J'avais oublié de préciser les dates, lorsque j'ai abordé le retour d'Hélène, me contentant de noter « octobre 1889 ».
Considérez que leurs retrouvailles à l'auberge ont eu lieu un 6 octobre (Chapitre 89.V. 249 « le temps qui passe ne me guérit pas » et suivants).
La réconciliation entre Sherlock et Hélène s'est passée la nuit du 6 au 7 octobre (Le chapitre avec le lemmon : 99. 251 « Dans les griffes du chat sauvage »).
L'accident d'Elizabeth, dans le ruisseau a eu lieu le 7 octobre. (. 261 Angoisses)
Holmes est tombé inanimé ce même jour, après-midi et a repris connaissance le 9 octobre au soir. (. 265 Les tisanes du docteur Watson).
L'ultime réconciliation s'est déroulée dans la soirée du 9 octobre et les chapitres « . chap 268 L'ombre du passé» et « chap 268 bis L'ombre du futur » dans la nuit du 9 au 10 octobre.
Le chapitre précédent, intitulé : « Ce que Sherlock ne saura jamais » s'est donc déroulé le 10 octobre, très tôt le matin.
Voici la suite de la journée.
Je vais tâcher de réparer ma faute et d'aller noter en correction les dates des différents chapitres.
Chapitre 270 : Vous avez dit « hérédité » ? (Le 10 octobre 1889)
- Bien, fit Watson en déposant sa tasse de thé. Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, Holmes, mais de mon côté, je pense qu'il est plus que temps que je rentre à Londres, retrouver mon épouse.
Un haussement d'épaule fut ma seule réponse pour Watson.
- Oh, John, fit Hélène suppliante. Vous n'allez pas déjà nous quitter ?
- Mon séjour dans cette région n'a déjà que trop duré, Hélène, lui répondit-il avec un sourire. Il n'était pas prévu que je m'y éternise. Heureusement que j'ai pu confier un message à votre homme de main pour qu'il le télégraphie à Londres, mais je ne vous suis plus d'aucune utilité, puisque les malades se portent à merveille.
- Alors, au revoir, monsieur, fit Elizabeth en agitant sa petite main dans la direction de Watson.
- Elizabeth ! la gronda sa mère, tandis que Watson faisait des yeux étonnés.
Mais l'enfant n'en eu cure et continua sur sa lancée.
- Si ta madame t'attends, tu dois pas rester ici, poursuivit-elle sans prendre attention à sa mère.
Puis, elle posa sa main sur la manche de ma veste et me dit, avec ses grands yeux rieurs :
- Toi, tu restes ici parce que tu dois apprendre des choses à mon ti chien et m'aider à lui trouver un nom.
La voix d'Hélène se fit plus froide lorsqu'elle gronda sa fille et cette dernière se recroquevilla sur sa chaise :
- Elizabeth, tu n'étais pas invitée à prendre part à la conversation ! N'oublie pas que sans le docteur Watson pour te soigner, je ne sais pas ce que j'aurais fait. Alors, ne t'avise plus de dire pareille chose. Sans oublier qu'il a soigné ton chien, l'a nourri et a vérifié qu'il n'avait pas de blessures cachées qui auraient pu s'infecter...
L'enfant se cacha derrière mon bras et baissa les yeux en articulant un bref « oui, maman ».
- N'aurais tu pas oublié de présenter tes excuses à l'offensé ?
- Ce n'est rien, Hélène, commença Watson avant de se raviser devant le regard assassin d'Hélène.
Elizabeth descendit de sa chaise et se dirigea vers Watson, toute penaude.
- Je m'excuse, monsieur le docteur.
- Excuses acceptée, petite fille, la gronda-t-il gentiment. Cela pourrait faire l'objet d'une thèse de médecine, tiens...
Il avait prononcé sa dernière phrase plus pour lui-même que pour les autres.
