Joe, dit-il en lui payant sa course augmentée d'un substantiel bonus. Venez, lance-t-il à Sarah.

Il adresse un léger signe au barman, un ancien de la cour de Graham Road et entraîne derrière lui l'inconsciente. Dès qu'ils sont assis dans un coin discret du pub, il envoie un message, puis écoute la suite de son récit. Il en perd un instant le fil, lorsque son regard est attiré par la silhouette séduisante et familière qui traverse la route d'un pas félin pour rejoindre le pub. Spontanément, un sourire tendre entrouvre ses lèvres alors qu'il le suit des yeux. Sourire que ne rate pas son invitée. La main de Derek se pose sur son épaule. Avec lui, une bouffée de son parfum envahit ses narines. Dans la fragrance, il retrouve ce qui est eux, leur attachement, leurs enlacements, leurs nuits. Les heures vécues ensemble. Il la respire à plein cœur.

— J'ai fait aussi vite que j'ai pu.

Derek salue Sarah, commande trois verres au barman. Sherlock lui résume la rencontre un peu mouvementée ensuite l'histoire de Sarah. Parfois, il fronce les sourcils. Il est certain qu'elle modifie des événements et en passe d'autres à la trappe.

— Quelles étaient vos rapports avec Moriarty ? Et ceux d'Alice ? demande Derek prenant tout naturellement le relais.

— Il était le meilleur ami de mon ex-mari. Pour Alice, il n'était rien. Elle le méprisait parce qu'il n'éprouvait aucun sentiment. Il ne cherchait que son propre plaisir. Sans morale, sans frein. Il utilisait son entourage. A mon divorce, nous l'avons perdu de vue. Il n'était, à l'époque qu'un manipulateur. Pas un redoutable criminel.

— Divorce qui s'est mal déroulé ?

— Très mal. Ronald a peu apprécié que je lui échappe. Si Alice ne m'avait pas soutenue, je ne l'aurais pas quitté. Avec le recul, je mesure mieux l'emprise qu'il exerçait sur moi.

— Je suppose qu'il vous est pénible d'évoquer cette partie de votre vie mais pourriez-vous nous décrire le caractère de Ronald Moran ? questionne son profileur.

Ils suivent l'exposé des violences psychologiques exercées à son encontre. Sherlock découvre la façon de procéder de Derek. Il interroge et rassure à la fois, plaçant l'un ou l'autre mot qui aiguille Sarah vers le sujet qu'il veut aborder vraiment et qui passe pour anodin. Souriant, il déploie son charme. Il devrait s'en amuser pourtant, bien qu'il sache que c'est uniquement afin d'obtenir des renseignements et que leur interlocutrice ne le tente en aucune manière, son attitude ne lui plaît pas. Il s'en juge parfaitement ridicule, s'en fustige. Derek est à lui. Il ajoute à ses données – département amoureux – que ce n'est pas à faire devant son compagnon.

— Qu'était votre ex-mari pour Jim Moriarty ?

Soudain, la femme se replie sur elle-même tel un hérisson qui se roulerait en boule en cas de danger et leur oppose un visage fermé.

— Ils s'entendaient bien. Avec Sebastian, ils formaient un trio uni, dit-elle d'une voix brève.

— Ils avaient des occupations en commun ?

— Ronald était le benjamin, ils les suivaient à la trace, fier qu'ils partagent avec lui leur temps et leurs petites magouilles. C'est ce que je peux en dire.

Cela traîne un peu trop. Sa méthode est plus rapide.

— Vous étiez jalouse. La relation entre Jim et Ronald était plus qu'amicale, assène-t-il. Est-ce parce qu'ils étaient amants que vous l'avez laissé ?

Elle sursaute et le fixe avec courroux. Elle a dû beaucoup l'aimer. Quinze ans après, le dépit d'avoir été trompée est encore là. Derek lui lance un regard désespéré signifiant qu'il a ruiné ses tentatives de mise en confiance.

