« C'est pas bon... la première ligne avance bien, apparemment. Et ils dégagent plutôt bien le passage.
— Si bien que ça ? … »
Juste après son combat contre le titan de quatre mètres, l'unité Tallien n'avança pas de beaucoup avant d'être de nouveau retardée. Quelques soldats avaient commencé à vomir et à être pris de nausée. Ils durent s'arrêter, avant d'être rattrapés par une unité de la troisième ligne. Les deux groupes étaient immobilisés en plein milieu d'une plaine, pendant que le reste de la formation continuait d'avancer vers la forêt aux arbres géants.
« Strass ! Meister ! Venez ici, ordonna Agav. »
Johanna et Thomas s'exécutèrent rapidement, alors même qu'ils étaient en train de parler avec les autres de ce qu'il venait de se passer.
« Je vous présente le chef d'escouade Dirk.
— Sur le cœur ! saluèrent les deux jeunes soldats.
— J'apprécie la formalité, mais nous n'avons pas le temps pour ça. Nous prenons beaucoup trop de retard sur la première ligne. Élisabeth est déjà partie prévenir le commandement de la situation actuelle. Mais nous devons absolument repartir au plus vite, pour ne pas briser la formation. Vous êtes les deux seuls de l'unité à disposer de la tridimensionnalité vos frères et sœurs d'armes ont besoin de vous, ils ont besoin que vous les souteniez. Regardez-les. »
Oui. L'odeur était pestilentielle. Tout le monde vomissait partout, ce qui faisait encore plus vomir ceux qui ne s'étaient toujours pas lâchés. Cercle vicieux.
Ce n'est qu'après le combat que la plupart réalisèrent ce qu'ils avaient vu. Leurs amis s'étaient faits dévorés vivants. Le sang avait jailli de partout. Les corps déchiquetés avaient laissé tomber leurs boyaux au sol. Et cette façon qu'avait le titan de regarder ses victimes. Cette violence. Cette force. Les cris apeurés de leurs amis devant lesquels ils avaient été impuissants.
Les balles. Les balles qui rebondissaient sur sa peau, qui n'avaient pas le moindre effet. L'impuissance.
« Mais je... ». Johanna resta bloquée. Agav ouvrit la bouche et s'apprêta à répondre, mais une femme de l'unité de Dirk interrompit la conversation à peine commencée.
« Chefs. Ces soldats ne sont pas du tout en état de combattre. Ou même de marcher, d'ailleurs. Je comprends qu'ils soient traumatisés, mais on ne peut pas se contenter de rester ici et d'attendre.
— Anastasia, vous ne songez pas à laisser nos camarades à l'abandon ? répondit Dirk, autoritaire.
— N... non. Je vous ai simplement fait un rapport de situation.
— Je suis bien au courant. Je vous accorde le fait que nous devions repartir, mais nous n'abandonnerons personne. »
La femme se montra frustrée. « Des centaines de soldats de la première ligne sont en train de se faire décimer, pendant que vous vous préoccupez de vingt pauvres gamins... », lâcha-t-elle avant de retourner surveiller les environs.
« Vous voyez ? reprit Dirk en direction de Johanna et Thomas. Mes soldats veulent repartir, pendant que vos camarades pleurent leur faiblesse. Que faisons-nous ? Devrions-nous partir sans vous et vous laisser à trois, avec l'Officier Tallien, comme seuls soldats compétents ? Dépêchez-vous. »
Johanna et Thomas se retournèrent vers leurs camarades. Les images du combat venaient à peine de leur revenir, mais étaient réellement terribles. Comment pouvaient-ils leur venir en aide ? Eux aussi, avaient été traumatisés par le titan ! Pourquoi le fait d'être équipés les différenciait tant des autres ? Qui étaient-ils pour oser prétendre pouvoir redonner du moral aux troupes ?!
Johanna était debout, inerte face au désespoir qu'elle lisait dans les yeux de ses camarades. Elle ne savait pas quoi faire. Pourtant, elle voyait ses amis faire. Tom et Follaert n'hésitaient pas à enlacer chaleureusement les autres, et parlaient, parlaient, parlaient... pour leur mettre du baume au cœur ? Thomas, plus distant, distribuait de l'eau, sacrifiant sa propre réserve au passage. Décidée, elle s'avança finalement vers son unité. Elle marchait au milieu d'eux. Ils étaient à terre, tremblant et sanglotant. Certains tentaient de s'arracher les cheveux. Partout autour d'elle il y avait des garçons chétifs qui se cognaient la tête contre le sol ou qui feignaient vouloir se donner la mort en se griffant les bras. Tout ce que pouvaient dire ou faire les soldats aptes était absolument vain.