- Qu'est-ce que tu dis ? lui demanda Elizabeth.
- Rien, ma puce, lui répondit-il en souriant, utilisant ce petit nom uniquement pour la faire bisquer.
Ma fille se raidit en entendant le mot « ma puce », je la vis serrer ses petits poings, mais elle ravala sa pique et retourna s'asseoir sur la chaise à mes côtés, ruminant sa colère.
Watson, lui, souriait de manière triomphante.
- Resterez-vous avec nous cette journée, pour une visite de la région à cheval ? lui demanda Hélène.
- Pourquoi pas ? fit-il en se servant une tasse de thé après nous avoir proposé de resservir les nôtres.
Ce fut plus fort qu'elle.
- Mais si tu restes ici, ta madame va s'inquiéter, non ? lui demanda Elizabeth innocemment.
- Bien, fit sa mère en joignant ses mains. Nous ferons une promenade entre adultes, alors.
- Et moi ? sursauta la petite en se redressant sur sa chaise.
- Je ne voudrais pas que tu sois incommodée par la présence du docteur Watson, ma fille, lui expliqua Hélène en le regardant dans les yeux. Donc, tu resteras avec Giuseppe.
- NON ! cria-t-elle en se mettant à pleurer. Je veux aller avec vous !
- Désolée, fit sa mère en haussant les épaules.
Watson voulut intervenir, mais elle le coupa :
- Non, John, interdiction d'interférer dans mes ordres.
- Ta mère a raison, fis-je en me tournant vers Elizabeth qui pleurait à chaudes larmes. Sans lui, nous serions toujours malade. Il aurait pu dire « mon épouse m'attend, débrouillez-vous sans moi » et partir.
- Mais je suis plus malade, moi ! se défendit l'enfant en reniflant bruyamment.
Sa mère lui lança un mouchoir et elle souffla dedans.
- En effet... Grâce à qui ? lui indiquai-je. Au brave docteur Watson.
- Tu prends sa défense parce que c'est ton ami, se buta-t-elle en haussant les épaules.
- Non, parce que je risque d'avoir encore besoin de lui pour mes prochaines affaires, lui expliquai-je sous les yeux ébahis d'Hélène et de Watson. Ses erreurs m'éclairent très souvent sur la route à suivre dans une enquête.
- Oui, soupira Watson, résigné. Je vais écrire une thèse qui fera de moi un médecin reconnu.
- Sherlock, fit Hélène d'une voix mielleuse qui cachait mal son exaspération. Je fais en sorte d'éduquer ma fille dans le respect des autres, afin d'éviter qu'elle ne devienne misanthrope ou asociale. Autrement dit, pour lui inculquer que l'amitié est importante, la famille encore plus, et qu'il ne faut pas utiliser les gens auxquels on tient comme s'ils étaient de vulgaires commis. J'apprécierais grandement que tu ne t'immisces pas là où tu n'as rien à faire, en plantant les graines de l'indifférence et de l'insensibilité dans son jeune esprit. Tu devrais avoir honte de traiter ton ami de la sorte.
- Je plaisantais, bien entendu, fis-je sur un ton détaché.
Bizarrement, ils n'en crurent pas un mot. Watson haussa les épaules, il était habitué à mes sarcasmes, maintenant.
- A la prochaine remarque impertinente envers John, fit-elle à l'adresse de sa fille, mais aussi à la mienne, je risque d'avoir une sérieuse discussion avec toi, ma fille. Et tu n'aimeras pas ça. En attendant, tu iras avec Giuseppe durant l'heure prochaine et que je n'apprenne pas que tu as été impertinente.
- Oui, maman, fit-elle en ravalant un sanglot. Je... Je pourrai aller avec vous ?
- La présence de John ne t'embête plus ? ironisa sa mère. Étrange...
- Non, pas du tout, je voulais pas qu'il se fasse gronder, c'est tout...
- Ne me raconte pas d'histoire, ma fille, grinça sa mère.