— Ronald admirait Jim. Il était beau, élégant. Il avait toujours les poches pleines de fric de provenance incertaine, sortait avec des filles magnifiques, rétorqua-t-elle d'un ton ironique. Il menait un grand train de vie. Selon son emploi du temps à l'armée, Sebastian lui servait de chauffeur. Lorsqu'il a été en Afghanistan avec les forces de l'Otan, Ronnie a pris sa place. Ils n'étaient pas gays, Monsieur Holmes, décrète-t-elle d'un ton cassant.

Il sourit avec dédain. Dans ce milieu là, ils ne le sont jamais ouvertement.

— Il pouvait s'agir d'un attachement tout à fait platonique, Madame, suggère Derek dans un effort méritoire pour calmer les choses. Ou d'une fascination. Revenons en au meurtre d'Alice, conséquence du détournement d'une somme rondelette, quarante sept millions de livres, prélevée sur le compte de Ezechiah Burnein. Celui-ci est décédé en 1943 à Auschwitz. Eder a attribué ce nom au personnage principal de son roman La fin d'un règne. Bouquin que vous connaissez, il figure ainsi que d'autres œuvres de votre ex-mari, dans les rayons de la bibliothèque où vous travaillez. C'est vous qui en avez passé commande bien que cela corresponde peu à la ligne directrice de la collection plutôt familiale. L'adresse reprise à la banque était celle des Moran à Whitechapel. La somme amassée a été ensuite virée, il y a plusieurs mois, sur un compte suisse de votre sœur, puis sur un autre numéroté au Lichtenstein. Alice porte tatoués sur son dos la combinaison et un code qui vous sont destinés au cas où. Elle a été assassinée et vous êtes devenus l'objet de sa vindicte. Vous en temps que complice, votre aîné comme bénéficiaire.

— Je n'ai rien à voir en cette histoire, grogne-t-elle.

— Dois-je vous parler de Lionel Archambeau ? intervient Sherlock. Sa passion pour les ordinateurs et son don pour s'introduire dans les terminaux qui ne sont pas les siens ? Vous avez oublié le meilleur ami d'Eric Gabien qui fut votre compagnon jusqu'en 2007 date à laquelle vous vous installée en Angleterre ? Étrange car vous avez effectué un crochet par son appartement parisien avant de rejoindre Lausanne il y a deux jours. Après qu'Alice ait découvert le pactole de Sebastian Moran, vous lui avez demandé de vous aider, promettant un substantiel dédommagement. Dans un premier temps, il a refusé, puis bien plus tard, suite à des problèmes financiers, il s'est ravisé. C'est lui qui a piraté le système informatique de la banque et transféré la plus grosse partie de ce qui y était, s'adjugeant au passage la commission de cinq millions promise. Vous avez pensé qu'étant donné la nature de cet argent et le fait que son propriétaire n'avait d'existence que sur le papier, vous ne risquiez rien. Ils sont remontés à Alice. Il leur a suffi de trouver un autre hacker qui a remonté la filière comme nous l'avons fait. Alice et, par la même occasion, Archambeau, vous et votre frère, vous êtes déjà morts.

C'est bien l'impression que révèle enfin la femme en face d'eux. L'image de l'anéantissement. Atterrée, exsangue. Le connaître, le croire en vie et vouloir doubler Moriarty, pour ces amateurs, quelle inconscience. Il se tourne vers Derek qui soupire.

— Ce qui est fait est fait. Vous avez été très présomptueux, l'appuie-t-il. Votre seule chance est que nous le mettions hors d'état de nuire avant qu'il vous retrouve. Vous avez contrecarré ses desseins en le privant des moyens qui permettaient de les réaliser.

— Vous avez dit que Jim n'était plus.

— En effet, quelqu'un a pris sa place. Quelqu'un qui a ourdi ce plan pendant trois ans. Depuis la disparition de Sebastian Moran. Quelqu'un qui veut le ou les venger. Quelqu'un pour qui vous êtes un des obstacles en travers de sa route.

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