« Mais qu'est-ce que... vous faites... » marmonna-t-elle, ahurie. Elle chercha du regard Arane. Il était recroquevillé, se balançant compulsivement, les yeux grands ouverts fixant le vide au sol. Jason était à côté de lui, tentant de lui parler, mais sa présence ne changeait rien. Elle regarda Jason. Elle voulut parler, mais aucun mot ne sut sortir. Paniquée, elle couvrit sa bouche de sa main, et s'excusa. Soudainement, Anastasia, la femme qui était venue voir Dirk tout à l'heure, réapparue à côté de Johanna.
« Prépare-toi », lui chuchota-t-elle à l'oreille.
Quoi ? …
Elle marcha ensuite vers le sud. Peu de temps après, cinq ou six autres soldats sur leurs chevaux, dont Thomas, galopèrent rapidement dans cette même direction, en faisant monter Anastasia. Ses yeux s'écarquillèrent. La jeune fille courut alors vers sa monture, et suivit le groupe, affolée.
« Cinq titans, d'une dizaine de mètres ou plus ! cria Dirk. Ils en ont après Élisabeth, et on ne va pas les laisser faire ! Envoyez les fumigènes rouges ! »
Élisabeth était l'une des meilleures recrues de la Quatrième brigade d'entraînement parallèle, peut-être aussi forte, voire meilleure, que Thomas. C'est donc naturellement elle que Dirk avait envoyé en tant que messagère en première ligne. Mais le fait qu'elle revienne si peu de temps après avec une horde de titans à ses trousses, qu'est-ce que ça voulait dire ? Les fumigènes rouges sont censés indiquer la présence de titans. Pourquoi la première ligne n'en avait pas envoyé ? Pourquoi n'avaient-ils pas envoyé de messager ? ? Pourquoi n'y a-t-il pas eu de fumigène vert ? Pourquoi n'avaient-ils pas essayé de communiquer ?
Peu importe. Le temps était au combat.
« On prend les trois de gauche ! fit Dirk. Agav, tu t'occupes du quatrième. Les deux gamins de l'unité d'Agav, vous essaierez de tuer le cinquième! J'envoie Élisabeth avec vous !
— À vos ordres ! lancèrent les soldats de Dirk.
— Quoi ?! s'étonna Thomas, passant inaperçu dans le bruit des galops.
— Vous avez entendu ?! poussa Agav en direction de Johanna et Thomas. »
Ils firent un simple « oui » de la tête, mais n'étaient absolument pas confiants, bien évidemment.
« On a Élisabeth avec nous ! se rassura Thomas. On peut y arriver ! »
La fille était choquée de la confiance de son ami. Comment pouvait-il dire ça avec tant d'aisance ? Ils allaient affronter un titan trois plus grand que celui qui avait détruit mentalement toute une unité.
« On est sur terrain plat, absolument pas à notre avantage ! reprit Dirk. Appliquez ce que vous avez appris à l'entraînement ! Ne prenez pas de risque inutile, ne sous-estimez pas l'ennemi ! Cible à 150m !
— Chef ! s'exclama Agav. »
Dirk le fixa droit dans les yeux, sans parler. Ils se firent un signe d'acquiescement de la tête.
Alors que les sept soldats approchaient dangereusement de la meute, les deux chefs plantèrent leurs pitons d'ancrage au sol, loin devant. Ils se mirent debout sur leurs chevaux, se penchèrent en arrière, et actionnèrent leurs modules principaux : du gaz s'éjecta à très haute pression. Les cordes étant tendues, ils firent un mouvement circulaire perpendiculaire au sol, et se retrouvèrent rapidement à une trentaine de mètres de hauteur, au-dessus des titans. Les jeunes soldats étaient ébahis par cette maîtrise de la tridimensionnalité. « Pour faire un tel mouvement, il faut être précis au millimètre : la moindre erreur provoquerait une absorption de l'énergie cinétique par l'élasticité d'au moins une des cordes, le mouvement perdrait sa qualité surfacique, l'azimut ne sera plus la seule coordonnée non-constante dans le repère sphérique de référence, et l'utilisateur perdrait totalement le contrôle de son équipement », comme disaient les instructeurs.