Elizabeth trouva plus sage de plonger dans sa tasse de lait et de ne plus rien dire.
L'homme à tout faire, qui avait été présent tout au long de notre repas, s'inclina devant Hélène :
- Dois-je vous préparer un repas à emporter pour la journée, madame ?
- Excellente idée, s'enthousiasma-t-elle. Quelque chose de simple et de facile, sans oublier que Sherlock mange très peu et John beaucoup. Vous pouvez y aller, Giuseppe.
Watson avait ouvert la bouche en guise de protestation en entendant Hélène sous-entendre qu'il mangeait beaucoup.
- à tout à l'heure, madame. Vous venez, mademoiselle ?
Elizabeth se laissa glisser au sol et partit en trottinant vers l'homme qui lui tendait la main, le regard bas.
Avant de sortir, elle nous fit un petit signe de la main.
- Vous êtes dure, avec elle, Hélène, fit Watson en secouant la tête.
- John, il est hors de question qu'elle considère les gens comme de la marchandise que l'on utilise lorsque l'on en a besoin. Comparé aux enfants de l'aristocratie, elle est gâtée puisque elle a beaucoup de contacts avec ses parents. Pour le reste, l'impertinence et la condescendance ne passeront pas chez elle.
- Cela pourrait faire l'objet d'une thèse médicale qui contribuerait à mon succès, fit Watson, le regard perdu dans sa tasse de thé. « L'acrimonie d'une mère envers une personne peut-elle se transmettre à l'enfant par le biais du cordon ombilical ? ». La réponse serait « oui ».
La bouche d'Hélène s'ouvrit et elle cligna des yeux plusieurs fois, tandis que Watson sirotait son thé avec des manières angéliques.
- John, bredouilla-t-elle, j'ai de grands doutes tout de même. Je n'étais enceinte que d'un mois, lorsque nous sommes partis pour la Normandie et nous avions fait la paix avant notre retour à Baker Street. Je pense qu'un foetus de quelques mois est incapable d'entendre les vilenies que nous avons pu nous lancer.
Il gloussa :
- Entièrement d'accord avec vous, ma chère, lui répliqua-t-il. La thèse n'est que le côté amusant de la chose. J'aurais pu en écrire une sur : « La froide indifférence manifestée sans arrêt par un célèbre détective londonien est-elle transmissible à sa fille ? ». La réponse pourrait être affirmative, elle aussi. Elizabeth est le reflet de son célèbre géniteur et vous même, Hélène, n'avez pas toujours été des plus tendre dans l'animosité manifestée à mon égard.
- Vos remarques à mon encontre n'étaient pas toujours des plus agréables à entendre, cher docteur, fit-elle en dardant son regard vers lui.
- L'impertinence et l'inconvenance collaient à vos souliers, très chère, répliqua-t-il suavement. Comme elles sont attachées à votre fille.
- Vous m'empêchiez de respirer, John ! s'insurgea-t-elle.
- Non, je voulais vous empêcher de terminer dans la Tamise, nuance, ma chère.
- Ah non, fis-je en me levant brusquement. Vous n'allez pas recommencer, tous les deux ?
- Voyez, Hélène, fit Watson en écartant les bras. Lui, il a le droit de m'expédier l'équivalent de flèches de Parthe, mais nous, nous n'avons pas le droit de nous taquiner.
- Aurait-il peur que nous recommencions comme au bon vieux temps ? lui demanda-t-elle avec un sourire espiègle.
- Peur que vous marchiez sur ses plates-bandes, oui ! fit-il avec sa moue malicieuse.
Ma réponse à leurs petites facéties fut un grognement, rien de moins.
- Ah, Hélène, soupira Watson. Votre fille est la même que vous.
- Pour ma défense, vous m'aviez cherché la petite bête depuis le début de notre rencontre, John. Pour ce qui est du reste, ma mère m'avait donnée une excellente éducation, mais je pense que dans ma précipitation à venir demander conseil à un certain Sherlock Holmes, un petit matin de février, je l'aie oubliée à Stoke Moran. Dans le cas de ma fille, vous n'avez pas tenté de lui faire entendre raison sur... Enfin, vous voyez de qui je veux parler...
D'un mouvement du menton elle m'avait désigné.
- Telle sa mère, elle est attirée par Holmes, déclama Watson en tapotant ses doigts sur le bois de la table. Pourquoi ? Mystère...
- « Détective » est infiniment plus rare comme profession que « médecin », fis-je avec fatuité en me levant pour fourrager dans mes poches, avant de me souvenir que mes cigarettes avaient péri dans l'eau. Pourrions-nous faire un saut chez le comte Ellington pour récupérer ma pipe et mon tabac ?
Watson se leva et se dirigea vers sa mallette en cuir. Après avoir ouvert les boucles, il fouilla l'intérieur de sa trousse et sa main ressortit avec ma pipe et mon tabac.
- Lorsque Giuseppe est venu me chercher, j'avais pensé à me munir de votre pipe et de votre tabac, énonça-t-il avec un air de triomphe, en agitant le tout dans les airs.
- Mon ami, susurrai-je sur un ton faussement mielleux. Décidément, il me plaît de penser qu'un jour, je parviendrai à faire quelque chose de vous.
Watson se contenta de déposer mon tabac et ma pipe sur la table, d'un air choqué, tandis que Hélène allait ouvrir la porte pour me permettre de fumer à l'intérieur. Une fois que mon tabac fut en place, muni d'une longue bande d'un allumeur je passai la flamme sur le tabac, l'allumant sur toute sa surface, tirant doucement sur le tuyau de ma vieille pipe noire. Watson avait dû penser que l'odeur horrible de mon tabac habituel serait incommodante pour une dame, car il avait choisi mon tabac « normal », celui qui sentait moins mauvais.
- Bien, si tu nous expliquais où tu veux en venir, Hélène ? fis-je après avoir tiré quelques bouffardes.
- Comment ? sursauta-t-elle en me regardant hébétée.
- Voyons, si nous nous retrouvons ici tous les trois, c'est parce que tu avais quelque chose à nous dire. Ton domestique ne fut pas le moins du monde étonné lorsque tu lui as confié ta fille. Même si elle n'avait pas été impertinente avec Watson, tu l'aurais tout de même congédiée durant un moment. Tu devais aussi te douter que Watson devrait retourner à Londres, donc, si nous sommes réunis ici, c'est parce que tu as quelque chose à nous dire ou demander, hors des oreilles indiscrètes de ta fille.
Elle soupira puis sourit.
- J'avais presque oublié que l'on ne pouvait pas te cacher grand-chose... En effet, Louis va bientôt arriver en compagnie de mon mari – après-demain, en principe – et il va falloir trouver une explication logique au fait que vous le connaissiez bien. Il est des faits que ma fille ne doit pas savoir.
Nous restâmes silencieux durant un moment, cherchant un moyen de mentir sans aller trop loin.
- Les meilleurs mensonges, déclarai-je, sont ceux qui ne s'écartent pas trop de la vérité. Le mieux est de dire la vérité, mais d'omettre certaines choses.
Hélène se leva et arpenta la pièce de long en large.
- Comment expliquer que, alors que j'étais mariée avec Alessandro, je me sois retrouvée en Normandie avec vous deux ? nous demanda-t-elle en posant les bases du problème à résoudre. Nous avons dit à Elizabeth que nous avions trouvé Louis et décidé de le garder avec nous, puisque nous étions alors sans enfant. Elle ne sait pas calculer, mais un jour, oui. Sachez que je n'ai pas menti en lui disant que, lorsque j'ai croisé la route de Louis, j'étais enceinte, mais que je ne le savais pas encore. Alors ? Une idée, messieurs ?