« Soldats, montrez-leur la force de l'humanité ! » lança Dirk, qui était déjà en train de tomber sur son titan.
Quand le groupe croisa Élisabeth, celle-ci fit s'arrêter son cheval et se retourna pour observer le titan que son chef d'unité lui avait indiqué du regard.
« Élisabeth ! On se le fait à trois celui-là ! lui dit Thomas.
— OK ! On commence par ses jambes pour lui faire perdre son équilibre ! »
Ils prirent leurs poignées de commande accrochées au niveau de leurs poitrines. « Dans quelle merde on s'est mis, haha », fit Thomas, dans un élan de rire compulsif.
Aucun soldat ne savait réellement pourquoi le mécanisme fonctionnait, mais au moins ils savaient l'utiliser.
D'abord, viser.
Les lanceurs qu'ils avaient sur leurs hanches tiraient les pitons d'ancrage droit devant à très haute vitesse. Seulement, pour une manœuvre tridimensionnelle cohérente et aisée, il n'était pas question de devoir se tortiller dans tous les sens pour accrocher une cible : c'est à ça que servaient les deux boutons coulissant sur les côtés des poignées de commande. Le bouton supérieur déterminait l'angle horizontal du tir, de 0 à 180°. Le bouton inférieur déterminait l'angle vertical du tir, de 80° à 350°. Ainsi, peu importe sa position, on pouvait tirer n'importe ou devant, derrière, sur les côtés, en haut et en bas, en minimisant le risque de tirer sur son propre bras ou sa propre hanche. Normalement, trois mois étaient nécessaires pour apprendre à viser correctement. La Quatrième brigade d'entraînement parallèle avait eu quatre mois... pour apprendre à se servir parfaitement de la tridimensionnalité. Lors de l'entraînement de la montagne, ils avait dû tirer à la carabine, alignée avec un œil, en courant, sur des cibles immobiles. Mais tirer à 60km/h à dos de cheval sur une cible mobile, depuis ses hanches et non pas son œil était nettement plus difficile.
« On l'accroche ! ». Ensuite, s'agripper.
Une fois la cible visée, il fallait tirer ses pitons d'ancrage. Ceux-ci étaient fait dans le même métal que leurs lames et leurs cartouches de gaz, mais étaient épais et lourds, ce qui leur permettait de ne pas se briser après quelques contacts avec la peau des titans. Pour les décocher, il fallait appuyer sur la gâchette supérieure. Mais pas n'importe comment. Encore une fois, la précision était de mise. La longueur de câble lancée dépendait de la force d'appui : trop peu de force, et le câble n'atteignait pas sa cible. Trop de force, et le câble continuerait de se lancer en laissant du mou, ce qui était presque signe de mort face aux titans. Estimer correctement les distances, cela faisait partie de leur entraînement dans la montagne, pour pouvoir toucher les cibles.
« Ennemi à trente-cinq mètres ! ». Après ça, se hisser.
Élisabeth s'était attaquée au genou droit du titan. Thomas avait prit le genou gauche. Johanna se fixa sur la cheville gauche. Ils maintenaient la gâchette du haut avec leurs index, et appuyèrent fortement sur la gâchette du bas. Le gaz s'éjecta de l'arrière. Ils se sentirent légers, portés par l'équipement. Les câbles s'enroulèrent : les pitons étaient correctement fixés, et donc d'après le principe des actions réciproques, ou troisième loi d'Aaltonen — l'inventeur du dispositif de manœuvre tridimensionnel —, ils se firent hisser très rapidement vers le titan. Ils devaient avoir une accélération verticale supérieur à celle de la pesanteur. Étant donné l'angle d'accroche, leur vitesse devait donc atteindre les 90km/h pour ne pas chuter au sol... En moins d'une seconde. C'est pour apprendre à supporter cette forte accélération que les soldats devaient tous les jours se jeter dans le vide depuis une falaise et subir la gravité en chute libre.
« Allez, comme à l'entraînement ! ». Enfin, manœuvrer et tuer.