- Watson et moi étions en Normandie, pour une enquête et nous avons croisé ta route, commençai-je en m'asseyant en tailleur sur ma chaise. Tu étais en compagnie de ton époux, nous nous connaissions bien, vu que nous avions fait ta connaissance lors de ton affaire familiale. Nous t'avons félicité pour ton mariage et discuté un peu tous ensemble. Nous nous rendions chez monsieur David pour examiner une tonne de cartes et tu t'es proposée pour nous aider à débroussailler le travail, avec l'aval de ton mari. Au retour, nous avons croisé Louis, avec sa coiffure « chien de berger » et vu que tu nous as donné un coup de main pour l'enquête, nous avons croisé souvent la route de Louis qui était déjà en train de te suivre comme ton ombre.
- Comment se fait-il qu'il te connaisse si bien ? me demanda-t-elle pour mettre à l'épreuve ma théorie.
- Facile, vu qu'il avait des lacunes en anglais, qu'il ne parlait que le français et qu'il ne savait ni lire, ni écrire, il est allé chez son parrain – que tu avais croisé en Normandie – pour parfaire son éducation. De là, il est venu souvent chez nous, à Baker Street. Lors de la naissance de sa sœur, tu l'as envoyé à Londres – comme les gens de la haute font avec les enfants déjà nés – et de là, il est venu avec moi sur une enquête. Quant aux autres personnes de mon entourage que tu connais, tu les as croisé peu de temps après que j'aie résolu ton affaire.
- Comment pourras-tu expliquer que mon mari ne vous connaisse pas ? posa-t-elle ensuite comme question.
- Nous étions déguisés ? proposa Watson.
- Non, plus simple, il n'était pas en ta compagnie lorsque nous nous sommes croisés en Normandie...
Le reste de l'heure, nous le passâmes à peaufiner l'histoire pour ne pas qu'elle comporte des lacunes et qu'Elizabeth s'engouffre dans certaines failles. Pour le reste, sa mère lui expliquerait que certains points ne concernaient que les adultes. Le plus dur serait d'expliquer tout cela tout en empêchant Louis ou son mari de parler.
Watson demanda des nouvelles du garnement, et notamment en ce qui concernait l'école. Hélène éluda la réponse, ne sachant pas encore ce qu'elle allait faire pour sa scolarité en dents de scie.
- Et ses loisirs ? demanda Watson. Toujours passionné de livres et d'équitation ?
Elle confirma que oui et ensuite, ils discutèrent de ses autres activités. Ce fut là qu'Hélène nous étonna :
- Quand il a eu huit ans, il est parti faire un stage de survie dans un coin perdu, avec toute la troupe de Guillaume et de Karl...
- Un stage de survie ? la questionnâmes presque en même temps.
- Oui, le but est de s'en sortir avec le minimum, nous expliqua-t-elle. Tu as droit à un couteau et c'est tout. Ils en organisent souvent et là, ils emmenaient les enfants. Cela les amuse les avocats, médecins, notaires, professeurs d'université... de virer les costumes cravates et de vivre des aventures de fous dans des bois. Oh, rassurez-vous, la première fois, Louis était secondés par son parrain, Guillaume et tous les autres. Mais il a fait forte impression pour sa grande première. Il s'est débrouillé tout seul parce qu'il avait eu l'habitude. Ensuite, il en a fait souvent et il le fait seul, maintenant. Même si je sais que Karl le suit discrètement pour qu'il ne lui arrive rien. Il était tout fier que son filleul ait impressionné les autres lors de son premier stage. Louis était fier, mais Karl encore plus.
- Cela consiste en quoi ? lui demandai-je, pas étonné que Louis s'en soit sorti.
- Tu es lâché dans un coin perdu, tu dois t'en sortir en chassant, en construisant ton abri pour la nuit et en sortant de la forêt tout seul, comme un grand. Des fous, surtout lorsque tu les vois avant, bien habillé et ensuite... Méconnaissable ! Surtout que certains ont pour mission de te traquer et toi, de leur échapper. Une trentaine d'hommes qui occupent des professions de choix et qui s'amusent à survivre dans les bois. Louis a perdu son petit ventre, s'est musclé, s'est aguerri et pour notre plus grand malheur, il a appris à se battre.
- Au moins, fit Watson philosophe, il se fera respecter dans la cour de récréation.
- Le premier qui l'a cherché à trouvé son poing et le cabinet du médecin, l'informa Hélène, pas très heureuse. Moi, j'ai découvert le bureau de la direction... Quoiqu'il en soit, mettons le mensonge parfaitement au point, si vous le voulez bien.
Une fois que tout fut mis au point, nous partîmes tous les quatre faire une promenade à cheval, Elizabeth assise à l'avant de la selle de sa mère. Watson avait pris Moonlight et je montais le fougueux Sun qui rivalisait d'élégance avec les deux autres. La ballade se fit au pas et je dus, pour calmer le mien, l'emmener galoper dans un champ non cultivé afin qu'il se calme un peu.
Nous fîmes arrêt dans une clairière, pour pique-niquer avec les tanches de pain, de rosbif ou de poulet froid. Ce fut Elizabeth qui apporta un morceau de tourte au poulet à Watson, ainsi qu'une tranche de pâté en croûte. Cette enfant était mielleuse avec lui comme savent l'être les femmes, lorsqu'elles veulent obtenir quelque chose et là, elle tentait de récupérer ses bêtises du matin. Watson la remercia par un « merci, ma puce » qui déclencha sur sa petite frimousse un sourire crispé, comme moi seul savais les faire. Mon ami me jeta un regard en coin : il jubilait littéralement.
Au retour, Elizabeth voulu venir avec moi.
- Non, pas avec Sun, lui interdit sa mère. Il est bien trop fougueux et Sherlock a besoin de ses deux mains pour le tenir.
- Et si monsieur Holmes échange son cheval ? proposa la petite, jamais à court d'arguments, lorgnant sur celui de Watson.
Voilà pourquoi elle avait été plus qu'adorable avec Watson, c'était en prévision du retour. Pour qu'il accepte de changer de monture avec moi.
Watson s'avança pour me tendre les rênes de son espagnol mais Hélène le stoppa :
- Non, John, désolée, mais je ne pense pas que vous ayez le niveau pour maîtriser un cheval tel que Sun. Le but de la promenade n'est pas de vous ramener sur un brancard.
Hélène et moi nous nous regardâmes et sans qu'une parole soit échangée, je changeai mon étalon contre sa jument arabe. Une fois que les étriers furent ajustés et que les chevaux furent sanglés, je montai sur Némésis et pris ma fille devant moi. Watson aida Hélène à prendre place sur le grand alezan et ensuite, il reprit l'espagnol placide.
Hélène nous fit emprunter un autre chemin pour le retour, tout aussi bucolique que le premier, comme lui fit remarquer Watson qui se plaisait à admirer le paysage et à profiter du grand bol d'air. Pour un qui voulait rentrer chez lui, il n'avait pas rechigné à nous accompagner et je me doutais qu'il n'avait pas trop envie d'être de retour dans son foyer, qui ne devait avoir de doux que le nom. Entre lui et sa femme, ce ne devait plus être le fol amour du début. Watson n'était pas un méchant homme malgré ses défauts, et je me dis qu'il ne méritait pas un tel traitement de la part de son épouse. Madame Watson devait être jalouse de l'ascendant que j'avais encore et toujours sur son époux. Sans doute avait elle oublié que Watson était un ancien militaire et qu'il aimait – même s'il ne daignait pas le reconnaître – une vie mouvementée avec de l'action et des dangers.