Le titan courba le dos, et d'un rapide coup de main, il attrapa entièrement Élisabeth, qui ne vit rien venir. Thomas et Johanna ne s'en rendirent pas compte et s'inclinèrent légèrement sur leur droite. Le gaz étant libéré dans l'axe longitudinal du corps, ils firent un mouvement sur la droite, qui leur permit de ne pas taper la jambe en plein front, et tranchèrent de toutes leurs forces. Le titan maugréa à cette double frappe, et contracta tout ses muscles, dont ceux des mains. Élisabeth sentit plusieurs de ses os craquer sous la force du monstre. Transie d'une terrible douleur, elle poussa un cri de souffrance strident. Elle voulut se débattre, mais son corps massacré ne sut pas répondre. Elle ne pouvait qu'observer la bouche du titan grande ouverte s'approcher, effrayée pour sa vie. Elle était au niveau de sa tête. À quelques centimètres de la mort. Elle pouvait sentir sa respiration brûlante, son haleine nauséabonde.
« Non ! » hurla Johanna, désemparée. Elle lâcha ses gâchettes, les câbles se rembobinèrent. Elle se retourna, et tira à nouveau, mais le câble partit droit dans le ciel. « Non merde ! ». Dans la précipitation, elle avait oublié de viser en déplaçant les boutons latéraux, et fut projetée au sol par sa propre vitesse. Thomas, lui, avait réussi à accrocher sa cible. L'index maintenu sur la gâchette supérieure, il alla chercher la poignée de frein de son annulaire, et appuya avec le majeur sur la gâchette inférieure. Le frein avait pour effet de bloquer le câble à une certaine longueur, ce qui permettait d'effectuer des mouvements circulaires en s'inclinant. Si on oubliait de l'enclencher, le câble continuerait de se dérouler quand on s'inclinait, ce qui laisserait du mou et ferait tomber l'utilisateur.
Arrivé au niveau de la main du titan, il lâcha ses gâchettes, et tira des deux côtés. À cette distance, il était sûr de toucher ce qu'il visait : les deux crochets partirent droits dans les yeux du titan, qui lâcha Élisabeth, recula de quelques pas, cria plus fort encore que la fille qu'il s'apprêtait à manger, en se couvrant les globes oculaires. Son rugissement était d'une incroyable force, et les jeunes soldats sentirent vibrer tout l'intérieur de leurs corps.
Thomas, encore accroché aux yeux du monstre, lâcha son ancrage à droite, et continuant de se maintenir à gauche, il lâcha le frein pour pouvoir dérouler son câble, et réussit à attraper Élisabeth en vol. Rassuré, il lâcha ses gâchettes sans s'en rendre compte : le câble retourna dans le module principal et tout comme Johanna tout à l'heure, il se retrouva rapidement à faire des dizaines de tonneaux au sol.
Johanna était encore à terre, juste derrière le titan, qui était toujours déséquilibré par le coup que venait de lui infliger Thomas. « Putain il va m'écraser ! » se rendit-elle compte. Désespérée, elle roula fort sur le côté, pour ne pas être bloquée par ses propres porte-lames. Cela ne changeait rien. Elle voyait inexorablement le pied du titan venir l'écraser. Elle poussa un cri vif, et se cacha la tête dans ses bras. L'instant d'après, une bruyante explosion se fit entendre, et elle fut elle-même soufflée à plusieurs mètres.
« Qu.. quoi ?! » s'étonna-t-elle en toussant sous le choc. Elle regarda autour d'elle. Elle était entre les jambes du titan, qui était allongé à terre sur le dos. Elle se dépêcha de se lever, mais se sentit très légère sur la jambe gauche : elle n'avait plus son porte-lame, et donc plus sa cartouche de gaz non plus. Sous l'adrénaline, elle ignora cela, et se dépêcha de contourner le titan pour arriver à sa nuque. Celui-ci était en train de se lever, mais Johanna ne lui laissa pas tant de répit. Elle était déjà en-dessous de sa tête.
Une épée à la main, elle était plus que jamais déterminée. Une colère noire se lisait dans ses yeux. Elle arma sa frappe.
Avec toute la force qui lui restait, toute la rage qui était contenue en elle, toute la volonté de son âme, dans un incroyable élan de volonté, elle asséna le coup ultime dans la nuque de son adversaire, et se projeta en avant pour ne pas être écrasée.
Il commença à s'évaporer dans un grand bruit. Elle était rassurée.
Elle tomba à genoux. Une larme coula sur sa joue.