Le retour se fit au calme, galop léger pour nous, tandis qu'Hélène galopait à grande vitesse devant nous. Elizabeth était maintenue par mon bras gauche, ma main droite étant occupée avec les rênes. Nos chevaux n'avaient pas fait de manières lorsque celui d'Hélène avait démarré à pleine vitesse et nous avions conservé une petite vitesse.
- La reine n'est pas sa cousine, constata Watson en jetant un bref coup de tête à ma fille, tout en galopant à vitesse réduite aux côtés de la jument.
Pour toute réponse, Elizabeth lui passa la langue et je la réprimandai.
- C'était pour rigoler, me dit-elle piteusement. J'ai pas encore quatre ans alors je peux encore le faire. Toi, tu peux plus.
- Ma thèse me vaudra les honneurs, Holmes, rigola Watson. L'impertinence, l'insolence, l'arrogance, le mépris des convenances, la manipulation... Tout cela est héréditaire, chez elle. Et encore, nous n'avons pas encore pu découvrir toute l'étendue de ses possibilités. Elle est encore jeune, mais elle promet...
- Normal, lui répondit-elle avec toute la fatuité qu'elle pouvait afficher à son jeune âge.
La petite écarta ensuite ses bras, laissant le vent faire voleter les mèches de ses cheveux, riant et criant des «yeepee » qui ne firent même pas broncher la jument.
- Moi, je galope avec le plus grand détective du monde et aux côtés de son associé, en plus, cria-t-elle. Tremblez, messieurs les méchants !
- Chut, je suis ici incognito, murmurai-je à son oreille. Et mon anonymat, c'est la meilleure des sécurités. Jamais tu ne dois dire que tu me connais.
- Pourquoi ? demanda-t-elle. Oh, maman elle est tout au bout du chemin ! Regarde, Sun, il est tout fumant. Va plus vite.
- Non, nous conserverons cette allure, jeune fille, la repris-je. Si les méchants, comme tu dis, savent que tu existes et que tu me connais, ils pourraient vouloir te faire du mal.
- Pourquoi ?
- Parce qu'ils auront un moyen de faire pression sur moi, expliquai-je tout en regardant la route de terre qui défilait sous le martèlement des sabots de la jument. Ta maman me demanderait de ne pas poursuivre l'enquête, afin de te sauver. Et cela, je ne peux le permettre. Donc, le fait que tu nous connaisses, c'est notre secret.
- Un secret rien qu'à nous ? fit-elle enthousiaste, posant ses mains sur celle qui tenait les rênes.
- Oui...
- Chouette, alors je dirai rien, promis. Eh, tu sais faire des crêpes, toi ?
Watson s'esclaffa soudainement en entendant la question qu'Elizabeth me posait subitement.
- Heu, non, lui répondis-je tout en fusillant mon ami du regard.
- Papa, lui, il sait les faire, me fit-elle tout fière, les mains agrippées à la crinière soyeuse de la jument. Et elles sont bonnes. Louis aussi m'en fait de temps en temps et ses pains perdus sont super bons.
- Tant mieux, répliquai-je doucement. Chacun sa spécialité. Moi, c'est la science de la déduction, pas celle des desserts.
- C'est bien, gloussa-t-elle, mais ça remplira pas mon assiette.
Watson pleurait de rire à nos côtés.
Hélène avait continué sa route pour ne pas laisser son cheval à l'arrêt et lui permettre ainsi de récupérer sans prendre froid. Il nous fallu encore un petit moment avant de la rejoindre et nous rentrâmes au pas, Elizabeth toujours avec moi.
Elle se tourna vers moi et huma ma chemise.
- Tu sans le cheval, comme mon papa, et aussi l'odeur du cuir, m'indiqua-t-elle. Mais c'est pas encore ça. Papa, même quand il a été a cheval longtemps, il sent bon.
- En fait, ironisai-je sous le regard courroucé d'Hélène, même s'il reste six mois sans se laver, il sent toujours bon.
- Oui, fit Elizabeth toute contente que j'ai compris. En plus, ses mains sont moins abîmées que les tiennes.
Sa petite main se posa sur la mienne – celle qui la maintenait contre moi – et elle l'examina de plus près.
- Tu as plein de cicatrices, fit-elle en tournant ma main de tous les côtés. Ta science, elle est dangereuse, elle fait des bobos dans tes mains. Ton ami il rigole depuis tout à l'heure, pourquoi ?
- Je ne sais pas, fis-je en plissant mes lèvres pendant que Watson essuyait ses yeux qui avaient pleuré de rire.
Giuseppe était resté à la maison pour garder le jeune chien – qui n'avait toujours pas de nom – et nous dessellâmes nos chevaux nous même, sauf Watson qui avait décidé de pousser jusqu'au village pour envoyer un autre télégramme à son épouse pour lui signaler son retour encore un peu plus tardif. L'homme à tout faire d'Hélène irait récupérer l'intégralité de nos affaires chez le comte Ellington et Watson repartirait demain par le train de seize heures. Moi, j'avais décidé de rester encore un jour avec eux.
Watson en avait pour une bonne heure de chevauchée, aller et retour, et il nous quitta au petit trot, nous demandant de lui réserver du thé au chaud, pour son retour.
Nous étions tous les trois assis à table pour déguster une tasse de thé lorsque nous entendîmes claquer les fers d'un cheval, devant l'écurie. Un concerto de hennissements se fit entendre aussitôt. Elizabeth couru à toute vitesse pour regarder par le carreau de la fenêtre ce qu'il se passait. Son visage se colla contre la vitre et elle hurla :
- Je viens de voir l'arrière de Pharaon ! C'est papa et Louis qui reviennent. Vite, on va les accueillir.
Elle couru vers sa mère et l'agrippa de toutes ses forces par la main, dans le but de la traîner vers la porte.
- Maman, fit-elle exaspérée en constatant que sa mère ne bougeait pas. Faut qu'on aille dehors ! Je veux sauter au cou de papa, moi.
Devant l'impassibilité de sa mère, elle se tourna vers la porte, la moue soucieuse. La mienne était soucieuse aussi. Il n'était pas prévu que son mari soit déjà de retour aujourd'hui.
- Sherlock, me demanda Hélène. Combien de chevaux as-tu entendu qui arrivaient, toi ?
- Un seul... Un seul cheval se trouve dans la cour.
- C'était ce que j'avais compté aussi, fit-elle en se frottant le menton. Comment se fait-il que Louis soit seul, alors ?
- Maman ! revint à la charge sa fille. On va dehors ?
Je me levai.
- Viens, lui dis-je tout en lui tendant ma main. Nous allons faire une bonne blague à ton frère.
Ses yeux pétillèrent de malice en m'entendant parler de blague.
- Laquelle ? demanda-t-elle.
- Nous allons nous cacher et le surprendre, une fois qu'il sera entré, expliquai-je en la prenant dans mes bras.
Je tirai un peu la lourde tenture pour ne pas qu'il puisse apercevoir notre ombre en passant devant la fenêtre. Nous ne dûmes pas attendre longtemps. J'entendis Louis saluer Giuseppe et puis, nous entendîmes les talons de ses bottes claquer sur la terre battue. Il marchait à grands pas, se dépêchant vers le corps de logis.
La porte d'entrée s'ouvrit à la volée et, pénétrant dans le petit vestibule, Louis fit son entrée.
- Coucou, c'est moi, cria-t-il pendant qu'il retirait ses bottes.
Elizabeth gloussa mais resta silencieuse. Je vis passer le petit démon blond – qui en quatre ans avait grandi – au pas de course pour s'élancer vers la table de la cuisine, où Hélène était toujours assise devant trois tasses vides.
Sadisme, je sais...
